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Full text of "Revue des deux mondes :"

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REVUE 


DJi^ 


DEUX  MONDES. 


.: 


REVUE 


LES 


DEUX  MOIN 


.UG3IEÏYTÉE 

D'ARTICLES  CHOISIS  DANS  LES  MEILLEURS  REVUES  ET  RECUEILS 
PÉRIODIQUES. 


TOME  DEUXIÈME.  -  1840. 


Jjruxclltd, 


SOCIETE    TYPOGRAPHIQUE    BELGE, 

ADOLPHE   VAHLBN   ET    C'«i 

1840 


L'IRLANDE 


SOCIALE,  POLITIQUE  ET  RELIGIEUSE. 


PAR  M.  GUSTAVE  DE  BEAUMONT. 


M.  Gustave  de  Bedumont,  dans  la  préface  de  son  excellent  livre  ,  remarque  , 
avec  beaucoup  de  raison  ,  qu'aucun  pays  plus  que  l'Irlande  ne  mérite  l'atten- 
tion du  moraliste  et  de  l'homme  politique.  Il  n'est  aucun  pays,  en  effet ,  qui  . 
pendant  une  durée  non  interrompue  de  sept  siècles,  ait,  tantôt  sous  une 
forme,  tantôt  sous  l'autre,  subi  une  si  constante,  une  si  dure  oppression.  Il 
n'est  aucun  pays  où  la  tyrannie  ait  produit  des  effets  plus  visibles,  et,  par  une 
juste  expiation,  créé  pour  les  tyrans  plus  d'embarras  et  de  périls.  Jusqu'ici 
pourtant  la  situation  de  l'Irlande  n'avait  point  été  complètement  décrite,  et  la 
raison  en  est  simple.  L'Irlande ,  depuis  le  milieu  du  xvn°  siècle ,  est  liée  à 
l'Angleterre  par  ses  institutions  et  ses  lois ,  tandis  qu'elle  en  est  séparée  par 
ses  sentiments  et  ses  mœurs.  Pour  se  former  une  opinion  saine  et  complète, 
il  faut  donc  connaître  à  la  fois  les  institutions  et  les  lois  de  l'Angleterre  ,  les 
mœurs  et  les  sentiments  de  l'Irlande.  Puis ,  il  faut  rapprocher  les  deux  termes 
du  problème,  les  comparer,  et  examiner  si  de  celte  comparaison  ne  sortirait 
pas  l'explication  toute  naturelle  de  faits  étranges  dont ,  au  premier  abord  , 
l'esprit  ne  peut  se  rendre  compte.  C'est  là  un  travail  très-compliqué,  très- 
difficile,  et  que  bien  peu  d'écrivains,  dans  le  temps  où  nous  vivons,  auraient 
eu  le  courage  d'entreprendre  et  la  patience  d'achever.  On  doit  donc  une  véri- 
table reconnaissante  aux  hommes  qui,  comme  M.  de  Beaumont ,  savent,  pen- 
dant plusieurs  années  de  leur  vie,  s'affraiichii'  de  nos  vagues  préoccupai  ion-' . 

tome  m.  1 


G  i/lRLANDE   SOCIALE, 

et  concentrer  sur  un  point  déterminé  toutes  les  forces  de  leur  esprit.  Pour  dé- 
couvrir la  vérité,  M.  de  Beaumont ,  d'ailleurs,  n'a  rien  négligé  ;  il  a  fait  deux 
voyages  en  Irlande  et  visité  les  recoins  les  plus  obscurs  et  les  plus  ignorés 
de  ce  malheureux  pays.  Il  a  lu  tous  les  documents  anciens  ou  modernes 
qui  pouvaient  l'éclairer,  et,  ce  qui  vaut  mieux  encore,  il  a  interrogé  les 
hommes  notables  de  tous  les  partis.  Puis,  recueillant  ses  souvenirs,  il  a  écrit 
un  livre  où  l'on  peut  sans  doute  signaler  quelques  défauts  et  quelques  la- 
cunes, mais  qui  n'en  est  pas  moins  un  des  ouvrages  les  plus  remarquables  de 
l'époque. 

Ce  qui  a  frappé  d'abord  M.  de  Beaumont ,  et  ce  qui  frappe  tous  ceux  qui 
visitent  l'Irlande  pour  la  première  fois  ,  ce  sont  les  contrastes  qu'elle  présente. 
L'Irlande  n'est  certainement  pas  le  seul  pays  où  il  y  ait  en  haut  un  luxe  inso- 
lent, en  bas  une  révoltante  pauvreté,-  mais  il  existe  d'ordinaire  une  série  de 
situations  intermédiaires  qui  forment  transition ,  et  qui  atténuent  la  dissonance. 
En  Irlande,  dans  les  campagnes  du  moins  ,  ces  situations  intermédiaires  man- 
quent, et  l'œil  n'aperçoit  que  des  châteaux  magnifiques  ou  des  huttes  miséra- 
bles, que  des  riches  qui  ne  se  refusent  aucune  de  leurs  fantaisies  ,  ou  des  pau- 
vres qui  meurent  de  faim.  En  Irlande  ,  en  un  mot ,  la  classe  moyenne  ne  fait 
que  de  naître,  et  sur  une  population  de  huit  millions  d'hommes ,  on  ne  compte 
guère  moins  de  trois  millions  d'indigents.  C'est  là  un  état  de  choses  dont 
l'humanité  gémit  et  dont  la  politique  s'inquiète.  C'est  un  état  de  choses  qui  ne 
saurait  durer  sans  menacer  sérieusement  le  repos  et  la  puissance  des  trois 
royaumes  unis.  Aussi,  l'Irlande  est-elle  devenue,  en  Angleterre  et  en  Ecosse, 
l'objet  principal  de  la  préoccupation  publique.  Quelle  est  la  cause  des  malheurs 
de  l'Irlande?  Et,  cette  cause  connue,  comment  peut-on  en  détruire  les  effets? 
Telle  est  la  double  question  que  se  posent  les  hommes  d'État  de  tous  les 
partis,  et  qu'aucun  d'eux  n'a  su  résoudre  jusqu'ici.  Plus  impartial  et  plus 
libre.  M.  de  Beaumont  l'a-t-il  complètement  résolue?  Je  n'oserais  le  dire.  Je 
crois  pourtant  qu'il  a  vu  plus  loin  que  ses  devanciers  et  pénétré  plus  avant. 

Et  d'abord  M.  de  Beaumont  a  parfaitement  compris  que  c'est  surtout  à 
l'Irlande  des  siècles  passés  qu'il  faut  demander  l'explication  de  l'Irlande  ac- 
tuelle. 11  a  donc  fait  précéder  la  partie  critique  de  son  livre  d'une  introduction 
qui  résume  rapidement  les  principales  phases  d'une  histoire  trop  peu  connue. 
Comme  ce  morceau  est,  en  quelque  sorte  ,  la  base  de  tout  l'édifice,  il  importe 
d'en  donner  une  idée  avant  de  loucher  au  fond  même  de  la  question. 

C'est  en  1109,  sous  Henri  II,  que  les  Anglo-Normands  mirent  pour  la  pre- 
mière fois  le  pied  en  Irlande,  sur  celte  terre  où  ils  devaient  apporter  tous  les 
inconvénients  de  la  conquête,  sans  aucun  de  ses  avantages.  Ailleurs  en  effet , 
par  la  fusion  qu'elle  opéra  entre  des  races  jusqu'alors  étrangères  l'une  à  Pau- 
lie  ,  la  conquête  ,  en  définitive ,  renouvela  les  institutions  ,  fortifia  les  mœurs, 
épura  les  croyances  ,  et  prépara  ainsi  les  progrès  de  la  civilisation,-  mais  en 
Irlande  ,  où  cette  fusion  ne  put  avoir  lieu ,  la  conquête  n'eut  d'autre  effet  que 
de  pervertir  a  la  fois  les  vainqueurs  et  les  vaincus  ,  et  de  les  condamner  à  une 
lutte  étemelle.  M.  de  Beaumont  explique  très-bien  comment  les  causes  mêmes 
qui  rendirent  la  conquête  facile  l'empêchèrent  ensuite  de  s'étendre  et  de  se 
consolider.  La  première  de  ces  causes,  c'est  le  fractionnement  de  l'Irlande, 


POLITIQUE   ET    RELIGIEUSE.  7 

subdivisée  en  une  foule  de  principautés  trop  isolées  el  trop  faibles  pour  résister 
à  l'invasion  ,  mais  trop  nombreuses  et  trop  indépendantes  pour  qu'on  put  les 
soumettre  toutes  à  la  fois.  La  seconde  ,  ce  sont  les  liens  étroits  qui  continuè- 
rent à  subsister  entre  les  conquérants  et  la  mère-patrie.  Établis  sur  quelques 
points  de  la  côte,  les  Anglo-Normands  regardaient  leurs  possessions  irlandaises 
comme  une  ferme  ou  comme  un  comptoir,  et  dès  1295,  sous  Edouard  1er, 
l'absence  habituelle  des  principaux  propriétaires  passait,  aux  yeux  d'une  por- 
tion de  l'Irlande  ,  pour  une  calamité  nationale.  Ainsi  au  dedans  du  territoire 
conquis  (le  pale)  les  Anglo-Normands  avec  leurs  idées,  leurs  mœurs  el  leurs 
institutions,  telles  qu'ils  les  avaient  apportées  d'Angleterre;  au  dehors  les 
Irlandais  avec  leurs  lois,  leurs  coutumes,  leurs  croyances ,  telles  qu'ils  les 
avaient  reçues  de  leurs  pères;  puis  ,  entre  ces  deux  populations  si  différentes, 
une  guerre  tantôt  sourde,  tantôt  ouverte,  mais  qui  ne  permettait  aucune  es- 
pèce de  fusion  :  tel  fut  l'état  de  l'Irlande  pendant  un  siècle  et  demi. 

Une  circonstance  pourtant  existait,  qui  devait  mettre  fin  à  cette  déplorable 
situation  et  préparer  entre  les  Anglais  établis  en  Irlande  et  les  Irlandais  une 
assimilation  salutaire.  Les  Anglais  trouvaient  très-bon  de  conserver  sur  le  sol 
conquis  l'organisation  féodale  de  l'Angleterre  et  de  s'en  servir  pour  opprimer 
les  Irlandais  ;  mais  ils  trouvaient  très-mauvais  qu'au  nom  même  el  en  vertu  de 
cette  organisation  féodale,  le  roi  d'Angleterre  prétendit  leur  dicler  des  lois  et 
les  asservir.  Dès  le  xme  siècle,  il  s'établit  entre  le  roi  d'Angleterre  et  les 
Anglais  établis  en  Irlande  une  lutte  persévérante  et  qui  ne  pouvait  manquer 
de  rapprocher,  dans  un  intérêt  commun  ,  tous  ceux  qui  habitaient  le  même 
sol.  Aussi  voit-on  dans  les  vieux  historiens  que  ,  dès  le  milieu  du  xiv°  siècle, 
les  Anglo-Normands  avaient  adopté  les  mœurs,  la  langue  et  les  lois  du  peuple 
vaincu.  Bien  plus  que  le  peuple  vaincu ,  ils  repoussaient  d'ailleurs  la  domina- 
lion  anglaise,  ce  qui  les  faisait  accuser  d'être  plus  Irlandais  que  les  Irlandais 
eux-mêmes ,  Hibernis  hiberniores.  S'ils  se  fussent  alors  saisis  de  l'indépen- 
dance qu'ils  revendiquaient ,  tout  prouve  que  les  (races  de  la  conquête  se 
seraient  promplement  effacées;  mais  l'Angleterre  n'était  pas  à  celle  époque 
inoins  ennemie  qu'aujourd'hui  de  l'indépendance  irlandaise,  et  moins  déter- 
minée à  rester  maîtresse  à  tout  prix.  En  13GG  ,  sous  Edouard  III ,  elle  eut  donc, 
pour  la  première  fois ,  recours  à  un  moyen  souvent  employé  depuis  et  qui,  en 
rajeunissant  la  conquête,  devait  en  maintenir  toutes  les  violences  et  toutes  les 
rigueurs.  Ce  moyen  ,  on  le  sait ,  fut  de  substituer  aux  anciens  conquérants  des 
conquérants  nouveaux,  purs  de  tout  contact  avec  le  peuple  vaincu.  Les  Anglais 
nés  en  Irlande  furent  déclarés  incapables  d'être  propriétaires ,  et  d'autres 
Anglais  vinrent  se  mettre  à  leur  place.  En  outre,  pour  empêcher  que  ceux-ci 
ne  finissent,  comme  leurs  prédécesseurs,  par  oublier  leur  origine  ,  le  fameux 
statut  de  Kilkenny  interdit,  sous  peine  de  mort,  de  contracter  mariage  avec 
les  Irlandais  et  de  vivre  selon  leurs  lois  et  leurs  mœurs.  Ce  fut  alors  un  crime 
de  prendre  le  costume  des  naturels  du  pays,  de  laisser,  à  leur  imitation  . 
pousser  sa  barbe  sur  la  lèvre  supérieure,  et  de  parler  leur  langue.  Ce  fut  un 
crime  aussi  d'entretenir  avec  eux  les  plus  simples  relations  de  bon  voisinage  , 
par  exemple  ,  d'accorder  si  ri-  des  terres  anglaises  le  droit  de  pâture  à  leurs 
troupeaux. 


8  L'IRLANDE   SOCIALE, 

Ainsi,  à  dater  du  statut  de  Kilkenny,  il  resta  bien  établi  en  droit  qu'il  devait 
y  avoir  en  Irlande  non-seulement  deux  peuples  ,  mais  deux  races  entre  les- 
quelles la  loi  plaçait  à  toujours  une  barrière  insurmontable.  Il  resta  bien  établi 
que  l'une  de  ces  deux  races  était  la  maîtresse  de  l'autre,  et  que  celle-ci  n'avait 
que  le  cboix  entre  la  servitude  ou  la  guerre.  Est-il  étonnant  que  la  guerre,  une 
guerre  terrible,  acharnée  ,  ait  été  pendant  deux  siècles  entiers  la  conséquence 
d'une  telle  législation  ? 

Si  la  conquête  se  fût  étendue  sur  l'île  entière,  le  statut  de  Kilkenny,  malgré 
les  injonctions  de  l'Angleterre  ,  n'aurait  pourtant  pu  subsister  longtemps  dans 
toute  sa  rigueur.  Il  est  possible  de  maintenir  la  séparation  de  deux  races 
juxtaposées  ,  et  la  sujétion  de  l'une  à  l'autre,  quand  elles  diffèrent  profon- 
dément ,  comme  la  race  noire  et  la  race  blanche  ;  mais ,  entre  la  race  anglaise 
et  la  race  irlandaise  ,  la  différence  était  trop  petite  pour  que,  réunies  sur  le 
même  sol ,  elles  n'arrivassent  pas  à  se  rapprocher  et  à  se  fondre.  Ce  qui  les  tint 
séparées,  c'est  que  jusqu'à  latin  du  xvi°  siècle  la  conquête  ne  dépassa  point 
une  limite  très-rapprochée  de  la  mer.  Ainsi ,  sous  Henri  VIII ,  400  ans  après  la 
première  invasion ,  le  territoire  de  la  colonie  (le  pale)  se  réduisait  à  un  rayon 
de  sept  lieues.  Henri  VIII,  au  faite  de  la  puissance,  entreprit  alors  de  soumettre 
le  pays  tout  entier,  et  soit  qu'il  réussît,  soit  qu'il  échouât,  il  y  avait  pour  l'Ir- 
lande dans  cette  entreprise  les  germes  d'un  meilleur  avenir.  Mais  au  moment 
où  la  distinction  des  races  allait,  sinon  disparaître,  du  moins  s'affaiblir,  une 
autre  distinction  apparut  bien  plus  durable  ,  bien  plus  vivace,  celle  des  reli- 
gions. L'Angleterre  venait  de  se  faire  protestante,  et  voulait  que  l'Irlande  le 
fût  comme  elle.  Henri  VIII  demandait  donc  à  l'Irlande  non-seulement  de  recon- 
naître la  suprématie  politique  de  l'Angleterre  ,  mais  de  se  soumettre  à  sa  su- 
prématie religieuse,  non-seulement  d'accepter  les  lois,  mais  d'adopter  ses 
croyances.  C'était  une  tyrannie  pire  que  toutes  les  autres,  et  à  laquelle  l'Irlande 
catholique  eut  l'honneur  d'opposer  une  invincible  résistance. 

On  sortirait  des  bornes  d'un  article,  si  l'on  voulait  suivre  ici  dans  toutes 
ses  phases  la  lutte  terrible  qui  commença  sous  Henri  VIII  et  finit  sous  Guil- 
a  u  me  111 ,  un  siècle  et  demi  plus  tard.  Pendant  cette  longue  et  sanglante  pé- 
riode ,  tous  les  moyens,  depuis  la  confiscation  en  masse  des  propriétés  jusqu'à 
la  déportation  des  habitants,  furent  employés  à  plusieurs  reprises.  A  cet  égard, 
Elisabeth  ,  et  Jacques  1er,  Charles  I«  et  Cromwell ,  Charles  II  et  Guillaume  III 
n'eurent  qu'un  esprit  et  qu'une  politique.  A  la  lin  du  xvne  siècle  ,  les  catholi- 
ques d'Irlande,  dépouillés  de  leurs  biens  et  de  leurs  droits,  persécutés  ,  déci- 
més, écrasés,  étaient  encore  pourtant  aux  protestans  dans  la  proportion  de  qua- 
tre à  un.  Il  est  vrai  que  sur  onze  millions  d'acres  de  terre ,  ils  n'en  possédaient 
plus  qu'un  ,  et  que  ce  million  même  était  concentré  dans  cinq  à  six  grandes  fa- 
milles anglaises.  Ainsi  la  conquête  était  complète,  et  le  sol  tout  enlier  avait 
cessé  d'appartenir  aux  anciens  habitants  du  pays. 

Il  faut  remarquer  que  ce  n'est  plus  à  titre. d'Irlandais  qu'ils  se  trouvaient 
dépossédés  .  mais  à  titre  de  catholiques.  S  il  y  avait  deux  lois  pour  les  deux 
religions,  il  n'y  en  avait  plus  qu'une  pour  les  deux  races,  et  un  Irlandais  pro- 
lettnnl  <  ùi  compté  parmi  les  vainqueurs,  de  même  qu'un  anglais  catholique 
parmi  les  vaincus.  <  omme  malgré  les  persécutions  et  les  tentations,  les  Irlan- 


POLITIQUE  ET   RELIGIEUSE.  9 

dais  étaient  restés  tous  fidèles  à  leur  culte ,  il  n'en  résultait  pourtant  dans 
leur  situation  aucun  changement  réel.  Seulement  le  sentiment  religieux  venait 
fortifier  le  sentiment  national,  et  un  nouveau  sujet  de  colère  et  de  haine  se 
joignait  aux  anciens. 

On  sait  qu'à  cette  époque  commença  pour  l'Irlande  un  nouveau  genre  d'op- 
pression ,  l'oppression  légale  et  systématique.  Pendant  la  lutte,  l'Angleterre 
avait  agi  contre  l'Irlande  catholique  violemment,  arbitrairement,  selon  les 
passions  et  les  besoins  du  moment.  La  lutte  finie,  elle  crut  devoir  régulariser 
la  persécution;  de  là  sous  Guillaume  et  sous  la  reine  Anne ,  le  code  pénal ,  ce 
code  qu'un  siècle  plus  tard  Burke  flétrissait  comme  le  plus  puissant  et  le  plus  ' 
habile  instrument  d'oppression  qui  ait  jamais  été  inventé  par  le  génie  pervers 
de  l'homme.  On  ne  défendit  plus  alors  aux  catholiques  de  rester  fidèles  à  leur 
culte  ;  mais  l'exercice  de  ce  culte  fut  entouré  de  tant  de  restrictions  et  de 
pièges  ,  qu'il  devint  à  peu  près  impossible.  Déchus  d'ailleurs  du  droit  d'élire  et 
d'être  élus,  exclus  de  tous  les  emplois  de  l'armée  ,  de  la  marine,  de  la  magis- 
trature et  même  du  barreau,  déclarés  incapables  d'acquérir  des  propriétés 
immobilières,  et  de  faire  de  longs  baux;  forcés,  s'ils  voulaient  exercer  le  com- 
merce ou  l'industrie,  de  se  soumettre  aux  taxes  et  aux  vexations  dont  les  ac- 
cablaient des  corporations  exclusivement  protestantes,  ils  furent  frappés  à  la 
fois  dans  leur  vie  politique  et  dans  leur  vie  civile.  On  ne  respecta  même  pas 
leur  vie  domestique  ,  et  des  lois  intervinrent  d'une  part  pour  enlever  au  père 
catholique  la  tutelle  de  ses  enfants,  de  l'autre  pour  le  dépouiller  de  sa  fortune 
au  profil  de  celui  de  ses  fils  qui  se  ferait  protestant. 

Je  ne  puis  ici  qu'indiquer  brièvement  les  dispositions  principales  du  code 
pénal.  11  en  est  pourtant  de  plus  humiliantes  encore,  celle  par  exemple  qui 
autorisait  tout  protestant  à  prendre  au  prix  de  5  liv.  st.  tout  cheval  apparte- 
nant à  un  catholique,  et  celle  qui  interdisait  aux  catholiques  d'avoir  des  ar- 
mes, même  pour  leur  défense  personnelle.  Au  reste,  j'en  ai  dit  assez  pour 
qu'on  comprenne  la  situation  des  catholiques  irlandais  au  commencement  du 
xviip  siècle.  Il  faut  ajouter  que  loin  d'user  modérément  de  leur  supériorité 
légale,  les  protestants  en  abusaient  scandaleusement,  et  ne  se  piquaient,  lors- 
qu'il s'agissait  des  papisles,  ni  de  justice  ni  d'humanité. 

Mais  si  l'Irlande  catholique  souffrait,  l'Irlande  protestante  était-elle  du 
moins  libre  et  heureuse?  Point  du  tout,  et  ici  apparaît  dans  tout  son  jour  le 
pacte  honteux  dont  avec  une  grande  sagacité  M.  de  Beaumont  a  trouvé  les 
germes  dès  les  premiers  jours  de  la  conquête.  En  vertu  de  ce  pacte ,  tacitement 
convenu  ,  l'Irlande  protestante  acceptait  le  joug  de  l'Angleterre,  pourvu  que 
l'Angleterre,  en  échange,  l'aidât  à  opprimer  l'Irlande  catholique.  Ainsi  depuis 
Henri  VII  une  loi  existait,  la  loi  Poyning  ,  qui  subordonnait  complètement  le 
parlement  irlandais  au  parlement  anglais ,  et  donnait  à  celui-ci  le  droit  de 
régir  l'Irlande  sans  elle  et  malgré  elle;  mais  toujours  jusqu'aux  lois  pénales 
le  parlement  irlandais  avait  protesté  contre  cette  loi.  A  dater  de  cette  époque, 
les  protestations  cessèrent,  et  le  parlement  irlandais  souscrivit  à  sa  propre  dé- 
gradation. Ainsi  encore,  il  existait  en  Irlande  des  fabriques  d'étoffes  de  laine 
très-nombreuses,  très-riches,  et  qui  entretenaient  dans  plusieurs  comtes  beau- 
coup d'aisance  et  d'activité.  Ces  fabriques,  parce  qu'elles  portaient  ombrage 


10  L'IRLANDE   SOCIALE, 

à  l'Angleterre,  furent  annéanlies  presque  sans  réclamation  delà  part  des  pré- 
tendus représentants  du  pays. 

En  présence  d'une  telle  politique,  toutes  réflexions  seraient  inutiles  ,  et  si 
l'on  s'étonne,  c'est  qu'une  nation  de  plusieurs  millions  d'hommes  ait  pu  la 
supporter  si  longtemps.  Ce  n'est  pourtant  qu'en  1760  qu'éclatèrent  les  pre- 
mières insurrections  populaires.  Encore  ces  insurrections  n'eurent- elle  alors 
aucun  caractère  politique  ou  religieux.  Aux  exaclions  des  propriétaires  et  du 
clergé  prolestant,  les  petits  fermiers  répondirent  par  l'assassinat  et  par  l'in- 
cendie; mais  rien  n'annonçait  encore  qu'un  grand  mouvement,  un  mouvement 
national,  se  préparât.  Il  en  fut  autrement  dix-huit  ans  après  au  moment  de  la 
guerre  d'Amérique.  Alors  le  sentiment  du  droit  se  réveilla,  l'exemple  des  Amé- 
ricains agita  les  esprits  ,  et  l'Angleterre,  effrayée  et  affaiblie, 'crut  devoir  con- 
jurer l'orage  en  adoucissant  les  lois  pénales.  Peu  de  temps  après  ,  la  guerre 
d'Amérique  se  prolongeant ,  la  grande  association  des  volontaires  se  forma 
dans  le  but  apparent  de  résister  à  l'invasion  étrangère,  et  cette  association, 
espèce  de  parlement  militaire  qui  choisissait  ses  chefs,  discutait  publiquement 
votait  des  résolutions,  et  présentait  des  pétitions  à  la  pointe  des  baïonnettes, 
commença,  bien  que  composéepresque  exclusivement  de  protestants  ,  à  élever 
une  voix  hardie  en  faveur  des  principes  éternels  de  la  justice  et  du  droit.  On 
sait  que  le  résultat  de  l'intervention  des  volontaires  fut  d'une  part  de  nou- 
velles concessions  aux  catholiques,  de  l'autre  l'abolition  de  la  loi  Poyning,  et 
la  reconnaissance  formelle  par  l'Angleterre  de  l'indépendance  du  parlement 
irlandais. 

Jusque-là  la  lutte  n'était  pas  sortie  du  cercle  des  vieilles  institutions  an- 
glaises, et  des  droits  que  ces  institutions  consacraient.  Comme  le  remarque 
d'ailleurs  très-judicieusement  M.  de  Beaumonl,  quelques-uns  de  ces  droits  ont 
toujours  paru  si  sacrés  en  Angleterre,  qu'au  temps  même  de  la  plus  dure  op- 
pression, les  Irlandais  catholiques  n'en  étaient  pas  entièrement  privés.  Ainsi, 
quand  les  lois  pénales  leur  enlevaient  le  droit  de  faire  partie  même  des  assemblées 
locales,  et  d'être  propriétaires  ou  avocats ,  elles  leur  laissaient  la  faculté  de 
s'assembler  et  de  publier  leur  pensée.  Obtenir  à  l'aide  de  ces  libertés  toutes 
cilles  dont  jouissait  l'Angleterre,  tel  était,  en  1782,  le  dernier  but  des  pa- 
triotes les  plus  ardents  ;  encore  beaucoup  d'entre  eux  répugnaient-ils  ,  au  fond 
de  l'âme,  à  affranchir  les  catholiques.  Mais,  sous  l'influence  de  la  révolution 
française  ,  il  naquit  un  parti  bien  plus  hardi,  bien  plus  radical,  et  qui,  non 
plus  au  nom  des  institutions  anglaises,  mais  au  nom  des  droits  de  l'homme, 
réclama  nettement  l'égalité  entre  les  catholiques  et  les  protestants.  Ce  parti, 
en  1702,  enfanta  l'association  des  Irlandais-unis  qui  succéda  à  celle  des  volon- 
taires, et  qui  obtint  de  l'Angleterre  une  troisième  émancipation.  On  peut  sup- 
poser que  Si  les  Irlandais-unis  s'étaient  tenus  dans  une  juste  mesure,  les  lois 
pénales  eussent  à  celte  époque  reçu  le  dernier  coup.  Malheureusement,  tandis 
que  les  uns  -e  laissaient  entraîner  à  l'idée  d'en  finir  avec  le  passé,  et  d'établir 
une   république   indépendante,  les  autres  reculaient  devant  de  tels  projets,  et 

cherchaient  a  les  déjouer  en  se  rapprochant  du  gouvernement.  A  la  tête  de 
ceux-ci  se  placèrent  non-seulement  les  plus  illustrés  des  réformateurs  protes- 
tants l'iule  ii  Gratlan  .  mais  le  clergé  catholique  lui-même.  De  là  une  réac- 


POLITIQUE   ET   RELIGIEUSE.  41 

lion  dont  le  gouvernement  profila  pour  dissoudre  les  volontaires,  et  reprendre 
son  pouvoir.  De  là  aussi  la  sanglante  insurrection  de  1798,  si  effroyablement 
réprimée,  et  le  bill  d'union  acheté  d'un  parlement  corrompu  et  imposé  à  un 
peuple  mutilé. 

Ce  qui  s'est  passé  depuis  est  trop  connu  pour  qu'il  soit  nécessaire  de  le  rap- 
porter. Je  me  contente  de  remarquer  que  la  quatrième  émancipation,  celle  de 
1829,  fut,  comme  celles  de  1778,  de  1782  et  de  1795,  arrachée  à  l'Angleterre 
par  la  nécessité.  «  J'ai  accordé  l'émancipation,  disait  il  y  a  peu  de  jours  sir 
Kobert  Peel  à  la  chambre  des  communes  ,  parce  qu'elle  était  inévitable.  » 
Et  sir  Robert  Peel  ajoutait  que  «  s'il  était  impossible  de  refuser  l'émancipation 
en  1829,  il  serait  bien  plus  impossible  encore  de  la  reprendre  aujourd'hui.  » 
Si  aujourd'hui  l'Irlande  catholique  conserve  les  libertés  qu'elle  a  conquises,  ce 
n'est  donc  point  à  la  justice  de  sa  cause  qu'elle  en  est  redevable,  mais  à  l'effroi 
qu'elle  inspire.  C'est  là  un  fait  très-important  et  dont  il  est  aisé  de  pressentir 
toutes  les  conséquences. 

L'introduction  historique  d'où  j'ai  extrait  tous  ces  faits  est  un  morceau  ex- 
cellent ,  et  auquel  j'adresse  un  seul  reproche,  celui  d'être  trop  court.  Il  est  fa- 
cile de  voir  que  M.  de  Beaumont  en  sait  plus  qu'il  n'en  dit,  et  que  pour  ne  pas 
dépasser  les  limites  qu'il  s'était  imposées,  il  a  abrégé  plusieurs  parties  de  son 
récit.  Je  citerai  le  passage  où  il  indique  ,  sans  l'expliquer  suffisamment,  l'es- 
pèce de  fusion  qui,  de  11C9  à  1360  ,  s'était  opérée  entre  les  Irlandais  et  les 
Anglo-Normands.  Je  citerai  aussi  tout  ce  qui  se  rapporte  à  l'invasion  et  aux 
progrès  de  la  réforme  en  Angleterre  et  en  Irlande.  11  y  a  là  un  côté  important 
de  la  question  auquel  M.  de  Beaumont  ne  me  paraît  pas  s'être  assez  arrêté.  Je 
né  saurais  donc  trop  l'engager,  quand  viendra  la  deuxième  édition  de  son 
livre,  à  prendre  ses  coudées  franches  et  à  élargir  son  cadre.  Il  lui  suffit  pour 
cela,  j'en  suis  certain,  de  puiser  dans  les  notes  qu'il  a  déjà  recueillies,  peut- 
être  même  d'imprimer  des  fragments  qu'il  a  déjà  composés. 

Quand  on  a  lu  l'histoire  de  l'Irlande,  on  doit  comprendre,  cerne  semble  , 
toutes  les  souffrances  et  tous  les  ressentiments  de  ce  malheureux  pays.  Aujour- 
d'hui cependant  que  l'acte  de  1829  a  complété  l'émancipation  ,  et  détruit,  ou 
peu  s'en  faut,  les  derniers  vestiges  des  lois  pénales,  pourquoi  ces  souffrances 
subsistent-elles?  Pourquoi  ces  ressentiments  ne  se  calment-ils  pas?  Grâce  à 
l'administration  juste  et  bienveillante  du  ministère  vvhig,  et  à  la  salutaire  in- 
fluence d'O'Connell ,  l'Irlande ,  en  ce  moment ,  est  paisible  ;  mais  ,  quand  on  y 
regarde  de  près  ,  il  est  aisé  de  voir  que  le  calme  n'est  qu'à  la  surface ,  et  qu'en 
dessous  fermentent  et  s'agitent  toutes  les  anciennes  passions.  D'un  autre  côté, 
il  a  été  constaté  par  la  dernière  enquête  (pue  la  condition  matérielle  de  la  popu- 
lation irlandaise  est  plus  fâcheuse,  plus  misérable  aujourd'hui  qu'il  y  a  soixante 
ans.  Encore  une  fois  ,  d'où  vient  cela  ?  et  comment  expliquer  cette  apparente 
anomalie? 

Il  y  a  une  première  explication,  c'est  que  l'œuvre  de  plusieurs  siècles  ne  se 
détruit  pas  en  un  instant.  Voilà  une  population  «pie  .pendant  six  cents  ans,  vous 
avez  opprimée,  appauvrie,  écrasée;  voilà  une  population  que  vous  avez  con- 
damnée à  l'esclavage,  à  la  misère,  à  l'avilissement,  et  parce  qu'un  jour  il  vous 
plaît  de  retirer  la  main  de  fer  qui  pesait  sur  ce  pays,  parce  qu'il  vous  convient 


42  L'IRLANDE    SOCIALE, 

d'appeler  cette  population  à  une  vie  meilleure ,  vous  vous  étonnez  de  ne  trouver 
ni  les  ressources,  ni  les  sentiments  que  si  soigneusement  et  si  longtemps  vous 
aviez  cherché  vous-même  à  élouffer.  —  Il  n'y  a  rien,  dites-vous  ,  à  faire  avec 
un  pays  où  les  capitaux  manquent,  où  l'industrie  existe  à  peine,  où  l'agricul- 
ture languit.  11  n'y  a  rien  à  faire  avec  une  population  sans  activité,  sans  mo- 
ralité, sans  prévoyance  de  l'avenir.  —  En  supposant  qu'il  en  soit  ainsi,  n'est-ce 
pas  vous  qui  l'avez  voulu,  vous  qui  l'avez  fait?  Ne  reprochez  donc  point  à 
l'Irlande  des  torts  qui  sont  les  vôtres:  et  que  la  gravité  des  maux  qu'elle  vous 
doit  ne  vous  serve  point  de  prétexte  pour  lui  retirer  l'assistance  dont  elle  a 
besoin. 

Mais  est-ce  tout?  et  est-il  bien  vrai  que  l'état  actuel  de  l'Irlande  tienne  uni- 
quement à  ses  anciennes  souffrances  ,  et  que  la  cause  en  ait  entièrement  dis- 
paru ?  Est-il  vrai,  en  un  mot,  que  depuis  l'acte  de  1829,  les  catholiques  irlandais 
n'aient  plus  rien  à  demander,  rien  à  désirer?  Est-il  vrai  du  moins  que,  pour 
achever  une  guérison  déjà  fort  avancée  ,  il  suffise  de  détruire  ce  qui  peut  rester 
encore  du  code  de  la  conquête ,  et  d'assimiler  de  tout  point  la  législation  de 
l'Irlande  à  celle  de  l'Angleterre  ?  M.  de  Beaumont  n'est  point  de  cet  avis ,  et  je 
ne  vois  rien  à  répondre  aux  motifs  graves  qu'il  fait  valoir  en  faveur  de  son  opi- 
nion. Comme  c'est  ici  le  point  le  plus  important  de  la  question  ,  je  dois  m'y 
arrêter  un  moment. 

Un  grand  fait  a  frappé  M.  de  Beaumont.  Entre  les  institutions  de  l'Irlande  et 
celles  de  l'Angleterre,  il  n'existe  aujourd'hui  que  de  légères  différences.  Ce- 
pendant, d'un  côté  du  détroit ,  ces  institutions  sont ,  jusqu'à  un  certain  point , 
salutaires  et  populaires ,  de  l'autre  ,  odieuses  et  funestes.  Il  faut  donc  que  l'es- 
prit soit  différent  si  la  lettre  est  la  même.  Or  la  différence,  quelle  est-elle?  La 
voici,  selon  M.  de  Beaumont.  En  Irlande  comme  en  Angleterre,  l'aristocratie 
gouverne;  mais  en  Angleterre  ,  l'aristocratie,  sortie  de  la  fusion  des  deux  élé- 
ments normand  et  saxon  ,  a  été ,  pendant  une  longue  suite  de  siècles,  l'expres- 
sion la  plus  haute  des  idées,  des  sentiments  ,  des  besoins  nationaux.  Qu'il  y 
eût  à. fonder  et  à  défendre  les  libertés  du  pays,  à  étendre  sa  puissance,  à  Jé- 
vclopper  sa  richesse  ,  toujours  l'aristocratie  prenait  le  premier  rang,  toujours 
on  la  voyait  réclamer  la  plus  forte  part  des  fatigues  et  des  dangers.  De  là, 
malgré  les  vices  inhérents  à  toute  aristocratie  ,  le  respect  qu'on  lui  porte  et  la 
confiance  qu'elle  inspire.  De  là  aussi,  dans  l'État  qui  lui  est  soumis,  beaucoup 
de  liberté  et  de  force.  En  Irlande,  au  contraire,  étrangère  par  la  race  d'abord, 
puis  parla  religion,  l'aristocratie  ne  s'est  jamais  mêlée  à  la  masse  de  la  nation 
que  pour  l'opprimer,  pour  l'insulter,  pour  la  dépouiller.  De  là  la  haine  héré- 
ditaire dont  elle  est  justement  l'objet.  De  là  aussi  la  misère  et  la  servitude  du 
pays  sur  lequel  elle  a  pesé  si  longtemps. 

Ainsi  la  source  des  maux  de  L'Irlande,  c'est  une  mauvaise  aristocratie.  Tel 
est  le  point  de  départ  de  M.  de  Beaumont,  tel  est  le  fait  duquel,  par  une  analyse 
rigoureuse,  il  déduit  successivement  tous  les  autres.  Peut-être  ici  M.  de  Beau- 
mont ;i-l-il  trop  cédé  au  désir  de  trouver  une  formule  générale  qui  résumai 
ions  les  griefs  de  l'Irlande  el  qui  expliquât  toutes  ses  souffrances.  Quand  les 
soldai  i  île  Cromwell  dépouillaient  les  catholiques  de  leurs  propriétés  et  les  re- 
foulaient dans  le  Connaughl  ;  quand  ,  pour  en  finir  plus  vite,  ils  enlevaient  en 


POLITIQUE  ET  RELIGIEUSE.  15 

un  jour  initie  jeunes  filles  qu'ils  vendaient  comme  esclaves  à  la  Jamaïque  ; 
quand  enfin,  maîtres  du  sol ,  ils  le  partageaient  entre  eux  pour  ne  rien  laisser 
à  ses  anciens  possesseurs,  il  est  difficile  de  voir  dans  cet  effroyable  abus  de 
la  force  l'œuvre  de  l'aristocratie.  Et  cependant,  de  toutes  les  tyrannies  qu'a  su- 
bies l'Irlande,  la  tyrannie  de  Cromwell  est  celle  qui  a  laissé  dans  le  pays  les 
traces  les  plus  profondes  et  les  plus  amers  souvenirs.  Mais  ,  celte  réserve  faite, 
il  n'en  est  pas  moins  incontestable  que  l'aristocratie  irlandaise  mérite  tous  les 
reproches  qui  lui  sont  adressés.  Il  n'en  est  pas  moins  incontestable  aussi  que 
la  situation  de  l'Irlande  donnée  ,  il  n'en  pouvait  être  autrement.  C'est  ce  que 
M.  de  Beaumont  a  parfaitement  démontré  dans  quelques  chapitres  qui,  par  la 
sagacité  des  vues,  par  la  vigueur  du  raisonnement,  par  la  fermelé  du  style, 
rappellent  tout  à  fait  le  beau  livre  de  M.  de  Tocqueville.  Pour  rendre  justice  à 
ces  chapitres ,  il  faudrait  les  citer  tout  entiers  ;  mais  je  dois  me  borner  à  en  in- 
diquer brièvement  les  principaux  résultats. 

Avant  les  réformes  qui,  depuis  dix  ans,  ont  commencé  à  ruiner  l'aristocratie 
et  à  lui  ravir  une  de  ses  attributions ,  l'organisation  civile  ,  politique  et  reli- 
gieuse de  l'Angleterre  était  quelque  chose  de  logique  et  de  complet.  Maîtresse, 
par  son  droit,  de  la  chambre  héréditaire,  et,  par  son  influence,  de  la  chambre 
élective,  l'aristocratie,  grâce  à  l'instruction  des  juges  de  paix,  étendait  sa 
main  puissante  sur  la  police ,  sur  une  portion  notable  de  la  justice  et  sur  toute 
l'administration  provinciale.  La  vénalité  des  emplois  dans  l'armée,  et  l'impos- 
sibilité pour  les  sous-officiers  de  s'élever  au  grade  d'officier,  lui  assuraient  en 
outre  le  monopole  glorieux  de  la  défense  du  pays.  Ce  n'est  pas  tout  encore.  En 
Angleterre,  on  le  sait,  l'Église  est  entièrement  liée  à  l'État,  et  fait  partie  en 
quelque  sorte  du  gouvernement.  Or  l'aristocratie ,  par  les  bénéfices  qu'elle 
possédait  à  titre  de  propriétaire,  aussi  bien  que  par  ceux  dont  la  couronne  con- 
servait la  libre  disposition,  s'était  cantonnée  dans  l'Église  comme  partout  ail- 
leurs, et  se  trouvait  investie  de  la  direction  religieuse  et  morale  du  pays. 
L'enseignement  public  faisait  ainsi  partie  de  son  domaine,  et  les  professions 
libérales,  celles  dont  l'exercice  est  subordonné  à  de  certaines  épreuves,  rele- 
vaient d'elle  en  quelque  sorte  et  devaient  obtenir  sa  bienveillance  et  son  assen- 
timent. 

A  côté  de  ces  institutions,  il  est  vrai,  il  en  existait  d'autres  qui  procédaient 
d'un  principe  différent,  par  exemple,  l'organisation  de  la  paroisse,  ce  vieil 
asile  de  la  liberté  saxonne  ,  et  les  corporations  municipales  ;  mais  les  attribu- 
tions de  la  paroisse  étaient  singulièrement  restreintes  et  ne  formaient  qu'un 
bien  faible  contre-poids.  Quant  aux  corporations  municipales,  une  aristocratie 
de  second  ordre  les  avait  presque  partout  envahies,  de  sorte  qu'elles  étaient 
devenues  le  réceptacle  des  abus  les  plus  criants  et  les  plus  scandaleux. 

Le  gouvernement,  la  justice,  l'armée,  l'Église,  renseignement,  c'est-à-dire 
tout  ce  qui  constitue  la  vie  politique,  civile  et  intellectuelle  d'un  pays ,  se  trou- 
vait donc  en  Angleterre  réuni  et  concentré  dans  un  petit  nombre  de  familles. 
Transportez  maintenant  de  telles  institutions  dans  un  pays  où  entre  l'aristo- 
cratie et  le  peuple  il  n'y  ait  rien  de  commun,  et  suivez-les  dans  tous  leurs 
développements;  n'est-il  pas  évident  que  vous  aurez  constitué  le  plus  intolé- 
rable des  despolismes  .  un  despotisme  qui  n'aura  de  limite  et  de  frein  que  dans 


14  LTR LANDE   SOCIALE, 

les  représailles  sanglantes  auxquelles  de  temps  à  autre  le  désespoir  poussera 
les  populations  opprimées?  N'est-il  pas  évident  aussi  que,  tant  qu'il  restera  la 
plus  petite  parcelle  de  ce  despotisme,  ou  ne  pourra  espérer  ni  prospérité  ni 
repos?  Or  telle  a  été,  telle  est  encore  jusqu'à  un  certain  point,  la  condition 
de  l'Irlande. 

Il  y  a  donc  là  un  mal  qu'il  faut  extirper  radicalement,  si  l'on  veut  relever 
l'Irlande  de  sa  dégradation.  Maintenant,  pour  obtenir  ce  résultat,  deux  voies 
sont  ouvertes  ,  changer  les  hommes  tout  en  maintenant  les  institutions ,  modi- 
fier profondément  les  institutions  sans  loucher  aux  hommes.  En  d'autres  termes, 
on  peut  s'efforcer  de  substituer  une  aristocratie  nationale  à  une  aristocratie 
qui  ne  l'est  pas,  ou  détruire  l'aristocratie  elle-même,  en  la  frappant  dans  ses 
pouvoirs  et  dans  ses  privilèges.  C'est  à  ce  dernier  parti  que  s'arrête  M.  de 
Beaumont. 

Ce  parti  est-il  le  meilleur?  Quelques  bons  esprits  le  nient  et  reprochent  à 
M.  de  Beaumont  de  s'être  mépris  sur  les  véritables  sentiments  et  sur  les  inté- 
rêts bien  entendus  de  l'Irlande.  Je  crois  que  c'est  faute  d'y  avoir  suffisamment 
réfléchi.  Il  est  aisé  de  dire  que  si  l'Irlande  possédait  une  aristocratie  telle  que 
l'aristocratie  anglaise,  l'Irlande  serait  de  tout  point  semblable  à  l'Angleterre. 
Mais  en  supposant  même  que  ce  raisonnement  fût  juste ,  il  resterait  à  décou- 
vrir en  Irlande,  hors  du  parti  anglo-protestant,  les  éléments  de  celte  aristo- 
cratie. Or  ces  éléments  où  sont-ils?  Dans  les  grands  propriétaires  catholiques? 
Ils  sont  un  contre  dix.  Dans  les  commerçants  et  les  industriels?  C'est  à  peine 
s'ils  sont  assez  nombreux  et  assez  riches  pour  donner  à  la  classe  moyenne  nais- 
sante quelque  force  et  quelque  ascendant.  Dans  les  hommes  qui  exercent  les 
professions  libérales?  Toutes  leurs  habitudes  et  tous  leurs  instincts  les  portent 
vers  les  idées  démocratiques.  Si  l'on  voulait  constituer  en  Irlande  une  aristo- 
cratie catholique,  il  faudrait  donc  commencer  par  confisquer  les  terres  des  pro- 
lestants ,  non  pour  les  diviser,  mais  pour  les  donner  telles  qu'elles  existent  aux 
descendants  des  vieilles  familles  irlandaises  autrefois  dépouillées.  Est-ce  là  ce 
qu'on  propose?  et  exisle-t-il  au  xix<*  siècle  un  homme  d'État  assez  insensé  pour 
rêver  un  pareil  projet?  En  supposant  que  l'œuvre  fût  possible,  on  ne  ferait 
d'ailleurs  que  déplacer  la  tyrannie  et  remplacer  l'oppression  delà  majorité  par 
celle  de  la  minorité.  J'ajoute  qu'après  avoir  justement  maudit  l'aristocratie  pen- 
dant sept  siècles ,  le  peuple  irlandais  ne  peut  guère  séparer  le  principe  de  ses 
résultats,  et  se  contenter  d'un  changement  de  garnison,  le  jour  où  il  se  sent 
maître  d'abattre  la  forteresse. 

Sous  tous  les  rapports,  M.  de  Beaumont  a  donc  parfaitement  raison  de  re- 
garder comme  une  chimère  la  substitution  d'une  aristocratie  catholique  à 
l'aristocratie  protestante.  Il  a  raison,  par  conséquent,  de  chercher  dans  la  ré- 
forme  des  institutions  le  moyen  de  soustraire  définitivement  l'Irlande  à  la  ty- 
rannie qu'elle  subit  depuis  si  longtemps.  En  quoi  cette  réforme  doit-elle  con- 
li  i  i  et  jusqu'où  convient -il  de  la  pousser?  Telle  est  la  question  qui  reste  à 
examiner.  Je  commence  par  la  loi  civile. 

Au  temps  des  lois  pénales ,  la  propriété  catholique  et  la  propriété  protestante 

étaient  régies  en  Irlande  par  des  lois  différentes.  Aujourd'hui  toute  propriété 

l'une  seule  loi .  la  loi  anglaise  .  qui.  on  le  sait ,  a  pour  but  avoué  d'ein- 


POLITIQUE   ET    RELIGIEUSE.  î» 

pécher  autant  que  possible  la  terre  de  se  diviser  et  de  changer  de  mains.  Mais 
si  en  Angleterre  la  propriété  immobilière  est  l'apanage  d'un  petit  nombre  de 
familles,  à  côté  de  cette  propriété,  il  en  est  une  autre  que  l'industrie  crée,  que 
l'épargne  augmente,  et  qui ,  plus  puissante  chaque  jour,  marche  déjà  de  pair 
avec  son  orgueilleuse  rivale.  Ainsi ,  en  Angleterre,  sur  plus  de  seize  millions 
d'habitants  ,  il  y  en  a  cinq  millions  seulement  voués  à  l'agriculture,  de  sorte 
que  plus  des  deux  tiers  de  la  population  échappent  à  la  dépendance  des  maîtres 
du  sol.  En  Irlande,  au  contraire,  sur  huit  millions  d'habitants,  un  million  et 
demi  tout  au  plus  demandent  leurs  salaires  à  l'industrie  et  au  commerce.  Six 
millions  el  demi  sont  donc  attachés  au  sol  ou  privés  de  tous  moyens  d'exis- 
tence. Appliquez  maintenant  la  loi  anglaise  à  un  tel  état  de  choses,  et  voyez 
quels  en  doivent  èlre  les  résultats.  D'une  part,  une  population  misérable,  dé- 
gradée, que  ne  soutient  ni  n'excite  l'espoir  de  devenir  à  son  tour  propriétaire 
ou  d'améliorer  sou  sort  par  son  intelligence  et  son  activité;  de  l'autre,  une 
race  de  propriétaires  dure,  égoïste,  insensible  à  des  maux  trop  nombreux  et 
trop  invétérés  pour  qu'elle  puisse  les  soulager,  ne  songeant  qu'à  tirer  du  sol  le 
plus  gros  revenu  possible  avec  la  plus  petite  mise  de  fonds  :  c'est  en  effet  la 
situation  de  l'Irlande.  Comme  après  tout,  dans  ce  malheureux  pays,  la  terre 
est  la  seule  ressource  et  qu'il  faut  en  occuper  un  fragment  ou  mourir,  tout  le 
monde  se  jette  sur  la  terre  avec  frénésie,  avec  désespoir,  et  s'en  dispute  les 
lambeaux.  De  là,  par  un  contraste  étrange ,  des  fermages  qui  augmentent  à 
mesure  que  la  misère  s'accroît.  Ajoutez  qu'entre  le  propriétaire  et  le  cultiva- 
teur véritable  il  y  a  souvent  trois  ou  quatre  intermédiaires  dont  chacun  a  ses 
profits  à  faire,  et  qui  pèsent  tous  à  la  fois  sur  le  pauvre  paysan.  Ajoutez  aussi 
qu'en  définitive  la  terre,  dans  ce  système  ,  produit  moitié  moins  qu'en  Angle- 
terre et  en  Ecosse,  et  que  les  abus  de  la  grande  propriété  et  les  inconvénients 
de  la  petite  culture  se  trouvent  ainsi  réunis. 

Ceux  qui  voudraient  se  faire  une  idée  exacte  des  diverses  manières  d'exploiter 
la  propriété  en  Irlande  ,  et  de  toutes  les  souffrances  auxquelles  la  population 
est  condamnée,  doivent  lire  le  livre  de  M.  de  Beaumont.  Je  ne  puis  ici  que  con- 
stater le  mal  et  indiquer  le  remède.  Ce  remède,  c'est  selon  M.  de  Beaumont  et 
selon  presque  tous  les  écrivains  qui  ont  étudié  la  question,  de  faire  en  sorte 
que  le  peuple  puisse  devenir  propriétaire.  Mais  il  reste  à  savoir  comment  on 
peut  obtenir  cet  heureux  résultat.  Un  publicisle  allemand  dont  l'ouvrage  a  eu 
beaucoup  de  succès ,  M.  Van  Raumer,  va  droit  au  but  et  demande  tout  simple- 
ment que  les  fermiers  soient  déclarés  propriétaires.  M.  de  Sismondi ,  sans  tran- 
cher aussi  brusquement  la  question,  désire  que  le  droit  des  propriétaires  soit 
converti  en  une  renie  foncière  dont  un  acte  législatif  déterminerait  la  quotité. 
M.  de  Beaumont  répudie  de  tels  moyens  comme  injustes  et  violents.  Il  veut, 
quant  à  lui ,  non  qu'on  dépouille  ceux  qui  possèdent  aujourd'hui,  mais  qu'on 
rende  la  propriété  accessible  à  ceux  qui  ne  possèdent  pas.  Pour  cela  il  propose 
d'une  part  d'abolir  les  substitutions  et  le  droit  d'aînesse  ,  de  l'autre  de  délivrer 
la  propriété  de  toutes  les  entraves  légales  qui  l'enchaînent  aujourd'hui.  Ainsi, 
une  des  principales  difficultés  que  rencontrent  en  Irlande  comme  en  Angleterre 
la  vente  et  le  morcellement  des  héritages,  c'est  l'obscurité  dont ,  par  l'absence 
de  tous  actes  publics  ,  la  propriété  est  enveloppée;  c'est  aussi  le  prix  énorme 


iO  L IRLANDE   SOCIALE, 

qu'il  en  cuùie  pour  faire  examiner  par  des  hommes  de  loi  dus  titres  imparfaits. 
II  est  clair  qu'il  y  a  là,  sans  injustice  et  sans  violence,  d'utiles  réformes  à  in- 
troduire et  une  lacune  à  combler, 

M.  de  Beaumont  remarque  d'ailleurs  que  ces  réformes  seraient  faciles  en 
Irlande.  Eu  Angleterre  ,  où  la  propriété  féodale  est  restée  populaire  ,  on  s'oc- 
cupe plus  de  l'héritage  que  de  l'héritier.  C'est  donc  avec  une  certaine  douleur 
mie  l'on  verrait  disparaître  ces  terres  si  belles  et  si  admirablement  cultivées  , 
où  le  parc  et  les  fermes  se  réunissent  pour  former  un  ensemble  parfait.  Mais 
en  Irlande  il  n'y  a  rien  de  semblable,  et  hors  des  limites  du  parc,  la  propriété 
la  plus  étendue  n'offre  plus  que  le  triste  spectacle  d'un  morcellement  poussé 
jusqu'à  ses  dernières  limites.  L'œuvre  devant  laquelle  recule  l'Angleterre  est 
donc  accomplie,  et  il  ne  s'agit  plus  que  de  savoir  s'il  vaut  mieux  que  chaque 
demi-acre  de  terre  soit  cultivé  par  un  propriétaire  ou  par  un  fermier,  par  un 
homme  libre  ou  par  un  serf.  Ainsi  posée,  la  question  ne  saurait  être  douteuse. 

Dans  l'ordre  politique,  il  semble  ,  si  l'on  s'en  tient  aux  apparences  ,  que  l'Ir- 
lande n'ait  presque  plus  rien  à  désirer.  Comme  l'Angleterre,  l'Irlande  est  maî- 
tresse des  droits  essentiels  sur  lesquels  repose  la  liberté  politique  et  civile ,  le 
jugement  par  jury,  l'indépendance  des  juges,  la  responsabilité  des  fonction- 
naires, le  droit  de  pétition  et  d'association  ,  la  liberté  individuelle  ,  la  liberté 
d'enseignement.  De  plus,  l'odieuse  distinction  qui  existait  entre  les  habitants 
d'un  même  pays  a  cessé,  elles  catholiques,  électeurs  et  éligibles  au  même  titre 
que  les  prolestants,  ne  voient  plus  devant  eux  aucune  carrière  fermée.  En  re- 
prenant quelques-unes  des  attributions  jusqu'alors  dévolues  à  l'aristocratie,  et 
en  se  réservant  sur  quelques  autres  un  droit  de  surveillance  et  de  contrôle,  le 
gouvernement  central ,  d'ailleurs  ,  a  trouvé  le  moyen  d'empêcher  que  le  droit 
ne  fût  détruit  par  le  fait.  Reste,  à  la  vérité ,  la  question  des  corporations 
municipales  sur  laquelle  la  chambre  des  lords  et  la  chambre  des  communes 
u  ont  pu  encore  parvenir  à  s'entendre,  mais  qui  ne  peut  manquer  de  finir  bientôt 
par  une  transaction.  Une  fois  cette  transaction  conclue  ,  l'organisation  politi- 
que de  l'Irlande  sera  à  peu  de  chose  près  semblable  à  celle  de  l'Angleterre ,  et 
cens  qui  se  bornent  à  demander  l'égalité  entre  les  deux  pays  paraîtront  avoir 
gain  de  cause. 

Malheureusement  cette  égalité  restera  purement  nominale  ,  el  il  suffit ,  pour 
s'en  convaincre,  de  regarder  au  fond  des  choses.  Aujourd'hui,  sans  doute,  le 
gouvernement  anglais,  en  pesant  de  tout  son  poids  sur  l'aristocratie  irlan- 
daise ,  contient  ses  mauvais  penchants ,  et  l'empêche  d'abuser  des  instruments 
que  la  loi  met  entre  ses  mains.  Ainsi ,  vers  la  fin  du  dernier  siècle,  l'aristocra- 
tie irlandaise,  incapable  de  porter  sa  tâche,  avait ,  à  titre  de  soulagement, 
sollicitée  et  obtenu  une  loi  qui  permettait  au  pouvoir  exécutif,  d'une  part,  de 
placer  des  magistrats  salariés  et  révocables  dans  toutes  les  localités  où  les 
jugis  de  paix  ne  suffiraient  pas  au  service  journalier  de  la  justice;  de  l'autre, 
île  faire  présider  les  réunions  trimestrielles  des  juges  de  paix  par  un  membre 
éclairé  du  barreau.  Celte  loi ,  le  gouvernement  s'en  sert  aujourd'hui  contre 
l'aristocratie  qui  l'a  faite  ,  et  pour  assurer  au  pays  une  justice  plus  impartiale 
el  une  administration  plus  équitable.  En  même  temps ,  en  choisissant  comme 
lieutenants ,  comme  shériffs .  comme  juges .  des  hommes  éclairés  et  libé- 


POLITIQUE   ET   RELIGIEUSE.  17 

raux  ,  il  remédie  ,  autant  qu'il  le  peut,  au  vice  fondamental  des  institutions. 
Mais  ces  institutions  n'en  subsistent  pas  moins,  et  le  jour  où  reviendrait  au 
pouvoir  un  ministère  complice  de  l'aristocratie,  l'Irlande  retomberait  sous  une 
oppression  d'autant  plus  dure  que  ses  tyrans  auraient  une  revanche  à  prendre 
et  des  injures  à  venger.  Ce  sont  alors ,  comme  par  le  passé  ,  les  protestants  les 
plus  fanatiques  qui  jugeraient,  qui  administreraient,  qui  taxeraient  une  popu- 
lation catholique  ;  ce  sont  les  protestants  les  plus  fanatiques  aussi  qui  useraient 
de  la  force  publique  au  gré  de  leurs  passions  et  de  leurs  intérêts. 

Et  qu'on  ne  dise  pas  que  la  situation  serait  la  même  si  le  pouvoir,  au  lieu 
d'appartenir  à  l'aristocratie,  était  centralisé.  Entre  faire  le  mal  et  le  laisser 
faire,  la  différence  est  grande,  surtout  quand,  après  tout,  la  loi,  sinon  le 
droit,  est  du  côté  des  oppresseurs.  Pour  parler  clairement ,  un  cabinet  même 
ultra  tory,  s'il  devait  prendre  sous  sa  responsabilité  le  gouvernement  de  l'Ir- 
lande ,  hésiterait  à  violer  les  grands  principes  de  justice  et  d'équité  qui ,  dans 
un  pays  comme  l'Angleterre,  ont  toujours  tant  de  puissance  et  de  retentisse- 
ment; mais  d'un  autre  côté  un  cabinet  même  tory  modéré  aurait  difficilement 
le  courage  de  résister  à  l'aristocratie  irlandaise  réclamant  le  libre  usage  de  ses 
antiques  privilèges,  et  s'emparant,  au  nom  de  la  loi,  de  l'administration 
du  pays. 

Si  cela  est  vrai ,  il  est  clair  que  l'unique  moyen  de  soustraire  l'avenir  de 
l'Irlande  à  l'oppression,  c'est  d'arracher  définitivement  le  pouvoir  aux  mains 
qui  en  ont  tant  abusé.  On  conçoit,  d'ailleurs  ,  facilement  que,  dans  l'état  ac- 
tuel du  pays,  ce  pouvoir  ne  puisse  être  réuni  à  la  démocratie  sans  qu'elle  eu 
abuse  à  son  tour.  Le  gouvernement  doit  donc  en  hériter,  momentanément  du 
moins ,  et  jusqu'à  ce  que  le  pays  soit  capable  de  le  prendre.  Déjà  quelques  pas 
ont  été  faits  dans  cette  voie  ,  malgré  l'opposition  de  la  chambre  des  lords,  et 
avec  la  pleine  approbation  du  parti  irlandais.  Telles  sont  les  lois  qui  obligent 
les  juges  de  paix  et  les  grands  jurys  à  faire  publiquement  tous  les  actes  de 
leurs  fonctions,  qui  transportent  au  gouvernement  central  le  choix  et  le  con- 
trôle de  plusieurs  agents  salariés,  qui  créent  enfin  trois  administrations  cen- 
trales, l'une  pour  les  travaux  publics  ,  l'autre  pour  l'instruction  primaire,  la 
troisième  pour  les  pauvres.  Telle  est  surtout  la  loi  du  20  mai  1836  qui  enlève 
à  l'aristocratie  la  disposition  de  la  gendarmerie,  et  qui  la  place  exclusivement 
entre  les  mains  du  vice-roi.  Mais  de  ces  mesures  partielles  à  une  mesure  géné- 
rale et  radicale  la  différence  est  grande,  et  pourtant  sans  une  mesure  générale 
et  radicale,  il  n'y  aura  rien  de  fait. 

Je  n'examine  pas  si,  pour  opérer  cette  réforme,  il  faudrait,  ainsi  que  le 
pense  M.  de  Beaumont,  supprimer  la  vice-royauté,  .l'incline  pourtant  à  penser 
le  contraire.  Dans  le  système  qui  tend  à  assimiler  en  tout  l'Irlande  a  l'Angle- 
terre,  rien  sans  doute  ne  serait  plus  logique  et  plus  utile  que  celle  suppres- 
sion. Cependant ,  si  l'on  veut  briser  une  unité  factice ,  et  gouverner  l'Irlande 
d'après  d'autres  principes  et  d'autres  règles,  peut-être  la  vice  royauté  est-elle 
nécessaire,  ne  fût-ce  que  pour  marquer  bien  nettement  la  séparation  adminis- 
trative des  deux  pays.  C'est,  au  reste,  un  point  secondaire,  et  sur  lequel  il 
est  difficile  de  se  former  d'avance  une  opinion,  .le  passe  donc  .à  la  question  re 
ligieuse,  la  plus  grave  de  (ouïes  celles  que  traite  M.  de  Beaumont. 


!S  L'IRLANDE   SOCIALE, 

II  faut  d'abord  reconnaître  les  utiles  et  sages  réformes  qui,  depuis  dix  ans, 
ont  modifié  en  Irlande  la  situation  de  l'Église  anglicane.  Ainsi  le  nombre  des 
évèques  a  été  réduit,  et  leur  revenu  diminué  ;  on  a  enlevé  aux  protestants  le 
droit  exorbitant  de  taxer  les  catholiques  pour  la  réparation  de  leur  église;  les 
dîmes  enfin,  de  transformation  en  transformation  ,  sont  devenues  une  rente 
foncière  payable  par  le  propriétaire  ,  et  que  l'État  perçoit  pour  la  rendre  en- 
suite au  clergé.  Ce  sont  là  des  améliorations  réelles  .  et  que  l'Irlande  a  bien 
accueillies.  Comment  se  fait-il  donc  que  ces  améliorations, en  définitive,  n'aient 
produit  aucun  effet  durable  ,  et  que  l'Église  anglicane  rencontre  aujourd'hui 
les  mêmes  antipathies  qu'il  y  a  dix  ans?  C'est  que  le  mal  était  bien  moins  dans 
les  abus  de  celle  Église  que  dans  son  établissement.  Voyez,  en  effet,  quelle 
singulière  anomalie  :  sur  huit  millions  à  peu  près  d'habitants  ,  il  y  a  six  mil- 
lions et  demi  de  catholiques ,  et  six  cent  mille  dissidents.  La  population  angli- 
cane n'arrive  donc  pas  à  un  million  sur  huit.  Néanmoins ,  tandis  que  les  catho- 
liques et  les  dissidents  font  eux-mêmes  les  frais  de  leur  culte  et  payent  leur 
clergé,  l'Église  anglicane  vit  et  prospère  aux  dépens  de  tous,  de  sorte  que  sur 
huit  personnes  qui  contribuent  à  son  entretien,  il  en  est  sept  à  qui  elle  est 
étrangère,  si  ce  n'est  ennemie.  Que  les  dissidents  ,  prolestants  comme  les  an- 
glicans, et  aisés  pour  la  plupart,  acceptent  une  telle  loi  sans  trop  se  plaindre, 
cela  se  comprend.  Mais  qu'on  se  mette  à  la  place  des  pauvres  catholiques,  et 
qu'on  dise  s'il  n'y  a  pas  là  pour  eux  un  sujet  inépuisable  de  mécontentement 
et  de  colère.  A  la  vérité  on  se  met,  pour  les  apaiser,  en  frais  des  raisonne- 
ments les  plus  savants  et  les  plus  ingénieux.  On  leur  prouve,  de  par  Ricardo, 
que  ce  qu'ils  payent  sous  forme  de  dîme,  ils  le  payeraient,  si  la  dîme  était 
supprimée,  sous  forme  de  fermage.  Puis  on  leur  présente  le  tableau  séduisant 
du  bien  que  ne  peuvent  manquer  de  leur  faire  deux  mille  gentlemen  éclairés, 
aisés,  et  qui  veulent  bien  résider  au  milieu  d'eux.  Malheureusement  ces  deux 
mille  gentlemen  passent  leur  vie  à  les  maudire,  et  il  ne  faut  pas  un  grand 
effort  d'esprit  pour  comprendre  que  sans  faire  cadeau  aux  propriétaires  du 
produit  de  la  dîme,  il  serait  aisé  de  l'employer  en  Irlande  utilement  pour  le 
pays  tout  entier.  En  dépit  des  explications  et  des  commentaires,  le  fait  reste 
dune  dans  loute  sa  simplicité.  Or  le  fait,  c'est  que,  malgré  sa  profonde  mi- 
l<  re ,  le  pauvre  catholique  a  deux  prêtres  à  payer  :  le  sien,  au  moyen  d'une 
contribution  volontaire  ;  celui  d  un  culte  qu'il  abhorre,  au  moyen  de  l'impôt; 
l'un  pour  le  secourir  et  le  consoler  dans  ses  souffrances,  l'autre  pour  le  mé- 
priser et  pour  le  persécuter. 

Si  de  l'ensemble  on  descend  aux  détails,  c'est  bien  autre  chose  encore.  On  a 
souvent  cité  l'exemple  d'une  certaine  paroisse  où  il  n'y  avait  que  trois  proles- 
tants :  le  ministre ,  le  sacristain  et  le  sonneur.  Cet  exemple  est  loin  d'être  uni- 
que, el  M.  de  lîeaumont,  d'après  la  grande  enquête,  cite  42  bénéfices  et  198 
paroisses  qui  sont  ou  qui  étaient  alors  précisément  dans  le  même  cas  II  existe 
même  un  diocèse,  le  diocèse  d'Emly,  qui ,  sur  9G.000  habitants,  compte  1200 
anglicans  seulement.  Pour  ces  1200  anglicans,  il  y  a  15  églises,  17  bénéfices 
H  51  ministres  salariés. Le  nombre;  total  des  ministres  de  l'Eglise  anglicane  est 

de  1*455,  i|uj  louchent  ensemble  Un  revenu  de  $2  à  25  millions.  Sur  cette 
tomme,  a  millions  sont  absorbés  par  i«'  haul  clergé,  kjottlez  que  toutes  ces 


POLITIQUE    ET    RELIGIEUSE.  19 

richesses  appartenaient  jadis  à  l'Église  catholique  ,  qui .  dans  les  guerres  reli- 
gieuses, en  a  été  violemment  dépouillée  au  profit  de  sa  rivale. 

Il  n'est  donc  point  vrai  que  les  réformes  opérées  depuis  dix  ans  aient  fait 
droit  aux  griefs  légitimes  de  l'Irlande,  et  que  l'égalité  religieuse  existe  désor- 
mais en  ce  pays.  En  Angleterre,  j'en  conviens,  elle  n'existe  pas  davantage  ; 
mais,  en  Angleterre,  l'Église  dominante  est  celle  de  l'immense  majorité,  tandis 
qu'en  Irlande  c'est  tout  le  contraire.  En  Irlande,  il  ne  s'agit  donc  point, 
comme  en  Angleterre  ,  d'examiner,  du  point  de  vue  de  la  philosophie  et  de  la 
politique,  si  une  Église  dominante  est  en  soi  une  Donne  institution,  et  si  le 
culte  de  la  majorité  doit  être  ou  non  investi  de  certaines  prérogatives  et  de 
certaines  privilèges  ;  il  s'agit  de  secouer  le  joug  d'une  Église  dont  les  privilè- 
ges et  les  prérogatives  sont  une  insulte  pour  la  majorité  ,  et  la  blessent  pro- 
fondément dans  ses  sentiments  les  plus  élevés  ,  dans  ses  croyances  les  plus 
intimes;  il  s'agit  aussi  d'affranchir  une  population  misérable  d'un  impôt  dou- 
blement odieux,  puisqu'il  pèse  à  la  fois  sur  l'âme  et  sur  le  corps. 

Maintenant,  comment,  sans  réaction  et  sans  violence,  est-il  possible  de 
détruire  en  Irlande  l'établissement  anglican  ?  Il  n'y  a  que  deux  moyens  :  laisser 
chaque  congrégation  religieuse  payer  elle-même  ses  prêtres,  ainsi  que  le  font 
aujourd'hui  la  congrégation  catholique  et  les  congrégations  dissidentes  ;  sala- 
rier les  ministres  de  toutes  les  communions.  De  ces  moyens  ,  le  premier  paraît 
le  plus  simple;  mais,  en  y  réfléchissant,  on  voit  qu'il  pourrait  avoir  de  graves 
inconvénients.  Pour  l'Église  anglicane  ,  établie  sur  tous  les  points  du  pays  et 
habituée  à  une  vie  facile  ,  ce  serait  d'abord  une  épreuve  bien  dure,  et  à  la- 
quelle il  est  douteux  qu'elle  résistât.  Or  on  ne  doit  pas  oublier  que  les  huit, 
cent  mille  Irlandais  qui  professent  la  religion  anglicane  sont  une  des  portions 
les  plus  éclairées ,  les  plus  riches ,  les  plus  industrieuses  du  pays,  et  que  l'Élal 
leur  doit,  à  plusieurs  titres,  aide  et  protection.  D'un  autre  côté,  une  fois  l'éga- 
lité religieuse  proclamée  et  réalisée,  n'est-il  pas  à  craindre  que  l'indépendance 
absolue  du  clergé  catholique  ne  devienne  un  danger  public  ?  Aujourd'hui  . 
placé  en  face  du  fanatisme  anglican  et  des  violences  orangisles ,  le  clergé 
catholique  professe,  en  matière  de  tolérance  et  de  liberté,  les  idées  les  plus 
libérales;  mais  l'expérience  des  autres  pays  prouve  que  la  pente  naturelle  du 
clergé  catholique  n'est  pas  de  ce  côté.  Il  est  donc  bon  que  le  salaire  soit  entre 
l'Étal  et  lui  un  lien  qui  le  contienne  et  le  modère.  Il  est  bon  aussi  qu  il  soit  un 
peu  moins  dans  la  dépendance  du  peuple,  et  qu'il  n'ait  pas  besoin  ,  pour  vivre, 
de  ménager  ses  passions  et  de  flatter  ses  préjugés. 

Telle  était ,  en  1800  ,  à  l'époque  de  l'union,  la  pensée  de  Pitt,  et  le  clergé 
catholique  alors  y  consentait  tout  entier.  L'étroit  bigolismede  Georges  III  em- 
pêcha ce  grand  projet  de  se  réaliser,  et  aujourd'hui  si  l'on  y  revenait,  c'est  an 
sein  du  clergé  catholique  lui-même  que  se  rencontrerait  la  plus  vive  résistance. 
Cependant  il  y  a  beaucoup  de  raisons  de  croire  que  celte  résistance  ne  serait 
rien  moins  qu'invincible.  Il  n'est  pas  besoin  de  dire  que  dans  ce  système,  Ions 
les  biens  de  l'Église,  c'est-à-dire  six  cent  soixante-dix  mille  acres  de  bonnes 
terres,  feraient  retour  à  l'État,  qui  ,  en  les  vendant  par  parcelles,  pourrait 
commencer  à  constituer  en  Irlande  la  petite  propriété.  Quant  aux  dîmes,  elles 
deviendraient  un  impôt  foncier  qui  se  confondrait  avec  les  autres.  Ministres 


20  L'IRLANDE   SOCIALE, 

protestants  et  prêtres  catholiques ,  tous  seraient  dans  la  même  situation  et  re- 
cevraient du  trésor  public  une  égale  allocation. 

Ainsi,  dans  l'ordre  civil,  partage  égal  des  successions;  dans  l'ordre  politi- 
que, abolition  au  profit  du  gouvernement  central  des  privilèges  aristocrati- 
ques; dans  l'ordre  religieux,  retour  à  l'État  des  propriétés  ecclésiastiques  de 
toute  nature,  et  payement  égal  des  ministres  de  tous  les  cultes,  telles  sont  les 
iéformes  que  propose  M.  deBeaumont,  réformes  excellentes  et  que  j'approuve 
toutes  :  mais  ces  réformes  suffiraient-elles ,  et  l'Irlande,  une  fois  qu'elle  les 
aurait  obtenues,  marcherait-elle  d'un  pas  rapide  vers  une  ère  toute  nouvelle 
de  puissance  et  de  prospérité?  M.  de  Beaumont  paraît  le  croire,  et  je  désirerais 
èire  ici  encore  de  son  avis.  Malheureusement,  il  est  une  question  à  laquelle  il 
attache  peu  d'importance,  et  qui,  dans  l'état  actuel  de  l'Irlande,  me  paraît  la 
première  de  toutes  ;  cette  question  ,  je  n'ai  pas  besoin  de  le  dire,  est  la  question 
économique,  surtout  en  ce  qui  louche  la  population.  Comme  c'est  entre  M.  de 
Beaumont  et  moi  le  seul  désaccord  sérieux,  je  suis  forcé,  pour  bien  fixer  le 
point  en  litige,  de  rappeler  quelques  principes  et  d'entrer  dans  quelques  détails. 

Parmi  les  vérités  que  l'économie  politique  moderne  a  mises  en  lumière,  il 
en  est  une  plus  incontestable  que  toutes  les  autres  et  que  nulle  objection  n'a 
pu  ébranler  jusqu'ici  :  c'est  que  la  population,  si  elle  n'était  pas  limitée  par 
les  moyens  de  subsistance ,  doublerait  au  moins  tous  les  vingt  ans.  Quand  les 
économistes  anciens  signalaient  entre  la  population  et  la  richesse  d'un  pays  un 
rapport  intime  et  nécessaire,  ils  avaient  donc  raison  ;  mais  ils  avaient  tort 
(;iiand  ils  en  tiraient  celte  conséquence,  qu'on  favorisait  les  progrès  de  la 
richesse  en  donnant  des  encouragements  directs  à  la  population.  C'était  là 
prendre  l'effet  pour  la  cause  ,  et  intervertir  la  relation  véritable  des  deux  faits, 
la  richesse  n'augmente  pas  parce  que  la  population  s'accroît;  mais  la  popula- 
tion s'accroît  parce  que  la  richesse  augmente,  ce  qui  est  bien  différent.  Sur 
ce  point ,  tous  ceux  qui  ont  étudié  la  question  sont  aujourd'hui  d'accord  ,  et  il 
n'y  aurait  pas  assez  de  sifflets  pour  le  législateur  qui ,  dans  une  société  comme 
li  nôtre,  viendrait,  à  l'exemple  des  anciens ,  proposer  de  donner  des  primes 
aux  mariages  précoces.  En  un  mot ,  la  population  n'est  point  absolument  trop 
grande  OU  trop  petite,  et  vingt  millions  d'hommes,  si  la  richesse  s'est  accrue 
dans  une  proportion  suffisante ,  peuvent  vivre  dans  l'aisance  là  où  cinq  millions 
seulement  végétaient  misérablement  ;  mais  cinq  millions  d'hommes  en  revan- 
che, si  la  richesse  a  suivi  une  progression  contraire,  peuvent  mourir  de  faim 
f  ur  le  sol  qui  en  nourrissait  j ;» d i s  vingt  millions. 

Maintenant  supposez  un  pays  où  la  richesse  restante  peu  près  slationnaire, 
la  masse  à  partager  entre  les  habitants  n'ait  subi  aucune  altération  sensible 
depuis  duiix  ou  trois  siècles;  supposez  que  dans  ce  pays, néanmoins, par  une 
d  iplorable  imprévoyance,  les  mariages  soient ,  plus  que  partout  ailleurs,  pré- 
( -lires  et  féconds;  supposez  en  un  mot  que,  sous  l'influence  de  causes  diverses 
el  compliquées,  l'accroissement  de  la  population  tende  sans  cesse  à  dépasser 
de  beaucoup  l'accroissement  des  moyens  de  subsistance;  qu'arrivera-l-il.'  H 
arrivera  nécessairement,  ou  que  la  mortalité,  résultat  de  la  misère,  viendra 
rétablir  un  douloureux  équilibre,  ou  que,  pour  vivre  tous ,  les  habitants  de- 
vronl   ■'  contenter  chacun  d'une  plus  petite  part.  <>n  les  verra  donc  d'abord 


POLITIQUE   ET   RELIGIEUSE.  21 

renoncer  à  toui  ce  qui,  dans  un  pauvre  ménage ,  peut  passer  pour  superflu, 
puis  supprimer  une  portion  du  nécessaire  et  descendre  graduellement  l'échelle 
de  la  civilisation.  Mais  enfin  viendra  le  jour  où  sur  le  logement,  sur  le  vête- 
ment, sur  la  nourriture ,  il  n'y  aura  plus  rien  ù  retrancher  sans  tarir  les 
sources  de  la  vie.  La  population  alors  cessera  de  croître,  et  Ton  se  trouvera  en 
face  d'uu  pays  deux  fois  plus  peuplé  et  deux  fois  plus  pauvre  qu'auparavant. 

Ce  que  je  viens  de  présenter  sous  forme  d'hypothèse  est  tout  simplement 
l'histoire  de  l'Irlande  depuis  soixante  ans.  En  1776,  lors  duvoyageque  fitdans 
ce  pays  le  célèhre  Arthur  Young,  la  population  était  à  peu  près  de  deux  mil- 
lions six  cent  mille  hahilanls.  Elle  est  aujourd'hui  de  huit  millions,  c'est-à- 
dire  trois  fois  plus  nombreuse.  Mais  bien  que,  pendant  cet  intervalle,  il  ait 
élé  successivement  dégagé  de  presque  toutes  les  chaînes  légales  qui  garrot- 
taient son  activité,  le  peuple  irlanda;s  n'en  est  pas  moins  bien  plus  misérable 
qu'alors.  Pour  s'en  convaincre,  il  suffit  de  comparer  le  récit  d'Arthur  Young 
à  la  dernière  enquête.  Ainsi,  en  1776,  le  cottier  (  petit  fermier  ou  simple  ou- 
vrier agricole)  faisait  entrer  dans  son  régime  alimentaire,  outre  les  pommes  de 
terre  qui  en  étaient  déjà  la  base,  du  lait,  du  pain  d'avoine,  et  même  un  peu  de 
poisson  et  de  viande.  Aujourd'hui,  il  se  nourrit  de  pommes  de  terre  seulement  ; 
encore  ces  pommes  de  terre  ne  sont-elles  pas  de  l'espèce  qui  contient  le  plus 
de  substance  nutritive,  mais  d'une  espèce  commune  ,  malsaine,  et  qui  n'a 
d'autre  avantage  que  son  excessive  abondance.  Ce  n'est  pas  tout,  et  il  y  a 
quelque  chose  de  bien  plus  significatif  encore.  En  1770  ,  si  la  nourriture  était 
grossière,  du  moins  ne  manquait-elle  jamais.  Dans  les  plus  pauvres  habita- 
lions  ,  il  y  avait  toujours  pour  tout  le  mondedes  pommes  de  terreàdiscrétion, 
et  l'étranger,  quel  qu'il  fût,  partageait ,  sans  faire  tort  à  personne  ,  le.  repas 
de  la  famille.  Aujourd'hui  il  est  rare  que  la  provision  de  pommes  de  terre  suf- 
fise pour  toute  l'année  ,  et  beaucoup  de  familles  doivent ,  pour  ne  pas  mourir 
de  faim,  se  réduire  pendant  plusieurs  mois  à  un  seul  repas  par  jour.  Si  telle 
est  la  situation  de  la  population  irlandaise  dans  les  temps  ordinaires ,  qu'on 
juge  de  ce  qu'elle  doit  être  quand  la  récolle  est  mauvaise!  Comme  la  nourri- 
ture habituelle  de  plusieurs  millions  d'hommes  est  la  moins  coûteuse  qu'il  y 
ait ,  il  ne  leur  reste  d'autre  ressource,  cette  nourriture  manquant,  que  d'a- 
paiser leur  faim  ,  aussi  longtemps  que  possible,  avec  des  racines  et  des  herbes 
sauvages.  Alors  apparaissent  dans  le  pays  désolé  la  fièvre  et  la  famine,  ces 
deux  fléaux  presque  inconnus  il  y  a  soixante  ans,  et  qui  ravagent  en  peu  de 
jours  des  paroisses  tout  entières. 

Veut-on  passer  de  la  nourriture  au  logement  et  au  vêtement ,  il  faut  encore 
arriver  à  la  même  conclusion.  En  1776,  toujours  selon  Arthur  Young.  les  pau- 
vres Irlandais  étaient  passablement  velus  et  logés.  Aujourd'hui,  ils  habitent 
des  tanières  infectes  et  ne  se  couvrent  que  de  haillons;  encore  ces  haillons 
sont-ils  quelquefois  une  propriété  commune  et  compte-t-on  bon  nombre  de  fa- 
milles qui  ne  possèdent  qu'un  seul  habillemeiil  pour  deux  individus.  En  résumé, 
la  dépense  totale  d'un  cottier  qui.  en  1776,  était  évaluée  à  11  livres  sterling  . 
ne  l'est  plus  aujourd'hui  qu'à  6  ou  7  livres  tout  au  plus.  On  peut  estimer  par 
là  fout  ce  qu'il  a  perdu. 

Ainsi ,  qu'on  le  remarque  bien ,  <-n  même  temps  qu'en  Irlande  les  lois  deve- 


22  L'IRLANDE    SOCIALE, 

naienl  plus  humaines  et  plus  jusles,  la  condition  matérielle  de  la  population 
empirait  au  lieu  de  s'améliorer  ;  en  même  temps  que  tombait,  morceau  par 
morceau  .  le  code  oppresseur  qui  pendant  tant  d'années  avait  paralysé  toutes 
les  facultés  du  pays,  la  misère  publique  augmentait.  Comment  expliquer  cette 
monstrueuse  anomalie  si  ce  n'est  par  l'accroissement  démesuré  de  la  popula- 
tion ?  En  Angleterre,  pendant  cette  même  période,  la  population  aussi  s'est  ac- 
crue, bien  que  moins  rapidement;  mais  comme  la  richesse  croissait  dans  une 
proportion  au  moins  égale,  il  n'en  est  résulté  pour  le  pays  que  plus  de  puis- 
sance et  de  force.  D'un  côté  du  détroit,  l'accroissement  de  la  population  a 
donc  été  un  bien,  parce  qu'il  n  a  fait  (|ue  suivre  les  progrès  de  la  richesse;  de 
l'autre,  il  a  été  un  mal,  parce  qu'il  les  a  devancés. 

M.  de  Beaumont  ne  paraît  pourtant  pas  croire  qu'en  Irlande  la  population 
soit  trop  forte,  et  voici  les  principaux  arguments  qu'il  apporte  à  l'appui  de  son 
opinion.  L'Irlande,  dit-il,  est  une  contrée  d'une  rare  fertilité,  et  qui,  bien 
cultivée,  pourrait  nourrir  vingt-cinq  millions  d'habitants.  Si  huit  millions} 
vivent  misérablement,  c'est  qu'avant  de  demander  au  sol  ce  qu'il  leur  faut 
pour  exister,  les  Irlandais  ont  d'abord  à  y  prendre  ce  qu'il  leur  faut  pour 
payer  des  fermages  exorbitants.  La  population  diminuant ,  il  y  aurait  bien 
dans  le  premier  moment  quelque  amélioration  ;  mais  dès  que  les  propriétaires 
s'en  apercevraient,  ils  augmenteraient  proportionnellement  leurs  fermages. 
Donc,  au  bout  de  peu  de  temps,  les  pauvres  Irlandais  retomberaient  précisé- 
ment dans  la  même  situation. 

Je  vais  prendre  ces  objections  une  à  une,  et  tâcher  de  prouver  à  M.  de 
Beaumont  lui-même  qu'elles  ne  sont  pas  fondées. 

Qu'il  me  permette  d'abord  de  mettre  en  doute  cette  excessive  fertilité  de 
l'Irlande  qui  lui  permettrait  de  nourrir  vingt-cinq  millions  d'habitants.  Il  y 
a  en  Irlande  ,  je  le  sais,  quatre  à  cinq  millions  d'acres  de  terre  qui  n'ont  point 
encore  été  mis  en  culture  ,  et  qui .  moyennant  de  grands  travaux  d'assainisse- 
ment et  de  défrichement ,  pourraient  finir  peut-être  par  donner  de  belles  ré- 
coltes. Mais  outre  que  ce  résultat  devrait  être  chèrement  acheté,  il  est  une  cir- 
constance qu'il  ne  faut  pas  oublier  :  c'est  que,  selon  M.  de  Beaumont  lui- 
même,  la  même  étendue  de  terrain  peut  nourrir  en  pâturage  une  personne, 
en  blé  cinq  ou  six,  et  vingt  en  pommes  de  terre.  Tout  le  terrain  qui  est  au- 
jourd'hui cultivé  en  pommes  de  terre  ne  nourrirait  donc  qu'une  population 
inoindre,  si  cette  population,  ainsi  que  M.  de  Beaumont  le  désire,  mangeait  un 
peu  de  pain  et  de  viande.  Il  est  vrai  que  l'Irlande  exporte  du  blé,  et  que  ce  blé, 
dans  ce  cas,  seraitconsommé  dans  le  pays.  En  supposant  même  qu'il  ne  sortît 
plus  d'Irlande  un  grain  de  blé,  ce  ne  sont  pas  cinq  cent  mille  quarlers  de  fro- 
ment environ  et  quinze  cent  mille  quarlers  d'avoine  qui  ajouteraient  sensible- 
ment aux  ressources  alimentaires  du  pays.  J'incline  donc  a  penser  que  M.  de 
Beaumont  exagère  la  fertilité  de  l'Irlande  ;  j'ajoute  qu'il  pourrait  avoir  raison 
sur  ce  point  sans  que  la  question  fil  un  pas.  Il  y  a,  on  le  sait ,  quelques  terres 
qui  produisent  presque  d'elles-mêmes;  mais  quand  celle  première  fécondité 
•  si  épuisée,  il  faut ,  on  le  sait  aussi .  employer  beaucoup  de  travail  et  de  ca- 
pital  pour  Obtenir  un  nouveau  produit.  Peu  importe  donc  ce  que  la  terre  d'Ir- 
lande  ou  de  loul  autre  paya  nourrit  d'habitants  si  un  capital  double,  triple  ou 


POLITIQUE   ET   RELIGIEUSE.  23 

quadruple  était  appliqué  à  celle  terre.  Tant  que  ce  capital  manque,  c'est  pré- 
cisément comme  si  la  terre  était  moins  étendue  et  moins  féconde  ;  car  en  dé- 
finitive le  produit  résulte  de  la  combinaison  de  deux  éléments,  la  fécondité  de 
la  terre  et  le  capital  qui  vient  aider  cette  fécondité.  Or.  dans  l'état  actuel  de  la 
terre  en  Irlande,  huit  millions  d'habitants  ne  peuvent  parvenir  à  vivre  qu'en 
substituant  la  pomme  de  terre  au  pain.  II  y  a  là  un  fait  contre  lequel  toutes 
les  théories  viennent  se  briser. 

Mais,  dit  M.  de  Beaumont ,  s'il  en  est  ainsi,  c'est  la  faute  du  fermage.  Que 
les  propriétaires  soient  moins  avides,  el  tout  ira  bien.  A  mon  sens  c'est  là  mé- 
connaître la  loi  qui  délermine  la  hausse  el  la  baisse  du  fermage  en  Irlande 
comme  partout.  M.  de  Beaumont  pense-t-il  qu'un  propriétaire  soit  maître  de 
hausser  son  fermage  comme  il  lui  plaît,  et  uniquement  parce  qu'il  a  le  désir 
d'augmenter  son  revenu  ?  Non  ,  certes  ;  et  M.  de  Beaumont  sait  aussi  bien  que 
moi  qu'entre  le  propriétaire  etlefermier,  comme  entre  le  vendeur  et  l'ache- 
teur, il  se  fail  un  marché  où  l'un  cherche  à  obtenir  plus  el  l'autre  à  donner 
moins.  De  ce  libre  débat  sort  en  général  la  fixation  du  prix  véritable,  de  celui 
qui  représente  réellement  la  valeur  de  l'objet  loué  et  vendu.  En  Irlande  pour- 
tant, il  est  vrai  que  la  balance  penche  toujours  du  côté  du  propriétaire,  et 
que  l'équilibre  est  détruit.  Pourquoi  cela?  Par  la  raison  fort  simple  que  pour 
iliaque  lambeau  de  terre  il  y  a  vingt  concurrents  qui  surenchérissent  les  uns 
sur  les  autres,  et  finissent  par  offrir  au  propriétaire  un  prix  qu'ils  sont  hors 
d'état  de  payer.  Diminuez  le  nombre  des  concurrents,  el  les  fermages  baisseront 
nécessairement. 

Cette  vérité  est  si  évidente  ,  que  M.  de  Beaumont  lui-même  ne  peul  s'empê 
cher  de  la  reconnaître  quelque  part.  «  La  concurrence  des  cultivateurs  qui  se 
disputent  la  terre  ,  dit-il ,  élève  encore  plus  le  laux  des  fermages  que  l'avidité 
du  propriétaire  et  du  viiddleman  (  fermier  général  ).  »  Or,  je  le  répète,  celte 
concurrence  excessive  tient  uniquement  à  un  excès  de  population.  Il  est  inu- 
tile, d'après  cela,  d'examiner  si  la  question  des  fermages  a  toute  l'importance 
<|iie  lui  donne  M.  de  Beaumont,  et  si  l'abandon,  par  les  propriétaires,  de  la 
moitié  des  fermages  actuels  ,  c'est-à-dire  de  5  millions  sterling  (75  millions  ) 
suffirait  pour  ramener  l'aisance  en  Irlande.  Je  crois  que  le  taux  énorme  des 
fermages  est  un  grand  mal  ;  mais  je  crois  en  même  temps  que  ce  mal  est  le 
résultat  nécessaire  delà  disproportion  qui  existe  entre  la  population  et  les 
moyens  généraux  d'existence.  Je  crois  que  si  on  veut  le  guérir,  c'est  à  celle 
disproportion  qu'il  faut  remédier. 

Ce  que  je  viens  de  dire  du  fermage,  je  dois  le  dire  aussi  des  salaires  qui, 
pour  le  simple  journalier,  varient  de  G  pence  à  2  pence  par  jour  (de  12  sous  à 
\  sous).  Dans  ce  pays  dénué  d'industrie  et  chargé  de  bras  inoccupés  ,  le  travail 
est  peu  demandé  el  beaucoup  offert.  La  raison  qui  élève  les  fermages  abaisse 
ainsi  les  salaires,  et  le  pauvre  Irlandais,  pressé  entre  ces  deux  effets  d'une 
même  cause,  s'enfonce  chaque  jour  davantage  dans  sa  misère  el  dans  son  im- 
prévoyance. «  Que  voulez-vous?  finit-il  par  répondre  aux  sages  conseils  qu'on 
lui  donne,  nous  ne  pouvons  être  plus  mal  ;  «  et  sous  l'influence  de  celle  pensée 
désolante  il  se  marie  dès  qu'il  est  nubile  ,  il  mel  au  momie  des  enfants  qui,  s'il 
(êl  possible  .  seront  encore  plus  malheureux  que  lui. 


24  i/lRLANDE    SOCIALE, 

C'est  donc,  j'en  suis  profondément  convaincu,  une  affreuse  calamité  pour 
l'Irlande  que  d'avoir  triplé  sa  population  en  soixante  ans,  tandis  que  sa  richesse 
restait  presque  stalionnaire  .  ou  du  moins  ne  croissait  que  dans  une  bien  plus 
faible  proportion.  Mais  le  mal  est  fait,  et  il  faut  songer  aux  moyens  de  le 
guérir.  Le  premier  qui  se  présente  à  l'esprit  ,  c'est  l'émigration.  On  voit  d'une 
part  des  populations  qui  meurent  de  faim  sur  un  sol  insuffisant  à  les  nourir  ; 
on  voit  de  l'autre,  au  delà  des  mers,  des  terres  fertiles  et  mal  peuplées.  Quoi 
de  plus  simple  que  de  déplacer  ces  populations,  et  de  rétablir  ainsi  un  équilibre 
désirable?  Malheureusement,  dans  ces  beaux  calculs,  on  oublie  plusieurs 
choses  assez  importantes ,  le  sentiment  si  naturel  et  si  vif  qui  nous  attache  à  la 
patrie,  les  dépenses  énormes  du  déplacement,  les  chances  auxquelles  est  ex- 
posée une  famille  jetée  ainsi  sur  un  sol  qu'elle  ne  connaît  pas,  dans  un  climat 
qui  lui  est  étranger,  au  milieu  de  populations  qui  la  traitent  en  ennemie. 
Ajoutez  que  ,  pour  que  les  effets  de  l'émigration  se  fissent  sentir  en  Irlande,  ce 
sont  quatre  millions  d'hommes  qui  devraient  chercher  une  nouvelle  patrie.  Or 
cela  est  tout  simplement  impossible.  Sur  ce  point,  je  partage  donc  entièrement 
l'avis  de  M.  de  Beaumont,  et  je  ne  vois  rien  à  répondre  au  dilemme  qu'il  pose 
a  peu  près  en  ces  termes  :  ou  Ton  veut  que  l'émigration  ne  s'applique  qu'à 
deux  ou  trois  cent  mille  individus ,  ou  l'on  entend  qu'elle  enlève  une  portion 
notable  de  la  population.  Dans  le  premier  cas  l'émigration  est  inutile,  dans  le 
second  impraticable. 

Deux  vérités  me  paraissent  également  établies,  l'une  que  la  population  en 
Irlande  est  trop  nombreuse  ,  l'autre  qu'il  n'existe  aucune  mesure  à  l'aide  delà- 
quelle  on  puisse  brusquement  la  réduire.  Faut-il  donc  se  résigner  et  attendre 
en  silence  que,  par  un  des  moyens  qu'elle  lient  en  réserve,  la  Providence  vienne 
remédier  au  mal?  Non  ,  certes,  et  ici  comme  toujours,  il  y  a  des  devoirs  à 
remplir  et  des  efforts  à  faire.  Le  problème,  on  ne  doit  pas  l'oublier,  a  deux 
lermes,  d'une  part  le  chiffre  de  la  population,  de  l'autre  la  somme  des  moyens 
de  subsistance.  Qu'on  diminue  le  premier,  ou  qu'on  augmente  le  second  ,on  ne 
tend  pas  moins  à  rétablir  l'équilibre.  Ce  sont  deux  chemins  fort  différents  en 
apparence  ,  mais  qui  conduisent  précisément  au  même  but.  Et,  qu'on  y  fasse 
attention  ,  il  s'agit  de  toute  autre  chose  que  de  prendre  aux  uns  pour  donner 
aux  autres,  de  dépouiller,  par  exemple,  les  propriétaires  pour  enrichir  les  fer- 
miers. Sans  parler  de  l'injustice  de  tels  moyens,  ils  seraient  parfaitement  im- 
puissants. Lu  Irlande,  l'enquête  le  constate,  les  petits  cultivateurs  ont  une  part 
proportionnelle  du  produit  brut  de  la  terre  aussi  forte  qu'en  Angleterre  ;  mais, 
en  Irlande  les  petits  cultivateurs  sont  beaucoup  plus  nombreux,  et  le  produit 
est  beaucour  plus  faible.  Il  en  résulte  que ,  la  part  relative  étant  la  même,  la 
part  absolue  est  moindre.  Il  en  résulte  aussi  que  vouloir  augmenter  sensible- 
ment la  part  absolue  des  petits  cultivateurs  sans  réduire  leur  nombre  ou  sans 
augmenter  le  produit  de  la  terre,  c'est  vouloir  l'impossible. 

Voici  donc  comment  le  problème  doit  être  posé.  La  population  irlandaise 
restant  ce  qu'elle  est  aujourd'hui ,  comment  faut-il  faire  pour  accroître  en  Ir- 
lande la  masse  des  moyens  de  subsistance?  Comment  faut-il  faire  notamment 
pour  que  moins  de  bras  cultivent  la  terre  el  pour  qu'elle  produise  davantage.' 
i  a  i  ommission  d'enquête  formée  en  I8S5,  el  qui  comptait  à  la  tête  «le  ses  mem- 


POLITIQUE   ET   RELIGIEUSE.  i>5 

l>res  l'archevêque  prolestant  et  l'archevêque  catholique  de  Dublin,  proposait  à 
cet  égard  divers  moyens.  D'une  par!,  elle  voulait  que  le  gouvernement  instituât 
un  bureau  d'amélioration  nationale  qui  eût  les  pouvoirs  nécessaires,  l°pour 
faire  mettre  en  culture  les  terres  non  cultivées  ,  et  dessécher  les  terres  maré- 
cageuses, même  malgré  le  propriétaire,  et  en  fixant  la  rente  qui  lui  serait 
payée;  2°  pour  contraindre  les  propriétaires  à  détruire  les  huttes  malsaines 
bâties  sur  leur  propriété,  et  pour  les  faire  rebâtir  tant  à  leurs  frais  qu'aux  frais 
du  district.  De  l'autre,  elle  demandait  que  des  encouragements  puissants  fus- 
sent donnés  à  l'industrie,  afin  d'offrir  à  la  population  agricole  un  débouché 
nouveau,  et  en  quelque  sorte  un  moyen  d'émigration  à  l'intérieur.  Mais  outre 
que  quelques-uns  de  ces  projets  soulevaient  de  très-graves  objections  ,  ils  sup- 
posaient tous  l'emploi  d'un  capital  considérable.  Or  ce  capital ,  on  le  sait, 
n'existe  point  en  Irlande,  et  c'est  à  l'y  attirer  que  consiste  la  difficulté. 

Beaucoup  d'écrivains  pensent  que  pour  que  les  capitaux  affluent  en  Irlande, 
il  suffit  de  lui  accorder  sur-le-champ  toutes  les  réformes  politiques,  civiles  et 
religieuses  auxquelles  elle  a  droit.  L'Irlande,  disent  ces  écrivains  ,  a  un  sol  fer- 
tile, une  population  intelligente,  des  ports  magnifiques,  de  voies  de  commu- 
nication nombreuses  et  perfectionnées.  De  plus,  les  salaires  y  sont  à  très-bas 
prix,  et  promettent  sur  la  main-d'œuvre  une  notable  économie.  Que  lui  man- 
que-t-il  donc  pour  que  les  capitaux  anglais  viennent  s'y  fixer?  Un  peu  de  repos 
et  de  sécurité.  Or  le  jour  où  l'Irlande  n'aura  plus  de  plaintes  à  faire  ,  ce  repos 
et  cette  sécurité  renaîtront. 

Tous  ceux  qui  prennent  intérêt  au  sort  de  l'Irlande  voudraient  que  cette  opi- 
nion fût  fondée;  mais  il  est  deux  circonstances  importantes  dont  on  ne  lient 
pas  compte.  D'abord  ,  les  mauvaises  habitudes  et  les  vices  qu'ont  engendrés 
plusieurs  siècles  d'oppression  ;  ensuite  et  surtout  la  misère  qui  résulte  de 
l'excès  de  la  population  et  les  désordres  qui  en  sont  la  conséquence.  Pour  que 
les  capitaux  prennent  confiance  et  viennent  rétablir  l'équilibre  entre  la  popu- 
lation et  les  moyens  de  subsistance,  il  faut,  tout  le  monde  le  sent  et  le  dit,  de 
la  sécurité  ;  mais  pour  que  la  sécurité  se  rétablisse  ,  il  faut  que  les  moyens  de 
.subsistance  ne  soient  plus,  comme  ils  le  sont  aujourd'hui ,  insuffisants  pour 
la  population.  II  y  a  là  un  cercle  vicieux  dans  lequel  on  peut  tourner  bien 
longtemps. 

Pour  ma  part,  je  ne  crois  pas  que  l'Angleterre  puisse  en  être  quitte  à  si  bon 
marché.  Cette  Irlande  si  pauvre  et  si  turbulente,  c'est  l'Angleterre  qui  l'a  faite. 
N'est-il  pas  juste  que  l'Angleterre  vienne  aujourd'hui  à  son  aide,  et  contribue, 
autrement  que  par  des  vœux  stériles  et  de  bons  conseils,  à  relever  un  peuple 
qui  lui  doit  tousses  maux?  N'est-il  pas  juste,  en  un  mot,  que  si  les  capitaux 
libres  reculent  devant  l'état  incertain  et  agité  de  l'Irlande  ,  l'Angleterre  y  sup- 
plée à  l'aide  de  capitaux  puisés  dans  le  trésor  public?  El  qu'on  ne  dise  pas  que 
faire  intervenir  le  trésor  public  dans  des  opérations  agricoles  et  industrielles . 
c'est  violer  toutes  les  lois  de  l'économie  politique.  La  réponse  est  excellente  en 
Angleterre,  où  ,  à  la  faveur  de  lois  bienfaisantes  ,  une  population  industrieuse 
et  libre  travaille  depuis  plusieurs  siècles  à  accroître  la  richesse  nationale.  Elle 
est  détestable  en  Irlande  ,  où  les  lois  ,  jusqu'à  ces  dernières  années,  n'ont  eu 
d'autre  but  que  d'étouffer  toute  activité  et  toute  prospérité.  Il  y  a  peu  d'années 


26  L'IRLANDE   SOCIALE, 

l'Angleterre  s'imposait  la  somme  énorme  de  500  millions  pour  racheter  ses 
esclaves  et  se  mettre  en  mesure  de  reconstituer  sans  injustice  la  société  colo- 
niale. Croit-on  qu'elle  n'ait  pas  autant  à  réparer  envers  l'Irlande  qu'envers  les 
colonies?  et  huit  millions  d'Irlandais  pèseraient-ils  moins  dans  la  halance  que 
quelques  cent  milles  esclaves  et  colons  ? 

Je  ne  fais  qu'indiquer  celte  idée  ;  mais  plus  j'y  pense ,  plus  je  reste  convaincu 
que,  sans  un  sacrifice  considérable  de  la  part  de  l'Angleterre,  l'Irlande  ne  se 
relèvera  pas.  A  l'aide  de  ce  sacrifice,  de  vastes  terres  pourraient  être  divisées 
par  parcelles  et  vendues  à  bas  prix ,  de  manière  à  créer  en  peu  de  temps  l'es- 
prit et  les  habitudes  de  la  propriété  ,  là  où  cet  esprit  et  ces  habiludes  manquent 
si  complètement.  Les  terrains  incultes  en  même  temps  seraient  mis  en  culture, 
et  les  marais  desséchés.  De  grands  ateliers  enfin  s'ouvriraient  et  détourneraient 
de  l'agriculture  une  partie  de  sa  population.  — Si  l'on  attend  tout  cela  du  cours 
naturel  des  choses,  on  attendra  vainement. 

Il  est  bien  évident ,  d'ailleurs  ,  que  si ,  à  mesure  que  des  capitaux  étrangers 
viennent  créer  en  Irlande  de  nouveaux  moyens  de  subsistance,  la  population 
continue  à  s'accroître  dans  une  proporlion  égale  ou  supérieure,  il  n'y  aura 
rien  de  changé.  Il  faut  donc  que  les  Irlandais  apprennent  que  leur  sort  est 
entre  leurs  mains,  et  qu'ils  sont  mailres.  par  leur  imprévoyance,  de  rendre 
impuissantes  toutes  les  mesures  qu'on  prendrait  en  leur  faveur.  Aujourd'hui, 
dans  beaucoup  de  comlés.  l'âge  moyen  du  mariage  est  de  quinze  à  seize  ans 
pour  les  femmes,  de  dix-huit  à  vingt  ans  pour  les  hommes ,  et  ces  tristes  unions 
se  contractent  sans  souci  du  lendemain  ,  sans  pitié  pour  les  enfans  auxquels  on 
donnera  la  vie.  C'est  ainsi  qu'en  dix  ans,  de  1821  à  1831,  la  population  du 
Connaught  a  augmenté  de  vingt-deux  pour  cent.  C'est  presque  la  proportion 
des  États-Unis  américains  où.  pour  si  longtemps  encore,  ce  seront,  à  l'inverse 
de  nos  vieilles  sociétés,  les  hommes  qui  manqueront  à  la  terre.  A  une  telle  pro- 
gression, si  elle  devait  durer,  il  n'y  aurait  rien  à  opposer,  et  l'Irlande  serait 
fatalement  condamnée  à  la  souffrance  et  à  la  pauvreté.  Mais  l'exemple  de  l'Ir- 
lande elle-même  est  là  pour  prouver  que  l'extrême  imprévoyance  suit  l'extrême 
misère.  De  tous  les  témoignages  recueillis  dans  l'enquête  ,  il  résulte  clairement 
que  les  mariages  précoces  ont  pour  cause  principale  le  manque  d'emploi  et  la 
paresse.  Ceux  qui  ont  quelque  chose  craignent  de  perdre  leur  aisance,  et  sont 
plus  disposés  à  attendre.  Aussi,  par  une  déplorable  anomalie,  la  population 
croît-elle  bien  plus  rapidement  dans  les  comtés  pauvres  que  dans  les  comles 
riches,  dans  le  Connaught  que  dans  ITlster.  Ne  doit-on  pas  en  conclure  que 
si  les  pauvres  Irlandais  pouvaient  concevoir  l'espérance  iVunn  condition  meil- 
leure, celte  espérance  les  élèverait  aux  idées  de  prudence  qui  leur  sont  si  com- 
plètement étrangères  aujourd'hui  ?  Quoi  qu'il  en  soit .  c'est  là  un  des  côtés 
importants  de  la  question  ,  un  de  ceux  qui  appellent  le  plus  l'altenlion  des  mo- 
ralistes et  des  hommes  d'État. 

Ce  que  je  viens  de  dire  suffit ,  je  crois,  pour  faire  connaître  mon  opinion 
sur  la  loi  des  pauvres,  que  le  gouvernement  anglais  vient  de  donner  à  l'Ir- 
lande. Le  résultat  avoué  de  cette  loi  est  la  construction  d'une  centaine  de 
maisons  qui ,  sous  de  certaines  comblions,  offriront  un  asile  à  cent  mille  in- 
digents. M.  de  Ikaumonl  démontre  à  merveille  que  c'est  là  un  pitoyable  expé- 


POLITIQUE  ET  RELIGIEUSE.  27 

dient,  et  qu'il  n'en  peut  résulter  aucun  soulagement  réel  dans  un  pays  où  trois 
à  quatre  millions  de  créatures  humaines  éprouvent  chaque  année  les  angoisses 
de  la  faim.  Si ,  dans  les  maisons  dont  il  s'agit ,  la  vie  est  douce  et  commode  , 
tout  le  monde  y  voudra  être  admis,  et  le  choix  deviendra  impossible.  Si  la  vie 
y  est  dure  et  pénible ,  ce  seront  des  prisons  où  se  réfugieront  les  plus  paresseux 
et  les  plus  corrompus.  Il  est  impossible  qu'un  gouvernement  sensé  comme  le 
gouvernement  anglais  n*ail  pas  senti  lui  même  toute  l'impuissance  et  tous  les 
dangers  d'une  pareille  mesure.  Mais  on  voulait  faire  quelque  chose  pour  l'Ir- 
lande ,  et  l'on  a  fait  la  loi  des  pauvres  ,  faute  de  mieux. 

Voici  donc,  en  définitive,  quelle  est  mon  opinion  sur  la  question  économi- 
que la  plus  difficile  et  la  plus  compliquée  de  toutes.  Je  crois  la  population 
irlandaise  deux  fois  trop  forte,  non  pas  absolument,  mais  relativement  à  la 
masse  de  salaires  en  argent  ou  en  nature  qu'elle  doit  separlager.  Si  donc  il 
était  possible  ,  par  l'émigration,  de  réduire  de  moitié  la  population  irlandaise, 
j'y  verrais  un  moyen  à  peu  près  certain  de  lui  faire  remonter  quelques  degrés 
de  l'échelle  qu'elle  a  si  déplorablement  descendue  depuis  soixante  ans.  Mais 
l'émigration,  appliquée  à  quatre  millions  d'hommes,  est  une  pure  chimère. 
Dès  lors  il  ne  reste  qu'à  agir  sur  l'autre  terme  du  problème,  et  qu'à  s'efforcer, 
tout  en  maintenant  la  population  stationnaire ,  d'augmenter  la  richesse  natio- 
nale, et  par  conséquent  la  masse  des  salaires.  Mais  dans  l'état  actuel  de  l'Ir- 
lande, et  même  en  supposant  que  justice  complète  lui  ait  été  faite,  on  ne  peut 
guère  espérer  que  les  capitaux  anglais  ou  étrangers  viennent  affronter  les 
chances  d'une  nouvelle  guerre  sociale.  Il  y  a  donc  pour  l'Angleterre  devoir  et 
nécessité  d'infervenir  plus  activement,  plus  efficacement,  et  de  réparer,  au- 
tant que  possible,  les  maux  qu'elle  a  causés.  Je  suis,  d'ailleurs,  bien  loin  de 
penser  que  la  réforme  économique  doive  faire  ajourner  d'un  seul  jour  les  ré- 
formes civiles,  politiques  et  religieuses,  dont  M.  de  Beaumont  a  si  bien  dé- 
montré la  nécessité.  Quelle  que  soit  la  diversité  apparente  de  ces  réformes  , 
elles  se  tiennent  toutes  par  un  lien  secret,  et  concourent  au  même  but.  Toutes 
doivent  donc  marcher  du  même  pas  ,  sous  peine  de  ne  rien  faire  que  d'incom- 
plet et  de  mesquin. 

Maintenant  y  a-l-il  lieu  d'espérer  que  l'Angleterre  entre  franchement  dans 
cette  voie?  La  crainte  d'ébranler  ses  propres  institutions  en  touchant  à  celles 
de  l'Irlande  ne  la  retiendra-t-elle  pas  au  contraire  dans  le  cercle  assez  étroit 
où  tournent  péniblement  ses  hommes  d'Etat  de  toute  couleur  depuis  l'émanci- 
pation? Telle  est  la  dernière  question.  H  faut  d'abord  remarquer  que  l'Irlande 
ne  peut  rien  attendre  ni  des  tories  qui  sont  depuis  de  longues  années  ses  en- 
nemis acharnés,  ni  des  radicaux  qui,  malgré  le  bruit  qu'ils  font,  ne  forment 
encore  dans  le  parlement  et  dans  le  pays  qu'une  faible  majorité.  Les  radicaux, 
zélés  prolestants  pour  la  plupart,  ont  d'ailleurs  peu  d'entrailles  pour  l'Irlande 
catholique.  Si  l'Irlande  a  quelque  chose  à  espérer,  c'est  donc  des  whigs,  aux- 
quels elle  doit  depuis  six  ans  ce  qu'elle  n'avait  jamais  obtenu  jusqu'ici,  un 
gouvernement  juste  et  modéré.  Cependant  les  whigs,  il  faut  le  dire,  n'ont 
guère  moins  que  les  tories  de  respect  et  d'affection  pour  les  vieilles  institutions 
du  pays.  Forcés  de  se  défendre  en  Irlande  contre  une  aristocratie  et  un  clergé 
fanatiques  ,  peut-être  seraient-ils  disposés  à  enlever  à  celte  aristocratie  et  à  ce 


28  L'IRLANDE   SOCIALE, 

clergé  une  notable  portion  de  leurs  privilèges  politiques  el  religieux;  mais  la 
réforme  des  lois  civiles  ne  les  trouverait  certes  pas  si  complaisants.  Sur  ce 
point,  ils  ont  précisément  les  mêmes  idées,  les  mêmes  préjugés  que  les  tories, 
et  le  maintien  des  grandes  propriétés  au  moyen  du  droit  d'aînesse  et  des  sub- 
stitutions leur  parait  l'arche  sainte.  Il  est  donc  difficile  de  supposer  qu'ils  prê- 
tassent volontairement  la  main  à  une  réforme  funeste  selon  eux,  et  qui  met- 
trait le  comble  à  la  misère  de  l'Irlande  au  lieu  de  la  diminuer.  Bien  plutôt  les 
verra-l-on  encourager  les  propriétaires  irlandais  à  réunir  les  parcelles  aujour- 
d'hui louées  et  sous  louées  de  leurs  propriétés  ,  pour  revenir  ainsi  à  la  grande 
culture  et  augmenter  le  produit  net. 

Je  suppose  pourtant  que  les  whigs,  éclairés  par  l'expérience  ,  finissent  par 
reconnaître  que  des  lois  bonnes ,  jusqu'à  un  certain  point ,  en  Angleterre,  peu- 
vent être  détestables  en  Irlande  ,  et  que  ces  lois,  pour  faire  le  bien  du  pays, 
doivent  subir  des  réformes  profondes  :  pourront-ils  obtenir  du  parlement  qu'il 
s'associe  à  une  telle  œuvre,  et  ne  rencontreront-ils  pas,  dès  les  premiers  pas, 
des  obstacles  insurmontables?  J'en  suis  profondément  convaincu.  Voilà  qua- 
rante ans  que  l'Angleterre  et  l'Irlande  sont  légalement  unies  et  n'ont  plus 
qu'un  parlement;  voilà  plus  de  dix  ans  que  sont  tombés  sous  la  main  du  duc 
de  Wellington  et  de  sir  Robert  Peel  les  derniers  débris  des  lois  pénales.  L'An- 
gleterre protestante  n'a  pu  pourtant  encore  s'habituer  à  regarder  les  Irlandais 
comme  des  compatriotes,  et  les  catholiques  comme  des  frères.  A  ses  yeux, 
l'Irlande  est  toujours  une  terre  conquise,  l'Irlandais  un  vaincu,  le  catholique 
un  esclave.  «  Que  parle-t-on  d'égalité  entre  les  Anglais  et  les  Irlandais  ?  s'écrie 
superbement  dans  la  chambre  des  lords  lord  Lyndhurst,  chancelier  du  minis- 
tère tory.  Les  Irlandais  ne  nous  sont-ils  pas  étrangers  par  la  race,  parla 
langue  et  par  la  religion  ?  «  «  Je  le  répète  après  mûres  réflexions,  dit  à  Can- 
torbéry  M.  Bradshaw,  membre  de  la  chambre  des  communes,  les  Irlandais, 
prêtres  et  laïques,  pairs  et  paysans,  sont  les  ennemis  nés  de  l'Angleterre, 
bigots  sauvages,  moins  civilisés  que  les  indigènes  de  la  Nouvelle-Zélande.  » 
Et  ces  audacieuses  paroles  ,  après  avoir  excité  des  applaudissements  frénéti- 
ques, trouvent  un  écho  bruyant  dans  toutes  les  parties  du  pays  ! 

On  peut  prétendre  à  la  vérité  que  de  tels  sentiments  sont  ceux  d'une  mino- 
rité impuissante.  Il  n'en  est  point  ainsi  néanmoins.  Ce  qui  le  prouve,  c'est 
qu'aux  dernières  élections  encore,  la  lutte  s'est  partout ,  en  Angleterre,  enga- 
gée sur  ce  terrain,  et  qu'en  définitive  l'opinion  de  lord  Lyndhurst  et  de 
M.  Bradshaw  a  obtenu  la  majorité.  On  adressait  bien  au  ministère,  en  passant, 
quelques  reproches  sur  sa  conduite  au  dehors  et  au  dedans  ,  indépendamment 
de  la  question  irlandaise;  mais,  dès  que  celte  question  apparaissait,  elle  ab- 
sorbait toutes  les  autres.  N'est-ce  pas  encore  la  question  irlandaise  qui,  pen- 
dant le  dernier  intervalle  des  sessions,  a  défrayé  tous  les  journaux,  tous  les 
meetings,  tous  les  dîners  politiques  ?  N'est-ce  pas  cette  question  qui  a  soulevé 
contre  le  ministère ,  et  même  contre  la  reine,  des  colères  si  véhémentes?  En 
appelant  à  de  hautes  fonctions  trois  catholiques ,  parmi  lesquels  M.  Shiel ,  le 
ministère  et  la  reine  avaient  commis  un  nouveau  crime,  un  crime  indigne  de 
pardon.  Aussi  toutes  les  tribunes  et  toutes  les  chaires  s'en  sont-elles  émues, 
- 1  n'onl  ell<  s  ces  ■•    p<  ndanl  irois  mois ,  de  vomir  l'invective  el  de  lancer  l'ana- 


POLITIQUE   ET   RELIGIEUSE.  29 

thème.  Lord  Melbourne  est  ainsi  devenu  un  Judas,  et  la  reine  une  Jésabel. 
Enfin  la  société  de  la  réforme  protestante,  présidée  par  lord  Wharncliffe ,  a 
prescrit  un  jeûne  universel,  en  expiation  d'un  si  funeste  événement. 

Telles  sont  les  fureurs  que  suscite  la  politique  des  whigs,  quand  cette  poli- 
tique se  borne  à  assimiler  ,  autant  que  possible  ,  l'Irlande  à  l'Angleterre,  et  à 
traiter  les  catholiques  comme  les  protestants.  Qu'on  juge  Je  celles  qui  naî- 
traient si  les  whigs  voulaient  s'en  prendre  à  la  fois  à  l'aristocratie  et  au  clergé  ! 
Je  ne  crains  pas  de  prédire  qu'il  y  aurait  en  Angleterre  un  soulèvement  pres- 
que général  contre  une  si  audacieuse  tentative.  Tout  ce  que  l'Irlande  peut  de- 
mander aux  whigs,  c'est  donc  de  continuer  à  la  gouverner,  comme  ils  l'ont 
fait  jusqu'ici,  avec  prudence  et  impartialité 5  c'est  aussi  de  se  servir  des 
forces  du  gouvernement  pour  contenir  l'aristocratie  ,  au  lieu  de  lui  prêter 
appui. 

II  est  douloureux  de  le  dire,  la  seule  chance  qu'il  y  ail  pour  l'Irlande  d'ob- 
tenir des  réformes  plus  radicales  ,  c'est  l'avènement  des  tories.  Tous  les  tories 
sans  doute  sont  loin  de  ressembler  à  lord  Lyndhurst  ou  à  M.  Bradshaw,  etsir 
Robert  Peel ,  premier  ministre,  voudrait  aussi  se  montrer  juste  et  bienveillant 
envers  l'Irlande;  mais  cela  lui  serait  impossible  ,  et  voici  pourquoi.  II  n'y  a 
point  en  Irlande  de  partis  intermédiaires  et  d'opinions  moyennes  :  d'une  part, 
l'aristocratie  protestante  avec  ses  passions  furieuses  ;  de  l'autre  ,  la  démo- 
cratie catholique  avec  ses  souvenirs  et  ses  haines.  Or  il  faut  inévitablement 
que  le  gouvernement  s'appuie  sur  l'une  ou  sur  l'autre.  L'ardente  inimitié  de 
l'aristocratie  protestante  pour  le  ministère  whig  ne  lui  laissait  pas  le  choix  , 
et  c'est  au  sein  de  la  démocratie  catholique  qu'il  a  dû  chercher  son  point  d'ap- 
pui. Sir  Robert  Peel  ne  serait  pas  plus  libre,  et  la  force  des  choses  lui  donne- 
rait, le  jour  même  de  son  avènement ,  la  démocratie  catholique  pour  ennemie, 
l'aristocratie  protestante  pour  alliée.  Alors  cesserait  l'espèce  de  trêve  qui, 
depuis  cinq  ans,  enchaîne  les  passions  de  l'Irlande,  et  fait  taire  ses  souffrances. 
L'Irlande  est  aujourd'hui  aussi  misérable,  plus  misérable  peut-êlre  qu'il  y  a 
dix  ans,  et  ses  justes  griefs  sont  loin  d'avoir  obtenu  tous  satisfaction;  mais  le 
gouvernement  est  en  guerre  avec  ses  oppresseurs,  et ,  tout  étonnée  d'avoir  le 
gouvernement  pourami  ,  elle  supporte  ses  maux  et  modère  ses  ressentiments. 
Le  jour  où  le  pouvoir  reviendrait  à  ses  oppresseurs,  la  réaction  serait  terrible. 
On  peut  prévoir  alors  entre  l'Angleterre  et  l'Irlande  celle  guerre  sanglante 
que  les  lories  les  plus  ardents  appellent  de  tous  leurs  vœux  ,  et  qui  remettra 
en  présence  les  deux  races  et  les  deux  religions.  Ce  que  sera  le  résultat  d'une 
telle  guerre,  personne  ne  le  sait  ;  mais  il  est  difficile  de  croire  que  l'aristo- 
cratie et  l'Église  en  sortent  victorieuses. 

Tout  le  monde  comprend  d'ailleurs  ce  qu'il  y  aurait  d'effroyable  dans  celle 
dernière  lutte,  et  il  n'est  pas  en  Irlande  un  bon  citoyen  qui  voulût  en  hAter  le 
moment.  C'est  pourquoi  l'Irlande,  sans  attendre  du  cabinet  whig  la  guérison 
de  tous  ses  maux  ,  soutient  ce  cabinet  avec  constance,  et  s'émeut  chaque  fois 
que  sa  chute  paraît  imminente. 

Abandonnée  a  elle-même  ,  il  est  pourtant  douteux  que  l'Irlande  ,  avec  ses 
trois  millions  d'indigents,  pût  persister  longtemps  dans  sa  modération  ;  mais 
l'Irlande,   depuis  vingt  ans ,  a  pris  l'habitude  d'être  agitée  ou  paisible  selon 

iome  II.  ~> 


30  LiHLANDE   SOCIALE, 

qu'il  plaît  à  l'homme  exlraordinaire  qui  règne  sur  elle  par  son  génie.  Cet 
homme,  c'est  O'Connell,  le  plus  rare  exemple  que  je  connaisse  de  la  persévé- 
rance unie  à  la  passion,  et  de  la  force  aidée  par  la  prudence.  Dans  un  voyage 
que  je  fis  à  Dublin  ,  en  1826,  j'eus  l'honneur  de  voir  de.  près  O'Connell ,  et  j'a- 
voue que  je  fus  loin  de  l'apprécier  à  sa  juste  valeur.  Dès  cette  époque,  j'ad- 
mirais sincèrement  en  lui  l'orateur  puissant  qui  prêtait  aux  misères  de  son 
pays  une  voix  si  éloquente,  et  dont  la  parole  retentissait  dans  le  cœur  de  six 
millions  d'hommes  ;  j'admirais  aussi  le  légiste  consommé  qui ,  se  jouant ,  avec 
une  souplesse  merveilleuse,  de  toutes  les  prescriptions  légales,  savait,  à 
l'aide  de  transformations  successives  ,  maintenir  la  grande  association  dont 
il  était  l'inventeur  et  le  chef  :  toutefois  ,  à  côté  de  l'avocat  habile  et  du  tribun 
véhément,  je  n'avais  pas  deviné  l'homme  politique  patient  et  mesuré.  Je  n'a- 
vais pas  supposé  surtout  que  des  caractères  si  divers  pussent  exister  à  la  fois, 
et  qu'un  homme  étranger  jusqu'à  plus  de  cinquante  ans  aux  habitudes  par- 
lementaires de  l'Angleterre,  dût  acquérir  tout  à  coup  autant  d'ascendant  et  de 
puissance  dans  la  chambre  des  communes  que  sur  la  place  publique,  ou  dans 
les  cours  de  justice.  Je  prévoyais  donc  que  le  jour  du  triomphe  d'O'Connell 
serait  celui  de  sa  chute  ,  et  qu'en  passant  le  seuil  de  la  chapelle  Sainl- 
Étienne  ,  il  laisserait  derrière  lui  la  meilleure  portion  de  son  influence  et  de 
son  talent, 

On  sait  qu'il  n'en  a  point  été  ainsi  ,  et  que ,  tout  en  conservant  ses  ancien- 
nes qualités ,  O'Connell  a,  depuis  l'émancipation,  déployé  celles  dont  il  parais- 
sait dépourvu.  On  sait  que  sans  cesser  d'être  l'homme  de  l'Irlande,  il  est  de- 
venu un  des  membres  les  plus  importants  du  parlement  anglais.  Il  semble 
d'ailleurs  que  ses  facultés  se  soient  multipliées  à  mesure  que  s'élargissait  le 
cercle  de  leur  action.  Que  la  chambre  des  communes  soit  assemblée  ou  non  , 
il  remplit  les  journaux  ,  et  l'on  est  tout  étonné  de  le  trouver  dans  la  même  se- 
maine injuriant  l'Angleterre  à  Cork  ou  à  Dublin,  et  la  flattant  à  Liverpool  ou 
à  Manchester  ;  attaquant  le  ministère  à  Birmingham  et  le  défendant  à  Lon- 
dres; aujourd'hui  véhément  et  amer,  demain  calme  et  bienveillant.  Et  qu'on 
ne  voie  pas  là  l'effet  d'une  activité  désordonnée  et  d'une  mobilité  capricieuse. 
Sous  l'apparence  du  laisser  aller  et  de  l'incohérence,  il  n'est  pas  d'homme 
peut-être  dont  la  vie  continue  une  unité  plus  ferme  et  plus  profonde.  O'Connell 
n'est  ni  vvhig  ,  ni  tory  ,  ni  radical.  Il  est  Irlandais,  et,  pour  arracher  L'Irlande 
à  l'oppression,  tous  les  partis  comme  tous  les  langages  lui  semblent  bons.  L'in- 
térêt de  l'Irlande,  voilà  sa  pensée  dominante,  ou  plutôt  sa  pensée  unique;  tou- 
jours raisonnable  d'ailleurs  dans  sa  conduite,  quand  il  ne  l'est  pas  dans  ses 
paroles  ;  toujours  prêt  à  faire,  quand  il  le  faut ,  le  sacrifice  momentané  de  ses 
affections,  de  son  amour-propre,  et  même  de  sa  popularité. 

On  peut  dire  beaucoup  de  mal  d'O'Connell,  et  quelquefois  il  y  prête  ;  mais, 
tout  balancé,  sa  destinée  sera  ,  dans  l'histoire,  une  des  plus  singulières  et  des 
plus  glorieuses  qu'il  y  ait.  On  a  vu  de  grands  guerriers  changer  la  face  du 
monde,  et  de  grands  rois  ou  de  grands  ministres  exercer  sur  les  institutions 
et  les  mœurs  d'un  peuple  une  puissante  influence  ;  ce  qu'on  n'a  guère  vu  , 
c'est  un  homme  qui  .  sans  disposer  de  la  puissance  militaire  ou  civile,  parvient, 
par  la  seule  force  de  la  raison  cl  du  (aient,  à  affranchir  pacifiquement  son 


POLITIQUE   ET   RELIGIEUSE.  51 

pays,  et  à  dominer  en  quelque  sorte  le  gouvernement  de  qui,  peu  de  temps 
auparavant,  son  pays  dépendait.  Voilà  ce  qu'a  fait  O'ConnelI ,  et  ce  qu'il  fait 
encore  aujourd'hui.  C'est  lui  qui  a  conquis  l'émancipation  ,  lui  qui  contient  et 
modère  l'Irlande  en  obtenant  pour  elle  justice  et  bienveillance,  lui  qui  main- 
tient au  pouvoir  le  cabinet  whig  à  l'exclusion  des  tories.  Et  pour  qu'il  ne 
manque  rien  à  cette  haute  situation,  chaque  année  l'Irlande  paye  volontaire- 
ment à  O'ConnelI  un  tribu  de  15  à  20,  000  livres  sterling,  récompense  bien 
légitime  et  bien  acquise  ;  espèce  de  liste  civile  populaire  qui  honore  à  la  fois 
ceux  qui  la  donnent  et  celui  qui  la  reçoit. 

Que  les  injures  dont  chaque  jour  il  est  abreuvé  ne  découragent  donc  point 
l'illustre  patriote  qui  soutient  avec  tant  de  persévérance  et  de  courage  une  si 
bonne  cause.  En  Angleterre,  il  a  et  doit  avoir  des  ennemis  acharnés  ,  mais 
hors  de  l'Angleterre  il  n'est  pas  une  âme  généreuse  qui  ne  sympathise  avec 
lui ,  pas  un  esprit  élevé  qui  ne  le  comprenne  et  ne  l'admire. 

Je  reviensau  livre  de  M.  de  Beaumont  ,  et  jelermine  comme  j'ai  commencé. 
Le  sujet  de  ce  livre  est  un  des  plus  intéressants  qu'il  y  ait ,  et  l'auteur  s'est 
montré  digne  du  sujet.  Quant  à  l'étendue  et  à  la  variété  des  connaissances 
qu'un  tel  livre  suppose,  je  laisse  parler  le  Dublin  Magazine,  qui  appartient 
au  parti  orangiste.  «  M.  de  Beaumont,  dit  à  peu  près  textuellement  ce  Maga- 
zine, analyse  et  explique  si  bien  les  institutions  de  l'Angleterre  et  de  l'Irlande 
qu'il  nous  parait  impossible  que  cette  partie  de  l'ouvrage  soit  composée  par 
un  étranger.  Kous  sommes  donc  convaincus  qu'elle  lui  a  été  fournie  toute  faite 
par  un  radical  de  Dublin.  »  lin  tel  éloge  de  la  part  d'un  adversaire  vaut  mieux 
que  tous  les  miens. 

P.  DUTERGIER   DE  HAURANKK. 


LES 


MISSISSIPIENS. 


a^sa^^ysasasasaa 


PERSONNAGES. 

lK  Marqvise.  Lucette  ,  fille  du  jardinier,  sœur  de  lait  de 

Le  Duc.  Louise. 

_jlTHK>  Le  Duc  de  La  F... 

Samuel  Boursbt,  devenu  comte  de  Puy-     Le  Comte  de  Horn. 

monfort.  Le  Duc  de  M... 

Louise  ,  fille  de  Samuel  et  de  Julie.  Le  Comte  de  *** 

George  Frebman  ,  voyageur  américain.  Le  Marquis  *** 

Plusieurs  autres  Personnages  db  qualité. 


ACTE  PREMIER. 

La  maison  de  campagne  de  Samuel  Bourset,  à  quelques  lieues  de  Paris.  —  Dans  le* 
jardins,  une  tente  décorée  pour  la  fête.  ) 


SCÈNE  PREMIÈRE. 


LA  MARQUISE,  LE  DUC. 


LA  MARQUISE. 

II.  !  voyez,  mon  cher  duc,  comme  ceci  est  galant  !  quelle  riclie  décoration! 
narlOUl  le  chiffre  de  Julie  enlacé  par  tles  fleurs  à  celui  de  mon  gendre,  des 


LES   MISSISSIPIENS.  oo 

guirlandes,  des  écussons,  des  draperies!  Sur  ces  gradins  en  amphithéâtre  se 
placera  l'orchestre.  Ma  fille  et  son  mari  seront  sur  cette  belle  estrade.  C'est  ici 
qu'ils  couronneront  la  rosière.  Et;  avec  cela,  un  temps  magnifique.  Oh!  toute 
la  cour  y  sera  !  Je  parierais  gros  que  le  régent  lui-même,...  ou  tout  au  moins 
une  des  princesses  ses  filles,  y  viendra. 

LE  DUC. 

Eh  !  pourquoi  pas?  Votre  gendre  est  fort  bien  en  cour  à  l'heure  qu'il  est,  et 
pour  cause  !...  Pour  qui  ce  fauteuil  de  velours  à  crépines  d'or? 

LA.  MARQUISE. 

Et  pour  quel  autre  que  le  bienfaiteur,  le  sauveur,  le  prestidigitateur  écossais 
Law?  C'est  aujourd'hui  l'homme  de  la  France.  Et  quelle  fête  un  peu  belle  pour- 
rait se  passer  de  sa  présence? 

LE  DUC. 

Quelle  fortune  un  peu  solide  pourrait  se  passer  de  son  appui? 

LA  MARQUISE, 

Cela,  nous  l'avons. 

LE  DUC. 

En  êtes-vous  bien  sûre  ? 

LA  MARQUISE. 

C'est  a  charge  de  revanche,  car  certainement  Law  n'a  pas  moins  besoin  de 
nos  fonds  que  nous  de  son  crédit. 

LE  DIC. 

L'un  me  paraît  plus  certain  que  l'autre...  Enfin  !  ça  commence  magnifique- 
ment, et  je  souhaite  que  ça  finisse  de  même...  Eh  bien  !  marquise,  qui  nous  eût 
prédit,  le  15  octobre  1703,  que  nous  célébrerions  aussi  gaiement  et  avec  autant 
d'éclat,  en  l'an  de  grâce  1710,  l'anniversaire  du  mariage  de  Julie?  Ce  ma- 
riage ne  s'annonçait  pourtant  pas  sous  d'heureux  auspices;  tout  était  larmes 
et  désespoir ,  gémissements  et  syncopes ,  quand  nous  conduisions  la  victime 
à  l'autel.  Le  soleil  même  ne  brillait  pas  comme  aujourd'hui;  ce  qui  n'em- 
pêchait pas  que  mes  jambes  ne  me  fissent  moins  mal...  Ah!  j'étais  encore 
jeune  alors. 

LA   MARQLISE. 

Vous  le  serez  toujours. 

LE  DUC 

C'est  pour  que  je  vous  en  dise  autant,  railleuse? 

LA   MARQUISE. 

Non-seulement  cela,  mais  je  prétends  ne  jamais  mourir. 

LE  DUC. 

Je  crois  bien!  qui  est-ce  qui  meurt? 

LA  MARQUISE. 

Ah!  ce  pauvre  chevalier  pourtant!...  Savez-vous  que  depuis  cinq  ans  je  n'ai 
pas  passé  un  seul  anniversaire  de  ce  singulier  mariage  sans  pensera  lui .' 


04  LES   MISSISSIPIENS. 

LE  DUC. 

Femme  sensible  !  vous  avez  pensé  à  lui  à  tout  le  moins  une  fois  l'an  t 

LA  MARQUISE. 

Et  je  n'ai  jamais  passé  un  anniversaire  du  jour  où  j'ai  appris  sa  morl  sans 
faire  dire  une  messe  pour  le  repos  de  son  âme. 

LE   DUC. 

Bonne  tante  !  cela  fait  cinq  messes  !  Et  Julie ,  combien  de  pensées  a-l-elle 
eues  pour  lui?  combien  de  messes  a-l-elle  fait  dire? 

LA  MARQUISE. 

Julie?...  Elle  a  donné  le  jour  à  cinq  enfants. 

LE  DUC. 

C'est  beaucoup  trop  !  {Prenant  du  tabac.  )  Heureusement  il  y  en  a  quatre 
de  morts  ! 

LA  MARQUISE. 

Pauvres  enfants!  Tenez,  duc,  Julie  est  un  modèle  d'amour  conjugal;  mais 
il  semble  que  cela  l'ait  empêchée  de  bien  connaître  l'amour  maternel.  Moi ,  je 
pleure  encore  mon  neveu... 

LE  DUC. 

Quand  vous  y  pensez? 

LA  MARQUISE  ,  babillant  toujours  sans  faire  attention  aux  sarcasmes  du  duc. 

El  elle  ,  il  semble  qu'elle  ait  oublié  les  siens  comme  s'ils  n'avaient  jamais 
existé.  Vraiment  elle  n'aime  au  monde  que  M.  Bourset. 
LE  DUC,  ironiquement. 
A  h  !  c'est  bien  naturel  ! 

LA  MARQUISE. 

N'en  riez  pas,  c'est  incroyable  comme  cet  homme-là  s'est  décrassé  depuis  son 
mariage. 

LE  DUC. 

Je  crois  bien ,  il  a  usé  beaucoup  de  savon  ! 

LA  MARQUISE. 

De  savonnette  à  vilain,  vous  voulez  dire?  carie  voilà  comte  décidément.  Samuel 
Bourset,  comte  de  Puymonfort!  Quel  drôle  de  temps  que  celui-ci!  Enfin  c'est 
un  homme  qui  a  du  savoir-faire  que  mon  gendre,  n'en  dites  pas  de  mal  ! 

le  duc       , 

Je  n'en  dis  pas  de  mal,  chère  marquise  ;  c'est  un  homme  habile  et  probe  en 
même  temps.  Sa  réputation  est  bien  établie,  et  votre  fille  a  fait  sagement  de 
l'épouser,  quoiqu'il  ne  soit  pas  aimable. 

LA  MARQUISE. 

Oh  !  c'est  que  Julie  est  sage,  trop  sage  peut-être  ! 

le  in  c. 
Plus  s-ige  que  vous  nr-  l'étiez  à  son  âge,  mon  cœur! 


LES   MISSÏSSIPIENS.  35 

la  marquise,  Ironiquement. 
El  plus  que  vous  ne  souhaiteriez. 

LE  DUC. 

Vous  plaît-il  de  vous  faire  comprendre? 

LA  MARQUISE. 

Ah  !  vous  comprenez  de  reste,  perfide  !  (Riant.)  Vieux  enfant,  je  sais  de  vos 
folies  !  Julie  m'a  tout  conté. 

LE  DUC. 

Eh  bien  !  ça  n'a  pas  dû  lui  coûter  beaucoup  de  peine. 

LA  MARQUISE. 

Elle  en  riait  aux  larmes  et  moi  aussi.  Ah  çà!  vous  files  donc  devenu  tout  à 
fait  fou,  de  vouloir  en  conter  à  ma  fille? 

LE  DUC 

Votre  fille  est  une  coquette. 

LA  MARQUISE. 

Et  vous  un  fat. 

(Elle  rit.) 

LE  DUC. 

Ah  !  vous  voilà  jalouse?  Il  est  temps  de  vous  y  prendre. 

LA  MARQUISE. 

Vous  savez  bien  que  je  ne  l'ai  jamais  été,  j'aurais  eu  trop  à  faire  avec  vous  ! 

LE  DUC. 

Cela  vous  eût  donné  la  peine  d'aimer  ! 

LA  MARQUISE. 

Ah  !  c'est  joli  ce  que  vous  dites  là  !  Mais  ce  n'est  pas  vrai.  Rappelez-vous  que 
quand  je  fus  ruinée  par  les  sottises  de  mon  mari ,  jeune  encore  et  faite  pou; 
briller,  je  me  retirai  du  monde  sans  dépit  et  sans  trislesse,  el  que  j'allai  passer 
les  longues  années  du  veuvage  dans  mon  pelit  hôlel  du  Marais,  bien  pauvre, 
bien  oubliée,  excepté  de  vous,  mon  bon!  et  toujours  aussi  gaie,  aussi  heureuse 
qu'au  temps  de  ma  splendeur.  Pourtant  Julie  s'ennuyait  là  bien  mortellement, 
enviait  toutes  les  jeunes  filles  qui  faisaient  de  grands  mariages,  et ,  tout  en  se 
croyant  éprise  de  son  cousin,  s'inquiétait  souvent  de  son  peu  de  fortune.  Enfin. 
la  meilleure  preuve  qu'elle  est  plus  calculatrice  que  moi,  c'est  qu'au  lieu  de  se 
trouver  malheureuse  avec  ce  Samuel,  dont  la  seule  vue  m'eût  fait  mourir  de 
dégoût  il  y  a  quarante  ans,  elle  fait  bon  ménage  avec  lui,  s'attife  du  matin  an 
soir,  embellit  au  lieu  de  vieillir,  et  n'a  point  d'amants  ! 

LE  DUC. 

Le  fait  est  que,  pour  ma  part,  je  l'ai  trouvée  d'une  rigueur!... 

LA  MARQUISE. 

Ah  !  si  c'était  la  seule  preuve  ! 

le  nue. 
Eli  !  vous  n'eussiez  pas  dit  cela  .  il  y  a  quarante  ans  ! 


36  LES   MISSISSIPIENS* 

LA.  MARQUISE. 

Oh!  c'est  qu'alors  vous  étiez  charmant! 

LE  DUC,  lui  baisant  la  main. 

Et  vous  adorable  !  (lui  offrant  du  tabac)  il  y  a  quarante  ans  ! 

LA  MARQUISE,  prenant  du  tabac  avec  beaucoup  de  grâce  et  de  propreté, 

Tâchez  de  ne  pas  séduire  ma  fille,  entendez-vous,  vieux  libertin? 

LE  DUC. 

Je  lâcherai,  au  contraire!  Pourtant  je  crains  d'avoir  aujourd'hui  un  rival 
redoutable  dans  la  personne  du  philosophe. 

LA  MARQUISE. 

Quel  philosophe? 

LE  DUC 

Vous  savez  bien  que  c'est  aujourd'hui  que  le  fameux  George  Freeraan  fait 
son  entrée  ici. 

LA  MARQUISE. 

Qu'est-ce  donc  que  ce  fameux  George  Freeman?  Est-ce  encore  un  de  ces 
grands  hommes  du  jour  dont  personne  n'a  jamais  entendu  parler?  Je  ne  suis 
pas  initiée  à  sa  célébrité. 

LE  DUC 

Eh  bien  !  vous  ne  serez  pas  fâchée  de  l'être.  Ce  n'est  pas  un  charlatan  comme 
lotis  vos  Mississipiens. 

LA  MARQUISE. 

Qu'appelez-vous  Mississipiens?  J'entends  parler  de  cela  depuis  quelques 
jours  sans  y  rien  comprendre. 

LE  DUC 

Ah  ça  !  vous  ne  savez  donc  rien  au  monde?  Vous  savez  au  moins  que  votre 
gendre  est  un  des  principaux  agents  de  la  grande  affaire  du  Mississipi? 

LA   MARQUISE. 

Je  sais  fort  bien  qu'il  est  dans  la  nouvelle  société  en  commandite  qui  se 
charge  de  fouiller  dans  le  Mississipi,  et  d'en  retirer  de  l'or  en  barres;  mais  je 
n'avais  jamais  ouï  dire  auparavant  que  l'or  se  trouvât  de  la  sorte,  et  qu'il  n'y 
eût  qu'à  se  baisser  pour  en  prendre. 

LE  DUC 

11  paraît  cependant  que  nous  allons  en  avoir  à  jeter  par  les  fenêtres.  II  y  a, 
dit-on,  des  mines  d'or  à  la  Louisiane.  On  ne  lésa  pas  encore  trouvées,  mais 
I.aw  assure  qu'on  les  trouvera;  et,  en  attendant,  on  en  met  le  produit  en 
actions,  et  on  spécule  sur  les  profils  de  l'affaire  pour  payer  les  dépenses. 

LA  MARQUISE. 

Et  si  on  ne  trouve  rien  ? 

LE  duc 
Les  actionnaires  soronl  ruinés,  et  on  tâchera  d'inventer  quelque  autre  chose 
pour  le   consoler. 


LES    MISSISSIPIENS.  57 

LA  MARQUISE. 

Mais  Bourset  ne  donne  pas  dans  ces  folies? 

LE  DUC. 

Il  y  donne  si  bien,  qu'il  a  pris  pour  un  million  d'actions. 

LA  MARQUISE. 

En  ce  cas,  l'affaire  n'est  pas  si  mauvaise  que  vous  croyez.  Law  est-il  vrai- 
ment là-dedans? 

LE  DUC 

C'est  lui  qui  a  imaginé  cela  pour  faciliter  l'émission  de  son  papier-monnaie, 

LA  MARQUISE. 

Mais,  mon  Dieu  !  il  nous  ruinera  avec  de  pareilles  bourdes  ! 

LE  DUC 

Voilà  les  femmes  !  Il  y  a  un  instant,  vous  étiez  aussi  sûre  de  lui  que  de  votre 
propre  existence  ;  et  au  premier  mot  que je  vous  dis  en  l'air,  moi  qui  ne  connais 
goutte  à  ces  sortes  d'entreprises  (qui  diable  y  comprendrait?),  vous  voilà  épou- 
vantée et  prête  à  accuser  Law  lui-même  de  mauvaise  foi. 

LA  MARQUISE. 

Mais  que  dites-vous  donc  ? 

LE  DUC. 

Je  dis  que,  s'il  n'y  a  pas  de  mines,  peu  importe,  car  Law  trouvera  la  pierre 
philosophale.  N'est-ce  pas  un  magicien,  un  prestidigitateur,  un  dieu?  Je  ne 
raille  pas;  c'est  un  habile  homme,  qui  a  fait  des  miracles  et  qui  en  fera  encore. 

LA  MARQUISE. 

Et  ce  George  Free...  Free... Comment  l'appelez-vous  ? 

LE  DUC 

Freeman  ;  ce  qui  veut  dire  homme  libre. 

LA  MVRQUISE. 

Eh  bien  !  qu'est-ce  que  c'est  que  ça  ? 

LE  DUC 

Un  homme  libre  ?  ah  !  c'est  un  animal  bien  étrange,  et  tel  qu'il  ne  s'en  est 
jamais  vu  dans  ce  pays-ci.  L'individu  en  question  est  une  sorte  de  quaker  ha- 
billé de  brun  à  l'américaine,  allant  à  pied,  parlant  peu  et  bien,  ne  disant  et  ne 
faisant  jamais  rien  d'inutile,  si  ce  n'est  de  prêcher  la  réforme  à  des  fous  et  la 
probité  à  des  fripons.  Homme  distingué  d'ailleurs ,  doué  d'un  langage  élevé, 
d'un  grand  sens  à  beaucoup  d'égards,  et ,  je  le  crois,  un  galant  homme  en  tous 
points  ;  mais  fort  original,  rêvant  et  publiant  sur  la  liberté  les  choses  du  monde 
les  plus  extraordinaires.  Et  puis,  le  bon  d'Aguesseau  l'a  pris  en  grande  consi- 
dération, parce  qu'il  est  fortement  opposé  au  système  de  Law.  Mais  cela  ne 
choque  personne;  d'Argenson  le  tolère,  Law  le  réfute,  le  régent  s'en  amuse. 
Enfin,  il  plaît  à  tout  le  monde,  et  vous  le  verrez  aujourd'hui. 

LA  MARQUISE. 

Ail  !  j'en  suis  fort  curieuse  maintenant,  .l'aurais  été  fâchée  de  mourir  sans 


38  LES   MISSISSIPIENS. 

avoir  vu  un  homme  sérieux  dans  ma  vie.  Et,  dites-moi,  est-il  jeune,  est-il 
beau? 

LE  DUC. 

Il  ne  montre  guère  plus  d'une  trentaine  d'années,  peut-être  en  a-t-il  trente- 
cinq  ;  mais  il  est  fort  bien,  et  Julie  ,  qui  est  diablement  curieuse  de  le  voir,  a 
envoyé  coucher  sa  fille,  sous  prétexte  de  rhume,  quoique  la  petite  ne  tousse 
pas  plus  que  moi. 

LA  MARQUISE. 

Que  dites-vous  là?  Vous  êtes  un  méchant! 

LE  DUC. 

Que  voulez-vous?  On  a  beau  être  jeune  et  belle ,  on  n'aime  pas  à  voir  une 
fille  de  quinze  ans  à  ses  côtés  !... 

LA  MARQUISE. 

Allons  !  vous  avez  du  dépit  contre  Julie,  ce  n'est  pas  bien  ! 

(Ils  sortent  en  causant.) 


SCÈNE  II. 

(iEORGE  FREEMAN.  Costume  philosophique,  cheveux  noirs  séparés  sur  le 
front  et  peignés  naturellement ,  habit  brun  uni  sans  broderie ,  épée  à 
poignée  d'acier  ;  une  simplicité  dans  les  manières  qui  contraste  avec  le 
ton  du  jour  ;  figure  pâle  et  mélancolique. 

C'est  donc  ici  !...  Partout  de  l'ostentation  et  de  la  prodigalité ,  jusque  dans 
<  elle  décoration  d'un  jour!  c'est  ici  que  je  la  reverrai!  me  reconnaîtra-t-e!Ie?... 
Et  moi,  moi!  la  reconnaîtrai-je?  Mon  cœur  est  accablé  de  tristesse,  mais  il 
ii'est  pas  agile.  Il  me  semble  que  l'être  que  j'ai  aimé  n'existe  plus,  de  même 
que  l'être  que  j'ai  été  s'est  effacé  comme  un  rêve  dans  le  passé  ! 

(Il  s'assied  sur  les  gradins  de  l'orchestre.) 


SCÈNE  III. 

LOUISE,  LUCETTE.  Louise  est  habillée  en  villageoise  comme  Lncette,  elles 
entrent  sans  voir  George. 

LUCETTE. 

Comme  vous  trottez  vite  dans  ces  habillements-là!  Convenez,  mamselle , 
qu'on  est  bien  mieux  à  l'aise  que  dans  vos  belles  robes  de  damas,  et  qu'on  se 
sent  toute  délayée  pour  courir.  Mais ,  comme  vous  êtes  brave  là-dessous  !  ça 
vous  va  comme  des  plumes  à  un  oiseau  •  on  dirait  que  vous  n'avez  jamais  été 
autrement  ! 

i  01  ISE. 

N'est-ce  pas  qu'il  est  impossible  de  me  reconnaître? 


LES   MISSISSIPIENS.  39 

LUCETTE. 

Je  ne  vous  reconnais  pas  moi-même.  Qui  êtes-vous  donc,  jeunesse?  Je  ne 
vous  connais  point;  vous  n'êtes  donc  pas  d'ici  ? 

LOUISE  ,  l'imitant. 
J'suis  d'ia  Bourgogne,  dame!  j'm'appelle...  attendez!  j'm'appelle...  Jac- 
queline. 

LUCETTE. 

Oh  !  comme  vous  dites  bien  ça  !  Vrai ,  d'honneur!  votre  maman  vous  parle- 
rait qu'elle  ne  vous  reconnaîtrait  point. 

LOUISE,  tressaillant. 

Maman!  ah!  ne  m'en  parle  pas!  Quand  j'y  pense,  la  peur  me  prend,  et 
toute  m'a  gaieté  s'en  va. 

GEORGE ,  a  part. 

C'est  singulier  !  quelle  est  donc  cette  jeune  fille  ? 

(  Il  l'examine  avec  attention.) 
LUCETTE. 

N'ayez  point  peur,  mamselle;  elle  vous  croit  bien  enfermée  dans  votre 
chambre.  Est-ce  qu'elle  pourrait  s'imaginer  que  j'ai  été  quérir  l'échelle  avec 
quoi  que  mon  père  taille  ses  espaliers  ?  Et  puis ,  y  aura  tant  de  monde  !  dame  ! 
nous  n'irons  pas  nous  mettre  au  premier  rang.  Nous  nous  cacherons  comme 
ça  dans  la  foule  du  monde;  ou  bien  ,  tenez,  nous  monterons  là-haut ,  tout  en 
haut  des  échafauds,  derrière  la  musique.  C'est  là  que  j'étais  l'an  dernier.  C'est 
la  meilleure  place,  et  personne  ne  vous  ira  chercher  parla.  Tenez,  venez  voir 
comme  on  y  est  bien  perché  ! 

(  Louise  veut  suivre  Lucette  qui  grimpe  sur  les  échafauds  ,  mais  elles  se  trouvent  face  ;\ 

face  avec  George,  et  s'arrêtent.) 

LDCETTE. 

Ah  !  mon  Dieu  !  mamselle  ,  v'ià  un  homme  qui  nous  regarde  drôlement. 

LOUISE. 

Voyons  s'il  nous  connaît.  Bonjour,  mon  brave  homme ,  que  demandez- 
vous  ? 

GEORGE. 

Vous  ne  m'offensez  pas  en  me  prenant  pour  un*artisan,  j'en  ai  presque 
l'habit;  mais  moi,  je  vous  offenserais  sans  doute  en  vous  prenant  pour  une 
villageoise  ? 

LOUISE. 

Oh!  mon  Dieu,  pas  du  tout.  Je  voudrais  bien  l'être  toujours.  Mais,  puisque 
vous  voyez  que  je  suis  déguisée  ,  ne  me  trahissez  pas,  je  vous  en  prie. 

GEORGE. 

11  me  serait  bien  difficile  de  vous  trahir,  puisque  je  ne  vous  connais  pas. 

Il  CETTE. 

Ah!  monsieur,  c'est  égal.  Vous  pourriez  quelque  jour  voir  MMo  Louise  de 
Puymonfort,  la  fille  à  M.  le  comte  Bourset,  el  duc  comme  ça ,  devant  madame 


40  LES  MISSISSIPIENS. 

ou  devant  monsieur  :  «  Tiens  !  voilà  celte  petite  paysanne  que  j'ai  vue  à  la 
fêle  !...  »  11  ne  faudra  rien  dire  ,  entendez-vous,  monsieur?  Ça  nous  ferait  de 
fâcheuses  affaires ,  dà. 

GEORGE ,  regardant  Ionise  fixement. 
Ainsi,  vous  êtes  leur  fille? 

LOUISE  ,  bas  à  Lucette. 
Comme  il  me  regarde  ! 

LUCETTE. 

Dame  !  c'est  bien  le  cas  de  dire  :  Il  vous  regarde  comme  queuque-z'un  qui 
ne  vous  a  jamais  vue. 

GEORGE  ,  a  part. 

Comment  faire  connaissance  avec  elle?  La  gronder,  c'est  un  moyen...  avec 
les  enfants.  [Haut  à  Lucette.)  Si  c'est  vous  qui  avez  conseillé  à  M1|c  de  Puy- 
inonfort  de  désobéir  à  sa  mère,  et  de  se  mêler  à  la  foule  qui  va  venir  ici ,  sans 
autre  Mentor  que  vous,  vous  avez  commis  une  grande  faute,  et  vous  mérite- 
riez bien  que  je  vous  fisse  renvoyer  pour  ce  fait-là ,  comme  une  petite  sou- 
brette de  mauvaise  tête  et  de  mauvais  conseil  que  vous  êtes. 
LUCETTE,  toute  fâchée. 

Eh  !  voyez-vous  comme  me  traite  ce  monsieur-là?  Vrai,  que  je  ne  le  con- 
nais ni  d'Eve  ,  ni  d'Adam  ,  et  qu'il  n'est  jamais  venu  au  château.  On  voit  ben 
que  vous  n'êtes  point  fréquenlier  de  la  maison,  car  vous  sauriez  que  je  ne  suis 
point  fille  de  chambre,  mais  que  je  suis  Lucette  ,  la  fille  au  jardinier,  la  pe- 
lile-fille  au  vieux  Deschamps ,  à  qui  M.  le  duc  fait  une  pension ,  et  la  sœur  de 
mamselle  Louise,  qui  pis  est;  et  si  vous  dites  du  mal  de  moi,  on  ne  vous 
croira  point. 

LOUISE,  souriant. 

Mais  si  tu  prends  soin  de  l'informer  de  tout  ce  qui  nous  concerne,  il  n'aura 
pis  grand'peine  à  nous  trahir.  Allons ,  tais-toi  !  {A  George.)  Monsieur,  excu- 
.scz-Ia,  et  quoi  qu'il  arrive  ,  que  vous  connaissiez  ou  non  mes  parents,  ne  la 
faites  pas  gronder  :  c'est  moi  qui  mérite  tout  le  blâme,  et  je  vous  remercie  de 
In  leçon  que  vous  venez  de  me  donner. 

GEORGE  ,  lui  prenant  la  main. 

Ah!  croyez,  mademoiselle,  que  j'ai  quelque  droit  à  vous  avertir  et  à  vous 
protéger...  {se  contenant)  car  mes  intentions  sont  bonnes  ,  et  vous  m'inspirez 
autant  d'intérêt  que  de  respect. 

LOUISE ,  tristement. 

C'est  donc  la  première  fois  de  ma  vie  que  j'inspire  ces  sentiments-là!...  Je 
vous  en  remercie. 

GEORGE,  ('uni. 

Que  dites-vous.'...  N'avez-vous  pas  une  mère  ? 

(Louise  baisse  la  tète.) 

I  I  (  KTTE. 

Oli  '  si  celle-là  aime  ses  enfants,  j'irai  le  dire  à  nome.  Elle  aime  son  mari, 


LES   MISSISSIPIEINS.  41 

voilà  tout  ce  qu'elle  aime  ;  et  elle  a  raison  ,  car  c'est  un  brave  et  digue  homme 
qui  veut  le  bien  à  tout  le  monde.  Mais  elle  a  tort  de  haïr  sa  fille...  car  enfin  , 
mamselle  Louise  est  bonne...  y  n'y  a  rien  de  bon  au  monde  comme  marnselle 
Louise  !  Vous  voyez  bien,  monsieur?  vous  lui  faites  des  remontrances,  et  elle 
vous  remercie.  Quand  on  prend  les  gens  par  la  douceur  ,  à  la  bonne  heure  î 
mais  quand  on  les  déteste  sans  qu'ils  sachent  seulement  pourquoi... 

LOUISE,  qui  a  essayé  en  vain  plusieurs  fois  de  faire  taire  Lucette,  l'interrompt  enfin  en 
lui  mettant  la  main  sur  la  bouche. 

Taisez-vous ,  Lucette.  Oh  !  fi  !  ce  que  vous  dites  là  est  affreux. 

GEORGE,  a  Louise  d'un,  ton  affectueux. 

Vous  avez  raison;  ne  laissez  jamais  parler  ainsi  devant  vous  de  votre  mère  , 
cela  doit  vous  faire  bien  du  mal  ? 

LOLISE. 

Vous  n'avez  rien  entendu ,  monsieur  ;  d'ailleurs  elle  a  menti, 

GEORGE. 

Ne  craignez  rien  de  moi;  mais  craignez  que  votre  présence  à  la  fête  sous  ce 
déguisement  n'inspire  à  tout  le  monde  les  mêmes  idées  qu'à  cette  jeune  folle  . 
car  espérer  qu'on  ne  vous  reconnaîtra  pas  est  un  rêve  d'enfant:  il  suffira  d'une 
seule  personne... 

LOUISE. 

Eh  bien  !  vous  avez  raison  ;  je  n'avais  songé  ,  en  écoutant  le  conseil  de  Lu- 
cette, qu'au  danger  d'être  grondée,  punie,  et  celui-là  je  le  bravais  ;  mais  celui 
•le  faire  penser  mal  de  maman,  vous  m'y  faites  songer,  et  je  m'en  vais...  Adieu, 
monsieur! 

LUCETTE,  avec  un  gros  soupir. 

Adieu ,  monsieur! 

GEORGE. 

Vous  teniez  donc  bien  toutes  les  deux  à  voir  cette  fête?  ne  devez-vous  pas 
être  rassassiées  de  ces  sortes  de  spectacles,  au  milieu  du  luxe  qui  règne  autour 
de  vous? 

LUCETTE. 

Oh  bien  oui!  nous  n'en  jouissons  guère!  Dès  qu'on  s'amuse  ,  on  nous  ren- 
voie ;  dès  que  nous  avons  envie  de  nous  amuser,  on  nous  enferme. 

LOUISE. 

N'écoulez  pas  ce  qu'elle  dit ,  et  ne  croyez  pas  que  j'aie  aucun  regret  à  ces 
plaisirs.  J'en  suis  dégoûtée  sans  les  avoir  connus,  car  je  sais  ce  qu'ils  coûtent 
de  fatigues  à  ceux  qui  les  préparent;  mais  j'avais  une  idée,  aujourd'hui,  une 
idée  sérieuse  ,  je  vous  assure,  en  venant  ici. 

GEORGE. 

Dites-la-moi  ? 

LUCETTE,  à  part. 
Oh  !  qu'il  est  sans  façons  !  il  fait  comme  ça  le  vertueux,  mais  je  suis  sûre 
que  c'est  un  Tartufle,  ça  m'a  tout  l'air  d'un  prêtre  déguisé! 


42  LES   MISSISSIPIENS. 

LOUISE,  après  avoir  hésité  un  instant. 

Je  veux  bien  vous  la  dire ,  pourquoi  pas  ?  je  voulais  voir  une  personne  !... 

GEORGE,  souriant. 

Ah  !  c'est  différent.  (//  part.)  Je  commence  à  comprendre. 

LUCETTE. 

Bah  !  ça  n'est  pas  du  tout  comme  vous  vous  imaginez  ;  nous  voulions  voir... 
comment  s'appelîe-t-il  donc  ,  mamselle,  celui  que  nous  voulions  voir? 

LOUISE,  à  George. 
Peut-être  le  connaissez-vous  :  le  philosophe  ,  l'Américain, ...  celui  qui  a  fait 
du  bien  à  la  Louisiane,  et  qui  a  publié  des  écrits  contre  l'esclavage?...  Moi  , 
j'en  ai  lu  un  de  ces  écrits,  et  c'est  la  seule  fois  que  j'aie  lu  quelque  chose  de  sé- 
rieux. Pourtant  je  l'ai  compris;  du  moins  ,  il  me  semble,  car  j'ai  pensé,  pour 
la  première  fois,  qu'il  y  avait  bien  des  misères  dans  ce  monde,  des  infortunes 
dignes  de  pitié,  et  des  richesses  dignes  de  mépris.  Je  ne  savais  pas  ces  choses- 
là  ;  et  bien!  c'est  le  livre  de  George  Freeman  qui  me  les  a  apprises. 

GEORGE. 

George  Freeman? 

LOtilSE. 

Ah  !  vous  le  connaissez  ?  que  vous  êtes  heureux! 

LTJCETTE. 

Vous  lui  direz  bien  des  choses  de  not'  part.  Moi  aussi,  j'en  ai  lu,  de  son  li- 
vre, car  je  sais  lire;  c'est  mamselle  Louise  qui  m'a  enseignée,  et  j'ai  compris 
deux  ou  trois  lignes,  par  ci ,  par  là ,  qui  sont ,  ma  fine  ,  bien  tapées. 

GEORGE,  à  Louise. 

Eh  bien  !  puisque  vous  ressentez  quelque  sympathie  pour  ce  George  Frec 
man  ,  si  vous  voulez  bien  le  permettre  ,  je  vous  le  présenterai  quelque  joui 
devant  vos  parents. 

LOUISE. 

Il  n'y  faut  pas  songer  :  maman  ne  veut  pas  qu'on  me  voie,  encore  moins  lui 
qu'un  autre. 

GEORGE. 

Et  pourquoi  donc  ? 

LOUISE,  ingénument. 

Ah  ?  je  ne  sais  pas  ! 

LUCETTE  ,  passant  Ue  l'autre  coté  de  George  ,  et  lui  parlant  bas. 
Parce  qu'on  dit  comme  ça  qu'il  est  bel  homme  ,  et  que  madame  a  peur  qu'il 
ne  s'amourache  de  sa  fille  ,  au  lieu  de  s'amouracher  d'elle. 

LOUISE. 
Allons!  n'y  pensons  plus!  vous  lui  direz  seulement  qu'il  y  a  une  petite  fille 
qui...  Non!  ne  lui  dites  rien  ,  que  lui  importe? 

GSOBOI  ,  ému 
Dites  toujours  .  je  ne  lui  redirai  pas. 


LES  MISSISSIPIENS.  45 

LOUSE. 

Eh  Lieu!  je  voulais  dire  qu'il  y  a  une  petite  fille  qui  peut-être  ira  passer  le 
reste  de  ses  jours  dans  un  couvent,  car  tous  les  autres  hommes  lui  paraissent 
fous  ou  méchants!  Adieu,  monsieur! 

GEORGE,  ému. 
Un  mot  encore  !  un  instant!  personne  ne  vient! 

LU CETTE. 

Si  fait,  voilà  justement  M.  le  comte  dans  la  grande  allée  avec  du  monde  !  tii 
vite  !  mamselle  Louise,  par  ici!... 

LOUISE. 

Par  ici?  Il  en  vient  encore! 

Ll  CETTE. 

En  ce  cas ,  par  là  !  sous  l'estrade  !  Tenez ,  c'est  creux  sous  ce  rideau  ! 

LOUISE,  revenant  sur  ses  pas. 
O  mon  Dieu  !  maman  !  Ah  !  je  suis  perdue  si  elle  me  voit  ! 

Elle  se  cache  sous  l'estrade  avec  Lucetlc. 
GEORGE. 

Comme  elle  la  craint  !  Oh  !  la  peur  règne  donc  toujours  ici  !...  Que vois-je ':'... 

(Il  hésite  un  instant,  puis  fait  un  effort  et  se  décide  à  passer  auprès  de  Julie 
qui  ne  fait  pas  attention  à  lui.  Il  disparaît  parmi  les  arbres.) 


SCÈNE  IV. 

JULIE  ,  toujours  belle  et  parée,  suivies  de  plusieurs  dames. 

DUE  DAME. 

Voyez,  madame  la  comtesse!  il  ne  tiendrait  qu'à  vous!  Si  vous  aviez  la 
honte  de  dire  seulement  quelques  mots  pour  moi  à  M.  dePuymonfort... 

JULIE. 

Pardon,  madame  la  marquise  ;  mais  en  vérité  vous  auriez  en  moi  un  faible 
avocat.  Mon  mari  ne  me  permet  pas  de  lui  parler  d'affaires. 

UNE  AUTRE  DAME. 

Madame  de  Puymonfort  plaisante.  On  sait  que  son  mari  est  à  ses  pieds;  el 
le  moyen  d'en  douter,  quand  on  la  voit! 

i  NE  AUTRE. 

Ah  !  duchesse  !  nous  ne  savons  que  trop  qu'il  l'adore,  car  il  est  invulnérable 
à  toutes  nos  attaques;  et  si ,  nous  autres  femmes  ,  nous  venons  solliciter  ma- 
dame, ce  qui  n'est  pas  dans  Tordre,  à  coup  sûr,  c'est  en  désespoir  de  cause. 
N'est-ce  pas  ,  madame  la  présidente? 

LA   PRÉSIDENTE. 

Aussi  madame  abuse  du  sa  supériorité  et  nous  traite  en  vaincues. 


Aï  LES    MISSISSIPlEiNS. 

JULIE. 

Oh  !  mesdames,  vous  m'accablez  de  vos  épigrammes.  Mais  que  puis-je  faire  ? 
Mon  mari  m'avait  fait  cadeau  de  quelques-unes  de  ces  actions  pour  ma  toi- 
lette, je  vous  les  ai  sacrifiées  ;  à  présent  je  n'ai  plus  rien  ,  adressez-vous  à  lui. 
Tenez  ,  le  voici  ! 

(  Samuel  Bourset  s'approche ,  suivi  du  duc  et  de  plusieurs  gentilshommes.) 
TOUTES  LES  DAMES  ,  s'élançant  vers  lui. 

Ah!  M.  de  Puymonfort  !... 

(  Elles  lui  parlent  toutes  à  la  fois.) 

BOURSET. 

Pardon  !  raille  pardons ,  mesdames  !  Je  suis  désolé ,  mais  je  ne  puis  pas  vous 
entendre  toutes  à  la  fois.  (Jux  autres  personnages.)  Je  ne  puis  absolument 
plus  rien  pour  vous ,  messieurs.  J'ai  renoncé  à  tous  mes  bénéfices  dans  celle 
affaire  pour  vous  être  agréable.  Si  vous  voulez  vous  adresser  à  M.  Law,  peut- 
être  sera-l-il  plus  heureux.  Je  viens  de  voir  passer  sa  voilure. 

TOUS  ENSEMBLE. 

Ah!  M.  Law! 

JULIE. 

Je  vais  le  recevoir. 

(Elle  s'éloigne,  tout  le  monde  la  suit,  excepté  le  duc  et  Samuel  Bourset.) 
LE  DUC. 

Vous  n'allez  pas  au-devant  du  contrôleur  général  ? 

BOURSET. 

Il  n'arrivera  que  dans  deux  heures;  c'est  moi  qui  ai  imaginé  cet  expédient 
pour  me  délivrer  de  leurs  importunités. 

LE  DUC. 

Ah!  quelle  rage  les  possède  !  Savez-vous ,  mon  cher  comte... 

BOURSET. 

Ah!  monsieur  le  duc,  de  grâce,  appelez-moi  Bourset  dans  l'intimité.  Si  j'ai 
acquis  un  titre ,  c'est,  vous  le  savez,  par  amour  pour  Julie,  afin  qu'elle  n'eût 
pas  à  rougir  de  notre  union;  mais,  au  fond,  moi,  je  ne  rougis  pas  de  mon 
nom ,  je  l'ai  porté  quarante  ans  avec  honneur. 

LE   DUC 

Aussi  vous  a-t-il  porté  bonheur  de  son  côté  ,  mon  cher  Bourset! 

BOURSET. 

Et  j'espère  qu'il  m'en  portera  encore  plus  par  la  suite.  Cette  affaire  de  la 
Louisiane  s'annonce  sous  des  auspices  magnifiques. 

LE   DUC. 

Ètes-vous  bien  sûr  de  celle-là? 

BOURSET. 

J'y  ai  mis  tout  ce  que  je  possède. 

LE  DUC. 

En  vérité .' 


LUS   MISSISSII'IENS.  Al) 

BOURSET. 

Et  j'y  aurais  mis  la  Fiance  tout  entière ,  si  elle  m'eût  appartenu. 

LE   DUC. 

Peste  !  mais  on  dit  que  le  régent  la  jette  en  effet  dans  ce  gouffre  ? 

BOURSET. 

Dites  plutôt,  monsieur  le  duc,  que  la  France  s'y  jette  d'elle-même  el  y  eu- 
traîne  le  régent. 

LE  DUC. 

Et  en  voire  àme  et  conscience,  Boursel,  vous  ne  pensez  pas  que  la  France 
et  le  régent  fassent  de  compagnie  la  plus  grande  sottise  du  monde  ? 

BOURSET. 

Pourquoi  essayerai-je  de  vous  démontrer  le  contraire,  mon  cher  duc?  Vous 
me  paraissez  incrédule;  mais  c'est  le  propre  des  grandes  vérités,  de  pouvoir 
être  repoussées  sans  périr  et  de  triompher  malgré  tout. 

LE    DCC 

Je  ne  suis  pas  incrédule,  mon  cher ,  je  suis  curieux ,  incertain... 

BOURSET. 

Mais  vous  n'êtes  pas  séduit!  Vous  êtes  sans  ambition,  vous,  monsieur  le 
duc  ?  Vous  avez  une  moquerie  spirituelle  el  philosophique  pour  celle  soif  de 
l'or  dont  les  autres  grands  seigneurs  se  laissent  voir  indécemment  dévorés!... 

LE  DUC 

Si  vous  parlez  vous-même  en  philosophe,  Boursel,  dites-moi  donc  pour- 
quoi vous £tes  dans  les  affaires? 

BOURSET. 

J'y  suis  pour  le  salut  et  l'honneur  de  la  France  ,  monsieur  le  duc.  Le  régent 
est  un  grand  prince,  qui  veut  préserver  la  nation  d'une  ruine  imminente  ,  et 
l'Etat  de  la  tache  ineffaçable  d'une  banqueroute.  Il  y  parviendra,  n'en  douiez 
pas  ,  car  il  a  confié  le  sort  de  la  France  à  la  science  d'hommes  habiles  ,  à  Law  . 
à  d'Argenson  ,  et  ceux-ci  ont  appelé  à  leur  aide  les  ressources  et  le  dévouement 
des  hommes  riches,  Samuel  Bernard  ,  Samuel  Bourset  et  d'autres  encore. 

LE  DUC 

C'est  un  beau  mouvement  de  votre  part;  il  est  peut-être  plus  généreux  que 
sage....  et  ceux  que  vous  entraînez  dans  celte  affaire,  plus  cupides  que  gé- 
néreux, seront  sans  doute  forl  dégrisés  s'ils  en  retirent  de  l'honneur  au  lieu 
d'argent. 

BOURSET. 

lis  onl  une  garantie,  monsieur  le  duc  ,  c'est  l'honneur  et  l'argent  de  ces 
mêmes  banquiers  qui  font  appel  à  leur  confiance. 

LE   DUC 

Mais  enfin  ,  mon  ami,  si  vous  êtes  ruinés  vous-mêmes  ?... 

BOURSET. 

si  nous  y  perdons  la  fortune  el  l'honneur .  monsieur  le  duc,  il  ne  nous  res- 
tera que  la  vie,  et  le  peuple  en  fureur  nous  la  prendra  ,  en  revanche  de  sfs 

iome  ir.  -i 


40  LES   MISSISSIPIENS. 

déceptions.  Quant  à  moi ,  je  suis  prêt,  et  je  vous  l'ai  dit  déjà  souvent,  un 
semblable  martyre  vaut  bien  tous  ceux  qu'on  a  affrontés  et  subis  jusqu'ici  pour 
des  querelles  de  religion. 

LE   DUC,  ému. 

C'est  beau  ,  c'est  très-beau ,  ce  que  vous  dites  là  ,  mon  pauvre  Bourset  ,  et 
j'ai  parfois  envie  de  me  risquer  aussi,  le  diable  m'emporte  ! 

BOURSET. 

Vous ,  monsieur  le  duc?  je  ne  vous  le  conseille  pas. 

LE  DUC 

Et  pourquoi  ? 

BOURSET. 

A  votre  âge  on  a  besoin  de  repos ,  on  a  suffisamment  rempli  sa  lâche  en  ce 
monde. 

LE  DUC. 

Eh!  vous  me  faites  bien  vieux  !  je  ne  me  sens  pas  encore  cacochyme. 

BOURSET. 

Oh!  je  le  sais,  mais  je  veux  dire  que  vous  avez  servi  l'État  d'une  manière 
assez  brillante  dans  les  guerres  du  feu  roi  ,  pour  avoir  droit  à  une  vieillesse 
tranquille.  Vous  irez  loin  si  vous  vous  conservez  calme  et  dispos,  mais  crai- 
gnez les  émotions  du  grand  jeu  des  spéculations  ;  elles  vous  vieilliraient  plus 
que  les  années. 

LE  DUC 

Vous  raillez  ;  je  suis  de  force  à  supporter  toutes  sortes  d'émotions.  Vous 
croyez  l'affaire  sûre  ? 

BOURSET. 

Bah  !  il  vaut  mieux  de  petites  affaires  sans  soucis  que  de  grandes  avec  des 
craintes.  Tenez-vous  tranquille. 

LE  DUC 

Plus  vous  voulez  me  décourager ,  plus  j'ai  envie  de  tenter  le  sort. 

BOURSET  ,  à  part. 
Hem  !  je  le  sais  bien.  {Haut.)  Mais  quel  besoin  avez-vous  de  cela  ?  vous  êtes 
riche  ? 

LE  DUC 

Eh  bien!  non,  je  vous  le  confie,  Bourset,  je  suis  ruiné.  J'ai  fait  quelques 
folies ,  j'ai  été  tantôt  dupe  de  mes  mauvaises  passions ,  tantôt  de  mon  bon  cœur  ; 
bref,  il  ne  me  reste  pas  plus  de  deux  millions  à  l'heure  qu'il  est,  et  j'ai  envie 
de  vous  en  confier  un  pour  voir  si  je  le  doublerai. 

BOURSET. 

Ah  !  pas  avant  six  mois ,  je  vous  le  déclare. 

LE  DUC 

Pas  avant  six  mois!  mais  si  ce  n'était  même  que  dans  un  an,  ce  serait 
magnifique. 


LES  MISSISSIPIENS.  47 

BOURSET. 

Oh!  dans  un  an,  ce  serait  misérable.  Si  vous  vous  donnez  la  peine  d'atten- 
dre tout  ce  temps,  il  vous  faudra  tripler  tout  au  moins. 

LE  DUC. 

Comme  il  y  va  !...  Voyons,  Bourset,  vous  êtes  mon  ami  avant  tout ,  n'est-ce 
pas  ?  Que  me  conseillez-vous  ? 

BOURSET. 

De  vivre  de  peu  et  avec  économie  ;  c'est  encore  le  plus  sûr  moyen  d'être 
heureux. 

LE  DUC. 

Allons,  je  vois  que  vous  n'avez  pas  envie  de  m'obliger.  Vous  n'avez  plus 
d'actions  pour  moi  ? 

BOURSET. 

Il  est  vrai ,  j'en  ai  réservé  pour  quinze  cent  mille  francs  au  duc  de  la  F... 

LE  DUC 

Vous  m'en  céderez  pour  un  million.  Le  duc  a  déjà  gagné  immensément,  et 
ce  n'est  pas  juste.  Allons  ,  traitez-moi  en  ami. 

BOURSET. 

Je  ne  puis.  Jusqu'ici  je  me  suis  imposé  la  loi  de  ne  délivrer  d'actions  à  mes 
amis  qu'en  leur  donnant  une  caution  sur  ma  propre  fortune,  et  je  n'ai  plus  un 
coin  de  propriété  au  soleil  qui  soit  libre  d'hypothèque. 

LE  DUC 

Et  le  duc  vous  confie  ses  fonds  sans  hypothèque ,  lui ,  si  âpre  au  gain ,  si  mé- 
fiant au  jeu? 

BOURSET. 

Il  connait  les  affaires ,  lui ,  il  sait  qu'il  joue  à  coup  sûr, 

LE  DUC 

Eh  bien!  laissez-moi  faire  le  coup  à  sa  place. 

BOURSET. 

Non ,  ne  le  faites  pas.  Si  les  choses  n'allaient  pas  tout  d'abord  à  votre  gré  , 
vous  me  feriez  des  reproches,  et  des  reproches  de  votre  part  me  seraient  trop 
sensibles.  Il  n'est  rien  de  plus  sérieux  au  monde  que  de  faire  des  affaires  avec 
des  gens  qui  ne  les  comprennent  pas  ,  qui  pour  un  rien  prennent  l'alarme , 
croyant  tout  perdu ,  et  vous  font  tout  manquer  au  plus  beau  moment. 

LE  DUC 

Mais,  enfin  ,  je  ne  suis  pas  si  borné  qu'avec  un  peu  d'étude  et  d'attention  je 
ne  puisse  comprendre  les  affaires  aussi ,  moi!  que  diable  !  Je  ne  vois  pas  que 
la  F...  soit  un  homme  si  habile.  D'où  cela  lui  serait-il  venu?  Voyons,  Bour- 
set, cédez-moi  son  action,  ou  je  vous  jure  que  j'y  verrai  de  votre  part  une 
mauvaise  volonté  ,  mortelle  à  noire  amitié. 

BOURSET. 

Si  vous  le  prenez  ainsi ,  je  cède  ;  mais  je  voudrais  vous  donner  une  hypothè- 
que, et  en  vérité...  je  ne  sais  plus... 

(Il  rcvc.  ) 


48  L-liS   :,iiSi>iSSli»lE:>S. 

LE  une ,  à  pari. 
Ah  !  je  sais  bien  celle  que  je  lui  demanderais  si  sa  femme  était  moins  bé- 
gueule ! 

BOURSET  ,  comme  frappée  d'une  idée  subite. 
Tenez,  monsieur  le  duc,  il  me  vient  une  idée  qui  vous  paraîtra  singulière  au 
premier  abord,  mais  qui  m'est  suggérée  par  un  fait  dont  vous  avez  certainement 
connaissance.  Je  veux  parler  du  traité  conclu  dernièrement  entre  le  marquis 
d'Oyse,  âgé  de  trente-trois  ans,  et  la  fille  d'André,  le  capitaliste,  âgée  de  trois 
ans,  à  condition  que  le  mariage  aurait  lieu  lorsqu'elle  en  aurait  douze. 

LE  DUC. 

C'est  un  des  traits  les  plus  caractérisques  du  temps  bizarre  où  nous  vivons. 
Mais  qu'en  voulez-vous  conclure  ? 

BOURSET. 

Qu'un  père  qui  s'est  engagé  à  vendre  sa  fille  d'avance  à  un  noble  pour  des 
titres,  et  un  noble  qui  s'est  engagé  à  vendre  l'appui  de  son  nom  à  un  traitant 
pour  de  l'argent,  font  tous  deux  un  assez  vulgaire  échange.  Mais  qu'un  père 
qui ,  pour  caution ,  offrirait  la  main  de  sa  fille  à  un  ami ,  dans  un  engagement 
d'honneur  ,  et  un  ami  qui  l'accepterait  avec  la  pensée  que  le  bonheur  domes- 
tique vaut  bien  un  ou  deux  millions ,  feraient  une  affaire  assez  neuve  ,  assez 
piquante,  que  les  sots  railleraient  peut-être  ;  mais  que  les  bons  esprits  appe- 
lleraient chevaleresque.  Que  vous  en  semble  ? 

LE  DUC 

Parbleu  !  l'idée  est  étrange,  ingénieuse,  gracieuse  au  dernier  point.  (A  part.) 
Où  diable  ce  Bourset  prend-il  tout  l'esprit  qu'il  a  ?  Mais  si  c'était  un  piège  ?  Je 
prendrai  mes  sûretés.  [Haut.)  Bourset ,  vous  êtes  un  homme  admirable  en 
expédients ,  et  le  vôtre  me  plaît.  Vous  aurez  mon  million,  et  dans  un  an  j'aurai 
fait  fortune  où  j'épouserai  votre  fille. 

BOURSET. 

Oui ,  si  je  ne  puis  vous  restituer  votre  million? 

LE  DUC  ,  à  part. 

Bien  entendu  !  Mais  je  crois  que  je  vais  désirer  de  le  perdre.  (Haut.)  Nous 
■  lions  stipuler  ces  conditions  et  passer  un  acte  en  bonne  forme. 
bourset,  le  regardant  fixement. 
Le  prenez-vous  au  sérieux  ? 

LE  DUC. 

Foi  de  gentilhomme  ! 

Bol  RSET. 

lit  moi  aussi,  foi  d'honnête  homme!  L'acte  sera  passé  ;  quand  voulez-vous? 
La  semaine  prochaine. 

LE  DUC. 

Ce  soir! 

BOURSET. 

VottS  êtes  bien  pressé.  Mais,  mon  ami ,  vus  fonds  ne  sont  pas  en  valeur 
monnayée  ' 


LES   MISSISSiMENSJ  40 

LE  D,LÇ, 

Si  fait,  pardieu  !  en  bons  el  beaux  louis  d'or  et  éeus  d'argent,  chez  mon 
notaire. 

BOURSET,  avec  affectation. 

Tant  pis  !  Cette  vieille  monnaie  est  frappée  de  discrédit. 

LE  DUC. 

Vous  serez  bien  libre  de  la  convertir  en  papier,  puisque  vous  aimez  mieux 
votre  papier-monnaie. 

BOURSET. 

Mais  vous  y  perdrez,  je  vous  en  avertis. 

LE  DUC. 

Comment  !  je  vous  donnerai  du  métal  pour  du  chiffon  .  et  il  faudra  encore 
(pie  je  donne  du  retour? 

BOURSET. 

Très-certainement!  Où  en  serions-nous. si  le  papier  n'avait  pas  cette  énorme 
valeur  à  le  fois  fictive  et  réelle? 

LE  DUC. 

C'est  merveilleux  !  Allons ,  faites  !...  Voulez-vous  que  j'opère  l'échange  ,  et 
que  je  vous  paye  vos  actions  en  papier  ? 

BOURSET,  avec  vivacité. 

Non  pas,  vraiment!  (Se  reprenant.)  Vous  y  perdriez  trop;  je  me  charge  de 
négocier  cet  échange  à  moindre  préjudice  pour  vous.  Monsieur  le  duc.  nous 
reparlerons  de  celte  affaire. 

LE  DUC. 

Elle  est  décidée ,  j'espère  ? 

BOURSET 

Je  n'ai  qu'une  parole...  Mais  nous  sommes  interrompus. 

LE  DUC. 

J'entends,  vous  voulez  en  parler  à  Julie...  Je  vous  laisse  ensemble,  el  je 
vais  en  parler  à  la  marquise.  Elle  va  être,  pardieu!  bien  étonnée!  (A part 
en  s' 'éloignant .)  C'est  un  homme  à  spéculer  sur  ses  entrailles,  et  sa  fille  ,  belle 
et  jeune  ,  doit  représenter  pour  lui  une  garantie  propre  à  amorcer  de  plus  jeu- 
nes que  moi.  S'il  me  l'offre  .  a  moi,  c'est  que  l'affaire  est  lionne. 


SCÈNE  V. 

BOURSET,  JULIE. 

JULIE. 

Je  n'ai  rien  fait  de  bon  ;  malgré  toute  leur  avidité,  ces  femmes  sont  de  fer 
quand  on  en  vient  à  négocier.  J'espérais  tripler  la  valeur  de  nos  actions  ,  j'ai  h 
peine  doublé. 


50  LES   MISSISSIPIENS. 

BOURSET. 

C'est  que  vous  êtes  une  sotte.  Les  femmes  ne  savent  rien  faire.  Moi,  je  viens 
rie  décupler. 

JULIE. 

Comment  cela  ? 

EOURSET. 

Je  tiens  un  actionnaire  qui  vaut  cent  pour  cent. 

JULIE. 

El  qui  donc? 

BOURSET. 

Ça  ne  vous  regarde  pas...  Écoutez  seulement  ce  que  j'ai  à  vous  dire...  Mais 
où  est  votre  fille? 

JULIE. 

Elle  est  malade. 

BOURSET. 

Ce  n'est  pas  vrai.  Est-elle  habillée? 

JULIE. 

Je  vous  assure  qu'elle  est  fort  enrhumée  ;  le  docteur  lui  a  prescrit  de  gar- 
der la  chambre. 

BOURSET. 

Le  docteur  est  un  âne.  J'entends  qu'à  l'instant  même  Louise  soit  mise  en 
liberté ,  parée  de  sa  plus  belle  robe,  bien  coiffée,  bien  jolie,  bien  gaie  ;  qu'elle 
voie  la  fête ,  et  qu'elle  soit  vue  de  tous  ;  qu'elle  plaise,  qu'elle  brille,  car  il  faut 
que  ce  soir  vingt  hommes ,  et  des  plus  huppés ,  soient  amoureux  d'elle  et  me 
la  demandent  en  mariage. 

JULIE,  effrayée. 

Mais,  monsieur,  Louise  est  trop  jeune  pour  que  vous  songiez  à  l'établir. 

BOURSET. 

Vous  vous  trompez,  elle  a  quinze  ans. 

JULIE. 

Plus  vous  la  produirez,  moins  elle  plaira.  Elle  est  fort  niaise,  manque  abso- 
lument d'usage,  et  jase  avec  tout  le  monde  sans  discernement. 

BOURSET. 

Si  cela  est ,  c'est  votre  faute,  et  je  veux  qu'à  partir  d'aujourd'hui  elle  soit 
sous  la  direction  de  sa  grand-mère,  qui  est  une  femme  d'esprit  et  saura  la 
former 

JULIE. 

Craignez  qu'elle  n'en  sache  trop. 

BOURSET. 

Voilà  comme  les  filles  bien  nées  parlent  de  leurs  mères  ;  il  n'est  pas  étonnant 
qu'elles  traitent  si  mal  leurs  filles. 

JULIE. 

Vraiment, monsieur,  vous  èics  avec  moi  d'une  amertume  singulière,  et  vous 


LES   MISSISSIPIENS.  M 

reprenez  vos  anciennes  façons  bien  à  propos  pour  mu  faire  souvenir  de  l'hor- 
reur avec  laquelle  j'ai  contracté  un  lien  indissoluble  avec  vous,  il  y  a  aujour- 
d'hui seize  ans. 

BOIRSET. 

Je  vous  dis ,  madame ,  aujourd'hui  comme  il  y  a  seize,  que  je  veux  être  obéi 
et  que  je  ne  vous  conseille  pas  de  résister  à  mes  volontés  :  voici  mon  compli- 
ment. Maintenant,  allez  chercher  votre  fille. 

JULIE,  à  part. 

Oh!  je  me  vengerai  quelque  jour!... 

(  Elle  veut  s'éloigner.  Une  troupe  de  jeunes  filles  vêtues  de  blanc  et  portant  des 
bouquets  arrivent  deux  par  deux  et  lui  barrent  le  passage.  La  plus  jeune  s'ap- 
proche et  commence  à  lui  débiter  son  compliment.  ) 

«  Monsieur  le  comte  et  madame  la  comtesse,  permettez-nous  de  vous  expri- 
mer en  cet  heureux  jour  la  joie  que  nous  éprouvons  de  vous  voir  donner  plus 
que  jamais  l'exemple  de  l'union  et  des  vertus  conjugales  qui...  » 

JULIE,  prenant  le  bouquet. 

C'est  bien ,  c'est  bien,  mon  enfant ,  on  ne  vous  en  demande  pas  davantage  ; 
c'est  très-bien,  je  vous  remercie. 

LA  PETITE  FILLE,  continuant. 
«  C'est  toujours  avec  un  nouveau  plaisir,  madame  la  comtesse  et  monsieur 
le  comte,  que  nous  fêlons  l'anniversaire  du  jour  trois  fois  heureux  qui  a  uni 
pour  la  vie  vos  tendres  cœurs;  car....  » 

EOURSET,  avec  emportement. 

C'est  assez  !  quand  on  vous  dit  que  c'est  assez  !  Gardez  cela  pour  quand  il 
y  aura  du  monde;  vous  venez  trop  tôt. 

(Il  s'éloigne  d'un  côté,  Julie  de  l'autre;  les  petites  filles,  déconcertées,  se  retirent 

en  désordre.) 


SCÈNE  VI. 

LOUISE,  LUCETTE. 

LOUISE,  pâle  et  tremblante. 
Lucette,  va  un  peu  voir  s'il  ne  vient  personne  par  la  petite  allée,  afin  que 
je  me  sauve  parla. 

LUCETTE. 

J'y  vas  mamselle.  Ah  !  Dieu  de  Dieu  ?  comme  vous  allez  l'être  heureuse  d'é- 
pouser M.  le  duc! 

(Elle  s'éloigne.) 
LOUISE. 

(George  sort  des  bosquets  et  la  contemple.) 

0  mon  père  !  ô  ma  mère  !  je  me  plaisais  encore  à  douter  de  mon  isolemenl 

en  ce  monde  ;  à  présent,  je  ne  le  puis  plus...  Haïe,  méprisée,  livrée  comme  une 

vile  marchandise  dont  on  trafique....  Oh  !  mieux  vaudrait  être  morte  ! 

(Elle  s'assied  sur  les  gradins ,  ri  cache  Bon  vi«.;igc  entre  ses  mains  pour  pleurer. 


">2  LES   MISSISSIPIENS. 

GEORGE,  à  part,  la  regardant. 
0  corruption  !  ù  àrne  dépravée  !  femme  sans  entrailles  et  sans  cœur  !  Et  loi, 
Samuel!  Shylock  moderne,  il  ne  te  reste  plus  qu'à  tuer  tes  victimes,  pour 
vendre  plus  aisément  leur  chair  et  leur  sang  !  (  Regardant  Louise.  )  Malheu- 
reuse, innocente  créature  !que  puis-je  faire  pour  toi  ?  Ma  protection  ne  pourra 
que  te  nuire.  (A  Louise,  qui  se  lève  arec  impétuosité.  Il  l'arrête.)  Ou  courez- 
vous  ainsi?  Calmez-vous,  votre  désespoir  va  vous  trahir. 

LOUISE. 

Oh  !  vous  êtes  là  !  Laissez-moi,  ne  vous  occupez  plus  de  moi.  Je  n'ai  plus 
rien  à  ménager,  car  bientôt  je  n'aurai  plus  rien  à  craindre  :  je  vais  me 

tuer. 

GEORGE. 

Vous  tuer  !  vous  êtes  donc  sans  foi  et  sans  Dieu  ,  vous  aussi? 

LOUISE. 

Dieu  m'abandonne,  je  vois  que  personne  ne  m'aime  ,  que  je  n'ai  personne  à 
qui  me  fier  !  (  A  George,  qui  la  retient.  )  Laissez-moi ,  vous  dis-je;  demain 
malin  ils  me  retrouveront  dans  la  pièce  d'eau  sous  leurs  fenêtres  ;  je  ne  souf- 
frirai plus...  et  alors  ils  me  regretteront  peut-être  ;  ce  sera  la  première  fois 
qu'ils  m'auront  aimée! 

GEORGE. 

0  jeune  fille  !  ne  te  laisse  pas  briser  par  la  perversité  d'autrui  et  par  ta  pro- 
pre douleur.  Il  est  temps  encore  de  te  soustraire  à  l'horrible  contagion  qui 
bientôt  peut-être  te  flétrirait  aussi.  Il  le  faut ,  et  je  crois  qu'ici  la  main  de  Dieu 
me  pousse  et  me  trace  mon  devoir...  J'aurai  le  courage  de  le  remplir,  quelque 
soupçon ,  quelque  blâme  qu'il  en  puisse  retomber  sur  moi  par  la  suite...  Écou- 
tez ,  Louise,  voulez-vous  avoir  confiance  en  moi?  Voulez-vous  suivre  mon 
conseil? 

LOUISE. 

Et  que  feriez-vous  à  ma  place  ? 

GEORGE. 

Je  fuie,  ais  cette  maison  à  l'instant  même ,  et  j'irais  me  cacher  dans  un  eou- 
v.  ni. 

LOUISE. 

.Ma  foi  religieuse  ?  oh!  j'y  ai  souvent  songé,  j'y  songe  tous  les  jours. 

GEORGE. 

Non  pas  vous  engager  par  des  vœux  téméraires  ,  insensés  ;  mais  vous   pla- 
i .  r.  pour  quelques  années  du  moins,  sous  l'égide  de  personnes  sages  el  vous 
dérober  à  d'odieuses  persécutions  à  l'abri  d'un  asile  inviolable. 
LOUISE,  vivement. 

Je  le  veux  !  Mais  m'accueillera-t-on?  Voudra-t-on  me  proléger?  A  quel  litre 
linplorerai-je- l'appui  des  amitiés  étrangères? 

GEORGE. 

Fiez-vous  à  moi.  Consentez  à  passer  pour  ma  sœur  ou  pour  ma  fille,  et  ne 
vous  inquiétez  pas  du  reste.  Je  vous  verrai  souvent  :  je  veillerai  sur  vous. 


LES   MISSISSIPIEXS.  hi 

LOI  ISE. 

Vous  !...  Mais  je  ne  vous  connais  pas  ! 

GEORGE. 

Vous  me  connaissez  ,  et  vous  devez  croire  en  moi  :,je  suis  George  Freeman. 

LOUISE. 

George  Freeman !ô mon  sauveur!  prolégez-raoi. 

(  Elle  va  pour  s'élancer  dans  ses  bras  ,  puis  s'arrête  tout  à  coup.) 
GEORGE. 

Hâtons-nous ,  mon  enfant;  si  vous  voulez  fuir,  il  n'y  a  pas  un  instant  à 
perdre. 

LOUISE,  passant  son  bras  sous  le  bras  de  George. 

Partons.  0  ma  mère  !  pourquoi  ne  m'aimez-vous  pas  ? 

GEORGE,   à  part. 

0 Julie!  Julie!... 

(Ils  fuient.) 

LICETTE  ,  rentrant  tout  essoufflée. 

Mamselle!  mamselle  !...  vous  pouvez  venir  ,  il  n'y  a  personne  ;  ils  sont  tous 

;i  la  messe...  Tiens...  où  est-elle  donc  passée?...  et  ce  monsieur!...  Ah!  voilà 

une  jolie  affaire  !  ils  sont  allés  à  la  messe  sans  moi.  Oh!  je  les  rattrapperai 

bien. 

Klle  se  met  à  courir  dans  la  direction  contraire  à  celle  qu'ont  prise  George  et  Louise.) 

(Un  cortège  rustique,  la  musique  en  tête,  traverse  le  jardin  et  se  dirige  vers 
le  château.  Des  jeunes  filles  vêtues  de  blanc  et  voilées,  postulantes  rosières, 
marchent  en  tête  avec  leurs  mères.  Des  paysans  portant  des  bouquets  ferment 
la  marche  en  criant  : 

Vive  M.  le  comte  !  vive  Mme  la  comtesse  ! 


ACTE  II. 

Un  riche  appartement  a  Paris,  à  l'hôtel  Rourset.  —  Un  salon  donnant  sur  un  jardin 

de  plain-pied. 

SCÈNE  PREMIÈRE. 

LA  MARQUISE  ,  JULIE  ,  en  grande  toilette  de  bal  lotîtes  deur. 

LA   MARQUISE. 

Ah  !  ma  fille,  vous  voilà  mise  comme  un  ange  et  belle  à  ravir. 

JULIE. 

Croyez-vous  ,  maman  ?  Il  fallait  bien  faire  un  peu  de  toilette.  Le  bal  de  noire 
vieux  ami  sera,  dit-on,  d'un  grand  luxe. 


34  LES   MISSISSIPIENS. 

LA  MARQUISE. 

Ce  pauvre  duc,  il  a  fait  des  folies  pour  vous,  ma  chère!  Savez-vous 
que  ce  n'est  pas  bien  de  tourner  la  tête  à  un  homme  de  cet  âge-là? Il  peut  en 
mourir. 

JULIE. 

Allons  donc,  maman,  vous  raillez  ;  vous  savez  bien  que  ce  n'est  pas  de  moi 
qu'il  est  amoureux. 

LA   MARQUISE. 

De  moi ,  peut-être?  Il  y  a  longtemps  que  je  ne  fais  plus  de  passions,  mon 
enfant ,  pas  même  celle-là.  Mais  puisque  tu  me  persifles,  je  veux  te  tourmenter 
un  peu  à  mon  tour.  Depuis  quelque  temps  tu  vas  si  souvent  dans  certaines 
maisons,  et  si  rarement  dans  les  autres,  qu'il  y  a,  ce  me  semble,  quelque 
chose  là-dessous.  George  Freeman  ne  vous  est  pas  indifférent ,  Julie  ! 

JULIE. 

Cet  homme-là  ?  quel  original  ! 

LA  MARQUISE. 

C'est  ce  que  disent  toutes  les  femmes,  et  toutes  en  raffolent. 

JULIE. 

Vous  croyez? 

LA  MARQUISE. 

Oh!  je  m'y  connais. 

JULIE. 

11  est  certain  qu'on  lui  fait  mille  agaceries.  Qu'a  donc  cet  Américain  de  si 
séduisant? 

LA  MARQUISE. 

De  beaux  yeux,  de  belles  paroles,  des  façons  étranges ,  et,  par-dessus  tout, 
la  réputation  d'être  invulnérable  aux  traits  de  l'amour. 

JULIE. 

Quelle  prétention!  je  ne  crois  guère  à  cette  vertu-là. 

LA  MARQUISE. 

Il  me  semble,  en  effet ,  qu'il  ne  vous  serait  pas  difficile  de  la  faire  broncher. 

JULIE. 

Je  ne  m'en  mêle  pas. 

LA  MARQUISE. 

Coquette,  vous  vous  laissez  adorer!  Je  l'ai  bien  observé,  moi.  II  ne  s'ap- 
proche de  vous  qu'avec  une  émotion...,  et  vous  ne  faites  pas  un  mouvement 
qu'il  ne  vous  suive  des  yeux.  Au  reste,  toute  le  monde  l'a  remarqué  aussi  bien 
que  moi. 

JULIE. 

Oui,  plusieurs  personnes  me  l'ont  dit;  mais  c'est  une  plaisanterie.  Et  puis, 
•1  ailleurs,  que  m'importe? 

I  \   MAHOI'ISE. 

Cela  fait  toujours  plaisir.  Vn  homme  devant  qui  on(  échoué  les  coquetteries 


LES   MISSISSIPIENS.  55 

de  toutes  les  femmes  à  la  mode,  devant  qui  les  plus  orgueilleuses  se  font  mi- 
gnonnes, attentives  et  raisonnables,  et  que  les  gens  les  plus  sérieux  et  les  plus 
haut  placés  écoutent  avec  intérêt,  avec  respect  même,  un  homme  sans  nais- 
sance, sans  fortune,  oh  !  un  tel  homme  est  une  conquête  difficile,  glorieuse,  et 
vous  n'y  êtes  pas  indifférente ,  Julie. 

JULIE. 

Ah!  je  vous  assure  que  je  le  suis  parfaitement. 

LA  MARQUISE. 

Point  !  Orgueil  ou  sympathie,  vous  êtes  émue  aussi  lorsque  vous  le  voyez. 

JULIE. 

Il  est  vrai ,  quelquefois  ;  mais  vous  en  savez  bien  la  raison. 

LA  MARQUISE. 

Sa  ressemblance  avec  feu  le  chevalier  ?  Il  est  certain  qu'elle  me  frappe  main- 
tenant plus  qu'elle  n'avait  fait  d'abord;  mais  que  vous  importe?  Entre  nous, 
Julie,  tu  ne  l'as  guère  regretté,  ton  pauvre  cousin ,  et  s'il  n'était  mort  à  propos 
pour  se  rendre  intéressant... 

JULIE. 

Brisons  là ,  ma  mère;  quoi  que  vous  en  disiez ,  ce  sujet  m'est  pénible. 

LA  MARQUISE. 

Eh  bien!  parlons  d'autre  chose.  As-tu  des  nouvelles  de  Louise? 

JULIE. 

Ce  sujet  m'est  plus  pénible  encore  que  l'autre. 

LA  MARQUISE. 

Oui,  mais  il  y  a  cette  différence  que  tu  as  bien  fait  dans  un  sens  d'oublier  le 
chevalier,  et  que  tu  ferais  mal  de  toutes  les  façons  d'oublier  ta  fille. 

JULIE. 

Ma  fille  !  qui  peut  croire  que  je  l'oublie?  Elle  m'a  écrit  ce  matin  encore. 

LA  MARQUISE. 

Ah  !  Et  te  dit-elle  enfin  où  elle  est? 

JULIE. 

Pas  plus  qu'à  l'ordinaire.  Elle  se  dit  toujours  retirée  dans  un  couvent.  Elle 
me  recommande  de  ne  pas  être  inquiète  à  son  sujet;  mais  elle  déclare,  avec 
celte  petite  obstination  fâcheuse  que  vous  lui  connaissez  ,  qu'elle  ne  veut  ni 
sortir  de  sa  retraite,  ni  me  la  faire  connaître. 

LA    MARQUISE. 

Pauvre  Louise  !  Tout  cela  est  bien  étrange  !  Qui  peut  donc  lui  avoir  suggéré 
une  pareille  détermination?  Depuis  plus  d'un  an  ,  elle  est  perdue  pour  nous, 
et  rien  n'a  pu  nous  mettre  sur  ses  traces.  Elle  se  trouvait  donc  bien  malheu- 
reuse ici  !.... 


56  LES    MISSISSIPIENS. 


Je  ne  sais  pourquoi  vous  insistez  sur  ce  sujet  si  cruellement,  ma  mère  ;  pen- 
sez-vous donc  que  mon  cœur  n'en  soit  pas  déchiré? 

(Elle  se  jette  sur  un  fauteuil  avec  une  sorte  d'irritation  nerveuse  ;  et  au  bout 
d'un  instant ,  elle  rajuste  sa  coiffure  en  se  penchant  vers  une  glace.  La  mar- 
quise l'observe  et  soupire.  ) 


SCÈNE  IL 

Les  précédentes,  BOURSET. 

JULIE. 

Eh  bien  !  monsieur,  nous  sommes  prèles,  vous  le  voyez,  et  il  est  dix  heures. 
Partons-nous? 

BOURSET. 

Pas  encore  ;  j'attends  quelqu'un  pour  compléter  Péclat  de  notre  entrée  chez 
le  duc. 

LA  MARQUISE. 

Oui  donc  ? 

BOURSET. 

Devinez  ! 

LA  MARQUISE. 

George  Freeman ,  peut-être? 

BOURSET,  haussant  les  épaules. 
Celui-là,  je  ne  m'en  occupe  guère. 

JULIE,  à  sa  mère  ,  et  regardant  son  mari. 
Il  a  un  sourire  étrange. 

I.  \  MARQUISE  ,  bas  à  Julie. 

Bon  Dieu!  lui  serait-il  apparu?  Nous  en  parlions  tout  à  l'heure,  et  on  dit 
que,  quand  on  parle  des  morts  oubliés,  cela  les  fait  revenir. 

JULIE,  bas. 

Oh  !  maman ,  quelle  triste  gaieté  vous  avez  ce  soir! 

BOURSET. 

Je  vois  bien  que  vous  ne  devineriez  jamais.  Mais ,  tenez...  une  voiture  s'ar- 
icle  dans  la  cour  :  c'est  notre  revenant...  Eh  bien  !  vous  palissez  toute  deux? 

LA  MARQUISE. 

Mon  Dieu  !  qu'as-tu  donc? 

JULIE  ,  à  part,  regardant  Boursct,  qui  se  frotte  les  mallM. 
C'est  quelque  chose  de  fâcheux  pour  moi .  il  es!  trop  gni. 


LES   RHSSI8SHPIEHS.  57 


SCÈNE  III. 

Les  précédents  ,  LOUISE ,  en  costume  de  novice  bénédictine. 

JULIE. 

Ma  fille  ! 

LA.  MARQUISE ,  s'éïançant  vers  Louise,  et  l'embrassant  avec  transport. 
Ah  !  quelle  charmante  surprise  !  ma  pauvre  enfant  ! 

LOUISE  ,  tombant  aux  pieds  de  sa  mère. 

Ah!  maman,  vous  n'êtes  donc  pas  malade?  Dieu  soit  héni!  on  m'avait 
trompée. 

JULIE. 

Il  a  donc  fallu  vous  tromper  pour  vous  ramener  vers  moi,  Louise  ? 

BOURSET. 

Tu  me  le  pardonnes,  ma  Louison.  Tu  n'es  pas  fâchée  de  voir  que  la  mère  se 
porte  bien  ? 

LOUISE  ,  embrassant  son  père. 

Oh  !  mon  papa ,  vous  voyez  que  j'en  suis  bien  heureuse. Maman,  embrassez  - 
nioi  aussi. 

JULIE. 

Vous  m'avez  fait  bien  du  mal ,  ma  fille! 

BOURSET. 

Point  de  reproches ,  s'il  vous  piail  ;  ce  jour  est  un  jour  de  bonheur.  Louise 
a  eu  tort  de  nous  quitter.  J'ai  fini  par  découvrir  sa  retraite,  et,  grâce  à  une 
ruse  innocente ,  je  vous  la  ramène.  Elle  doit  être  pardonnée  le  jour  où  elle 
rentre  sous  le  toit  paternel. 

LA  MARQUISE. 

Mon  Dieu  !  que  je  suis  heureuse  de  la  revoir,  cette  méchante  enfant  !  Ah  !  tu 
ne  nous  quitteras  plus,  j'espère!...  Vilaine,  est-ce  que  nous  pouvons  vivre 
sans  loi? 

LOUISE. 

Chère  bonne  maman  !...  Il  faudra  pourtant  que  je  rentre  ce  soir.  La  règle 
de  mon  couvent  le  prescrit. 

LA  MARQUISE. 

Comment  !  la  règle  de  ton  couvent  ?  Est-ce  que  tu  t'es  faite  religieuse,  petite 
mauvaise  tête?  Heureusement  je  vois  que  tu  as  un  voile  blanc...  Voyez  comme 
elle  est  jolie  en  novice!  Tout  lui  sied,  c'est  juste  comme  moi  quand  j'avais 
son  âge. 

LOUISE. 

Je  ne  suis  encore  que  postulante,  bonne  maman. 

1  \    MARQUISE. 

Qu'est-ce  que  c'est  «pie  cela?  postulante  au  noviciat.'  Mais  lu  es  donc  folle  . 


58  LES  MISSISSIPIENS. 

jolie  comme  tu  l'es,  de  songer  à  prendre  le  voile:'  Nous  ne  le  souffrirons  jamais. 

BOURSET. 

Nous  causerons  de  tout  cela  plus  tard,  s'il  vous  plaît,  mesdames.  Ce  n'est 
pas  le  cornent  ;  il  faut  maintenant  aller  au  bal ,  Louise  ;  j'exige  que  vous  y 
veniez  avec  nous,  mon  enfant. 

LOUISE. 

Moi,  mon  père  !  Oh  !  mais  c'est  impossible!... 

JULIE. 

Au  bal  dans  ce  costume  ?  mais  cela  aurait  l'air  d'une  mascarade  ! 

EOURSET. 

Aussi  je  lui  ai  fait  préparer  depuis  ce  matin  ,  par  la  meilleure  tailleuse  de  la 
cour,  la  plus  jolie  parure  de  bal  qui  se  puisse  imaginer.  Allez  dans  votre 
chambre,  Louise,  et  faites-vous  arranger.  Hâtez-vous ,  nous  vous  attendrons. 

LOUISE. 

Mon  père ,  je  vous  en  supplie ,  n'exigez  pas  que  j'aille  au  bal  ;  je  n'ai  jamais 
vu  le  monde  et  je  n'ai  pas  envie  de  le  voir...  J'y  serais  si  gauche...  si  con- 
trainte... Maman,  priez  mon  papa  de  me  laisser  vous  attendre.  Je  veillerai 
dans  votre  chambre,  afin  de  vous  embrasser  quand  vous  rentrerez,  et  au  jour 
je  retournerai  au  couvent  pour  l'heure  de  la  prière. 

JULIE,  à  Bourset. 

En  effet,  pourquoi  contrarier  ses  idées  religieuses?  Coramencerez-vous,  pour 
la  réconcilier  avec  la  maison  paternelle,  par  la  contrarier  mortellement? 
BOURSET  lui  jette  un  regard  sévère  et  se  tourne  vers  sa  fille. 

Louise,  je  vous  ai  promis  de  vous  écouter  et  de  faire  droit  à  toute  demande 
raisonnable  de  votre  part;  mais  il  me  semble  que  vous  devez  commencer  par 
condescendre  aux  désirs  de  votre  père,  surtout  quand  il  exige  de  vous  une 
chose  de  peu  d'importance.  Allez,  mon  enfant  ;  si  vous  voulez  me  trouver  in- 
dulgent, soyez  soumise. 

LOUISE,  abattue. 

J'obéis ,  mon  père  ! 

(Bourset  l'embrasse  au  front.) 

LA  MARQUISE. 

Je  vais  l'aider  à  sa  toilette ,  et  je  suis  sûre  qu'en  se  voyant  bien  belle,  elle 

prendra  son  parti  devant  le  miroir. 

(Elles  sortent.) 

JULIE,  5  Bourset. 

Je  crois  que  vous  prenez  un  mauvais  moyen... 

BOURSET,  sèchement. 

Je  sais  ce  que  je  fais ,  madame ,  et  ne  veux  point  ici  de  résistance  à  ma  vo- 
lonté. —  Allons!  ne  boudez  pas;  voici  le  collier  de  diamants  que  vous  désiriez 
tant!  {Il  tire  un  petit  écrin  de  sa  poche  et  le  lui  présente.)  Mistress  Law 
n'en  aura  pas  un  plus  beau  ce  soir...  Mais  ne  le  vendez  pas  ,  entendez-vous; 
l'argent  devient  rare  et  dangereux.  Les  diamants  sont  des  valeurs  qu'aucun 
arrêt  de  confiscation  ne  peut  atteindre. 


LES  MISSISSIPIENS.  59 

JtLIt. 

Que  vous  êtes  aimable  d'avoir  pensé  à  ce  collier  !  Mais  que  parlez-vous  d'arrêt  ? 

BOURSET. 

D'un  arrêt  qui  sera  publié  demain  matin  et  qui  fera  mordre  les  doigts  à  bien 
des  gens.  Le  régent  eld'Argenson  ont  imaginé,  pour  discréditer  entièrement 
les  valeurs  monnayées  et  pour  brusquer  l'émission  du  papier-monnaie,  dont 
on  commence  à  se  dégoûter  d'une  manière  effrayante,  de  faire  défense  à  qui 
que  ce  soit  de  garder  entre  ses  mains  une  somme  d'or  ou  d'argent  excédant 
cinq  cents  livres,  sous  peine  de  la  Bastille. 

JULIE. 

Cela  est  bon  à  savoir.  Que  ferez-vous  des  quatre-vingt  mille  livres  que  vous 
avez  reçues  tantôt? 

EOtJRSET. 

Je  les  ai  déjà  échangées  contre  du  papier. 

JULIE. 

Vous  avez  fait  là  une  grande  sottise.  Comment,  avec  votre  habileté,  ne 
voyez-vous  pas  que  ce  papier  est  une  grande  friponnerie ,  et  va  nous  ruiner 
tous?  personne  n'en  veut  déjà  plus,  l'ignorez-vous? 

BOIRSET. 

Julie  !  vous  vous  êtes  embarquée  sur  une  mer  orageuse  le  jour  où  vous  avez 
épousé  Samuel  et  sa  fortune.  Si  c'est  une  bonne  affaire  que  vous  avez  faite ,  il 
faut  en  profiter;  si  c'est  une  sottise ,  il  faut  la  boire. 

(Il  sort.) 

SCÈNE  IV. 

JULIE,  seule. 

Oh  !  je  l'ai  bu  tous  les  jours  de  ma  vie ,  ce  calice  amer  !  et  ce  bonheur  que 
par  une  odieuse  ironie  le  monde  feint  de  m'envier,  est  un  poison  qui  me  dé- 
vore !  0  tortures  de  l'orgueil  brisé!  0  soif  de  vengeance  qu'une  lâche  terreur 
enchaîne  !  je  finirai  par  l'assouvir!  C'est  trop  souffrir,  c'est  trop  sacrifier  à  la 
fausse  gloire  d'un  semblant  de  bonheur  et  de  vertu  !  Je  veux  une  fois  dans  ma 
vie  connaître  l'ivresse  des  passions,  et  me  venger,  dans  l'ombre  et  le  mystère, 
des  outrages  que  je  reçois  dans  le  secret  de  ma  vie  domestique.  George  !  lu 
m'aimes  ,  je  n'en  puis  douter  !  Par  une  intention  bizarre  de  la  destinée,  lu 
ressembles  au  premier,  au  seul  homme  que  j'aie  osé  aimer!  C'est  toi  qui  ven- 
geras le  chevalier  !  Puisque  c'est  la  seule  représaille  que  la  femme  puisse  exercer 
contre  la  tyrannie  de  l'homme,  j'en  goûterai  le  plaisir  terrible!  George  Free- 
man ,  je  veux  t'aimer  !  et  il  me  semble  que  je  t'aime  déjà. 
UH  DOMESTIQUE,  annonçant. 

M.  George  Freeman. 

JULIE,  à  part. 

Ah  !  Dieu  le  veut. 


60  LES   MISSISSHMIiïNS. 


SCÈNE  V. 

JULIE ,  GEORGE.  Ils  se  saluent  avec  cérémonie. 

JULIE. 

Vous  êtes  bien  rare  depuis  quelque  temps,  monsieur,  mais  il  serait  peu  gra- 
cieux de  vous  faire  des  reproches,  quand  vous  nous  revenez.  Il  faut  vous  savoir 
gré  du  peu  que  vous  faites  pour  vos  amis. 

GEORGE. 

Vous  me  parlez  aujourd'hui  avec  beaucoup  de  bonté,  madame. 

JULIE. 

Croyez  qu'il  m'en  coûte  pour  être  aussi  bonne ,  car,  franchement,  vous  ne 
le  méritez  guère.  Vous  avez  partout  la  réputation  d'un  ingrat. 

GEORGE. 

Je  ne  sais  comment  je  l'ai  méritée  ;  mais ,  puisque  vous  me  dites  des  choses 
si  obligeantes ,  je  vous  dirai  avec  ma  franchise  accoutumée  que  je  craignais 
d'être  importun. 

JULIE. 

Mon  apparence  est  donc  bien  trompeuse?  Moi  aussi  pourtant,  j'ai  la  réputa- 
tion d'être  franche. 

GEORGE. 

Votre  réputation  est  trop  bien  établie  à  tous  égards  pour  que  j'ose  vous  con- 
tredire ;  mais,  enfin,  ne  m'est-il  pas  permis  de  croire  qu'avec  des  opinions  aussi 
différentes  des  vôtres  sur  bien  des  points,  pour  ne  pas  dire  sur  tous...  je  suis 
accueilli  chez  vous  avec  plus  de  politesse  que  de  bienveillance? 

JULIE. 

M.  de  Puymonfort  peut  être  fort  poli  ;  quant  à  moi,  je  ne  pensais  pas  mériter 
ce  reproche. 

GEORGE. 

Vous  ne  sauriez  croire,  madame,  combien  je  suis  heureux  de  vous  trouver 
dans  ces  sentiments.  Je  désirais  précisément  avoir  l'occasion  de  détruire  les 
préventions  que  je  vous  supposais  contre  moi. 

JULIE. 

Des  préventions  !  je  vois  que  votre  réputation  de  franchise  est  usurpée \  vous 
savez  trop  que  toutes  les  préventions  sont  en  votre  faveur. 

GEORGE,  a  part. 

Quel  changement!...  {Haut.)  Je  vous  assure,  madame,  que  je  vous  supposais 
quelque  éloignement  pour  moi.  11  m'a  toujours  semblé  que  ma  présence  vous 
causait  une  impression  désagréable. 

Jl  LIE. 

Désagréable  !  oh  !  non...  mais  îi  Isle,  je  l'avoue,..  Une  ressemblance  inouïe... 
avec  une  personne  qui  n'est  pliii. 


LES   MISSISS1PIENS.  61 

GEORGE. 

Je  le  sais,  madame. 

JULIE. 

Comment!  vous  le  savez  ?  quelqu'un  vous  l'a  dit  ? 

GEORGE. 

D'autres  personnes  que  vous  ont  remarqué  cette  ressemblance.  Et  d'ailleurs 
j'ai  des  raisons  plus  particulières  pour  savoir  combien  elle  est  fidèle. 

JULIE. 

0  mon  Dieu  !  auriez-vous  connu?...  Oui,  en  Amérique!  cela  est  possible  5 
vous  avez  pu  rencontrer  une  personne...  qui  portait  le  même  nom  que  moi. 

GEORGE. 

Le  même  nom  que  porte  aujourd'hui  M.  Bourset. 
JULIE ,  a  part ,  le  regardant. 
II  est  des  instants  où  je  crois  que  c'est  lui-même  qui  me  parle  !  {Haut.)  Ainsi 
vous  l'avez  connu  ? 

GEORGE. 

Intimement,  madame. 

JULIE. 

Et  vous  ne  m'avez  jamais  parlé  de  lui  ! 

GEORGE. 

Je  pensais  que  cela  vous  serait  pénible  ! 

JULIE.Î 

Non  !  au  contraire  !  j'éprouve  une  curiosité 

GEORGE. 

Une  curiosité  ? 

JULIE ,  à  part. 
Comme  c'est  là  son  regard  !  {Haut.)  Oui,  une  émotion  profonde...  Dites-moi , 
je  vous  en  prie,  il  a  dû  se  plaindre  de  moi  avec  amertume  ? 

GEORGE. 

II  ne  s'est  jamais  plaint,  madame  ,  même  à  son  meilleur  ami. 

JULIE ,  le  regardant  avec  attention  et  commençant  à  douter. 
Mais  alors,  comment  pouvez-vous  savoir... 

GEORGE. 

Je  sais  seulement  qu'il  a  horriblement  souffert. 

JULIE  ,  a  part. 
Mon  Dieu!  comme  il  dit  cela!  si  c'était  lui  \...{Haut,  avec  une  émotion 
jouée.)  Pauvre  chevalier  ! 

GEORGE ,  ironiquement. 
Ah!  vous  l'avez  beaucoup  aimé,  madame?... 
JULIE  ,  a  part. 
Quel  ton  étrange!  Ce  ne  peut  pas  être  lui.  (Haut ,  essayant  de  sourire.) 
Est-ce  donc  lui  qui  vous  l'a  confié  ? 

tome  11.  5 


62  LES   MISSISSIPIENS. 

GEORGE. 

Il  ne  s'est  jamais  vanté,  pas  plus  qu'il  ne  s'est  plaint. 

JULIE. 

Oh  !  c'était  un  honnête  homme  !  , 

GEORGE. 

Oui,  madame. 

JULIE. 

Et  une  belle  âme  !  aussi  belle  que  son  visage ,  qui  ressemblait  tant  au  vôtre. 

GEORGE. 

Le  mien  doit  vous  sembler  une  bien  pâle  et  bien  déplaisante  copie,  madame. 

JIJLÎE ,  à  part. 

Il  en  est  jaloux  !  ce  n'est  pas  lui.  {Haut.)  Le  vôtre  est  cent  fois  plus  mâle  , 
plus  noble  et  plus  expressif. 

GEORGE. 

Vous  me  raillez  !  Il  est  impossible  qu'un  premier  amour  soit  effacé  à  ce 
point;  quiconque  aurait  la  prétention  de  vous  le  faire  oublier  serait  bien  pré- 
somptueux ? 

JULIE ,  avec  coquetterie. 

Vous  croyez?.. 

GEORGE. 

Et  quiconque  en  aurait  le  désir  serait  bien  malheureux? 

JULIE  ,  encore  plus  coquette. 
En  êtes-vous  bien  sûr  ? 

GEORGE ,  ému  malgré  lui,  et  avec  une  amertume  qu'il  ne  peut  contenir. 
Le  chevalier  a  pu  l'être  autrefois,  mais  ce  fut  une  assurance  bien  ridicule  de 
sa  part, n'est-ce  pas,  madame? 

JULIE ,  à  part  et  bouleversée. 
Du  dépit?  Ah!  grand  Dieu!  c'est  bien  lui  !  (Haut  et  se  remettant  tout  de 
suite.)  Je  vois  que  vous  méprisez  beaucoup  les  femmes,  M.  Freeman  ! 
GEORGE ,  se  reprenant. 
Si  j'avais  eu  quelque  raison  pour  le  faire,  vous  m'eussiez  converti,  madame. 

JULIE ,  à  part. 

Ah!  lu  crains  de  te  trahir,  à  présent!  C'est  déjà  fait,  va! 

GEORGE. 

Vous  aurais-je  offensée  ?  J'ai  eu  tort  de  vous  parler  du  chevalier;  je  m'étais 
promis  de  ne  jamais  le  faire. 

JULIE. 

Pourquoi  donc?  C'est  un  bomme  dont  le  souvenir  me  sera  toujours  cher, 
monsieur.  Si  je  lui  ai  fait  du  mal  en  épousant  M.  Bourset,  j'ai  expié  cet  acte  de 
soumission  envers  mes  parents  par  de  longs  regrets  et  des  larmes  bien  a  mères. 
Si  je  me  suis  attachée  à  mon  mari,  c'est  par  devoir,  non  par  inclination  ;  mais 
je  suis  restée  fidèle  à  la  mémoire  du  chevalier,  car  je  n'ai  point  eu  d'amants. 
Le  monde  le  sait  ! 


LES   MISSISSIPIENS.  65 

GEORGE  ,  à  part. 

Le  monde  le  dit! 

JtLIE,  à  part. 

Lui  inspirer  du  respect,  c'est  le  plus  sûr  à  présent. 

GEORGE  ,  à  part. 

Après  tout,  elle  dit  peut-être  la  vérité.  {Haut.)  Si  le  chevalier  revenait  à  la 
vie,  il  serait  touché  de  vous  entendre  parler  ainsi,  madame. 

JULIE. 

Si  le  chevalier  revenait  à  la  vie ,  monsieur,  je  ne  pourrais  plus  prétendre  à 
son  amour,  et  je  ne  le  voudrais  pas,  car  le  devoir  a  pour  les  âmes  élevées 
d'austères  consolations  ;  mais  je  me  flatte  que  le  chevalier  m'estimerait  et  serait 
mon  meilleur  ami. 

GEORGE ,  ému. 

Je  crois  aussi  que  cela  serait  si  vous  le  vouliez,  madame. 

JULIE. 

Puisque  le  sort  a  tranché  le  fil  de  sa  vie,  je  désire  du  moins  que  son  ami 
reporte  sur  moi  un  peu  de  cette  honnête  affection  que  j'eusse  voulu  lui  faire 
connaître. 

GEORGE. 

Oh  !  madame ,  je  vous  prends  au  mot  avec  reconnaissance. 

(11  lui  baise  la  main,  puis  se  promène  avec  quelque  agitation.) 
JULIE,  à  part. 
Oh  !  je  te  tiens  maintenant ,  et  tu  m'aimeras  toujours  ;  mais  comme  par  le 
passé,  en  pure  perte ,  car  un  tel  lien  serait  dangereux  désormais.  La  colère  et 
la  jalousie  se  déchaîneraient  à  la  moindre  familiarité. 

GEORGE ,  a  part,  se  promenant  dans  le  salon. 
Oui,  je  crois  qu'elle  a  conservé  des  sentiments  élevés  et  que  je  puis  lui  parler. 
Le  moment  est  venu,  {lise  rapproche.)  Madame,  puisque  vous  me  traitez  avec 
une  si  généreuse  confiance,  j'oserai  m'enhardir  jusqu'à  remettre  en  vos  mains 
un  secret  où  ma  conscience  est  intéressée  et  mon  honneur  engagé. 

JULIE. 

Parlez,  monsieur  George,  parlez-moi  comme  à  une  sœur.  {A  part.)  Où 
veut-il  en  venir  à  présent  ? 

GEORGE. 

Je  veux  vous  parler  de  votre  fille.  Elle  n'est  point  auprès  de  vous.  Le  bruit 
court  dans  le  monde  qu'elle  s'est  retirée  au  couvent  par  vocation  religieuse. 
Vous-même  vous  le  croyez  peut-être?... 

JULIE,  palissant. 

A  cet  égard,  monsieur  George,  je  n'ai  de  comptes  à  rendre  qu'à  Dieu,  ce 
me  semble  ! 

GEORGE. 

Aussi  Dieu  vous  demandera  un  compte  sévère  !  permelleï  ;i  un  frère  de  vous 
le  rappeler. 


(il  LLb    MlSSiSSIPIt;>.>. 

JULIE,  à  part. 

Peut-on  rien  voir  de  plus  pédant?  {Haut.)  Mon  cher  monsieur  Freemau  , 
j'espère  que  Dieu  trouvera  mon  cœur  pur.  Voyons,  que  vouliez-vous  dire  ? 

GEOKGE. 

Si  vous  vous  blessez  au  premier  mot  !... 

JUUIE. 

Non,  je  sais  que  vous  êtes  philosophe,  et  que  vous  n'agissez  comme  per- 
sonne. Dites  toujours. 

GEORGE. 

Vous  ignorez  où  est  votre  filie...  et  je  présume  que  vous  désirez  vivement  le 
savoir. 

JULIE,  vivement. 
Le  savez-vous  donc,  vous? 

GEORGE. 

Oui,  et  je  vous  l'apprendrai,  quand  vous  m'aurez  promis  de  veiller  sur  elle 
avec  un  peu  plus  de  sollicitude  et  d'énergie  que  vous  n'avez  fait  jusqu'ici. 

JULIE. 

C'est  elle  qui  s'est  plainte  de  moi  à  vous  ? 

GEORGE. 

Non  ,  c'est  moi  qui  ai  observé. 

JULIE. 

Mais  cela  est  fort  singulier  !  Il  y  a  précisément  un  an  que  ma  fille  est  au 
couvent, et  je  ne  crois  pas  que  vous  l'ayez  jamais  vue  auparavant. 

GEORGE. 

Je  l'ai  vue  il  y  a  un  an  précisément...  un  jour  que  jevenais  pour  me  présen- 
ter dans  votre  maison. 

JUUIE. 

Le  jour  où  elle  a  disparu,  peut-être  !...  C'est  vous  qui  l'avez  enlevée?...  Oh  î 
elle  avait  la  tête  montée  pour  vous  avant  de  vous  avoir  vu  ,  je  le  sais  !  Avouez 
donc  tout ,  vous  l'avez  séduite  ,  dites ,  monsieur,  dites  ! 

GEORGE. 

Séduite  !  oh  !  madame!  vous  ne  m'en  croyez  pas  capable...  Mais  le  hasard... 
Si  vous  daignez  m'accorder  un  peu  d'attention .  je  vous  conterai  tout  ce  qui 
s'est  passé. 

JULIE. 

Ah!  vous  l'avez  revue  depuis!  {A  part.)  Une  intrigue  où  je  suis  affreuse- 
ment jouée  !... 

GEORGE. 

Vous  êtes  trop  irritée  contre  moi  dans  ce  moment... 

JULIE,  d'un  Ion  forcé. 
Nullement, monsieur,  nullement!...  Mais  il  me  semble  si  étrange  que, me 
connaissanl  i  peine,  vous  soyez  l'ami  et  le  confident  de  ma  fille!...  Je  suis  sa 
mi  (oui ,  ci.  quelqiu  légère  que  je  si  mble,  quelque  philosophe  que  vous 


LES    MISSISSIPIENS.  (5j 

paraissiez,  j'ai  le  droit  de  trouver  fort  suspecte  une  intimité  mystérieuse  entre 
ma  fille  et  vous  ! 

GEORGE. 

Vous  auriez  grand  tort  de  suspecter  son  innocence  et  ma  loyauté. 

JULIE. 

Ah!  de  grands  mois,  je  connais  cela.  Mais  il  n'en  est  pas  moins  vrai,  mon- 
sieur, que  vous  faites  à  mon  insu  la  cour  à  ma  fille.  Vous  plaira-t-il  de  me  dire 
où  vous  l'avez  cachée  ? 

GEORGE. 

Je  venais  exprès  pour  vous  l'apprendre;  mais,  si  vous  me  parlez  ainsi,  je  ne 
vous  dirai  rien.  Il  me  semblait  que  voire  premier  mouvement  serait  la  joie  et 
l'impatience  de  la  revoir;  je  ne  trouve  en  vous  que  froideur  pour  elle  et  mé- 
fiance envers  moi.  Je  me  retire  ;  je  vous  trouverai  peut-être  mieux  disposée  un 
autre  jour. 

JULIE. 

J'attendrai  donc,  pour  vous  écouler,  que  vous  soyez  mieux  disposé  vous- 
même.  Peut-être  senlirez-vous  que  le  rôle  que  vous  jouez  en  ce  moment  est 
indigne  d'un  homme  aussi  grave  et  aussi  vertueux  que  vous  avez  la  réputation 
de  l'être.  J'espère  qu'à  notre  prochaine  entrevue  vous  me  déclarerez  nettement 
vos  intentions  à  l'égard  de  ma   fille....  afin  que  je  voie  le  parti  que  j'ai  à 

prendre.... 

(George  la  salue.) 

JULIE ,  à  part ,  lui  rendant  son  salut. 
Ah  !  ceci  ne  peut  se  supporter.  II  feignait  de  ra'aimer  !  Je  me  vengerai  de  cet 
outrage  !  J'ai  été  jouée  indignement! 

(Elle  se  retire  dans  ses  appartements.  George,  au  moment  de  passer  dans  le  jardin, 
voit  entrer  Louise  et  s'arrête.  Louise  est  en  toilette  de  bal.) 

GEORGE. 

Est-ce  un  rêve  ?  Vous  ici ,  Louise  ,  et  ainsi  parée  ,  quand  je  vous  ai  laissée 
sous  le  voile  et  derrière  la  grille  du  couvent  ? 

LOUISE. 

Oh!  vous  êtes  bien  étonné  ,  n'est  ce  pas,  mon  ami?  Je  le  suis  encore  plus 
que  vous ,  peut-être  ;  moi  aussi ,  je  crois  rêver.  Mais  vous  venez  au  bal ,  a  ce 
que  j'ai  ouï  dire  ;  nous  pourrons  peut-être  nous  parler. 

GEORGE. 

Au  bal  !  au  bal  chez  le  duc? 

LOUISE. 

C'est  chez  le  duc  ?  Je  ne  le  savais  pas.  Oh  ciel  !  je  ne  veux  plus  y  aller  ;  on 
ne  m'y  traînera  pas  de  force.  Ah!  si  vous  saviez  comme  on  m'a  trompée  pour 
m'amener  ici  !  On  m'a  dit  que  ma  mère  élait  mourante. 

GEORGE  ,  à  part. 

Ils  ont  quelque  méchant  projet.  (Haut.)  Allez  au  bal  .  Louise,  je  vous  y  sui- 
vrai; je  ne  vous  perdrai  pas  de  vue  .  soyez  tranquille. 


66  LES   MISSISSIPIENS. 

LOUISE. 

Vous  êtes  agile ,  monsieur  Freeman  !  que  se  passe-t-il  donc  ? 

GEORGE. 

Je  ne  sais,  mais  je  crains  quelque  trahison. 

LOUISE. 

Oh!  moi,  je  ne  crains  rien,  vous  êtes  près  de  moi. 

GEORGE. 

Fiez-vous  à  moi,  mon  enfant  ;  mais  ne  vous  fiez  pas  trop  à  vous-même. 
Vous  allez  au  bal,  ne  craignez-vous  pas  que  l'enivrement  de  ce  premier  triom- 
phe que  vous  allez  remporter  ne  vous  réconcilie  avec  les  projets  de  votre 
père  ? 

LOUISE. 

0  mon  ami,  vous  ne  le  croyez  pas!  Et  d'ailleurs...  si  vous  le  craignez... 
voyez,  je  puis  m'échapper  encore ,  retourner  au  couvent ,  et  n'en  plus  jamais 
sortir. 

GEORGE. 

Non,  Louise;  vous  savez  bien  que  je  vous  détourne  autant  que  je  le  puis 
de  ces  idées.  Il  est  temps  que  vous  voyiez  le  monde  ,  que  vous  sachiez  quels 
sont  ses  avantages  et  ses  séductions,  et  ce  que  vous  devez  choisir  d'une  vie 
modeste  et  pure  ou  d'une  ivresse  d'ambition  et  de  vanité. 

LOUISE. 

Oh  !  mon  choix  sera  bientôt  fait.  Tenez  ,  George,  ce  n'est  pas  bien  ;  vous 
êles  toujours  porté  à  croire  que  les  femmes  sont  vaines  et  coquettes;  vous  me 
soupçonnez  moi-même,  comme  si  vous  ne  me  connaissiez  pas,  depuis  un  an 
que  je  vous  dis  toutes  mes  pensées.  Il  faut  que  vous  ayez  été  bien  trompé  dans 
vos  amitiés  pour  être  si  méfiant ,  même  envers  moi. 

GEORGE. 

Chère,  excellente  enfant  !  [A  part ,  avec  tristesse.)  Pourquoi  suis-je  né 
quinze  ans  trop  tôt  ! 

LOUISE. 

0  ciel ,  mon  père  !  George,  ayez  l'air  de  ne  me  pas  connaître. 
(  Ils  s'éloignent  l'un  de  l'autre  précipitamment.  Bourset  entre  et  les  observe.  ) 
BOURSET,  a  part. 

Julie  ne  m'a  pas  trompé,  ils  s'entendent  à  merveille.  (Haut.)  Ma  fille,  votre 
mère  vous  demande  ;  allez  la  trouver. 

(Louise  va  pour  sortir,  un  domestique  se  présente  avec  un  bouquet.) 
noi  USET. 
Qu'est-ce  que  cela  ? 

LE  DOMESTIOI  g. 

Avec  la  permission  de  monsieur  le  comte,  c'est  un  bouquet  pour  mademoi- 
selle. 

BOl  R81  i 

Dr  quelle  part? 


LES   MISSISSIPIENS.  G7 

LE  DOMESTIOtE. 

De  la  part  de  31.  le  duc  de  Montguay. 

BOURSET,  lui  donnant  de  l'argent. 
Tenez,  mon  ami.  (A  Louise.)  Prenez  ce  bouquet ,  ma  fille. 

LOUISE. 

Oh  !  mon  papa ,  je  n'aime  pas  les  fleurs. 

BOURSET. 

Vous  les  aimez ,  au  contraire.  Prenez  ,  vous  dis-je. 

(Louise  obéit ,  regarde  George,  et  laisse  tomber  le  bou  quet.  ) 

BOURSET. 

Ramassez  votre  bouquet ,  ma  fille. 

LOUISE. 

Mais,  mon  papa ,  l'odeur  des  fleurs  me  fait  mal. 

BOURSET. 

Elle  vous  fera  du  bien  aujourd'hui.  Ramassez  votre  bouquet. 

LOUISE,  ramasse  le  bouquet. 
Oh  !  il  est  si  lourd  ,  c'est  fort  incommode  au  bal  !  Que  peut-on  faire  de  ce 
gros  vilain  bouquet  ? 

BOURSET. 

Emportez-le ,  et  allez  trouver  votre  mère. 

(Louise  sort  en  effeuillant  le  bouquet.  ) 

SCÈNE  VI. 

BOURSET  ,  GEORGE. 

BOURSET. 

Votre  serviteur  ,  monsieur  Freeman  ;  j'ai  deux  mots  à  vous  dire ,  ni  plus  ni 
moins.  Vous  voulez  épouser  ma  fille,  cela  ne  se  peut  pas. 

GEORGE. 

Je  ne  me  suis  pas  expliqué  à  cet  égard,  monsieur;  mais  si  telle  était  mon  in- 
tention, je  crois  que  vous  ne  me  la  refuseriez  pas. 

BOURSET. 

Vous  vous  trompez.  Ma  parole  est  irrévocable.  Ma  fille  est  promise. 

GEORGE. 

Je  le  sais ,  monsieur;  mais,  comme  vous  aurez  toujours  un  million  a  rendre 
à  M.  le  duc  de  Montguay,  quand  le  moment  sera  venu ,  vous  ne  serez  pas 
obligé  de  lui  livrer  votre  fille. 

BOl  KSET  ,  A  part. 

Est-il  sorcier  ,  ou  le  vieux  duc  tombe-t-il  en  enfance  jusqu'à  raconter  ainsi 
nos  affaires  ?  (Haut.)  El  d'où  étes-vous  si  bien  informé  ,  monsieur .' 


68  LES   MISSISSIPIENS. 

GEORGE. 

Peu  importe  !  Il  me  suffit  que  ce  soit  la  vérité.  Ainsi  ce  ne  serait  pas  là  le 
prétexte  plausible  de  votre  refus. 

BOURSET,  à  part. 

Ce  diable  d'homme  me  déplaît.  {Haut.)  Serais-jedonc  obligé  de  motiver  mon 
refus  ? 

GEORGE. 

Vous  ne  voudriez  pas  me  faire  d'insulte. 

BOURSET. 

Eh  bien  !  s'il  vous  fallait  une  raison  ,  il  y  en  aurait  une  bien  simple  :  c'est 
que  vous  n'avez  pas  le  sou. 

GEORGE,  à  part. 

A  la  bonne  heure!  voici  le  Samuel  d'autrefois  !  {Haut.)  Mais ,  monsieur, 
lorsque  vous  donnerez  votre  fille  à  M.  le  duc  de  Montguay,  vous  n'aurez  pas 
le  sou  vous-même,  comme  il  vous  plaît  de  dire  ;  autrement  vous  rembourse- 
riez le  million,  et  ne  donneriez  pas  votre  fille  ,  je  le  suppose  ,  par  goût ,  à  un 
octogénaire.  Ainsi  ce  n'est  pas  encore  là  la  raison. 

EOtRSET. 

Eh  bien  !  monsieur ,  il  y  en  a  une  autre  ,  c'est  que  vous  n'avez  pas  de  nom, 

GEORGE. 

On  peut  toujours  en  acheter  un  ! 

BOURSET. 

Comme  j'ai  fait,  vous  voulez  dire?  Mais  il  faut  avoir  de  l'argent  pour  cela  . 
ça  coûte  cher! 

GEORGE. 

Et  cela  ne  sert  à  rien. 

BOURSET. 

Si  fait ,  cela  sert  à  tout  ;  avec  un  nom  on  a  du  crédit  et  de  la  faveur;  ma 
fille  sans  dot  sera  duchesse,  et  bientôt ,  veuve  d'un  octogénaire  ,  comme  vous 
dites ,  elle  pourra  épouser  un  prince. 

GEORGE. 

Et  pour  peu  qu'il  ait  quatre-vingt-dix  ou  cent  ans,  elle  pourra  en  troisièmes 
noces  épouser  le  roi. 

BOURSET. 

Vous  avez  de  l'esprit! 

GEORGE. 

Et  vous  aussi.  Mais  allons  au  fait  :  vous  faites  un  calcul  que  vous  croyez  bon, 
et  je  vais  vous  prouver  qu'il  ne  vaut  rien.  Vous  croyez  que  la  roture  s'élève 
en  s'accrochant  à  la  noblesse,  vous  vous  trompez  :  c'est  la  noblesse  qui  s'a- 
baisse en  se  rattrapant  à  la  roture. 

BOURSET. 

Ah  !  je  snis  bien  que  la  noblesse  dégringole;  mais  avant  qu'elle  soit  par 
terre ,  nous  serons  tous  morts. 


LES   M1SSISSIPIENS.  G9 

GEORGE. 

Il  est  possible  qu'elle  se  soutienne  jusque-là  dans  l'opinion;  mais  ,  en  fait 
d'argent  et  de  pouvoir,  elle  est  déjà  morte.  La  manie  qu'ont  les  traitants  de 
s'anoblir  n'est  qu'une  sotte  vanité  qu'ils  tâchent  de  se  dissimuler  à  eux-mêmes 
en  se  persuadant  qu'elle  aide  à  leur  fortune.  Us  se  trompent ,  on  se  moque 
d'eux,  et  voilà  tout. 

BOURSET,  à  part. 

Voilà  un  original  bien  osé  ,  de  me  parler  ainsi  en  face! 

GEORGE. 

Et  puis ,  comme  la  noblesse  est  incontestablement  ruinée... 

EOrjRSET. 

Elle  ne  l'est  pas  encore  ,  c'est  moi  qui  vous  le  dis. 

GEORGE. 

Elle  le  sera  dans  six  mois  ,  dans  six  jours  peut-être  ,  grâce  à  vous  et  à  vos 
confrères,  vous  le  savez  bien.  Que  pourra-t-elle  vous  donner  quand  vous  lui 
aurez  tout  pris?  Ses  titres  ,  ses  armoiries?  Qu'en  ferez-vous  alors  ?  Vous  voyez 
bien  qu'il  n'y  a  là  que  mensonge  et  fumée. 

BOURSET. 

Vous  raisonnez  serré,  maître  Freeman,  et  votre  conclusion  est  que  vous  devez 
épouser  ma  fille  par  la  raison  que  vous  n'avez  ni  argent  ni  blason  !  Il  n'en 
sera  pourtant  rien,  je  vous  jure. 

GEORGE. 

J'aurai  un  blason  quand  je  voudrai ,  et  de  l'argent ,  à  coup  sûr,  j'en  aurai. 

BOURSET. 

Ouais?  seriez-vous  un  homme  adroit? 

GEORGE. 

Non ,  mais  je  suis  aussi  laborieux  que  vous  et  beaucoup  plus  intelligent. 

BOURSET. 

Ah  oui  !  vous  êtes  philosophe  !  ça  vous  mènera  loin. 

GEORGE. 

Je  suis  cultivateur ,  monsieur ,  et  négociant ,  et  je  suis  en  train  de  faire  for- 
tune. 

BOURSET. 

Eh  bien  !  quand  ce  sera  fait ,  vous  reviendrez ,  et  on  verra. 

GEORGE. 

Je  serai  riche  le  jour  où  vous  serez  ruiné.  Prenez  garde  qu'alors  je  ne  vous 
en  dise  autant. 

BOURSET,  à  part. 

Quel  diable  d'original!  c'est  peut-être  un  habile  compère.  {Haut.)  Expli- 
quez-moi ça. 

GEORGE. 

Vous  savez  bien  qu'il  y  a  de  belles  et  bonnes  terre  à  la  Louisiane,  et  vous 
savez  bien  aussi  qu'il  n'y  a  pas  de  mines  d'or?  Vous  savez  bien  que  Crouzat  a 
cédé  sou  privilège  pour  rien  ? 


70  LES   MISSISSIPIENS. 

BOURSET ,  effrayé. 

Monsieur,  doucement ,  doucement  !  ne  criez  pas  si  haut  des  choses  que  vous 
ne  savez  pas. 

GEORGE. 

Oh!  mon  Dieu  ,  j'étais  présent  à  la  signature  de  l'acte. 

BOURSET,  à  part. 

Aïe! 

GEORGE. 

Et  j'ai  travaillé  dix  ans  avec  Crouzat  à  la  recherche  des  mines . 

BOURSET ,  baissant  la  voix  et  ouvrant  les  yeux. 
Eh  bien  !  ces  mines  ? 

GEORGE. 

Il  n'y  en  a  pas ,  vous  le  savez  de  reste... 

BOURSET,  hébété. 

Qu'y  a-t-il  donc  ? 

GEORGE. 

Des  forêts,  des  troupeaux,  des  pâturages;  il  ne  manque  que  des  bras,  et 
c'est  absolument  la  fable  du  trésor  caché  dans  le  champ  du  laboureur.  En  le 
cherchant ,  on  remue  la  terre,  on  la  fertilise,  et  c'est  ainsi ,  et  non  pas  au- 
trement, qu'on  s'enrichit  en  Amérique. 

BOURSET,  tâchant  de  reprendre  de  l'assurance  et  d'un  ton  brutal. 

Vous  ne  savez  pas  ce  que  vous  dites  ! 

GEORGE. 

Oh  !  j'en  fournirai  la  preuve  à  qui  me  la  demandera. 

BOURSET ,  à  part. 

Que  la  peste  étouffe  le  philosophe!  Heureusement ,  je  le  tiens  par  son  côté 
faible.  (Haut.)  Vous  êtes  donc  amoureux  de  ma  fille  ? 

GEORGE. 

Pourquoi  me  faites-vous  cette  question,  puisque  vous  ne  voulez  pas  me  la 
donner  en  mariage? 

BOURSET. 

C'est  que  vous  ne  me  paraissez  pas  dépourvu  de  sens ,  et  on  pourrait  peut- 
ê(re  s'entendre  avec  vous  par  la  suite. 

GEORGE. 

Ce  ne  sera  pas  long ,  car  dans  quelques  jours  le  duc  aura  gagné  les  douze 
millions  que  vous  lui  promettez,  ou  perdra  celui  qu'il  vous  a  confié. 

BOURSET. 

H  est  certain  que  s'il  y  a  beaucoup  de  gens  comme  vous ,  qui  vont  décrier 
nos  affaires  et  nous  ùter  la  confiance  publique... 

GEORGE. 

Il  y  aura  toujours  des  gens  pour  dire  la  vérité  et  des  gens  pour  l'entendre. 
Ainsi ,  jouissez  vile  de  voire  reste,  vous  touchez  au  dénoùineut. 


LES  MISSISSIP1ENS.  71 

BOl  RSET,  à  part. 

II  me  donne  froid,  ce  sauvage!  {Haut.)  Et  si  je  suis  ruiné,  puis-je  refuser 
ma  fille  au  duc  de  Montguay  ? 

GEORGE. 

Oui. 

BOURSET. 

Touchez-là  !  Mais  qui  remboursera  le  million? 

GEORGE. 

Vous  et  moi. 

BOURSET. 

Avec  quoi  ? 

GEORGE. 

Avec  notre  travail  et  notre  probité. 

BOURSET. 

Hum  !...  Allons ,  faites  la  cour  à  ma  fille  sous  les  yeux  de  sa  mère  ,  bien  en- 
tendu ;  mais  pas  un  mot  de  ceci,  et  pas  une  démarche  qui  me  discrédite  au- 
près du  duc. 

GEORGE. 

Je  ne  m'engage  à  rien  de  semblable. 

BOURSET,  à  part. 

Eh  bien!  ni  moi  non  plus,  car  je  ne  suis  pas  encore  ruiné  (Haut.)  Nous 
reparlerons  de  cette  affaire,  et,  en  attendant,  partons  pour  le  bal  j  il  est 
temps. 

GEORGE. 

Avec  ces  dames? 

BOURSET. 

Vous  irez  dans  ma  voiture ,  elles  iront  dans  la  leur;  nous  froisserions  leurs 
atours.  Venez-vous? 

GEORGE. 

Soit  !  (A  part.)  Je  m:  te  lâcherai  pas. 

BOURSET ,  de  même. 

Je  saurai  bien  te  tenir  ? 

(Ils  sortent.  ) 

SCÈNE  VII. 

JULIE  ,  LOUISE,  regardant  à  la  fenêtre. 

LOUISE. 

Parlons-nous ,  maman  ?  voilà  la  voiture  dt*  papa  qui  s'en  va  ,  la  nôtre  at- 
tend. 

JULIE. 

Un  instant ,  ma  fille  ,  j'ai  quelques  mois  à  vous  dire. 


72  LES   MISSISSIPIENS. 

LOUISE. 

Oh  !  j'écoute,  maman. 

JULIE. 

Parlez-moi  avec  franchise,  mon  enfant,  ouvrez-moi  votre  cœur  comme  h 
votre  meilleure  amie. 

LOUISE,  avec  effusion. 
Oh  oui  !  ma  chère  maman. 

JULIE. 

Vous  connaissez  George  Freeman? 

LOUISE. 

Un  peu....  maman... 

JULIE. 

Dites  toute  la  vérité;  voire  mère  veut  votre  bonheur,  mon  enfant.  George 
m'a  demandé  votre  main  (Louise  tressaille) ,  et  j'ai  promis  de  la  lui  accorder, 
si  je  puis  m'assurer  que  son  affection  pour  vous  est  sincère. 

LOUISE  ,  émue. 

Oh  !  s'il  vous  l'a  dit,  maman ,  j'en  suis  bien  sûre. 

JULIE. 

Louise  ,  vous  me  trompez  ;  vous  ne  m'aimez  donc  pas? 

LOUISE. 

Oh!  ma  bonne  mère,  aimez-moi,  car  je  ne  demande  qu'à  vous  chérir  do 
toute  mon  âme. 

JULIE  ,  la  caressant. 
Eh  bien!  ma  fille,  il  t'a  parlé  d'amour? 

LOUISE. 

Eh  bien  !  maman  ,  je  vous  le  jure  ,  il  ne  m'en  a  jamais  dit  un  mot. 

JULIE. 

Mais  il  t'a  parlé  de  mariage ,  au  moins? 

LOUISE. 

Pas  davantage.  Il  me  disait  toujours  qu'il  avait  borreur  du  mariage ,  au  con- 
traire ,  et  qu'il  ne  connaissait  pas  de  lien  plus  avili  par  l'ambition  et  la  cupidité. 

JULIE ,  à  part. 
Ceci  est  pour  moi.  (Haut.)  Et  lorsqu'il  t'a  enlevée,  où  t'a-t-il  conduite? 

LOUISE. 

Oh  !  il  ne  m'a  pas  enlevée  ;  c'est  moi  qui  voulais  me  tuer. 

JULIE. 

Par  amour  pour  lui? 

I  01 ISE. 

Je  ne  le  connaissais  seulement  pas  !  Mais  c'est  que  je  m'imaginais!...  oh! 
pardonnez-moi,  maman  ,  j'avais  bien  tort;  car  vous  ("les  si  bonne  pour  moi!... 
je  m'imaginais  que  vous  ne  m'aimiez  pa 


LES    3I1SSISSIPÏENS.  73 

JULIE. 

Et  lui ,  il  t'a  persuadé  qu'il  t'aimait  ? 

LOUISE. 

Oh  !  maman  !  si  vous  ne  me  disiez  pas  qu'il  vous  a  demandé  ma  main  ,  je  ne 
le  croirais  pas  ,  car  il  m'a  toujours  traitée  comme  un  enfant.  Au  couvent ,  il 
passait  pour  mon  oncle  ,  et  il  venait  me  voir  seulement  une  fois  par  semaine  à 
la  grille  du  parloir.  Et  puis ,  peu  à  peu  ,  je  ne  sais  comment ,  il  est  venu  plus 
souvent,  et  il  restait  plus  longtemps,  mais  toujours  en  présence  delà  tou- 
rière,  et  il  me  parlait  avec  une  bonté ,  mais  aussi  avec  une  sévérité  qui  me  te- 
nait dans  la  crainte  ,  de  sorte  que  je  ne  sais  pas  encore  s'il  m'aime  ,  ou  s'il  a 
eu  pitié  de  moi. 

JULIE. 

Et  si  tu  le  crains ,  lu  ne  l'aimes  pas ,  toi  ? 

LOUISE. 

Oh  !  je  l'aime  plus  que  je  ne  le  crains ,  maman  ! 

JULIE. 

Et  lu  consentirais  a  l'épouser  ? 

LOUISE. 

Oh  !  oui ,  si  vous  y  consentiez  ! 

JULIE. 

Et  l'a-t-il  écrit  quelquefois  ? 

LOUISE. 

Oui ,  maman  ,  quelquefois.  Tenez,  j'ai  encore  là  une  lettre  que  j'ai  reçue 
hier,  il  ne  croyait  pas  me  voir  aujourd'hui.  Voulez-vous  que  je  vous  la 
montre  ? 

JULIE. 

Sans  doute. 

LOUISE. 

La  voici. 

JULIE ,  parcourant  la  lettre. 
Il  vous  appelle  sa  fille  ?  il  vous  tutoie  ?...  II  me  semble  que  c'est  le  langage 
de  la  passion  ,  si  ce  n'est  celui  de  la  folie. 

LOUISE. 

Mon  Dieu!  maman  ,  vous  me  faites  trembler  !  Qu'y  a-t-il  donc  dans  celle 
lettre  ?  Est-ce  que  je  ne  l'aurais  pas  comprise? 

JULIE. 

La  lettre  esl  fort  tendre  ,  à  coup  sûr  ;  mais ,  si  je  t'en  montrais  une  de  celle 
même  écriture  et  de  ce  même  style  ,  plus  tendre  encore  ,  adressée  à  une  autre 
femme  que  toi  ? 

louise  ,  pâlissant. 

Oh  !  mon  Dieu!  jo  dirais  que  je  me  suis  trompée  ,  qu'il  ne  m'aime  pas. 


74  LES   MISSISSIPIENS. 

JULIE. 

Cependant  il  le  demande  en  mariage!  Comment  expliquer  ceci?  Tiens... 

regarde  ! 

(  Elle  tire  une  lettre  de  sa  poche.  ) 

LOUISE  ,  toute  tremblante  ,  ouvre  la  lettre  convulsivement ,  et  lit  : 

«  Votre  indifférence  me  tuera...  Vous  ne  m'aimez  pas.  Vous  croyez  que  j'en 

aime  une  autre...  « 

(  Sa  voix  est  étouffée.  ) 

JULIE  ,  prend  la  lettre  et  la  continue. 

«  Mais  c'est  vous  seule  ,  c'est  vous  pour  qui  je  veux  vivre  et  mourir...  » 

LOUISE ,  tombant  dans  un  fauteuil. 

Assez  !...  maman  ,  assez!... 

JULIE  ,  à  part ,  remettant  la  lettre  dans  sa  poche. 

Tu  ne  te  doutais  pas  ,  pauvre  chevalier,  en  m'écrivant  ce  billet  dans  toute 
la  candeur  de  tes  dix-sept  ans  ,  qu'elle  me  servirait  dix-sept  ans  plus  tard  à 
déjouer  tes  perfidies...  Allons,  le  coup  est  porté  !  {À  Louise.)  Eh  bien!  Louise, 
avez-vous  donc  si  peu  de  dignité  que  vous  pleuriez  un  homme  qui  vous 
trompe  ?  Allons ,  remets-toi ,  oublie-le ,  et  allons  au  bal. 

LOUISE. 

Au  bal?  Le  revoir!  oh  jamais!  je  mourrais  de  honte!....  Partons,  maman, 
partons  ! 

JULIE. 

Où  veux -lu  donc  aller? 

LOUISE. 

Au  couvent ,  au  couvent  pour  jamais! 

JULIE. 

Pour  qu'il  aille  encore  l'égarer  par  de  nouveaux  artifices! 

LOUISE. 

Dans  un  autre  couvent ,  où  il  ne  pourra  ni  me  découvrir,  ni  m'approcher. 

JULIE. 

Ce  serait  peut-être  là  le  meilleur  parti  à  prendre,  si  tu  l'en  sentais  le  courage. 

LOUISE. 

Oh  !  oui ,  maman  ,  j'aurai  du  courage,  je  vous  en  réponds  !  Ah!  mon  voile  , 
ma  robe  de  novice  !  Rendez-moi  tout  cela ,  maman,  afin  que  je  m'en  aille  bien 
vite  ! 

JULIE. 

Je  vais  te  les  chercher.  La  voiture  nous  attend,  nous  pouvons  aller  à  Chelles. 

LOUISE. 

Où  vous  voudrez,  maman,  pourvu  que  ce  soit  bien  loin  de  lui. 

(Julie  sort.) 
LOUISE ,  seule  ,  arrachant  les  fleurs  de  ses  cheveux. 
Oh  !  celle  parure  maudite  que  je  porlaisdéja  avec  orgueil,  en  songeant  qu'elle 
m'embellira  il  à  ses  yeux!...  Il  ne  l'avait  pas  seulement  remarquée...  Il  était 
mécontent,  inquiet  de  me  voir  aller  au  bal  ;  sans  doute  celle  qu'il  aime  doit 


LES    MISSISSIPIENS.  75 

s'y  trouver,  et  ma  présence  les  eût  gênés...  Mais  après  tout ,  il  ne  m'a  jamais 
rien  promis.  {Se  laissant  tomber  sur  un  fauteuil,  les  cheveux  épars  et  ses 
parures  gisant  par  terre.)  Quel  rêve  ai-je  donc  fait  !  Insensée  que  je  suis  ! 
Ah  !  je  l'aimais  ,  moi ,  et  j'aurais  su  me  faire  religieuse  ,  et  vivre  à  jamais  re- 
tirée du  monde  ,  cloîtrée  ,  oubliée  de  tous ,  pourvu  qu'une  heure  ,  un  instant , 
qu'une  fois  dans  l'année,  il  fût  venu  me  dire,  au  travers  de  la  grille:  «Mon 
enfant ,  je  veille  sur  vous.  »  Mais  à  présent,  je  ne  peux  pas,  je  ne  veux  pas 
le  revoir...  Et  mes  jours  se  consumeront  dans  l'ennui  mortel  de  la  solitude, 
dans  l'horreur  de  l'abandon...  car  personne  ne  m'aime,  moi!  personne  ne 
m'a  jamais  aimée.  Que  cette  idée  fait  de  mal...  elle  donne  la  mort...  Oui ,  je 
me  sens  mourir!..  Maman  !...  J'étouffe  !  Ah!.. 

(  Elle  veut  se  lever,  chancelle  et  retombe  évanouie  sur  le  fauteuil.) 
JULIE  ,  rentre  avec  le  voile  et  la  robe  de  novice. 
Allons ,  Louise  ,  du  courage...  Eh  bien  !..  Elle  ne  répond  pas...  Louise... 
vous  souffrez  donc  beaucoup?...  Comme  elle  est  froide  !...  Oh  !  je  lui  ai  fait 
bien  du  mal...  Oui ,  cela  fait  bien  du  mal ,  un  premier  amour  brisé!...  On  en 
lit ,  on  dit  que  ce  sont  des  larmes  d'enfant...  On  croit  que  le  luxe  ,  la  parure, 
l'enivrement  de  l'orgueil,  vous  consoleront  en  un  jour...  Onlc  croit  soi-même... 
Et  cela  n'est  pas  vrai,  on  souffre  longtemps...  On   souffre  toujours  !...  On 
n'aime  plus  ,  mais  on  a  honte  de  soi-même  ,  et  à  chaque  déception  ,  à  chaque 
douleur  qu'on  rencontre  dans  la  vie,  on  se  dit  :  C'est  ma  faute,  j'aurais  pu  être 
heureuse...  Je  ne  l'ai  pas  voulu. ..J'ai  manqué  de  courage...  J'ai  eu  peur  de  la 
misère  .'..Louise...  Louise  !...ma  fille,  ah  !..  je  l'ai  tuée...  J'ai  tué  ma  fille  !... 
(  Elle  la  saisit  dans  ses  bras  et  tâche  de  la  ranimer.  Louise  revient  à  elle-même ,  la  re- 
garde d'abord  sans  la  reconnaître ,  puis  se  jette  dans  ses  bras  et  fond  en  larmes.) 

JULIE  ,  pleurant. 
Ma  fille  ,  vous  êtes  bien  mal. 

LOUISE. 

Parlons ,  maman. 

JULIE. 

Non,  mon  enfant,  vous  ne  le  pouvez  pas...  Je  serais  trop  inquiète  de  me 
séparer  ainsi  de  vous;  venez  ,  vous  allez  vous  reposer  sur  mon  lit. 

LOUISE. 

Eh  bien,  maman,  comme  vous  voudrez.  Allez  au  bal,  j'attendrai  votre 
retour. 

JULIE. 

Non  ,  je  ne  vous  quitterai  pas.  Jamais,  jamais,  je  ne  te  quitterai  plus... 

LOUISE. 

Oh  !  que  vous  êtes  honne  pour  moi ,  maman  !  vous  m'aimez ,  vous  ? 

(Elle  se  jette  à  son  cou.  ) 
JULIE. 

Et  si  je  vous  aime  ,  Louise  ,  vous  vous  consolerez,  n'est-ce  pas  ? 

LOUISE. 

Oh  !  maman  ,  je  l'aurais  haï,  mais  je  l'aimerai  pour  m'avoir  rapprochée  de 


76  LES   MISSISSIPIENS. 

vous  aujourd'hui  !  Ah!  j'étais  bien  ingrate  de  douler  de  volrc  cœur!  il  sera 
mon  refuge  dans  l'avenir  ! 

JULIE,  à  part. 
Et  le  lien  sera  mon  refuge  aussi  contre  le  passé.  (Haut.)  Viens  dans  ma 
chambre  ;  tu  dormiras  ,  je  veillerai  près  de  toi.  (A  part  et  soutenant  sa  fille 
dans  ses  bras.)  Mon  Dieu  !  voici  pourtant  une  idée  de  bonheur  ;  pourquoi  ne 
l'avais-je  pas  encore  comprise? 


ACTE  III. 

(  A  l'hôtel  Bourset.  —  L'appartement  de  Samuel  Bourset.) 

SCÈNE  PREMIÈRE. 

LE  DUC ,  BOURSET. 

BOURSET. 

Levé  avant  midi ,  monsieur  le  duc?  Après  la  fatigue  de  votre  bal  ?  Vraiment , 
vous  êtes  de  fer.  Vous  rajeunissez  tous  les  jours  ! 

IE  DUC. 

Le  duc  de  La  F...  est  venu  m'éveiller  ce  matin  avec  une  nouvelle  qui  m'a 
ôté  l'envie  de  me  rendormir,  je  vous  assure. 

BOURSET. 

Parbleu  !  la  belle  fête  que  vous  nous  avez  donnée  cette  nuit  !  Je  suis  sûr  qu'il 
ne  sera  bruit  d'autre  chose  ce  soir  à  la  cour  et  à  la  ville. 

LE  DUC. 

Il  s'agit  bien  de  mon  bal!  Parlez-moi  donc  de  ce  qui  occupe  tout  le  monde 
et  de  ce  qui  m'inquiète  en  particulier.  Que  dites-vous  de  l'arrêt? 

BOURSET. 

Celui  de  ce  matin?  C'est  un  arrêt  comme  tant  d'autres. 

LE  DUC. 

C'est  un  arrêt  comme  il  ne  s'en  est  jamais  vu  !  un  arrêt  à  nous  ruiner  tous  ! 
une  exaction  ,  une  infamie  ! 

BOURSET. 

Bah  !  voilà  comme  vous  êtes  tous,  avec  vos  méfiances  et  volrc  ignorance  des 
affaires!  Est-ce  qu'il  est  exécutable,  cet  arrêt?  Et  d'ailleurs,  est-ce  qu'il  con- 
cerne les  partisans  du  système? 

LE  M  (  . 

Partisans  ou  récalcitrants ,  il  frappe  (ont  le  momie.  On  parle  déjà  d'arresta- 
tions, de  visites  domiciliaires .  de  Bastille,  de  procès,  de  potence,  «inc  sais- 


LES   MISSISSIPIENS.  77 

je?  Pour  nous  faire  donner  notre  argent  plus  vite,  et  Dieu  sait  que  pourtant 
nous  allons  assez  vite  comme  cela ,  voilà  qu'on  imagine  de  nous  le  prendre  de 
force  !  Merci  Dieu  !  défense  à  quiconque  veut  avoir  des  valeurs  monnayées ,  de 
garder  chez  soi  plus  de  cinq  cents  livres  !  et  le  reste  de  notre  fortune  ,  on  nous 
le  restitue  en  papier. 

BOURSET. 

Eh  bien  !  que  vous  faut-il  donc?  Le  papier  vaut  dix  fois  l'argent,  et  vous 
n'êtes  pas  content  ! 

LE  DUC. 

Voilà  un  joli  arrangement  !  L'État  déclare  que  le  papier  décuple  mes  rentes, 
et  mon  tapissier,  mon  maître  d'hôtel ,  mon  cordonnier,  mon  valet  de  chambre, 
me  déclarent  qu'ils  ne  recevront  plus  aucun  payement  effectué  dans  cette  belle 
monnaie.  Nous  habillera-l-on  avec  du  papier  maintenant?  Nous  chaussera-t-on 
avec,  ou  nous  en  fera-t-on  manger?  Qu'est-ce  qu'une  valeur  fictive  qu'on  nous 
force  à  recevoir,  et  qu'on  ne  nous  permet  pas  d'échanger?  Si  ce  papier  est 
meilleur  que  l'argent ,  qu'on  nous  le  reprenne  quand  nous  n'en  voulons  plus  , 
et  qu'on  nous  rende  ce  vil  métal  dont  nous  voulons  bien  nous  contenter.  Que 
diable!  ceci  est  une  plaisanterie  de  fort  mauvais  goût,  monsieur  Bourset! 
jamais  on  n'a  imaginé  de  dépouiller  les  gens  pour  les  empêcher  de  se  ruiner. 

BOURSET. 

Vous  m'affligez  ,  monsieur  le  duc  ,  vrai!  vous  me  faites  de  la  peine. 

LE  DUC. 

Pardieu  !  j'en  suis  fort  marri.  Mais  votre  système  m'en  fait  bien  davantage, 
à  moi. 

EOtRSET. 

Est-il  possible  qu'un  homme  de  votre  sens  et  de  votre  rang  écoute  et  répète 
les  propos  de  la  populace  iguorante  et  couarde  ! 

LE  DUC 

II  s'agit  bien  de  propos  !  Le  papier-monnaie  tombe-i-il  en  discrédit ,  oui  ou 
non?  Le  système  de  Law  a-t-il  perdu  la  confiance  publique  ?  dites.  Les  actions 
sur  toutes  vos  belles  entreprises ,  après  avoir  follement  décuplé  ,  sont-elles  déjà 
retombées  au-dessous  de  leur  valeur  première  ?  Osez  le  nier  !  Et  où  s'arrêtera 
la  baisse  ? 

BOURSET. 

Si  la  coufiance  publique  est  ébranlée ,  n'est-ce  pas  la  faute  des  ambitieux 
et  des  intrigants  qui  excitent,  à  force  de  mensonges,  de  puériles  frayeurs? 
N'est-ce  pas  celle  des  gens  timides  qui  les  écoutent  ?  Ah  !  j'en  étais  bien  sûr, 
que  vous  arriveriez  à  me  faire  des  reproches.  Je  vous  le  disais  bien,  l'an  der- 
nier, quand  vous  voulûtes  absolument  prendre  ces  actions  !  Vous  êtes  tous 
les  mêmes.  Au  moment  de  gagner  la  partie,  on  la  perd  ,  parce  que  chacun, 
frappé  de  panique,  retire  son  enjeu  ,  et  paralyse  l'homme  habile  qui  tient  les 
cartes  ! 

1  s  DOSESTIQ1  i 

M.  le  duc  de  La  F...  demande  à  parler  à  monsieur  le  comte. 

tome  ir.  0 


7.S  LES   MISSISSIPIENS. 

BOURSET. 

Failes-le  entrer  dans  mon  cabinet ,  mais  pas  par  ici  ;  par  le  grand  salon.  Je 

suis  à  ses  ordres  dans  un  instant. 

(  Le  domestique  sort.  ) 
LE  DUC. 

Pardieu  !  il  est  inquiet  lui-même  ,  votre  duc  de  La  F...,  qui  s'entend  si  bien 
aux  affaires  !  Tout  le  monde  Test.  Paris  est  consterné  ,  et  le  peuple  s'agite. 

BOTJRSET. 

Le  peuple  !  le  peuple!  Si  on  écoutait  le  peuple,  personne  ne  ferait  fortune  , 
et  pour  empêcher  l'État  de  s'acquitter  envers  les  hautes  classes  ,  il  pillerait  à 
son  profit  le  trésor  public  !  Belle  autorité,  ma  foi,  que  le  peuple  ! 

LE  DUC. 

Le  peuple  a  des  instincts  de  sagesse  et  d'honnêteté,  tout  aussi  bien  que 
nous ,  et  nous,  nous  avons  des  accès  d'avidité  et  de  démence  pires  que  les  siens. 

LE  DOMESTIQUE. 

La  voiture  de  M.  le  duc  de  M...  entre  dans  la  cour.  Faut-il  faire  entrer  M.  le 
duc  dans  le  cabinet  de  monsieur  le  comte  ? 

EOURSET. 

Faites.  J'y  suis  dans  l'instant. 

(  Le  domestique  sort.  ) 

LE  DUC 

Voilà  M...  aussi  qui  prend  l'alarme.  Mon  cher  Samuel ,  vous  en  aurez  gros 
sur  les  bras  aujourd'hui  ;  chacun  est  mécontent. 

BOURSET. 

Est-ce  donc  ma  faute  si  l'on  a  rendu  cet  arrêt?  C'est  une  imagination  de 
M.  le  ministre  des  finances  ;  mais  le  parlement  y  fera  opposition,  et  dans  peu 
de  jours  il  sera  révoqué. 

LE  DUC. 

Il  faut  bien  l'espérer.  La  peste  soit  du  d'Argenson  avec  ses  coups  d'État! 

LE  DOMESTIQUE. 

M.  le  comte  de  Horn  ,  M.  le  comte  de  ...  et  M.  le  marquis  de  ... 

BOURSET. 

Toujours  dans  mon  cabinet.  Introduisez  lu  tous  ceux  qui  viendront. 

(  Le  domestique  sort.  ) 
LE  DUC ,  voulant  sortir. 

Allons,  venez  !  voyons  ce  qu'ils  disent ,  et  ce  que  vous  allez  leur  répondre. 

BOURSET. 

Un  instant,  monsieur  le  duc;  je  vois  bien  que  tous  mes  actionnaires  vont 
venir  me  chanter  un  chœur  de  lamentations.  Laissez  l'assemblée  se  compléter, 
et  vous  verrez  comme  je  répondrai. 

LE  DUC. 

Ils  vont  tous  vous  redemander  leur  argent.  El  qu'est-il  devenu? 

1MU  KSET. 

Ce  que  vous  avez  voulu  qu'il  devint,  du  papier  ! 


LES   MISSISSIPIENS.  79 

LE  DUC. 

Belle  denrée!  Je  voudrais  qu'on  en  servit  aux  soupers  du  régenl. 

BOURSET. 

Et  si  je  ne  l'avais  converti  suivant  vos  désirs ,  où  en  seriez-vous  aujourd'hui  ? 

LE  DUC. 

Ma  foi ,  nous  le  cacherions  dans  nos  caves ,  et  vous  auriez  dû  le  cacher  dans 
les  vôtres,  afin  de  pouvoir  nous  le  restituer  en  cas  d'alarme. 

BOURSET. 

Oui ,  pour  qu'il  fût  saisi  chez  moi  et  confisqué  sans  retour.  Oh  !  les  choses 

vont  mieux  comme  elles  vont  !  Dans  un  mois,  la  confiance  renaîtra,  les  actions 

remonteront,  et  vous  rirez  bien  de  ce  que  vous  me  dites  aujourd'hui.  Allons 

donc  !  monsieur  le  duc  ;  il  faut  se  conduire  ici  comme  un  général  à  la  veille 

d'une  bataille. 

(Le  domestique,  puis  George.) 

LE  DOMESTIQUE. 

Plus  de  vingt  personnes  demandent  monsieur  le  comte  et  attendent  dans  son 
cabinet. 

BOUitSET,  apercevant  George. 

C'est  bien,  j'y  vais. 

(  Il  veut  sortir.  ) 
geokge  ,  l'arrêtant. 

Permettez  ,  monsieur  de  Puymonforl  ;  j'ai  deux  mots  à  vous  dire. 

BOURSET. 

Pardon  ,  monsieur  Freeman ,  je  n'ai  pas  le  temps. 

GEORGE. 

J'insiste,  monsieur.  Ce  que  j'ai  à  vous  dire  vous  intéresse  plus  que  moi ,  et 
monsieur  le  duc  ne  sera  pas  fâché  de  l'entendre. 

LE  DUC 

Est-ce  relatif  à  l'arrêt  ?  Je  ne  m'intéresse  pas  à  autre  chose  aujourd'hui. 

BOURSET,  au  duc. 

Cet  homme  est  un  intrigant  ou  un  fou.  Ne  l'écoutez  pas. 

LE  DUC. 

Ce  n'est  ni  l'un  ni  l'autre;  je  l'écouterai ,  moi.  Parlez ,  monsieur  Freeman. 

GEORGE. 

Ce  que  je  vous  avais  dit ,  monsieur  de  Puymonforl ,  j'en  étais  trop  bien  in- 
struit pour  l'avancer  à  la  légère.  Aujourd'hui  le  fait  est  avéré,  et  le  grand 
leurre  est  anéanti.  Il  n'y  a  pas  de  mines  d'or  à  la  Louisiane  ;  il  n'y  en  a  jamais 
eu ,  il  n'y  en  aura  jamais. 

LE    DUC 

J'en  étais  sûr  ! 

bourset,  a  George. 

Monsieur,  on  sait  de  quelle  coterie  vous  êtes  l'agent.  Vous  allez  souvent  à 
Sceaux,  et  vous  êtes  l'ami  des  frères  Paris.  Mais  je  vous  avertis  que  personne 
ici  ne  conspire  contre  le  régenl  ,  et  que  vous  ne  ferez  point  de  dupes. 


SO  LES    MISSlSSIl'lIvNS. 

GEORGE. 

Jo  ue  conspire  contre  personne  ;  je  ne  conspire  pas  surtout  contre  la  fortune 
publique. 

LE  DUC. 

Comment  !  monsieur  Freeinan ,  vous  croyez  que  M.  Bourset... 

GEORGE. 

Je  n'accuse  personne ,  et  il  me  siérait  fort  mal  de  me  venger  des  imputations 
de  M.  Bourset.  J'admets  sa  bonne  foi,  et  je  vous  déclare  qu'il  peut  être  dans 
une  voie  d'erreur  et  d'enivrement  dont  il  sera  victime  lui-même. 

LE  DUC. 

Ëcoutez-le,  monsieur  Bourset ,  M.  Freeman  parle  en  galant  homme. 

BOURSET. 

Écoutez-moi  un  moment ,  monsieur  le  duc ,  deux  mots  éclaireront  la  ques- 
tion. Monsieur  fait  la  cour  à  ma  fille  ;  je  l'ai  soustraite  à  ses  poursuites  ,  je  lui 
ai  refusé  sa  main,  et,  par  vengeance,  il  veut  flétrir  mon  honneur  et  ruiner 
mon  crédit.  Expliquez-vous  avec  lui  maintenant,  vous,  monsieur  le  duc,  à  qui 
ma  fille  est  promise. 

LE  DUC 

Ah  !  pardieu  !  ce  serait  trop  fort  qu'on  voulût  m'enlever  à  la  fois  la  main  de 
Louise  et  mon  million  ,  s'il  est  vrai  qu'il  repose  sur  la  confiance  que  votre  nom 
inspire.  Optez,  monsieur  Freeman,  laissez-moi  l'un  ou  l'autre,  s'il  vous  plaît. 

GEORGE,  à  Bourset,  avec  indignation. 
Vous  venez  de  dire  une  parole  bien  imprudente  ,  monsieur  Bourset.  C'est  in- 
sensé ce  que  vous  venez  de  faire!  Bien  n'enchaînera  plus  mon  indignation. 
Venez,  monsieur  le  duc  ,  venez  entendre  la  vérité;  je  la  dirai  devant  tous. 

(Il  veut  sortir,  le  duc  le  suit.) 
BOURSET,  se  plaçant  devant  eux. 
C'est  à  vous  d'opter,  monsieur  le  duc.  Cet  homme,  avec  de  faux  renseigne- 
ments et  des  preuves  absurdes,  que,  dans  le  premier  mouvement  de  frayeur, 
chacun  acceptera  sans  examen ,  va  ruiner  mon  crédit  et  vous  faire  perdre,  par 
conséquent,  les  fonds  que  vous  avez  mis  dans  l'entreprise.  Voyez  si  vous  voulez 
lui  céder  la  main  de  ma  fille;  j'y  consens,  moi,  car  ma  ruine  va  entraîner  celle 
de  bien  des  honnêtes  gens,  et  je  saurai  sacrifier  mes  sympathies  à  leurs  inté- 
rêts. Voyez  :  s'il  parle  et  si  on  l'écoute,  je  ne  réponds  plus  de  rien. 

LE  DUC 

Monsieur  Bourset ,  me  croyez-vous  lâche  ou  me  savez-vous  homme  d'hon- 
neur? Si  la  vérité  n'intéressait  que  moi,  je  pourrais  refuser  de  l'entendre;  mais 
je  ne  suis  pas  seul  en  cause  ici ,  et,  si  monsieur  doit  faire  quelque  révélation 
qui  soit  utile  aux  autres,  j'aime  mieux  perdre  mon  argent  que  ma  propre 
estime.  (À  Freeman.)  Venez,  monsieur  ! 

BOURSE!,  bas  à  Freeman. 

Mi  bien  '  vous,  monsieur,  songez  que  vous  allez  décider  de  voire  sort.  Gardez 
le  ulencc,  et  vous  pourrez  prétendre  à  ma  fille. 


LES   MISSISSIPIENS.  81 

FREEMAîï,  le  regarde  avec  mépris,  et  se  retournant  vers  le  »ln«*  : 

Allons ,  monsieur  ! 

(Ils  entrent  tous  trois  dans  le  cabinet 


SCÈNE  II. 

.1UL1E  et  LOUISE,  en  habits  du  matin. 

iOL'ISE. 

Mon  Dieu  !  maman ,  que  se  passe-t-il  donc?  Que  de  voitures  sont  entrées  dans 
la  cour  aujourd'hui  !  Je  n'ai  pu  réussir  à  approcher  de  mon  père  pour  lui  dite, 
bonjour. 

JULIE. 

Ton  père  a  une  existence  bien  malheureuse,  mon  enfant!  Il  travaille  à 
l'œuvre  funeste  de  la  richesse. 

LOUISE. 

N'est-ce  pas  ,  maman,  que  vous  regrettez  souvent  le  temps  où,  comme  moi, 
vous  ne  souhaitiez  qu'un  sort  modeste  et  l'affection  de  ceux  qui  vous  étaient 
chers? 

julie. 
0  ma  fille  ! 

LOUISE ,  regardant  à  une  fenêtre. 
Comme  le  peuple  est  agité  aujourd'hui  !  Voyez  donc,  maman  ,  tous  les  tra- 
vaux semblent  interrompus;  on  se  groupe,  on  se  parle  avec  inquiétude...  Le 
peuple  est  bien  à  plaindre  ,  n'est-ce  pas ,  maman? 

JULIE. 

Qu'en  sais-tu?  mon  enfant. 

LOUISE. 

Oh  !  j'y  pense  souvent ,  et  je  prie  Dieu  tous  les  jours  pour  que  cela  change  et 
qu'il  n'y  ait  plus  de  pauvres. 


SCÈNE  III. 

Les  précédents,  BOURSET. 

BOURSET,  fort  ému,  sur  le  seuil  de  son  cabinet,  et  parlant  a  ceux  qui  y  sont. 
Écoutez-le  donc ,  messieurs,  je  lui  cède  la  place  ;  il  me  siérait  mal  de  disputer 
avec  l'ignorance  et  la  mauvaise  foi.  Il  me  répugnerait  d'avoir  à  défendre  mon 
honneur  contre  la  calomnie  et  la  vengeance.  Je  laisse  à  vos  consciences  le  soin 
de  me  justifier  et  à  la  sienne  la  lâche  de  le  punir. 

(  Il  laisse  retomber  les  battants  de  la  porte  et  revient  paie  et  tremblant  tomber  sur  une 
chaise,  sans  voir  sa  femme  et  sa  fille.) 


82  LES   MISSISSIPIENS. 

LOUISE  ,  courant  vers  lui. 
Qu'est-ce  donc?  Mon  papa  semble  prêt  à  s'évanouir.  Oh!  mon  Dieu  !  maman, 
voyez  comme  il  est  pâle  !  Mon  père,  répondez-moi!...  Vous  souffrez?... 
JULIE ,  s'approchant  de  Bourset  plus  lentement. 
Quel  malheur  vient  donc  de  vous  frapper,  monsieur? 

BOURSET,  éperdu. 

Laissez-moi!...  Ah!...  c'est  vous  !...  Julie. ..Louise...  donnez-moi  de  l'eau!... 

Là!...  là!... 

(  Il  montre  une  table.  ) 

(  Louise  lui  apporte  précipitamment  un  verre  d'eau.) 
BOURSET,  après  avoir  bu. 

Oui...  je  suis  mieux...  c'est  cela...  Écoute,  Louise...  Non  !  écoutez,  vous... 
Julie...  Freemanest  là-dedans...  il  parle!... 

JULIE. 

Eh  bien  !  que  dit-il  donc  ? 

BOURSET. 

Il  nous  perd  ,  il  nous  ruine ,  il  nous  déshonore  !... 

LOUISE. 

Lui  !  Oh  !  c'est  impossible,  mon  père  ,  vous  ne  le  connaissez  pas. 

BOURSET,  avec  flereté. 
Il  t'aime,  ou  plutôt  il  veut  t'épouser  parce  que  tu  es  riche  et  parce  qu'il  est 
ambitieux,  et  parce  qu'il  est  pauvre;  et  moi,  je  lui  ai  résisté,  parce  que  je 
veux  ton  bonheur  et  ta  considération...  Et  maintenant,  il  se  venge,  il  me  traîne 
a  terre,  il  me  calomnie... 

LOUISE. 

Oh!  maman!...  dites  à  mon  père  qu'il  se  trompe...  Cela  n'est  pas  !... 

JCI.IE. 

Oh!  Léonce  pousserait-il  la  haine  et  la  vengeance  à  ce  point? 

BOURSET. 

Léonce?  Qui  est  Léonce?... 

JULIE. 

Rien!...  un  souvenir...  une  distraction!  Mais  ne  peut-on  enchaîner  sa  lan- 
gue? Rentrez,  défendez-vous.  Pourquoi  abandonnez-vous  la  lutte?  Allons,  ne 
faiblissez  pas...  parlez  à  votre  tour... 

BOURSET. 

Non...  La  colère...  l'indignation  me  suffoquent...  Julie,  appelez-le,  arra- 
chez-le comme  vous  pourrez  à  cet  auditoire  imbécile  qu'il  captive.  Louise... 
sur  un  prétexte  quelconque,  entrez-là...  montrez-vous!  D'un  mot,  d'un  re- 
gard, vous  pourrez  l'enchaîner,  vous!...  Allez!  l'honneur  de  votre  père  est 
en  péril  !...  Ayez  un  peu  de  courage...  Vous  êtes  deux  femmes,  vous  pouvez 
beaucoup... 

il  lie,  arrêtant  Louise  qui  obéit  Instinctivement  et  toute  tremblante. 

Restez  là,  ma  tille!  et  vous,  monsieur,  rougissez  de  vouloir  exposer  T»lre 
enfanl  à  la  malignité  des  hommes  pour  sauver  de  vils  intérêts, 


LES    MISSISSIPIENS.  85 

DOIRSET. 

Oh  !  maudites  soyez-vous  !  femmes  sans  cœur  qui  savez  vous  enorgueillir  et 
vous  parer  de  nos  triomphes ,  et  qui  ne  savez  pas  nous  aider  et  nous  plaindre 
dans  nos  revers  !. ..  (  77  se  lève  et  va  avec  agitation  écouter  à  la  porte  du  ca- 
binet) 11  ne  m'accuse  pas  encore...  non  !...  Mais  il  dévoilele  secret  de  l'affaire!... 
Oh  !  qui  peut  l'avoir  si  bien  informé?...  On  l'interrompt  !...  C'est  le  comte  de 
Horn...  Celui-là  me  défend  !  Oh  !  ils  ne  perdront  pas  dans  un  instant  l'estime 
que  depuis  vingt  ans  de  travail  et  de  persévérance  j'ai  su  leur  inspirer  .'...  Ah  ! 
maintenant  !  des  preuves!...  oui,  des  preuves!...  Est-ce  qu'il  en  a?...  S'il  en 
avait!...  des  preuves  fabriquées!...  des  pièces  apocryphes!...  Ah  !  comme  ils 
lui  répondent  mal...  que  ce  comte  de  Horn  est  borné!...  qu'ils  sont  tous  lâches 
et  crédules  !...  Oui,  l'acte  de  vente  du  privilège  de  Bourset  pour  cinq  cents 
écus...  pas  davantage  !  Je  le  sais  bien!...  qu'est-ce  que  cela  prouve?...  Ils  veu- 
lent le  voir...  ils  le  commentent...  Que  disent-ils?  des  injures...  contre  moi... 
Mais  on  me  défend...  on  me  défend  avec  chaleur!...  Oui  donc  me  défend  si 
bien?... 

LOUISE ,  écoutant  aussi. 

C'est  la  voix  de  George  Freeman,  mon  père  !...  Oh  !  c'est  bien  lui  qui  vous 
défend  !  —  II  dit  que  vous  avez  été  le  premier  trompé...  que  vous  serez  la  pre- 
mière victime  de  vos  bonnes  intentions  !... 

BOURSET. 

Ah  !  il  dit  toujours  qu'il  le  suppose  !...  il  ne  dit  pas  qu'il  en  est  sûr  ! 

LOUISE. 

On  l'écoute,  mon  père  ! ...  Personne  ne  le  contredit...  Ah  !  on  vous  connaît 
bien,  allez!...  et  j'étais  bien  sûre  que  George  ferait  triompher  la  vérité.  Oh  ! 
c'est  un  noble  cœur  ! 

LE  DUC  rentre. 

Eh  bien  !  mon  pauvre  Bourset  !  nous  voilà  ruinés  et  vous  comme  les  autres  ! 

Nous  avons  fait  là  une  grande  équipée  ,  et  vous  avez  été  diablement  fou  ;  nous 

aussi!...  Allons,  je  ne  vous  fais  pas  de  reproches;  vous  ne  le  vouliez  pas,  je 

m'en  souviens.  C'est  moi  qui  me  suis  jeté  là-dedans  tète  baissée  ! 

BOURSET  ,  reprenant  son  arrogance. 

Ainsi  donc,  monsieur  le  duc,  vous  croyez  aux  hâbleries  de  cet  homme-là? 

LE  DUC 

Cet  homme-là,  Bourset?  C'est  un  homme  que  je  respecte,  et  que  vous  de- 
vriez remercier  à  genoux,  car  un  autre  à  sa  place  vous  eût  peut-être  fort  mal 
arrangé,  et  si  vous  n'aviez  pas  affaire  à  des  gens  d'honneur,  vous  auriez  un 
mauvais  parti  à  L'heure  qu'il  est.  Savez-vous  bien  qu'on  ne  perd  pas  des  rail- 
lions de  capitaux  et  des  milliards  d'espérances  sans  un  peu  d'humeur?  Moi- 
même  j'ai  été  ému  tantôt  ;  mais,  puisque  c'est  fait,  j'en  prends  mon  parti  ;  j'ai 
un  si  doux  sujet  de  consolation  devant  les  yeux  !  (Il  regarde  Louise,  qui  fait 
un  mouvement  d'effroi.  —  A  George  qui  rentre ,  lui  montrant  Louise.) 
Merci,  monsieur,  vous  m'avez  fait  plus  riche  que  je  ne  l'ai  été  de  ma  vie. 

GEORGE. 

Oh  !  ce  n'est  pas  encore  décidé  ,  ne  vous  réjouisse/  pas  trop  vite ,  monsieur 


84  LES    MISSISSIPIENS. 

le  duc  •  je  connais  vos  conventions  avec  monsieur  Boursct.  Il  a  bien  un  million 
à  vous  rendre  ,  même  avec  les  intérêts. 

LE  DUC 

Je  ne  le  désire  plus  pour  moi ,  et  ne  l'espère  pas  pour  !ui3  pauvre  Bourset! 

BOURSET,  à  Freeman. 

Vous  m'avez  ruiné,  monsieur,  ne  me  raillez  pas. 

GEORGE. 

Je  ne  vous  ai  pas  déshonoré ,  monsieur,  et  vous  ne  me  remerciez  pas. 

BOURSET. 

N'est-ce  pas  le  déshonneur  que  la  banqueroute?  et  comment  puis-je  l'éviter 
à  présent? 

GEORGE. 

Je  vous  en  évite  une  plus  grande  et  plus  funeste  à  vos  actionnaires. 

BOURSET. 

Que  ce  soit  plus  ou  moins ,  la  tache  est  la  même  sur  ma  famille. 

GEORGE. 

Mais  vous  ne  pensez  qu'à  vous ,  monsieur  ;  vous  comptez  donc  pour  rien 
ceux  qui  avaient  remis  leur  sort  entre  vos  mains?  Sans  moi,  vous  alliez  les 
amener  à  de  nouveaux  sacrifices,  espérant  par  là  conjurer  un  naufrage  qui 
n'eût  été  que  plus  prompt  et  plus  terrible  ? 

BOURSET,  à  part. 

Oh  !  scélérat  d'honnête  homme! 

LE  DUC. 

Allons ,  Bourset,  consolez-vous,  mon  ami.  On  sait  que  vous  êtes  pur  dans 
cette  affaire,  et  vous  ne  recevrez  guère  de  reproches.  Les  gens  comme  il  faut 
ont  cela  d'agréable  qu'ils  savent  se  ruiner  au  jeu  sans  jurer  comme  des  Suisses 
au  corps  de  garde.  Quant  à  moi,  je  n'aurai  que  des  bénédictions  à  vous  adres- 
ser, puisque  je  gagne  à  tout  ceci  mille  fois  plus  que  je  n'ai  perdu. 

(  11  regarde  Louise.  ) 
GEORGE,  brusquement. 
Vous  ne  perdez  rien ,  et  vous  ne  gagnez  rien  ;  votre  situation  n'a  pas  changé, 
voire  million  va  vous  être  rendu. 

BOURSET,  avec  une  tristesse  impudente. 
Et  où  le  prendrai-je? 

GEORGE,  lui  montrant  un  panneau  de  boiserie. 

Ici. 

BOURSET,  effarC  en  bégayant. 
Que...  que  voulez-vous  dire? 

GEORGE. 

La  vérité...  c'est  mon  entreprise  à  moi  !...  Vous  avez  des  valeurs  considéra- 
bles en  or  el  en  argent  cachées  dans  l'épaisseur  de  ce  mur. 

LE  DUC 

Ah  » 


LES   MISSISSIPIENS.  85 

JULIE,  ù  pari,  regardant  Bourse!, 

Oh  !  le  misérable  !  {A  sa  fille.)  Venez,  Louise...  Ce  sont  la  des  affaires  que 
vous  ne  comprendriez  pas. 

(  Elle  l'emmène.) 

EOURSET,  essayant  île  se  remettre. 
C'est  une  infâme  imposture  ,  quelque  propos  de  valet...  Si  cela  était,  com~ 
ment  le  sauriez-vous? 

GEORGE. 

Voulez-vous  que  je  vous  le  dise?  (Il  remmène  à  l'écart  et  lui  parle  à  voi.r 
basse.)  Cette  nuit,  comptant  retrouver  votre  femme  et  votre  fille  au  bal,  j'y 
étais  allé  avec  vous;  mais,  ne  les  voyant  point  arriver,  et  ne  vous  en  voyant 
point  inquiet,  j'ai  craint  quelque  attentat  à  l'indépendance  et  à  la  dignité  de  celle 
que  j'ai  prise  sous  ma  protection  envers  et  contre  vous  !  Je  suis  revenu  ici  sans 
être  aperçu.  Oui,  monsieur,  j'y  suis  revenu,  je  m'y  suis  introduit  en  même 
temps  que  vous,  comme  vous  rentriez  un  peu  avant  le  jour.  Je  me  suis  glissé 
dans  l'ombre  sur  yos  pas  ,  je  me  suis  assuré  de  la  présence  de  Louise  dans  la 
maison,  et  comme  je  traversais  celte  pièce  pour  me  retirer,  je  vous  ai  vu  ,  là  , 
comptant  et  recomptant  des  sommes  qui  suffiront  bien,  et  au  delà,  pour  vous 
acquitter  envers  les  actionnaires  qui  sont  ici  réunis;  car  vous  saviez  l'arrêt 
d'avance,  comme  vous  saviez,  il  y  a  un  an,  le  discrédit  où  tomberait  le  papier 
aujourd'hui.  Or  vous  n'aviez  pas  été  assez  fou  pour  vous  dessaisir  des  espèces 
qu'on  vous  a  confiées ,  et  vous  ne  vous  en  êtes  rapporté  qu'à  vous-même  du 
soin  de  les  tenir  cachées.  Pourtant  on  fait  des  imprudences  malgré  tous  les 
calculs  !  Vous  croyiez  cette  porte  fermée ,  et  elle  ne  Tétait  pas  ;  vous  aviez  re- 
gardé autour  de  la  chambre ,  et  vous  aviez  oublié  de  soulever  ce  rideau  der- 
rière lequel  je  me  tenais...  Allons!  exécutez-vous  de  bonne  grâce...  ou  bien 
moi-même  je  vais  faire  jouer  le  ressort  caché  dans  cette  boiserie ,  et  déployer  à 
tous  les  regards  l'aspect  splendidede  vos  coffres-forts  ! 
BOURSET,  pâle  et  consterné. 

Je...  je  payerai  ce  que  je  dois  au  duc,  soyez  tranquille.  Mais  si...  si  je  vous 
donne  ma  fille...  vous  ne...  direz  pas  aux  autres  que...  que  j'ai...  de  l'argent... 
caché?... 

GEORGE. 

Je  ne  pense  pas  que  mon  devoir  m'entraîne  à  cette  rigueur.  J'ai  dû  empêcher 
le  nouveau  mal  que  vous  alliez  commettre  ,  mais  il  ne  m'appartient  pas  de 
réparer  celui  qui  est  fait.  Je  ne  suis  ni  magistrat,  ni  recors.  C'est  aux  parties 
intéressées  de  se  faire  rendre  justice ,  si  elles  le  veulent,  et  à  la  police  de  vous 
y  contraindre  si  elle  le  peut.  Moi,  je  n'ai  plus  qu'à  me  taire ,  ma  tâche  est 
remplie. 

EOCRSET. 

C'est  bien...  Monsieur,  vous...  vous  en  serez  récompensé.  (Au  duc,  qui  exa- 
mine la  boiserie.)  M.  Freeman  avait  été  induit  en  erreur,  monsieur  le  duc.  Je 
viens  de  lui  prouver  que  je  n'ai  point  d'argent  caché. 

GEORGE. 

Non,  sans  doute  ;  celui  que  vous  avez,  vous  ne  le  cachez  pas.  Allez  le  cher- 
cher (bas  à  Rourset),  car  vous  en  avez  ailleurs  encore. 


86  LES   MISSISSIPIENS. 

BOURSET,  terrasse-. 

J'y  vais  ! 

(H  sort.) 

LE  DUC. 

Vous  me  rendez  là  un  méchant  service,  monsieur  le  justicier,  monsieur  le 
philosophe  !  Je  ne  veux  point  de  restitution  ;  je  préfère  la  main  de  Louise. 

GEORGE. 

Vous  n'êtes  pas  libre  d'opter,  monsieur  le  duc  ;  vous  êtes  forcé  d'accepter  la 
restitution.  Ce  sont  les  termes  de  l'acte  que  vous  avez  passé.  Quant  au  service 
que  je  vous  rends,  il  est  très-grand.  Je  vous  fais  restituer  une  aisance  dont, 
à  votre  âge,  il  eût  été  impossible  de  vous  passer,  et  je  vous  préserve  de  la  haine 
d'une  épouse  qu'à  votre  âge  vous  ne  pouviez  pas  espérer  de  charmer. 

LE  DUC. 

Vous  êtes  rude  en  paroles  ,  monsieur  le  citoyen  de  l'Amérique  ;  mais  vous 
avez  peut-être  fort  raison,  car  vous  avez  su  conduire  votre  propre  barque. 

GEORGE. 

Attendez  la  fin  pour  en  juger,  monsieur  le  duc. 

BOURSET,  rentre  avec  un  papier. 

Tenez,  monsieur,  voici  une  hypothèque  de  payement  sur  ma  terre  de  Lagny  ; 
c'est  une  première  et  unique  hypothèque,  vous  le  voyez,  et  la  terre  vaut  deux 
millions.  Avant  une  heure,  si  vous  voulez,  elle  sera  légalisée. 

LE  DUC  ,  prenant  le  billet. 

Allons,  me  voilà  remboursé  malgré  moi!  Je  vous  rends  les  armes,  maître 
Freeman. 

BOURSET. 

Maintenant,  monsieur,  vous  avez  ma  parole.  Je  vous  donne  la  main  de  ma 
fille. 

GEORGE. 

Je  ne  vous  l'ai  pas  demandée  ,  monsieur. 

BOURSET. 

Comment?...  Est-ce  que... 

(  Julie  rentre.  George  la  salue,  s'approche  d'elle  et  lui  prend  la  main.  ) 
GEORGE. 

Ma  cousine,  veuillez  aider  M.  Rourset  à  reconnaître  le  chevalier  Léonce  de 
Puymonfort,  qui  lui  a  fait  rembourser  depuis  longtemps  une  petite  dette  de 
quatre  cent  vingt-cinq  louis,  et  qui  par  conséquent  ne  craint  plus  de  sa  part 
l'effet  d'une  lettre  de  cachet. 

BOURSET,  de  plus  en  plus  effrayé. 
Vous  êtes  un  revenant  ! 

LE  DUC. 

Palsambleu  !  mon  pauvre  chevalier,  je  ne  m'attendais  pas  à  te  rencontrer  un 
jour  sur  mon  chemin  en  fait  de  mariage,  lorsque,  il  y  a  dix-sept  ans,  je  fis 
manquer  le  tien...  Au  diable  la  rivalité  !  Je  l'ai  toujours  aimé  ,  je  t'ai  regretté 


LES   MISSISSIPIENS.  87 

absent,  je  t'ai  pleuré  morl,  et  je  te  revois  avec  une  vraie  joie.  Il  faut  que  je 

t'embrasse  ! 

(  Il  l'embrasse.  ) 

BOURSET. 

Permettez,  monsieur  mon  cousin  ,  qu'oubliant  le  passé  et  me  confiant  dans 
l'avenir,  je  vous  embrasse  aussi. 

(  George,  qui  a  reçu  assez  froidement  l'accolade  du  duc  ,  recule  devant  celle  de 
Bourset.  ) 

BOURSET. 

Ma  femme,  embrasse  aussi  ton  cousin.  A  présent ,  il  n'y  a  plus  de  rancune 
possible. 

JULIE ,  tendant  la  main  à  George. 

Tout  cela  n'est  pas  nécessaire,  monsieur;  il  y  a  longtemps  que  j'avais  re- 
connu Léonce. 

BOURSET  ,  inquiet. 

Et  maintenant,  monsieur  le  chevalier,  vous  voulez  être  son  gendre...  Mais 
la  chose  n'est  pas  impossible...  Quoique  proches  parents...  on  peut  obtenir  des 
dispenses,  et  le  nom  de  Puymonforl  se  perpétuera  dans  la  famille.  {Regardant 
Julie  avec  intention.)  A  moins  que  ma  femme  ne  s'y  oppose... 

JULIE. 

Vous  l'espérez  en  vain,  monsieur,  vous  ne  l'obtiendrez  pas.  Je  consens  à  ce 
mariage  de  toute  mon  âme. 

LE  CHEVALIER. 

Vous,  Julie  ! 

JULIE. 

Oui,  moi,  qui  priais  hier  soir  M.  Bourset  de  vous  repousser,  et  qui  au- 
jourd'hui me  repens  de  ce  que  j'ai  fait  hier.  Votre  peu  de  fortune  me  semblait 
un  obstacle  ;  mais,  depuis  hier,  j'ai  fait  bien  des  réflexions  sur  l'horreur  des 
sacrifices  qu'on  fait  à  la  vanité.  J'ai  songé  ù  ce  que  souffrirait  une  jeune  per- 
sonne livrée  par  un  contrat  sordide  à  un  homme  qu'elle  ne  pourrait  aimer. 
{Avec  intention.)  J'ai  connu  des  femmes  assez  malheureuses  pour  avoir  un»' 
peur  insensée  de  la  misère,  et  pour  renoncer  à  une  existence  noble  et  sereine, 
par  ambition,  par  faiblesse  ou  par  lâcheté.  Je  ne  veux  pas  que  ma  fille  dévore 
les  larmes  et  les  affronts  que  j'ai  vu  dévorer  à  de  telles  femmes  !  Je  veux  qu'elle 
regarde  son  époux  avec  un  doux  orgueil  tous  les  jours  de  sa  vie,  et  qu'elle 
puisse  lui  dire  :  Mon  cœur  l'a  choisi,  et  ma  raison  approuve  le  choix  de  mon 
cœur.  0  ma  pauvre  Louise,  je  veux  que  lu  n'aies  point  à  rougir  un  jour  du 
père  de  tes  enfans  ! 

bourset,  à  part,  la  regardant. 

Voici  une  homélie  que  tu  me  revaudras  !  [Haut.)  Ainsi,  vous  consentez  à  ce 
qu'ils  s'épousent? 

LE  DUC. 

11  faut  bien  que  nous  y  consentions  tous. 


88  LES   MISSISSIPIENS. 

GEORGE. 

Je  n'y  consens  pas,  moi.  Nous  sommes  ici  en  présence  quatre  personnes  qui 
nous  sommes  vues  d'assez  près  autrefois  pour  n'avoir  rien  à  nous  dissimuler 
aujourd'hui.  J'ai  aimé  Julie,  je  l'ai  aimée  passionnément,  et  quoique  j'aie  été 
pour  elle  un  frère  et  rien  de  plus  (je  puis  l'attester  devant  Dieu!),  je  sens 
qu'il  me  serait  aussi  impossible  d'avoir  de  l'amour  pour  sa  fille  que  pour  elle 
désormais.  Il  est  des  sentiments  qui  meurent  à  jamais  en  nous  quand  on  les 
brise  violemment.  Il  est  aussi  des  incestes  du  cœur,  et  ceux-là  ne  sont  pas  les 
moins  criminels  peut-être.  Ma  pensée  les  a  toujours  repousses  sans  indulgence, 
et  le  jour  où,  voyant  Louise  sacrifiée ,  je  l'ai  prise  sous  ma  protection,  c'est  en 
faisant  le  serment  devant  Dieu  de  l'aimer  comme  si  elle  était  ma  fille,  jamais 
autrement  !  Je  l'ai  préservée  d'un  mariage  qui  eût  fait  son  désespoir  et  le  vôtre  ; 
je  l'ai  réconciliée  avec  sa  mère,  je  le  vois  ;  j'ai  veillé  sur  elle  pendant  un  an  , 
et  maintenant  je  la  laisse  heureuse,  aimée,  protégée,  n'est-ce  pas,  Julie? 
JULIE ,  lui  presse  la  main  avec  force. 

Oh  oui  !  Léonce ,  vous  m'avez  rendu  le  cœur  de  ma  fille,  et  vous  avez  relevé 
le  mien  du  désespoir  et  de  l'abjection. 

BOIIRSET. 

Eh  bien  !  maintenant,  que  voulez-vous  donc? 

GEORGE,  à  Julie. 


Rien  que  lui  dire  adieu  ! 
La  voici  ! 


JULIE. 


SCÈNE  V. 

Les  précédents  ,  LOUISE,  LA  MARQUISE. 

GEORGE,  s'approchant  de  Louise. 
Louise  ,  vous  prierez  pour  moi,  je  retourne  en  Amérique.  Il  y  a  longtemps 
que  je  me  croyais  et  que  je  m'étais  fait  mort  pour  la  France,  lorsqu'une  curio- 
sité sérieuse  m'y  poussa  de  nouveau.  Je  m'imaginais  que  la  société  devait  valoir 
mieux  qu'au  temps  où  je  l'avais  quittée;  mais  je  n'ai  pas  trouvé  ce  que  j'espé- 
rais, et  je  vais  revoir  mes  forêts  tranquilles  et  mes  patients  laboureurs.  Un 
ange  m'est  apparu  pourtant  sur  cette  terre  ingrate.  Son  souvenir  me  suivra 
partout.  Que  le  mien  ne  soit  pas  effacé  en  vous,  mon  enfant  ;  qu'il  soit  pur  et 
serein  comme  ma  tendresse  pour  vous. 

(Il  l'embrasse  au  front  et  se  retourne  vers  Julie,  qui  se  jette  dans  ses  bras  en  pleurant.) 
LA  MARQUISE ,  a  qui  le  duc  a  parle;  bas. 

Oui ,  grand  Dieu  !  je  m'en  étais  souvent  doutée.  Ah  !  mon  enfant,  ne  nous 
quitte  pas  au  moment  où  nous  te  retrouvons. 

GEORGE,  a  la  marquise. 
Ma  tante,  vous  avez  ii  bien  cruellement  à  mon  premier  départ. 


LES   MISSISSIPIENS.  81) 

LA   MARQUISE. 

Tu  ne  Tas  pas  oublié  ! 

GEORGE. 

Je  ne  m'en  suis  souvenu  qu'ici.  De  loin  ,  je  l'oublierai  encore. 

(  La  marquise  l'embrasse.  Il  salue  Bourset  et  le  duc ,  et  sort  en  jetant  à  Julie  et 
à  Louise  un  dernier  regard.  Louise,  qui  s'est  contenue  tant  qu'il  a  été  pré- 
sent, se  jette  dès  qu'il  est  sorti  dans  le  sein  de  sa  mère.  La  marquise  l'emmène.) 


SCÈNE  Vî. 

LEDUC,  BOURSET,  JULIE. 

EOTJRSET,  à  part. 

Amen  !  (Haut.)  Madame  Bourset ,  vous  gâterez  vos  beaux  yeux  à  pleurer 
ainsi. 

JULIE. 

Monsieur,  je  n'ai  pas  voulu  que  ma  fille  entendît  révéler  vos  secrets.  Mais 
moi,  cachée  ici  près ,  j'ai  tout  entendu.  J'ai  appris  des  choses  que  je  n'avais 
jamais  soupçonnées.  Je  vous  ai  aidé  jusqu'ici  dans  vos  projets  de  fortune;  j'ai 
partagé  vos  richesses  et  votre  enivrement.  J'ai  même  été  vaine,  ambitieuse,  et 
j'en  rougis  ;  mais  vous  aviez  ennobli  ce  vice  à  mes  yeux  en  me  faisant  croire 
que  nous  accomplissions  une  grande  œuvre,  que  votre  luxe  faisait  prospérer 
la  France  ,  et  que  nous  étions  au  nombre  de  ses  bienfaiteurs.  Si  je  restais  voire 
dupe  un  jour  de  plus ,  je  serais  forcée  de  me  regarder  comme  votre  complice, 
car  je  sais  que  nous  ne  sommes  plus  que  des  spoliateurs.  Souffrez  que  ,  sans 
manquer  à  mes  devoirs  et  sans  rompre  le  lien  qui  m'attache  à  vous  ,  je  sépare 
mes  intérêts,  mes  vœux  et  mes  habitudes  des  vôtres.  Je  serais  un  prétexte  à 
voire  faste  et  à  votre  ambition  ,  et  je  ne  veux  pas  l'être.  Je  me  retire  dans  une 
petite  maison  de  campagne  avec  ma  fille  ;  nous  y  vivrons  de  peu,  nous  y  serons 
heureuses  l'une  par  l'autre.  Vous  reprendrez  tous  les  diamants  que  vous  m'avez 
donnés  ;  je  ne  veux  plus  rien  qui  me  rappelle  que  ces  misérables  jouets  ont 
ruiné  plus  de  cent  familles.  Adieu,  monsieur,  lâchez  de  vous  acquitter  !  N'ayant 
pas  assez  d'inflence  sur  vous  pour  vous  y  amener,  je  n'y  serai  du  moins  pas 
un  obstacle,  et  je  ne  rougirai  devant  personne. 

BOURSET,  avec  une  rage  concentrée. 

Allez ,  et  que  le  ciel  vous  conduise  !  Voilà  qui  porfe  a  mon  honneur  un  der- 
nier coup! 

le  me. 
Entre  nous  soit  dit,  vous  l'avez  un  peu  mérilé,  Boursel,  mon  ami.  (A  Julie.) 
Vous  êtes  fort  émue  ,  madame;  permettez  -moi  de  vous  conduire  jusqu'à  votre 
appartement. 

(  Il  sort  avec  Julie.  ) 


90  LES   MISSISSIPIENS. 


SCÈNE  VII. 

BOURSET,  seul. 

Mérité!  mérité!  cela  est  facile  à  dire  !  Que  faire?  Le  grand  coup  de  théâtre? 
Le  moment  est-il  déjà  venu  et  la  crise  décisive  ?....  Oui ,  il  faut  risquer  le  tout 
pour  le  tout!...  Allons  ,  le  sort  en  est  jeté.  C'est  à  présent,  Bourset,  qu'il  faut 
montrer  si  tu  es  un  grand  spéculateur  ou  un  parfait  imbécile.  {Au  duc,  qui 
rentre.)  Monsieur  le  duc,  sommes-nous  enfin  seuls?  Veuillez  fermer  les  portes 
derrière  vous. 

LE  DUC. 

Et  pourquoi  diable  ! 

BOURSET,  fermant  les  portes. 

Il  est  temps  que  vous  me  connaissiez.  Vous  saurez  tout  à  l'heure  jusqu'où 
peut  aller  le  stoïcisme  d'un  homme  qui  se  laisse  accabler  dans  le  sein  même 
de  sa  famille,  plutôt  que  de  trahir  les  intérêts  qui  lui  sont  confiés.  Tous  ces 
messieurs  sont-ils  encore  dans  mon  cabinet? 

LE  DUC. 

Je  le  présume.  Après  ? 

(  Bourset  va  vers  le  cabinet  d'un  air  tragique  et  ouvre  la  porte  à  deux  battants.  ) 

LE  DUC 

Que  diable  va-t-il  faire?  Se  brûler  la  cervelle  devant  la  compagnie? 

(  Il  veut  l'arrêter.  ) 
BOl'RSET,  d'une  voix  forte. 
Messieurs!...  messieurs!...  ayez  la  bonté  de  me  suivre  ici. 
(  Entrent  le  duc  de  La  F.,  le  duc  de  M.,  le  comte  de  Horn ,  le  marquis  de  S.,  et  plu- 
sieurs autres.  ) 
BOURSET. 

Tout  n'est  pas  perdu  ,  comme  vous  le  croyez.  Je  n'ai  pu  m'expliquer  devant 
un  étranger  ;  ma  justification  entraînait  la  révélation  d'un  secret  qu'il  eût 
divulgué,  et  qui  ne  doit  être  connu  que  de  vous.  {On  ferme  les  portes  et  les 
fenêtres  avec  soin.)  Je  me  suis  laissé  accabler,  je  porte  tout  le  fardeau  de 
l'accusation  et  toute  l'amertume  de  vos  doutes.  J'ai  dû  attendre  que  l'ennemi 

lui  sorti  de  ma  maison Ce  que  j'ai  souffert  durant  celte  heure  de  tortures, 

vous  l'apprécierez  quand  vous  saurez  quel  homme  vous  avez  laissé  traduire 
devant  vous  comme  un  criminel  devant  un  tribunal. 

LE  DUC. 

Où  diantre  va-t-il  en  venir?  Il  méfait  peur!  {Bas  à  Bourset.)  Bourset , 
mon  ami,  calmez-vous.  Que  diable!  tout  n'est  pas  perdu! 

BOURSET. 

Toul  <  .1  sauvé .  au  contraire,  monsieur  le  due.  Messieurs!  étant  déjà  chargé 
de  fonds  immenses  au  moment  où  vous  m'avez  supplié  el  presque  forcé  d'ac- 


LES   MISSISSIPIENS.  91 

cepter  les  vôtres,  je  me  suis  réservé  de  les  faire  valoir  en  temps  et  lieu  ,  et 
jusque-là  je  les  ai  regardés  comme  un  dépôt  qui  m'était  confié,  et  que  je  devais 
garder  dans  mes  mains,  sauf  à  tirer  les  intérêts  légaux  de  ma  poche  ,  si  je  ne 
trouvais  pas  un  placement  sûr  et  avantageux  pour  vous.  Plus  tard  ,  initié  au 
projet  de  loi  qui  vous  frappe  aujourd'hui  d'inquiétude  et  de  déplaisir  après 
avoir  vainement  combattu  cet  arrêt ,  j'ai  résolu  de  vous  en  préserver,  et,  loin 
d'échanger  les  valeurs  que  vous  m'aviez  remises  ,  je  les  ai  intégralement  con- 
servées ,  afin  de  vous  les  restituer  le  jour  où  la  baisse  apparente  et  nécessaire 
de  nos  actions  vous  ferait  croire  l'argent  plus  précieux  que  le  papier.  Ce  n'est 
pas  mon  opinion,  à  moi,  car  j'ai  converti  tout  mon  or  en  papier.  J'ai  acheté 
des  terres  en  or,  et  je  les  ai  revendues  en  papier.  J'ai  foi  au  papier,  messieurs, 
c'est  ma  conviction  !  c'est  le  résultat  des  plus  consciencieuses  études  et  du  plus 
sévère  examen.  Mais  de  ce  que  je  préfère  le  papier,  il  ne  résulte  pas  que  vous 
ne  soyez  pas  les  maîtres  de  vos  fonds.  L'exécution  de  l'arrêt  qui  frappe  d'in- 
terdiction la  possession  d'une  certaine  somme  monnayée  peut  d'ailleurs  m'at- 
teindre  aussi  bien  que  vous  ,  quoiqu'il  y  ait  plus  de  chances  contre  vous  que 
contre  moi.  Je  vous  prie  donc  de  reprendre  chacun  ce  qui  vous  appartient,  et 
de  renoncer  aux  bénéfices  de  l'affaire.  J'y  aurai  regret  pour  vous  ;  mais  je 
serai  heureux  de  me  débarrasser  d'une  aussi  grande  responsabilité  dans  un 
moment  de  crise  aussi  fâcheux.  Un  homme  tel  que  moi  ne  peut  se  soumettre 
deux  fois  dans  sa  vie  à  l'injure  du  soupçon,  et  je  sens  que  je  n'aurais  pas  la 
force  de  supporter  une  seconde  scène  comme  celle  d'aujourd'hui. 

LE  DUC  DE  LA  F.... 

Mais  où  prendriez-vous  l'argent  pour  le  rendre? 

BOURSET. 

Tenez,  messieurs,  voyez.... 

(  Il  ouvre  les  panneaux  de  boiserie,  et  leur  montre  plusieurs  rangées  de  coffres- 
forts  sur  des  compartiments.  ) 

LE  DUC. 

En  voici  bien  d'une  autre  ! 

BOURSET. 

Allons,  messieurs,  parlez,  j'attends  votre  décision.  Faut-il  appeler  mon  cais- 
sier et  faire  comptera  chacun  de  vous  la  somme  qui  lui  revient?  11  faudra  bien 
que  vous  renonciez  aux  bénéfices;  car,  vu  l'état  des  choses  .  je  ne  puis  rem- 
bourser que  les  intérêts  du  capital. 

LE  C03ITE  DE  IIORN. 

Et  pourquoi  donc  y  renoncerions-nous?  qui  donc  a  besoin  de  son  capital 
ici?  Sommes-nous  des  gens  de  rien  pour  ne  pouvoir  risquer  chacun  une  baga- 
telle de  cinquante,  cent,  deux  cent  mille  livres?  11  y  a  là  une  affaire  magnifi- 
que. Moi ,  je  ne  veux  pas  y  renoncer.  Les  fonds  sont  en  sûreté  (liez  M.  Boursel 
de  Puymonfort.  Appuyé  comme  il  l'est  par  le  régent,  et  ami  intime  de  Law,  il 
fera  révoquer  l'arrêt  avant  qu'on  ait  songé  à  examiner  sa  caisse.  Oui  l'oserait 
d'ailleurs?  Nous ,  nous  ne  passerions  pas  vingt-quatre  heures  avec  tics  fonds 
sans  être  inquiétés.  Ainsi ,  mon  avis  est  que  nous  donnions  à  l'honnête  et  res- 
pectable M.  Boursel  une  preuve  de  noire  confiance  en  réparation  de  l'outrage 


92  LES   MISSISSIPIENS. 

que  nous  n'avons  pu  empêcher  aujourd'hui.  Qu'il  garde  nos  fonds  et  qu'il  les 
fasse  valoir.  Nous  avons  été  trompés  par  de  faux  renseignements,  l'affaire  est 
meilleure  que  jamais.  Il  faudrait  être  lâche  pour  renoncer  à  l'avenir  que  l'ha- 
bileté, la  probité  et  l'immense  solvabilité  de  M.  Bourset  ouvrent  devant  nous. 

LE  DUC  DE  LA  F.... 

C'est  mon  avis. 

LE  MARQUIS  DE.... 

Et  le  mien. 

PLUSIEURS  VOIX. 

Eh  oui!  eh  oui  !  c'est  le  notre  à  tous. 

BOURSET. 

Je  vous  remercie,  messieurs,  de  cette  preuve  d'estime,  et  quelque  pénible, 
quelque  dangereuse  que  soit  la  tâche  que  vous  m'imposez ,  je  saurai  m'en 
rendre  digne.  J'en  parlerai  au  régent  dès  que  l'arrêt  sera  révoqué,  et  il  sera 
tellement  flatté  de  votre  confiance  au  système,  que  vous  obtiendrez  de  lui ,  je 
n'en  doute  pas ,  les  faveurs  et  monopoles  que  vous  sollicitez  depuis  si  long- 
temps; vous,  monsieur  le  duc,  les  sucres  et  cafés;  vous,  monsieur  le  comte 
le  monopole  des  cuirs;  vous,  monsieur  le  marquis  ,  celui  des  graisses,  savons 
et  chandelles  (1);  vous,  monsieur  le  duc,  que  demandez-vous  ? 

LE  DUC. 

Est-ce  que  vous  ne  pourriez  pas  me  trouver  quelque  chose  d'un  peu  moins 
malpropre?  {A  demi-voix.)  Moi,  mon  cher  Bourset,  je  suis  très-content  d'être 
remboursé  et  très-dégoûté  des  affaires.  A  mon  âge ,  vous  l'avez  dit ,  il  faut  du 
repos. 

LE  COMTE  DE  HORiY ,  bas  à  Bourset. 

Je  vous  ai  donné  un  bon  coup  d'épaule;  vous  payerez,  je  l'espère ,  ma  petite 
dette  de  jeu... 

BOURSET,  avec  intention. 
Fùt-elle  de  cinq  mille  livres,  monsieur  le  comte... 

LE  COMTE  DE  IIORN. 

Elle  n'est  que  de  dix  mille. 

BOURSET. 

Soit.  (À part.)  Mendiant!  puisses-tu  être  roué  vif  (2). 

LE  DUC,  à  part,  pendant  que  Bourscl  reçoit  les  poignées  île  main,  accolades  cl  félicitations 

«le  (ous. 

Ali  ça!  ce  Bourset  est-il  le  plus  rusé  coquin  ou  le  plus  honnête  homme  que 
j'aie  jamais  connu  ? 

(1)  Historique. 

(2)  On  sait  que  le  comte  de  Ilorn  a  clé  roue  vif  pour  avoir  assassine  ,  dans  la  rue 
Quinqùampoix ,  un  agioteur  chargé  de  valeurs  considérables, 


LES  MISSISSIPIENS.  93 

BOURSET,  traversant  le  salon  pour  donner  des  poignées  de  main  de  tous  côtés. 

ofn  ïr'r\Che™Vier  ^  d°mié  ,à'  $ans  s'en  doute,,>  »Iie  Creuse  idée  ! 
yu  11  aille  en  Amérique  à  présent  et  qu'il  en  revienne  encore ,  je  le  défie  ! 

(  Tous  l'embrassent.  ) 


George  Sand. 


TOMI.     II. 


SALON 


DE  IS40. 


Chaque  année  le  jury  du  Louvre  soulève  des  plaintes  nombreuses  ;  sans 
admettre  que  tous  les  ouvrages  refusés  par  le  jury  aient  des  droits  à  l'estime 
publique,  nous  sommes  forcé  cependant  de  croire  qu'il  se  trouve  parmi  ces 
ouvrages  plus  d'un  morceau  recommandable.  Il  est  arrivé,  en  effet,  à  des 
artistes  éminents,  qui  ne  partagent  pas  les  convictions  du  jury,  de  se  voir 
exclus  des  galeries  du  Louvre.  Il  y  aurait  un  moyen  bien  simple  d'imposer 
silence  à  toutes  les  plaintes,  ce  serait  d'admettre  indistinctement  tous  les 
ouvrages  présentés  ;  et  pour  circonscrire  l'exposition  dans  des  bornes  raison- 
nables, on  ne  permettrait  pas  aux  peintres  et  aux  statuaires  de  présenter  plus 
de  deux  ouvrages.  Tant  qu'on  n'adoptera  pas  le  système  que  nous  indiquons, 
les  artistes  seront  exposés  à  d'inévitables  injustices.  Il  est  impossible  en  effet 
que  M.  Blondel  approuve  la  peinture  de  M.  Delacroix,  et  pourtant,  malgré  ses 
défauts,  M.  Delacroix  est  un  peintre  éminent,  tandis  que  M.  Blondel  est  un 
peintre  absolument  nul.  bien  qu'il  siège  dans  la  quatrième  classe  de  l'Institut. 
M.  Bidauld  ne  peut  approuver  les  paysages  de  M.  Huel  ou  de  M.  Rousseau,  et 
pourtant  MM.  Huet  et  Rousseau  ont  une  valeur  incontestable  ,  tandis  que 
M.  Bidauld  ne  signifie  rien  dans  l'histoire  de  son  art,  quoiqu'il  siège  dans  la 
quatrième  classe  de  l'Institut.  Le  système  que  nous  indiquons  est  donc  le  seul 
que  la  raison  avoue,  le  seul  qui  puisse  contenter  tout  le  monde,  et  qui  soit 
sans  danger  pour  le  développement  de  l'art. 

Quant  à  l'indifférence  dont  se  plaignent  les  artistes  contemporains,  ils  ne 
doivent  chercher  qu'en  eux-mêmes  la  cause  de  celle  factieuse  disposition  du 
public  ;  si  la  foule  accueille  sans  empressement  l'ouverture  du  salon  ,  ce  n'est 
pas  parce  que  nous  avons  un  salon  tous  les  ans ,  mais  bien  parce  que  les 


SALON  DE  1840.  95 

peintres  et  les  statuaires  subissent  les  salons  annuels,  au  lieu  d'en  profiter.  Les 
salons  annuelsontcelad'excellent,  qu'ils  permettent  à  chacun  de  montrer  son 
œuvre  presque  aussitôt  qu'il  l'a  terminée;  malheureusement  les  sculpteurs  et 
les  peintres  se  croient  obligés  d'exposer  chaque  année  une  œuvre  nouvelle;  ils 
se  hâtent  de  produire  ,  et  n'envoient  trop  souvent  au  Louvre  que  des  œuvres 
insignifiantes.  Il  ne  tient  donc  qu'à  eux  de  changer  les  dispositions  du  public  ; 
qu'ils  produisent  lentement ,  qu'ils  prennent  tout  le  temps  nécessaire  à  l'exé- 
cution de  leurs  projets  ,  et  l'indifférence  fera  place  à  l'attention.  Celte  année, 
les  ouvrages  importants  sont  en  petit  nombre  :  aussi  quelques  pages  nous  suf- 
firont-elles pour  l'analyse  et  la  critique  du  salon. 

Les  portraits  de  M.  Hornung ,  de  Genève,  étaient  annoncés  depuis  longtemps 
comme  des  merveilles  destinées  à  faire  une  véritable  révolution  ;  Titien  ,  Ru- 
bens  et  Van  Dyck  n'avaient  jamais  produit  rien  de  pareil.  Nous  avons  étudié 
les  portraits  de  M.  Hornung  ,  et  nous  sommes  convaincu  en  effet  que  les  écoles 
de  Venise  et  d'Anvers  n'ont  rien  de  commun  avec  les  portraits  admirés  à  Ge- 
nève. Il  n'y  a  pas  une  des  toiles  envoyées  par  M.  Hornung  qui  puisse  être 
comparée  aux  têtes  de  Titien ,  de  Rubens  et  de  Van  Dyck  ;  nous  adoptons  plei- 
nement l'opinion  émise  parles  admirateurs  de  M.  Hornung.  Les  écoles  de  Ve- 
nise et  d'Anvers  se  recommandent  par  la  franchise,  par  la  vérité  de  la  couleur, 
et  ne  négligent  jamais  ce  qui  peut  donner  au  visage  humain  de  l'élégance  et  de  la 
grandeur  ;  or  on  ne  trouve  rien  de  pareil  dans  les  portraits  de  M.  Hornung.  J'ac- 
corderai ,  si  l'on  veut ,  qu'il  a  fallu  ,  pour  achever  ces  portraits ,  une  patience 
miraculeuse  ,  une  adresse  remarquable;  mais  il  m'est  absolument  impossible 
d'y  découvrir  quelque  chose  qui  appartienne  à  l'art  de  la  peinture,  tel  que  l'ont 
compris  les  maîtres  illustres  dont  l'histoire  a  gardé  le  nom.  Toutes  les  chairs 
peintes  par  M.  Hornung  rappellent  uniformément  le  Ion  de  l'ivoire  enfumé; 
les  cheveux  et  la  barbe  ressemblent  tanlôt  à  des  fils  d'acier,  tantôt  à  des  fils  de 
verre.  Il  n'y  a  là  rien  qui  relève  de  la  réalité.  Lors  même  que  M.  Hornung  eût 
réussi  à  transcrire  littéralement  les  modèles  qui  ont  posé  devant  lui ,  ses  por- 
traits seraient  encore  bien  loin  de  défier  la  critique;  car  personne  n'ignore 
que  Titien,  Rubens  et  Van  Dyck  ne  se  sont  jamais  contentés  de  copier  les 
modèles  qu'ils  avaient  sous  les  yeux.  Tous  les  artistes  éminents  ont  compris 
la  nécessité  d'interpréter  la  nature  pour  lutter  avec  elle.  M.  Hornung  est  bien 
loin  d'avoir  transcrit  la  réalité;  les  modèles  de  ses  portraits  n'existent  cer- 
tainement nulle  pari  ;  on  ne  trouve  en  aucun  pays  des  visages  d'ivoire  et  des 
cheveux  d'acier.  Pour  donnera  ses  portraits  un  accent  de  vérité,  M.  Hornung 
a  cru  devoir  étudier  à  la  loupe  les  détails  les  plus  mesquins  du  visage;  il  a 
dressé  procès-verbal  de  toutes  les  taches  qui  se  rencontraient  sur  la  peau  de 
ses  modèles,  et  sans  doute  il  a  trouvé  parmi  ses  amis  de  nombreux  approba- 
teurs. Mais  il  n'y  a  rien  de  commun  entre  la  lâche  du  peintre  et  l'office  du 
greffier.  Les  gerçures  des  lèvres,  les  rides  et  les  verrues  ne  sont  pas  et  ne  se- 
ront jamais  la  partie  importante  de  la  peinture.  Or  il  y  a  tel  portrait  de 
M.  Hornung  dont  les  lèvres  rappellent  le  Ion  d'une  muraille  moisie,  tel  autre 
dont  les  tempes  sont  ornées  d'une  foule  de  caps  et  de  promontoires.  Il  est  pos- 
sible que  la  famille  et  les  amis  du  modèle  pleurent  de  joie  et  d'admiration  en 
regardant  ces  portraits  ;   pour  nous  qui  n'avons  à  juger  dans  ces  œuvres  que 


96  SALON    DE    1810- 

le  mérite  de  la  peinture,  nous  sommes  forcé  de  déclarer  que  ics  éloges  prodi- 
gués à  M.  Hornung  sont  fort  exagérés.  La  patience  et  l'adresse  sont  assuré- 
ment deux  qualités  très-recommandables,  mais  ne  sauraient  suffire  pour  faire 
un  bon  portrait.  Si  M.  Hornung  veut  garder  la  réputation  dont  il  jouit  dans 
sa  patrie,  je  lui  conseille  de  ne  plus  rien  envoyer  au  Louvre. 

Les  dix  portraits  envoyés  par  M.  Champmartin  ne  valent  pas  ceux  qui  ont 
fondé  la  juste  célébrité  de  l'auteur.  Parmi  ces  dix  têtes  ,  il  n'y  en  a  pas  une 
qui  puisse  être  comparée  aux  portraits  de  M.  Portai,  de  M.  Desfontaines  ou 
de  M.  le  duc  de  Fitz-James.  Les  troits  portraits  dont  nous  parlons  ne  se  distin- 
guaient pas  seulement  par  une  rare  habileté,  et  révélaient  une  étude  patiente, 
le  désir  ardent  de  lutter  avec  la  nature.  A  l'époque  où  M.  Champmartin  pei- 
gnait ces  ouvrages  si  légitimement  admirés,  il  variait  ses  procédés  selon  le 
caractère  spécial  de  ses  modèles;  l'étude  de  chaque  tête  lui  suggérait  des 
moyens  nouveaux  et  inattendus.  Quoiqu'il  fût  déjà  depuis  longtemps  sur  de  sa 
main  ,  quoique  le  pinceau  obéît  à  sa  volonté,  il  se  contentait  difficilement,  et 
le  public  s'en  trouvait  bien.  Aujourd'hui,  nous  le  disons  avec  regret,  M.  Champ- 
martin n'est  pas  assez  sévère  pour  lui-même,  et  néglige  trop  souvent  d'étudier 
le  caractèrespécial  des  tètes  qui  posent  devant  lui.  Quand  il  rencontre  un  mo- 
dèle dont  le  caractère  s'accorde  avec  les  habitudes  de  son  pinceau,  il  réussit 
à  peu  près  à  le  copier;  mais  lorsqu'il  a  devant  lui  une  tète  d'une  construction 
et  d'une  physionomie  originale,  il  ne  prend  pas  la  peine  d'en  saisir  la  vraie 
signification,  et  il  en  supprime  tous  les  traits  caractéristiques  avant  de  la  trans- 
porter sur  la  toile.  Ce  que  je  dis  est  facile  à  vérifier  sur  le  cadre  queM.  Champ- 
martin a  envoyé  cette  année,  car  la  plupart  des  modèles  qui  figurent  dans  ce 
cadre  sont  connus  d'une  grande  partie  du  public.  Sur  dix  têtes,  il  en  est  cinq 
dont  je  peux  discuter  la  ressemblance  :  MM.  Henriquel  Dupont,  Emile  Des- 
ciiamps,  Ricourt,  Jules  Janin ,  Eugène  Delacroix.  Or,  entre  ces  cinq  têtes  , 
ikux  seulement,  celles  de  MM.  Ricourt  et  Janin,  sont  assez  fidèlement  repro- 
duites. Assurément  la  ressemblance,  prise  dans  le  sens  littéral  du  mot ,  sera 
toujours  une  question  très-secondaire;  il  n'y  a  guère  que  la  famille  et  les  amis 
du  modèle  qui  puissent  s'en  inquiéter  sérieusement.  Mais  la  ressemblanceprise 
dans  le  sens  le  plus  élevé  intéresse  directement  la  peinture,  car  il  faut  à  cha- 
que tête  un  caractère  individuel;  il  faut  que  chaque  tête  ait  une  physionomie 
spéciale.  Eh  bien!  MM.  Henriquel  Dupont,  Emile  Deschamps  et  Eugène  Dela- 
croix ont  une  physionomie  queM.  Champmartin  n'a  pas  saisie.  Dans  le  masque 
de  M.  Eugène  Delacroix,  la  charpente  osseuse  est  beaucoup  plus  vivement  ac- 
cusée; le  visage  de  M.  Henriquel  Dupont  n'a  ni  l'embonpoint  ni  l'indolence 
que  l'auteur  lui  a  donnés  ;  M.  Emile  Deschamps  offre  un  mélange  de  politesse 
et  d'ironie  que  nous  ne  relrouvons  pas  dans  son  portrait.  MM.  Janin  et  Ri- 
court sont  assez  fidèlement  copiés  ;  cela  lient  évidemment  à  ce  que  MM.  Ricourt 
et  Janin  ont  une  physionomie  plus  facile  à  saisir  que  celles  de  MM.  Dupont , 
Deschamps  et  Delacroix. Si  M.  Champmartin  se  fût  attaché  à  étudier  avec  per- 
sévérance chacun  des  modèles  qui  posaient  devant  lui,  ses  portraits  ne  se- 
raient pas  seulement  d'une  plus  grande  ressemblance,  ils  seraient  meilleurs 
sous  le  rapport  même  de  la  peinture,  car  ils  auraient  l'individualité  qui  leur 
manque  ella  v  ;  iélé  des  lignes  •  ùi  amené  la  variété  des  ions.  Tel  qu'il  esl,  le 


SALON    DE    1810.  97 

cadre  envoyé  par  M.  Champmartin  révèle  une  incontestable  habileté,  mais 
n'offre  qu'une  réunion  d'œuvres  incomplètes. 

M.  Amaury-Duval ,  aveuglé  par  les  louanges  de  ses  amis  ,  s'éloigne  de  plus 
en  plus  de  la  vérité.  Les  portraits  de  M.  Alexandre  Duval ,  de  M.  Barre  et  de 
Mme  Menessier-Nodier,  méritent  tous  à  peu  près  le  même  reproche. Chacun  de 
ces  portraits  est  conçu  dans  le  même  système  ,  et  entaché  des  mêmes  défauts. 
Je  ne  parle  pas  de  la  couleur  grise  et  terne  de  ces  trois  ouvrages,  car  M.  Amau- 
ry-Duval ,  élève  de  M.  Ingres,  considère  l'éclat  de  la  couleur  comme  contraire 
à  l'élévation,  à  la  pureté  du  style  ;  mais  les  ombres  portées  sont  ridiculement 
exagérées,  et  le  dessein  de  ces  trois  portraits  ne  peut  résister  à  l'analyse.  La 
main  gauche  de  Mme  Menessier  équivaut  tout  au  plus  aux  deux  tiers  de  sa  main 
droite  ,  et  l'avanl-bras  droit  tout  entier  est  d'une  forme  absolument  inaccep- 
table. Les  paupières  supérieures  ont  une  épaisseur  fabuleuse,  et  l'ombre  des 
narines  ressemble  à  une  tache  d'encre.  C'est  un  portrait  sans  charme,  sans 
jeunesse  et  sans  élégance.  Le  portrait  de  M.  Alexandre  Duval  est  d'une  incor- 
rection non  moins  choquante  ;  la  cuisse  gauche  a  tout  au  plus  la  moitié  de  la 
longueur  qu'elle  devrait  avoir  ;  il  est  évident  que  si  le  modèle  se  levait  et  vou- 
lait marcher,  il  serait  obligé  d'avoir  recours  à  une  béquille.  Le  portrait  de 
M.  Barre,  supérieur  aux  deux  toiles  dont  nous  venons  de  parler,  reproduit 
très-infidèlement  le  caractère  de  l'original.  La  tèle  de  M.  Barre  est  fine,  atten- 
tive, intelligente,  mais  elle  n'est  ni  sèche  ni  cernée  comme  la  tête  peinte  par 
M.  Amaury-Duval.  L'œil  du  modèle  est  vif,  l'œil  du  portrait  est  immobile  et 
terne.  L'ombre  de  la  voûte  de  l'orbite  sur  la  paupière  supérieure  ,  et  l'ombre 
du  nez  sur  les  lèvres,  sont  découpées  avec  une  dureté  dont  la  nature  n'offre 
certainement  aucun  exemple.  La  main  droite  ne  semble  pas  appartenir 
au  bras;  on  dirait  qu'elle  est  accrochée  à  la  muraille.  Non-seulement  l'avant- 
bras  n'est  pas  visible,  mais  le  mouvement  général  de  la  main  indique  l'absence 
de  la  vie. 

Le  portrait  de  Mm°  Oudiné,  par  M.  Hippolyte  Flandrin,est  très-supérieur 
aux  portraits  de  M.  Amaury-Duval.  La  couleur  manque  de  charme,  mais  le 
masque  est  généralement  modelé  avec  une  grande  fermeté.  L'attitude  du  mo- 
dèle, disgracieuse  et  maniérée,  offrait  malheureusement  à  M.  Flandrln  un 
écueil  qu'il  n'a  pas  su  éviter.  La  position  de  la  main  gauche  l'obligeait  à  mar- 
quer avec  une  grande  précision  la  saillie  inférieure  des  os  de  l'avant-bras  : 
or  cette  saillie  dans  le  portrait  de  Mmc  Oudiné  est  marquée  environ  un  demi- 
pouce  trop  haut;  la  dislance  qui  sépare  le  poignet  de  la  naissance  des  pha- 
langes acquiert  ainsi  une  dimension  démesurée.  Malgré  ces  défauts,  ce  por- 
trait se  recommande  par  un  mérite  incontestable. 

M.  Cornu  a  traité  avec  une  remarquable  habileté  les  portraits  de  M.  et  de 
Mmn  Aguado;  ces  deux  toiles  se  distinguent  par  une  grande  sagesse  de  dessin. 
Toutefois,  le  bras  droit  du  premier  de  ces  portraits  pourrait  être  posé  plus 
heureusement  et  gagnerait  beaucoup  à  se  rapprocher  du  corps,  .l'adresserai 
au  portrait  de  Mm°  Aguado  un  reproche  en  sens  inverse  ;  dans  celte  toile,  le 
coude  du  bras  droit  se  confond  avec  le  corps  el  donne  une  ligne  peu  agréable. 
Je  voudrais  que  la  robe  fût  un  peu  moins  longue  et  laissai  mieux  voiries  pieds  ; 
ainsi  dégagée,  la  figure  deviendrai!  plus  élégante.  Le  portrait  de  M"«  Rachel . 


98  SALON  DE  1840, 

par  M.  Charpentier,  rappelle  assez  infidèlement  la  couleur  et  l'expression  du 
visage  de  la  jeune  tragédienne.  M.  Charpentier  n'a  pas  voulu  copier  littérale- 
ment la  réalité  qu'il  avait  sous  les  yeux  ;  nous  sommes  loin  de  blâmer  celte 
résolution,  mais  une  fois  décidé  à  interpréter  le  visage  qu'il  voulait  peindre, 
il  devait  s'attacher  à  en  saisir  le  sens  intime,  afin  d'exagérer  logiquement  les 
traits  caractéristiques  de  son  modèle.  Or  c'est  ce  qu'il  n'a  pas  fait;  nous  ne 
retrouvons  dans  le  portrait  de  MUe  Rachel  ni  le  dédain  ni  l'ironie  qui  consti- 
tuent l'originalité  de  cette  jeune  fille  :  la  tête  peinte  par  M.  Charpentier  n'ex- 
prime guère  que  l'ennui.  Les  lignes  du  visage  sont  plus  pures,  plus  correctes 
que  dans  le  modèle;  mais  l'accent  a  disparu.  Le  portrait  de  M.  Guyon  mérite  à 
peu  près  les  mêmes  reproches  ;  le  modèle  exprime  plutôt  l'énergie  que  la  rêve- 
rie. Or,  dans  le  portrait  peint  par  M.  Charpentier,  la  tête  réfléchit  et  ne  veutpas. 
Si  l'auteur  veut  obtenir  dans  la  peinture  de  portrait  des  succès  durables,  il  faut 
qu'il  se  tienne  en  garde  contre  ses  habitudes  d'amoindrissement,  car  les 
portraits  de  Mlle  Rachel  et  de  M.  Guyon  auraient  beaucoup  plus  de  valeur,  si 
M.Charpenliereûtacceptéfranchementl'expression  habituelle  de  ces  deuxlètes. 

Les  portraits  de  M.  Dubufe  surpassent  en  laideur  et  en  gaucherie  tout  ce 
que  nous  avons  vu  jusqu'ici.  Il  est  impossible  d'imaginer  un  dessin  plus  ridi- 
culement ignorant ,  une  couleur  plus  honteusement  fausse.  Il  n'y  a  pas  une  des 
femmes  peintes  par  M.  Dubufe  qui  puisse  marcher  ou  lever  le  bras.  Le  succès 
des  portraits  de  M.  Dubufe  prouve  malheureusement  que  le  goût  de  la  peinture 
n'est  pas  aussi  répandu  en  France  qu'on  se  plaît  à  le  dire,  car  il  n'y  a  rien  de 
commun  entre  la  peinture  et  M.  Dubufe.  Il  trouve  moyen  d'enlaidir  les  plus 
beaux  visages  ,  de  donner  aux  bouches  les  plus  fines,  aux  regards  les  plus  in- 
telligents, une  expression  triviale.  Disons-le  franchement,  la  popularité  de 
M.  Dubufe ,  trop  évidente  pour  être  contestée ,  est  un  véritable  scandale.  II  n'y 
a  pas  une  auberge  de  village  dont  l'enseigne  ne  vaille  ,  pour  la  couleur  et  le 
dessin ,  les  portraits  de  M.  Dubufe.  Tant  que  M.  Dubufe  ne  se  lassera  pas  de 
peindre ,  la  critique  ne  devra  pas  se  lasser  de  répéter  que  les  portraits  de 
M.  Dubufe  sont  hideux  et  difformes  ;  elle  ne  devra  pas  se  lasser  de  dire  aux 
gens  du  monde ,  pour  qui  la  peinture  n'est  qu'un  délassement  et  n'a  jamais  été 
une  étude,  que  M.  Dubufe  ne  sait  dessiner  ni  une  tête  ni  une  main,  que  les 
yeux  de  ses  portraits  ne  regardent  pas,  que  leurs  mains  n'ont  pas  de  pha- 
langes, que  leurs  bouches  ne  pourraient  parler;  enfin,  qu'il  a  mis  au  monde 
toute  une  génération  de  monstres  sans  nom  ,  qui  n'ont  rien  à  démêler  avec  la 
race  humaine. 

La  Justice  de  Trajan  ,  de  M.  Eugène  Delacroix,  est  le  plus  beau  tableau 
du  salon  de  celte  année.  11  est  facile  de  relever  dans  cet  ouvrage  plusieurs  fautes 
de  dessin  ;  mais  ces  fautes  sont  amplement  rachetées  par  une  multitude  de  qua- 
lités du  premier  ordre.  Le  second  et  le  troisième  plan  de  la  Justice  de  Trajan 
rappellent  les  toiles  les  plus  éclatantes  de  l'école  vénitienne.  L'architecture  est 
conçue  et  rendue  avec  une  largeur,  une  simplicité,  une  harmonie,  qui  réveil- 
lent dans  tous  les  esprits  le  souvenir  des  Noces  de  Cana.  S'il  est  vrai,  comme 
on  lasstire ,  que  la  Justice  de  Trajan  ait  soulevé  dans  le  jury  du  Louvre  une 
rive  résistance,  s'il  est  vrai  que  cette  toile  admirable,  refusée  d'abord,  n'ait 
.lé  reçue  qu'à  la  majorité  d'une  voix,  on  ne  saurait   trop  déplorer  l'aveugle- 


SALON  DE  1840.  99 

ment  de  la  quatrième  classe  de  l'Institut  ;  car,  parmi  les  peintres  qui  siègent  à 
l'Institut ,  il  n'y  en  a  certainement  pas  un  seul  capable  d'exécuter,  encore 
moins  de  concevoir  la  Justice  de  Trajan.  Il  ne  faut  pas  un  grand  savoir  pour 
signaler  les  fautes  de  dessin  qui  se  rencontrent  dans  le  premier  plan  de  cet  ou- 
vrage, il  ne  faut  pas  une  grande  sagacité  pour  voir  en  quoi  pèche  le  cheval  de 
Trajan  ;  mais  pour  assembler  toutes  les  parties  dont  se  compose  ce  tableau 
pour  créer  cette  foule  qui  regarde  et  qui  écoute ,  il  faut  être  doué  de  facultés 
bien  rares,  il  faut  avoir  reçu  du  ciel  ce  que  l'école  n'enseignera  jamais  le 
sentiment  de  la  grandeur  et  de  l'énergie.  Il  n'y  a  qu'un  peintre  vraiment  digne 
de  ce  nom  qui  puisse  concevoir  la  Justice  de  Trajan  ;  c'est  pourquoi  la  criti- 
que la  plus  sévère ,  tout  en  faisant  ses  réserves  contre  les  taches  qu'elle  dé- 
couvre sans  peine  dans  le  premier  plan  de  ce  tableau  ,  doit  le  signaler  haute- 
ment à  l'admiration  de  la  foule.  Les  défauts  sont  constants,  mais  les  beautés 
sont  innombrables  et  de  l'ordre  le  plus  élevé.  II  n'y  a  dans  cette  toile  aucun 
effet  puéril,  aucune  combinaison  mesquine;  c'est  de  la  peinture  franche  et 
hardie  qu'il  faut  admirer,  parce  qu'elle  est  belle  et  que  les  œuvres  de  celte  va- 
leur ne  se  comptent  pas  aujourd'hui  par  centaines. 

L'Ouverture  des  états  généraux  en  1789,  de  M.  Couder,  offre  plusieurs 
morceaux  d'une  exécution  recommandable;  plusieurs  groupes  de  cette  toile  se 
distinguent  par  la  précision  et  la  réalité  ;  on  reconnaît  surtout  dans  le  tiers 
état  une  grande  habileté  de  pinceau.  Mais  l'ensemble  de  cette  composition  est 
loin  d'être  satisfaisant;  le  mélange  malheureux  du  blanc  et  du  violet  donne  a 
toute  la  toile  un  aspect  singulier;  on  croit  voir  un  effet  de  neige.  Ajoutons  que 
les  figures  sont  distribuées  d'une  manière  que  la  peinture  ne  saurait  avouer  • 
il  y  a  dans  cette  toile  des  trous  qui  s'opposent  invinciblement  à  toute  espèce 
d'harmonie  linéaire.  Si  le  programme  donné  à  M.  Couder  lui  a  prescrit  de  faire 
ce  que  nous  voyons,  le  programme  a  eu  tort.  Il  est  possible  que  ce  tableau 
soit  conforme  au  procès-verbal  de  la  séance,  mais  il  n'est  certainement  pas 
conforme  aux  lois  de  la  peinture.  Il  fallait  laisser  au  peintre  la  liberté  de  traiter 
la  donnée  historique  selon  les  convenances  et  les  besoins  de  son  art. 

Le  18  brumaire  de  M.  Bouchot,  inférieur  aux  États  généraux  de  M.  Cou- 
der, donne  lieu  aux  mêmes  observations.  Je  ne  peux  pas  croire  que  l'auteur 
justement  applaudi  des  Funérailles  de  Marceau  ait  agi  librement  en  étalant 
sur  sa  toile  cette  multitude  de  manteaux  rouges.  La  tête  de  Bonaparte  n'est  pas 
bonne  ;  mais  il  y  a  dans  cet  ouvrage  assez  de  preuves  de  talent  pour  qu'il  soil 
permis  de  penser  que  M.  Bouchot,  livré  à  lui-même,  eût  produit  un  tableau 
très-supérieur  à  celui  que  nous  voyons. 

La  Mort  du  président  Brisson ,  de  M.  Alexandre  Hesse ,  est  complètement 
dépourvue  de  style;  si  le  livret  n'était  là  pour  nous  expliquer  le  sujet  du  ta- 
bleau ,  il  serait  impossible  de  deviner  à  quelle  classe  appartiennent  les  person- 
nages. Toutes  les  têtes  sont  conçues  et  rendues  avec  la  même  trivialité. 

Si  les  Belges  admirent,  comme  on  le  dit,  le  talent  de  M.  Kcyser,  il  faut  qu'ils 
aient  cessé  de  comprendre  le  mérite  de  Rubens  ,  car  la  Bataille  de  IVœringen 
n'est  qu'un  assemblage  de  lieux  communs  parfaitement  insignifiants  et  très- 
incorreclemcnt  dessinés.  La  toile  est  garnie  et  n'est  pas  pleine;  le  regard  ne 
sait  où  se  poser  et  ne  rencontre  pas  une  seule  figure  qui  le  séduise  par  la  har- 


100  SALON   DE   4840. 

diesse  des  contours  ou  le  charme  de  la  couleur  5  il  y  a  tels  papiers  peints  que 
je  préfère  à  la  Bataille  de  JVœringen. 

Le  Colloque  de  Poissy,  de  M.  Robert  Fleury,  offre  une  réunion  de  tètes 
attentives  et  finement  modelées  ;  la  scène  est  bien  comprise  et  traitée  de  ma- 
nière à  intéresser  le  spectateur.  Ce  tableau  est,  à  notre  avis,  très-supérieur 
aux  précédents  ouvrages  de  l'auteur.  On  peut  reprocher  à  M.  Robert  Fleury 
d'avoir  placé  toutes  ses  figures  sur  le  même  plan,  ou  à  peu  près;  on  peut  lui 
dire  que  la  salle  où  ses  personnages  sont  réunis  manque  de  profondeur  :  mais 
il  faut  louer  les  expressions  variées  qu'il  a  su  donner  à  ses  têtes ,  sans  distraire 
l'attention  du  spectateur  par  aucun  épisode  puéril.  On  reconnaît  dans  ce  ta- 
bleau le  désir  de  bien  faire  et  de  caractériser  nettement  l'action  dans  laquelle 
sont  engagés  les  personnages  ;  on  voit  que  M.  Robert  Fleury  s'est  contenté  len- 
tement et  difficilement.  La  couleur  de  celte  toile  n'a  rien  de  séduisant,  mais 
les  tons  sont,  heureusement  assortis  et  composent  un  ensemble  d'une  harmonie 
très-suffisante.  M.  Robert  Fleury  n'avait  pas  encore  traité  de  sujet  aussi  im- 
portant que  le  Colloque  de  Poissy  ;  le  succès  de  ce  tableau  doit  l'engager  à 
persévérer  dans  la  voie  où  il  vient  d'entrer. 

Le  Saint  Jean  de  M.  Gleyre  obtient  un  succès  légitime  ;  la  tête  ,  les  mains 
et  la  draperie  sont  étudiées  avec  soin  et  rendues  avec  une  grande  habileté.  La 
couleur  est  vigoureuse  ,  le  dessin  pur,  le  mouvement  naturel.  La  tête,  éclairée 
en  plein,  exprime  très-bien  l'extase  dans  laquelle  est  plongé  saint  Jean;  en- 
visagé sous  le  rapport  de  la  réalité ,  le  masque  entier  ne  mérite  que  des  éloges, 
mais  on  peut  lui  reprocher  de  n'être  pas  assez  idéalisé.  L'expression  du  visage 
est  ce  qu'elle  doit  être  ;  les  lignes  n'ont  pas  la  grandeur  et  la  simplicité  qu'elles 
devraient  avoir.  Telle  qu'elle  est  cependant ,  cette  figure  mérite  d'être  signalée 
à  l'attention  publique  ,  car  elle  révèle  chez  l'auteur  un  remarquable  talent 
d'exécution  ,  une  largeur  de  pinceau  qui  demanderait  à  être  appliquée  sur  une 
grande  échelle.  Malgré  l'absence  d'idéal  que  nous  reprochons  à  la  tête  de  saint 
Jean,  il  est  évident  que  M.  Gleyre  traiterait  avec  bonheur  les  sujets  religieux  ; 
il  y  a  dans  l'attitude  et  dans  les  draperies  du  Saint  Jean  l'élévation  de  style 
qui  convient  aux  compositions  bibliques. 

Entre  les  trois  paysages  de  M.  Corot,  il  en  est  un  dont  la  composition  ne 
laisse  rien  a  désirer,  celui  qu'il  a  nommé  Soleil  couchant  ;  les  terrains,  les 
arbres  ,  le  ciel  et  le  pâtre  forment  un  ensemble  harmonieux  qui  charme  les 
juges  les  plus  sévères.  C'est  un  paysage  sur  lequel  on  aimerait  à  reposer  sou- 
vent ses  yeux.  Jamais  M.  Corot  n'a  réussi  à  exprimer  si  bien  sa  pensée;  mal- 
heureusement ,  l'exécution  des  diverses  parties  de  ce  tableau  est  loin  de  répon- 
dre à  la  composition.  Les  arbres,  dont  les  masses  sont  bonnes,  ne  peuvent 
être  vus  de  près ,  tant  il  y  a  de  gaucherie  et  de  mollesse  dans  le  tronc,  les 
branches  et  le  feuillage  ;  la  figure  du  pâtre  admirablement  placée  est  d'un 
dessin  très-insuffisant.  Toutefois,  ce  paysage  est  d'un  aspect  délicieux,  et 
cause  le  même  plaisir  que  la  lecture  d'une  belle  idylle  antique.  Cette  année  en- 
core ,  les  toiles  de  M.  Matilhat  sont  fort  au-dessous  des  premiers  ouvrages  de 
railleur.  Pour  éviter  la  crudité  de  tons  qu'on  lui  reprochait  ù  l'époque  de  ses 
débuts ,  il  s'est  jeté  dans  je  ne  sais  quelle  peinture  qui  n'appartient  précisément 
à  aucune  école,  qui  ne  vise  ni  à  la  ligne  ,  ni  à  la  couleur;  il  semble  fuir  l'ori- 


SALON   DE   1840.  101 

ginalilé  comme  un  piège  ;  il  fouille  dans  ses  cations  el  il  transcrit  ses  souvenirs 
d'Orient  sans  se  donner  la  peine  de  composer  un  tableau.  Si  M.  Marilhat  ne 
se  hâte  de  prendre  sa  revanche,  il  réussira  bientôt  à  faire  oublier  l'éclat  de 
ses  débuts.  La  vue  du  Château  d'Arqués  de  M.  Paul  Huet  offre  plusieurs  par- 
ties recommandables  :  je  crois  pouvoir  louer  en  toute  assurance  la  couleur  de 
la  colline  ,  le  fond  et  le  ciel  ;  mais  je  ne  saurais  approuver  le  ton  des  arbres 
placés  sur  le  devant  du  tableau,  toute  cette  partie  de  la  toile  est  d'une  crudité 
qui  fait  tache.  Tout  en  respectant  le  contraste  que  M.  Huet  a  voulu  établir 
entre  le  second  et  le  troisième  plan  de  son  tableau,  il  conviendrait ,  je  crois, 
d'adoucir  le  ton  des  arbres  et  de  leur  donner  un  peu  plus  de  légèreté.  Les 
paysages  de  M.  Cabat  n'offrent  pas  toutes  les  qualités  de  ses  précédents  ou- 
vrages ,  et  les  défauts  de  l'auteur  deviennent  plus  sensibles  à  mesure  qu'il 
agrandit  le  cercle  de  ses  compositions.  Égaré  par  l'amour  de  la  précision,  il 
se  croit  obligé  d'amener  au  même  degré  d'exécution  tous  les  plans  de  ses  ta- 
bleaux ;  ainsi ,  dans  la  vue  du  Lac  de  Nemi,  les  fonds  sont  aussi  faits  que  les 
devants,  ce  qui  nuit  singulièrement  à  l'effet.  Cet  amour  exagéré  de  la  préci- 
sion choque  plus  vivement  encore  dans  la  toile  que  M.  Cabat  nomme  le  Sama- 
ritain; la  route  placée  à  droite  du  tahleau  offre  d'un  bouta  l'autre  la  même 
solidité,  de  telle  sorte  que  l'extrémité  supérieure  paraît  être  aussi  voisine  de 
l'œil  que  l'extrémité  inférieure.  Toute  la  partie  gauche  du  tableau  est  traitée 
avec  une  rare  habileté;  mais,  quel  que  soit  le  mérite  de  cette  composition, 
nous  croyons  que  l'importance  du  paysage  ne  s'accorde  pas  avec  l'étendue  de 
la  toile  :  réduit  aux  deux  tiers  de  son  étendue  ,  le  paysage  de  M.  Cabat  aurait 
certainement  plus  de  valeur.  Quant  à  la  parabole  chrétienne  que  M.  Cabat 
croit  avoir  encadrée  dans  son  paysage,  je  dois  dire  qu'elle  ne  me  semble  pas 
faire  partie  de  la  composition.  Lorsque  Poussin  conçoit  un  paysage  historique, 
il  a  toujours  soin  de  placer  ses  personnages  de  façon  à  les  rendre  nécessaires  ; 
s'ils  disparaissaient,  le  paysage  serait  incomplet.  Or,  dans  le  Samaritain  de 
M.  Cabat,  les  personnages,  loin  d'être  nécessaires,  ne  sont  pas  même  utiles; 
qu'ils  soient  absents  ou  présents,  le  paysage  a  le  même  sens  et  la  même  va- 
leur. M.  Cabat  a  donc  maintenant  deux  choses  à  étudier,  le  côté  optique  et  le 
côlé  poétique  du  paysage  ;  il  faut  qu'il  tienne  compte  de  réloignement  dans 
l'exécution  des  différents  morceaux,  et  qu'il  apprenne  l'art  si  difficile  de  relier 
étroitement  les  figures  et  le  paysage. 

La  Vue  de  Constant inople ,  de  M.  Gudin  ,  est  un  lazzi  pareil  aux  précé- 
dentes improvisations  de  l'auteur.  Dans  celle  toile  dont  la  couleur  ne  saurait 
êlre  définie ,  il  est  impossible  de  saisir  la  forme  d'aucun  objet.  M.  Gudin  a 
traité  Constanlinople  comme  il  avait  traité  si  souvent  l'Italie;  le  tableau  qu'il 
a  exposé  celle  année,  n'apprendra  rien  aux  ignorants  et  ne  rappellera  rien  à 
ceux  qui  ont  vu  ,  car  le  ton  beurré  qu'il  a  étalé  sur  sa  toile  n'appartient  à  aucun 
climat;  c'est  une  composition  exécutée  avec  une  déplorable  facilité.  L' Entrée 
du  port  de  Marseille  de  M.  Eugène  Isabey  comptera  certainement  parmi  les 
meilleurs  ouvrages  de  l'auteur;  le  ton  des  eaux  est  d'une  vérité  parfaite;  les 
navires  sont  exécutés  avec  une  adresse  miraculeuse.  11  est  fâcheux  que  la 
forme  de  la  toile  nuise  à  l'effet,  de  celte  composition,  il  y  aurait  de  l'avantage 
à  supprimer  le  tiers  supérieur  de  ce  tableau. 


102  SALON   DE    1840. 

Le  Strafford  de  M.  Paul  Delaroche,  gravé  par  M.  Henriquel  Dupont,  est  un 
chef-d'œuvre  de  précision  et  de  pureté  ;  toutes  les  parties  de  cette  planche  sont 
traitées  avec  un  soin  scrupuleux  et  une  habileté  rare.  Les  têtes  ,  les  vêtements, 
la  pierre,  sont  rendus  avec  une  patience  et  une  finesse  qu'il  est,  je  crois,  im- 
possible de  .surpasser.  Nous  n'avons  que  des  éloges  à  donner  à  M.  Dupont  ; 
mais  nous  croyons  que  chacun  ,  en  étudiant  celte  planche  ,  comprendra  toute 
l'insuffisance,  toute  la  vacuité  de  la  composition  de  M.  Paul  Delaroche.  La 
gravure  est  une  épreuve  décisive ,  une  épreuve  que  les  œuvres  secondaires 
n'affrontent  jamais  impunément.  Le  Strafford  est  un  des  tableaux  où  M.  Dela- 
roche a  montré  le  plus  de  talent  et  de  savoir  dans  l'exécution  des  morceaux  ; 
malheureusement  celle  toile  est  vide,  et  ce  défaut,  que  la  couleur  dissimulait 
à  grand'peine,  est  tout  à  fait  choquant  dans  la  gravure.  M.  Dupont  a  fait  tout 
ce  qu'il  pouvait  faire;  il  a  eu  beau  varier  le  travail  de  son  burin  ,  il  ne  lui  était 
pas  donné  de  garnir  le  vide  laissé  sur  la  toile  par  M.  Paul  Delaroche. 

Le  poitrail  de  M.  Guizot ,  gravé  par  M.  Calamatta  ,  n'est  pas  indigne  de  l'ar- 
tiste habile  qui  a  si  clignement  traduit  le  f'ceu  de  Louis  XIII.  Le  masque  et 
les  mains  sont  rendus  avec  une  souplesse  ,  une  vérité  qui  ne  laisse  rien  à  dé- 
sirer. La  taille  adoptée  pour  le  vêtement  est  d'un  bon  effet  sous  le  rapport  de 
la  couleur;  toutefois  je  ne  conseillerais  pas  à  M.  Calamatta  de  prendre  ce 
parti  à  l'avenir,  car  dans  le  portrait  qui  nous  occupe,  la  couleur  est  obtenue 
aux  dépens  de  la  forme.  11  est  nécessaire  de  varier  le  travail  de  la  gravure  selon 
la  nalure  des  objets  qu'il  s'agit  de  représenter,  mais  le  burin  ne  doit  jamais  ou- 
blier la  forme  pour  la  couleur.  Malgré  le  défaut  que  je  signale ,  le  portrait  de 
M.  Guizot  est  une  œuvre  qui  ferait  honneur  aux  plus  habiles.  La  peinture  de 
M.  Paul  Delaroche  offrait  au  graveur  de  grandes  difficultés  ,  car  la  tête  se  dé- 
tache sur  un  fond  de  marbre  blanc.  Cette  donnée  absurde  et  manifestement 
contraire  aux  conditions  de  la  peinture  ne  pouvait  êlre  traduite  que  par  un 
artiste  du  premier  ordre.  La  manière  dont  la  tête  se  présente  n'est  pas  choisie 
plus  beureusemenl  que  le  fond  du  portrait  ;  le  nez  est  séparé  de  la  bouche  par 
un  intervalle  beaucoup  trop  grand  :  or,  si  la  tête  eût  élé  vue  de  face,  unepartie 
de  cet  intervalle  eût  élé  dissimulé  par  l'ombre  du  nez.  M.  Calamatta  a  traduit 
celte  seconde  faute,  comme  la  première,  avec  une  fidélité  victorieuse. 

La  Transfiguration ,  gravée  par  M.  Desnoyers,  est  une  œuvre  conscien- 
cieuse qui  mérite  d'être  étudiée  attentivement.  L'auteur  a  trailé  avec  soin  le 
contour  et  l'expression  de  chaque  tête,  et  sous  ce  rapport  la  gravure  de  M.  Des- 
noyers me  paraît  Irès-supérieure  à  celle  de  Raphaël  Morghen.  Dans  cette  der- 
nière plancbe,  en  effet,  le  ciel,  les  terrains,  les  vêtements  et  les  têtes  sont 
rendus  à  l'aide  d'un  procédé  uniforme;  la  planche  entière  ressemble  à  un  ré- 
seau d'acier.  M.  Desnoyers  a  varié  son  travail  selon  la  nalure  des  objets  qu'il 
avait  à  rendre  :  aussi  sa  gravure  se  dislingue-t-elle  par  une  admirable  clarté. 
Je  reprocherai  aux  vêtements  un  peu  de  lourdeur.  Pour  juger  d'une  façon 
décisive  la  fidélité  de  celle  traduction,  il  faudraitavoir  vu  l'œuvre  de  Raphaël. 
Toutefois  j'incline  à  penser  que  la  toile  placée  au  Vatican  offre  une  harmonie 
de  couleur  qui  ne  se  trouve  pas  dans  la  gravure  de  M.  Desnoyers. 

Celle  année  .  les  ouvrages  de  sculpture  sont  en  petit  nombre.  Il  nous  est  iiu- 
P<issii>;<'  di'  contrôler  la  conduite  du  jury,  car  nous  n'avons  pas  sous  les  yeux 


SALON    DE    1840.  103 

les  ouvragesqu'il  a  refusés.  Toutefois  il  nous  est  difficile  d'admettre  que  les  ou- 
vrages refusés  soienttrès-inférieurs  aux  sept  huitièmesdeceuxque  nous  voyons. 
S'il  fallait  s'en  rapporter  aux  on  dit,  le  jury  aurait  prononcé  à  peu  près  au 
hasard  sur  l'admission  et  l'exclusion  des  ouvrages  envoyés  au  Louvre.  Résolu 
d'avance  à  ne  recevoir  qu'un  petit  nombre  de  morceaux ,  il  aurait  consulté  son 
caprice  plus  souvent  que  la  raison.  Cette  hypothèse,  qui  pourra  paraître  im- 
pertinente, n'est  cependant  pas  dépourvue  de  vraisemblance;  car  le  public 
n'a  pas  oublié  que  le  jury  du  Louvre  a  refusé,  il  y  a  quatre  ans,  tous  les  grou- 
pes envoyés  par  M.  Barye.  Or  ces  groupes,  qui  sont  aujourd'hui  chez  M.  le 
duc  d'Orléans,  ont  été  pendant  plusieurs  jours  exposés  chez  M.  Aimé  Chena- 
vard,  et  chacun  a  pu  se  convaincre  de  l'injustice  du  jury.  Quels  que  soient  les 
motifs  de  la  décision  prise,  il  y  a  quatre  ans,  par  la  quatrième  classe  de  l'In- 
stitut à  l'égard  de  M.  Barye  ,  il  est  certain  que  cette  décision  est  absurde,  et 
qu'aucun  raisonnement  ne  saurait  la  justifier.  Il  n'est  pas  moins  certain  que 
pas  un  de  MM.  les  membres  de  la  quatrième  classe  n'est  capable  de  faire  un 
groupe  d'animaux  comparable  aux  groupes  dont  nous  parlons,  pour  l'énergie 
des  attitudes,  la  science  anatomique,  et  la  finesse  de  l'exécution.  Quoique  les 
sculpteurs  d'un  mérite  aussi  éminent  ne  soient  pas  nombreux,  il  n'est  donc 
pas  impossible  qu'il  y  ait  parmi  les  ouvrages  refusés  des  morceaux  égaux,  si- 
non supérieurs  ,  à  la  plupart  de  ceux  que  nous  voyons  au  Louvre. 

M.  Cortot,  l'un  des  membres  du  jury  ,  a  exposé  un  groupe  de  deux  figures, 
Jésus-Christ  sur  les  genoux  de  la  Vierge.  Ce  groupe,  exécuté  en  bronze 
doré  pour  l'église  de  Notre-Dame-de-Lorette  ,  se  distingue  par  une  vulgarité 
générale.  Les  lignes  sont  loin  d'être  heureuses,  les  têtes  ont  une  expression 
difficile  à  déterminer,  et  les  draperies  sont  ajustées  avec  une  gaucherie,  une 
lourdeur  dont  la  sculpture  offre  bien  peu  d'exemples.  Si,  laissant  de  côté  toute 
la  partie  poétique  de  la  statuaire  à  laquelle  M.  Cortot  paraît  n'avoir  pas  songé, 
nous  étudions  ce  groupe  sous  le  rapport  de  la  réalité,  nous  ne  serons  guère 
plus  satisfait.  La  tête  de  la  Vierge  est  modelée  avec  une  sécheresse,  une  du- 
reté qu'on  a  peine  à  concevoir.  Puisque  M.  Cortot  renonçait  à  consulter  la 
tradition,  et  ne  voulait  reproduire  aucun  des  types  de  la  Vierge-mère  créés 
par  la  peinture  et  la  statuaire  pendant  le  xiv°,  le  xve  et  le  xvi°  siècle,  il  de- 
vait naturellement  consulter  la  nature  vivante.  Or  la  nature  vivante  ne  four- 
nit pas  les  éléments  dont  M.  Cortot  a  composé  la  tète  de  la  Vierge  :  ni  le  front, 
ni  les  yeux,  ni  les  lèvres  n'appartiennent  à  la  réalité;  les  mains  se  composent 
de  phalanges  courtes,  et  sont  absolument  dépourvues  d'élégance.  Quant  au 
Christ,  il  mérite  des  reproches  encore  plus  sévères.  Non-seulement  la  lète  n'a 
rien  de  divin,  rien  même  d'élevé,  non-seulement  les  plans  musculaires  du 
torse  et  des  membres  sont  modelés  avec  une  rondeur  et  une  mon  otonie  dés- 
espérantes; mais  les  jambes  ne  pendent  pas.  Le  groupe  de  M.  Cortot  ne  re- 
lève, ni  de  l'art  antique,  ni  de  l'art  chrétien,  ni  de  la  réalité;  l'auteur  n'a  con- 
sulté ni  la  tradition  ni  la  nature:  aussi  ne  faut-il  pas  s'étonner  s'il  a  produit 
une  œuvre  dépourvue  de  vieaussi  bien  que  de  beauté.  Le  Solda/  do  Marathon, 
placé  aux  Tuileries,  dont  l'attitude  est  si  ridicule,  et  présente  des  lignes  si 
malheureuses,  est  certainement  très-supérieur  par  l'exécution  au  groupe  dont 
nous  parlons;  car  s'il  manque  de  hardiesse  et  de  grandeur,  il  offre  du  moins 


104  SALON  DE  1840. 

plusieurs  parties  étudiées  et  rendues  avec  soin.  Le  groupe  exposé  au  Louvre, 
nul  sous  le  rapport  poétique ,  n'est  qu'une  imitation  très-infidèle  de  la  réalité. 
La  Flora  de  M.  Bosio  est  fort  inférieure  à  la  Salmacis  du  même  auteur.  En 
effet,  quoique  la  Salmacis  soit  très-loin  de  mériter  les  éloges  dont  on  l'a  com- 
blée, elle  révèle  chez  M.  Bosio  un  désir  sincère  de  lutter  avec  la  nature.  Cet 
ouvrage  est  d'une  réalité  mesquine  ,  d'un  caractère  grêle  et  chétif  ;  mais  il  a 
fallu  ,  pour  obtenir  ce  résultat ,  sinon  un  grand  talent ,  du  moins  une  rare  pa- 
tience, une  attention  soutenue  :  il  est  évident  que  M.  Bosio  a  donné  dans  ce 
morceau  la  mesure  complète  de  ses  facultés.  La  Flora  est  modelée  avec  une 
rondeur,  une  mollesse  qui  ne  se  trouvent  pas  dans  la  Salmacis.  3e  ne  parle 
pas  de  la  tête,  dont  l'insignifiance  ne  peut  être  dépassée,  car  dans  ses  meilleurs 
ouvrages  M.  Bosio  n'a  jamais  paru  accorder  au  masque  humain  une  grande 
importance  ;  mais  il  n'y  a  pas  une  seule  face  de  la  figure  de  Flora  qui  offre  des 
lignes  heureuses.  Les  hanches  sont  à  peine  accusées  et  manquent  de  jeunesse  ; 
le  cou  et  les  épaules  se  composent  de  plans  confus ,  et  n'offrent  pas  une  seule 
partie  qui  rappelle  la  nature.  Quant  à  la  poitrine,  qui  a  l'intention  évidente 
de  lutter  avec  la  réalité,  elle  n'offre  qu'un  ensemble  de  détails  mesquins  que 
la  sculpture  doit  s'interdire  sévèrement.  M.  Bosio,  dans  la  poitrine  de  sa  Flora, 
s'est  efforcé  de  transcrire  tous  les  plis  delà  peau  qui  frissonne,  et  il  n'a  réussi 
qu'à  produire  une  masse  maigre  et  informe.  La  ceinture  ,  le  ventre  et  les  cuis- 
ses quoique  empreints  d'une  mesquinerie  moins  blessante,  ne  sont  cependant 
pas  plus  dignes  d'éloges  ;  les  deux  avant-bras  choqueront  les  yeux  les  moins 
clairvoyants  par  leur  singulière  brièveté  ;  la  draperie  jetée  sur  les  cuisses  n'est 
qu'un  haillon  mouillé.  Les  pieds  de  la  Flora  ont  une  forme  que  la  statuaire 
ne  saurait  avouer.  Je  ne  dis  pas  que  celte  forme  ne  se  rencontre  jamais  dans 
la  nature;  mais  tout  ce  qui  est  n'est  pas  bon  à  imiter,  et  copiés  ou  non ,  les 
pieds  de  cette  figure  sont  d'une  laideur  repoussante.  L'espace  compris  entre  la 
partie  inférieure  de  la  jambe  et  la  naissance  des  phalanges  est  modelé  d'une 
façon  absurde;  je  dois  dire  la  même  chose  de  l'espace  compris  entre  le  talon 
et  l'origine  du  gros  orteil.  Il  y  a  sans  doute  des  pieds  pareils  aux  pieds  de  la 
Flora  ;  mais  un  pied  ainsi  fait  ne  peut  exécuter  régulièrement  les  mouvements 
nécessaires  à  la  progression.  Si  la  figure  de  M.  Bosio  se  levait,  elle  marche- 
rait sans  élégance  et  sans  rapidité;  car  pour  que  la  marche  soit  élégante  et 
rapide,  il  est  absolument  indispensable  que  le  talon  soit  séparé  du  gros  orteil 
par  une  arcade  élevée,  et  celte  arcade  ne  peut  exister  sans  que  le  dos  du  pied 
présente  une  courbure  qui  ne  se  trouve  pas  dans  les  pieds  de  la  Flora.  Dans  le 
cas  particulier  qui  nous  occupe,  comme  dans  toutes  les  questions  qui  concer- 
nent la  forme  du  corps  humain,  la  beauté  peut  se  déduire  de  l'utilité  et  réci- 
proquement. La  Flora  de  M.  Bosio,  construite  et  modelée  d'une  façon  con- 
traire à  l'exécution  régulière  des  mouvements,  est  complètement  dépourvue 
de  beauté.  Cependant  il  est  probable  que  celle  figure  sera  louée  ;  il  se  trouvera 
des  yeux  assez  peu  exercés  pour  confondre  la  rondeur  avec  l'élégance.  La 
contradiction  que  nous  prévoyons  n'a  rien  qui  doive  élonner,  car  la  statuaire 
est  plus  difficile  à  juger  que  la  peinture.  Pour  connaître  les  lois  de  la  beauté 
cl  pour  les  appliquer  à  la  forme  dépouillée  de  la  couleur,  il  faut  une  attention 
patiente  qui  n'est  pas  du  goût  de  tout  le  monde.  Mais  ceux  qui  ont  comparé 


SALON   DE    1840.  105 

maintes  fois  les  monuments  de  l'art  grec  et  les  types  les  plus  beaux  Je  la  na- 
ture vivante ,  sont  amenés  nécessairement  à  déclarer  que  la  Flora  de  M.  Bosio 
n'est  ni  réelle  ni  belle,  et  ne  relève  ni  delà  tradition  ni  de  l'imitation  littérale 
de  la  nature. 

Le  vase  funéraire  de  M.  Pradier  se  recommande  par  une  grande  habileté 
d'exécution.  Les  bas-reliefs  sculptés  sur  la  panse  offrent  une  foule  de  détails 
très-fins,  et  sont  traités  avec  une  rare  délicatesse.  Le  quadrige  rappelle  heu- 
reusement les  chevaux  des  Panathénées  ,  l'imitation  est  évidente  ,  mais ,  pour 
copier  les  monuments  de  l'art  grec  ,  il  faut  plus  que  de  la  patience  et  de  l'at- 
tention ,  il  faut  allier  au  sentiment  de  l'élégance  et  de  la  simplicité  une  prati- 
que savante.  Quelle  que  soit  ma  prédilection  pour  l'originalité,  je  suis  donc 
loin  de  reprocher  à  M.  Pradier  d'avoir  consulté  les  Panathénées  pour  composer 
son  vase  funéraire,  car  l'imitation  que  je  signale  n'a  rien  de  littéral  ni  de  ser- 
vile,  je  crois  d'ailleurs  que  le  type  emprunté  à  Phidias  est  mieux  placé  que  le 
type  réel  dans  une  composition  allégorique.  Lors  même  que  M.  Pradier  eût  été 
familiarisé  par  ses  études  personnelles  avec  les  formes  du  cheval ,  il  eût  encore 
bien  fait  de  s'adresser  à  l'art  grec  et  de  demander  conseil  au  Parthénon.  Il  n'y 
a  pas  en  effet ,  parmi  les  débris  de  l'antiquité ,  un  seul  ouvrage  dont  la  contem- 
plation soit  plus  profitable;  il  n'y  en  a  pas  un  qui  enseigne  plus  clairement  la 
simplification  et  l'agrandissement  de  la  réalité.  J'accorderai ,  si  l'on  veut,  que 
les  chevaux  de  Géricault  sont  plus  près  de  la  nature  que  les  chevaux  de  Phi- 
dias; mais  je  crois  que  M.  Pradier  eût  commis  une  maladresse  en  s'efforçant 
de  reproduire  le  type  des  chevaux  de  Géricault  :  il  y  a  dans  la  panse  de  ce  vase 
une  souplesse  de  modèle  à  laquelle  nous  devons  applaudir.  L'auteur,  on  le 
sait,  ne  se  contente  pas  de  modeler  en  glaise  ce  qui  doit  être  traduit  en  mar- 
bre ;  il  n'abandonne  pas  au  praticien  le  soin  de  reproduire  littéralement  d'un 
bout  à  l'autre  ce  qu'il  a  fait  avec  son  ébauchoir.  Habitué  dès  longtemps  à  tail- 
ler le  marbre,  il  participe  personnellement  au  travail  du  praticien  ;  celte  ha- 
bitude constante  lui  donne  une  grande  supériorité  sur  la  plupart  des  sculp- 
teurs d'aujourd'hui.  Quelle  que  soit  la  précision  des  moyens  employés  par  le 
praticien  pour  la  reproduction  des  modèles ,  il  est  probable  que  la  panse  de 
ce  vase  funéraire  n'offrirait  pas  la  souplesse  que  nous  admirons,  si  M.  Pradier 
ne  maniait  pas  le  ciseau  aussi  facilement  que  l'ébauchoir;  les  ornements  bien 
choisis  ont  l'avantage  de  ne  pas  distraire  l'atlenfion.  Quant  aux  deux  figures 
agenouillées  qui  forment  les  anses  du  vase  ,  je  ne  saurais  les  approuver  ,  car 
elles  ne  sont  pas  traitées  dans  le  même  style  que  les  bas-reliefs  de  la  panse.  Le 
motif  de  ces  deux  anses  est  plein  de  grâce  et  de  simplicité  ;  mais,  pour  s'ac- 
corder avec  les  bas-reliefs,  il  aurait  dû  être  traité  dans  le  style  de  la  renais- 
sance :  or  la   draperie  de  ces  deux  anges  se  rattache  évidemment  à  l'art  go- 
thique. Le  style  des  deux  anses  contredit  donc  formellement  le  style  des 
bas-reliefs;  comment  M.  Pradier  est-il  arrivé  à  commettre  une  faute  si  facile 
à  découvrir?  Comment  n'a-t-il  pas  compris  qu'il  devait  choisir  dans  l'art 
chrétien  le  moment  qui  se  rattache  à  l'art  païen  par  l'élégance  des  formes  et 
la  souplesse  des  draperies  ?  Je  pose  la  question  et  ne  me  charge  pas  de  la  ré- 
soudre. Traités  dans  le  style  de  la  renaissance  ,  les  deux  anges  se  fussent  par- 
failemcnt  accordés  avec  les  deux  bas-reiicfs  ;  tels  qu'ils  soni .  ils  semblent 


106  SALOiN   DE    1840. 

roides  el  à  peine  ébauchés.  Il  est  fâcheux  qu'un  artiste  aussi  habile  que 
M.  Pradier  se  préoccupe  à  peu  près  exclusivement  de  l'exécution  ,  et  combine 
avec  tant  de  légèreté  les  diverses  parties  de  ses  ouvrages,  car  celte  inconce- 
vable étourderie,  sans  diminuer  le  talent  incontestable  de  l'auteur,  nuit  sin- 
gulièrement à  l'effet  de  ses  œuvres.  Le  mérite  du  vase  dont  nous  parlons  ne 
peut  être  mis  en  question;  l'élégance  générale  de  la  forme,  le  mouvement  des 
figures,  le  choix  des  ornements,  le  motif  ingénieux  des  anses,  tout  se  réunit 
pour  charmer  les  yeux  et  plaire  à  la  pensée;  mais  la  différence  des  styles  frap- 
pera ceux  mêmes  qui  ne  sont  pas  familiarisés  avec  l'histoire  de  la  statuaire. 
Sans  connaître  la  raison  de  leur  déplaisir,  les  personnes  étrangères  aux  trans- 
formations des  arts  du  dessin  seront  choquées  de  la  contradiction  qui  existe 
entre  les  anses  et  les  bas-reliefs.  Puisque  M.  Pradier  fait  du  marbre  tout  ce 
qu'il  veut ,  qu'il  prenne  donc  le  temps  de  vouloir  avant  d'agir,  qu'il  délibère 
avant  de  composer.  Sûr  de  sa  main,  qu'il  ne  recule  pas  devant  les  ratures 
lorsqu'il  s'est  trompé.  Convaincu  de  l'importance  et  de  l'utilité  de  la  tradition, 
qu'il  lui  demande  conseil ,  qu'il  imite  librement  les  plus  belles  œuvres  de  l'art 
antique  et  moderne,  mais  qu'il  ne  néglige  jamais  de  comparer  les  styles  des 
modèles  qu'il  choisit  avant  de  les  associer  dans  une  œuvre  nouvelle.  Sans  ce 
travail  préliminaire,  ses  conceptions  les  plus  heureuses  seront  toujours  dé- 
pourvues d'unité. 

Le  modèle  en  marbre  d'un  monument  consacré  à  la  mémoire  de  M.  Nicolas 
de  Démidoff  ne  justifie  pas  la  réputation  dont  jouit  M.  Bartolini  à  Florence  el 
dans  toute  l'Italie.  Il  y  a  quelques  années  ,  nous  avons  vu  à  Paris  un  buste  de 
Rossini  du  même  auteur,  qui  ne  se  distinguait  ni  par  l'élégance  ni  par  la  vé- 
rité; le  monument  que  nous  avons  sous  les  yeux  est  une  composition  assez  in- 
cohérente, dont  l'exécution  ne  mérite  pas  de  grands  éloges.  Le  groupe  prin- 
cipal représente  M.  Nicolas  de  Démidoff  assis  et  s'appuyant  sur  l'Amour  filial. 
A  ses  pieds ,  la  Reconnaissance  agenouillée  lui  présente  une  couronne.  Aux 
quatre  coins  du  piédestal  sont  assises  quatre  statues  allégoriques  :  la  Sibérie, 
la  Charité,  Terpsichore  et  la  déesse  des  festins.  Je  ne  me  charge  pas  d'expli- 
quer pourquoi  ces  quatre  figures  se  trouvent  réunies  autour  d'un  tombeau  ; 
je  ne  devine  pas  comment  Terpsichore  et  la  déesse  des  festins  se  raltachenl 
à  la  Charité  ,  ni  comment  la  Charité  elle-même  se  rattache  à  la  Sibérie.  Que  le 
statuaire  ait  voulu  rappeler  la  bienfaisance  et  la  générosité  de  M.  Nicolas  de 
I>émidoff,je  leconçoissanspeinejmaisa  moinsqu'il  n'ait  protégé  d'une  façon 
toute  spéciale  l'art  chorégraphique  et  l'art  culinaire,  je  ne  vois  pas  pourquoi  Ter- 
psichore el  la  déesse  des  festins  se  trouvent  placées  près  de  la  Charité.  Quant  à 
la  Sibérie,  je  suppose  qu'elle  n'est  pas  seulement  destinée  à  indiquer  la  patrie  de 
M.  de  Démidoff,  et  qu'elle  exprime  en  même  lemps  l'origine  de  sa  fortune. Quels 
que  soient  les  motifs  qui  justifient  la  présence  de  chacune  de  ces  figures  prise 
on  particulier,  il  me  semble  impossible,  poétiquement  parlant,  de  concevoir  la 
réunion  de  ces  quatre  figures  autour  d'un  tombeau.  Si  de  la  composition  gé- 
nérale  du  monument  nous  passons  à  la  composition  individuelle  du  groupe 
principal  et  des  quatre  figures  allégoriques  ,  nous  n'avons  pas  lieu  d'être  beau- 
coup plus  satisfait.  M.  Nicolas  de  Démidoff  est  bien  assis  cl  ne  manque  pas  de 
gravité  ;  l'Amour  filial  n'est  qu'insignifiant;  quanl  à  la  Reconnaissance,  elle  a 


SALON    DE    1840.  107 

le  tort  de  ne  pas  regarder  l'homme  qu'elle  veut  couronner.  Elle  est  affaissée 
sur  elle-même  et  détourne  la  tète.  Si  M.  Bartolini  a  voulu  réunir  dans  cette 
figure  l'expression  de  la  reconnaissance  à  l'expression  de  la  douleur,  à  mon 
avis  il  s'est  trompé,  car  la  statuaire  s'accommode  difficilement  d'une  telle 
complication.  La  Charité  a  le  front  ceint  d'un  diadème  ;  pourquoi?  je  n'en 
sais  rien.  L'enfant  qu'elle  lient  sur  ses  genonx  est  de  la  taille  d'un  adolescenl  ; 
l'enfant  qui  se  tient  debout,  à  la  droite  de  la  Charité,  touche  du  bout  de  la 
main  gauche  un  des  pieds  de  l'enfant  malade  que  la  Charité  tient  sur  ses  ge- 
noux ;  c'est-à-dire  que  sur  trois  figures  il  y  en  a  une  complètement  détachée 
des  deux  autres.  La  Sibérie  est  chargée  d'une  draperie  disgracieuse,  et  entoure 
de  son  bras  droit  un  enfant  dont  la  forme  est  à  peine  ébauchée.  La  déesse  des 
festins  tient  un  vase  dans  sa  main  droite  et  appuie  son  bras  gauche  sur  une 
lyre;  la  tête  de  cette  figure  est  grêle  et  inanimée.  Terpsichore  est  assise 
comme  une  femme  qui  sort  du  bain  et  parait  vouloir  s'envelopper.  Le  corps 
entier  est  nu  et  traité  avec  une  sorte  d'élégance  vulgaire.  Dans  cette  figure 
comme  dans  les  trois  autres  ,  la  longueur  du  torse  et  des  membres  est  exagé- 
rée sans  avantage.  La  poitrine  et  les  cuisses  sont  modelées  avec  une  évidente 
facilité  ,  mais  ne  se  recommandent  ni  par  la  pureté  ni  par  la  précision.  Quant 
à  la  tête  de  Terpsichore ,  elle  ne  vaut  ni  plus  ni  moins  que  la  tête  de  la  Charité, 
de  la  Sibérie  ou  delà  déesse  des  festins  ;  c'est  un  masque  insignifiant ,  qui  se 
trouve  au  boutdel'ébauchoir,  sans  que  la  pensée  du  statuaire  ait  besoin  d'in- 
tervenir ,  une  espèce  de  lieu  commun  dont  les  doigts  se  souviennent  et  qui 
échappe  à  la  discussion.  Incohérente  sous  le  rapport  poétique,  l'œuvre  de 
M.  Bartolini  n'a  donc  qu'un  mérite  très-secondaire  sous  le  rapport  plastique. 
Est-ce  à  dire  que  nous  devions  révoquer  en  doute  la  légitimité  de  la  renommée 
dont  M.  Bartolini  jouit  dans  sa  patrie  ?  A  Dieu  ne  plaise  que  nous  nous  hâtions 
de  prononcer!  les  pièces  nous  manquent,  et  nous  ne  pouvons  juger  en  pleine 
connaissance  de  cause  la  valeur  absolue  de  M.  Bartolini.  Il  a  sans  doute  pro- 
duit des  œuvres  très-supérieures  au  monument  (pie  nous  avons  sous  les  yeux  j 
il  est  probable  cependant  qu'il  se  dislingue  plutôt  par  l'habileté  de  la  main 
que  par  l'élévation  de  la  pensée.  Un  statuaire  habitué  à  la  réflexion  n'eût  ja- 
mais songé  à  réunir  autour  d'un  tombeau  les  quatre  figures  que  nous  venons 
d'analyser  ,  ou  si  ,  par  un  caprice  inexcusable,  il  se  fût  décidé  à  les  réunir,  il 
n'aurait  pas  négligé  de  les  caractériser  nettement  et  de  donner  a  chacune  de 
ces  figures  une  expression  individuelle.  Si  M.  Bartolini  n'a  pas  satisfait  à  cette 
dernière  condition,  c'est  qu'il  n'en  a  pas  compris  la  nécessité  ,  et  celle  faute 
suffit  pour  démonlrer  qu'il  n'a  pas  droit  au  premier  rang. 

Le  Christ  expirant  sur  la  croix  ,  de  M.  Waindron ,  esl ,  à  noire  avis  ,  très- 
supérieur  à  la  Vcllkda  du  même  auteur  :  le  mouvement  général  de  celle  fi- 
gure est  heureusement  conçu  ;  la  poitrine  et  les  bras  sont  étudiés  avec  soin  et 
rendus  avec  habileté.  Toutefois,  je  pense  qu'il  eût  mieux  valu  donner  une  di- 
rection uniforme  aux  doigls  de  chaque  main.  Il  est  probable  que  M.  Maindron 
a  voulu  ,  en  donnant  à  chaque  doigt  une  direction  particulière  ,  exprimer  les 
symplômes  delà  souffrance  ;  mais  je  pense  (pie  les  lois  de  son  ait  lui  conseil- 
laient plus  de  simplicité.  La  tèle  offre  tous  les  caractères  de  l'agonie  ;  les  yeux, 
la  bouche  et  les  joues  disent  clairement  que  le  supplicié  va  mourir;  mallicu- 


108  SALON  DE    1840. 

reusement,  M.  Maindron,  uniquement  préoccupé  de  l'expression  de  la  douleur, 
a  négligé  d'inscrire  !a  divinité  sur  le  front  du  Christ.  Il  a  modelé  la  lêle  d'un 
homme  expirant;  il  a  oublié  qu'il  avait  à  modeler  la  tête  d'un  dieu  revêtu  de 
la  forme  humaine.  Le  visage  de  son  Christ,  bien  que  traité  avec  une  vérité  re- 
marquable ,  ne  satisfait  pas  la  pensée  du  spectateur,  car  il  est  dépourvu  d'é- 
lévation. La  chevelure  et  la  couronne  d'épines  sont  disposées  de  telle  sorte  que 
la  tête  parait  un  peu  trop  grosse.  Les  détails  musculaires  des  deux  aisselles 
sont  indiqués  avec  franchise,  et  révèlent  chez  M.  Maindron  le  désir  sincère  de 
copier  la  nature  qu'il  a  sous  les  yeux.  Peut-être  ce  désir  est-il  chez  lui  poussé 
trop  loin  ;  peut-être  eùt-il  mieux  valu  ne  pas  transcrire  avec  l'ébauchoir  tout 
ce  que  l'œil  aperçoit  dans  le  modèle  vivant.  L'omission  volontaire  de  plusieurs 
détails  eût  donné  à  la  partie  supérieure  de  celte  figure  plus  d'élégance  et  de 
majesté.  Je  n'approuve  pas  le  mouvement  donné  par  M.  Maindron  à  la  cuisse 
gauche  de  son  Christ;  le  sujet  prescrivait  impérieusement  de  placer  les  deux 
cuisses  sur  le  même  plan.  J'ajouterai  que  les  muscles  de  la  cuisse  gauche  sont 
traduits  mollement  ;  la  forme  des  pieds  est  pauvre  et  vulgaire.  Nous  devons 
regretter  que  M.  Maindron  n'ait  pas  apporté  plus  de  soin  dans  cette  partie  de 
son  travail.  Je  crois  volontiers  qu'il  a  copié  la  forme  qu'il  avait  sous  les  yeux  ; 
mais  si  M.  Maindron  avait  devant  lui  un  modèle  vulgaire,  il  devait  le  rectifier, 
ou  s'il  se  défiait  de  son  savoir  ,  il  devait  s'efforcer  de  trouver  un  modèle  plus 
élégant  et  plus  riche.  Quoique  les  autres  parties  de  la  figure  aient  une  forme 
plus  heureusement  choisie,  l'ensemble  de  cet  ouvrage  n'est  pas  traité  dans  le 
style  que  réclamait  le  sujet.  M.  Maindron  parait  plein  de  zèle;  il  poursuit  ses 
études  avec  persévérance,  et  si  chacun  de  ses  ouvrages  n'est  pas  un  progrès, 
s'il  se  rencontre,  dans  la  série  de  ses  travaux,  des  aberrations  fâcheuses,  telles 
que  la  Velléda  de  l'année  dernière  ,  sou  talent  est  cependant  supérieur  à  ce 
qu'il  était  il  y  a  cinq  ans.  Mais  il  est  évident  pour  nous  que  M.  Maindron  se 
préoccupe  à  peu  près  exclusivement  du  côté  réel  de  son  art,  et  en  néglige 
presque  toujours  le  côté  poétique.  Il  consacre  ses  journées  à  lutter  avec  la  na- 
ture vivante;  et  il  oublie  de  consulter  les  monuments  de  l'art  antique.  Il  ra- 
mène la  statuaire  à  son  point  de  départ  et  contemple  trop  rarement  les  mar- 
bres grecs,  qui  lui  enseigneraient  l'art  d'agrandir  la  réalité  en  l'interprétant. 
Toutefois,  le  Christ  de  M.  Maindron  doit  être  compté  parmi  les  meilleurs  ou- 
vrages du  salon  de  cette  année.  Il  ne  faut  pas  oublier,  en  effet,  que  le  sujet 
traité  par  M.  Maindron  est  tout  simplement  un  des  problèmes  les  plus  difficiles 
que  la  statuaire  puisse  se  proposer.  Un  Christ,  pour  ne  rien  laisser  à  désirer, 
doit  offrir  l'union  de  la  science  et  de  l'inspiration.  Il  ne  faut  pas  seulement 
que  la  tête  souffre,  il  faut  qu'elle  soit  divine,  c'est-à-dire  qu'elle  présente  à 
l'œil  du  spectateur  la  plus  haute  expression  de  la  résignation  et  de  la  gran- 
deur. Si  M.  Maindron  avait  triomphé  de  toutes  les  difficultés  que  renferme 
une  telle  donnée,  il  serait  dès  aujourd'hui  un  artiste  consommé;  l'art  antique 
n'auraitplus  de  conseils  à  lui  offrir.  En  jugeant  le  Christ  de  M.  Maindron,  n'ou- 
blions donc  pas  le  nombre  des  difficultés  qu'il  avait  à  vaincre,  et  tenons-lui 
compte  du  savoir  et  de  la  patience  qu'il  a  déployés.  Jusqu'à  présent ,  il  ne  pa- 
raît pas  avoir  compris  toute  l'importance  de  la  beauté  linéaire;  il  a  presque 
toujours  subordonné  la  forme  à  l'expression,  ;i  l'accenl  ;  son  devoir  est  main- 


SALON  DE  1840.  109 

teuaiit  d'étudier  sans  relâche  l'art  de  concilier  l'énergie  et  la  forme  ,  l'expres- 
sion et  la  beauté.  Il  devra  se  résigner  à  de  nouvelles  études;  mais  il  adonné 
Jrop  de  preuves  de  persévérance  pour  que  nous  désespérions  de  le  voir  bientôt 
toucher  le  but  que  nous  lui  désignons. 

VOreste  de  M.  Simart  est  sans  contredit  la  meilleure  statue  du  salon.  Le 
mouvement  général  de  la  figure  est  plein  de  naturel  et  de  vérité;  les  muscles 
de  la  poitrine  sont  rendus  avec  une  habileté  qui  ne  laisse  rien  à  désirer.  Le 
dos  et  les  membres,  sans  offrir  la  même  richesse ,  la  même  élégance  d'exécu- 
tion, sont  traités  cependant  avec  une  remarquable  finesse.  L'expression  de  la 
tète  est  bien  celle  qui  convient  au  sujet ,  mais  les  yeux  manquent  de  beauté  , 
et  les  joues  sont  trop  simples  pour  le  front.  Après  avoir  longtemps  considéré 
la  tète  de  celte  figure,  je  me  suis  demandé  pourquoi  la  chevelure  d'Oreste 
paraît  si  pesante  ,  et  je  crois  que  cela  tient  à  ce  qu'elle  recouvre  entièrement 
les  oreilles.  Je  suis  convaincu  que  si  les  oreilles  étaient  à  moitié  dégagées,  les 
cheveux  gagneraient  beaucoup  en  légèreté  ,  et  que  la  tète  entière  deviendrait 
plus  élégante.  Élève  de  MM.  Ingres  et  Pradier,  M.  Simart  a  dignement  profité 
de  leurs  leçons.  La  figure  dont  nous  parlons  est  assurément  un  des  ouvrages 
les  plus  recommandables  que  nous  devions  à  Lécole  de  Rome.  Quelles  que 
soient  pourtant  les  qualités  qui  distinguent  cette  figure ,  M.  Simart  est  loin 
encore  de  satisfaire  à  toutes  les  conditions  de  la  statuaire.  Le  mouvement  de 
son  Oreste  est  naturel  et  vrai,  mais  il  convient  plutôt  au  bas-relief  qu'à  la 
ronde  bosse;  envisagée  sous  ses  différentes  faces,  cette  figure  offre  un  ensem- 
ble de  lignes  qui ,  sans  être  disgracieux,  ne  réussit  pourtant  pas  à  contenter 
le  regard.  Chacune  de  ces  lignes  s'explique  facilement  et  concourt  d'une  façon 
claire  à  l'expression  de  l'épuisement;  mais  la  sculpture  ronde  bosse  a  d'au- 
tres exigences  que  le  bas-relief.  11  faut  qu'une  figure  isolée  intéresse  à  peu 
près  également  le  spectateur  sous  quelque  face  qu'elle  se  présente.  Or  la  sta- 
tue de  M.  Simart ,  quoique  traitée  avec  le  même  soin  dans  toutes  ses  parties  , 
n'offre  cependant  qu'une  face  intéressante.  Les  autres  côtés  de  la  figure  don- 
nent à  penser  que  VOreste  faisait  partie  d'une  composition  dont  nous  ne  pos- 
sédons qu'un  fragment.  Il  me  reste  à  présenter  sur  cette  statue  une  observa- 
tion qui  pourrait  malheureusement  s'appliquer  aux  meilleurs  ouvrages  de  la 
statuaire  contemporaine.  J'ai  dit  que  les  plans  musculaires  de  la  poitrine  d'O- 
reste se  recommandent  par  l'élégance  et  la  vérité  :  ce  mérite  est  assez  évident 
pour  n'avoir  pas  besoin  d'être  signalé  ;  mais  le  style  de  ce  morceau  n'a  rien 
d'idéal,  rien  d'héroïque.  En  prenant  le  sujet  de  son  œuvre  dans  Eschyle. 
M.  Simart  se  mettait  dans  l'obligation  de  s'élever  au-dessus  de  la  réalité  que 
nous  avons  chaque  jour  sous  les  yeux  ;  or  je  ne  trouve  pas  dans  VOreste  An 
M.  Simart  la  grandeur  que  réclame  un  tel  personnage.  Sans  copier  servilement 
les  monuments  de  l'art  antique,  l'auteur  devait  imiter  les  belles  divisions  mus- 
culaires de  l'Ilissus  et  du  Thésée.  En  contemplant  ces  deux  admirables  figu- 
res, chacun  devine  qu'il  n'a  pas  devant  les  yeux  des  personnages  ordinaires, 
et  cette  impression  ne  dépend  pas  seulement  de  l'habileté  du  statuaire,  elle 
S'explique  aussi  par  les  belles  divisions  dont  je  parlais  tout  à  l'heure.  La  poi- 
trine du  Thésée  offre  des  plans  (pie  la  nature  vivante  ne  contredit  pas.  mais 
qui  sont  d'une  largeur,  d'une  hardiesse  idéale.  Ce  que  je  reproche  à  VOreste 

tome  il.  8 


i  10  SALON   DE   1840. 

de  M.  Simart,  c'est  de  rappeler  trop  fidèlement  la  réalité.  En  étudiant  celte 
figure ,  nous  prenons  plaisir  à  retrouver  dans  le  torse  et  les  membres  tous  les 
détails  du  modèle  humain  ;  mais  cette  figure  est  traitée  avec  une  vérité  si  litté- 
rale, elle  reproduit  si  scrupuleusement  toutes  les  parties  de  la  réalité,  qu'elle 
nous  empêche  d'ajouter  foi  à  la  création  de  l'auteur.  Au  lieu  d'Oreste,  nous  ne 
voulons  voir  qu'un  jeune  homme  épuisé,  haletant;  au  lieu  d'un  personnage 
tragique,  nous  n'avons  qu'une  figure  d'étude. 

Ces  considérations  résument  assez  nettement  toute  notre  pensée  sur  le  salon 
de  cette  anrîée.  Ce  qui  manque  en  effet  à  la  plupart  des  ouvrages  de  statuaire 
et  de  peinture,  souvent  même  à  ceux  qui  se  recommandent  d'ailleurs  par  des 
qualités  solides,  c'est  une  grandeur  ,  une  harmonie  que  les  artistes  cherche- 
raient vainement  dans  l'imitation  littérale  de  la  nature,  et  qui  ne  relève  que 
de  la  pensée.  Si  les  statuaires  et  les  peintres  de  nos  jours  veulent  obtenir  une 
gloire  durable,  il  faut  qu'ils  se  pénètrent  profondément  d'une  vérité  qui 
semble  aujourd'hui  méconnue.  Le  modèle  humain  le  plus  riche,  le  paysage 
le  plus  séduisant  ne  peut  être  imité  heureusement  qu'à  condition  d'être  inter- 
prété par  l'intelligence  du  peintre  ou  du  statuaire;  la  reproduction  littérale  de 
la  réalité  ne  pourra  jamais  enfanter  que  des  ouvrages  incomplets. 

Gustave  Planche. 


DE  L'ART  DRAMATIQUE 


DU  THEATRE  ACTUEL 


EN  ANGLETERRE. 


Ecole  Sentimentale.  —  Ecole  Métaphysique.  —  Ecole  Archaïque. 

SHERIDAN  KHOWLES.  —  ROBERT  BROWMNG.  —  HENRI  HORNE.  —  LEIGH  HCWT. 
—  EDOUARD  LYTTON  BULWER. 


Il  se  fait  aujourd'hui,  en  Angleterre,  un  mouvement  vers  l'art  dramatique. 
Le  théâtre  essaye  de  secouer  son  linceul  et  de  retrouver  sa  vie  perdue.  L'ex- 
cellent acteur  Macready,  homme  d'esprit  et  de  goût,  s'est  placé,  avec  Lytton 
Bulwer,  à  la  tête  de  cette  réforme.  Les  impuretés  des  foyers  et  des  coulisses  se 
sont  corrigées  sous  leur  influence  combinée,  et  plusieurs  drames  diversement 
remarquables,  qui  ont  paru  sur  la  scène  ou  chez  les  libraires,  ont  conquis  ou 
mérité  leur  succès. 

Déjà,  depuis  le  commencement  du  siècle,  quelques  efforts  tentés  vers  le 
même  but  avaient  éveillé  l'attention  :  retour  au  drame  naïf  du  xvi°  siècle  ; 
essai  d'observation  et  d'analyse  métaphysique  ;  imitation  du  drame  grec  dans 
sa  simplicité  passionnée.  Byroo  et  Talfourd  ont  produit  de  fort  beaux  ouvra- 
ges dans  ce  dernier  genre.  Le  calque  de  la  vieille  école  anglaise  n'a  inspiré 


142  LE  THÉÂTRE  EN  ANGLETERRE. 

qu'une  ou  deux  ébauches  assez  puissantes  à  Milman  et  à  Larab.  Coleridge  et 

l'Écossaise  Joamia  Baillie  ont  tout  à  fait  échoué  dans  leur  prétention  de  sub- 
stituer l'analyse  des  idées  au  mouvement  des  caractères. 

Drame,  c'est  action.  Une  longue  recherche  étymologique  ou  une  profonde 
investigation  ne  sont  point  nécessaires  pour  prouver  que  l'origine  du  mot  drame 
commande  et  domine  encore  toute  la  théorie  de  l'art  qu'il  résume.  Il  s'agit 
pour  le  drame,  non  des  hommes  qui  pleurent  ou  qui  rêvent,  mais  des  hommes 
qui  agissent.  L'ode  chante  son  enthousiasme,  la  philosophie  médite.  Brutale 
même  et  violente,  toute  action  est  drame;  trois  peuples  d'action,  les  Grecs, 
les  Espagnols  et  les  Français  ,  l'ont  bien  compris.  Mêlée  de  l'élément  lyrique  , 
revêtue  de  ces  paroles  d'or  et  de  feu  qui  sont  la  poésie,  imprégnée  de  passion, 
corroborée  par  l'étude  des  caractères  humains ,  l'action  dramatique  s'élève  à 
des  créations  miraculeuses.  Réduite  à  sa  forme  la  plus  sèche  et  la  plus  élémen- 
laire,  elle  Irouve  moyen  de  se  suffire  :  elle  se  passe  d'éloquence,  de  style,  de 
vérité.  La  plus  misérable  œuvre  de  nos  boulevards  est  encore  un  squelette  dra- 
matique, telle  tragédie  allemande  et  anglaise,  élégie  ou  dithyrambe  ,  échappe 
nux  vraies  conditions  du  drame.  Je  ne  prétends  pas  qu'il  soit  bon  de  le  trans- 
former en  œuvre  de  curiosité  pure ,  ainsi  que  la  France  s'y  est  habituée  ré- 
cemment :  énigme  pour  l'esprit  et  illusion  pour  les  yeux,  c'est  une  décadence; 
mais  ce  genre  n'a  point  répudié  l'essence  même  et  le  fond  de  sa  nature  , 
faction.  Il  est  pauvre  sans  doute  et  artificiel;  il  laissera  peu  de  traces  dans 
Ihistoire  de  l'esprit  humain;  des  qualités  plus  hautes  lui  sont  nécessaires.  Du 
moins  pourra-t-on  le  juger  comme  drame  et  le  compter  pour  tel. 

De  toutes  les  formes  littéraires  de  la  pensée,  il  n'y  en  a  pas  de  plus  frap- 
pante et  de  plus  populaire  :  quoi  de  plus  intéressant  pour  nous  hommes  que 
/'action  humaine?  Parvenu  à  un  certain  degré  de  naïveté  curieuse  et  de  dé- 
veloppement moral ,  un  peuple  est  nécessairement  créateur  de  son  drame.  Il 
le  fait  alors  selon  la  vue  propre  de  son  instinct.  Il  choisit  ce  qui  lui  convient 
dans  le  jeu  de  ce  monde,  composé  de  destinée  et  de  liberté,  d'événements  et 
de  volonté,  de  variété  dans  les  caractères  et  de  similitude  dans  les  passions. 
Ou  lutte  contre  le  destin  et  on  le  subit ,  on  cède  au  penchant  et  on  le  combat  ; 
on  est  grand  ,  ignoble,  lâche  .  vénal ,  incertain,  timide  ,  vain,  superbe.  Dans 
cette  trame  infinie  ,  une  nation  ne  prend  point  au  hasard.  La  passion  et  le  sort 
<  onstituent  le  drame  grec  ;  l'aventure  et  l'enthousiasme  font  le  drame  castil- 
lan ;  le  drame  français  accepte  l'une  et  l'autre  forme  ,  dont  il  opère  le  mélange 
avec  plus  d'adresse  que  de  hardiesse.  Une  philosophie  expérimentale,  s'exer- 
çant  sur  les  variétés  du  caractère  humain,  détermine  le  drame  anglais,  résumé 
dans  un  seul  homme,  qui  est  Shakspeare.  Une  fois  la  première  et  grande  cu- 
riosité du  peuple  satisfaite,  on  languit,  on  imite,  on  cherche  des  effets;  le 
drame  meurt  lentement.  L,a  Grèce  dramatique  après  Euripide,  l'Anglelerrc 
après  Shakspeare ,  l'Espagne  après  Calderon ,  s'éteignent  au  milieu  d'efforts 
ei  de  tentatives  multipliées  et  inutiles.  Le  théâtre  reste;  le  drame 
plus. 

Il  faut  soigneusemenl  distinguer  le  drame  du  théâtre.  Tanl  que  les  hommes 
: •  i oui  amoureux  de  speclacles,  ils  nom  si  placer  sur  les  gradins  d'un  am- 
philhéatn  ou  dans  li    obscurités  d'une  loi;e.  avides  d'entendre 'et  de  voir  les 


LE    THÉÂTRE   EN   ANGLETERRE.  113 

fantômes  passagers  d'une  toile  colorée,  les  cris  d'une  lutte  mortelle,  le  sauf, 
d'un  taureau  qu'on  égorge  ,  les  évolutions  d'une  armée  ou  d'une  navire.  C'est 
la  partie  enfantine  de  l'art;  elle  survit  à  l'art  lui-même.  Elle  l'étouffé  en  le 
remplaçant.  Les  gens  vraiment  émus  des  plaintes  d'Oreste  et  des  fureur» 
d'Othello,  des  hymnes  du  prince  Constant  et  des  gémissements  de  Phèdre, 
s'inquiètent  assez  peu  de  savoir  si  les  décorations  sont  bien  peintes ,  et  si  l'on 
a  dépensé  beaucoup  d'argent  en  machines  et  en  costumes.  Tous  les  chefs- 
d'œuvre  ont  été  créés  pour  des  théâtres  imparfaits  ,  et  les  théâtres  perfection- 
nés n'ont  point  créé  de  chefs-d'œuvre.  Dans  la  belle  époque  de  l'art  dramati- 
que ,  c'est  l'homme  que  l'on  veut  voir  sur  la  scène  ;  quant  vient  la  décadence 
(et  elle  vient  vite) ,  on  veut  des  plumes ,  des  épées ,  des  lances ,  des  tables ,  des 
paysages  et  des  vêtements.  La  curiosité  s'est  déplacée.  Elle  a  passé  de  l'intérêt 
inspiré  par  l'homme  à  un  intérêt  accessoire.  Toute  littérature  subit  cette 
transformation,  sans  laquelle  le  drame  mourrait  entièrement.  On  s'ingénie  à 
représenter  Clytemnestre  telle  qu'elle  était,  et  à  imiter  le  péplum  et  la  toge. 
Achille  et  Agamemnon  portent  le  vrai  costume  des  sculptures  helléniques;  on 
croit  alors,  par  ces  diverses  améliorations,  toucher  le  but  véritable  de  l'art; 
on  s'en  est  éloigné.  On  a  sacrifié  le  fonds  à  l'accessoire,  le  but  au  moyen. 

Tout  le  monde  sait  que  les  sublimes  tragédies  de  Corneille,  livrées  à  des 
acteurs  mal  costumés ,  étaient  représentées  entre  une  double  haie  de  gentils- 
hommes insolents  qui  s'asseyaient  sur  la  scène  et  riaient  des  acteurs.  La  repré- 
sentation des  œuvres  de  Calderon  ou  de  Shakspeare  était  plus  misérable  en- 
core. Deux  grosses  bougies  de  cire ,  placées  aux  deux  coins  du  théâtre  , 
éclairaient  la  scène  espagnole  dans  les  grandes  circonstances.  Ordinairement, 
on  choisissait  une  cour,  on  y  dressait  un  échafaudage  ,  les  fenêtres  armées  de 
barreaux  servaient  de  loges  grillées,  les  balcons  jouaient  le  rôle  de  nos  avant- 
scènes,  et  l'on  donnait  la  pièce  entre  midi  et  quatre  heures.  Les  gamins  mon- 
taient sur  les  toits.  En  Angleterre  ,  la  partie  matérielle  du  théâtre  sous  Shak- 
speare ,  ne  valait  guère  mieux  :  on  voyait  les  gens  comme  il  faut  s'étendre  sur 
les  tapis  de  la  scène  ,  et  se  battre  avec  le  parterre  à  coups  de  pommes  et  de 
noisettes;  les  décorations  employées  dans  Macbeth  et  dans  Henri  FUI  se 
composaient  d'une  galerie  avec  un  balcon  et  un  rideau,  laquelle  ,  pratiquée 
au  fond  du  théâtre  ,  servait ,  selon  l'occasion  et  la  nécessité  ,  de  montagne,  de 
clocher,  de  tour,  de  fenêtre  ;  puis  d'une  machine  à  trois  pans,  formant  triangle 
équilatéral,  montée  sur  un  axe  mobile,  et  présentant  au  spectateur,  selon 
les  évolutions  de  l'axe,  un  arbre  peint,  une  porte  de  maison  et  un  lambris 
d'appartement  :  le  public  se  tenait  pour  averti.  Dans  ce  berceau  pauvreleux 
sont  nées  toutes  les  œuvres  de  Shakspeare,  toutes  celles  de  Calderon  et  de 
Corneille;  et  ce  que  j'ai  dit  de  l'influence  pernicieuse  des  accessoires  sur  l'art 
dramatique  est  si  profondément  vrai ,  tellement  incontestable,  qu'à  la  même 
époque  ou  à  peu  près,  la  Mirante  du  cardinal  de  Richelieu,  et  les  Orbecchi , 
abominable  tragédie  italienne,  étaient  représentées  avec  un  luxe  extraordi- 
naire. A  mesure  que  la  pompe  théâtrale  envahit  la  scène,  l'art  dramatique 
recule.  Les  tragédies  de  Campistron  se  parenl  de  mille  ornements  dont  le  Cid 
n'a  pas  eu  le  privilège.  Les  pièces  de  Dryden  ont  besoin  d'un  matériel  magnifi- 
que que  Shakspeare  n'avait  pas  connu.  Cette  transition  de  l'art  dramatique 


J 14  LE   THÉÂTRE   EN   ANGLETERRE. 

réel  à  l'art  théâtral  se  révèle  très-ingénument  sous  Charles  II,  en  Angleterre, 
et  sous  ia  régence  du  duc  d'Orléans,  en  France.  Les  amateurs  du  théâtre  ima- 
ginent avoir  gagné  infiniment,  parce  qu'ils  ont  corrigé  un  anachronisme  et 
conquis  une  vraisemblance  de  costume.  Samuel  Pepys  ,  cet  excellent  journa- 
liste des  mœurs  anglaises,  ne  tarit  pas  en  expressions  de  mépris  pour  la  bar- 
barie ancienne  du  théâtre  shakspearien  ,  comparée  à  la  beauté  ,  à  l'élégance  , 
à  la  vérité,  à  l'illusion  de  la  scène  contemporaine.  «  Nous  avons  maintenant 
des  musiciens,  dit-il ,  nous  avons  des  danseuses,  nous  avons  des  toiles  de 
fond ,  nous  avons  de  beaux  costumes.  » 

Hélas  !  oui  ;  mais  vous  n'avez  plus  de  drame. 

Le  drame  est  dans  le  public  bien  plus  que  sur  la  scène.  Il  s'éteint  lors- 
qu'un peuple  perd  cette  curiosité  ingénue  que  satisfait  le  jeu  puissant  des 
caractères  et  des  passions.  Il  tourne  alors  au  sentimental ,  c'est-à-dire  à 
l'élégie,  comme  chez  Rowe  et  Otway,  ou  à  l'emphase  comme  chez  Dryden 
et  Young,  ou  à  la  simple  curiosité  d'un  événement  qui  se  débrouille, 
et  d'une  énigme  qui  se  résout.  Nous  trouvons  ces  différents  caractères  par- 
faitement marqués  dans  l'histoire  littéraire  de  la  Grèce.  Eschyle  s'empare 
du  mythe ,  qu'il  transforme  en  action  ;  Sophocle  crée  ensuite  le  drame 
épique;  Euripide  penche  vers  l'élégie  et  affaiblit  toutes  les  nuances.  C'est  là 
ce  que  blâme  Aristophane,  lorsque  ce  grand  critique  montre  Euripide  traînant 
des  haillons,  poussant  des  soupirs,  et  récitant  des  maximes.  Après  Euripide, 
un  théâtre  matériel ,  artificiel  et  factice  apparaît  un  moment  pour  s'évanouir. 
En  Angleterre,  le  même  phénomène  et  le  même  développement  ont  lieu  à  tra- 
vers les  révolutions  et  les  guerres  civiles,  quoique  l'organisation  d'une  société 
demi -puritaine  contrarie  sans  cesse  la  marche  naturelle  du  drame.  Sous 
Jacques  Ier,  la  sévérité  religieuse  commence  à  frapper  le  théâtre.  Il  meurt 
sous  Cromwell ,  pour  renaître  sous  Charles  II ,  tout  chargé  de  licence ,  de  pré- 
lentions  et  de  puérilités  ;  à  travers  le  xvnr-  siècle,  il  s'étiole  et  se  corrompt, 
tour  à  tour  bourgeois  et  larmoyant ,  burlesque  et  libertin  ,  augmentant  ses 
ressources  scéniques  et  perdant  sa  force  intime  ,  jusqu'au  moment  où  les  pâles 
esquisses  de  Richard  Cumberland  et  les  comédies  sans  vigueur  d'Arthur  Murphy 
envahissent  les  trois  théâtres  de  Hay-Market ,  de  Covent-Garden  et  de  Drury- 
Lane.  Deux  hommes  remarquables ,  Goldsmith  et  Sheridan,  combattent  à  force 
de  gaieté  et  d'observation  l'influence  philosophique  et  sentimentale,  qui  s'est 
emparée  de  l'art  tout  entier.  Leur  exemple  n'est  pas  suivi;  et  lorsque  le 
xix°  siècle,  s'annonce  par  les  chefs-d'œuvre  de  Godwin  ,  de  Byron  et  de  Walter 
Scott ,  le  théâtre  anglais  continue  à  déchoir. 

Alors  se  fait  la  triple  tentative  dont  nous  avons  parlé  plus  haut;  on  veut 
renouveler  la  scène  par  l'archaïsme,  ou  l'imitation  de  Massinger  et  de  Web- 
ster, par  l'analyse  philosophique  des  mobiles  humains,  par  l'imitation  de 
Sophocle  et  d'Eschyle.  Lord  Byron,  poêle  passionné  et  méditatif ,  se  révolte 
contre  le  drame  accidenté  de  Shakspeare  et  sa  libre  observation  des  caractères. 
H  produit  des  tragédies  admirables,  qui  ne  seront  jamais  des  drames  complets; 
l'égolsme  éloquent  du  poêle  y  occupe  tout  l'espace.  Sardanapale,  o'esl  Byron 
monarque  d'Orient  ;  Foscarf,  c'est  Byron  encore  ;  et  le  doge,  et  Manfred ,  Byron 
encore.  Malgré  la  monotone  énergie  du  ion  ci  de  la  couleur,  ces  œuvres  dra- 


LE  THÉÂTRE  EN  ANGLETERRE.  115 

matiques  l'emportent  sur  les  nombreux  pastiches  du  drame  ancien  ,  auxquels 
l'admiration  de  Dekker,  Marlowe  et  Marston  a  donné  naissance  depuis  1800. 
Elles  s'élèvent  au-dessus  des  nombreux  drames  métaphysiques  produits  par 
l'école  de  Wordsworth  et  de  Coleridge  ;  œuvres  bizarres,  parmi  lesquelles  nous 
distinguerons  spécialement  le  Paracelse  de  Robert  Browning. 

Paracelse  (Paracelsus  ,  a  drama)  est  d'autant  plus  digne  de  remarque, 
que  son  mérite  a  passé  à  peu  près  inaperçu  en  Angleterre.  Rarement  un  poëte 
a  perdu  plus  de  pensée,  d'éclat ,  de  pathétique  et  de  profondeur  dans  une  créa- 
tion sans  avenir,  mais  non  sans  puissance.  Comme  essai  dramatique,  c'est  le 
néant  même.  A  peine  éclos,  vite  oublié,  noyé  dans  les  dissertations  d'une  esthé- 
tique nuageuse  et  dans  les  périphrases  d'un  style  prolixe,  ce  livre  doit  être 
signalé  cependant  comme  une  très-belle  analyse  psychologique  et  morale. 

L'auteur  a  voulu  mettre  en  scène  un  révolutionnaire  de  la  science  et  inté- 
resser le  lecteur  aux  vicissitudes  de  sa  pensée.  Le  personnage  de  Paracelse 
était  bien  choisi  ;  il  représente  tout  un  mouvement  de  civilisation.  Fils  du 
xixe  siècle,  nous  sommes  étonnés  de  celui  qui  s'opère  sous  nos  yeux;  au  com- 
mencement du  xvie  siècle,  il  s'en  fil  un  bien  plus  étrange  dont  le  nôtre  n'est 
que  le  développement,  et  dont  nous  suivons  encore  l'impulsion.  Alors  parais- 
sent en  même  temps  Cardan ,  rédacteur  de  magnifiques  formules  géométri- 
ques ;  Copernic,  qui  dit  au  soleil  comme  Josué  :  Arrête-toi!  Corneille  Agrippa, 
qui  soutenait  en  1510  la  même  thèse  que  Jean-Jacques  en  1750;  Luther,  Calvin 
et  Melancthon.  Par  eux  ,  toute  la  vieille  autorité  est  ébranlée.  Les  évolutions 
du  monde  nouveau  vont  s'opérer  sur  un  nouvel  axe.  Je  ne  pardonne  pas  à 
Voltaire  de  s'être  moqué  de  Cardan  et  d'avoir  abaissé  Luther.  Qu'était-il,  Vol- 
taire, qui  cultivait  le  doute  ;  qu'était-il,  auprès  de  ceux  qui  en  avaient  hardi- 
ment jeté  le  premier  germe  dans  le  sol  de  l'Europe?  Le  plus  original  de  ces 
personnages  étranges  fut ,  sans  aucun  doute  ,  Paracelse  .  qui  renouvela  la  mé- 
decine et  créa  la  chimie  moderne ,  nécromanl ,  sorcier,  alchimiste ,  charlatan  ; 
Paracelse;  qui  se  vanta  d'avoir  trouvé  la  pierre  philosophale  et  la  quadrature 
du  cercle  ,  et  qui  enfermait  le  démon  dans  le  pommeau  de  son  épée.  L'ardeur 
de  la  science,  la  fièvre  de  connaître,  le  besoin  de  la  gloire,  précipitèrent  ;^ 
travers  toutes  les  folies,  tous  les  voyages,  tous  les  ridicules,  cette  intelligence 
enflammée.  C'est  Faust  réduit  à  la  réalité,  n'écoutant  d'autre  Méphistophélès 
que  ses  passions  et  son  amour-propre  ,  entouré  d'ennemis,  d'envieux  et  d'ad- 
mirateurs ,  plein  de  mépris  pour  l'espèce  humaine ,  qui  est  si  facile  à  tromper, 
irrité  jusqu'au  délire  de  notre  impuissance  à  pénétrer  les  secrets  de  la  vie  ;  aux 
yeux  des  uns,  ange  de  lumière;  aux  yeux  des  autres,  fils  de  l'enfer;  à  ses 
propres  yeux ,  être  incomplet  et  impuissant  ;  pour  l'histoire  et  l'avenir,  énigme. 

La  beauté  et  la  difficulté  de  cette  analyse  ont  séduit  l'imagination  de  Robert 
Browning.  Le  drame  intérieur,  qui  se  joue  chez  tous  les  hommes  célèbres  et 
grands,  et  qui  prend  un  caractère  de  frénétique  beauté  chez  un  personnage 
tel  que  Paracelse  ,  moilié  sublime  et  moitié  fou,  a  exercé  sur  le  jeune  poêle  , 
dont  l'intelligence  est  évidemment  subtile  et  profonde,  une  fascination  irré- 
sistible; il  a  tenté  d'en  taire  l'œuvre  précisément  la  plus  opposée  à  la  nature 
même  de  ses  pensées  et  de  son  sujet ,  une  pièce  de  théâtre.  Il  n'y  a  pas  de  plus 
étrange  petit  livre  que  le  sien.  Descendant  en  ligne  directe  de   Wordsworth 


HO  LE   THÉÂTRE   EN   ANGLETERRE. 

pour  la  dissection  métaphysique  des  idées  ,  de  Goethe  pour  la  poésie  plastique 
et  extérieure ,  et  de  Byron  pour  le  scepticisme ,  l'auteur  a  cru  que  ces  éléments, 
précieux  d'ailleurs,  feraient  un  drame.  En  effet,  ce  sont  des  scènes,  et  il  n'y 
manque,  pour  que  l'œuvre  soit  dramatique,  qu'une  toute  petite  chose,  le  drame. 
Au  premier  acte,  Paracelse  déclare  à  ses  amis  qu'il  veut  chercher,  au  péril  de 
son  bonheur,  la  science  et  la  gloire.  Au  second  acte,  ayant  beaucoup  voyagé, 
il  découvre  que  la  science  n'est  pas  tout,  qu'elle  tue  l'amour,  et  que  sans  l'union 
des  deux  facultés ,  amour  et  intelligence ,  l'âme  humaine  languit  et  meurt.  Au 
troisième  acte,  il  revient  en  Europe,  professe  la  médecine  à  Bàle,  atteint  la 
gloire  ,  augmente  son  crédit  en  mystifiant  les  hommes  ,  et  retombant  sur  lui- 
même  avec  plus  de  douleur  que  jamais,  reconnaît  la  misère  de  ces  trois  ruines 
dont  il  est  possesseur,  science  incomplète,  amour  impuissant,  gloire  menteuse. 
Au  quatrième  acte,  il  redescend  de  ses  sublimes  inspirations,  demande  à  la 
volupté  terrestre  l'oubli  de  son  ennui  et  de  ses  peines ,  retrouve  quelque  paix 
et  quelque  espérance  dans  la  foi  vulgaire  et  dans  l'abnégation  de  l'orgueil , 
et  finit  par  mourir  à  l'hôpital  de  Salzburg.  Tout  cela  se  passe  entre  quatre  per- 
sonnes ,  ou  plutôt  ce  n'est  qu'un  monologue  en  deux  mille  vers ,  interrompu 
par  quelques  questions  incidentes.  Feslus,  l'homme  simple  et  l'ami  dévoué  ; 
Michal ,  sa  femme;  Aprile,, jeune  homme  beau  comme  Apollon,  symbole  de  la 
poésie  et  des  arts ,  ne  prennent  la  parole  de  temps  en  temps  que  pour  donner 
à  Paracelse  l'occasion  de  plonger  le  scalpel  dans  sa  propre  pensée,  d'interro- 
ger l'immensité  de  ses  désirs,  le  désespoir  de  ses  efforts  et  le  dédain  que  lui 
inspirent  son  succès  et  l'admiration  du  genre  humain.  Voilà  tout.  Jamais  drame 
n'osa  se  présenter  avec  de  tels  éléments.  Nul  mouvement,  nulle  péripétie,  nulle 
catastrophe;  rien  qu'une  élégie  éloquente,  suivant  dans  son  cours  tortueux  la 
vie  de  Paracelse,  comme  le  soleil  et  les  nuages   marquent  d'ombre  et  de  lu- 
mière le  Rhin  tombant  en  nappes  bouillonnantes,  disparaissant  sous  les  ro- 
chers, ou  se  développant  comme  un  large  miroir  qui  étincelle.  Par  un  renver- 
sement singulier  de  l'art  dramatique  ,  vous  n'apercevez  plus  dans  cette  œuvre 
aucune  action  visible.  Le  phénomène  extérieur  des  passions  et  des  caractères 
humains  s'évanouit.  Il  fait  place  au  phénomène  intérieur  d'une  pensée  qui 
s'étudie  et  d'une  âme  qui  se  creuse. 

Nous  signalons  ce  résultat  bizarre  comme  le  dernier  terme  de  l'abus  méta- 
physique si  naturel  à  la  muse  du  Nord.  Le  drame  d'escamotage  habile  que  les 
Français  ont  adopté  récemment,  le  drame  d'incidents  et  de  passion  que  les 
Espagnols  ont  porté  si  haut  vers  le  commencement  du  xvn»  siècle,  occupent 
l'extrémité  opposée  du  diamètre.  Shakspeare  penche,  mais  sans  excès,  vers 
l'observation  métaphysique  du  Nord;  Calderon .  sacrifiant  au  contraire  la 
pensée  à  l'action  et  à  la  couleur,  gravite  aussi  d'un  autre  côté  vers  le  point 
central  et  vers  la  perfection  de  l'art.  Quant  à  l'auteur  nouveau  dont  nous  par- 
lons, philosophe  et  poète  remarquable,  il  faut  le  nier  comme  dramaturge. 

Prenons-le  donc  pour  ce  qu'il  est,  non  pour  ce  qu'il  croit  être.  Comme  œuvre 
d'analyse  philosophique,  son  prétendu  drame  est  rempli  de  talent.  La  poésie 
des  images  y  est  jetée  à  pleines  mains  sur  la  subtilité  des  pensées.  Manfredel 
Faust  ne  renferment  pas  de  plus  beaux  passages  que  certains  fragments  de  ce 
Paracelse.  obscurci  par  tant  de  divagations  inutiles  et  construit  sur  un  plan 


LE    THEATRE   EN    ANGLETERRE.  417 

insoutenable.  Nous  donnerons  pour  exemple  la  rencontre  et  le  dialogue  de 
Paracelse  et  d'Aprile,  symboles,  l'un  de  la  science ,  l'autre  de  l'amour,  du 
besoin  de  connaître  qui  veut  pénétrer  tous  les  secrets  du  monde  visible  et  invi- 
sible ,  de  l'amour  s'assimilant  à  tous  les  genres  de  beauté,  et  produisant  la 
poésie,  la  musique  et  les  arts. 

—  Qui  es-tu  (demande  Àprile  à  Paracelse) ,  homme  profond  et  inconnu? 

Paracelse.  —  Je  suis  le  mortel  qui  aspire  à  connaître.  —  Et  toi? 

Aprile.  —  Je  voudrais  aimer  infiniment  et  être  aimé. 

Paracelse.  —  Esclave!  je  suis  ton  roi. 

Aprile.  —  Ah  !  Dieu  t'a  bien  partagé.  L'idéal  que  je  poursuis  me  fuit  sans  cesse. 
Mon  désir  est  immense,  et  le  feu  qui  me  brûle  me  consume  sans  me  satisfaire.  Toi, 
génie  attentif  et  palieut,  tu  acquiers  toujours,  tu  amasses  sans  cesse.  Ah!  malheu- 
reux !  malheureux  que  je  suis  ! 

Paracelse.  —  Calme-toi,  je  te  l'ordonne  au  nom  de  la  puissance  que  j'ai  sur  toi. 
Je  veux  le  connaître,  je  veux  savoir  ce  que  tu  désires. 

Aprile.  —  Ne  te  l'ai-je  pas  dit  ?  Je  n'ai  qu'un  but ,  qu'un  désir  :  aimer  !  Toutes  les 
belles  formes  du  monde,  je  voudrais  les  reproduire  dans  le  marbre,  dans  la  pierre  et 
dans  le  bronze.  Ah  !  si  je  pouvais  !  si  je  pouvais  !  rien  n'échapperait  à  ma  sympathie  ; 
la  nymphe,  âme  secrète  des  chênes  séculaires,  le  majestueux  vieillard  à  longue  barbe, 
le  jeune  homme  dans  sa  première  beauté  ,  l'athlète  aux  muscles  nerveux ,  la  femme 
plus  souple,  plus  moelleuse  et  plus  blanche  que  le  cygne;  toutes  les  passions,  tous 
les  désirs ,  toutes  les  idées  ;  la  laideur  même  et  sa  beauté ,  qui  est  l'énergie ,  voilà  ce 
que  je  voudrais  saisir  et  créer  d'un  mot.  0  Dieu!  permets-moi  de  les  reproduire,  ces 
beautés  que  poursuit  mon  inutile  amour,  forêts,  vallées,  miroir  de  l'Océan,  lacs 
élincelanls  sous  le  soleil  qui  naît ,  et  vous,  labyrinthes  de  bronze,  pyramides  de 
pierre,  villes  peuplées  d'hommes,  et  vous,  agitations,  passions,  cruautés,  ambitions, 
dont  le  cœur  se  nourrit  et  dont  il  meurt!  Qui  me  donnera  des  couleurs  pour  tout 
exprimer,  et  des  paroles  pour  tout  reproduire,  et  des  notes  musicales  pour  imiter 
les  mouvements  mystérieux  de  l'âme  et  les  inconnus  balancements  des  planètes  !  qui 
me  permettra  d'épuiser  tout  ce  que  le  monde  et  la  vie  offrent  à  l'admiration  et  ;'i 
l'amour,  jusqu'à  ce  que  Dieu  me  reprenne  à  lui,  lui  l'éternel  amour! 

(  Paracelse  soupire.  ) 

Aprile.  —  Tu  soupires?  Tu  n'es  donc  pas  mon  roi  !  Tu  n'as  point  passé  par  mes 
épreuves  ;  tu  n'as  pas  souffert  de  mes  souffrances. 

Paracelse.  —  Continue. 

Aprile.  —  Tu  n'as  pas,  comme  moi,  arrêté  ton  regard  sur  le  soleil  idéal  jusqu'à 
devenir  aveugle.  Tu  as  cherché  la  cause  de  tout,  et  non  la  sympathie  et  l'amour  des 
choses  divines.  On  prétend  qu'il  y  a  partout  des  squelettes,  dans  les  fleurs,  dans  les 
arbres,  dans  les  étoiles  même  qui  resplendissent  là-haut.  Ces  squelettes,  tu  les  a 
cherchés.  En  es-tu  plus  heureux? 

Paracelse.  —  Non. 

Aprile.  —  Tu  t'occupes  à  démcublcr  la  nature,  moi  je  la  meuble.  Celte  société  de> 
hommes  avec  leurs  lois  et  leurs  coutumes  est  pour  moi  une  île  déserte.  J'y  bâtis  mon 
palais  comme  je  puis.  La  réalité  est  vulgaire,  je  la  transforme.  Les  coquillages  amas- 
sés au  bord  de  la  mer  sont  mes  diamants ,  les  branches  des  arbres  sont  les  arcades  de 
mon  palais,  le  jonc  tressé  remplace  le  tapis  de  pourpre,  l'imagination  est  ma  ser- 
vante, et  l'opulente  fée  obéit  à  toutes  mes  volontés.  Amour  universel,  sympathie 
sans  bornes!  Dans  le  cour  du  paysan  et  du  berger,  ]<•  découvre  une  pensée  qui  est 


118  LE  THÉÂTRE  EN  ANGLETERRE. 

l'essence  de  la  poé-ie  ;  el  ce  qu'il  y  a  de  plus  vulgaire  au  monde,  la  branche  desséchée 
qui  tombe  dans  les  cavernes  de  ma  poésie,  en  sort  parée  de  cristaux  qui  brillent  au 
soleil.  0  maître  orgueilleux,  as-tu  ce  pouvoir?  IVas-tu  jamais  senti  cette  ivresse? 
N'as-tu  jamais  été  conduit  au  désespoir  par  l'aspiration  vers  la  beauté,  et  des  milliers 
de  fantômes  n'ont-ils  pas  flotté  devant  toi  pour  te  mener  au  précipice?  N'as-lu  pas 
compris  l'impuissance  des  sons  pour  reproduire  les  accents  de  l*âme,  celle  des  cou- 
leurs et  des  formes,  celle  des  rhythmes  et  des  mots  ?  iVas-tu  pas  vu  que  plus  la  pensée 
grandit  et  s'élève,  plus  la  parole  devient  faible  %t  débile?  Dis-moi  cela,  mon 
seigDeur? 

Paracelse.  —  Le  désir  de  connaître  a  son  impuissance;  l'homme  n'est  que  faible 
poussière  ! 

Apkile.  —  Tu  pleures  !  toi ,  des  larmes  !  toi ,  le  maître  !  toi ,  le  roi  ! 

Paracelse.  —  Nous  sommes  misérables  tous  deux.  Apprends  à  cokxaitre  ,  et  que 
Dieu  m'apprenne  à  aimer.  Qu'il  nous  pardonne  à  tous  deux ,  êtres  ambitieux  et  im- 
puissants !  Nous  avons  rêvé,  Aprile ,  et  nous  nous  éveillons.  Nous  sommes  deux  voya- 
geurs transportés  dans  un  monde  de  féerie  et  qui  se  retrouvent  tout  à  coup  auprès  de 
leur  foyer.  Nous  portons  les  cicatrices  du  voyage ,  mais  nous  avons  aussi  les  bracelets 
d'or  et  les  colliers  de  perles  dont  nos  bras  ont  été  parés.  J'ai  cherché  la  science , 
comme  lu  as  cherché  V amour;  aveugle  comme  toi!  L'amour  n'est  rien  sans  la 
science,  ni  la  science  sans  l'amour.  Cependant  nos  conquêtes  nous  restent;  j'ai  la  puis- 
sance; tu  as  la  beauté.  Hélas  !  nous  nous  éveillous  cependant,  et  l'expiation  nous 
attend  l'un  et  l'autre. 

Aprile.  —  Je  le  vois,  Dieu  est  la  poésie  complète. 

Paracelse.  —  Dieu  est  la  science  parfaite.  Les  deux  moitiés  de  l'idéal  se  réunissent 
en  lui  seul.  Faibles  et  fous  que  nous  sommes  !  mortels  débiles  !  nous  avons  voulu  les 
atteindre  en  les  isolant.  Nous  sommes  trop  punis! 

Ce  qu'il  y  a  d'élévation  et  de  profondeur  dans  ces  pages  n'a  pas  besoin  de 
commentaire.  Paracelse,  représentant  l'ardeur  de  connaître  au  commencement 
du  xvie  siècle,  c'est-à-dire  à  une  époque  de  renouvellement  total  où  la  pensée 
humaine  changeait  de  peau  comme  le  serpent,  offre  au  philosophe  un  spectacle 
d'un  intérêt  immense.  C'est,  je  l'ai  dit,  un  révolutionnaire  de  la  pensée;  il  ne 
voit  que  l'avenir,  il  n'a  foi  qu'aux  nouvelles  espérances  qui  animent  le  genre 
humain.  Il  veut  savoir,  non  ie  passé  qu'il  rejette,  mais  ce  qui  est  et  ce  qui 
sera.  Il  veut  connaître,  non  les  livres,  non  l'érudition  proprement  dite  ,  mais 
le  présent,  mais  l'avenir,  mais  l'essence  des  êtres.  Il  rompt  à  jamais  avec  les 
connaissances  acquises  par  les  autres  nations  et  les  autres  temps,  avec  les 
maximes  et  les  conquêtes  des  sages  d'autrefois. 

«  La  vérité  n'esl-elle  pas  en  nous-mêmes?  (dit-il  dans  le  poëme).  Il  y  a  en  nous 
tous  une  point  central  ou  l'intime  vérité  réside  dans  sa  plénitude.  Autour  d'elle,  s'é- 
lèvent des  remparts  qui  l'environnent  et  l'obstruent  ;  la  chair  et  les  sens  dérobent  la 
flamme  de  la  vérité  à  nos  propres  yeux.  Connaître  }  c'est  délivrer  la  vérité  captive; 
c'est  ouvrir  une  issue  au  rayon  secret  et  caché  qui  est  en  nous.  » 

Paracelse  n'admettra  donc  rien  de  ce  qui  est  convenu;  plein  de  courage  et 
de  foi  eu  lui-même,  chevalier  d'aventure  ,  rejetant  tons  les  anciens  naturalistes 
et  tous  les  vieux  philosophes,  il  se  met  a  courir  le  inonde  pour  dégager,  au 


LE  THÉÂTRE  EN  ANGLETERRE.  119 

moyen  de  l'expérience  active,  cette  vérité  cachée.  Plus  il  avance,  plus  cette 
soif  de  savoir  s'augmente  et  s'irrite  ;  à  mesure  qu'elle  s'abreuve,  elle  devient 
plus  ardente.  Paracelse  rit  des  hommes  qui  l'admirent,  il  rit  de  les  voir  redou- 
bler d'enthousiasme  quand  il  les  trompe;  il  prend  en  pitié  sa  gloire  et  son 
école  -. 

«  Vous  avec  vu  ce  matin ,  dit-il  à  Festus  son  ami,  la  foule  qui  se  pressait  autour  de 
ma  chaire  !  Parbleu  !  ce  n'est  pas  merveille  d'exciter  leurs  bravos  et  de  faire  battre 
leurs  cœurs.  Mes  principes  sont  simples  ;  je  détruis  et  je  nie.  Toutes  les  fois  qu'on  nie 
ce  que  la  foule  et  les  âges  ont  accepté,  la  foule  est  là  béante,  sans  haleine,  l'œil 
hagard ,  les  cheveux  hérissés ,  attendant  le  tonnerre  qui  va  frapper  ses  idoles.  Comp- 
tons un  peu  mes  admirateurs  :  voyons  !  D'abord  ceux  qu'attirent  la  curiosité ,  l'éton- 
nement ,  la  nouveauté ,  rien  de  plus  ;  puis  la  race  nombreuse  des  sots  qui  veulent  des 
miracles  ;  je  leur  en  donne.  Ensuite  vient  le  nombreux  bataillon  de  ceux  qui  baissent 
les  institutions  établies  et  les  écoles  adoptées ,  toujours  prêts  à  seconder  l'homme  qui 
attaque,  jusqu'à  ce  que,  victorieux  à  son  tour,  ayant  planté  le  chapeau  de  sa  doc- 
trine, il  les  voie  se  retourner  contre  lui.  Jetez  sur  cette  cohue  une  infusion  considé- 
rable d'indifférents  qui  profitent  de  la  circonstance;  esprits  madrés,  trop  habiles 
pour  s'opposer  au  courant  des  opinions ,  flatteurs  adroits  qui  caresseront  et  protége- 
ront mon  système,  charmés  de  lui  donner  un  développement  absurde  qui  le  tuera! 

»  Pourquoi  grossir  la  liste  ?  Tous  ces  gens  ont  leur  intérêt  à  servir,  et  la  vérité  leur 
importe  peu.  Restent  peut-être  douze  ou  quinze  pauvres  hères  qui  aiment  sincère- 
ment la  science,  qui  ont  foi  au  pouvoir  de  la  vériié;  ceux-là  méritent  ma  sympathie 
et  mes  efforts  :  ce  n'est  pas  la  peine  d'en  parler!  » 

Voilà  comment  le  réformateur  apprécie  ceux  qui  l'admirent.  Ainsi  se  juge 
lui-même,  au  milieu  de  sa  gloire,  ce  révolutionnaire  et  ce  novateur.  Ii  n'a  pas 
touché  le  but  qu'il  voulait  atteindre  ;  il  n'a  pas  découvert  le  grand  mystère  de 
la  vie  et  du  monde.  La  couronne  qu'il  a  obtenue ,  c'est  la  réputation ,  et  il  ia 
méprise.  L'ombre  de  sa  gloire  lui  fait  peur  et  pitié  : 

«  Je  le  sais  bien ,  dit-il ,  je  suis  en  avant  de  mon  siècle.  Je  suis  un  de  ces  flots  pré- 
curseurs qui  viennent  battre  le  rivage,  longtemps  avant  que  la  multitude  des  vagues 
Je  suive  et  recouvre  la  côte.  Je  sais  bien  quelle  sera  ma  destinée.  On  usera  de  ma 
pensée  en  la  niant,  on  montera  sur  mon  cadavre  en  le  déshonorant.  Orgueil  ou  va- 
nité, je  n'ai  rien  voulu  devoir  à  mes  ancêtres;  on  ne  voudra  rien  me  devoir.  J'ai 
détruit ,  on  me  détruira;  c'est  juste.  J'ai  élevé  un  échafaudage  sur  lequel  on  montera 
pour  découvrir  de  nouvelles  régions  de  la  science.  Que  m'importe  après  tout?  J'aurai 
accompli  mon  destin  ,  Dieu  fera  le  reste  !  » 

Convaincu  de  la  vanité  de  la  science  et  de  celle  de  la  gloire.  Paracelse 
cherche  enfin  le  plaisir;  il  se  plonge  dans  les  délices  sensuelles  et  trouve  en 
échange  de  sa  dernière  tentative  le  mépris  des  hommes  qui  se  vengent  ainsi 
de  ses  dédains.  Lorsque,  malade  et  mourant  sur  son  grabat  de  l'hôpital,  à 
Salzburg,  Paracelse  retrouve  auprès  de  lui  Festus,  le  cordial  et  simple  ami 
qui  ne  l'a  jamais  abandonné,  l'auteur  louche  tout  à  coup  à  l'effet  dramatique, 
et  l'atteint  naïvement  par  une  invention  Irès-simple  ci  très-belle. 


420  LE  THÉÂTRE  EN  ANGLETERRE. 

Paracelse,  sur  son  lit  de  mort—  Parle-moi!  Que  j'entende  la  voix!  Chante 
quelque  vieille  ballade.  Je  ne  veux  point  songer  au  passé,  je  ne  veux  point  rêver!.... 
Parle-moi. 

Festcs  ,  chantant.  —  «  Le  Mein  est  un  fleuve  charmant  dont  les  flots  coulent  dou- 
cement, à  travers  les  vallons,  à  travers  les  prairies;  et  ses  petits  flots  qui  bruissent 
font  la  musique  la  plus  douce.  Il  coule,  il  coule  paresseux  sous  le  soleil  qui  brille, 
au  milieu  des  gazons ,  au  milieu  des  joncs  et  des  charmantes  primevères  ;  et  de  temps 
à  autre  l'abeille  rase  ses  vagues  en  bourdonnant,  et  le  marlin-pécheur  qui  plane  . 
avec  son  plumage  de  feu,  y  baigne  le  bout  de  son  aile  quand  midi  sonne  au  clocher 
des  hameaux...  » 

Paracelse.  —  Mon  cœur,  mon  cœur  s'éveille  et  se  desserre  lorsque  j'entends  cette 
chanson  de  la  jeunesse  ;  les  ténèbres  passent ,  le  serpent  noir  qui  me  pressait  l'âoit' 
se  déroule  enfin  et  me  quitte.  Ah  !  Festus,  je  respire  !  c'est  toi ,  c'est  toi  ! 

Après  cet  admirable  mouvement,  Festus  console  son  ami,  dont  l'agonie 
s'éclaire  d'un  rayon  d'espoir  sublime  : 

u  Esprit  souverain  (  lui  dit  son  ami  ) ,  maître,  créateur,  inventeur,  ceux  qui  raillent 
les  convulsions  de  ta  vie  se  moqueront  de  l'Etna  dont  les  profondeurs  bouillonnent, 
.le  t'ai  connu,  moi  !  je  te  comprends,  je  le  suis  fidèle.  Je  t'ai  vu  surgir  et  lutter.  Jp 
te  vois  mourir.  0  Dieu  puissant ,  que  je  sois  traité  comme  il  le  sera.  Si  tu  m'avais  créé 
fort  comme  lui ,  j'aurais  failli  comme  lui  ;  advienne  que  pourra  ,  je  suis  avec  lui,  je 
suis  pour  lui!...  Dieu!  nous  nous  présentons  ensemble  devant  toi  :  punis-nous,  ou 
récompense-nous  ensemble  !  « 

Paracelse,  œuvre  qui  porte,  comme  on  le  voit,  toutes  les  traces  d'un 
esprit  supérieur,  mais  que  déparent  la  diffusion,  l'incohérence  ,  le  vague  des 
détails  et  le  défaut  de  concentration  dans  la  forme,  ne  se  rapproche  du  drame 
que  par  son  litre.  L'élément  dramatique  apparaît  d'une  manière  un  peu  plus 
prononcée  dans  deux  ouvrages  de  Robert-Henri  Horne,  intitulés  :  La  Mort  de 
Christophe  Marlowe,  et  Corne  de  Mèdicis.  La  réflexion  y  domine  encore 
l'action,  et  le  défaut  capital  de  la  poésie  du  Nord  se  fait  sentir  assez  vivement 
dans  ces  deux  ouvrages  pour  y  étouffer  la  réalité  de  l'intérêt  dramatique.  Ici  la 
vie  effrénée  d'un  poète  demandant  aux  voluptés  les  plus  vulgaires  la  compen- 
sation de  ses  douleurs  et  de  son  humiliation  sociale;  la,  un  père  et  un  prince 
cherchant  l'équité  la  plus  sévère,  et  ne  rencontrant  que  l'injustice  :  telles  sont 
les  deux  bases  de  ces  ouvrages,  dont  l'un  estélégiaque  et  l'autre  épique.  L'effet 
de  scène  manque  à  l'un  et  à  l'autre.  Il  se  trouve  encore  moins  dans  la  pièce 
intitulée  :  Nina  Sforza,  par  Richard  Zouch  Troughton.  11  n'est  pas  étranger 
aux  trois  dernières  œuvres  de  Sheridan  Knowles  :  l'Amour,  —  l'Epouse  — 
et  la  Fille.  Knowles  dramatise  et  dialogue  habilement  des  contes  qui  ne  man- 
quent pas  d'intérêt.  Mais  que  faire  de  ces  caractères  effacés?  quelle  valeur 
attribuer  ù  ces  romans  invraisemblables  ?  et  comment  excuser  surtout  la  teinte 
uniformément  sentimentale,  qui  ,  répandue  sur  tous  les  personnages  comme 
un  glacis  factice  sur  certains  tableaux,  ne  reproduit  ni  la  vérité  de  la  nature. 
ni  celle  des  passions  et  des  pensées?  Malgré  ces  défauts,  Sheridan  Knowles. 
auteur  ri  acteur,  esl  !••  plus  brillant  représentant  de  cette  école  sentimentale 


LE  THÉÂTRE  EN  ANGLETERRE.  121 

qui  a  longtemps  régné  sur  la  scène  anglaise  auprès  de  la  comédie  licencieuse. 
Sheridan  Knowles  conçoit  le  drame  dans  des  proportions  bourgeoises,  comme 
ce  pauvre  Olway,  homme  curieux  à  étudier,  ivrogne  dans  sa  vie,  pathétique 
daus  ses  créations  ,  qui  n'avait  qu'un  genre  de  talent,  et  n'a  produit  qu'une 
seule  œuvre  remarquable  ;  il  est  vrai  que  la  supériorité  de  cette  œuvre  {Venise 
preserved)  est  incontestable. 

A  prendre  la  vie  humaine  dans  sa  vérité  ,  dans  sa  largeur,  elle  comporte 
autre  chose  que  des  larmes.  L'écrivain  ment  à  l'œuvre  divine,  quand,  pour  la 
reproduire,  il  la  dépouille  de  ses  joies,  de  son  calme,  de  ses  énergiques  mouve- 
ments, de  tout  ce  qui  n'est  pas  gémissement  et  langueur.  11  peut  chercher  dans 
ce  monde  le  bon  sens  des  actes  ou  leur  folie,  le  relief  des  caractères  comiques 
et  la  pratique  de  la  société  :  ainsi  fit  Molière,  la  sympathie  secrète  des  âmes  et 
des  idées,  la  sublimité  et  la  finesse  des  sentiments  tendres,  offrent  une  vaste 
carrière  :  c'est  celle  de  Racine.  Tous  les  autres  maîtres  ont  choisi  leur  domaine 
spécial.  La  sphère  des  larmes  pures  est  restée  le  partage  d'Otway,  de  Kolzebue 
et  de  La  Chaussée  ;  les  hommes  d'un  génie  supérieur  l'avaient  dédaignée.  Quoi 
de  plus  énervant  et  de  moins  viril  ?  Ne  sont-ce  pas  de  misérables  héros,  que 
ceux  qui  ne  savent  que  gémir  sous  le  destin  ?  Corneille,  en  créant  ses  hommes 
de  bronze  ou  de  granit,  dont  les  paroles  frappent  au  cœur  comme  des  lames 
l'acier  poli,  honorait  du  moins  la  nature  humaine.  Le  Cidel  Po/yeucte  exal- 
tent la  race  qu'ils  idéalisent.  On  se  sent  fier  d'être  de  leur  famille,  on  est  hou- 
leux d'avoir  pour  frères  un  Meinau  qui  se  lamente  incessamment,  un  Jaffier 
qui  pleure  en  tuant,  et  tous  ces  autres  mortels  infortunés  et  coupables ,  pro- 
fondément ennuyeux  et  chétifs,  dont  le  poète  se  sert  comme  d'urnes  lacryma- 
loires.  Vous  ne  trouvez  rien  de  cette  faiblesse  et  de  celte  misère  chez  les  plus 
grands  hommes,  Sophocle,  Shakspeare,  Aristophane,  Molière,  Racine.  Elle  com- 
mence à  se  laisser  entrevoir  chez  les  écrivains  placés  sur  le  bord  de  la  déca- 
dence, chez  Euripide,  chez  Voltaire,  chez  Flelcher  et  Beaumont;  elle  déborde 
aussitôt  que  l'art  dramatique  commence  à  déchoir  ;  enfin  un  fleuve  de  larmes 
coule  avec  les  vers  de  noire  La  Chaussée,  de  Sheridan  Knowles,  de  Fenouillol 
de  Falbaire  ,  avec  la  prose  de  Kolzebue  et  même  celle  de  Diderot.  Je  reproche 
moins  à  Voltaire  les  maximes  philosophiques  semées  dans  ses  tragédies,  que 
la  teinte  faussement  sentimentale  iVAlzire,  à" 'Adélaïde Duguesclin,  et  même 
de  Tancrède.  C'était  là  précisément  ce  que  l'on  admirait  le  plus  du  vivant  de 
Voltaire  ;  la  détestable  Mêlante  de  M.  de  La  Harpe  n'a  pas  d'autre  mérite  que 
ce  défaut. 

Etudions  en  Angleterre  le  progrès  de  cet  énervement  dramatique.  De  Shak- 
speare à  Sheridan  Knowles,  il  est  facile  à  suivre.  Les  vigoureux  dramaturges 
contemporains  de  Shakspeare  ne  sont  point  atteints  de  la  contagion  sentimen- 
tale; ils  ont  leurs  défauls  propres  ;  celui-là  n'est  pas  encore  né.  Shakspeare 
joue  sur  les  mots,  Lilly  est  pédant,  Ben  Jonson  minutieux,  Webster  effréné  , 
Marlowe  brutal,  Marslon  cynique,  Dekker  diffus,  Massingcr  paradoxal.  Avant 
Flelcher  et  Beaumont,  les  héros  dramatiques  pleurent,  mais  modérément. 
Flelcher  et  Beaumont  les  premiers  ouvrent  celte  veine  de  l'art  dramatique.  Ils 
prennent  dans  une  situation,  non  plus  tout  ce  qu'elle  a  de  fort,  de  profond  et 
de  délicat,  mais  ce  qu'elle  renferme  de  douloureux  .  de  mélancolique,  d'élé- 


1±2  LE  THÉATKE  EN  ANGLETERRE. 

giaque,  d'attendrissant  et  de  pénible.  Au  lieu  d'affermir  et  de  tremper  puissam- 
ment l'âme  humaine,  ils  l'affaiblissent  el  l'amollissent.  Voluptueux  et  pathé- 
tiques ,  ils  ont  plus  d'éloquence  et  font  couler  plus  de  larmes  que  Shakspeare  ; 
en  revanche,  ils  sont  moins  variés,  moins  philosophes  et  moins  vrais.  Le  coup 
d'œil  sévère  que  Shakspeare  jette  sur  les  choses  de  la  vie  leur  manque  absolu- 
ment. Us  ont  de  la  fécondité ,  de  l'invention,  de  la  grâce,  de  la  souplesse,  une 
vive  et  fluide  faconde  et  un  coloris  de  slyle  admirable.  C'est  par  la  pensée  et  le 
fond  qu'ils  pèchent.  Ils  ressemblent  à  la  nation  qui  les  admire. 

Lorsque  Charles  II  remonta  sur  son  trône  ,  un  peuple  fatigué  de  guerres 
civiles ,  l'âme  tout  affadie  et  abattue  en  même  temps  que  corrompue  et  en- 
fiévrée ,  préféra  les  drames  de  ces  auteurs  aux  œuvres  de  Shakspeare.  Roi  et 
non-roi,  la  Fille  Reine  (1),  étaient  joués  tous  les  jours  au  milieu  des  applau- 
dissements universels,  tandis  que  Macbeth  et  Othello,  remaniés  par  des  auteurs 
de  troisième  ordre,  se  faisaient  à  peine  supporter.  Écoutez  là-dessus  le  même 
Pepys,  dont  nous  avons  déjà  parlé  :  «Je  connais  peu  de  pièces  plus  médiocres 
que  Macbeth,  dit-il  ;  il  n'y  a  pas  dans  cette  pièce  trois  vers  qui  valent  ceux  de 
la  Fille  Reine ,  par  Fletcher.  »  —  Situations  invraisemblables,  nées  de  crimes 
odieux,  et  donnant  naissance  à  des  douleurs  sans  limites,  en  dehors  de  toutes 
les  conditions  ordinaires  de  l'humanité,  telle  est  la  trame  générale  des  œuvres 
de  Fletcher  et  de  son  ami.  Dryden  y  ajoute  l'excès  de  l'emphase  et  le  style  pré- 
cieux qu'il  emprunte  à  Scudéry  et  La  Calprenède.  Immédiatement  après  les 
triomphes  de  Dryden,  la  scène  politique  venant  à  changer  sous  Guillaume  III, 
les  vertus  bourgeoises  reprennent  honneur  dans  le  monde  anglais;  il  se  fait 
alors  une  évolution  singulière  du  drame,  qui,  gardant  ses  défauts  comme  la 
société ,  se  contente  de  leur  donner,  à  l'instar  de  cette  dernière,  une  teinte  mo- 
deste et  morale.  Le  puritanisme  bourgeois  du  nouveau  régime  fait  irruption 
sur  le  théâtre  ;  il  s'allie  au  pathétique  forcé  el  à  l'inspiration  lacrymatoire  de 
Fletcher  et  Beaumont. 

Une  tragédie  naît  alors  de  ce  mariage  ;  genre  singulier,  qui  n'a  pas  d'autre 
mérite  que  de  faire  pleurer  à  torrents,  non  plus  sur  des  pavés  de  marbre  el 
dans  des  coupes  d'or,  comme  celle  de  Fletcher,  mais  sur  la  terre  nue  et  sur  le 
grabat  des  mansardes.  Lillo,  Southerne,  Otway,  Rowe  et  Congrève  exploitent 
ce  genre  malheureux,  qui  a  produit  un  chef-d'œuvre,  Denise  sauvée.  La 
description  d'une  vente  publique  de  meubles,  très-habilement  jetée  dans  le 
dialogue,  est  un  des  passages  les  plus  pathétiques  de  ce  dernier  drame,  dont 
nous  blâmons  l'inspiration  et  non  l'exécution,  la  tendance  générale  et  non  les 
détails.  Le  pathétique,  élément  nécessaire  et  constitutif  de  la  scène  tragique  , 
ue  doit  pas,  selon  nous,  l'envahir  dans  tous  ses  replis,  comme  si  l'homme 
n'avait  ni  caractère,  ni  passion,  ni  vigueur,  ni  esprit,  ni  ressources,  ni  action,  ui 
enthousiasme,  ni  rêverie  ardente,  mais  seulement  des  larmes  et  de  la  langueur. 
Ces  héros  qui  prient,  qui  pleurent, qui  s'agenouillent,  qui  se  battent  la  poitrine, 
qui  hurlent  la  douleur  d'un  bout  de  la  pièce  à  l'autre,  ont  le  désavantage  im- 
mense d'user  le  ressort  dramatique  longtemps  avant  la  fin  du  quatrième  acte. 
Leur  influence  morale  est  d'ailleurs  mauvaise.  Les  sources  de  la  douleur  étant 

i   King  and  Vo-King ,  tke  Maiden-Queen ,  drames  de  Beaumont  et  Fletcher. 


LE    THEATRE   EN   ANGLETERRE.  123 

assez  restreintes  dans  leur  nombre,  on  invente  pour  cultiver  ce  genre  et  varier 
les  motifs  des  pièces  des  forfaits  extraordinaires  et  des  situations  inouïes  qui 
achèventde  flétrir  l'art  et  de  le  perdre.  Tel  est  le  sujet  d'une  absurde  et  effrayante 
tragédie  d'Otway,  qui  repose  sur  un  double  inceste  et  qui  se  termine  par  cinq 
meurtres. 

Sheridan  Knowles  a  recueilli  récemment  l'héritage  de  cette  école.  Homme 
de  talent,  égaré  par  un  premier  succès,  des  exemples  séduisants  et  des  éloges 
prématurés,  il  a  trop  réussi  à  son  début.  Ce  triomphe  l'a  engagé  aveuglément 
dans  le  sillon  qui  lui  avait  valu  les  applaudissements  de  l'Europe.  On  avait 
admiré  dans  les  remarquables  tragédies  de  Virginius  et  iV  Appuis  les  scènes 
d'intérieur,  le  pathétique  naturel,  la  peinture  heureuse  delà  vie  bourgeoise 
chez  les  Romains,  qu'Addisson  avait  présentés  comme  des  héros  imperturbables 
et  des  colosses  stoïques;  faire  d'eux  des  hommes  tout  simplement,  c'était  chose 
téméraire,  œuvre  piquante,  nouveauté,  bonheur,  antithèse,  presque  une  épi- 
gramme.  Les  souvenirs  classiques,  à  la  fois  caressés  el  ébranlés,  s'éveillèrent; 
VirgirHus produisit  de  l'effet  en  Angleterre,  el  plus  encore  en  France.  Sheridan 
Knowles ,  encouragé,  créa  d'autres  œuvres  d'après  la  même  inspiration  ;  privé 
de  ces  personnages  romains  qui  l'avaient  si  bien  servi  par  le  contraste,  il 
n'obtint  malheureusement  plus  les  mêmes  résultats.  On  s'aperçut  que  l'étude 
de  la  vie,  l'analyse  des  caractères,  la  variété  des  observations,  la  vraisemblance 
des  plans  manquaient  à  son  génie.  L'éloquence  élégiaque  et  le  pathétique  bour- 
geois lui  restaient  sans  doute;  mais  on  commençait  à  se  lasser  de  cette  poésie 
maladive,  affaiblissement  pour  l'esprit  el  danger  pour  l'âme.  Ce  sont  encore  là 
les  caractères,  le  mérite  et  le  défaut  de  ses  derniers  ouvrages,  —  l'Amour,  — 
la  Fille  —  et  V Épouse. 

La  Fille  (the  Daughter)  relève  essentiellement  de  l'école  d'Otway,  embellie 
de  quelque  fleurs  empruntées  aux  ossuaires  de  Maturin.  C'est  l'horreur  dans 
le  vulgaire  et  le  sentimental  dans  l'atroce.  L'épouse  (the  JFife  (1))  a  le  mé- 
rite de  l'harmonie  dans  la  conception.  Si  le  plan  est  romanesque,  les  détails 
le  sont  aussi  ;  on  peut  le  trouver  faux  dans  son  ensemble,  mais  la  couleur  est 
d'accord  avec  le  dessin.  Si  la  Fille  révolte  par  une  sorte  de  férocité  gracieuse 
le  sentiment  intime  el  les  premières  lois  de  l'art,  l'autre  drame  a  du  moins  le 
mérite  d'un  conte  intéressant. 

Tout  est  improbable  dans  ce  drame;  l'auteur  commence  par  une  avalanche 
suisse  ,  el  continue  par  une  révolution  qui  s'opère  le  plus  doucement  du 
monde;  il  expose  ensuite  à  des  attaques  calomnieuses  el  impossibles  la  vertu 
et  la  vie  d'une  princesse,  qu'il  lire  du  danger  au  moyen  d'une  catastrophe 
non  inoins  chimérique.  Suivez-le  ,  lancez-vous  en  pleine  féerie  :  son  conte 
marche  bien;  ses  situations  ont  de  l'intérêt;  son  style  est  poétique;  et  d'invrai- 
semblance en  invraisemblance ,  vous  traversez  avec  un  plaisir  d'enfant  tous 
les  événements  incroyables  qu'il  entasse.  Faites  surtout  (aire  votre  raison  :  les 

(1)  Ce  mot  ivif'c  (femme  mariée  )  comporte  un  sens  beaucoup  plus  simple  que  le  mot 
épouse  (  spouse),  et  plus  saint,  plus  digne,  plus  noble,  plus  sacré  que  celui  de  femme, 
terme  générique  en  français.  C'est  une  de  ces  nuances  de  mots  cl  de  mœurs  qui  tiennent 
à  des  différences  profondes  et  qui  passrnt  inobservées. 


124  LE  THÉÂTRE  EN  ANGLETERRE. 

plaintes  de  Mariaua,  les  perfidies  du  traître  Ferrardo  ,  la  confiance  aveugle  du 
mari  ne  pourront  manquer  de  vous  toucher,  comme  un  curieux  récit  du  Lasca 
ou  de  Boccace.  Je  préfère  the  JFife  aux  autres  pièces  de  Sheridan  Knowles, 
à  cause  de  celte  harmonie  d'invraisemblance  dont  l'ensemble  est  net ,  et  à  la- 
quelle tous  les  détails  concourent  merveilleusement.  Si  l'enchaînement  et  l'in- 
vention des  faits  ne  supportent  pas  la  critique  ,  le  style  fleuri,  moelleux,  ca- 
dencé ,  sentimental  du  dialogue  manque  également  de  réalité.  Une  fois  la 
chose  convenue ,  on  perd  toute  idée  de  drame  véritable  ,  de  vie  passionnée , 
active  et  réelle.  C'est  un  tableau  de  Boucher,  auquel  vous  ne  reprochez  pas 
ses  arbres  d'azur  :  ils  s'accordent  si  bien  avec  les  chaumières  violettes.  Le 
peintre  possède  des  qualités  spéciales  dont  vous  lui  tenez  compte,  et  vous  avez 
raison. 

Il  s'agit  d'une  époque  indéterminée  ou  de  certains  princes  inconnus  ré- 
gnaient à  Manloue,  et  s'en  allaient  chercher  sur  le  bord  des  lacs  suisses  des 
épouses  et  des  amantes.  L'un  d'eux,  se  promenant  rêveur  dans  je  ne  sais  quelle 
vallée,  est  écrasé  par  une  avalanche.  On  n'en  revient  pas  communément  5 
mais  notre  prince,  recueilli  et  soigné  par  Mariana,  doit  la  vie  à  cette  jeune 
tille.  Éprise  d'amour  pour  celui  qu'elle  a  sauvé,  elle  lui  cache  sa  passion  et 
su  contente  de  suivre  ,  silencieuse,  l'homme  qui  lui  a  inspiré  un  sentiment  in- 
domptable et  profond.  Leduc,  de  retour,  trouve  sa  place  envahie  par  un 
frère  reprend  sans  coup  férir  sa  petite  couronne  ,  reconnaît  Mariana  et  l'é- 
pouse au  moment  même  où  le  frère  perfide  a  conçu  pour  elle  une  passion  qui 
va  bientôt  se  changer  en  fureur.  Devenue  duchesse,  Mariana  est  exposée  à 
lontes  les  embûches,  à  toutes  les  intrigues  de  Ferrardo  :  ainsi  se  nomme  le 
mauvais  frère.  Pendant  une  absence  du  prince ,  Ferrardo  déchaîne  contre  Ma- 
riana un  de  ses  courtisans,  misérable  et  vicieux,  qui  se  charge,  non  de  la  sé- 
duire ,  mais  de  la  compromettre.  Heureusement  ce  dernier,  humilié  par 
l'homme  dont  il  est  l'instrument  et  contre  lequel  il  nourrit  un  grand  désir  de 
vengeance,  saisit  l'occasion  de  le  satisfaire,  dénonce  Ferrardo  et  sauve  la  du- 
chesse. Toute  cette  absurde  invention  se  déroule  avec  une  sorte  de  mélancolie 
agréable  qui  ne  manque  pas  de  charme;  c'est  une  fiction  brodée  sur  la  soie  et 
assez  heureusement  nuancée.  Les  traîtres  parlent  comme  des  romans;  le  duc 
est  une  ode,  et  la  paysanne  suisse  une  élégie.  Quand  Sheridan  Knowles  peut 
faire  valoir  la  nature  spéciale  de  son  talent ,  qui  tient  de  l'idylle  et  du  conte 
sentimental,  il  n'y  manque  pas.  et  le  lecteur  y  gagne  de  jolis  vers,  à  défaut  de 
drame.  Ainsi,  Mariana  ,  interrogée  sur  le  progrès  de  son  amour  ,  répond  par 
une  tirade  charmante  : 


0  Comment  voire  passion  s'est-elle  développée? 

Mariana.  —  Comme  moi-même  ,  comme  je  grandissais,  sans  que  je  m'en  aper- 
çusse. Je  le  veillais  malade,  et  je  croyais  qu'il  allait  mourir.  Longtemps  la  mort  et  la 
vie  se  combattirent  en  lui  ;  on  l'ut  incertain  longtemps.  Il  priait  le  ciel  pour  son  salut  , 
je  priais  avec  lui.  Ainsi  nos  deux  âmes  se  mêlèrent. 

Lobehzo.  —  Kl  vous  l'aimâtes? 

Mariana.  —  Oh  !  oui ,  je  l'aimai!  La  fleur  dont  le  vent  a  effeuillé  la  corolle,  et  que 
la  pluie  ;i  couchée  sur  le  sol  humide,  est  celle  que  nous  aimons  le  plus  lorsque  nos 


LE  THÉÂTRE  EN  ANGLETERRE.  J25 

mains  patientes  la  relèvent.  N'était-il  pas  tout  pour  moi ,  celui  que  j'avais  fait  revi- 
vre? Je  l'avais  vu  languissant  et  pâle,  à  demi  couvert  du  linceul  ;  enfin,  d'espérance 
en  espérance,  après  bien  des  jours  de  veille  et  des  nuits  d'angoisses,  il  m'apparut 
presque  vivant  ;  la  première  aurore  de  la  santé  renaissait  sur  sa  joue  pâle  ;  puis ,  plus 
brillant,  plus  fort,  plus  joyeux,  la  plénitude  de  la  vie  brilla  sur  son  front;  lumière  ! 
chaleur  !  existence  ! 

Lorenzo.  —  Et  il  vous  quitta? 

Mariaxa.  —  Hélas ,  il  le  voulut  !  Le  jour  une  fois  fixé  ,  il  prétexta  des  délais ,  et  de 
nouveaux  délais  encore.  Enfin  il  partit. 

Lorenzo.  —  Vous  le  suivîtes  à  Mantoue? 

Mariana.  —  Que  pouvais-je  faire?  11  emportait  tout  avec  lui  :  souvenirs,  plaisir, 
bonheur,  l'azur  des  lacs ,  la  beauté  du  ciel ,  la  fraîcheur  des  montagnes.  Je  le  suivis  à 
Mantoue  pour  respirer  l'air  qu'il  respirait ,  pour  marcher  sur  la  terre  qui  le  portait , 
pour  voir  les  choses  qu'il  voyait ,  le  voir  peut-être ,  peut-être  l'entendre ,  peut-être  le 
toucher...  l'aimer  toujours  et  rester  inconnue  !  » 

Celte  grâce  élégiaque,  supplément  insuffisant  de  la  vérité  et  de  la  force  dra- 
matiques, se  répand  jusque  sur  les  portions  tragiques  delà  pièce.  Elle  enva- 
hit même  une  vigoureuse  scène,  d'une  invention  forte  et  heureuse,  dans  la- 
quelle Saint-Pierre,  le  traître  subalterne  ,  seul  avec  Ferrardo,  son  maître, 
écrit  sous  sa  dictée,  ou  plutôt  fait  semblant  d'écrire  une  lettre  qui  compro- 
mettra la  duchesse.  Saint-Pierre  est  sans  armes  ;  Ferrardo  a  un  bon  poignard. 
Au  lieu  de  rédiger  la  lettre  qu'on  lui  demande,  Saint-Pierre  transcrit  mot  pour 
mot  la  conversation  de  Ferrardo;  puis,  s'emparant  du  poignard  par  un  tour 
d'adresse  ,  il  contraint  l'homme  dont  il  veut  se  venger  à  signer  ce  document 
contre  lui-même.  Nous  dépouillerons  cette  scène  de  quelques  déclamations 
sentimentales,  très-ridicules  dans  la  bouche  de  pareils  coquins;  ainsi  réduite, 
elle  mérite  d'être  citée  : 

Saint-Pierre  ,  écrivant.  —  Avez-vous  fini  de  dicter? 

Ferrardo.  —  Oui. 

Saint-Pierre. —  Parbleu,  et  moi  d'écrire!...  Bien  commencé,  bien  continué  ;  la 
fin  surtout  est  excellente.  Votre  altesse  jugera  mon  style...  Diable!  un  mot  pour  un 
autre!  Avez-vous  un  grattoir,  un  canif,  quelque  instrument  tranchant  ? 

Ferrardo.  —Non. 

Saint-Pierre.  —  Ce  poignard ,  si  la  lame  en  est  bonne? 

Ferrardo.  —  Prenez-le. 

Saint-Pierue,  regardant  le  poignard.  —Excellente!  Maintenant,  seigneur  duc, 
lisez  et  signez. 

Ferrardo,  lisant.  —  Qu'avez-vous  écrit  là  ?  C'est  ma  confession  ! 

Saint-Pierre.  — Vous  le  dites. 

Ferrardo.  —  J'y  retrouve  mot  pour  mot  notre  conversation  de  tout  à  l'heure. 

Saint-Pierre.  —  Pas  une  syllabe  de  plus  ni  de  moins.  Je  ferais  un  assez  bon  se- 
crétaire comme  vous  voyez;  cependant  votre  altesse  n'est  pas  satisfaite,  à  ce  qu'il 
semble;  je  ne  l'avais  pas  espéré.  Satisfait  ou  non,  duc,  il  faut  signer  ! 

Ferrardo.  —  Pourquoi  ? 

Saint-Pierre.  —  Parce  que  je  le  veux!...  Ah  !  lu  me  tiens  à  la  merci  depuis  dix 
tome  ii.  y 


126  LE  THÉÂTRE  EN  ANGLETERRE. 

ans  !  Duc ,  à  mon  tour  je  te  tiens  en  mon  pouvoir  !  Altesse ,  je  suis  franc  avec  vous , 
maintenant  ! 

Ferrardo.  —  Est-ce  bien  vous ,  Saint-Pierre,  qui  me  traitez  ainsi? 

Saint-Pierre.  — Non,  c'est  vous!  vous  qui,  dans  une  heure  mauvaise,  il  y  a  quinze 
années ,  m'avez  trouvé  dans  ma  vallée  natale  ,  pauvre  paysan ,  enfant  innocent  et  qui 
m'avez  perdu!  vous  qui,  lisant  dans  mon  regard  à  peine  ouvert  une  activité  ardente 
et  un  désir  fatal,  vous  en  êtes  servi  pour  vos  desseins  et  pour  ma  ruine!...  Oh!  ne 
bougez  pas  ;  vous  me  connaissez. 

Ferrardo.  —  Eh  bien  !  j'obéis.  Souvenez-vous ,  Saint-Pierre  ,  que  je  vous  ai  fait 
élever  comme  un  gentilhomme  ? 

Saint-Pierre.  —  Sans  doute.  Des  maîtres?  Vous  m'en  avez  donné;  j'ai  profité  de 
leurs  leçons;  je  suis  devenu  ce  que  je  suis  :  hardi,  élégant,  dépravé!  votre  instru- 
ment de  vice...  que  vous  avez  brisé.  Encore  une  fois,  restez  là  et  signez. 

Ferrardo.  —  Vous  voyez  que  je  reste.  Revenez  donc  à  la  raison  ,  Saint-Pierre  ; 
les  dix  mille  ducats  sont  à  vous. 

Saint-Pierre.  — Altesse ,  dix  mille  ducats  !...  Rendez-moi  ma  jeunesse ,  mon  cœ;ir 
honnête,  mon  corps  souple  et  robuste,  ma  vie  flétrie  à  votre  service...  Duc!  j'ai  fait 
ton  ouvrage  ;  fais  le  mien.  Signe  ce  papier,  signe-le  ,  car  je  suis  ton  maître  ! 

Ferrardo.  —  Parles-tu  sérieusement  ? 

Sainte-Pierre.  —  Regarde  mes  yeux. 

Ferrardo.  —  Peut-être  ne  l'ai-je  pas  assez  offert  ? 

Saint-Pierre.  —  Signe  ! 

Ferrardo.  —  Veux-tu  le  double  ? 

Saint-Pierre.  —  Je  veux  que  tu  signes. 

Ferrardo.  —  Si  je  te  proposais  quarante  mille  ducats  ? 

Saint-Pierre.  —  Regarde  ce  cadran.  Quand  l'aiguille  se  posera  sur  midi,  il  ne 
sera  plus  temps,  altesse  ;  tu  n'as  qu'une  demi-minute;  pour  moi,  je  ne  parle  plus 
qu'avec  ce  poignard,  qui  est  près  de  ton  cœur. 

Ferrardo.  —  Un  mot  encore ,  Saint-Pierre,  un  mot. 

Saint-Pierre.  —  Est-ce  signé? 

Ferrardo.  —  Oui. 

Saint-Pierre.  —  Je  remercie  votre  altesse. 

Croirait-on  que  dans  une  telle  scène ,  l'auteur  a  su  introduire  des  roses ,  le 
tombeau  d'un  père,  un  fantôme  et  une  page  de  rhétorique?  Sous  une  main 
plus  forte  et  plus  nerveuse,  la  vengeance  de  Saint-Pierre  aurait  produit  un 
effet  puissant;  mais  ce  caractère,  remarquablement  inventé,  s'amollit  el  se 
détrempe  par  l'exécution  déclamatoire  de  l'écrivain. 

Imaginez  cette  poésie  douce  et  rêveuse  de  Sheridan  Knowles,  cette  recher- 
che un  peu  affectée  de  la  pureté  morale  ,  cette  grâce  pâle  et  factice  s'appli- 
quant  au  sujet  le  plus  féroce,  le  plus  lugubre  ,  le  plus  odieux  qui  se  puisse 
trouver:  vous  aurez  une  détestable  pièce,  comme  the  Damjhter.  Sur  les  côtes 
nord  du  comté  de  Cornouailles,  côtes  âpres  et  désolées,  dont  le  sable  et  les  ro- 
chers sauvages  recueillent  chaque  année  mille  débris  de  vaisseaux  naufragés 
et  de  cadavres  en  lambeaux,  habile  une  race  d'hommes  de  proie,  qui  n'a  pas 
d'autre  moyen  d'existence  que  de  ramasser  ces  débris,  d'épier  la  tempête, 
d'errer  sur  les  promontoires ,  de  tuer  les  mourants,  et  de  dépouiller  les  misé- 
rables jelés  a  la  côle.  Ils  se  nomment  les  wrechers,  du  mol  wreck  (naufrage). 


LE  THÉÂTRE  EN  ANGLETERRE.  127 

On  ne  peut  exercer  sur  eux  aucune  surveillance  ;  ils  vivent  loin  des  villes ,  sor- 
tent toujours  armés ,  et  leurs  crimes  mêmes  ,  atteignant  des  êtres  sans  défense 
et  presque  sans  vie,  échappent  à  la  rigueur  des  magistrats  ,  comme  à  l'obser- 
vation de  leurs  concitoyens.  Un  poëte  anglais  du  xvne  siècle  a  fait  jouer  à  ces 
ivreckers  un  rôle  puissant  dans  un  des  drames  bourgeois,  brutaux  et  violents, 
sans  éloquence,  sans  grandeur,  mais  non  sans  force,  qui  sortaient  de  sa 
plume.  Sheridan  Knowles,  reprenant  en  sous-œuvre  le  même  sujet,  a  cru 
l'embellir  en  créant  une  héroïne  romanesque,  fille  d'un  de  ces  tvreckers ,  qui 
s'exprime  comme  une  demoiselle  de  pensionnat,  et  jette  au  vent  sauvage  de  la 
côte  et  aux  raffales  de  l'Océan  les  plaintes  sentimentales  les  plus  ridiculement 
verbeuses.  Rien  de  la  force  intime  de  Shakspeare,  rien  de  la  vérité  saisissante 
et  fine  de  ses  portraits;  pas  même  la  brutalité  grossière  de  Soulherne  et  de 
Lillo;  beaucoup  de  crimes,  et  de  crimes  révoltants;  puis,  auprès  de  ces  cri- 
mes, une  fille  élégiaque  et  parfumée  ,  un  vernis  rose  sur  des  cadavres.  Qui- 
conque a  le  sentiment  de  l'art  et  de  son  harmonie  se  sent  révolté. 

Nous  venons  de  voir  l'art  dramatique  faussé  ,  en  Angleterre  ,  par  deux  in- 
fluences diverses  :  l'analyse  métaphysique  et  l'affectation  sentimentale.  Voyons 
ce  qu'il  est  devenu,  soumis  à  une  autre  action,  celle  de  l'emphase  épique. 
Paracelse  émane  deWordsworth.  The  Daughter  relève  d'Otway.  Le  Côme  de 
Médicis  ,  dont  nous  avons  parlé  plus  haut,  est  inspiré  par  Milton  et  Goethe. 

La  métaphore,  l'allégorie,  la  personnification  ,  trônent  dans  cette  dernière 
œuvre,  due  à  un  homme  de  talent  peu  connu.  M.  Horne.  L'idée  première  est 
une  antithèse  ;  deux  caractères  en  contraste  :  le  père  et  le  fils,  le  principe  et  la 
passion,  la  volonté  et  l'instinct,  la  force  et  la  mobilité.  M.  Horne  abuse  de  la 
rhétorique  ;  il  montre  le  désespoir  taillé  dans  la  glace,  étendu  sur  lagrande 
route  de  l'existence  ,  —  le  pied  d'airain  de  la  destinée  aveugle,  marchant 
sur  des  chemins  pavés  de  couronnes,  —  rhorreur  assise  dans  la  chevelure 
hérissée  de  Médicis,  —  et  la  tête  d'un  meurtrier  se  couronnant  d'un  cré- 
puscule de  sang.  —  Ces  imitations  de  l'éloquence  d'Eschyle  n'ont  aucune  con- 
venance et  aucune  excuse  dans  un  drame  emprunté  aux  temps  modernes.  La 
grande  beauté  du  style  de  Shakspeare  consiste  dans  l'emploi  facile  et  immense 
de  toutes  les  teintes, selon  le  besoin  et  les  variations  du  drame  :  personne  n'est 
plus  grandiose,  plus  élégiaque,  plus  riant ,  plus  comique ,  plus  vif ,  plus  naïf, 
plus  gracieux,  plus  solennel.  Vingt  claviers  résonnent  sous  la  main  de  cepuis- 
sant  organiste.  Alfieri  n'a  qu'un  ton;  Shakspeare  possède  tous  les  tons.  Quant 
à  M.  Horne ,  son  style,  rempli  de  fausse  grandeur  et  de  brillantes  images  ,  rap- 
pelle, non  la  souplesse  vraiment  dramatique  de  Shakspeare  ,  mais  Chapman's 
mighty  Une,  comme  on  disait  au  xvie  siècle,  le  vers  majestueux  de  Chapman. 
C'est  Brébœuf  ou  même  Pindare  ,  l'éternel  grondement  de  la  passion  ou  de  la 
métaphore;  les  spectateur  s'irrite  de  ce  mensonge  emphatique;  les  sons  qui  frap- 
pent son  oreille  semblent  traverser  un  porte-voix  d'airain.  La  fusion  de  tous 
les  accents  et  la  reproduction  harmonieuse  de  leur  variété ifonltrouvé  jusqu'à 
ce  jour  qu'un  seul  artiste  assez  hardi  classez  souple  pour  les  embrasser  à  la  fois, 
Shakspeare.  II  faut  voir,  dans  Macbeth  par  exemple,  l'élégie,  née  d'un  vague 
pressentiment  du  malheur  à  venir,  se  développer  en  vers  pleins  de  mélodieuse 
simplicité;  le  monde  des  sorcières  exhaler  son  dithyrambe  infernal,  et  l'âme 


lt>8  LE   THÉÂTRE  EiN   ANGLETERRE. 

de  la  femme  transformée  en  homme  par  l'ambition  tonner  comme  la  foudre 
dans  un  ciel  obscur.  Il  faut  voir,  dans  Roméo,  la  bavarde  nourrice  et  la  naïve 
enfant  qui  commence  d'aimer,  mêler  leurs  voix,  comique  et  suave,  aux  solen- 
nelles méditations  du  moine  catholique. 

Le  plan  de  Côme  de  Médicis  est  fort  simple.  Jean  et  Garcia,  fils  deCôme  de 
Médicis,  épris  l'un  et  l'autre  de  la  même  personne,  chassent  ensemble  le  san- 
glier dans  une  forêt  voisine  de  Florence.  Tous  deux  prétendent  à  l'honneur 
d'avoir  frappé  de  l'épieu  l'animal  qui  s'est  perdu  dans  les  halliers. 

Jean.  —  C'est  moi  ! 

Garcia.  —  C'est  moi ,  vous  dis-je  ! 

Jean.  —  C'est  mon  épieu  qui  l'a  percé. 

Garcia.  —  Où  est-il?  il  nous  échappe. 

Jean.  —  Je  le  touchais ,  quand  vous  vous  êtes  élancé  comme  un  aveugle  frappant 
au  hasard.  Vous  nous  l'avez  fait  perdre  ,  dans  votre  ardeur  insensée  ! 

Garcia.  —  La  bêle  s'est  sauvée  par  ici.  Voici  les  branches  d'arbres  que  ses  défenses 
ont  brisées ,  et  les  traces  de  son  passage  ;  son  écume  blanche  est  encore  sur  ces  feuil- 
lages, mais  il  n'est  plus  temps. 

Jean.  —  Rien  n'est  plus  désagréable  que  de  se  voir  ainsi  trompé.  Je  n'aime  pas  ces 
plaisirs  sans  but;  mais,  quand  je  m'y  livre  ,  en  devenir  le  jouet,  c'est  ce  que  je  ne 
puis  souffrir. 

Garcia.  —  Je  pense  comme  vous...  Mais  pourquoi  se  désoler?  Continuons  noire 
chasse. 

Jean.  —  Faites  ce  que  vous  voudrez ,  et  laissez-moi  en  paix ,  je  suis  d'humeur  à  ne 
rien  supporter! 

Garcia.  —  A  votre  aise  ! 

Jean.  —  Est-ce  que  vous  me  bravez  ? 

Garcia.  —  La  forêt  est  grande,  et  votre  humeur  ne  me  touche  en  rien.  Calmez-vous; 
retournez  chez  votre  mère;  allez  demander  à  la  belle  Hippolyte  quelques  douces 
paroles  qui  vous  rendront  plus  traitable. 

Jean.  —  Hippolyte!  que  dites-vous?  que  voulez-vous  dire?  vous  vous  servez  de  son 
nom  pour  me  blesser  ! 

Garcia.  —  C'est  un  nom  qui  m'est  trop  cher,  pour  que  je  l'emploie  à  cet  usage  ! 

Jean.  —  Ah  !  ce  nom  vous  est  cher,  vous  l'aimez  ! 

Garcia.  —  Oui,  je  l'aime.  Et  bien!  qu'avez-vous  donc?  vous  tremblez  ,  vos  lèvres 
se  contractent,  vos  mains  sont  frémissantes  ! 

Jean.  —  J'aime  Hippolyte. 

Garcia.  —  Toi  ! 

Jean.  —  Moi...;  et  je  l'aime  de  toute  mon  âme.  J'ai  son  amour,  je  suis  sûr  d'elle; 
nous  nous  aimons  ! 

Garcia.  —  Oh!  maudit  que  tu  es!  Tu  vas  épouser  une  autre  femme,  et  tu  me 
l'enlèves,  tu  m'arraches  son  premier  amour,  le  seul  désir  de  mon  âme!  Infamie! 
infamie  ! 

Jean.  —  Enfant!  tais-toi.  Plus  de  ces  paroles  !  tais-loi  ! 

Garcia.  —  Je  ne  me  tairai  point.  Je  l'aime  comme  mon  âme,  plus  que  la  vie,  plus 
ijiic  tout  !  infâme  ! 

Je  vn.  —  C'est  insoutenable  !  Le  plat  de  mon  épée  te  punira  !... 

(Ils  tirent  leurs  épées.  ) 


LE  THÉÂTRE  EN  ANGLETERRE.  129 

Garcia.  —  Qu'as-tu  fait ,  Jean? 

Jean  ,  blessé  —  J'ai  eu  tort ,  Garcia.  Je  suis  puni,  je  meurs. 

Garcia.  —  Oh  !  tu  ne  mourras  pas  !  la  blessure  n'est  pas  profonde. 

Jean.  —  Elle  est  mortelle. 

Garcia.  —  Non ,  cela  n'est  pas ,  cela  ne  peut  être. 

Jean.  —  Je  sens  ma  vie  qui  s'en  va.  Le  gazon  est  rouge ,  une  vapeur  lourde  m'en- 
veloppe; un  linceul  pèse  sur  les  objets. 

Garcia.  —  Ce  ne  sera  rien. 

Jean.  —  Non ,  rien...  que  la  mort.  Ecoute..,  écoute  mes  dernières  paroles.  (  Garcia 
s'agenouille.  )  Porte  ma  bénédiction  à  Hippolyte;  c'est  pour  toujours  ;  une  bénédic- 
tion dans  l'éternité!...  Promets-le  ! 

Garcia.  —  Je  le  promets...  0  mon  Dieu! 

Cette  scène,  très-bien  faite,  est  la  meilleure  de  toutle  drame,  ou  plutôt  c'est 
la  seule  qui  porte  le  véritable  caractère  dramatique.  Une  fois  le  meurtre  ac- 
compli, tout  le  mouvement  de  la  pièce  s'arrête  ;  les  déclamations  ne  tarissent 
plus.  Côme  de  Médicis,  après  avoir  puni  injustement  sonfilsGarcia,  qui  tombe 
sous  la  main  d'un  sicaire,  reconnaît  ensuite  l'innocence  de  la  victime,  et  se 
reproche  amèrement  sa  cruellesévérité.  Lue  messe  funèbre  chantée  sur  le  cer- 
cueil du  jeune  homme,  et  à  laquelle  assiste  le  père  tourmenté  par  ses  remords, 
termine  ce  drame,  sur  lequel  nous  ne  nous  arrêterons  pas  davantage,  et  dont 
les  belles  parties,  souvent  entachées  d'emphase  ,  se  rapprochent  de  l'épopée  et 
de  l'ode. 

Au  milieu  de  cette  décadence  de  l'art  dramatique  en  Angleterre,  décadence  qui 
date  de  loin  ,  et  dont  nous  venons  de  signaler  le  progrès  et  de  citer  des  exem- 
ples, Edouard  Lytton  Bulwer  a  voulu,  comme  nous  l'avons  dit ,  relever  la  scène 
par  une  tenlative  hardie  que  le  succès  a  couronnée.  D'accord  avec  l'acteur 
Macready,  il  a  commencé  son  œuvre  par  l'épuration  matérielle  des  théâtres, 
livrés  depuis  longtemps  à  une  corruption  scandaleuse,  devenus  des  lieux  de 
rendez-vous  pour  le  vice  ignoble,  et  nécessairement  délaissés  par  la  bonne  com- 
pagnie et  la  bourgeoisie  honnête.  C'était  le  premier  pas  à  faire  vers  la  résur- 
rection scénique.  Pour  engager  ensuite  les  talents  sous  son  drapeau,  et  pour 
obtenir  leur  concours  actif,  il  a  provoqué  des  changements  graves  dans  la  lé- 
gislation relative  à  la  propriété  dramatique.  D'après  les  coutumes  reçues  en 
Angleterre,  on  achetait  une  pièce  à  l'auteur,  ce  qui  se  nommait  le  copy-right; 
quels  que  fussent  ensuite  les  bénéfices  rapportés  par  la  représentation,  ils  re- 
venaient tous  au  directeur  et  au  théâtre.  De  là,  manque  d'émulation  ,  rien  qui 
stimulât  l'écrivain;  des  ouvrages  misérables  ou  traduits  du  français,  et  qui  ne 
coûtaient  rien;  enfin  un  progrès  constant  vers  la  ruine  définitive  et  incurable 
du  théâtre.  Bulwer,  membre  du  parlement  et  homme  de  lettres,  prit  haute- 
ment dans  les  communes  la  défense  des  intérêts  littéraires  ;  grâce  à  lui ,  la  pro- 
priété de  l'auteur  dramatique  est  aujourd'hui  assurée  en  Angleterre;  il  par- 
tage, comme  chez  nous,  les  bénéfices  du  théâtre,  et  trouve  un  intérêt  actif  à 
le  faire  prospérer. 

Bulwer,  après  avoir  préparé  ainsi  les  voies,  a  mis  la  main  à  l'œuvre.  Il  a 
cru  pouvoir  intéresser  le  public  par  des  drames  littéraires  dont  la  composition 
ne  serait  plus  un  travail  mécanique,  mais  une  œuvre  d'art,  et  il  a  tenté  de  sous- 


150  LE  THÉÂTRE  EN  ANGLETERRE. 

traire  en  même  temps  le  théâtre  à  l'influence  du  mysticisme  métaphysique, 
de  la  déclamation  d'école  et  de  la  pantomime  mêlée  de  décorations,  si  aimée 
du  peuple.  L'histoire  et  le  roman  ont  été  tour  à  tour  consultés  par  lui  ;  ils  lui 
ont  fourni  Richelieu,  Mademoiselle  de  la  ValUère,  et  the  Sea  Captain  (le 
Capitaine  de  vaisseau  ). 

C'est  dans  le  Capitaine  que  Bulwer  a  le  mieux  réussi  à  opérer  la  fusion  qu'il 
voulait  accomplir.  Cet  ouvrage  a  aujourd'hui  beaucoup  de  succès  à  Londres. 

Un  jeune  homme  abandonné  par  sa  mère  se  retrouve  en  face  d'elle  sans  la 
connaître;  elle  lui  donne  l'hospitalité  dans  son  château  : 

Normaîî.  —  Oui ,  après  notre  naufrage  nous  étions  dans  un  triste  état. 

Lady  Arundel.  —  Et  vous  en  parlez  bien  gaiement. 

Norman.  —  Nous  autres  gens  de  mer,  nous  sommes  faits  ainsi;  j'ai  mes  jours  de 
tristesse. 

Lady  Arundel.  —  11  y  a  longtemps  ,  je  crois,  que  vous  avez  quitté  l'Angleterre? 
Vos  parents  seront  heureux  de  vous  revoir. 

Norman.  —  Je  n'ai  pas  de  famille. 

Lady  Arundel.  —  Tristes  et  calmes  paroles!  Je  voudrais  vous  servir;  fiez-vous 
à  moi. 

Violbt.  —  Fiez-vous  à  lady  Arundel ,  Norman.  L'histoire  de  vos  jeunes  années  est 
faite  pour  émouvoir  toute  âme  de  femme. 

Norman,  à  lady  Arundel.  —  Madame,  voire  voix,  comme  un  son  magique, 
éveille  dans  mon  cœur  une  corde  longtemps  muette.  Je  vous  dirai  les  aventures  de 
l'exilé,  si  vous  voulez  les  entendre.  Elles  ne  sont  pas  longues.  Jusqu'à  ma  quatorzième 
année,  j'ai  vécu  sous  le  toit  d'un  bon  vieux  prêtre  de  ces  environs.  Rien  n'avait  trou- 
blé mon  enfance  paisible  ;  mais  alors  des  pensées  inquiètes  et  étranges  m'assaillirent 
tout  à  coup.  Quelque  chose  me  manquait  dans  cette  nature  si  libérale  et  si  belle,  et 
un  soir  que  les  étoiles  silencieuses  et  brillantes  surveillaient  le  grand  repos  de  la  terre 
et  des  ondes ,  un  regret  profond  et  vague  se  soulevant  en  moi,  je  demandai  au  bon 
prêtre  pourquoi  je  n'avais  pas  de  mère.. 

Lady  Arundel.  —  Que  répondit-il  ? 

Norman.  —  Il  pleura  et  me  dit  :  Ta  famille  est  illustre. 

Lady  Arundel  ,  à  part.  —  Cet  homme  m'a  trompée. 

Norman.  —  11  ajoutait  que  le  temps  viendrait  sans  doute  où  mon  passé  obscur  s'é- 
clairerait d'un  bel  avenir.  Alors,  en  l'écoulant ,  il  me  semblait  que  mon  souvenir  me 
retraçait  l'image  d'une  figure  pâle  et  belle,  qui  me  disait  des  paroles  tendres ,  de  ces 
mots  qui  ne  sont  murmurés  que  par  les  mères. 

Lady  Arundel.  —  O  mou  Dieu  ,  que  je  souffre  ! 

Norman.  —  Alors  parut  dans  le  village  un  homme  rude  et  de  manières  brutales  et 
franches,  un  matelot  qui  racontait  mille  histoires  sur  les  pays  lointains  et  que  j'écou- 
lais avidement.  A  ces  récits,  mon  cœur  s'enflamma  ;  je  voulus  courir  aussi  cet  Océan 
dont  les  flots  baignaient  le  pied  de  notre  chaumière.  Le  grand  nom  de  Walter 
Raleigh  faisait  palpiter  tous  les  cœurs  ;  séduit  par  cette  voix  qui  m'entraînait,  je  partis 
avec  le  matelot. 

I.ady  Arundel.  —  Et  le  prêtre  ne  vous  donna  pas  quelques  clartés  sur  le  secret  de 
votre  naissance? 

Norman.  —  Non.  Il  me  laissa  partir  sans  m'opposer  d'obstacle,  et  médit  :  Va, 
fais-toi  un  nom  dont  l'orgueil  même  soit  jaloux;  ceux  qui  le  délaissent  seront  fiers 
de  te  retrouver. 


LE  THÉÂTRE  EN  ANGLETERRE.  131 

Ladi  Arundel.  —  Je  respire  ! 

Norman.  —  Votre  cœur  s'intéresse  donc  à  un  étranger,  madame?  Vous  avez  plu- 
sieurs fois  pâli. 

Lady  Arundel.  —  Votre  récit  me  touche  beaucoup  ;  continuez,  je  vous  prie. 

Norman.  —  Le  misérable  auquel  je  m'étais  fié  monta  dans  une  chaloupe  avec  moi , 
et  quand  nous  atteignîmes  le  vaisseau  qui  lui  appartenait,  me  chargea  de  chaînes. 
C'était  un  pirate.  En  pleine  mer,  il  me  fit  remonter  sur  le  pont,  et  en  présence  de  ses 
hommes  :  Enfant ,  me  dit-il  avec  un  sourire ,  ce  n'est  pas  ma  faute ,  tes  chaînes  ont 
été  forgées  d'or,  et  cet  or  est  celui  de  ta  mère. 

Lady  Arundel.  —  Mensonge!  c'est  un  affreux  mensonge! 

Norman.  —  Oui,  madame,  je  m'écriai  qu'il  en  avait  menti,  et,  saisissant  le  poi- 
gnard qu'il  lenait  à  la  main,  je  le  frappai  au  front.  Vingt  épées  brillèrent  autour  de 
moi.  Le  pirate  essuyant  le  sang  que  j'avais  versé  :  Ce  serait,  leur  dit-il,  une  mort 
trop  douce.  Qu'on  l'attache  à  une  planche  et  qu'on  le  jette  à  la  mer.  Leurs  voiles  se 
déployèrent,  et  je  restai  à  la  merci  des  flots,  seul  avec  Dieu. 

Violet,  lui  prenant  la  main.  —  Les  larmes  qui  jaillissent  de  mon  cœur  remplis- 
sent mes  yeux...  et  Dieu  t'a  sauvé  ! 

Norman.  —  Tout  un  jour,  toute  une  nuit,  la  fragile  barrière  entre  la  vie  et  la  mort 
fut  ballottée  sur  les  flots.  Le  ciel  apaisa  les  vents,  et  lorsque  les  étoiles  se  montrè- 
rent, tout  semblait  si  doux  et  si  caressant ,  que  ,  me  souvenant  des  paroles  de  ce  mi- 
sérable, je  murmurai  :  Les  vents  et  les  vagues  sont  moins  barbares  qu'une  mère!  — 
Madame,  vous  pleurez. 

Lady  Arundel.  —  Est-ce  que  je  pleure?  Continuez. 

Norman.  —  Le  jour  parut.  Brillante  sous  le  soleil,  une  voile  se  montra,  puis  une 
banderole. 

Violet.  —  Enfin! 

Norman.  —  Mais  elles  passèrent  sans  me  voir.  Mais  midi  vint.  Avec  lui  la  soif  et  la 
famine  ;  les  lèvres  brûlantes,  j'appelais  la  mort,  j'essayaisd'arracher  mes  membrcset 
de  les  dégager  des  câbles  qui  pénétraient  dans  ma  chair,  je  voulais  m'abimer  dans 
les  flots.  Alors  il  me  sembla  qu'à  travers  la  transparence  des  eaux,  un  objet  se  mou- 
vait rapidement,  noir,  avec  des  yeux  vitreux  qui  me  poursuivaient;  le  monstre  de 
l'Océan  qui  s'attache  aux  vaisseaux  pour  trouver  sa  proie.  La  vie  me  redevint  chère, 
et ,  avec  un  regard  d'horreur  fixe ,  la  chevelure  hérissée,  je  continuai  à  flotter,  pen- 
dant que  mes  sens  engourdis  tombaient  dans  un  terrible  sommeil...  Les  yeux  du 
monstre  étaient  toujours  sur  moi  ! 

Violet.  —  Oh  !  continuez... 

Norman.  —  Je  m'éveillai ,  et  j'entendis  la  langue  de  mon  pays  ;  des  regards  bien- 
veillants se  fixaient  sur  moi  :  étendu  sur  le  pont,  j'échappais  à  la  mort;  Dieu  avait 
veillé  pendant  mon  sommeil. 

Déjà  les  hommes  de  talent  qui  se  sentaient  doués  du  génie  dramatique  ont 
profilé  de  la  révolution  opérée  par  Bulwer.  Parmi  eux  se  dislingue  Leigh 
Hunt ,  esprit  singulier  qui  n'a  jamais  eu  en  Angleterre  que  des  succès  équivo- 
ques. Une  certaine  exagération  passionnée,  qui  lui  sert  d'inspiration ,  el  que 
ne  corrige  pas  la  force  du  jugement,  s'accorde  peu  avec  le  génie  national  de 
l'Angleterre.  Sa  meilleure  œuvre,  selon  nous,  est  sa  dernière  tragédie,  intitu- 
lée :  La  Léycnde  florentine.  Conçue  d'après  les  données  de  l'école  sentimen- 
tale dont  nous  avons  parlé  plus  haul,  elle  manque  assuréntenl  de  force,  de 
variété,  de  péripéties.  C'est  toujours  le  style  pathétique  d'Euripide,  moins 


132  LE  THÉÂTRE  EN  ANGLETERRE. 

efféminé  et  plus  naturel  que  celui  de  Sheridan  Knowles;  une  histoire  domesti- 
que agréablement  mise  en  scène.  La  variété  de  la  nature  humaine  et  le  grand 
spectacle  du  monde  manquent  à  cette  oeuvre,  qui  cependant  mérite  par  la  sim- 
plicité et  la  passion  qui  y  régnent  une  honorable  distinction. 

Leigh  Hunt  ne  s'est  pas  mis  en  frais  pour  l'inventer  ;  c'est  tout  bonnement 
Guido  et  Ginevra.  L'action  se  passe  à  Florence,  sous  le  pontificat  de  Léon  X. 
Ginevra  ,  jeune  fille  sans  fortune  ,  aimée  d'un  gentilhomme  nommé  Antonio  , 
dont  les  sentiments  pour  elle  sont  pleins  de  respect  et  de  pureté ,  a  épousé 
Agolanti ,  gentilhomme  d'un  âge  mûr,  d'un  caractère  soupçonneux,  égoïste  et 
dur.  On  parle  beaucoup  dans  Florence  des  ombrages  ridicules  et  des  préoccu- 
pations jalouses  d'Agolanti.  Fidèle  à  ses  devoirs,  Ginevra,  dont  le  caractère 
est  tracé  avec  un  charme  parfait ,  renvoie  sans  les  lire  les  lettres  qui  lui  sont 
adressées  par  Antonio  ;  la  jeunesse  et  l'amour  de  ce  dernier  ont  mis  dans  ses 
intérêts  caméristes,  femmes  de  chambre  ,  pages  et  tout  ce  qui  entoure  la  jeune 
épouse.  La  société  efféminée  de  l'Italie  au  xvie  siècle  est  réellement  vivante 
dans  le  drame,  et  ce  n'est  pas  un  de  ses  moindres  mérites.  La  dernière  lettre 
d'Antonio  ,  que  Ginevra  vient  de  renvoyer  sans  l'ouvrir,  tombe  entre  les  mains 
du  mari.  Il  y  trouve  la  preuve  de  l'innocence  de  Ginevra  ;  mais  il  se  met  à 
l'observer  plus  attentivement.  La  mélancolie  de  la  jeune  femme  lui  déplaît,  et 
pendant  qu'elle  cause  sur  une  terrasse  avec  plusieurs  dames  de  ses  amies,  il 
s'approche  d'elle,  lui  adresse  des  paroles  de  colère ,  s'irrite  de  sa  résignation, 
et  lui  serrant  les  mains  violemment  :  —  Dans  vingt  minutes,  lui  dit-il ,  soyez 
dans  la  chambre  rouge.  M'entendez-vous,  madame?  —  Tout  le  monde  se  re- 
lire ;  bientôt  après ,  l'entrevue  du  mari  et  de  la  femme  a  lieu  dans  cette  cham- 
bre rouge ,  petit  oratoire  italien  orné  d'une  madone. 

Agolanti.  —  Elle  me  contrarie  en  tout.  Je  lui  ai  dit  de  faire  enlever  ce  portrait , 
elle  ne  l'a  pas  voulu.  Elle  sait  mon  respect  pour  la  sainte  madone,  et  que  ma  colère, 
toute  juste  qu'elle  soit,  n'éclatera  point  devant  ce  portrait.  Sa  piété  même  est  un 
artifice...  Maudite!  maudite  ! 

(  Agolanti  ferme  les  battants  de  la  niche  dans  laquelle  se  trouve  la  madone ,  présente 
un  fauteuil  à  Ginevra  et  se  tient  debout  à  côté  d'elle.) 

Ginevha  ,  gaiement .  —  Cette  pluie  a  rafraîchi  l'air.  Vous  étiez  sorti  ce  matin, 
j'avais  peur  qu'elle  ne  vous  eût  arrêté  ,  ou  que  vous  ne  fussiez  malade. 

Agolanti.  —  Peur  !  vous  l'espériez.  Vos  craintes  sont-elles  mes  craintes  !  vos  espé- 
rances sont-elles  les  miennes?  Madame ,  trêve  à  ces  exordes  et  à  cet  intérêt  prétendu 
qui  ne  servent  qu'à  vous  éloigner  de  ce  que  vous  redoutez  réellement  :  moi!  C'est 
demain  grande  fête  à  Florence;  vous  voulez  y  assister  sans  doute,  vous  qui  tremblez 
quand  une  porte  s'ouvre  et  quand  une  épingle  tombe?  Trompettes  et  tambours,  beaux 
remèdes  pour  des  nerfs  de  femmes  !  Un  bon  coup  d'épée  dans  un  tournoi,  cela  réveille 
les  pleureuses  timides! 

Gihevba.  —  Je  n'ai  pas  exprimé  le  désir  de  voir  le  tournoi,  ni  les  fêtes,  ni  rien  de 
de  ce  que  vous  trouverez  peu  convenable. 

Uolarti.  —  Assurément  on  ne  demande  rien,  on  ne  désire  rien;  on  attend  ce  que 
le  mari  jugera  convenable ,  pour  avoir  le  plaisir  de  n'en  rien  faire. 

Gihevba.  —  Je  vous  jure  que  je  n'irai  pas,  et  cela  sans  peine;  regardez  la  ebose 
c<  rame  convenue. 


LE  THÉÂTRE  EN  ANGLETERRE.  155 

Agolanti.  —  Je  compte  y  aller,  moi  ;  par  conséquent  vous  resterez  ici  sa?is  peine, 
et  vous  y  recevrez  tout  à  votre  aise  les  lettres  d'Antonio  ! 

Ginevra.  —  Je  les  ai  renvoyées  sans  les  ouvrir,  monsieur. 

Agolanti.  —  Combien? 

Ginevra.  —  Trois. 

Agolanti.  —  Trois  que  vous  n'avez  pas  ouvertes...  vous  êtes  exacte  ;  et  celles  que 
vous  avez  lues?. ..Vous  vous  obstinez  à  vous  taire,  et  ce  signe  de  tête,  que  veut-il  dire? 

Ginevra.  —  Mon  Dieu  !  que  puis-je  dire  ou  ne  pas  dire?  Je  serai  toujours  grondée. 
Vous  ne  devriez  pas  me  traiter  ainsi!  Quelque  résignée  que  vous  me  supposiez,  je 
n'en  ai  pas  la  force.  J'ai  été  très-malade  récemment,  et  suis  encore  faible. 

Agolanti.  —  Je  vous  ai  vue  plus  faible,  mais  toujours  prête  à  lutter  et  à  me  haïr. 

Ginevra.  —  Je  ne  prétends  pas  être  un  ange ,  je  ne  suis  qu'une  femme. 

Agolanti.  —  A  la  bonne  heure ,  vous  l'avouez.  Vous  voyez  bien  que  ce  ne  sont  pas 
des  crimes  que  les  paroles  d'indignation  arrachées  par  votre  éternel  dédain  ! 

Ginevra.  —  J'ai  pu  avoir  tort,  je  m'en  repens  ;  mais  ce  n'est  pas  comparable  à  des 
années  de  douleur  infligées  sans  remords  et  sans  provocation. 

Agolanti.  —  Oh  !  sans  provocation  !  quelle  douce  voix  !  quel  ton  angélique!  quel 
mensonge  d'un  être  trop  faible  pour  qu'on  l'écrase  ,  trop  insensible  pour  qu'on  l'ir- 
rite !  Vous  ne  m'avez  jamais  aimé,  madame  ;  jamais ,  pas  même  devant  l'autel ,  lors- 
que avec  une  bassesse  froide ,  une  résignation  lâche ,  le  mensonge  sur  les  lèvres,  vous 
m'avez  pris  pour  mari ,  espérant  avoir  l'indépendance,  une  maison,  la  fortune,  et 
pleine  de  dédain  pour  celui  qui  les  donnait. 

Ginevra.  —  Je  ne  vous  ai  point  méprisé.  Je  ne  savais  ce  que  c'était  que  le  dédain  ; 
j'étais  une  enfant  toute  confiante  et  tout  ingénue.  Oh!  si  vous  pouviez!...  Mais  pourquoi 
vous  redire  ce  que  je  dis  tous  les  jours  en  vain?...  (Elle  se  lève  et  marche  dans  la 
chambre.)  Vous  faites  monter  à  mon  cerveau  le  sang  avec  colère  !  Vous  exigez  trop 
de  moi.  Qu'ai-je  fait,  mon  Dieu  !  pour  être  ainsi  à  la  merci  d'un  despotisme  qui  de- 
mande à  sa  victime  toutes  les  vertus  et  n'en  apporte  pas  une? 

Agolanti.  —Je  vous  remercie,  madame,  très-humblement.  Vous  êtes  franche 
à  la  fin. 

Ginevra.  —  Pardon  ,  pardon  !  la  colère  est  excessive ,  et  ne  sait  ce  qu'elle  dit. 

Agolanti.  —  Ah, madame,  vous  ne  répondez  jamais,  vous  êtes  douce,  patiente? 

Ginevra.  —  Continuez,  vous  avez  raison.  Moi  qui  disais  tant  de  mal  de  la  colère, 
je  me  suis  mise  en  colère.  Vous  pourriez  me  pardonner  au  surplus,  et  avoir  pitié  de 
moi ,  puisque  votre  faute  a  été  la  mienne. 

Agolanti.  —  Quelle  condescendance!  quelle  douce  ironie! 

Ginevra.  —  Non,  sur  mon  âme,  j'ai  parlé  du  fond  du  cœur  d'une  faiblesse  qui 
nous  est  commune.  Soyez  charitable  envers  moi,  je  serai  reconnaissante... 

Antonio,  assez  imprudemment,  s'avise  d'appeler  en  duel  le  mari ,  cl  lui  de- 
mande compte  des  mauvais  traitements  qu'il  fait  subir  à  sa  femme,  et  dont 
toute  la  ville  est  instruite.  Au  milieu  des  invectives  furieuses  de  l'amant  et  des 
ironies  de  son  adversaire  ,  lequel ,  il  faut  bien  l'avouer,  se  trouve  ici  dans  son 
droit,  on  vient  avertir  Agolanti  que  sa  femme  vient  de  mourir,  succombant 
sans  doute  à  l'excès  de  la  souffrance  morale.  L'effet  dramatique  que  cette  nou- 
velle produit  sur  l'amant  et  sur  le  mari  est  très-remarquable.  Les  épées  tom- 
bent des  mains  des  combattants;  la  clochette  des  morts  retentit  dans  la  rue; 
Antonio  se  découvre  ,  le  mari  reste  muet  sans  se  découvrir.  «  Découvre-toi , 
infime!  »  lui  dit  Antonio. 


154  LE  THÉÂTRE  EN  ANGLETERRE. 

Cependant,  comme  on  le  devine  ,  Ginevra  n'est  pas  morte.  Placée  selon  la 
coutume  italienne  sur  le  lit  de  parade ,  elle  s'est  éveillée  de  sa  léthargie ,  et , 
couverte  du  linceul ,  elle  est  allée  frapper  à  la  porte  de  son  mari  qui ,  dans  sa 
terreur  superstitieuse  ,  l'a  refermée  violemment  et  est  tombé  à  genoux.  Ainsi 
repoussée ,  elle  se  dirige  vers  la  demeure  d'Antonio  qu'elle  trouve  seul ,  la 
nuit,  la  tête  appuyée  sur  un  des  pilastres  qui  soutiennent  le  portique  de  sa 
maison. 

Antonio.  —  0  la  plus  belle  et  la  plus  aimable  !  ma  vie  est  un  veuvage,  et  elle  n'a 
pas  été  à  moi  !... 

(  Ginevra  s'arrête  à  quelque  distance  de  lui.) 

Ginevra.  —  Antonio  ! 

Antonio.  —  0  ciel  et  terre  !  qui  es-tu  ? 

Ginevra.  —  Ne  crains  pas  de  me  regarder,  Antonio  ;  je  suis  Ginevra  ensevelie,  mais 
\i vante;  je  suis  sortie,  et  personne  ne  me  veut  laisser  entrer;  ma  mère  elle-même  est 
effrayée  de  ma  voix,  et  je  viens,  errante  et  sans  asile,  frapper  à  ta  porte.  Prends 
pitié  de  moi,  bon  Antonio;  délivre-moi  de  celte  terreur  des  rues  désertes  pendant 
la  nuit. 

Antonio.  —  Oh  !  de  toutes  les  choses  terribles  et  belles  ,  qui  es-tu?  N'es-tu  pas  un 
ange  qui  descend  du  ciel  pour  m'annoncer  des  épreuves  à  subir  et  des  combats  à 
livrer?  ou  bien  es-tu  vivante  encore ,  et  cette  main  peut-elle  toucher  la  mienne? 

Ginevra.  —  Prends  ma  main,  et  conduis-moi  vers  ta  porte,  car  la  peur,  l'étonne- 
ment  et  une  longue  défaillance  ont  fait  de  moi  une  terreur  pour  moi-même,  et  je  ne 
sais  comment  je  puis  me  soutenir. 

;  Vntonio  s'avance  lentement ,  timidement ,   touche  sa  main  et  la  presse  sur  son  cœur.) 

Antonio.  —  C'est  Ginevra  elle-même  !...  et  dans  mes  bras!...  elle  tombe!...  ô  mon 
amie!...  cette  joue  dont  les  larmes  se  mêlent  aux  miennes!,..  Elle  mourra,  elle 
mourra  ,  et  je  l'aurai  tuée  ! 

(  Ginevra ,  glissant  de  ses  bras ,  tombe  à  genoux.  ) 

Ginevra.  —  La  force  va  me  revenir  du  sein  même  de  la  faiblesse.  O  Seigneur  !  ô 
bon  Antonio  !  sois  tout  ce  que  je  pense  de  toi ,  et  ne  pense  pas  mal  de  moi.  Que  je 
puisse  passer  le  seuil  de  ta  porte  sans  craindre  une  flétrissure  pour  un  malheur  sans 
tache. 

Antonio.  —  Oh  !  lève-toi  !  quand  je  croirai  que  tu  peux  te  soutenir,  je  me  tiendrai 
à  distance...  tu  resteras  loin  de  ce  cœur  qui  t'aime ,  mais  qui  le  respecte.  J'étais  fou, 
je  le  suis  encore  de  te  retrouver  vivante  et  si  près  de  moi  :  mais,  ô  créature  bien 
aimée!  ange  d'Antonio!  Dis  un  mot  seulement,  parle,  et  je  t'aime  tant,  qu'après 
t'avoir  fait  goûter  le  pain  et  le  vin  qui  répareront  tes  forces,  je  te  rendrai  moi-même 
à  ta  maison ,  à  ton  mari,  je  rendrai  le  ciel  à  cet  homme  qui  se  repentira  sans  doute. 

Ginevra.  —  Jamais  !  le  tombeau  est  entre  nous  ;  la  main  du  ciel  nous  a  séparés; 
lui-même  l'a  reconnu  quand  sa  porte  s'est  fermée  sur  moi  et  m'a  chassée.  Ta  porte 
seule  et  celle  d'un  couvent  se  rouvriront  pour  moi  dans  ce  monde  :  bientôt  lu  m'y 
conduiras.  Donne-moi  un  abri  jusqu'au  matin  ;  tu  as  une  mère? 

Antonio.  —  Une  bonne  mère,  Dieu  merci,  ferme,  pieuse  et  charitable.  Elle  sera 
la  vôtre,  madame,  tant  que  mon  humble  demeure  vous  possédera.  Elle  va  se  lever, 
vous  conduire  à  votre  chambre,  et  vous  traitera  comme  sa  fille. 

i.im.vra.  —  Le  ciel  soit  loué!...  Voyez  comme  je  marche  bien. 
t 


LE  THÉÂTRE  EN  ANGLETERRE.  J35 

Ginevra  passe  cinq  jouis  entiers  chez  Antonio,  dont  le  monologue  suivant 
mérite  bien  d'être  cité  : 

Antonio.  —  Cinq  jours  de  bonheur,  et  pas  une  âme  qui  sache  le  trésor  que  cette 
maison  renferme.  Tout  le  monde  l'aime  ici.  Elle  a  pris  la  main  de  ma  mère ,  et  elle 
aime  ses  yeux.  Hier,  elle  a  deux  fois  prononcé  mon  nom  au  lieu  d'un  autre  qu'elle 
voulait  dire.  Aussi ,  je  suis  fier,  puissant  :  quel  bonheur  c'est  que  l'amour,  avec  le 
plus  faible  soupçon  d'être  aimé  !  Je  ne  sais  comment  ma  situation  pourrait  changer 
pour  devenir  meilleure,  plus  délicieuse  et  plus  sainte!  Je  ne  touche  plus  terre,  et  je 
ne  vois  rien ,  comme  si  cet  unique  secret  me  faisait  vivre.  11  n'y  a  plus  au  monde  que 
deux  êtres ,  elle ,  que  je  contemple,  et  moi,  qui  la  vois  toujours. 


Le  mari  vient  réclamer  sa  femme  et  l'emmène  chez  lui.  Les  amis  d'Antonio, 
jeunes  gentilshommes,  narguent  Agolanti  dans  son  salon  même.  Il  frappe  l'un 
d'entre  eux  de  son  poignard,  est  frappé  à  son  tour,  meurt,  et  Ginevra  devient 
la  femme  d'Antonio. 

Telles  sont  les  diverses  tentatives  qui,  dans  ces  dernières  années  ,  ont  com- 
mencé la  réhabilitation  du  drame  britannique.  Je  n'ai  point  parlé  d'une  tra- 
gédie classique,  œuvre  de  l'avocat  Talfourd,  et  qui  a  fait  grand  bruit  parmi 
les  littérateurs  et  les  gens  du  monde.  Elle  est  intitulée  Ion ,  et  se  distingue 
par  une  imitation  très-exacte  des  formes  grecques,  une  versification  élégante, 
un  coloris  pur,  une  certaine  grâce  calme  heureusement  empruntée  à  la  muse 
de  Sophocle.  Le  succès  théâtral  ne  peut  couronner  ce  genre  de  supériorité 
toute  littéraire.  Les  pièces  de  Buhver,  surtout  le  Capitaine  de  Vaisseau,  réu- 
nissent dans  des  proportions  heureuses  l'intérêt  populaire  et  la  poésie.  Mais, 
réussira-t-on  à  régénérer  la  scène  anglaise?  On  peut  en  douter.  Nous  nous 
sommes  souvent  expliqué  sur  la  phase  unique  du  drame  dans  la  vie  des  peu- 
ples ;  l'Europe  entière,  emportée  par  des  mouvements  inconnus,  s'éloigne  tous 
les  jours  de  ce  temps  de  l'adolescence  ingénue  où  le  drame  est  pour  les  na- 
tions une  puissance,  un  besoin  et  une  gloire. 

PllILARÈTE  CUASLES. 


REVUE  LITTÉRAIRE 


DE  L'ALLEMAGNE. 


KUR-MAINZ  {ELECTORAT  DE  MAYEKCE  EN  1672) , 

PAR   G.-L.   GUHRAIER. 

En  1805  ,  un  écrivain  anonyme,  vraisemblablement  soldé  par  le  ministère 
anglais,  publia  a  Londres  une  espèce  de  pamphlet  qui  produisit  une  assez  vive 
sensation.  Il  venait  de  découvrir  le  projet  d'une  expédition  en  Egypte  pré- 
senté à  Louis  XIV  par  Leibnitz.  et,  en  dévoilant  ainsi  les  combinaisons  du  phi- 
losophe allemand,  en  faisant  ressortir  la  justesse  de  ses  aperçus,  l'auteur  du 
pamphlet  arrivait  tout  naturellement  à  démontrer  que  Napoléon  n'avait  pas 
conçu  lui-même  le  plan  de  son  expédition  en  Egypte  ,  qu'il  l'avait  pris  comme 
un  écolier  dans  les  manuscrits  de  Leibnitz  (1).  Là-dessus  on  vit  s'élever  d'ar- 
dentes contestations  littéraires.  Les  partisans  de  Napoléon,  s'imaginant  que 
sa  gloire  était  sérieusement  compromise  si  l'on  pouvait  prouver  qu'il  avait  em- 
prunté à  qui  que  ce  fût  l'idée  de  son  expédition,  repoussèrent  avec  violence 
les  arguments  du  pamphlétaire  anglais.  Par  la  même  raison,  ses  ennemiss'em- 
;  rês8èrent  de  les  accueillir.  Dans  ce  conflit  de  deux  opinions  opposées,  quel- 
ques hommes  sages  essayaient,  mais  en  vain  ,  de  faire  voir  qu'en  admettant  la 
thèse  de  l'écrivain  anglais,  le  génie  de  Napoléon  n'en  serait  pas  moins  grand, 
qu'il  aurait  toujours  eu  l'honneur  d'achever  une  entreprise  que  Louis  XIV  n'a- 
vait pas  même  pu  comprendre. 

(1)  A  summctry  account  of  Leibnitz')  manoirs  addresscd  lo  Lewis  l/ie  fburteenth. 


REVUE  LITTÉRAIRE  DE  L'ALLEMAGNE.        137 

Un  écrivain  allemand  ,  partant  d'un  autre  point  de  vue  ,  écrivit  en  1806  un 
livre  (1)  dans  lequel  il  cherchait  à  faire  voir  que  Bonaparte  n'avait  lui-même 
jamais  pensé  à  aller  en  Egypte  ;  que  cette  idée  venait  de  Carnot ,  qui ,  pendant 
le  congrès  de  Rastadt ,  découvrit  par  hasard  le  projet  de  Leihuitz,  et  le  fit 
adopter  par  le  Directoire  pour  se  délivrer  d'un  rival  dangereux. 

Deux  historiens  illustres  ont  subi  l'influence  de  toutes  ces  discussions. 
M.  Thiers  parle  des  documents  importants  qui  facilitèrent  l'entreprise  du  jeune 
général ,  et  M.  Michaud  déclare  positivement  que  Bonaparte  s'est  servi  du 
projet  de  Leibnitz. 

Le  livre  de  M.  Guhrauer  est  en  grande  partie  consacré  à  l'examen  de  cette 
question.  L'auteur  l'a  éclaircie  par  de  nouveaux  documents,  et  lui  a  donné  une 
solution  complètement  inattendue.  Pour  nous  la  faire  bien  voir  sous  son  véri- 
table point  de  vue,  il  la  reprend  dès  sa  première  origine  ;  il  nous  montre  Leib- 
nitz jeune,  vivant  sous  le  patronage  de  Boinebourg,  ministre  de  l'électeur  de 
Mayence,  et  poursuivant  avec  ardeur  ses  études.  L'invasion  des  Pays-Bas  es- 
pagnols par  l'armée  française,  le  projet  d'attaque  contre  la  Hollande,  la 
crainte  de  voir  un  jour  l'Allemagne  elle-même  menacée  et  subjuguée  par 
Louis  XIV,  donnèrent  tout  à  coup  à  ses  études  un  but  spécial.  Il  lui  sembla 
qu'il  écarterait  de  son  pays  toute  déclaration  de  guerre,  s'il  pouvait  diriger 
d'un  autre  côté  les  vues  ambitieuses  du  roi  de  France.  Il  chercha  un  pays  digne 
d'attirer  l'attention  de  celui  qui  venait  de  se  rendre  si  redoutable  ,  et  s'arrêta  à 
l'Egypte.  Boinebourg,  préoccupé  des  mêmes  craintes  que  lui ,  l'encouragea 
dans  son  idée.  Leibnitz  était  en  outre  soutenu  par  un  sentiment  religieux ,  par 
le  désir  de  voir  de  nouveau  flotter  l'étendard  du  christianisme  sur  les  lieux 
consacrés  par  les  croisades  du  moyen  âge  et  les  traditions  de  l'Évangile. 

Il  publia  d'abord,  en  allemand  ,  un  écrit  intitulé  :  Mémoire  sur  le  main- 
tien de  la  sûreté  publique  de  V Empire.  Dans  ce  mémoire,  il  commençait  à 
laisser  entrevoir  son  projet  d'expédition  en  Egypte  ,  qu'il  compléta  plus  tard  , 
et  qu'il  résolut  d'aller  lui-même  présenter  au  roi.  Boinebourg  ,  qui  avait  été  le 
premier  confident  de  la  pensée  de  Leibnitz ,  et  qui  avait  suivi  avec  un  vif  inté- 
rêt le  progrès  de  ses  études  et  le  développement  de  son  œuvre,  lui  donna  une 
lettre  de  recommandation  des  plus  pressantes  pour  M.  de  Pomponne.  Leibnitz 
partit  en  1672  ,  et  arriva  à  Paris  vers  la  fin  de  mars.  On  ne  sait  quel  fut  son 
entretien  avec  le  ministre,  ni  s'il  eut  l'honneur  d'être  présenté  au  roi.  On  sait 
seulement  que  son  projet  fut  rejeté. 

Cependant  Boinebourg,  dans  la  prévision  de  cet  échec,  avait  fait  rédiger  par 
Leibnitz  un  mémoire  bien  plus  long  et  plus  explicite  que  les  lettres  adressées  à 
Louis  XIV.  Il  le  remit  à  l'électeur  de  Mayence  ,  qui  le  lut  avec  enthousiasme, 
et  tenta  d'en  faire  comprendre  l'immense  portée  au  cabinet  de  Versailles  ;  mais 
il  ne  fut  pas  plus  heureux  que  Leibnitz.  Ce  mémoire  ,  connu  sous  le  nom  de 
Consilium  œgyptiacum  ,  est ,  à  vrai  dire,  le  seul  qui  aurait  pu  donner  a  Bo- 
naparte quelques  notions  utiles  sur  l'Egypte.  Or  M.  Gurhauer  démontre  qu'il 
ne  fut  jamais  envoyé  en  France  et  qu'il  resta  dans  les  archives  de  Hanovre 

(1)  Napoléon  Bonaparte  und  das  franzœs'ische  l'olk  unter  i/tm.  —  Ces  deux  livres, 
cités  par  M.  Gurhauer,  sont  aujourd'hui  forl  rares. 


138  REVUE  LITTÉRAIRE  DE  L'ALLEMAGNE. 

complètement  ignoré  pendant  près  d'un  demi-siècie.  Les  premiers  biographes 
de  Leibnitz  ne  savaient  même  pas  qu'il  eût  traité  cette  question ,  et  se  trom- 
paient complètement  sur  les  motifs  de  son  voyage  à  Paris.  Éberhard  est  le 
premier  qui,  en  1795,  révéla  l'habile  dissertation  du  philosophe  sur  l'Egypte. 
Les  Anglais  ,  comme  nous  l'avons  vu  ,  la  traduisirent  en  pamphlet.  Le  général 
Mortier  fit  faire  en  1805  une  copie  du  Constituai  œgyptiacum ,  et  l'envoya  à 
Napoléon. 

En  1859 ,  M.  Gurhauer  adressa  sur  cette  question  un  mémoire  intéressant  à 
l'Académie  des  sciences  morales  et  politiques  (1).  Les  deux  volumes  qu'il  vient 
de  publier  complètent  son  premier  travail.  Nous  ne  pouvons  que  louer  le  zèle 
avec  lequel  il  a  recherché  tout  ce  qui  avait  rapport  à  l'œuvre  de  Leibnitz  et  le 
soin  qu'il  a  mis  à  reproduire  les  documents  qui  s'y  rattachent.  Son  introduc- 
tion est  un  exposé  fort  clair  de  la  tâche  d'érudition  qu'il  s'était  proposée,  mais 
son  récit  manque  d'unité.  A  voir  sa  préface,  on  croirait  qu'il  va  s'occuper  uni- 
quement de  Leibnitz  ,  et  l'histoire  du  ministère  de  Boinebourg  ,  la  politique  de 
l'électorat  de  Mayence  ,  l'entraînent  tour  à  tour  dans  de  longues  digressions- 
Le  lecteur  ne  peut  prendre  le  même  intérêt  à  ces  trois  questions. 

Geschichte  von  Danemark  {Histoire  de  Danemark) , 
par  M.  T.  L.  Dahlmann  ,  première  partie. 

L'histoire  de  Danemark  a  été  faite  à  différentes  reprises.  Auxne  siècle,  aune 
époque  où  l'on  n'avait  encore  dans  le  reste  de  l'Europe  que  de  sèches  et  froides 
annales,  un  prêtre  deRoeskilde,  Saxo  le  grammairien,  écrivit  dans  un  latin 
pur,  élégant,  une  longue  et  poétique  chronique  de  son  pays.  Une  grande  partie 
de  son  récit  n'est,  il  est  vrai ,  qu'un  habile  tissu  de  fictions  populaires.  Saxo 
avait  près  de  lui  un  Islandais  qui  lui  racontait  les  fables  héroïques  de  son 
pays,  et  le  naïf  historien  les  enregistrait  avec  une  parfaite  bonne  foi.  Ce  fut 
ainsi  qu'il  composa  une  série  non  interrompue  de  rois ,  de  guerres ,  d'événe- 
ments ,  depuis  le  fabuleux  Dan  jusqu'à  Gorm,  c'est-à-dire  jusqu'au  IXe  siècle. 
Mais  à  partir  de  cette  époque,  il  écrit  d'après  des  documents  exacts,  et  les  sept 
derniers  livres  de  son  ouvrage  ont  un  caractère  d'authenticité  très-satisfaisant. 
A  cette  histoire  primitive ,  animée ,  séduisante  comme  un  roman  ,  succéda 
l'histoire  érudite  et  critique  du  xvne  siècle.  Hvitfeld  publia  sous  le  titre  de 
Chroniques  dix  volumes  in-4°,  qui  ne  ressemblent  guère  au  récit  charmant  de 
Saxo  ,  mais  qui  dénotent  un  travail  consciencieux  et  de  longues  recherches.  A 
la  même  époque,  Bartholin  publiait  son  livre  sur  les  antiquités  de  Danemark. 
Ole  Worm  étudiait  les  monuments  ,  et  Torfesen  soumettait  à  une  sévère  ana- 
lyse les  sagas  d'Islande.  Le  xvin0  siècle  fut  illustré  par  les  travaux  de  Subm , 
Langebek,  Arn  Magnussen,  Gram,  etc.  Suhm  écrivit  en  quatorze  volumes  in-i" 
une  histoire  de  Danemark.  C'est  une  œuvre  d'une  érudition  étonnante,  mais 
diffuse,  monotone,  dénuée  d'art,  et  à  certains  égards  dépourvue  4e  critique. 
Holberg  en  écrivit  une  autre  beaucoup  moins  savante  et  plus  populaire,  lu 
peu  plus  lard  parut  celle  de  Mallet ,  qui  a  été  tout  à  la  fois  trop  louée  et  trop 

I     *l    Migm  i  en  a  rendu  compte  dana  les  Mémoire!  <lr  l'Académie,  (.  H,  '2 


KEVL'E  LITTÉRAIRE  DE  L'ALLEMAGNE.  139 

dédaignée.  Les  éléments  d'une  bonne  histoire  s'y  trouvent  en  grande  partie. 
Seulement  il  faudrait  l'élaguer  à  certains  endroits,  la  resserrer,  la  corriger 
d'après  les  nouvelles  découvertes  de  la  science  ,  ou  plutôt  il  faudrait  la  refaire 
avec  une  meilleure  méthode. 

Le  mouvement  historique  imprimé  au  Danemark  par  le  xvnie  siècle  se  con- 
tinue de  nos  jours  avec  éclat.  Les  hommes  du  Nord  aiment  les  longues  et  pa- 
tientes études.  Ils  excellent  dans  l'analyse,  et  pratiquent  le  commentaire 
comme  des  docteurs  du  moyen  âge.  Fidèles  aux  habitudes  laborieuses  de  leurs 
prédécesseurs  ,  ils  l'emportent  sur  eux  par  la  portée  de  leurs  idées  et  la  saga- 
cité de  leurs  recherches.  Parmi  les  travaux  d'érudition  qui,  dans  les  derniers 
temps  ,  ont  illustré  l'historiographie  danoise  ,  qu'il  nous  suffise  de  citer  ceux 
du  judicieux  et  savant  Érasme  Millier,  de  Rosenvinge ,  Werlauff,  Schlegel , 
et  ceux  de  la  société  des  antiquaires  du  Nord,  dirigée  par  Finn  Magnusen  et 
Rafn.  Beaucoup  de  textes  anciens  ont  été  revus  etcollationnés  avec  soin  ;  beau- 
coup de  textes  nouveaux  ont  été  publiés.  Tout  ce  qui  se  rattachait  à  l'histoire 
nationale  :  jurisprudence,  archéologie,  tradition,  a  été  tour  à  tour  étudié,  dis- 
cuté et  développé  dans  de  curieuses  et  habiles  dissertations.  Cependant  une 
partie  de  l'histoire  de  Danemark  est  encore  très-confuse  et  très-incertaine. 

Stihra  divise  cette  histoire  en  trois  époques  :  époque  obscure,  mythique, 
historique. 

La  première  s'arrête  à  l'arrivée  d'Odin  dans  le  Nord,  c'est-à-dire  environ 
soixante-dix  ans  avant  Jésus-Christ,  et  remonte  à  un  temps  indéterminé,  dont 
on  ne  peut  indiquer  le  commencement.  Il  n'y  a  sur  toute  l'histoire  de  cette 
époque  que  de  vagues  hypothèses;  incertitude  sur  les  races  qui  peuplèrent  le 
Nord,  incertitude  plus  grande  encore  sur  leurs  mouvements  et  leur  migration. 

La  seconde  époque  commence  àParrivée  d'Odin,  et  s'étend  jusqu'au  vme  siè- 
cle. C'est  le  temps  des  héros  et  des  géants,  des  luttes  violentes ,  des  holocaus- 
tes de  sang,  le  temps  des  traditions  populaires ,  des  récits  merveilleux  qui  ca- 
chent le  fait  sous  le  symbole,  l'histoire  sous  la  fable.  Ce  n'est  pas  une  petite 
tâche  pour  l'annaliste  que  de  chercher  à  démêler  la  vérité  sous  ce  tissu  de 
poésie,  à  établir  dans  cette  suite  de  chroniques  sans  ordres  la  chronologie  des 
rois  et  la  succession  des  événements.  Aussi  n'a-t-on  pu  jusqu'à  présent  ac- 
complir qu'une  partie  de  cette  œuvre  ;  le  reste  attend  l'arrêt  définitif  de  la 
science. 

Enfin  au  vme  siècle  commence  l'époque  historique  ,  non  pas  très-nette  en- 
core ,  ni  très-féconde  en  documents,  mais  appuyée  du  moins  sur  une  base  cer- 
laine. 

A  prendre  l'histoire  de  Danemark  vers  la  fin  du  moyen  âge,  elle  n'est  pas, 
à  beaucoup  près,  aussi  animée  et  aussi  dramatique  que  celle  de  Suède.  Ce  pays 
n'a  point  eu  ,  comme  la  Suède,  trois  ou  quatre  de  ces  rois  dont  la  vie  aventu- 
reuse et  les  exploits  ont  acquis  un  renom  européen.  Il  n'a  pas  dans  sa  famille 
d'Oldenbourg  un  Gustave  Wasa,  un  Gustave-Adolphe,  une  Christine,  un  Char- 
les XII.  11  n'a  pas  porté,  comme  la  Suède,  ses  armes  au  milieu  des  nations  les 
plus  aguerries  et  les  plus  puissantes.  Il  n'a  pas  eu  ,  comme  la  Suède  ,  la  gloire 
d'effrayer  la  Russie  et  de  régenter  l'Allemagne.  Toutes  ses  guerres,  tous  ses 
succès  et  ses  revers  se  passent  dans  des  limites  déterminées ,  entre  la  Suède,  la 


140  REVUE  LITTÉRAIRE  DE   L  ALLEMAGNE. 

Norwége,le  duché  de  Schleswig  et  les  villes  anséaliques.  Son  roi  le  plus  vail- 
lant, le  plus  illustre,  fut  Chrétien  IV,  et,  à  l'époque  de  la  guerre  de  trente  ans, 
Chrétien  IV ,  appelé  à  défendre  le  protestantisme,  entreprit  vainement  l'œuvre 
que  Gustave-Adolphe  accomplit  avec  tant  de  gloire.  Ajoutons  à  ceci  qu'à  partir 
du  xvie  siècle  le  Danemark  est  toujours  allé  en  déclinant.  En  1525,  il  perd  la 
domination  qu'il  exerçait  sur  la  Suède  depuis  le  traité  d'union  de  Calmar; 
en  1658,  il  perd  les  provinces  qu'il  avait  conservées  de  l'autre  côté  du  Sund; 
en  1814,  il  a  perdu  la  Norwége. 

Ce  qu'il  y  a  de  plus  beau  et  de  plus  éclatant  dans  ses  annales,  c'est  l'époque 
ancienne,  l'époque  où  il  exerçait  une  telle  suprématie  dans  le  Nord,  que  la 
langue  Scandinave  n'était  désignée  que  sous  le  nom  de  langue  danoise,  l'é- 
poque héroïque  où  Regnar  Lodbrok  épouvantait  l'Ecosse  et  l'Irlande,  où  Ha- 
rald  à  la  dent  bleue  s'avançait  avec  sa  flotte  jusque  dans  le  port  de  Cherbourg, 
où  Canut  subjuguait  l'Angleterre,  où  les  Valdemar  gagnaient  l'un  après  l'autre 
sur  le  champ  de  bataille  le  surnom  de  grand  et  celui  de  victorieux. 

C'est  cette  époque  que  nous  aurions  voulu  voir  décrite  avec  sa  rude  poésie 
dans  la  nouvelle  histoire  de  Danemark  qui  vient  de  paraître  en  Allemagne. 
Nous  aurions  voulu  aussi  que  l'auteur  remît  encore  une  fois  en  question  les 
hypothèses  des  savants  sur  les  temps  primitifs  de  cette  histoire,  qu'il  donnât 
son  avis  sur  l'origine  de  la  race  danoise,  qu'il  fît,  en  un  mot,  pour  le  Dane- 
mark ce  que  Geiier  a  si  admirablement  fait  pour  la  Suède  dans  ses  Svea  rikes 
Hœfder.  De  la  part  de  M.  Dahlmann,  un  tel  travail  ne  pouvait  exciter  qu'un 
vif  intérêt,  et  le  public,  nous  en  sommes  persuadé  ,  l'aurait  accueilli  avec  re- 
connaissance. Enfin ,  il  nous  semble  que  pour  compléter  un  livre  destiné  à  faire 
connaître  l'histoire  du  Danemark  à  beaucoup  de  gens  qui  en  ignorent  jusqu'aux 
éléments,  l'auteur  aurait  dû  reprendre  l'excellente  dissertation  qu'il  publia  en 
1822  sur  Saxo  legrammairien,  y  joindre  un  examen  critique  des  annalistes  des 
xvnc  et  xviii0  siècles,  et  nous  donner  ainsi  un  tableau  de  l'historiographie  da- 
noise, de  ses  essais  et  de  ses  erreurs.  C'est  un  genre  de  travail  que  beaucoup 
d'écrivains  emploient  aujourd'hui  en  guise  de  panégyrique  d'eux-mêmes  et  de 
prospectus  ;  mais  M.  Dahlmann,  avec  les  qualités  que  nous  lui  connaissons, 
en  aurait  fait,  nous  n'en  doutons  pas ,  une  œuvre  vraiment  instructive,  sé- 
rieuse et  indépendante. 

Le  commencement  de  cette  histoire,  annoncée  depuis  longtemps,  ne  répond 
donc  pas  à  l'attente  de  ceux  qui  croyaient  y  trouver  ou  une  solution  définitive, 
ou  tout  au  moins  une  réponse  nouvelle  à  plusieurs  questions  importantes.  L'au- 
teur exprime  très-brièvement  son  opinion  sur  le  livre  de  Saxo  et  les  chroniques 
islandaises.  Il  raconte  en  quelques  pages  l'époque  païenne ,  cette  époque  si 
étrange,  si  riche  de  faits ,  et  ne  commence  ,  à  vrai  dire,  son  récit  qu'au  temps 
où  des  annales  certaines  remplacent  les  traditions  flottantes.  Après  le  règne  de 
Magnus,  il  s'interrompt  dans  sa  narration  pour  jeler  un  coup  d'œil  en  arrière 
et  décrire  les  mœurs,  les  institutions  de  l'ancienne  monarchie  danoise.  Ce  cha- 
pitre est  plein  de  faits  curieux,  de  documents  choisis  et  d'observations  inté- 
ressantes. Malheureusement  il  est  trop  court.  Il  y  avait  tout  un  livre  à  écrire 
sur  ce  sujet  :  l'auteur  a  réduit  le  livre  à  une  quarantaine  de  pages. 

Une  fois  nos  réserves  faites  à  l'égard  de  cet  ouvrage  ,  nous  ne  pouvons  (pie 


REVUE   LITTÉRAIRE   DE   L'ALLEMAGNE.  141 

louer  l'habileté  avec  laquelle  l'auteur  a  suivi  le  plan  qu'il  s'était  proposé.  Son 
récit  est-vif  et  rapide,  son  style  clair  et  animé,  ce  qui  n'est  pas  un  mérite  com- 
mun en  Allemagne,  et  chacune  de  ses  pages  dénote  un  travail  consciencieuxet 
une  abondante  érudition. 

La  réputatiou  de  M.  Dalhmann  est  faite  depuis  longtemps  en  Allemagne, 
comme  savant  et  comme  écrivain;  il  s'en  est  fait  récemment  une  autre  comme 
homme  politique.  C'est  lui  qui ,  en  1837  ,  eut  le  courage  de  signer,  avec  les 
deux  frères  Grimm  et  quatre  de  ses  collègues,  une  protestation  contre  les  ar- 
rêts despotiques  du  roi  de  Hanovre.  Privé  de  son  emploi  de  professeur  et  hanni 
de  Gœltingue  à  la  suite  de  cet  acte  énergique,  il  s'est  réfugié  dans  le  sanctuaire 
de  la  science.  Il  emploie  aujourd'hui  à  écrire  des  livres  le  temps  qu'il  consa- 
crait naguère  à  former  des  disciples.  Puissent  les  sympathies  qui  s'attachent  à 
son  nom,  à  ses  œuvres,  lui  servir  d'encouragement  dans  ses  travaux  et  de  con- 
solation dans  son  exil! 

Geschichte  vo:v  Port-Royal.  (  Histoire  de  Port-Royal)"1 
par  le  docteur  Hermann  Beuchlin. 

Il  ya  dans  la  vie  sociale  certaines  époques  de  doute  et  d'agitation  où  l'homme 
sérieux  que  l'avenir  inquiète,  que  le  présent  irrite,  se  réfugie  dans  le  passé  et 
recherche  comme  un  conseil  ou  comme  une  consolation  ce  que  l'histoire  rap- 
porte d'un  autre  temps  et  d'une  autre  société.  Quand  on  dit  qu'un  livre  arrive 
à  propos,  cela  ne  signifie  pas  toujours  qu'il  est  exactement  adapté  à  nos  inté- 
rêts, à  nos  passions,  qu'il  entre  comme  un  plaidoyer  dans  la  cause  qui  se  discute, 
ou  qu'il  flatte  comme  un  pamphlet  le  mouvement  tumultueux  de  lu  foule.  Tout 
au  contraire,  le  livre  qui  arrive  le  plus  à  propos  est  souvent  celui  qui  est  le  plus 
en  opposition  avec  nos  idées  et  notre  état  politique  ou  moral.  II  instruit,  il  cor- 
rige, il  nous  indique  une  autre  voie,  il  nous  montre  un  autre  but.  Si  c'est  une 
oeuvre  de  mérite,  le  contraste  des  événements  qu'elle  retrace  ou  des  pensées 
qu'elle  exprime  avec  les  événements  et  les  pensées  de  notre  temps,  ne  sert 
qu'à  lui  donner  plus  d'éclat,  comme  les  teintes  monotones  d'un  ciel  d'automne 
augmentent  l'effet  d'un  rayon  de  soleil.  Or,  de  tous  les  livres  qui  s'annoncent, 
au  milieu  de  nos  productions  habituelles,  comme  des  œuvres  à  part,  il  en  est 
peu  qui,  en  retraçant  une  époque  déjà  connue  et  des  faits  accomplis,  présen- 
tent dans  les  circonstances  actuelles  un  aussi  grand  caractère  d'originalité,  ou, 
pour  mieux  dire,  d'étrangelé  que  celui-ci.  C'est  l'histoire  de  Port-Royal,  l'his- 
toire d'une  association  d'hommes  réunis  par  les  liens  les  plus  fermes,  dans  un 
temps  où  nous  ne  connaissons  plus  que  le  lien  mobile  des  coalitions  qui  se 
nouent  etse  dénouent  à  chaque  changement  de  ministère,  l'histoire  d'un  sen- 
timent de  foi  lorsqu'il  n'y  a  plus  de  foi  ni  en  politique  ni  en  littérature,  d'un 
dévouement  généreux  quand  on  n'est  plus  dévoué  qu'à  soi-même,  d'une  renon- 
ciation absolue  à  la  faveur  du  monde  et  a  la  fortune,  quand  on  ne  rêve  que  la 
conquête  d'une  parcelle  du  pouvoir,  quand  on  adore  le  veau  d'or  de  la  vénalité. 
L'esprit  de  Port-Royal  ressemble  si  peu  à  celui  de  la  société  actuelle,  que 
beaucoup  de  gens  If  rangent  peut-être  comme  une  idée  fictive  dans  les  temps 
indéfinis,  dans  le  domaine  des  vagues  traditions,  Pin*  d'un  voyageur,  en  pas- 

TOME    il.  1" 


142  REVUE  LITTÉRAIRE   DE   L'ALLEMAGNE. 

sant  au  pied  des  ruines  de  celte  abbaye  et  en  se  rappelant  les  belles  pages  des 
Mémoires  de  Fontaine ,  a  dû  se  dire  :  Quoi  donc  !  est-ce  là  lout  ce  qui  reste  de 
cet  édifice  religieux  qui  occupa  pendant  plusieurs  années  l'attention  de  la 
France  et  de  l'Europe?  Quoi  !  n'y  a-t-il  vraiment  pas  plus  de  deux  siècles  que 
la  noble  Angélique  présidait  aux  destinées  de  ce  cloître;  que  lesbommes  lassés 
du  monde  ,  les  grands  seigneurs  les  plus  illustres  et  les  esprits  les  plus  émi- 
nents  venaient  ici,  dans  l'humilité  de  leur  foi,  oublier  leur  grandeur  et  leur 
ambition;  que  Robert  d'Andilly  apportait  dans  la  solitude  de  cette  vallée  l'infa- 
tigable fertilité  de  son  talent ,  Le  Maître  sa  verve  d'orateur,  Sainl-Cyran  sa 
puissance  d'apôlre  et  son  héroïsme  de  martyr,  Pascal  ses  œuvres  de  génie? 
Non  il  n'y  a  pas  plus  de  deux  siècles  que  de  tels  miracles  éclalaient  encore 
dans  le  monde,  que  le  christianisme  prenait  ses  anachorètes  dans  le  conseil 
des  ministres  ,  sur  les  sièges  du  parlement,  et  qu'une  nouvelle  Thébaïde  s'éle- 
vait à  l'ombre  d'un  couvent  non  loin  des  rumeurs  de  Paris  et  des  splendeurs 
de  Versailles.  Mais  depuis  ce  temps  combien  de  monuments  augustes  se  sont 
écroulés  sur  leur  base,  et  combien  de  pensées,  de  lois,  d'institutions  ont  été  en- 
sevelies dans  le  vaste  abîme  des  conceptions  humaines  ! 

Tout  ce  qui  se  rattache  à  Port-Royal ,  et  surtout  à  sa  dernière  phase ,  nous 
a  été  conservé  en  détail  dans  plusieurs  ouvrages.  A  voir  ces  longs  et  curieux 
mémoires  écrits  par  les  habitants  du  cloître  ou  du  désert ,  on  dirait  que  ces 
pieux  cénobites,  pressentant  la  fin  prochaine  de  leur  communauté,  se  hâ- 
taient d'en  raconter  l'histoire,  pour  la  léguer  comme  un  dernier  enseignement 
à  la  postérité.  Ainsi ,  nous  avons  les  Mémoires  imprimés  à  Utrechl  en  1742, 
et  rédigés  en  grande  partie  par  les  religieuses  et  par  Le  Maître  ;  les  Mémoires 
de  Fontaine,  de  Fosse,  de  Lancelol,  et  l'histoire  de  Racine,  que  Boileau  re- 
gardait comme  un  des  meilleurs  ouvrages  de  la  langue  française.  Ajoutons  à 
cela  une  quantité  de  notions  éparses et  répandues  çà  et  là  dans  les  divers  écrits 
du  temps. 

Pour  celui  qui  essaye  de  refaire  cette  histoire,  la  difficulté  n'est  donc  pas  de 
recueillir  des  matériaux,  mais  de  les  discerner,  de  les  choisir,  de  les  élaguera 
propos  ,  d'en  tirer  la  partie  vraiment  substantielle  ,  soit  comme  dogme  ,  soit 
comme  récit,  et  de  faire  de  plusieurs  œuvres  intéressantes,  mais  surchargées 
de  détails  minutieux,  de  discussions  Ihéologiques,  une  œuvre  nette,  régulière 
et  sagement  coordonnée. 

Deux  écrivains  ont  entrepris  presque  en  même  temps  ce  travail  :  M.  Sainle- 
Beuve  en  France,  M.  Reuclilin  en  Allemagne.  M.  Sainte-Beuve  n'a  pas  encore 
achevé  le  sien;  mais  tout  ce  que  nous  savons  des  recherches  patientes  ,  des 
longues  et  sérieuses  études  qu'il  y  a  consacrées,  nous  donne  la  conviclionque 
ce  sera  une  œuvre  vraiment  digne  de  lui.  C'est  le  plus  bel  éloge  que  nous  puis- 
sions en  faire.  M.  Reuchlin  vient  de  publier  une  partie  de  son  ouvrage.  Son 
premier  volume  (un  véritable  volume  allemand  serré,  compact  ,  huit  cenls 
pages  d'impression)  montre  qu'il  a  conçu  lout  ce  travail  dans  de  grandes 
proportions.  L'histoire  de  Port-Boyal  n'est  pas  pour  lui  l'histoire  d'une  com- 
munauté temporaire, persécutée  par  un  parti  et  dissoute  par  des  ordonnances. 
C'est  celle  d'une  idée  profonde,  vivace  ,  qui  tient  à  (oui  le  mouvemenl  intel- 
lectuel des  siècles  derniers.  «  Aussi  longtemps,  dit-il,  que  le  jansénisme  n'eut 


KEVLE   LITTÉRAIRE    DE   l' ALLEMAGNE.  143 

pas  achevé  sa  lutte  mortelle,  l'histoire  de  Port-Royal  fut  pour  les  catholiques 
un  problème  insoluble;  mais  les  protestants  de  l'Allemagne  s'intéressèrent  à 
ces  frères  en  religion  que  la  France  repoussait  de  son  sein  comme  une  marâ- 
tre. Le  jansénisme,  le  joug  insupportable  que  l'Église  romaine  faisait  peser 
sur  la  conscience,  les  convulsions  donnèrent  immédiatement  une  ample  ma- 
tière à  une  polémique  haineuse  ,  à  des  remarques  méchantes.  Puis  arriva  l'é- 
poque incrédule  de  la  révolution  qui  ne  songeait  guère  à  s'occuper  d'une 
telle  question.  Mais  en  perdant  sous  l'effort  de  la  révolution  son  importance 
pratique,  le  jansénisme  a  acquis  par  là  sa  véritable  maturité  et  son  objecli- 
vilé.  C'est  maintenant  un  sujet  déterminé  que  l'on  peut  étudier  avec  le  repos 
convenable.  Aussi  longtemps  que  l'on  n'aura  pas  approfondi  l'histoire  du 
jansénisme  et  du  jésuitisme,  il  ne  faut  pas  parler  d'une  histoire  ecclésiastique 
du  xvne  et  xvme  siècle,  ni  d'une  histoire  du  développement  intellectuel  en 
France  à  cette  même  époque  (1).  «  Plus  loin  il  ajoute  :  «  Port-Royal  fut  poul- 
ie jansénisme  ce  que  La  Rochelle  fut  pour  l'Église  réformée,  »  et  il  cite  à 
l'appui  de  son  large  plan  de  travail  ces  paroles  de  M.  Royer-Collard  :  Celui 
qui  ne  connaît  pas  Port-Royal  et  son  histoire,  ne  connaît  pas  l'histoire  de 
l'humanité. 

L'ouvrage  de  M.  Reuehlin  commence  par  une  poétique  description  de  l'Au- 
vergne ,  et  un  tableau  chronologique  et  biographique  de  la  maison  Arnauld  , 
maison  ancienne,  considérée,  enrichie  par  de  nobles  alliances  ,  illustrée  par 
les  emplois  qu'elle  occupa  à  différentes  reprises  dans  l'armée  ,  dans  la  justice, 
dans  les  finances.  Le  premier  membre  de  cette  famille  qui  abandonna  ses 
montagnes  pour  venir  se  fixer  à  Paris,  fut  Antoine  Arnauld,  auditeur  des 
comptes.  C'était  en  1585.  Son  second  fils  ,  qui  portait  le  même  prénom  que 
lui,  devint  le  célèbre  avocat.  C'était  un  homme  d'une  grande  énergie  et  d'une 
éloquence  entraînante.  Ce  fut  lui  qui  lança  contre  les  jésuites  ce  vigoureux 
plaidoyer  dont  ils  furent  épouvantés.  Dans  le  cours  de  sa  longue  carrière  ,  il 
acquit  une  haute  considération.  «  Les  grands  seigneurs,  les  princes,  dit 
M.  Reuehlin,  lui  accordaient  toute  leur  confiance  ,  et  le  traitaient  comme 
leur  égal.  Les  gouverneurs  des  provinces,  qui  à  cette  époque  élaient  encore 
des  demi-roi*,  venaient  le  voir  chaque  fois  qn'ils  arrivaient  à  Paris,  ou  chaque 
fois  qu'ils  en  parlaient.  Il  en  était  de  même  des  favoris  de  la  régente.  » 

II  fut  le  père  de  vingt  enfants,  le  père  du  célèbre  Robert  d'Andilly,  du  duc- 
leur  Antoine  Arnauld  ,  de  l'évèque  d'Angers  ,  de  la  mère  Angélique.  Dix  de 
ses  enfants  moururent  en  bas  âge;  sept  autres  se  consacrèrent  à  la  vie  reli- 
gieuse. 

De  celte  biographie  des  premiers  Arnauld  ,  M.  Reuehlin  passe  à  l'histoire  des 
jésuites.  Il  raconte  avec  une  antipathie  non  équivoque  leur  arrivée  en  France, 
leurs  sublerfuges  pour  obtenir  la  permission  de  s'établir  a  Paris,  leurs  lui  les 
incessantes  avec  le  parlement  et  l'université,  leur  accroissement  successif,  et 
enfin  leur  pouvoir.  Chassés  en  15U4,  après  l'attentai  de  Chaslel ,  ils  demandè- 
rent bientôt  à  revenir,  et  revinrent  plus  puissants  que  jamais.  A  leur  arrivée 
en  France  ,  ils  n'étaient  que  dix.  Moins  d'un  demi-siècle  après  ,  leur  nombre 

(1)  VorwoH,  pag.  -X. 


1  i i  REVEE  LITTÉRAIRE  DE  L'ALLEMAGNE. 

s'élevait  déjà  à  10,000.  En  1561 ,  à  la  réunion  de  Poissy,  ils  avaient  accepté 
toutes  les  conditions  que  le  parlement  leur  imposait,  même  celle  de  renoncer  à 
leur  nom.  Ils  le  reprirent  plus  tard  avec  éclat.  Us  avaient  eu  peur  des  évêques, 
du  parlement ,  de  l'université;  un  jour  vint  où  c'étaient  eux  qui  faisaient  peur 
à  tous  les  grands  corps  de  l'État.  Renfermés  d'abord  dans  l'enceinte  d'un  col- 
lège, astreints  aux  devoirs  obscurs  de  l'éducation  secondaire,  ils  obtinrent  peu 
à  peu  de  nouveaux  privilèges,  se  répandirent  au  dehors,  et  envahirent  les  éta- 
blissements scientifiques,  les  tribunaux,  l'Église,  la  cour.  Ils  donnaient  des 
banquiers  aux  villes  de  commerce  et  des  confesseurs  aux  rois.  Richelieu  subit 
leur  influence,  et  Louis  XIV  se  courba  sous  leur  pouvoir. 

Bf.  Reuchlin  attribue  en  grande  partie  à  la  lutte  du  parlement  avec  les  jé- 
suites l'espèce  de  servitude  morale  dans  laquelle  cette  haute  magistrature 
tomba  au  temps  de  Louis  XIV.  «  Le  parlement,  dit-il ,  remplit  un  rôle  remar- 
quable dans  les  dissensions  de  Richelieu  avec  la  famille  de  Louis  XIII,  il  appa- 
rut alors  comme  un  arbitre  élu  au  nom  du  peuple  par  les  deux  parties  ,  mais 
choisi  surtout  par  les  opprimés.  A  cette  époque  ,  il  n'en  perdit  pas  moins  son 
pouvoir.  Les  corporations,  les  états  provinciaux  avec  leurs  privilèges,  cédaient 
à  l'absolutisme  du  ministre.  Le  parlement  avait  lui-même  frayé  la  voie  à  l'ab- 
solutisme parla  violence  de  ses  persécutions  contre  les  jésuites.  Pour  les  reje- 
ter dans  les  bornes  les  plus  étroites,  ils  avaient  posé  en  principe  que  le  pou- 
voir temporel  appartenait  sans  restriction  {unbeschrdnkt)a\.iroi.  Oui  profita  de 
ces  privilèges?  ce  furent  les  jésuites.  Quand  le  parlement  commença  celte  per- 
sécution, il  avait  à  craindre  l'anarchie.  Les  choses  changèrent,  il  continua  à 
poursuivre  le  fantôme  qui  l'effrayait  et  courut  lui-même  à  sa  perte.  Souvent 
ainsi,  pendant  plusieurs  générations,  les  rois  et  les  peuples  s'attachent  à  com- 
battre ce  qui  n'est  plus  dangereux,  et  oublient  le  péril  imminent  qui  les  me- 
nace. 

«  Bref,  le  parlement  perdit  sa  vieille  et  haute  importance  ,  avant  même  que 
Louis  XIV  vînt  lui  dicter,  avec  le  fouet  en  main,  sa  souveraine  volonté.  Il  n'a- 
vait pas  été  saisi  et  abattu  par  l'orage,  mais  il  était  divisé  et  isolé.  L'unité  de 
ses  traditions  et  son  esprit  de  corps  n'existaient  plus.  Jamais  il  n'avait  eu  en 
apparence  autant  de  force,  jamais  il  n'avait  pu  porter  ses  prétentions  si  haut 
qu'après  la  mort  de  Richelieu.  Malheureusement  ce  n'était  qu'un  état  transi- 
toire. Dans  les  troubles  de  1 G -3 8  et  de  1649,  le  parlement  se  perdit  lui-même, 
en  se  séparant  de  la  bourgeoisie  pour  se  ranger  du  côté  des  classes  inférieures. 
Toute  cette  entreprise  fut  sans  force.  Les  membres  du  parlement  la  paraly- 
sèrent eux-mêmes  par  la  diversité  de  leur  conduite.  Les  uns  se  courbèrent  de- 
vant l'absolutisme;  d'autres  cherchèrent  un  gain  méprisable  dans  les  dé- 
tours sans  fin  des  procès,  et  devinrent  bientôt  l'objet  de  la  risée  générale; 
d'autres,  comme  Broussel ,  fraternisèrent  avec  la  plèbe  tumultueuse;  d'autres 
enfin,  comme  Barillon,  Le  Maître  de  S'iry,  Le  Noir,  et  avant  tout  Arnauld  (1), 
s;:  jetèrent  dans  une  pieuse  résignation.  Ceux-là  se  sentaient  trop  de  dignité 
pour  se  mettre  au  service  de  la  populace  ou  du  despotisme.  Ce  n'est  pas  le  seul 
exemple  que  l'on  ait  de  sectes  religieuses  enfantées  par  le  renversement  d'un 

i    Cci  noms  m  ncus  semblent  pas  assez  rigoureusement  groupés, 


REVUE   LITTÉRAIRE  DE   L'ALLEMAGNE.  14"> 

ordre  politique.  Il  fallait  céder;  les  familles  parlementaires  le  savaient.  ïi  fal- 
lait abandonner  les  droits  que  leurs  ancêtres  avaient  si  glorieusement  défen- 
dus. Mais  ceux  qui  se  sentaient  vraiment  hommes  ne  voulaient  pas  sacrifier 
ainsi  le  sentiment  d'eux-mêmes  ,  leurs  privilèges,  leur  liberté.  C'était  à  Dieu 
seul  qu'ils  les  rapportaient ,  c'était  devant  lui  seul  qu'ils  croyaient  pouvoir 
s'humilier  sans  bornes  ;  mais  cette  pieuse  résignation  ,  cette  solitude  en  Dieu  , 
était  un  asile.  En  renonçant  au  monde,  on  sortait  par  là  même  delà  sphère  où 
l'arbitraire  remplissait  la  loi,  où  l'esclavage  étouffait  la  liberté.  L'absolutisme 
toujours  croissant,  qui  s'était  senti  blessé  par  l'inflexible  doctrine  des  disciples 
de  Calvin  ,  devait  chercher  à  rompre  les  barrières  de  cet  asile  où  il  croyait 
entrevoir  l'ombre  de  ses  anciens  ennemis.  L'obéissance  conditionnelle  devait 
nécessairement  être  attaquée  par  une  volonté  qui  ne  reconnaissait  ni  lois  ni 
limites.  De  là  le  combat,  de  là  cette  opposition  loyale,  consciencieuse  ,  prête  ù 
supporter  tous  les  sacrifices  pour  défendre  ses  convictions  contre  les  chefs  de 
l'Église  et  de  l'État  (1).  » 

Une  fois  ces  deux  principes  posés  l'un  en  face  de  l'autre,  une  fois  la  lutte 
indiquée  par  ces  premiers  aperçus,  M.  Reuchlin  reprend  l'histoire  des  Arnauid, 
qui  furent  les  plus  vigoureux,  les  plus  dignes  champions  de  cette  sainte  oppo- 
sition. Il  raconte  tour  à  tour,  avec  une  sorte  d'enthousiasme  philosophique  , 
avec  le  langage  du  cœur  et  de  l'esprit,  la  vie  éclatante,  les  soucis  parlemen- 
taires ,  l'humilité  sublime  de  Robert  d'Andilly,  qui .  après  avoir  passé  par  les 
plus  hauts  emplois,  abdique  tout  à  coup  ses  titres,  son  pouvoir,  et  se  relire 
dans  la  solitude  du  Port-Royal,  pour  traduire  les  pères  de  l'Église.  Il  raconte 
la  vie  de  son  frère ,  le  pieux  évêque  d'Angers,  et  celle  de  cet  ardent  et  inflexi- 
ble Antoine  Arnauid,  qui  après  quarante  années  de  combat ,  proscrit,  mais 
non  vaincu,  répondait  au  tendre  Nicole,  qui  lui  témoignait  le  désir  de  se  re- 
poser •.  v.  Nous  reposer!  N'avons-nous  pas  pour  nous  reposer  l'éternité  tout 
entière.  » 

Le  iv  livre  de  cet  ouvrage  est  tout  entier  consacré  à  la  biographie  d'Angé- 
lique. Jusque-là  l'auleur  n'a  fait  qu'indiquer  çà  et  là,  et  comme  au  dernier 
plan  ,  la  retraite  de  Port-Royal-des-Champs.  Ici,  il  retrace  son  origine,  son 
développement  successif  et  son  étal  de  délabrement  à  l'époque  où  Angélique 
y  entra  avec  le  titre  d'abbesse  ,  toute  jeune  encore,  mais  douée  de  la  puissante 
énergie  et  de  l'opiniâtre  volonté  de  son  père.  Ici  commence  la  réforme  reli- 
gieuse qui  s'étendit  jusqu'au  cloître  licencieux  de  Maubuisson.  La  jeune  ab- 
besse  elle-même  donnait  l'exemple  des  vertus  qu'elle  prêchait  aux  religieuses  , 
et  la  description  de  sa  vie  ascétique,  de  ses  austérités,  n'est  pas  une  des  pages 
les  moins  curieuses  de  ce  long  et  intéressant  récit.  Au  milieu  de  tous  ces  dé- 
tails de  discipline,  de  règlements  ,  de  tentatives  pieuses  cl  d'opposition  mon- 
daine, l'auteur  a  jeté  ,  comme  un  touchant  épisode,  la  vie  de  Le  Maître  ,  qui  , 
après  avoir  remporté,  par  son  éloquence,  un  éclatant  triomphe  au  parlement, 
vint  déposer  les  vanités  humaines  dans  une  cellule  de  Port-Royal. 

A  celle  vie  si  pieuse  et  si  belle  d'Angélique  succède  celle  de  Jansénius ,  qui 
donna  son  nom  à  la  secle  fervente  persécutée  par  les  jésuites,  celle  de  Saint- 

(1)  Zweltes  Hue  h .  par*.  129  et  1"0 


146  REVI'E    LITTÉRAIRE   DE    L'ALLEMAGNE. 

Cyran ,  ce  noble  alhlèle  qui  rappelle,  par  sa  piété,  les  beaux  temps  de  l'Église 
juimitive ,  et,  par  sa  patience  à  toute  épreuve,  l'héroïsme  des  martyrs.  Puis 
voici  venir  le  temps  des  diseussions  violentes,  le  temps  où  le  pape  condamne, 
comme  une  pensée  de  Jansénius,  des  principes  de  dogme  que  les  jansénistes 
eux-mêmes  ne  retrouvent  point  dans  les  livres  de  Jansénius  ,  le  temps  où  Pas- 
r;il  lance  contre  les  jésuites  le  terrible  argument  des  Lettres  provinciales ,  où 
la  haine  des  adversaires  de  Port-Royal  devient  sans  cesse  plus  violente  et  plus 
implacable  ,  où  Louis  XIV  enfin  ,  cédant  à  leurs  sollicitations,  ordonne  l'abo- 
lition du  jansénisme. 

La  thébaïde  de  Chevreuse  est  proscrite,  la  sainte  communauté  dissoute,  le 
couvent  envahi  par  des  hommes  d'armes  ,  et  quelques-uns  des  plus  vénérables 
cénobites  enfermés  comme  des  malfaiteurs  à  la  Bastille.  Les  nobles  défenseurs 
de  Port-Royal,  les  lumières  de  l'édifice  religieux,  disparaissent  successivement. 
D'abord  Saint-Cyran ,  mort  dès  1645  en  léguant  son  cœur  à  d'Andilly,  puis 
Le  Maître,  puis  Pascal,  «  laissant,  dit  M.  A.  de  Latour,  tomber  de  son  chevet 
de  douleur  trois  ou  quatre  pensées  dignes  de  sauver  le  monde  du  doute  qui 
déjà  l'envahissait  de  toutes  parts  (1)  ;  »  puis  enfin  Angélique,  dont  ni  l'âge  ni 
les  persécutions  n'avaient  pu  vaincre  la  constance  ,  et  qui  mourut  comme  une 
sainte,  inébranlable  dans  sa  foi,  ranimée  au  dernier  moment  par  le  rayon 
d'une  espérance  céleste.  «  Nous  croyons  ,  dit  M.  Reuchlin,  que  des  miracles  se 
sont  opérés  sur  la  tombe  d'Angélique.  Sa  vie  même  et  sa  mort  furent  un  grand 
miracle  :  le  triomphe  de  la  foi  sur  la  faiblesse  de  la  chair .  Port-Royal  s'efforça, 
à  son  exemple,  de  rester  victorieux  devant  Dieu,  tout  en  succombant  aux  yeux 
du  monde.  L'esprit  d'Angélique,  ou  plutôt  l'esprit  qui  se  manifesta  si  puissam- 
ment en  elle,  ne  s'éteignit  pas  sur  son  tombeau.  Il  subsista  jusqu'à  ce  que  la 
communauté  de  Port-Royal  fût  anéantie,  jusqu'à  ce  que  les  murs  de  celle 
sainte  retraite  fussent  renversés.  Quant  aux  racines  de  sa  pensée,  aux  racines 
profondes  de  la  grâce  et  de  la  paix  céleste  ,  pouvait-on  aussi  les  détruire?  Ceux 
qui  avaient  si  hautement  proclamé  la  grâce  de  Dieu  dans  les  souffrances  et  les 
persécutions,  pouvaient-ils  être  abandonnés  par  la  puissance  de  Dieu  (2)  ?  » 

Une  ordonnance  du  roi ,  une  bulle  du  pape  ,  avaient  aboli  un  couvent ,  mais 
elles  ne  purent  abolir  la  doctrine  à  laquelle  il  avait  servi  d'asile.  Le  jansénisme 
survécut  à  ceux  qui  l'avaient  attaqué  et  qui  l'avaient  soutenu.  Il  reprit  même 
une  certaine  faveur  sous  la  régence.  Il  reparut  dans  les  miracles  des  convul- 
sionnaires,  dans  ceux  du  diacre  Paris,  et  plus  tard  dans  les  Feuilles  ecclé- 
siastiques de  Fontaine  (autre  que  le  Fontaine  des  Mémoires).  Aujourd'hui  il 
subsiste  encore  dans  un  grand  nombre  de  familles,  non  plus  dans  sa  pureté 
primitive,  dans  sa  doctrine  intelligente,  mais  dans  une  sorte  d'étroitesse  finale. 
La  paroisse  de  Saint-Séverin  en  est  toute  peuplée.  Chaque  année,  le  jour  de  la 
mort  du  diacre  Paris,  on  voit  arriver  à  l'église  de  Saint-Médard  un  grand 
nombre  de  personnes  étrangères  à  celte  paroisse ,  qui ,  après  avoir  reçu  la  com- 
munion, vont  s'agenouiller  autour  de  la  tombe  du  diacre,  et  emportent  avec 
i  i  vi  ur  un  peu  de  la  terre  qui  le  recouvre. 

1     I  Indes  sur  l'histoire  de  France  .  pap.  289. 
("2;  Siebente»  Bach,  pap.  711 


REVUE    LITTÉRAIRE   DE   L'ALLEMAGNE.  147 

Si,  en  expliquant  les  principales  divisions  du  livre  de  M.  Iîeuclilin ,  nous  ne 
nous  sommes  pas  arrêté  davantage  au  détail  des  farts  qu'elles  embrassent, 
c'est  que  ces  faits  sont  déjà  généralement  connus,  et  qu'ils  ne  peuvent  plus 
élre  contestés.  L'essentiel  pour  nous  était  de  savoir  avec  quel  soin  l'auteur  les 
avait  recueillis  ,  et  quel  était  son  point  de  vue  en  les  retraçant.  Sous  le  rapport 
de  l'érudition,  l'étude  de  ce  premier  volume  satisferait  entièrement,  nous  le 
croyons  ,  le  critique  le  plus  difficile  et  le  plus  minutieux.  M.  Reuchlin  a  puisé 
à  toutes  les  sources  les  éléments  de  son  travail.  Non  content  d'employer  les  do- 
cuments qu'il  pouvait  trouver  dans  les  bibliothèques  d'Allemagne,  il  est  venu 
en  chercher  d'autres  dans  celles  de  Paris.  Il  connaît  son  xvi°  et  xvne  siècle, 
du  commencement  jusqu'à  la  fin.  Il  sait  par  cœur  son  Port-Royal,  et  tout  ce 
qui  l'entoure,  et  tout  ce  qui  s'y  rattache.  Dès  son  entrée  en  matière,  on  voit 
qu'il  est  à  son  aise  dans  ce  vaste  champ  de  discussions  théologiques  et  de  dis- 
cussions sociales.  Il  commence  son  récit,  il  dépeint,  il  narre,  non  point  avec  la 
sécheresse  habituelle  des  érudits  allemands ,  qui  ne  peuvent  faire  un  pas  sans 
se  mettre  à  couvert  sous  un  bouclier  de  citations  et  une  cuirasse  de  notes,  mais 
avec  l'habileté  d'un  homme  d'esprit  qui  possède  son  sujet  et  le  développe  har- 
diment. Si  son  livre  était  écrit  pour  la  France ,  il  ne  serait  peut-être  que  trop 
érudit.  II  y  a  là  des  minuties  et  des  digressions  qui  pourraient  nous  paraître 
superflues  ,  à  nous  qui  voulons  toujours  arriver  si  vite  à  notre  but;  mais  il  faut 
songer  qu'il  s'adresse  à  cette  laborieuse  et  patiente  Allemagne  ,  qui  ne  se  lasse 
jamais  de  compter  les  plus  pelites  fibres  du  corps  qu'elle  dissèque  ,  qui ,  d'ail- 
leurs, doit  être  moins  intimement  initiée  à  toutes  les  ramifications  de  cette  his- 
toire que  nous  ne  le  sommes,  ou  que  du  moins  nous  ne  croyons  l'être.  Le  seul 
reproche  que  je  me  permettrais  d'adresser  à  M.  Reuchlin  ,  c'est  d'avoir  disposé 
ses  matériaux  sur  un  plan  un  peu  vague.  Son  livre  a  bien  une  unité  ,  et  cepen- 
dant il  parait  disjoint  et  scindé  comme  un  ouvrage  fait  avec  différentes  pensées 
et  à  différentes  reprises.  C'est  d'abord  l'histoire  d'une  partie  de  la  famille 
Arnauld  ,  puis  celle  des  jésuites,  puis  de  nouveau  celle  des  Arnauld.  On  arrive 
ainsi  à  la  moitié  du  premier  volume  sans  deviner  que  tout  cela  doit  aboutir  à 
l'histoire  de  Port  Royal.  Je  sais  bien  que  dans  une  entreprise  comme  celle-ci, 
il  y  a  trois  parties  distinctes  :  la  peinture  du  temps,  celle  des  hommes  et  celle 
de  leur  idée.  Je  sais  qu'il  est  difficile  de  faire  marcher  de  front  ces  trois  parties, 
car  chacune  d'elles  exige  des  éclaircissements  particuliers;  mais  n'aurait-il 
pas  mieux  valu  réunir  dans  une  introduction  les  digressions  qui  coupent  mal 
à  propos  et  ralentissent  le  développement  de  l'idée  que  l'auteur  avait  entrepris 
de  suivre  ,  ou  procéder  par  une  exposition  de  la  doctrine  de  Port-Royal  et  de 
celle  de  ses  adversaires,  et  commencer  le  récit  au  moment  où  la  lutte  com- 
mence? De  cette  sorte,  il  nous  semble  que  le  livre  entier  serait  plus  net,  et  que 
la  pensée  religieuse  et  sociale  qui  en  fait  la  base  ressortirait  mieux  de  l'amas 
de  détails  qui  l'environnent. 

Nous  arrivons  maintenant  à  la  seconde  question  qui  nous  préoccupait  à  l'ap- 
parition de  cet  ouvrage  :  à  savoir  quel  était  le  point  de  vue  de  l'auteur,  en 
commençant  celle  longue  et  dramatique  histoire.  Dès  les  premières  pages ,  la 
question  est  résolue.  L'auteur  est  l'adversaire  des  jésuites  qui ,  pour  lui ,  repré- 
sentent l'absolutisme  aveugle  en  matière  politique  tomme  en  matière  reli- 


148  REVUE   LITTÉRAIRE   DE   L  ALLEMAGNE. 

gieuse,  et  le  partisan  enthousiaste  des  Arnauld  ,  qui  représentenl ,  à  ses  yeux, 
la  liberté. 

Ce  premier  volume  ,  sauf  quelques  courtes  explications  sur  les  traites  de 
Jansenius  et  du  docteur  Arnauld,  ne  renferme  du  reste  que  la  partie  purement 
historique  de  la  secte  janséniste.  La  partie  dogmatique  sera  sans  doute  exposée 
dans  le  volume  suivant.  Autant  que  nous  pouvons  en  juger  par  quelques  pages 
de  l'introduction,  il  nous  semble  que  les  sympathies  de  M.  Reuchlin  pour  le 
jansénisme  pourraient  bien  dépendre  quelque  peu  des  rapports  existants  ,  selon 
lui ,  entre  cette  doctrine  et  celle  du  protestantisme. 

«  La  réformation,  dit-il ,  avait  éveillé,  au  sein  même  de  l'Église  catholique, 
un  puissant  désir  de  liberté  individuelle.  Celle  idée  semble  s'être  développée 
dans  l'esprit  de  Jansenius,  apôtre  de  saint  Augustin  ;  dans  celui  de  Saint-Cyran, 
véritable  Français  du  Sud,  zélé  partisan  de  la  hiérarchie  ecclésiastique,  et  plus 
encore  de  l'Église  dans  sa  pureté  primitive.  La  doctrine  de  l'entière  soumission 
à  Dieu  et  à  sa  volonté  sans  bornes  avait  toute  la  puissance  d'une  loi  céleste  et 
intime  qui  délivre  l'homme  de  la  contrainte  extérieure  et  lui  donne  la  véritable 
liberté  sociale  dans  l'Église  et  l'État.  La  dernière  formule  de  ce  principe  se 
trouve  dans  le  dogme  de  Jansenius  :  Servitus  Dei  rem  libertas.  Beaucoup 
d'hommes  enseignent  le  même  dogme,  mais  à  demi  seulement,  mais  sans 
croire  à  toute  la  puissance  de  cette  vérité ,  sans  oser  développer,  dans  la  ser- 
vitude en  Dieu  ,  le  principe  delà  vraie  liberté  sociale. 

«  On  voit,  par  ce  dogme,  que  le  jansénisme  primitif  a  des  rapports  assez 
étroits  avec  le  protestantisme  positif.  Lorsque  les  Anglais,  au  commencement 
de  ce  siècle,  abordèrent  avec  des  soldats  de  l'Hindostan  sur  les  bords  de  la  mer 
Rouge,  les  Indiens  se  prosternèrent  devant  les  vieilles  idoles  de  l'Egypte, 
connues  si  elles  avaient  été  les  leurs.  Ce  seul  fait  nous  démontre  mieux  la  con- 
nexion primitive  de  la  mythologie  égyptienne  et  indienne  que  les  recherches 
laborieuses  des  savants.  Le  parallèle  établi  par  les  jésuites  nous  a  montré  aussi 
comment  les  dogmes  fondamentaux  du  jansénisme  et  de  l'Église  réformée  sont 
.•illiés  ensemble.  Une  observation  particulière  est  venue  augmenter  notre  con- 
viction à  cet  égard.  Il  n'y  a  pas  longtemps  qu'une  honorable  famille  ,  qui  avait 
conservé  les  pures  traditions  du  jansénisme  ,  visita  une  église  réformée  et  re- 
connut que  tout  le  sermon  qu'elle  avait  entendu  était  parfaitement  conforme 
à  la  doctrine  janséniste.  Les  jésuites ,  comme  nous  l'avons  déjà  dit,  ont  tou- 
jours exprimé  cette  opinion;  mais  les  habitants  de  Port-Royal  la  repoussèrent 
énergiquement ,  et,  pour  donner  une  preuve  du  contraire,  attaquèrent  avec 
violence  le  dogme  réformé.  Si  on  était  parvenu  à  leur  démontrer  les  rapports 
de  leur  doctrine  avec  le  protestantisme,  ils  auraient  été  sans  doute  très-effrayés, 
car  ils  étaient  catholiques  et  voulaient  rester  catholiques.  » 

Plus  loin  ,  M.  Reuchlin  revient  encore  sur  celte  idée  et  dit  :  «  La  conception 
de  Jansenius,  par  rapport  a  la  grâce  et  à  la  liberté,  est  essentiellement  la 
même  que  celle  des  réformés.  Il  y  a  pourtant,  entre  ces  deux  doctrines,  des 
différences;  il  y  en  a  non-seulement  dans  les  formules,  mais  dans  le  fond 
même  de  la  question.  Ces  différences  sont  surtout  évidentes  dans  l'article  où 
Calvin  parle  de  la  grâce  temporaire  qu'il  ne  considère  pas,  ainsi  que  Janse- 
nius, comme  une  grâce  efficace.  Mais  en  prenant  les  choses  en  masse,  proies- 


REVUE  LITTÉRAIRE   I>E    L'ALLEMAGNE.  149 

taulisme  d'un  côlé,  catholicisme  de  l'autre  el  jansénisme  au  milieu ,  toutes  ces 
difffrences  deviennent  bien  moins  apparentes.  Les  adversaires  des  jansénistes 
comprirent  bien  vite  l'avantage  qu'ils  pouvaient  retirer  d'une  telle  manière 
de  poser  la  question  ,  el  tâchèrent ,  avant  tout,  de  prouver  que  te  dogme  de 
Jansenius  était  le  même  que  celui  des  réformés,  par  conséquent  hérétique.  Les 
jansénistes,  au  contraire,  soutenaient  (pie  leur  doctrine  était  celle  de  saint 
Augustin.  Jusque-là  ,  les  uns  et  les  autres  avaient  raison.  Mais  les  jansénistes, 
pour  ne  pas  toucher  de  trop  près  aux  conciles  et  à  saint  Augustin ,  soutenaient 
que  la  doctrine  de  Calvin  n'était  pas  celle  de  saint  Augustin,  et  en  cela  ils  se 
trompaient  eux-mêmes  plus  encore  qu'ils  ne  trompaient  leurs  adversaires.  Les 
objections  présentées  par  eux  à  ce  sujet  tenaient  à  l'expression  plutôt  qu'à 
l'esprit  même  de  la  doctrine.  Calvin  enseigne  la  nécessité  de  la  volonté,  saint 
Augustin  se  prononce  contre  la  nécessité  extérieure  ,  et  non  pas  contre  la  né- 
cessité intime  admise  par  Calvin.  La  doctrine  de  Calvin  nie  la  liberté  ,  mais 
seulement  dans  le  sens  que  les  scolastiques  donnent  à  ce  mot  :  saint  Augustin 
emploie  dans  son  système  le  mol  de  liberté ,  mais  seulement  dans  la  significa- 
tion de  spontanéité  ,  et  c'est  aussi  ce  qu'enseignait  Calvin.  A  l'époque  où  la 
question  du  jansénisme  allait  être  décidée  à  Rome  ,  les  jésuites  lui  nuisirent 
beaucoup  en  envoyant  au  sainl-siége  le  nouvel  ouvrage  d'un  théologien  ré- 
formé qui  montrait  les  nombreux  rapports  de  sa  croyance  avec  celle  de  Jan- 
senius. » 

Ce  sont  ces  rapports  entre  les  deux  doctrines  que  M.  Reuchlin  développera 
sans  doute  dans  son  second  volume,  et  c'est  là-dessus  que  s'exercera  la  con- 
troverse. 

Schiller's  Flicht  >acii  Makkiiejm  {Fuite  de  Schiller  à  Mannheim). 

Je  connais  peu  de  livres  en  littérature  plus  attrayants  el  plus  instructifs  à 
certains  égards  que  les  biographies  de  ces  hommes  dotés  des  dons  de  l'esprit 
et  déshérités  par  la  fortune,  qui  entrent  dans  le  monde  avec  l'ambitieuse  ar- 
deur que  leur  donne  le  sentiment  de  leur  intelligence,  et  se  trouvent  dès  leur 
premier  pas  arrêtés  par  la  servitude  à  laquelle  les  condamne  le  destin.  Pas  un 
romancier  n'a  imaginé  une  vie  plus  animée  et  plus  intéressante  que  la  leur,  el 
pas  un  philosophe  n'a  démontré  en  théorie  les  idées  de  fermeté  el  de  persévé- 
rance aussi  bien  que  quelques-uns  d'entre  eux  l'ont  fait  en  pratique.  Quel  noble 
et  beau  spectacle  que  cette  révolte  du  génie  contre  le  joug  de  l'infortune,  celte 
lutte  du  désir  et  delà  déception,  de  l'esprit  et  de  la  matière!  Quelle  admirable 
leçon  de  morale  dans  celte  volonté  ferme  qui  soutient  la  pensée,  dans  ce  cou- 
rage qui  franchit  les  obstacles,  dans  celle  persévérance  opiniâtre  qui  arrive 
au  but!  Si  parmi  les  poêles  ou  les  artistes  engagés  dans  ce  rude  combat,  il  en 
est  qui  retournent  en  arrière  ,  effrayés  par  l'aspect  de  l'arène  ,  s*il  en  est  d'au- 
tres qui  succombent  avant  d'avoir  conquis  leur  couronne,  il  en  est,  el  beau- 
coup, qui  parviennent  à  secouer  peu  à  peu  leurs  entraves ,  et  à  suivre  victo- 
rieusement leur  route.  Le  même  pays  qui  a  vu  Kirke  White  se  consumer  dans 
sa  mélancolie  ,  el  Chatterton  abréger  des  jours  dont  il  n'attendait  plus  rien  ,  a 
vu  aussi  le  poète  Crabhe  s'élever  par  ses  oeuvres  de  la  misère  la  plus  profonde 


150  REVUE    LITTÉRAIRE   DE    L'ALLEMAGNE. 

à  une  sorte  d'opulence.  En  Allemagne,  Gllnlher  est  mort  dans  la  pauvreté; 
mais  KIopstock,  qui ,  dans  sa  jeunesse  ,  ne  savait  où  trouver  un  moyen  d'exis- 
tence, est  devenu  riche  et  heureux.  La  vie  de  ces  hommes  qui ,  dans  les  cir- 
constances les  plus  difficiles,  n'ont  désespéré  ni  de  leur  force  ni  de  leur  avenir, 
devrait  servir  d'exemple  à  ceux  qui  les  suivent.  Il  y  a  telle  page  de  biographie, 
telle  action  courageuse,  qui ,  dans  les  heures  de  doute  et  de  lassitude,  don- 
nerait une  douce  leçon  à  ceux  qui  se  trahissent  eux-mêmes  en  abandonnant  la 
lutte.  Beaucoup  d'hommes  à  imagination  joignent  au  malheur  de  leur  position 
celui  de  s'exalter  par  le  souvenir  de  quelques  grandes  et  nobles  infortunes.  11 
en  est  pour  qui  la  souffrance  n'est  qu'une  auréole  de  plus  et  qui  sourient  cruel- 
lement à  l'idée  de  languir  en  prison  comme  Tasse,  ou  d'errer  sur  les  mers 
comme  Camoëns.  Si  au  lieu  de  chercher  dans  le  passé  ces  touchants  et  dan- 
gereux exemples  dont  le  prestige  les  fascine,  si  au  lieu  de  cueillir  avec  un  em- 
pressement fatal  ces  fleurs  qui  dans  leur  beau  calice  cachent  un  poison  mortel, 
ils  cherchaient  avec  la  même  ardeur  d'autres  plantes  plus  salutaires  et  d'autres 
exemples ,  quelle  force  n'y  puiseraient-ils  pas  ! 

Ces  idées  me  reviennent  à  l'esprit  en  lisant  la  biographie  de  Schiller.  Lui 
aussi  il  eut  une  fortune  précaire  et  chancelante,  une  jeunesse  inquiète  et  tour- 
mentée. Tout  à  son  entrée  dans  la  vie  lui  présageait  une  de  ces  existences  hum- 
bles et  paisibles  qui  commencent  sans  éclat  et  finissent  sans  orages.  Né  dans 
une  condition  honnête  (1),  entouré  de  soins  et  de  tendresse  par  toute  sa  fa- 
mille, placé  sous  la  protection  immédiate  de  son  souverain  ,  il  voyait  sa  route 
ouverte  devant  lui  ;  il  y  entrait  avec  joie,  lorsqu'une  circonstance  imprévue 
vint  subitement  changer  sa  destinée.  Ses  parents  voulaient  qu'il  fût  prêtre  ; 
son  âme  douce  et  religieuse  était  parfaitement  d'accord  avec  celte  vocation, 
et  le  résultat  de  ses  premières  études  indiquait  qu'il  ne  serait  pas  un  prêtre 
ordinaire.  Le  duc  de  Wurtemberg  voulut  l'avoir  dans  l'école  qu'il  venait  de 
fonder  (2)  et  lui  faire  étudier  le  droit.  Les  parents  de  Schiller  résistèrent  à 
celle  demande ,  et  Schiller  déclara  qu'il  ne  renoncerait  pas  volontiers  à  l'é- 
lude de  la  théologie;  mais  le  prince  renouvela  ses  instances,  et  la  famille  du 
poète  obéit  à  sa  volonté.  Schiller  entra  comme  étudiant  en  droit  à  l'Académie 
Carolienne. 

In  de  ses  amis  vient  de  raconter  plus  en  détail  qu'on  ne  l'avait  fait  jusqu'à 
présent  ce  séjour  à  l'école  et  les  événements  qui  en  furent  la  suite.  Nous  em- 
pruntons au  livre  qu'il  a  récemment  publié  plusieurs  détails  curieux  qui  ne  se 
trouvent  ni  dans  le  biographe  anglais  Carlyle,  ni  dans  les  biographies  alle- 
mandes de  Schiller.  Après  avoir  passé  un  an  à  l'étude  de  la  jurisprudence,  le 
jeune  académicien  reçut  l'ordre  de  l'abandonner  et  d'entreprendre  celle  de  la 
médecine,  parce  que  le  nombre  des  jurisconsultes  devenait  trop  considérable. 
Ce  fut  pour  lui  une  nouvelle  déception,  plus  cruelle  que  la  première,  car  il 

(1)  Son  père,  après  avoir  honorablement  servi  dans  l'armée  de  Wurtemberg,  fut 
nommé  intendant  des  jardins  et  du  château  de  Ludwigsboiirg.  Sa  mère  était  d'une  an- 
cienne  famille  noble. 

(2j  Cette  école  portait  le  titre  A"1  Académie  militaire  et  d'académie  carolienne.  Notre 
illustre  Cuvier  y  fit  une  partie  de  ses  études. 


REVUE   LITTÉRAIRE   DE   L'ALLEMAGNE.  451 

('■prouvait  encore  moins  de  penchant  pour  la  médecine  que  pour  le  droit;  mais 
ni  lui  ni  ses  parents  n'osèrent  s'opposer  à  la  volonté  du  prince.  Schiller  chan- 
gea de  maîtres  et  de  direction.  Cette  étude  qui  lui  avait  été  imposée,  il  la  pour- 
suivit avec  tristesse,  avec  ennui.  Il  avait  trop  de  justesse  d'esprit  cependant 
pour  ne  pas  saisir  çà  et  là  quelque  côté  attrayant  dans  ses  nouveaux  devoirs; 
mais  il  n'y  apportait  ni  affection  ni  dévouement.  Sa  pensée  se  tournait  déjà 
d'un  autre  côté ,  et  il  sentait  naître  en  lui  le  pressentiment  d'une  science  bien 
plus  séduisante  que  celle  dont  on  lui  développait  alors  la  théorie.  Dès  qu'il 
avait  quelques  instants  de  liberté  ,  il  laissait  là  les  traités  d'hygiène  et  les  ta- 
bleaux d'anatomie  pour  courir  aux  livres  d'histoire,  pour  reprendre  ses  chers 
poètes,  Klopstock,  qui  l'étonnait  par  son  style  majestueux,  et  Haller,  le  chan- 
tre des  Alpes  ,  et  Shakespeare,  dont  il  devinait  l'immense  génie. 

Ce  fut  dans  l'effervescence  de  ses  lectures ,  de  ses  rêveries,  et  pour  ainsi 
dire  au  premier  réveil  de  son  imagination  poétique  ,  qu'il  écrivit  son  drame 
des  Briyands. 

Au  sortir  de  l'école,  il  fut  nommé  médecin  d'un  régiment.  Celte  place  lui 
donnait  environ  45  francs  par  mois  tl'appoinlement.  C'était  là  le  prix  de  dix 
ans  d'étude.  Il  comptait  sur  son  drame  pour  ajouter  au  moins  un  supplément 
temporaire  à  son  faible  revenu;  mais  les  libraires  d'Allemagne  étaient  alors 
moins  entreprenants  qu'ils  ne  le  sont  aujourd'hui.  Aucun  de  ceux  auxquels  il 
s'adressa  ne  voulut  publier  cette  œuvre  d'un  jeune  homme  inconnu.  Schiller 
emprunta  200  florins  et  la  fit  imprimer  à  ses  frais. 

Une  tragédie  comme  celle-là,  après  les  œuvres  dramatiques  de  tout  genre 
enfantées  en  France  et  en  Allemagne  depuis  un  demi-siècle,  ne  nous  causerait 
peut-être  qu'un  médiocre  étonnement.  Mais  qu'on  se  figure  l'effet  qu'elle  dut 
produire  dans  un  temps  où  la  littérature  romantique  en  était  encore  à  ses  pre- 
miers essais,  dans  un  pays  où  l'on  n'était  sérieusement  habitué  qu'à  la  poésie 
morale,  didactique  et  religieuse,  de  Gellerl,  Rabener,  Klopstock,  où  les  balla- 
des de  Bilrger  passaient  pour  une  œuvre  étrange,  où  le  drame  tout  récent  de 
Goetz  de  Berlichinyen  étonnait  les  esprits  les  plus  hardis.  Au  sentiment  d'ad- 
miration littéraire  que  devait  nécessairement  éveiller  le  style  si  neuf  de  l'œu- 
vre de  Schiller  se  joignait  une  sorte  de  surprise  morale  inouïe  et  indéfinis- 
sable. La  vieille  Allemagne  se  trouvait  plus  fortement  que  jamais  ébranlée 
dans  ses  théories  poétiques.  Le  drame  terrible  passait  de  province  en  province, 
di'  ville  en  ville.  Beaucoup  de  gens  le  lisaient  avec  une  sorte  d'effroi ,  mais  ils 
le  lisaient.  Les  récriminations  violentes  aidaient  à  son  succès  autant  que  les 
éloges,  et  la  réputation  du  poète  fut  faite  en  un  instant. 

De  toutes  les  critiques  qui  surgirent  au  nord  et  au  sud,  à  l'apparition  de 
cette  œuvre  si  nouvelle  et  si  inattendue,  il  n'y  en  eut  pas  une  plus  acerbe,  plus 
dure,  plus  outrageante,  que  celle  qui  parut  dans  le  Répertoire  de  la  littéra- 
ture. Les  antagonistes  les  plus  fougueux  de  Schiller  s'étonnèrent  eux-mêmes 
d'une  analyse  si  rigoureuse  et  si  impitoyable  d'un  drame  dans  lequel  ils  re- 
connaissaient pourtant  des  beautés.  Or  l'auteur  anonyme  de  celle  critique 
était  le  poêle  lui-même,  qui,  après  avoir  rempli  son  œuvre  avec  enthousiasme, 
en  comprenait  plus  vivement  qu'aucun  autre  tous  les  défauls. 

Le  succès  de  cette  première  publication,  bien  loin  d'améliorer  la  situation 


îo2  REVUE   LITTÉRAIRE   DE   L'ALLEMAGNE. 

matérielle  de  SehiUcF,  lui  suscita  de  graves  embarras;  le  libraire  prit  pour  lui 
les  bénéfices  de  l'œuvre;  le  poiBle  resta  sous  le  poids  d'une  dette  d'honneur. 
Quelques  mois  après,  un  membre  d'une  corporation  allemande,  qui  crut  voir 
dans  une  scène  de  brigands  une  allusion  injurieuse  au  respectable  corps  dont 
il  faisait  partie  ,  écrivit  à  ce  sujet  une  amère  diatribe  qui  parvint  jusqu'au  duc 
de  Wurtemberg.  Le  prince,  qui ,  à  ce  qu'il  paraît ,  se  souciait  fort  peu  de  la 
gloire  littéraire  de  ses  sujets,  rendit  un  arrêté  par  lequel  il  était  expressément 
défendu  à  Schiller  de  faire  imprimer  d'autres  écrits  que  des  écrits  de  méde- 
cine et  d'entretenir  aucune  relation  hors  du  Wurtemberg. 

Cependant  le  théâtre  de  Mannheim,  qui  passait  alors  pour  un  des  meilleurs 
théâtres  de  l'Allemagne,  se  préparait  à  jouer  les  Brigands.  Au  jour  fixé  pour 
la  représentation,  on  vit  arriver  dans  la  capitale  du  duché  de  Bade  une  foule 
de  curieux.  11  en  vint  de  Francfort,  de  Spire  ,  et  d'autres  villes,  à  pied,  à  che- 
val, en  voiture.  Dès  le  matin  ,  les  avenues  du  théâtre  étaient  pleines  d'étran- 
gers qui  demandaient  des  billets;  un  grand  nombre  d'entre  eux  ne  put  en 
avoir;  la  salle  était  trop  petite  pour  les  renfermer  tous.  Schiller  ne  put  résis- 
ter au  désir  de  voir  lui-même  jouer  sa  pièce.  C'était  sa  première  œuvre,  et  il 
avait  vingt-deux  ans.  Mais  comme  il  pensait  bien  que  son  général  ne  lui  don- 
nerait pas  la  permission  de  faire  ce  voyage,  il  partit  le  soir  en  secret ,  arriva 
incognito  à  Mannheim,  s'enivra  des  applaudissements  de  la  foule,  et  retomba 
lourdement  à  son  retour  sous  le  joug  de  sa  vie  habituelle.  Ce  qui  le  fatiguait 
bien  plus  que  l'insuffisance  de  sa  solde  cl  ses  embarras  perpétuels  d'argent, 
c'était  l'obligation  de  consacrer  la  meilleure  partie  de  son  temps  à  la  visite  des 
hôpitaux,  de  présenter  chaque  jour  à  son  chef  un  rapport  sur  l'état  des  ma- 
lades et  d'assister  à  la  parade  en  uniforme.  C'était  surtout  ce  cruel  arrêt  du 
souverain  qui  lui  interdisait  la  faculté  de  suivre  ses  penchants  les  plus  doux 
et  les  plus  nobles.  Une  autre  fois,  pour  se  distraire  de  ses  ennuis  journaliers, 
il  s'en  alla  encore  secrètement  voir  une  nouvelle  représentation  de  sa  pièce; 
mais  le  prince  le  sut ,  lui  adressa  une  sévère  réprimande  ,  et  Schiller  fut  mis 
aux  arrêts  comme  un  soldat. 

Cette  dernière  rigueur  acheva  de  révolter  l'âme  patiente  du  poète.  Il  réso- 
lut de  se  soustraire  définitivement  à  des  devoirs  qui  lui  devenaient  de  jour  en 
jour  plus  pénibles,  de  quitter  un  pays  où  il  se  trouvait  condamné  à  la  plus 
dure  de  toutes  les  servitudes  ,  la  servitude  de  la  pensée.  11  venait  de  composer 
sa  tragédie  de  Fiesco.  Il  pensa  qu'elle  pourrait  être  jouée  sur  le  théâtre  de 
Mannheim  et  fournira  ses  premiers  besoins  ,  et  pour  l'avenir,  il  comptait  sur 
d'aulres  travaux.  Un  soir  i!  partit,  pendant  que  toute  la  ville  de  Slullgardt 
était  occupée  d'une  fêle  royale.  Sa  mère  et  sa  sœur  lui  dirent  adieu  en  pleu- 
rant. Son  père  ignorait  ses  projets.  Il  partit  comme  un  homme  qui  a  commis 
un  crime,  obligé  de  prendre  un  faux  nom,  de  se  dérober  timidement  aux  re- 
gards ,  de  voyager  pendant  la  nuit.  Un  de  ses  amis,  l'auteur  du  livre  auquel 
nous  empruntons  ces  détails,  l'accompagnait  dans  celle  fuite ,  et  pour  toute 
fortune  il  emportait  GO  francs. 

Arrivera  Mannheim  ,  il  essaya  encore  d<  capituler;  il  adressa  a  son  souve- 
liiin  une  lettre  très-soumise  et  très-respectueuse,  dans  laquelle  il  demandait 
seulement  la  permission  d'écrire  des  livres  littéraires  el  de  Paire  chaque  année 


REVUE   LITTÉRAIRE   DE   L  ALLEMAGMl.  185 

un  voyage  hors  du  'Wurtemberg.  Ce  premier  devoir  accompli,  il  convoqua  les 
;ic(eurs  du  théâtre  pour  leur  lire  son  Fiesco.  Il  fondait  de  grandes  espérances 
sur  cette  pièce,  qu'il  avait  composée  avec  plus  d'art  et  de  soin  que  les  Bri- 
gands. Quelle  fut  sa  douleur  quand  il  vit  l'effet  qu'elle  produisait?  A  la  fin  du 
premier  acte  ,  pas  une  marque  d'approbation  ;  à  la  fin  du  second  ,  l'assemblée 
se  leva  en  silence  et  s'éloigna.  Schiller  rentra  chez  lui  dans  une  angoisse  mor- 
telle. Pendant  ce  temps,  son  ami  subissait  un  singulier  interrogatoire.  «  Ètes- 
vous  bien  sûr,  lui  disait  le  régisseur  du  théâtre,  que  Schiller  soit  l'auteur  des 
Brigands?  —  Oui,  sans  doute,  j'en  suis  sûr.  —  En  vérité,  je  ne  puis  le  croire. 
—  Pourquoi  donc?  —  C'est  qu'il  me  semble  impossible  que  l'auteur  d'un 
drame  aussi  beau  puisse  écrire  une  pièce  aussi  misérable  que  celle  qui  vient 
de  nous  être  lue.  » 

Cependant,  après  ce  doute  cruel,  le  régisseur  alla  chez  Schiller  lui  deman- 
der sa  tragédie,  et  à  peine  lavait-il  lue,  qu'il  dit  au  poète  :  «  Votre  nouvelle 
couvre  est  admirable;  mais,  avec  votre  déclamation  emphatique  et  votre  ac- 
cent souabe,  vous  feriez  passer  un  chef-d'œuvre  pour  une  farce  absurde.  »  Si 
belle  que  fût  cette  pièce,  elle  ne  pouvait  pourtant  être  jouée  sans  que  l'auteur 
y  eût  fait  des  changements  considérables.  Le  baron  de  Dalberg  ,  directeur  du 
théâtre  ,  refusa  de  lui  avancer  quelques  florins  avant  que  l'œuvre  fût  complè- 
tement achevée.  Le  général  auquel  il  avait  envoyé  sa  lettre  pour  le  duc  de 
Wurtemberg  ne  lui  adressa  qu'une  réponse  évasive.  Pour  comble  de  malheur, 
on  lui  ditque  son  souverain  allait  demander  son  extradition  ,  et  le  malheureux 
Schiller,  surpris  par  tant  de  déceptions,  tremblant  d'être  arrêté  ,  s'éloigna 
avec  douleur  de  la  ville  où  il  croyait  trouver,  sinon  la  fortune,  au  moins  le 
repos.  Il  partit  à  pied  ,  dépourvu  d'argent,  faible,  malade,  regrettant  son  pays 
et  sa  famille  aimée.  Ce  fut  ainsi  qu'il  alla  chercher  un  refuge  à  Francfort. 
Là  ,  ses  embarras  pécuniaires  ne  firent  (pie  s'accroître  :  son  ami  avait  épuisé 
pour  lui  toutes  ses  ressources,  sa  famille  n'était  pas  assez  riche  pour  l'aider, 
et  le  baron  de  Dalberg  refusait  de  venir  à  son  secours.  Pour  pouvoir  faire  re- 
présenter plus  tôt  sa  nouvelle  tragédie,  ii  alla  s'établir  près  de  Mannheim  ;  il 
vendit  sa  montre  pour  vivre,  puis  emprunta  quelques  florins;  enfin  l'auber- 
giste chez  lequel  il  demeurait  lui  fit  crédit.  Les  recettes  de  Fiesco  ne  lui  don- 
nèrent qu'une  aisance  temporaire;  pour  ne  pas  retomber  de  nouveau  dans  le 
dénûment,  il  se  relira  au  sein  d'une  honnête  famille  qui  lui  avait  offert  l'hos- 
pitalité. Ce  fut  là  qu'il  composa  son  troisième  drame,  L'Amour  et  l'Intrigue. 
Enfin,  le  baron  de  Dalberg  eut  besoin  de  lui.  Il  voulait  faire  traduire  des 
pièces  de  Shakespeare,  et  il  comprit  que  personne  ne  pourrait  lui  être  plus 
ulile  que  Schiller  dans  cette  tâche  difficile.  Il  le  rappela  donc  et  lui  offrit  l'em- 
ploi de  poète  de  théâtre  avec  500  florins  d'appointements  (environ  7j0  fr.). 
Schiller  accepta  cette  offre  avec  une  joie  naïve;  jamais  il  ne  s'était  vu  si  riche. 
Mais  il  ne  larda  pas  à  reconnaître  que  ces  500  florins,  qui  lui  semblaient  une 
somme  considérable,  ne  pouvaient  suffire  aux  exigences  de  sa  nouvelle  posi- 
tion; il  se  trouva  de  nouveau  en  proie  à  ces  soucis  matériels  qui  pèsent  si 
lourdement  sur  la  pensée,  et  ne  voyant  plus  aucun  espoir  d'obtenir  une  situa- 
tion meilleure  dans  la  petite  ville  de  Mannheim ,  il  résolut  d'en  choisir  une 
autre  ,  et  se  retira  à  Leipzig.  H  avait  fait  dans  l'espace  de  cinq  années  trois 


154  REVUE   UTTÉKAME   DE   h' ALLEMAGNE. 

grandes  pièces  :  les  Brigands ,  Fiesco ,  l'Amour  et  l'Intrigue  ;  il  avail  ob- 
tenu d'éclatants  succès,  et  ses  succès  ne  lui  avaient  pas  môme  donné  le  moyen 
de  subvenir  à  ses  modestes  besoins.  Peu  de  temps  avant  de  quitter  Mannheim  , 
il  ne  savait  encore  comment  acquitter  les  200  florins  qu'il  avait  empruntés 
pour  faire  imprimer  sa  première  pièce.  En  se  rappelant  ses  courageux  efforts 
et  son  abandon,  il  pouvait  bien  s'appliquer  ces  vers ,  qu'il  écrivit  dans  un  beau 
mouvement  de  fierté  :  «  Le  siècle  d'Auguste  n'est  pas  revenu  pour  nous;  l'âme 
généreuse  des  Médicis  n'a  pas  souri  à  l'art  allemand.  Notre  poésie  a  grandi 
d'elle-même,  et  ne  s'est  pas  épanouie  au  soleil  de  la  faveur.  Voilà  ce  que  l'Al- 
lemand doit  se  dire  avec  joie,  voilà  pourquoi  son  cœur  peut  battre  avec  or- 
gueil ,  car  ce  qu'il  vaut  à  présent,  il  ne  le  doit  qu'à  lui.  » 

Mais  ,  au  milieu  de  ces  nobles  émotions ,  il  ne  comprenait  que  trop  les  in- 
certitudes pénibles  ,  les  souffrances  matérielles  attachées  à  la  vie  de  poêle.  11 
résolut  de  tenter  une  aulre  carrière.  Il  voulait  se  mettre  à  l'étude  du  droit, 
prendre  le  grade  de  docteur,  et  lâcher  d'obtenir  un  emploi  qui  lui  permît  de 
suivre  avec  moins  d'inquiétude  ses  rêves  littéraires.  Telle  fut  la  pensée  qui  le 
conduisit  à  Leipzig;  arrivé  là  ,  le  génie  poétique  l'emporta  encore  sur  le  rai- 
sonnement. 11  acheva  son  Don  Carlos,  écrivit  des  odes ,  des  élégies,  des  bal- 
lades, publia,  sous  le  titre  de  Thalia,  un  almanach  des  muses,  et  termina 
cette  série  d'œuvres  poétiques  parmi  ouvrage  en  prose,  Y  Histoire  de  la  Ré- 
volution des  Pays-Bas.  Peu  de  temps  après  ,  il  fut  nommé  professeur  d'his- 
toire à  l'université  d'iéna ,  et  ne  quitta  cette  ville  que  pour  aller  s'établir  à 
"Weimar,  où  il  mourut  en  1805. 

Geschichtliche  ubersicht  der  sLAViscHEN  sprache  (Aperçu  historique  de 
la  langue  slave  dans  ses  différents  dialectes  et  de  la  littérature  slave) , 
par  M.  E.  V.  0. 

C'est  une  chose  singulière  que,  dans  un  temps  d'investigations  excentriques 
comme  celui-ci,  lorsque  les  savants  cherchent  à  se  signaler  par  des  recherches 
nouvelles  ,  ou  à  se  frayer  dans  l'immense  domaine  de  l'érudition  des  sentiers 
encore  peu  connus ,  nous  soyons  restés  si  étrangers  à  l'histoire ,  aux  tradi- 
tions ,  à  la  littérature  des  Slaves  ,  cette  puissante  race  d'hommes  qui,  dans  les 
premiers  siècles  du  moyen  âge,  envahit  une  grande  partie  de  l'Europe,  et  qui 
s'est  si  bien  maintenue  sur  le  sol  qu'elle  avait  conquis.  A  part  quelques  tra- 
ductions du  russe  et  du  polonais,  quelques  récits  de  voyage,  plus  ou  moins 
complets,  à  part  l'élégante  et  judicieuse  Histoire  de  Pologne  de  M.  de  Sal- 
vandy,  et  le  lourd  volume  de  statistique  russe  que  M.  Schnitzler  ne  cesse  de 
rappeler  et  de  présenter  au  public  qui  recule  devant  cette  œuvre  franco-ger- 
manique, qu'avons  nous  donc  qui  puisse  nous  guider  dans  l'élude  d'une  litté- 
rature étendue,  variée,  ancienne?  Rien,  ou  presque  rien.  La  bibliothèque 
loyale  a  élé  dotée  récemment  d'une  seconde  chaire  de  chinois.  N'aurait-on  pu 
du  même  coup  créer  une  chaire  de  littérature  slave?  Sans  vouloir  le  moins  du 
monde  déprécier  L'enseignement  du  chinois  ancien  et  moderne  que  je  respecte 
comme  un  de  ces  parages  difficiles  qu'abordent  peu  de  navigateurs  de  bonne 
foi ,  pense-t-ou  que  nous  n'aurions  pas  vu  naître  avec  autant  d'intérêt  .  parmi 


KEVIE   LITTÉRAIRE   DE   L'ALLEMAGNE.  155 

nous,  l'enseignement  d'une  langue  cl  d'une  littérature  qui  nous  touchent,  à 
vrai  dire,  d'un  peu  plus  près  que  la  Chine,  qui  occupent  encore  aujourd'hui 
trois  Étals  assez  notables  :  la  Russie,  la  Pologne,  la  Bohême  et  cinquante-six 
millions  d'hommes,  c'esl-à-dire  plus  d'un  quart  de  la  population  européenne? 
Les  Slaves  ont  eux-mêmes  préparé  les  bases  de  cet  enseignement  par  de  vastes 
et  importants  travaux.  Le  livre  de  Surowiecki  sur  l'Origine  des  peuples 
slaves,  Y  Histoire  de  la  littérature  et  des  dialectes  slaves  de  Schaffarick,  la 
Bibliotheca  slavica  de  Durich  ,  le  Traité  de  Dobrowsky  sur  l'affinité  de  la 
langue  grecque  avec  la  langue  slave ,  X Étymologie  universelle  du  même 
auteur,  les  œuvres  de  Kopitar,  Linde,  Hanka,  Jungmann,  et  un  grand  nom- 
bre d'autres  qu'il  serait  long  de  citer,  sont  autant  de  recueils  précieux,  de  do- 
cuments anciens,  de  recherches  étendues.  Quelques-uns  de  ces  livres  ont  été 
traduits,  ou  du  moins  analysés  et  étudiés  en  Allemagne,  mais  ils  ne  sont  pas 
venus  jusqu'à  nous. 

Différentes  causes  ont  contribué  à  nous  maintenir  dans  cet  état  d'ignorance 
à  l'égard  des  tribus  slaves  :  Péloignement  de  quelques-unes  d'entre  elles,  le 
peu  d'importance  des  autres,  leur  développement  tardif,  et  par-dessus  tout , 
le  dédain  superbe  avec  lequel  nous  avons  si  longtemps  traité  tout  ce  qui  était 
en  dehors  de  la  France  ou  du  domaine  classique  des  Grecs  et  des  Romains. 
Dès  le  xe  siècle,  et  l'on  pourrait  dire  dès  le  ixc  même  ,  la  langue  slave  avait 
déjà  pris  une  sorte  de  consistance  que  d'autres  n'ont  acquise  que  bien  plus  tard. 
Quelques  essais  littéraires ,  vagues  et  incorrects,  indiquaient  cependant  une 
certaine  sève  d'esprit  qui  semblait  présager  un  heureux  développement;  mais 
ce  mouvement  fut  paralysé  par  les  événements  politiques  :  en  Russie,  par 
l'invasion  et  l'oppression  des  Mongols;  en  Bohême,  par  les  luttes  sanglantes 
de  la  réformation  ;  en  Servie ,  par  les  guerres  avec  les  empereurs  grecs  et  la 
domination  des  Turcs;  en  Pologne,  par  les  divisions  intestines  et  les  combats 
perpétuels  au  dehors.  L'imprimerie  ne  fut  introduite  en  Russie  qu'en  1564,  et, 
à  cette  époque,  elle  ne  servait  encore  qu'à  imprimer  des  livres  en  langue  grec- 
que ou  latine.  Ce  fut  Pierre  le  Grand  qui  prescrivit  l'usage  de  la  langue  russe 
dans  les  actes  officiels  de  l'administration  el  les  arrêts  des  tribunaux;  ce  l'ut 
lui  qui  lit  imprimer  les  premiers  livres  russes;  ce  fut  lui  enfin  qui  releva  de 
sa  main  puissante  une  littérature  dont  une  domination  étrangère  ,  une  domi- 
nation hautaine  el  barbare,  paraissait  avoir  étouffé  le  premier  germe.  Elisa- 
beth el  Catherine  continuèrent  son  œuvre  avec  une  noble  fermeté.  Elles  ou- 
vrirent de  nouvelles  écoles,  elles  fondèrent  des  établissements  scientifiques, 
des  bibliothèques  et  des  académies.  Des  écrivains  distingués  apparurent  sous 
leur  règne  ;  la  science  se  mit  à  l'œuvre ,  et  la  poésie  prit  son  essor.  Cependant , 
lorsqu'on  en  vient  à  compter  les  productions  russes  du  siècle  dernier,  el  même 
celles  du  siècle  actuel,  leur  petit  nombre  n'annonce  pas  un  grand  mouvement 
littéraire.  Qui  croirait  qu'en  1732  il  n'y  avait  pas  plus  de  quatre  mille  ou- 
vrages imprimés  en  langue  russe,  ou  en  vieille  langue  slave?  Qui  croirait  que, 
dans  ce  vaste  empire,  le  nombre  des  publications  en  langue  nationale  ne  s'é- 
lève pas,  terme  moyen  ,  à  plus  de  trois  ou  quatre  cents  par  an?  En  1822,  on 
complaît,  en  Russie,  trois  cent  cinquante  écrivains  vivants ,  autan!  qu'il  y  en 
a  dans  un  des  quartiers  de  Paris,  el  L'auteur  du  li\re  auquel  nous  empruntons 


ioG  REVUE  LITTÉRAIRE   DE   L ALLEMAGNE. 

ces  faits  curieux  les  cite  comme  un  exemple  du  développement  que  la  littéra- 
ture russe  a  pris  dans  les  dernières  années  ,  et  cette  conclusion  est  vraie  si , 
comme  il  le  dit ,  de  1700  à  1800,  on  n'avait  pas  vu  paraître  plus  de  mille  ou- 
vrages. La  littérature  polonaise  ,  quoique  plus  précoce,  n'a  pas  été  beaucoup 
plus  animée  et  plus  féconde.  Mais  les  dernières  productions  de  ces  deux  litté- 
ratures peuvent  faire  oublier  bien  des  lacunes.  Les  noms  de  Karamsin,  Bul- 
garin  ,  Puschkin  d'une  part,  de  Niemciwilz  et  Mickiewiz  de  l'autre,  indiquent 
une  nouvelle  ère  dont  on  aime  à  rechercher  les  antécédents,  dont  on  désire 
voir  la  suite.  D'ailleurs  je  ne  parle  ici  que  de  la  littérature  exacte,  admise 
dans  les  traités  de  rhétorique  et  encouragée  par  les  académies.  A  côté  de  celle- 
là,  il  en  est  une  plus  large,  plus  vivace,  plus  originale,  qui  n'a  rien  emprunté 
aux  autres  et  rien  imité,  qui  a  vécu  de  sa  propre  vie  ,  et  s'est  perpétuée  silen- 
cieusement dans  la  mémoire  du  peuple  ,  tandis  que  l'autre  ne  se  développait 
qu'avec  peine  dans  les  leçons  de  l'école.  C'est  cette  littérature  des  traditions 
nationales  qui  nous  a  été  révélée  dans  quelques  poésies  admirables  des  Ser- 
viens,  dans  quelques  chants  populaires  de  la  Russie ,  de  la  Bohême ,  de  la  Po- 
logne. Enfin,  à  cet  intérêt  purement  littéraire,  ne  pourrions-nous  pas  en  ajou- 
ter un  autre  plus  puissant  encore  :  l'intérêt  qui  s'attache  à  toutes  les  questions 
d'origine,  de  caractère  national  et  de  migrations  de  cette  vieille  race  des 
Slaves,  si  imposante  et  si  peu  connue,  si  grande  et  si  disséminée? 

Le  livre  de  M.  E.  0.  semble  avoir  pour  but  d'éveiller  dans  l'esprit  des  lec- 
teurs ce  double  intérêt.  C'est  un  exposé  fort  lucide  des  différents  dialectes 
slaves  et  de  leur  développement.  On  voit  que  l'auteur  a  fait  une  longue  étude 
de  cette  histoire  littéraire  qu'il  retrace  si  rapidement.  Il  n'a  pas  appris  à  con- 
naître la  langue  et  la  poésie  slaves  par  des  traductions,  il  les  a  prises  à  leur 
source.  Malheureusement,  si  son  ouvrage  a  les  qualités  essentielles  d'un  ré- 
sumé  ,  il  en  a  aussi  les  défauts.  Il  est  trop  peu  explicite  et  trop  court.  Il  pro- 
mène l'imagination  du  lecteur  dans  un  large  espace,  et  ne  lui  montre  que  la 
superficie  des  hommes  et  des  faits.  Quelquefois  il  résume  toute  une  époque  en 
quelques  pages,  et  ressemble  alors  beaucoup  plus  à  un  catalogue  bibliogra- 
phique qu'à  une  histoire  littéraire.  On  arrive  ainsi  au  bout  d'une  course  préci- 
pitée à  travers  tant  de  tribus,  tant  de  phases  différentes,  tant  d'indications, 
et  Ion  regrette  de  n'avoir  pas  pu  faire  halte  çà  et  là  pour  mieux  voir  et  pour 
recueillir.  Si  au  lieu  d'écrire  sur  le  vaste  sujet  qu'il  avait  choisi  un  mince  vo- 
lume in-8'>,  M.  E.  0.  en  avait  écrit  trois  ou  quatre  avec  la  même  netteté  d'es- 
prit cl  les  mêmes  documents  ,  on  ne  pourrait  faire  mieux  que  de  les  traduire. 

Das  Buch  deu  Liejiek  (le  Livre  des  Chants),  publié  par  M.  L.  Stolle. 

Nous  parlions  dernièrement  de  ia  décadence  de  la  poésie  allemande.  S'il 
nous  était  ruslé  quelques  scrupules  de  conscience  sur  la  rigueur  de  notre  juge- 
ment, un  livre  comme  celui-ci  suffirait  pour  les  dissiper.  C'est  une  anthologie 
de  chants  lyriques  toute  récente.  Je  suppose  que  l'auteur  a  choisi  pour  com- 
poser ce  recueil  les  noms  les  plus  saillants  et  les  œuvres  les  plus  achevées. 
Mais,  en  vérité,  en  le  parcourant  d'uu  boula  l'autre,  j'y  vois  beaucoup  de 
pofili  i  el  peu  de  poésie ,  une  quantité  de  vers  et  un  excessif  déuùmenl  d'idées. 


REVUE  LITTÉRAIRE  DE  L'ALLEMAGNE.        157 

Si  j'en  excepte  quelques  chansons  ,  ou  si  l'on  veut  quelques  lieder  de  Heine 
qui  forment  comme  le  portail  de  ce  nouvel  édifice  poétique  ,  deux  ou  trois  pe- 
tites compositions  élégiaques  d'Anastasius  GrUn  ,  de  Lenau  ,  et  une  dizaine  de 
pièces  jetées  ça  et  là,  et  signées  d'un  nom  plus  ou  moins  connu,  les  milliers 
de  strophes  contenues  dans  ce  volume  de  six  cents  pages  pourraient  fort  bien 
être  perdues  sans  laisser  le  moindre  vide  dans  la  littérature.  Encore  faut-il 
dire  que  les  pièces  prises  dans  ce  recueil  comme  des  œuvres  de  choix  ne  se- 
raient pas  classées  parmi  nous  à  un  rang  très-éievé.  M.  deNimplsch,  ou,  si 
l'on  aime  mieux,  M.  Lenau  ,  puisqu'il  paraît  avoir  décidément  adopté  ce  pseu- 
donyme, M.  Lenau  donc,  que  les  journalistes  de  l'Allemagne  ont  tant  loué, 
ne  serait  certainement  en  France  qu'un  poète  de  troisième  ordre,  car  j'établis 
encore  entre  lui  et  M.  H.  Heine  une  certaine  distance,  et  je  suis  bien  littérai- 
rement et  poétiquement  convaincu  que  l'ode  la  plus  gracieuse  ou  l'élégie  la 
plus  pénétrante  de  M.  H.  Heine  ne  vaut  pas  une  des  pages  les  plus  simples  de 
M.  de  Lamartine  ou  de  M.  Victor  Hugo.  Cependant  l'éditeur  du  Livre  des 
Chants  a  pour  les  œuvres  qu'il  a  recueillies  et  les  hommes  auxquels  il  les  a 
empruntées  une  profonde  admiration  d'éditeur.  Heine  est  pour  lui  le  génie  an- 
nonciateur d'une  nouvelle  ère.  Lenau  a  dans  les  déchirements  de  sa  douleur 
les  merveilleuses  mélodies  du  rossignol.  Quant  à  M.  Julien  Mosen ,  c'est  encore 
mieux  :  c'est  une  source  d'eau  minérale  qui  s'élance  du  sommet  des  monta- 
gnes élevées  et  couvertes  de  forêts  ,  tantôt  se  brisant  contre  les  rochers ,  tan- 
tôt jouant  avec  les  petites  clochettes  bleues  qui  bordent  ses  rives.  «Ses  chan- 
sons, dit  M.  Stolle,  sont  des  pierres  d'aimant  qu'il  faut  porter  non-seulement 
sur  la  poitrine,  mais  dans  la  poitrine,  pour  pouvoir  connaître  leur  force  ma- 
gique.» Je  ne  comprends  pas  bien,  je  l'avoue,  ce  symbolisme  des  pierres 
d'aimant  qu'il  faut  porter  dans  la  poitrine  et  sur  la  poitrine;  mais  nous  sup- 
posons que  c'est  très-beau  (  avec  la  jeune  Allemagne  ,  il  faut  souvent  faire  de 
telles  suppositions),  et  nous  arrivons  à  l'œuvre  de  M.  Mosen,  qui  se  trouve 
placée  au  milieu  de  l'anthologie  comme  une  vraie  source  minérale  destinée  à 
vivifier  tout  le  reste.  Je  prends  la  première  pièce,  et  je  traduis  littéralement, 
afin  que  les  Allemands ,  si  jaloux  de  l'expression  de  leurs  verbes ,  de  la  beauté 
de  leurs  adjectifs  et  de  l'ampleur  de  leurs  phrases,  puissent  voir  un  peu  par 
eux-mêmes  l'effet  que  produit  une  de  leurs  pièces  de  vers  rendue  mot  à  mol 
dans  notre  langue. 

«  Le  chevreuil  regarde  du  côté  des  petits  qui  ont  dormi  toute  la  nuit.  Moi 
j'ai  veillé  tout  mon  sommeil  auprès  des  miens. 

»  La  vigne  a  levé  ses  oreilles  vers  la  fenêtre.  Elle  n'a  pas  perdu  un  mot.  Elle 
commençait  à  fleurir. 

»  La  lune  enfin  voulait  s'éloigner.  Je  ne  l'ai  pas  vue.  Les  fleurs  et  nous  deux 
nous  avons  les  yeux  pleins  d'eau.  » 

J'oubliais  de  dire  que  cette  pièce  est  intitulée  :  une  Nuit  de  Printemps. 
Peut-être  le  titre  ajoute-t-il  encore  a  sa  nature  de  pierre  d'aimant. 

Du  reste,  l'anthologie  de  M.  Stolle  n'est  pas  la  seule  qui  puisse  nous  faire 
faire  de  tristes  réflexions  sur  l'étal  actuel  de  la  littérature  allemande.  Les  Alle- 
mands ont  une  quantité  de  livres  semblables;  et  pour  un  recueil  sérieux,  sa- 
vant, comme  le  Deutsches  Lesebuch  de  M.  Wackernagel ,  on  en  compterai! 

TOME    II.  II 


158        REVUE  LITTÉRAIRE  DE  L'ALLEMAGNE. 

des  centaines  d'autres  sans  critique  et  sans  goût.  C'est  l'oeuvre  de  ceux  qui,  ne 
pouvant  rien  produire  par  eux-mêmes,  taillent  avec  des  ciseaux  dans  les  pro- 
ductions des  autres,  afin  de  ne  pas  mourir  sans  avoir  aussi  construit  la  char- 
pente d'un  volume ,  sans  avoir  vu  leur  nom  inscrit  dans  les  annales  de  la  foire 
de  Leipzig.  Dernièrement  un  de  ces  collecteurs  de  compositions  littéraires,  un 
M.  Kurz,  raagister  de  je  ne  sais  quelle  université,  a  publié  dans  un  ambi- 
tieux format  une  anthologie  poétique  dédiée  à  MM.  Saint-Marc  Girardin  et 
Dubois ,  protecteurs  de  la  littérature  allemande.  M.  Saint-Marc  Girardin  , 
je  le  comprends;  mais  M.  Dubois!  c'est  par  anticipation  sans  doute  que 
M.  Kurz  lui  donne  ce  titre.  On  ne  pouvait  s'y  mieux  prendre  pour  inviter  l'ho- 
norable député  de  la  Loire-Inférieure  à  rompre  le  silence  qu'il  s'obstine  à 
garder  depuis  son  voyage  au  delà  du  Rhin.  L'ingénieuse  provocation  de 
M.  Kurz  sera-l-elle  comprise?  Nous  l'espérons ,  et  nous  acceptons  sa  dédicace 
comme  un  bon  augure. 

X.  M AU HIER. 


CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE. 


14  avril  1840. 


La  situation  politique  n'a  pas  éprouvé  de  modifications  importantes  dans 
cette  quinzaine.  Le  ministère  a  maintenu  sa  position  sans  dévier  ni  à  gauche 
ni  à  droite,  tendant  la  main  aux  hommes  sensés  de  toutes  les  opinions,  n'épou- 
sant les  passions  de  personne  et  cherchant  à  faire  ,  le  plus  tôt  et  le  mieux  pos- 
sible ,  les  affaires  du  pays,  qui  sont  nos  affaires  à  tous. 

Son  appel  aux  hommes  calmes  et  impartiaux  de  toutes  les  nuances  constitu- 
tionnelles a-t-il  été  entendu  par  un  grand  nombre  de  personnes?  Cette  majo- 
rité, la  seule  possible  ,  qui  devait  se  former  par  le  rapprochement  de  tous  les 
hommes  qui  reconnaissent  l'impérieuse  nécessité  de  reconstituer  dans  les 
chambres  une  large  base  au  gouvernement  du  pays,  celte  majorité,  dis-je, 
exisle-t-elle  réellement?  est-elle  un  fait  accompli? 

Nous  n'osons  pas  l'affirmer.  Qui  ne  sait  les  obstacles  que  les  passions  poli- 
tiques s'efforcent  de  susciter  au  ministère  ?  Elles  déploient  dans  cette  guerre 
une  persévérance  ,  une  habileté  dignes  d'une  meilleure  cause.  Il  est  d'ailleurs 
si  facile  dans  notre  pays  d'amoindrir  les  hommes  ,  d'attaquer  le  pouvoir,  de 
dénaturer  ses  intentions ,  de  paralyser  ses  forces  !  c'est  un  jeu  dont  les  hommes 
du  centre  droit  connaissent ,  par  une  longue  expérience  ,  les  funestes  résul- 
tats. Diront-ils  qu'ils  appliquent  la  loi  du  talion.  Soit.  Mais  sur  qui  retombe- 
raient les  conséquences?  Sur  le  pays. 

Spectacle  bizarre  et  plein  d'enseignement  douloureux!  La  gauche,  il  est 
juste  de  le  reconnaître,  a  montré  jusqu'ici  toute  la  mesure  ,  toute  la  prudence 
qu'on  pouvait  raisonnablement  attendre  d'hommes  qui,  hier  encore,  étaient 
dans  les  rangs  d'une  opposition  irritée  et  guerroyante.  Voudrait-on  que  des 
hommes  qui  ont  à  peine  posé  les  armes  n'eussent  pas  la  parole  un  peu  vive  et 
la  figure  un  peu  rouge?  Eh  bien!  leur  vivacité,  on  l'exagère;  leur  modération, 
on  la  tourne  en  ridicule;  leur  sagesse  politique,  on  s'en  irrite.  Ce  qu'on  vou- 
drait, ce  sont  les  emportements  de  la  gauche,  ses  colères,  ses  imprudences, 
ses  folles  prétentions  ;  en  un  mol,  la  gauche  de  1832,  de  1834.  Aussi  a-t-ou 
soin  de  ne  lui  épargner  aucun  genre  de  provocation.  On  lui  jette  à  pleines 
mains  le  dédain  ,  l'ironie  ;  on  lui  fait  un  point  d'honneur  de  tout  son  passé  ; 


160  REVUE.  — CHKOiNiyUE. 

on  lui  représente  les  voies  de  la  conciliation ,  de  la  transaction,  comme  si  elles 
étaient  pour  elle  les  Fourches  Caudines  ;  si  elle  passe  sous  le  joug  de  la  sagesse 
politique ,  elle  est  déshonorée.  La  gauche  doit  être  exigeante,  violente,  abso- 
lue. —  Oh!  si  la  gauche  avait  la  bonté  grande  de  céder  à  ces  provocations,  si 
elle  voulait  bien  s'emporter ,  prouver  au  monde  qu'elle  n'est  pas  un  parti  gou- 
vernemental ,  qu'elle  ne  saurait  le  devenir,  que  ses  promesses  sont  vaines,  que 
nul  homme  sensé  ne  peut  compter  sur  elle  ,  sur  son  appui ,  sur  ses  résolutions, 
c'est  alors  que  ses  adversaires  grossiraient  la  voix ,  qu'ils  parleraient  des  dan- 
gers de  l'ordre  public,  qu'ils  se  glorifieraient  de  leurs  craintes,  qu'ils  se  tar- 
gueraient de  leurs  prévisions;  c'est  alors  qu'ils  espéreraient,  et  avec  raison, 
de  trouver  dans  les  chambres  le  nombre  de  voix  nécessaire  pour  renverser  le 
cabinet.  En  effet ,  le  jour  où  la  gauche  alarmerait  les  hommes  sensés  ,  impar- 
tiaux, un  peu  timides  ,  qui  votent  aujourd'hui  avec  elle,  ce  jour-là  l'adminis- 
tration du  1er  mars  tomberait  devant  une  administration  nouvelle;  ce  jour-là 
une  dissolution  de  la  chambre  au  profit  du  centre  droit  deviendrait  une  chose 
non-seulement  possible,  mais  raisonnable;  ce  jour-là  la  gauche  aurait  abdiqué 
pour  longtemps  toute  influence  dans  les  affaires  du  pays  ,  car,  s'il  est  vrai  que 
la  France  aime  le  progrès  sensé,  mesuré,  il  n'est  pas  moins  vrai  qu'aujour- 
d'hui elle  aime  avant  tout  l'ordre  ,  la  paix  publique  et  sa  prospérité  matérielle. 
Les  luttes  politiques  la  fatiguent;  les  expériences  hasardées  l'alarment.  Prête 
à  applaudir  à  l'honorable  transaction  que  le  ministère  propose  aux  partis,  elle 
garderait  longtemps  rancune  à  celui  qui ,  par  ses  exigences  et  ses  emporte- 
ments, aurait  paralysé  les  efforts  d'un  cabinet  habile  et  conciliateur. 

Mais  ,  nous  nous  plaisons  à  le  répéter,  jusqu'ici  rien  de  semblable  ne  paraît 
à  craindre.  La  gauche  ne  s'est  donné  ni  ce  tort  ni  ce  ridicule  ;  elle  a  également 
échappé  aux  suggestions  de  quelques  amis  imprudents  et  aux  pièges  de  ses 
adversaires. 

Au  surplus,  le  ministère  est  plus  maître  de  la  position  qu'on  ne  le  pense. 
Ou'il  la  garde  avec  une  fermeté  inébranlable  ,  qu'il  ait  confiance  en  lui-même 
et  dans  la  force  des  choses  ,  qu'il  laisse,  sans  s'émouvoir  le  moins  du  monde, 
les  esprits  incurables  de  tous  les  partis,  dans  les  chambres,  dans  la  presse, 
s'agiter,  se  tourmenter,  l'attaquer,  et  toujours  en  pure  perte,  sans  le  faire 
avancer  d'une  ligne  ni  à  gauche  ni  à  droite  ;  qu'il  proclame  de  plus  en  plus 
qu'immobile  sur  le  terrain  de  son  choix,  il  y  accueillera  tous  ceux  qui  voudront 
venir  à  lui,  mais  qu'il  n'ira  à  personne,  et  l'avenir  politique  des  membres  du 
ministère  est  assuré. 

Dans  celte  situation,  on  y  pensera  à  deux  fois  avant  de  le  renverser.  Les 
passions  ardentes  auraient  besoin  ,  pour  réussir,  d'un  appoint  que  les  hommes 
sensés  ne  mettront  pas  dans  l'urne,  au  préjudice  d'un  ministère  qui  n'aura 
pas  mérité  de  reproches  sérieux ,  et  qui ,  dans  toutes  les  occasions  ,  aura  su  se 
défendre. 

La  ligue  des  hommes  passionnés  parviendrait-elle  cependant  aie  renverser? 
Tant  pis  pour  le  pays ,  qui  serait  ainsi  jeté  dans  je  ne  sais  quelle  inextricable 
confu  Joui  Quant  aux  membres  <iu  cabinet ,  ils  grandiraient  au  milieu  des  em- 
barras cruels  d'une  situation  qu'ils  voulaient  prévenir;  ils  seraient ,  aux  yeux 
de  la  France,  Ks  vrais  représentants  de  la  prudence  gouvernementale,  de  la 


REVUE.  —  CHRONIQUE.  ÎG1 

sagesse  politique.  Entraînés;  au  contraire  ,  par  l'une  ou  l'autre  des  opinions 
exagérées,  ils  ne  seraient  plus  que  les  instruments  d'un  parti,  ils  n'auraient 
pas  même  l'honneur  d'en  être  les  chefs. 

Nous  avons  l'intime  conviction  que  le  cahinet  du  1er  mars  ne  conserve  aucun 
doute  sur  la  nécessité  de  maintenir  la  position  élevée  qu'il  a  choisie.  Nous  lui 
croyons  la  volonté,  la  force,  le  courage  de  la  garder  envers  et  contre  tous, 
et  nous  sommes  convaincus  qu'aujourd'hui  même  il  donnera  au  pays  de  nou- 
velles preuves  de  cette  ferme  résolution  dans  la  discussion  qu'il  va  soutenir  a 
la  chambre  des  pairs. 

Dans  son  rapport,  M.  le  duc  de  Broglie  a  dessiné,  avec  cette  parole  ferme 
et  lumineuse  et  avec  celte  loyauté  que  tout  le  monde  connaît,  le  terrain  inter- 
médiaire où  le  ministère  s'est  placé.  La  preuve,  c'est  que  chaque  parti  a  essayé 
de  retrouver  dans  ce  rapport  ses  propres  idées  ;  nul  n'y  a  trouvé  tout  ce  qu'il 
désirait. 

Les  principes  fondamentaux  de  notre  gouvernement  y  sont  rappelés  dans 
leur  juste  mesure,  dans  leur  sincère  signification.  La  chambre  des  pairs  voit 
aujourd'hui  devant  elle  un  cabinet  qui ,  au  nom  de  ces  principes  et  s'inclinanl 
également  devant  le  droit  de  chacun  des  grands  pouvoirs  politiques  de  l'État , 
vient  lui  demander  un  vote  de  confiance,  et  par  cela  même  son  libre  concours  : 
c'est  par  une  libre  manifestation  de  sa  pensée  politique,  c'est  en  se  reconnais- 
sant le  droit  de  faire  le  contraire,  le  droit  de  renverser  le  ministère,  que  la 
chambre  des  pairs  lui  dira  aujourd'hui  :  Restez;  le  choix  de  la  couronne  est 
conforme  aux  intérêts  du  pays  ;  en  prenant  de  ces  intérêts  un  soin  intelligent, 
actif,  vous  êtes  assuré  de  notre  appui. 

Qu'on  ne  vienne  donc  pas  dire  à  la  pairie  que  le  ministère  ne  tient  aucun 
compte  d'elle  ,  qu'il  professe  des  doctrines  incompatibles  avec  la  pondération 
des  pouvoirs,  qu'il  ne  reconnaît  d'autre  puissance  que  celle  delà  chambre 
élective  et  celle  du  corps  électoral ,  en  cas  d'appel  au  pays.  Le  ministère ,  son 
exposé  des  motifs  a  la  main  ,  peut  répondre  :  «  Vous  l'avez  entendu  ;  veuillez 
le  relire.  Votre  adhésion,  avons-nous  dit,  nous  est  nécessaire  pour  exercer 
l'autorité  que  le  roi  nous  a  confiée.  »  L'appel  au  pays  !  il  court  dans  le  monde 
de  singulières  idées  à  cet  égard.  Comme  le  corps  électoral  nomme  la  chambre 
desdépulés,  on  se  persuade  que  tous  ceux  qui  parlent  d'un  appel  au  pays 
reconnaissent  par  cela  même  l'omnipotence  de  cette  chambre ,  ou  du  moins  sa 
prépondérance  légale  et  permanente.  11  n'en  est  rien. 

L'égalité  de  droit  entre  les  grands  pouvoirs  de  l'État  est  un  principe  fonda- 
mental. Ce  principe  aboli .  le  système  s'écroulerait  à  l'instant  même.  C'est 
ainsi  que  l'assemblée  délibérante  de  1791  emporta  la  monarchie,  et  qu'ailleurs 
la  royauté  a  fait  des  assemblées  délibérantes  une  vaine  l'orme. 

Mais  en  fait,  la  pondération  des  pouvoirs  n'est  jamais  un  état  d'immobilité 
absolue.  C'est  une  balance  qui  oscille  toujours  un  peu,  qui  penche  tantôt 
d'un  côté,  tantôt  de  l'autre.  C'est  l;i  la  vie  politique,  le  fait  des  gouvernements 
de  lutte  et  de  discussion.  Le  parfait  équilibre  se  dérange  et  se  rétablit  inces- 
samment. Aux  faibles  oscillations  suffisent  les  ressorts  ordinaires  du  méca- 
nisme politique.  Aujourd'hui  les  chambres  transigent  entre  elles,  demain  elles 
transigeront  avec  la  royauté;  aujourd'hui  la  royauté  s'appuie  de  l'une  d'elles 


162  REVUE.  —  CHRONIQUE. 

pour  transiger  avec  l'autre ,  demain  ce  sera  dans  l'autre  chambre  qu'elle  pren- 
dra son  point  d'appui.  Ces  faits  souvent  sont  manifestes  au  vulgaire  :  quelque- 
fois il  ne  les  aperçoit  point,  parce  que  les  transactions,  et  c'est  là  le  mieux, 
se  font  tacitement,  par  voie  de  prévision.  Un  pouvoir  ne  demande  à  l'autre 
que  ce  qu'il  croit  pouvoir  en  obtenir. 

Toujours  est-il  qu'entre  des  pouvoirs  égaux,  une  lutte  opiniâtre,  un  pro- 
fond dissentiment,  sont  possibles.  C'est  là  le  nœud  gordien  des  gouvernements 
mixtes.  Comment  s'y  prendre  ?  Faut-il  le  couper  ou  le  délier  ?  Ce  serait  le  cou- 
per que  d'attribuer  la  prépondérance  de  droit  à  l'un  des  pouvoirs.  Encore  une 
fois,  il  absorberait  tous  les  autres.  Il  fallait  donc  chercher  ailleurs  ,  en  de- 
hors de  ces  pouvoirs,  un  régulateur,  un  arbitre.  On  a  recours,  dans  ce  cas, 
à  l'extrémité  suprême  et  décisive  d'un  appel  au  pays,  à  la  dernière  raison  du 
système  représentatif,  comme  l'a  si  spirituellement  appelée  M.  de  Broglie, 
c'est-à-dire  à  l'opinion  publique  légalement  manifestée,  au  corps  électoral  qui 
peut  aussi  se  tromper,  mais  devant  lequel  cependant  il  faut  s'arrêter,  parce 
que,  à  moins  d'arriver  à  la  force  brutale,  il  faut  s'arrêter  quelque  part. 

Mais  qui  ne  voit  que  l'appel  au  pays  peut  être  provoqué,  rendu  nécessaire, 
indirectement  du  moins,  parla  résistance  de  l'un  ou  de  l'autre  des  grands 
pouvoirs  ;  qu'il  est  établi  dans  l'intérêt  de  tous  ;  que  tous  se  présentent  dans  la 
lutte  au  même  titre,  au  nom  du  même  intérêt,  qui  est  l'intérêt  général,  l'in- 
térêt du  pays?  La  France  n'est  pas  représentée  par  un  seul  des  grands  pou- 
voirs de  l'État ,  mais  par  tous.  Tous  agissent  au  nom  de  l'intérêt  général  ;  c'est 
là  leur  droit,  c'est  là  leur  mission.  Il  n'y  a  point  dans  notre  système  politique 
de  représentation  légale  d'un  intérêt  particulier.  Notre  royauté  n'est  pas  une 
loyauté  patrimoniale;  la  chambre  des  pairs  n'est  pas  une  chambre  féodale, 
et  la  chambre  des  députés  n'est  pas  une  chambre  des  communes,  la  représen- 
tation du  tiers  état,  d'une  classe  quelconque.  La  royauté,  la  chambre  des  pairs, 
la  chambre  des  députés,  représentent  la  France,  chacune  selon  sa  forme  et 
dans  les  limites  de  ses  pouvoirs.  Qu'importe  ici  que  la  mission  soit  hérédi- 
taire, viagère  ou  temporaire?  qu'elle  ait  été  conférée  d'une  manière  ou  d'une 
autre?  Ce  sont  là  des  questions  secondaires  sur  lesquelles  les  opinions  peuvent 
varier.  Toujours  est-il  qu'aucun  de  ces  pouvoirs  n'a  le  droit  de  se  regarder 
comme  le  re|irésentant  exclusif  du  pays  ,  c'est-à-dire  de  l'intérêt  général,  car 
ils  existent  et  agissent  tous  au  même  titre.  Aussi  l'appel  au  pays  n'est-il  pas 
une  sorte  de  privilège  accordé  à  la  chambre  des  députés.  Loin  de  là.  Elle  pa- 
raît,  comme  les  autres  pouvoirs,  devant  l'arbitre  commun.  Si  le  jugement  du 
payé  lui  est  favorable  ,  on  se  confie,  pour  l'exécution  ,  à  la  sagesse  des  autres 
pouvoirs  et  on  passe  outre.  S'il  lui  est  contraire,  la  chambre  des  députés  peut 
èlre  complètement  renouvelée;  le  pays  peut  ne  vouloir  confier  l'accomplisse- 
ment de  sa  pensée  qu'à  de  nouveaux  députés,  libres  de  tous  engagements. 

Il  est  donc  plus  que  singulier  d'entendre  reprocher  au  cabinet  du  1er  mars 
et  à  ses  amis  leur  langage  politique.  Ils  parlent  d'appel  au  pays  et  de  gouver- 
nement parlementaire!  Qu'est-ce  à  dire?  La  chambre  des  pairs  ne  fait  donc- 
pas  partie  intégrante  du  parlement?  et  la  couronne  n'est-elle  pas  aussi,  dans 
sa  qualité  de  puissance  politique  et  législative ,  partie  intégrante ,  capitale , 
essentielle  du  parlement?  Il  n'est  pas  en  Angleterre  un  enfant  de  dix  ans  qui 


REVUE.  —  CHRONIQUE.  163 

l'ignore.  Ceux  qui  reprochaient  au  gouvernement  ce  langage  tout  constitu- 
tionnel révoqueraient  en  doute  leur  propre  droit.  Oui,  nous  vivons  sous  un 
gouvernement  parlementaire,  sous  le  gouvernement  de  la  couronne  et  des 
chambres;  oui ,  nous  vivons  sous  un  gouvernement  représentatif,  la  France 
étant  représentée  par  la  royauté  et  par  les  deux  chambres.  L'état  ordinaire  , 
régulier,  c'est  la  pondération  et  l'harmonie  de  ces  pouvoirs.  Si  un  dissenti- 
ment profond  s'élève ,  c'est  précisément  pour  maintenir  celte  pondération  des 
pouvoirs  qu'on  fait  un  appel  au  pays.  Si  tous  les  pouvoirs  peuvent  le  provo- 
quer, indirectement  du  moins,  par  leur  résistance  et  leurs  dissentiments,  c'est 
essentiellement  à  la  couronne,  au  moins  passionné  ,  au  plus  désintéressé  des 
trois  pouvoirs,  qu'il  appartient  d'en  proclamer  la  nécessité  et  l'opportunité. 

Quand  mettrons-nous  fin  à  nos  longues  discussions  de  métaphysique  poli- 
tique, de  scolastique  constitutionnelle  ,  pour  nous  vouer  entièrement  à  la  dis- 
cussion des  affaires,  au  gouvernement  du  pays?  Au  lieu  d'approfondir  nos 
questions  commerciales ,  maritimes ,  coloniales ,  au  lieu  de  combler  les  lacunes 
de  notre  législation,  d'étudier  nos  rapports  internationaux,  la  situation  de 
notre  armée  et  de  notre  marine  ,  nous  aimons  mieux  discuter  subtilement  la 
question  de  savoir  si  notre  gouvernement  est  parlementaire  ,  représentatif  ou 
constitutionnel  ,  si  le  roi  règne  sans  gouverner,  ou  s'il  règne  et  gouverne  en 
même  temps.  Et  à  celte  occasion  il  faut  entendre  les  hommes  qui  se  disent 
monarchiques  par  excellence,  rappeler,  avec  de  profonds  soupirs  et  un  cer- 
tain contentement  d'eux-mêmes  et  de  leur  érudition  politique,  la  comparaison 
fort  ignoble  qu'on  attribue  à  Napoléon  ;  il  faut  entendre,  de  l'autre  côté,  les 
théoriciens  libéraux  affirmer,  avec  ce  dédain  qui  n'admet  pas  même  la  possi- 
bilité d'une  objection,  que  les  ministres  étant  responsables  et  le  roi  ne  l'étant 
pas ,  les  ministres  seuls  doivent  gouverner,  que  le  roi  doit  nécessairement 
rester  étranger  à  des  actes  ,  à  des  mesures  dont,  en  aucun  cas ,  il  ne  doit  ré- 
pondre au  pays. 

C'est  sans  doute  chose  bien  vulgaire  que  de  se  placer  entre  deux  opinions  et 
de  reproduire  toujours  ce  juste-milieu  ,  désormais  si  décrié.  Mais  qu'y  faire? 
Est-ce  notre  faute,  à  nous,  si  le  bon  sens  paraît  chose  vulgaire,  et  si,  dans 
les  affaires  de  ce  monde,  un  juste  tempérament,  une  conciliation  des  idées 
en  apparence  les  plus  contraires  ,  sont  chose  plus  sensée  que  tout  système  ex- 
clusif? 

Les  ministres  sont  responsables.  Quelle  est  la  conséquence  de  ce  principe 
fondamental  ?  Que  les  ministres  doivent  agir  avec  libellé  et  pleine  connais- 
sance de  cause.  C'est  à  eux  en  effet  que  le  pays  aura  le  droit  de  s'en  prendre 
en  cas  de  malheur,  c'est  à  eux  qu'il  demandera  un  compte  sévère  des  actes  du 
gouvernement.  Or  il  serait  révoltant,  immoral,  qu'on  pût  demander  a  la 
justice  sociale  la  lète  d'un  homme  que  la  conscience  publique  proclamerait 
n'avoir  été  qu'un  instrument  aveugle  et  passif,  également  dépourvu  d'indé- 
pendance et  de  lumières.  Faites  une  supposition  absurde,  ridicule  :  supposez 
qu'un  roi  constitutionnel  prit  un  jour  pour  ministre  un  de  ses  valets  de  pied. 
et  qu'une  mesure  funeste,  coupable,  fût  mise  à  exécution  sous  le  contre-seing 
de  cet  homme;  oserait-on,  qu'on  nous  le  dise,  le  traduire  devant  un  cour  de 
justice  et  lui  demander  compte  de  son  fait  politique?  Là  où  il  n'a  pu  y  avoir 


164  REVUE.  —  CHRONIQUE. 

libre  concours  de  ['intelligence  et  de  !a  volonté,  il  ne  peut  y  avoir  de  respon- 
sabilité. Il  n'est  pas  de  fiction  possible  contre  la  conscience  humaine.' 

Mais  s'ensuit-il  que  le  roi  doive  rester  étranger  au  gouvernement  du  pays, 
qu'il  ne  puisse  pas  connaître,  approfondir  les  intérêts  de  la  France,  les  dé- 
battre, dire  son  avis,  donner  son  opinion  ,  et  chercher,  précisément  parce 
qu'il  la  croit  bonne,  à  la  faire  adopter,  à  la  faire  prévaloir?  Singulière  idée  ! 
Il  n'est  pas  un  Français ,  il  n'est  pas  d'homme  qui  ne  puisse  communiquer 
ses  pensées  à  un  ministre ,  les  soutenir,  les  débattre  avec  lui ,  qui  ne  puisse 
insister,  faire  tous  ses  efforts  pour  les  faire  prévaloir,  pour  les  faire  adopter. 
Est-ce  à  dire  que  cet  homme ,  que  ce  Français  ,  quelque  habile  ,  quelque  con- 
sidérable qu'il  puisse  être  ,  ôterait  par  ses  conseils  quelque  chose  à  la  respon- 
sabilité du  ministre?  Est-ce  à  dire  que  M.  le  maréchal  Soult  conseillant  M.  de 
Cubières,  et  M.  de  Portalis  insistant  pour  l'adoption  d'une  mesure  auprès  de 
M.  le  garde  des  sceaux,  enlèveraient,  si  leurs  conseils  n'étaient  pas  approu- 
vés du  pays  ,  toute  responsabilité  aux  ministres  de  la  justice  et  de  la  guerre? 
Nullement. 

Et  ce  que  tout  homme  peut  faire,  le  roi  seul  ne  le  ferait  pas  !  le  roi,  chef 
suprême  du  pays;  le  roi,  dont  les  intérêts  sont  profondément,  et  plus  que 
ceux  de  personne,  identifiés  avec  les  intérêts  de  la  France;  le  roi,  qui  doit 
décider  la  question  de  savoir  quels  sont  les  hommes  les  plus  propres  au  ma- 
niement des  affaires  ,  les  hommes  qui  peuvent  former  un  cabinet  en  harmonie 
avec  les  intérêts  de  l'Étal!  Il  doit  donc  connaître  à  fond  ces  intérêts,  le;; 
hommes  elles  choses,  les  tendances  des  uns,  la  marche  des  autres. 

Où  est  donc  la  vérité?  La  voici.  S'il  n'est  guère  de  particulier  vis-à-vis  du- 
quel un  homme  aussihaut  placé  qu'un  ministre  ne  puisse  facilement  conserver 
toute  son  indépendance  et  le  libre  exercice  de  son  intelligence,  on  conçoit  que 
cette  indépendance  puisse  disparaître,  que  la  personnalité  morale  du  ministre 
puisse  s'effacer  devant  la  majesté  royale,  devant  le  pouvoir  qui  a  le  droit  le 
plus  légitime  au  respecl  le  plus  profond  et  au  plus  sincère  dévouement.  On 
conçoit  que  le  jugement  d'un  homme  médiocre  puisse  se  troubler  devant  un 
monarque  éclairé  ,  habile;  on  peut  craindre  que  l'homme  dont  le  caractère  ne 
serait  pas  indépendant  et  ferme  ne  devienne  un  instrument  passif  dans  les 
mains  de  la  royauté,  un  exécuteur  aveugle  de  mesures  qu'il  n'aurait  ni  pu 
comprendre  ni  osé  discuter.  C'est  alors,  et  alors  seulement,  que  la  responsa- 
bilité serait  un  mensonge,  car  la  responsabilité  morale  ne  coïnciderait  pas 
avec  la  responsabilité  légale  ;  c'est  alors  que  la  conscience  publique  s'indigne- 
rail  d'une  fiction  impossible. 

Mais  placez  devant  la  royauté  des  hommes  éclairés  et  indépendants;  qu'im- 
porte alors  de  savoir  d'où  leur  viennent  les  pensées  qu'ils  réalisent,  les  me- 
sures qu'ils  prennent?  Sont-elles  bonnes?  J'applaudis.  Les  doivent-ils  ,  en  tout 
ou  en  partie  ,  aux  conseils  du  roi  ?  .J'en  félicite  mon  pays.  Je  laisse  à  d'autres 
l,i  singulière  satisfaction  qu'ils  éprouveraient  s'ils  voyaient  sur  le  trône  un  roi 
incapable,  un  mannequin. 

Ces  pensées,  ces  mesures,  seraient-elles  au  contraire  funestes,  pernicieuses? 
Le  pays  en  demandera  s,:ns  scrupule ,  sans  hésitation,  sans  remords,  un 
compte  sévère  aux  ministres.  Ici  encore,  qu'importe  de  savoir  quelle  a  été  la 


REVUE.  —  CHRONIQUE.  165 

source  première  de  ces  pensées,  quel  a  été  le  premier  auteur  de  ces  mesures? 
Des  hommes  capables  ,  indépendants,  les  ont  adoptées;  donc  ils  les  avaient 
comprises;  donc  ils  les  ont  voulues;  donc,  en  les  adoptant,  ils  en  ont  fait 
leur  propre  ouvrage;  donc  ils  en  sont  justement,  légitimement  responsables. 

Ils  en  sont  responsables  comme  de  toute  mesure  qui  leur  eût  été  suggérée 
par  une  personne  quelconque.  Le  ministre  habile  qui  l'adopte  la  fait  sienne; 
il  en  répond ,  et  c'est  justice  ,  car  le  mal  ne  s'accomplit  que  lorsqu'il  appose  sa 
signature  de  ministre  responsable. 

Or,  si  un  ministre  quelconque  peut  conserver  son  indépendance  vis-à-vis 
d'un  simple  particulier,  c'est  un  ministre  éclairé,  d'un  caractère  éprouvé, 
haut  placé  par  sa  position  sociale  ,  ou  par  sa  situation  politique,  ou  par  ses 
talents  et  sa  renommée,  qui  peut  seul  conserver  sa  libre  action  ,  ce  principe  de 
toute  responsabilité  légale  et  morale,  même  devant  la  royauté. 

D'où  sort  nécessairement  une  formule  en  apparence  paradoxale,  mais  qui 
touche  en  réalité  au  fond  des  choses.  A  un  roi  constitutionnel,  éclairé,  habile, 
digne  de  tous  les  respects,  non-seulement  comme  roi ,  mais  par  ses  hautes  et 
rares  qualités  personnelles,  il  faut  des  ministres  éminents.  Un  roi  faible,  peu 
éclairé,  fainéant,  pourrait  seul  s'entourer  d'hommes  subalternes  et  médiocres; 
les  affaires  du  pays  en  souffriraient,  mais  le  principe  fondamental  de  la  res- 
ponsabilité ministérielle  n'en  recevrait  pas  d'atteinte.  En  d'autres  termes  :  au 
guerrier  de  haute  taille,  il  faut  un  bouclier  proportionné  à  sa  stature;  tout 
bouclier  serait  bon  pour  un  nain.  L'irresponsabilité  du  roi ,  c'est  la  monarchie 
tout  entière.  Il  n'est  d'hommes  éminemment  monarchiques  que  ceux  qui  ne 
veulent  rien  négliger  de  tout  ce  qui  peut  couvrir  la  personne  inviolable  et 
sacrée  du  monarque. 

Mais  encore  une  fois,  nous  espérons  (pie  ces  débats  spéculatifs  céderont 
bientôt  la  place  à  la  discussion  des  affaires  urgentes  et  positives  du  pays. 

C'est  parla  discussion  des  affaires  ,  par  l'habileté  et  le  soin  que  le  ministère 
y  apporte,  que  doit  se  former  peu  à  peu  cette  majorité  si  nécessaire  aux  inté- 
rêts de  la  France.  Les  passions  s'amortiront  dans  ces  débats  étrangers  à  la 
politique  proprement  dite  et  aux  intérêts  personnels. 

Le  ministère  a  montré  une  juste  sollicitude  pour  l'industrie  des  chemins 
de  fer.  Il  était  en  effet  déplorable  de  voir  ces  grandes  entreprises  paralysées 
en  France,  tandis  qu'elles  prennent,  dans  tous  les  États  qui  nous  environ- 
nent, un  essor  de  plus  en  plus  élevé.  Deux  systèmes  s'offraient  au  ministère 
pour  venir  en  aide  aux  compagnies,  celui  d'une  garantie  d'intérêts  et  celui 
d'une  subvention  qui  ferait  participer  le  gouvernement  à  l'entreprise  elle- 
même.  M.  Jaubert  a  préféré  avec  raison  le  système  de  la  participation  à  celui 
de  la  garantie  d'intérêts.  Entre  autres  motifs,  il  en  est  un  qui  nous  paraît 
décisif. 

Ce  qui  entrave  ces  associations  industrielles,  c'est  que  les  fondateurs  ont 
compté  sur  un  capital  disponible  supérieur  aux  forces  réelles  du  marché.  Rien 
n'est  plus  difficile  que  d'évaluer  avec  quelque  exactitude  le  montant  des  capi- 
taux qui  cherchent  un  emploi.  El  lorsqu'un  grand  mouvement  industriel 
s'opère  sur  plusieurs  points  ;'i  la  fois,  les  prévisions  sont  d'autant  plus  trom- 
peuses ,  que  chaque  compagnie  concentre  son  attention  sur  son  entreprise,  et 


466  REVUE.  —  CHRONIQUE. 

ne  tient  guère  compte  de  toutes  les  autres  demandes  de  capital  qui  retentissent 
en  même  temps  sur  le  marché  national  et  sur  les  marchés  étrangers.  Le  gou- 
vernement, par  ses  subventions,  diminue  le  capital  que  l'entreprise  est  obligée 
de  demander  à  ses  actionnaires,  et  bien  que  la  subvention  soit  puisée  dans 
l'impôt,  et  par  cela  même  dans  le  capital  national ,  l'effet  n'est  pas  le  même 
que  celui  d'une  demande  directe  adressée  aux  actionnaires.  La  somme  fournie 
par  l'État  se  compose  de  quantités  minimes  fournies  par  chaque  contribuable. 
C'est  comme  si  une  compagnie,  au  lieu  de  demander  1,000  francs  à  une  seule 
personne,  pouvait  demander  20  sous  à  mille  personnes.  C'est  une  manière  de 
perception  et  de  versement  que  l'État  peut  seul  effectuer. 

La  conversion  de  la  rente,  la  loi  des  sucres,  le  privilège  delà  banque,  doi- 
vent également  occuper  les  chambres  ;  nous  parlerons  plus  tard  de  ces  impor- 
tants projets. 

A  l'extérieur,  la  question  d'Orient  paraît  toujours  au  même  point.  La  France 
demeure  fidèle  à  sa  politique,  et  la  prolongation  du  statu  quo  en  rend  le  suc- 
cès de  plus  en  plus  probable.  Le  temps  ne  peut  que  consolider  ce  qui  est  ;  il 
ajoute  sa  sanction  au  droit  du  possesseur;  il  affaiblit  les  ressentiments  et  les 
espérances  de  la  partie  dépossédée;  il  suggère  des  expédients  et  ouvre  des 
voies  de  conciliation  qu'on  n'aurait  pas  aperçus  au  premier  abord. 

La  querelle  entre  le  roi  de  Naples  et  le  gouvernement  anglais  ,  à  l'occasion 
des  soufres  delà  Sicile,  paraît  prendre  un  caractère  inattendu  de  gravité.  Le 
roi  de  Naples  s'obstine,  et  l'Angleterre,  qui  n'entend  pas  raillerie  lorsqu'il  est 
question  de  ses  intérêts  commerciaux ,  envoie,  dit-on  ,  une  escadre  dans  le 
golfe  de  Naples  et  sur  les  côtes  de  la  Sicile.  Espérons  qu'à  la  vue  du  pavillon 
anglais,  des  troubles  intempestifs  n'agiteront  pas  ces  pays,  que  de  trop  dou- 
loureux souvenirs  et  de  vaines  espérances  ne  pousseront  pas  les  Siciliens  à 
quelque  imprudente  tentative.  Ces  peuples  n'oublieront  pas  la  sanglante  et 
odieuse  catastrophe  de  1799,  le  sort  de  la  Sicile  en  1815  et  celui  de  Gênes. 

Le  ministère  anglais  ,  sur  la  question  de  la  Chine  ,  n'a  obtenu  qu'une  majo- 
rité de  10  voix.  Cette  faible  majorité  ne  l'a  point  ébranlé.  C'est  que  le  temps 
des  grandes  majorités  est  passé,  en  Angleterre  comme  en  France,  par  des 
raisons  trop  longues  à  déduire  ici,  mais  qui  n'échapperont  pas  à  ceux  qui  ont 
réfléchi  sur  l'esprit  et  les  tendances  démocratiques  de  la  chambre  des  com- 
munes et  de  notre  chambre  des  députés. 

P.  S.  La  chambre  des  pairs  a  été  aujourd'hui  le  théâtre  d'une  grande  et 
belle  discussion.  Le  temps  nous  manque  pour  en  parler  avec  quelque  détail. 
Disons  seulement  que  M.  le  président  du  conseil  y  a  déployé,  avec  un  rare 
bonheur,  toutes  les  ressources  de  son  esprit;  le  succès  a  été  pour  le  moins  égal 
au  succès  si  brillant  qu'il  avait  obtenu  à  la  chambre  des  députés.  La  chambre 
des  pairs  ,  malgré  ses  habitudes  dignes  et  silencieuses,  lui  a  donné  des  témoi- 
gnages irrécusables  d'assentiment  et  d'approbation. 

M.  Thiers  a  confirmé  toutes  nos  prévisions  sur  la  marche  que  le  ministère 
se  propose  de  suivre. 

Aussi  ne  voulons-nous  rappeler  ici  qu'un  seul  point.  En  parlant  des  em- 
ployés et  fonctionnaires  publics  ,  M.  le  président  du  conseil  a  noblement  dé- 


REVUE.  —  CHRONIQUE.  167 

claré  que  nul  n'avait  à  craindre  ni  ressentiment ,  ni  destitution ,  ni  vengeance, 
pour  tous  les  faits  politiques  antérieurs  à  l'avènement  du  1er  mars.  Ceux-là 
seulement  qui ,  méconnaissant  l'esprit  de  l'administration  actuelle,  ne  garde- 
raient leurs  places  que  pour  la  contrecarrer  et  lui  refuser  leur  concours ,  de- 
vraient s'attendre  à  des  mesures  qui  sont ,  pour  tout  gouvernement  qui  se 
respecte ,  un  devoir  rigoureux  et  un  droit  nécessaire. 


LE 


THEATRE  EN  ITALIE. 


tes  Théâtres  Romains.  —  Meo  Patacca  et  Cassandrïno. 


Les  Romains  ont  eu  de  (ont  temps  la  passion  du  théâtre.  Les  Romains  d'au- 
trefois ne  demandaient  que  deux  choses  à  leurs  maîtres  :  du  pain  et  des  spec- 
tacles; les  Romains  d'aujourd'hui  leur  demandent  des  spectacles  avant  tout. 
Ce  goût  pour  le  théâtre  est  si  prononcé,  que  le  gouvernement ,  tout  bigot  qu'il 
est,  a  dû  se  résigner  a  le  satisfaire  ;  Rome  compte  aujourd'hui  huit  théâtres  , 
qui  tous  ont  leur  public  ;  Argentine,  Faite  et  Apollo  sont  les  principaux.  Le 
théâtre  Apollo  date  seulement  de  la  domination  des  Français.  Les  préfets  de 
ces  barbares  connaissaient  le  faible  de  leurs  gouvernés  ;  pour  les  séduire  ,  ils 
leur  donnaient  â  la  fois  cette  jolie  salle  de  spectacle  et  la  promenade  du  Pin- 
cio.  Celte  fondation  et  l'aulorisalion  accordée  aux  comédiens  de  jouer  en 
tout  temps  avaient  rendu  les  Français  populaires.  Cependant,  lorsque  1815 
arriva  ,  le  peuple  ,  qui  aime  à  changer  de  maîtres,  les  vil  partir  avec  plaisir; 
mais  le  pouvoir  restauré  ayant  décidé  qu'à  l'avenir  les  spectacles  ne  seraient 
ouverts  (pie  pendant  le  carnaval,  et  qu'en  tout  autre  temps  on  ne  laisserait 
jouer  que  des  acteurs  de  Lois,  on  les  regretta.  Celte  mesure  froissait  singu- 

(1)  Voyez  la  livraison  du  31  mars. 

TOME   II.  12 


170  LE    THÉÂTRE    EN    ITALIE. 

lièrement  le  goût  national  ;  â  la  longue  elle  parut  tellement  odieuse ,  qu'il  fal- 
lut bien  la  rapporter.  On  toléra  donc  les  comédiens  de  chair  et  d'os  ,  el  l'on 
permit  aux  Romains  récalcitrants  de  se  damner  en  temps  ordinaire  comme  en 
temps  de  carnaval.  Le  carême  seul  fut  excepté.  Pendant  ce  temps,  tous  les 
théâtres  chôment,  même  les  théâtres  de  marionnettes.  Il  est  vrai  que,  par 
compensation  ,  durant  ce  saint  temps,  les  spectacles  d'un  autre  genre  ne  man- 
quent pas:  le  peuple  ,  qui  trouve  les  théâtres  fermés,  remplit  les  églises. 

Les  petits  théâtres  de  Rome,  où  l'on  joue  le  mélodrame  et  la  farce,  res- 
semblent à  ces  jeux  de  paume  enfumés  de  nos  villes  de  province  ,  où  de  pau- 
vres comédiens  de  passage  jouent  par  occasion.  L'aspect  des  grands  théâtres 
n'est  guère  plus  séduisant.  C'est  là  cependant  que  Pergolèse,  Cimarosa  et  Ros- 
sini  ont  débuté  tour  à  tour  ,  jetant ,  avec  la  prodigalité  du  génie ,  leurs  divins 
chefs-d'œuvre  à  la  foule  passionnée.  Au  premier  coup  d'œil ,  on  dirait  de  pou- 
dreux bazars  autour  desquels  seraient  appendus  des  échantillons  d'étoffes  de 
toutes  les  couleurs.  Chacun  ,  en  effet ,  orne  sa  loge  comme  bon  lui  semble  ; 
les  rideaux  sont  drapés  ou  forment  baldaquin  ,  et  sur  le  devant  des  loges  pen- 
dent des  tentures  de  velours  ,  de  laine  et  de  soie  de  toutes  les  nuances.  Si  ces 
draperies  et  ces  tentures  étaient  de  même  époque  ,  cette  bigarrure  serait  peut- 
être  agréable  ;  malheureusement  il  y  a  là  du  vieux  et  du  neuf,  et  même  le 
vieux  domine.  Cette  variété  est  donc  assez  déplaisante  ,  mais  chaque  proprié- 
taire de  loge  peut  se  dire  chez  lui  ,  et  la  vanité  de  chacun  est  satisfaite. 

Les  gens  qui,  lors  du  départ  des  Français  ,  avaient  substitué  des  comé- 
diens de  bois  aux  comédiens  vivants  ,  promulguèrent,  vers  la  même  époque, 
des  règlements  de  police  pour  les  théâtres,  qui  sont  peut-être  tombés  en  dé- 
suétude, mais  qui  n'ont  pas  été  rapportés.  L'atroce  et  le  ridicule  les  ont  ren- 
dus fameux.  Chaque  place  du  théâtre  devait  être  numérotée;  cent  coup  de 
bâton  étaient  immédiatement  administrés,  sur  l'échafaud  de  la  place  Navone  , 
au  spectateur  qui  prenait  la  place  d'un  autre.  Cinq  ans  de  galère  punissaient 
le  spectateur  qui  cherchait  querelle  au  portier  du  théâtre  ,  chargé  de  distri- 
buer les  places ,  ou  aux  agents  chargés  de  la  police  de  la  salle.  Voilà  de  la 
justice  tout  à  fait  turque  ,  et  c'est  à  Rome  qu'elle  était  rendue.  Les  condam- 
nations à  ces  peines  correctionnelles  devaient  être  prononcées  d'une  manière 
sommaire  par  des  inquisiteurs  établis  ad  hoc  (1). 

La  perspective  de  la  bastonnade  et  des  galères  aurait  dégoûté  des  amateurs 


(1)  Outre  l'échafaud  en  permanence  sur  la  place  Navone,  il  y  avait  à  la  même  épo- 
que ,  aux  portes  des  autres  théâtres ,  un  cavaletto  en  permanence ,  avec  un  exécuteur 
«le  faction,  attendant  les  pratiques.  Le  cavaletto  est  formé  de  deux  planches  en  dos 
d'Ane  portées  sur  quatre  pieds  de  bois.  Le  patient  enfourche  le  cavaletto,  sur  lequel 
on  le  couche  à  moitié,  le  nez  contre  l'angle  du  dos  d'âne.  Alors  l'exécuteur  fait  le 
B';;ne  de  la  croix  ,  et  lui  applique  sur  le  dos  un  nombre  déterminé  de  coups  de  nerf  de 
bœuf.  L'exécution  achevée,  il  réclame  une  bonne  main  du  patient,  qui  s'en  va  chez 
lui  ,  s'il  n'est  pas  trop  éreinlé  ;  autrement ,  on  le  rapporte  sur  un  brancard. 

I.a  peine  du  cavaletto  s'appliquait  correctionnellemenl  à  la  foule  de  petits  délits 
commis  parles  marchands,  cafetiers,  restaurateurs,  etc.  Ainsi,  un  cafetier  qui  ven- 
dait une  lasse  de  café  un  jour  de  jeûne  était  passible  du  cavaletto. 


LE   THÉÂTRE   EN   ITALIE.  171 

moins  prononcés  que  les  Romains.  Ils  ne  continuèrent  pas  moins  de  remplir 
les  théâtres.  Aujourd'hui  même,  malgré  la  médiocrité  des  acteurs  et  la  nullité 
des  pièces  ,  ils  ne  les  ont  pas  désertés.  Ce  goût  pour  les  spectacles  tient  sans 
doute  à  la  facilité  qu'ils  ont  de  se  faire  illusion.  Leur  imagination  est  vive 
et  mobile,  elle  se  plie  merveilleusement  a  toutes  les  inventions ,  et  obéit  à 
toutes  les  volontés  du  poète.  Au  bout  de  quelques  moments  ,  le  spectateur  ro- 
main devient  le  confident  et  l'ami  des  personnages  en  scène,  et  se  fait  en  quel- 
que sorte  acteur  dans  le  drame.  Cette  facilité  de  sympatbie  est  poussée  à  un 
tel  point,  qu'il  n'est  pas  surprenant  de  voir  des  spectateurs  passionnés  inter- 
rompre la  pièce ,  pour  se  porter  ,  comme  l'illustre  chevalier  de  la  Manche  en 
pareille  occasion,  au  secours  delà  vertu  malheureuse  et  de  l'innocence  oppri- 
mée. En  France,  le  spectateur  a  plus  de  vanité  et  semble  toujours  se  tenir  en 
garde  contre  l'illusion.  Si  par  hasard  il  cède  et  s'y  abandonne,  c'est  d'une 
manière  toute  fugitive.  Ce  genre  de  fascination  n'a  lieu  d'ordinaire  que  dans 
certains  moments  vifs  ,  quand  l'action  dramatique  court  et  vous  entraîne 
après  elle. 

Un  soldat  de  Baltimore  était  de  faction  dans  l'intérieur  d'un  théâtre.  Au 
moment  où  l'acleur  chargé  du  rôle  d'Othello  va  frapper  Desdemona  ,  le  soldat 
l'ajuste  et  lui  casse  un  bras.  Toute  la  salle  se  soulève  et  crie  au  meurtre.  — 
Vous  n'êtes  tous  que  des  lâches  ,  leur  dit  le  soldat  en  rechargeant  tranquille- 
ment son  arme;  vous  laissiez  faire  ce  maudit  nègre.  II  ne  sera  pas  dit  que  , 
moi  de  faction,  une  femme  blanche  aura  été  étranglée  par  un  pareil  misérable. 

Un  acte  isolé,  comme  celui  de  ce  soldat,  peut  se  concevoir,  surtout  de  la 
part  d'hommes  simples  et  tout  au  premier  mouvement.  Ces  actes  sont  bien 
autrement  significatif  lorsqu'ils  sont  le  fait  d'une  assemblée  nombreuse.  Ils 
caractérisent  un  peuple  ,  sa  manière  de  concevoir  et  de  sentir.  N'est-ce  pas  à 
Rome  que,  vers  la  fin  du  dernier  siècle  ,  se  passa  la  scène  singulière  que  nous 
allons  raconter?  On  jouait  une  drame  tiré  de  l'histoire  du  moyen  âge  ,  et  qui 
avait  pour  litre  le  Tyran  des  Abruzzes.  Le  tyran  a  découvert  l'amour  d'un 
fils  issu  d'un  premier  mariage  pour  la  belle  Cornélie  ,  qu'il  vient  d'épouser 
en  secondes  noces.  Il  ne  doule  pas  que  cet  amour  ne  soit  partagé  ,  et  il  a  ré- 
solu de  se  venger  d'une  manière  terrible  de  l'infidélité  de  sa  nouvelle  épouse. 
11  appelle  son  fils,  et  lui  mettant  un  poignard  à  la  main  :  —  Je  viens  de  sur- 
prendre la  coupable  Cornélie  avec  un  de  mes  majordomes  ,  lui  dit-il  ;  lu  sais 
qu'en  pareille  occasion  la  loi  veut  que  ce  soit  le  fils  qui  venge  le  père  ,  prends 
donc  ce  poignard  et  va  tuer  l'infidèle.  —  Le  fils,  dans  son  égarement,  prenait 
le  poignard...  Alors  tout  le  parterre  se  leva  comme  un  seul  homme  :  —  Ne  le 
croyez  pas,  elle  n'est  pas  coupable  !  criaient  les  uns;  —  c'est  un  vieux  coquin, 
un  infâme  qui  veut  le  tromper  !  disaient  les  autres  ;  —  pas  de  poignard  ,  ren- 
dez le  poignard  !  —  répétait  la  foule  unanime.  Comme  le  fils  hésitait  et  gardait 
le  poignard  ,  les  plus  emportés  commençaient  â  l'injurier,  et ,  les  menaces 
succédant  aux  injures  ,  il  fallut  bien  que  l'acleur  obéît  ,  aux  grands  applau- 
dissements du  public.  Malheureusement ,  une  fois  le  poignard  rendu  .  la  pièce, 
dont  l'intrigue  était  rompue  ,  ne  pouvait  plus  continuer  ;  le  fils  du  tyran  se  vit 
donc  contraint  de  s'avancer  vers  la  rampe  de  l'orchestre,  et  s'adressanl  aux 
spectateurs  du  parlent1  d'une  voix  humble  et  suppliante  :  —  Je  ne  crois  pas 


172  LE   THÉÂTRE   EN   ITALIE. 

un  mof  de  l'histoire  que  mon  père  vient  de  me  faire  ,  leur  dit-il  ;  je  sais  par- 
faitement qu'il  me  trompe  et  je  vous  assure  que  je  ne  veux  nullement  tuer  Cor- 
nélie  ;  permettez-moi  donc  de  reprendre  le  poignard...  Ce  ne  fut  que  lorsqu'il 
eut  donné  sa  parole  d'honneur  au  public  que,  loin  de  faire  aucun  mal  à  Cor- 
nélie  ,  il  la  sauverait ,  qu'avant  dix  minutes  on  aurait  la  preuve  de  ses  bons 
sentiments  ,  et  qu'enfin  tout  s'arrangerait  pour  le  mieux  ,  qu'on  lui  permit  de 
reprendre  son  arme  et  de  continuer. 

Même  aujourd'hui  ces  scènes  se  renouvellent  encore  sur  les  théâtres  de 
Rome  ,  et  il  est  tels  rôles  odieux  dont  les  acteurs  ne  se  chargent  qu'à  leur 
corps  défendant ,  tant  ils  craignent  les  injures  et  quelquefois  même  les  voies 
de  fait  de  la  foule.  Ces  scènes  ,  nous  le  savons,  scandalisent  grandement  cer- 
tains voyageurs  collets-montés,  et  parce  que  ce  peuple  se  laissait  aller  volon- 
tiers à  ses  instincts,  ils  l'ont  accusé  de  barbarie.  Ceux  qui  se  piquent  d'au- 
slérité  l'ont  condamné  avec  colère;  les  plus  indulgents  l'ont  plaint.  Ces 
emportements  sont  peu  raisonnables  ,  et  cette  charité  pourrait  être  mieux 
entendue.  Cette  facilité  à  s'émouvoir  et  à  prendre  à  partie  des  ennemis  ima- 
ginaires et  même  des  fantômes  est  le  propre  des  natures  généreuses  et  naïves. 
II  n'y  a  que  les  gens  blasés  et  les  égoïstes  qui  restent  toujours  froids  et  raison- 
nables, qui  calculent  jusqu'à  leurs  émotions  ,et  qui  ne  se  passionnent  que  lors- 
qu'il le  faut.  D'un  autre  côté, doit-on  réellement  plaindre  des  hommes  qui  se 
rangent  si  volontiers  du  parti  de  leur  plaisir  ,  car  se  laisser  aller  à  l'illusion 
du  théâtre  ,  c'est  se  tromper  pour  son  plaisir?  C'est,  dit-on  ,  de  leur  part  une 
sorte  de  prolongation  de  l'enfance  ;  mais  où  est  le  mal  ?  N'est-ce  pas  là  au  con- 
traire qu'est  leur  bonheur  ?  Quelles  jouissances  sont  plus  vives  que  celles  du 
premier  âge?  et  quels  drames,  dans  l'âge  mùr  ,  nous  ont  jamais  causé  les 
mêmes  émotions  de  surprise  et  d'intérêt  que  dans  l'enfance  les  premières  scènes 
venues  d'un  théâtre  de  marionnettes?  Plus  tard  nous  analysons  nos  plaisirs, 
nous  raisonnons  nos  jouissances ,  nous  résistons  de  toutes  nos  forces  à  l'illu- 
sion, au  lieu  de  nous  laisser  emporter  par  elle  ;  n'étant  plus  trompés ,  nous  ne 
sommes  plus  émus,  et  partant  nous  cessons  de  jouir. 

Les  Romains  se  prêtent  donc  plus  aisément  peut-être  qu'aucun  autre  peuple 
aux  combinaisons  plus  ou  moins  vraisemblables  de  leurs  arrangeurs  dramati- 
ques. Du  moment  qu'on  les  intéresse ,  ils  sont  satisfaits ,  et  loin  qu'il  faille  les 
violenter,  ils  se  livrent  spontanément  à  qui  les  amuse.  Il  Paut  sans  doute  at- 
tribuer à  cette  heureuse  disposition  d'esprit  l'inépuisable  fonds  de  gaieté  qui 
les  console  de  tout,  même  de  leur  misère  et  de  leur  abaissement  actuel.  Celte 
gaieté  est  d'autant  plus  étrange,  qu'une  énergie  sombre  et  contenue  forme 
comme  la  couche  la  plus  profonde  ,  le  tuf  de  leur  caractère  national.  Cette 
gaieté  surprendrait  davantage  si  elle  était  plus  franche  et  moins  satirique.  On 
a  eu  grand  tort  néanmoins  de  leur  reprocher  amèrement  cette  gaieté  et  de 
n'y  voir  qu'une  sorte  d'aveu,  ou  si  l'on  aime  mieux  d'acceptation  tacite  de 
l'état  de  dégradation  où  ils  sont  tombés.  Il  eût  été  plus  exact  d'en  conclure 
que  ,  sentant  trop  vivement  celle  même  dégradation  et  comprenant  trop  l'im- 
possibilité où  ils  sont  de  s'en  relever,  ils  se  faisaient  pitié  à  eux-mêmes  et  se 
moquaient  de  leur  manière  d'être  pour  n'être  pas  Obligés  d'en  rougir.  Ce  rôle, 
s'il  est  plus  philosophique  ,  n'est  peut-être  pas  le  plus  digne.  Au  lieu  de  plai- 


LE   THÉÂTRE  EN   ITALIE.  175 

santer  de  leur  avilissement,  on  aurait  voulu  qu'ils  le  sentissent;  au  lieu  de 
songer  à  se  distraire  de  la  perte  de  leur  liberté,  on  aimerait  mieux  qu'ils  s'en 
montrassent  profondément  affectés  ;  ils  eussent,  de  celte  façon  ,  fait  preuve 
à  la  fois  de  la  noblesse  de  leur  caractère  et  de  la  constancede  leurs  sentiments. 
On  s'est  en  outre  indigné  de  les  trouver  dans  certaines  occasions  (par  exemple 
lors  du  carnaval)  l'un  des  peuples  les  plus  gais  et  les  plus  fous  de  la  terre  (1)  ; 
ces  saturnales  ont  paru  une  sorte  de  contre-sens  et  leur  ont  attiré  des  repro- 
ches trop  exagérés  pour  être  tout  à  fait  justes.  Dans  ces  circonstances  excep- 
tionnelles leur  gaieté  est  en  effet  fort  bruyante  et  tient  presque  du  délire  ; 
mais  ce  genre  de  gaieté,  qui  ne  se  manifeste  que  par  de  grands  éclats,  est 
propre  surtout  aux  tempéraments  mélancoliques  et  aux  caractères  habituelle- 
ment graves,  et  nous  le  répétons,  le  peuple  romain  a  dans  le  caractère  un 
fonds  de  gravité  triste  qu'on  découvre  même  sous  toute  cette  joie. 

Celte  gaieté  bruyante  et  désordonnée  se  retrouve  également  dans  ces  co- 
médies populaires  et  dans  ces  farces  qui  charment  le  parterre  des  petits  théâ- 
tres de  Rome.  Mais ,  au  milieu  de  ces  charges  grotesques ,  on  est  surpris  de 
rencontrer  par  instants  de  ces  coups  de  pinceau  vigoureux  et  naïfs,  de  ces 
touches  pénétrantes  qui  démontrent  une  profonde  connaissance  du  cœur  hu- 
main ,  et  qui  rapprochent  le  poète  comique  du  moraliste  et  du  philosophe.  Les 
auteurs  de  ces  farces  ne  se  sont  cependant  pas  attachés,  comme  Molière  et 
nos  bons  comiques  ,  à  peindre  principalement  les  vices  et  les  travers  du  cœur 
humain  :  les  ridicules  extérieurs  les  ont  frappés  davantage;  cetle  peinture  des 
ridicules  extérieurs,  trop  souvent  exagérée,  a  dû  nécessairement  les  faire 
tomber  dans  la  bouffonnerie.  Ils  n'ont  pas  fait  le  portrait  de  la  vie,  ils  en  ont 
saisi  la  caricature;  mais  il  est  certain  genre  de  caricature  qui  approche  plus 
de  la  ressemblance  parfaite  et  qui  fait  mieux  connaître  l'original  que  le  por- 
trait le  plus  exact  :  il  est  telle  habitude  de  l'homme  que  le  grotesque  seul  peut 
bien  exprimer. 

A  Rome  ,  les  principaux  théâtres ,  ceux  de  musique  exceptés,  ne  sont  guère 
fréquentés  du  public  et  par  les  mêmes  motifs  qu'à  Florence.  Le  Burbero  be- 
ttefico,  don  Desiderio,  le  Poêla  fanatico ,  et  cinq  à  six  chefs-d'œuvre  de 
Giraud,  Goldoni  et  autres  qui  forment  le  fonds  de  l'ancien  répertoire,  ne  sont 
plus  ni  joués  ni  jouables.  Les  Vestris,  les  Casaciello  ,  les  Pertica  ,  les  De'Ma- 
rini,  ces  bouffons  pleins  de  verve  qui  ont  fait  les  délices  de  l'Italie  pendant  le 
premier  quart  de  ce  siècle,  ne  sont  plus  là  pour  faire  valoir  ces  pièces  beau- 
coup trop  vantées.  Ces  vieilleries  sont  donc  laissées  de  côté ,  et  les  œuvres  mo- 
dernes ne  sont  pas  supportables,  surtout  quand  leurs  auteurs  visent  au  genre 
sérieux  et  à  la  comédie  de  caractère.  Les  pièces  traduites  et  arrangées  sont ,  à 
peu  de  variantes  près  ,  les  mêmes  qu'à  Florence  ;  le  lieu  de  la  scène  et  quel- 
ques détails  de  mœurs  sont  seuls  changés.  Comme  il  faut ,  par  exemple,  qu'à 
Rome  la  bastonnade  joue  toujours  un  rôle,  on  ne  manque  jamais  d'adapter 
quelques  scènes  à  coups  de  bâlon  même  aux  pièces  musquées  de  M.  Scribe. 
Les  pièces  franchement  bouffonnes,  dans  lesquelles  l'acteur  improvise  sur  un 
canevas  donné  et  peut  se  livrer  à  sa  verve ,  n'ont  guère  que  le  mérite  de  l'im- 

(1)  Mme  de  Staël ,  De  la  littérature,  toni.  I. 

TOME    II.  13 


174  LE  THÉÂTRE  EN   ITALIE. 

l'imprévu.  Ces  modernes  atellanes  sont  pleines  d'événements  singuliers  ,  de 
jeux  de  mots ,  de  lazzis  ,  de  folies  plus  ou  moins  divertissantes;  mais  on  n'y 
trouve  ni  développement  de  caractères  ,  ni  progression  d'intérêt  ,  ni  vraisem- 
blance ,  ni  mœurs;  aussi  est-il  impossible  de  voir  jouer  plus  d'une  fois  ces 
bouffonneries  ,  même  celles  qui  d'abord  nous  ont  paru  les  plus  amusantes; 
l'imprévu  seul  les  rend  supportables. 

On  conçoit  cependant  que  ce  genre  de  comédie  ait  séduit  des  gens  de  goùl 
auxquels  il  paraissait  tout  nouveau.  Desbrosses,  ce  spirituel  voyageur,  lors  de 
son  séjour  à  Rome,  en  fut  en  quelque  sorte  émerveillé.  «Cette  manière  déjouera 
l'impromptu,  qui  rend  le  style  très-faible,  dit-il,  rend  en  même  temps  l'action 
très-viveet  très-vraie.  La  nation  estvraimentcomédienne  ;  même  parmi  les  gens 
du  monde  ,  dans  la  conversation,  il  y  a  un  feu  qui  ne  se  trouve  pas  chez  nous , 
qui  passons  pour  être  si  vifs.  Le  geste  et  l'inflexion  de  la  voix  se  marient  tou- 
jours avec  le  propos  au  théâtre;  les  acteurs  vont  et  viennent,  dialoguent  et 
agissent  comme  chez  eux.  Celte  action  est  tout  autrement  naturelle,  a  un  tout 
autre  air  de  vérité,  que  de  voir,  comme  aux  Français,  quatre  ou  cinq  acteurs 
rangés  à  la  file  sur  une  ligne,  comme  un  bas-relief,  au-devant  du  théàlre, 
débitant  leur  dialogue  chacun  à  son  tour(l).  » 

Aujourd'hui  que  nous  avons  l'analogue  de  ce  genre  sur  nos  petits  théâtres 
de  Paris,  et  que  même  aux  Français  des  armées  d'acteurs  qui  se  démènent  avec 
plus  ou  moins  de  furie,  et  qui  crient  plutôt  qu'ils  ne  parlent,  ont  remplacé 
les  quatre  ou  cinq  personnages  des  bas-reliefs  d'autrefois  ,  nous  ne  pouvons 
plus  être  ni  si  étonnés  ,  ni  si  amusés. 

Le  caractère  du  peuple  romain  est  l'un  des  plus  difficiles  à  bien  étudier,  ce 
caractère  variant  selon  les  quartiers  de  la  ville  et  manquant  d'unité.  Les  ha- 
bitans  des  quatorze  quartiers  de  Rome  sont  divisés  aujourd'hui  en  quatre 
classes  bien  distinctes  :  les  Monteggiani ,  les  Romani,  les  Popolanti  et  les 
Trasteveri.  Les  Monteggiani  habitent  les  Sept-Collines  ,  les  Romani  le  Corso 
et  tout  l'ancien  Champ  de  Mars,  les  Popolanti  le  quartier  voisin  de  la  Porte 
du  Peuple,  et  enfin  les  Trasteveri  le  quartier  situé  au  delà  du  Tibre.  Le  carac- 
tère des  Romani  et  des  Popolanti ,  c'est-à-dire  du  peuple  de  la  ville  neuve,  se 
compose  d'un  fonds  d'énergie,  de  vivacité,  et  en  même  temps  de  douceur  et  de 
politesse  qu'il  doit  sans  doute  au  voisinage  et  à  la  fréquentation  des  étrangers. 
Les  Monteggiani ,  ou  peuple  des  monts,  sont  criards  et  méchants;  le  peuple 
de  Traslevere  est  féroce.  —  Passa,  o  mai  piànon  passerai  !  (passe  vite,  ou 
bientôt  lu  ne  pourras  plus  jamais  passer!  )  dira  en  tirant  son  couteau  l'habi- 
tant de  Traslevere  à  l'étranger  qui  s'arrête  un  moment  devant  sa  maison  pour 
admirer  la  superbe  tète  de  sa  femme  ou  de  sa  fille  ;  l'habitant  des  monts  ras- 
semblera  ses  compagnons  pour  le  huer  ou  le  poursuivre  à  coups  de  pierres;  le 
boutiquier  du  Corso  réconduira  avec  quelque  impatience,  se  permettant  tout 
au  plus  une  épigramme  polie.  Les  nuances  du  caractère  romain  sont  égale- 
ment tranchées  quand  on  passe  d'une  classe  à  une  autre.  La  populace,  dans  son 
ensemble,  est  grossière,  passionnée,  énergique,  spirituelle.  La  classe  moyenne, 
ou  secondo  cello,  qui,  à  sa  tête,  a  les  avocats  et  les  riches  marchands,  ne 

1,  Desbrosses,  Lettres  sur  l'Italie ,  tom.  Il  .  pag.  255. 


LE  THÉÂTRE  EN   ITALIE.  175 

manque  pas  non  plus  d'énergie;  elle  unit  à  beaucoup  de  naturel  et  de  simpli- 
cité un  grand  savoir-vivre  ;  son  esprit  est  extrêmement  fin  ,  et  son  bon  sens 
parfait;  il  est  vrai  qu'elle  lit  Voltaire  en  cachette,  et  que,  ne  voulant  pas  se 
compromettre  avec  les  gens  puissants  dont  elle  a  besoin,  elle  doit  comprendre 
et  se  faire  comprendre  à  demi-mot.  Si  elle  veut  se  moquer  de  ces  puissants  per- 
sonnages dont  elle  n'ignore  aucun  des  ridicules,  sans  cependant  qu'il  y  ait  là 
de  petits  journaux  pour  les  lui  faire  connaître,  ce 'ne  peut  être  que  d'une 
façon  prudente,  modérée,  et  à  l'aide  d'allusions  détournées.  L'esprit  de  la 
bourgeoisie  est  donc  plutôt  légèrement  satirique  que  décidément  méchant.  Ces 
bourgeois  de  Rome,  que  nous  autres  Français  nous  regardons  comme  si  gros- 
siers, ne  traiteront  pas  de  scélérats  ou  tout  au  moins  de  malhonnêtes  gens 
ceux  qui  diffèrent  d'opinion  politique  avec  eux.  Ils  mettent  avec  raison  l'hon- 
nêteté et  la  probité  en  dehors  des  opinions  politiques,  en  dehors  même  des  opi- 
nions religieuses  ;  ils  connaissent  trop  la  vanité  de  ce  qu'on  appelle  des  opi- 
nions. L'exemple  des  hautes  classes  de  la  société  n'est  pas  non  plus  perdu  pour 
eux.  Pour  ma  part,  je  dois  l'avouer,  j'ai  plus  d'une  fois  été  surpris  de  la  mo- 
dération des  personnages  les  plus  influents  de  ces  hautes  classes,  et  de  l'indul- 
gence de  bon  goût  qu'ils  montrent  à  l'égard  de  leurs  adversaires  déclarés.  Un 
monsignore  romain ,  souvent  même  un  cardinal,  serre  la  main  avec  effusion  à 
un  homme  qu'il  connaît  parfaitement  pour  déiste;  il  ne  l'appelle  pas  athée,  et 
s'il  le  damne,  c'est  tout  à  fait  mentalement.  La  pape  reçoit  avec  une  courtoisie 
singulière  les  protestants  qui  lui  sont  présentés. 

Cette  tolérance  est  d'autant  plus  méritoire  qu'elle  n'est  pas  un  effet  de  l'in- 
différence. Nous  ne  sommes  plus  au  temps  où  les  grands  seigneurs  romains  , 
laïques  ou  séculiers ,  récitaient  en  riant  ces  vers  de  Pulci  quand  on  les  inter- 
rogeait sur  leurs  croyances  : 

A  dir  tel  tosto , 
Io  non  credo  piu  al  nero  che  ail'  azzuro  , 

Ma  nel  cappone ,  o  lesso ,  o  vuolsi  arrosto  ; 
E  credo  alcuna  volta  anco  nel  burro. 


Ma  sopra  tutto  nel  buon  vino  ho  fede  , 
E  credo  che  sia  salvo  chi  gli  crede  (1). 


Ne  dirait-on  pas  nos  marquis  du  dernier  siècle  répétant  les  prologues  de  la 
Pucelle? 

Aujourd'hui  la  haute  société  romaine  a  renoncé  à  ce  ton  de  légèreté  philo- 
sophique, et  si  tous  ses  membres  n'ont  pas  la  foi,  du  moins  tous  gardent  les 
apparences,  surtout  avec  les  étrangers. 

Une  autre  cause  de  la  modération  spirituelle  de  la  bourgeoisie  romaine  et  de 

(1)  A  dire  le  vrai ,  je  ne  crois  pas  plus  au  noir  qu'au  bleu  ;  mais  je  crois  dans  un  hou 

chapon  rôti  ou  bouilli.  Je  crois  encore  quelquefois  au  beurre  frais Mais,  par-dessus 

tout,  j'ai  foi  dans  le  bon  vin,  et  je  ne  doute  pas  que  (ous  ceux  qui  ont  cette  mémo 
croyance  ne  soient  sauvés.  (Pulci,  Morgantc  Maygiorc ,  c.  xvm.) 


176  LE   THÉÂTRE   EN   ITALIE. 

son  malicieux  bon  sens ,  c'est  l'état  de  résignation  forcée  à  laquelle  elle  est 
condamnée.  Chacun  de  ces  bourgeois  de  Rome  sait  bien  que  le  mal  est  trop 
invétéré  pour  qu'aucun  remède  puisse  le  guérir;  ce  qui  existe  ne  peut  pas  ne 
pas  exister,  et  quand  un  malheur  est  inévitable,  à  quoi  bon  s'en  indigner?  à 
quoi  bon  se  mettre  en  colère  et  s'armer  contre  les  hommes  puissants  qui  gou- 
vernent, si  le  lendemain  de  leur  mort  on  court  risque  de  les  voir  remplacés 
par  de  plus  méchants  qu'eux?  Les  Romains,  qui,  ainsi  que  nous  l'avons  vu,  se 
moquent  volontiers  d'eux-mêmes,  ont  donc  mieux  aimé  railler  leurs  gouver- 
nants que  guerroyer  contre  eux  ;  Pasquin  et  Marforio  ont  été  leur  moyen  d'op- 
position le  plus  énergique,  car  leurs  colères  et  leurs  vengeances  sont  toutes 
intellectuelles ,  et  ils  ne  connaissent  qu'une  seule  arme  :  l'épigramme. 

A  Rome,  ce  genre  de  vengeance  n'atteint  guère  que  les  hommes,  et  ne  s'at- 
taque presque  jamais  aux  choses.  Le  commun  des  voyageurs  s'étonne  en  effet 
de  voir  les  Romains,  dans  leurs  contes  et  leurs  facéties  ,  se  moquer  si  volon- 
tiers de  leurs  prêtres,  pour  lesquels  ils  montrent  en  apparence  un  respect  qui 
approche  de  l'adoration.  On  a  dit  à  ce  propos  qu'ils  jouaient  fort  habilement 
la  comédie  ,  on  les  a  même  accusés  d'hypocrisie,  et  l'on  a  été  jusqu'à  mettre 
en  doute  la  sincérité  de  leurs  croyances.  On  n'a  pas  voulu  voir  que  c'était  du 
prêtre  qu'ils  se  moquaient  et  non  de  la  religion,  et  qu'ils  distinguaient  soigneu- 
sement le  dogme  de  ses  ministres.  Ils  voient  l'homme  de  trop  près ,  et  dans  un 
trop  complet  déshabillé,  pour  ne  pas  être  frappés  de  ses  ridicules  ;  le  dogme 
au  contraire  réside  pour  eux  dans  une  sphère  éclatante  et  sublime,  entourée 
des  triples  voiles  de  l'adoration  et  du  mystère.  Les  moqueries  dirigées  contre 
les  abbés  et  les  cardinaux  romains  n'atteignent  pas  plus  la  religion  que  les 
épigrammes  de  nos  petits  journaux  contre  les  députés  et  les  ministres  n'attei- 
gnent la  constitution.  Les  gens  attaqués  peuvent  seuls  leur  donner  cette  portée, 
qu'elles  n'ont  pas.  La  moquerie  romaine  est  celle  du  Lutrin,  et  non  pas  la 
moquerie  philosophiquede  Rabelais,  encore  moins  celle  de  Voltaire.  Si  parfois, 
à  travers  l'homme,  les  Romains  s'attaquent  à  quelques  abus  de  la  religion, 
c'est  plutôt  pour  se  divertir  à  propos  de  ces  abus  que  pour  essayer  de  les  ré- 
former. Ils  ont  vu  échouer  trop  d'attaques  de  ce  genre  pour  n'en  pas  com- 
prendre l'inutilité.  Avant  tout,  ils  veulent  rire,  et,  comme  des  écoliers 
espiègles,  ils  saisissent  l'occasion  de  se  divertir,  toutes  le  fois  qu'ils  la  trou- 
vent, sans  grand  souci  du  mal  qu'ils  peuvent  faire. 

Ces  différentes  manières  d'être  du  peuple  et  de  la  bourgoisie  de  Rome , 
et  ces  nuances  tranchées  de  leur  caractère  ,  sont  résumées  sur  la  scène 
populaire  par  deux  types  fort  distincts,  également  vrais  tous  deux  :  Meo 
Patacca  et  Cassandrino,  Meo  Patacca  le  Trasteverin,  Cassandrino  le  bour- 
geois aisé. 

Meo  Patacca  est  le  favori  de  la  populace  romaine.  Les  érudils  prétendent 
qu'il  descend  de  Maccus ,  ce  paysan  osque,  héros  des  atellanes,  dont  il  a  la 
rustique  et  spirituelle  insolence.  Quoi  qu'il  en  soit,  Meo  Patacca  est  un  brave 
de  la  vieille  roche;  il  ne  s'est  jamais  servi,  comme  les  bravi actuels ,  d'une 
pierre  cachée  dans  la  main  pour  frapper  ses  adversaires  à  la  tempe,  ou  d'un 
pelil  i  nui, m  de  poche  pour  leur  faire  au  ventre  une  étroite  boutonnière.  Il 
portail  naguèi  e  un  bon  poignard  à  sa  ceinture,  cl,  le  poignard  étant  défendu  , 


LE    THÉÂTRE   EN   ITALIE.  177 

il  l'a  remplacé  parunbâton  noueux;  son  visage  brun  est  encadré  par  d'énormes 
favoris  noirs  ,  et,  sous  son  grand  chapeau  ou  fungo  (champignon),  son  œil 
brille  d'un  éclat  vraiment  fulminant. 

Meo  Patacca  n'y  va  non  plus  de  main  morte;  il  ne  peut  souffrir  la  contra- 
diction, et  il  ne  connaît  qu'un  seul  moyen  de  persuasion  :  c'est  d'assommer 
ses  contradicteurs.  Meo  Patacca  parle,  du  reste,  le  dialecte  romain  dans  toute 
sa  pureté.  Il  ne  prononce  pas  une  phrase  sans  en  répéter  le  mot  le  plus  éner- 
gique; il  ne  dit  pas  à  ses  compagnons  qui  raisonnent  :  Faites  cela  ;  —  mais  : 
Je  veux  que  vous  fassiez  cela,  je  le  veux  (1).  Il  avale  toutes  les  syllabes  finales 
des  infinitifs.  Il  dit  sape  pour  sapere ,  et  fa  pour  fare;  ou  bien  il  remplace  les 
dernières  syllabes  de  ces  mots  par  la  particule  ne  qu'il  place  à  tout  propos; 
alors  il  dit /âne  pour  fare ,  sapene  pour  sapere,  chine  pour  chi,  quine  pour 
qui.  Il  se  plaît  encore  à  déplacer  les  /  et  les  r;  quand  il  parle  de  sa  gloire  ,  il 
ne  dit  pas  gloria,  mais  grolia,  et  jamais  vous  ne  l'entendrez  prononcer  un</; 
aussi  dit-il  quanno  pour  quando ,  anna  pour  andare. 

D'autres  fois  il  vous  paraîtra  tout  à  fait  incompréhensible.  Si  par  exemple 
vous  le  priez  de  vous  rendre  un  service ,  et  qu'il  soit  dans  un  moment  de  belle 
humeur  et  d'activité  :  mo!  s'écriera-t-il  d'une  voix  tonnante.  Que  veut-il  dire 
par  là?  Vous  avez  beau  consulter  tous  les  vocabulaires  italiens,  vous  n'en 
saurez  pas  davantage ,  à  moins  qu'un  des  compagnons  du  bravo  ne  vous 
traduise  ce  mo  par  adesso;  vous  comprenez  alors  qu'il  a  voulu  dire  tout 
de  suite. 

Meo  Patacca  ignore  sans  doute  qu'il  a  eu  Maccus  pour  aïeul.  Il  se  prétend 
toutefois  l'héritier  direct  des  anciens  Romains  ;  il  vous  parie  du  forum  comnv 
s'il  y  avait  vécu,  et  de  Marcus  Brutus,  de  Jules  César,  et  surtout  de  l'empereur 
Néron,  comme  d'amis  qu'il  aurait  quittés  la  veille.  Ce  n'est  cependant  que 
vers  la  fin  du  xvii0  siècle,  à  l'époque  du  siège  de  Vienne  par  les  Turcs,  que 
Meo  Patacca  a  commencé  à  faire  parler  de  lui.  Un  poème  héroïque  en  douze 
chants  nous  raconte  ses  aventures.  Meo  Patacca,  vers  ce  temps-là,  végétait 
sous  quelque  portail  d'église  des  environs  de  la  place  Navone,  vivant  d'herbes 
sauvages  qu'il  allait  cueillir  dans  la  campagna,  et  ne  mangeant  qu'une  fois 
l'an  une  poignée  de  friture  ou  une  grillade  de  viande  salée.  Meo  Patacca  n'en 
était  pas  moins  l'un  des  citoyens  les  plus  fiers  di  sta  gran  Roma  (2);  comme 
disent  encore  les  savetiers  de  Trastevere. 

A  la  nouvelle  du  danger  qui  menace  Vienne,  ville  chrétienne  comme  Rome , 
l'intrépide  Meo  Patacca  rassemble  ses  camarades  de  Trastevere,  les  harangue 
et  leur  persuade  de  marcher  au  secours  de  cette  ville  ami  du  pape.  C'est  là  le 
sujet  du  premier  chant. 

Au  commencement  du  second  chant,  tous  ces  héros  sont  prêts  à  partir  : 

«  C'était  l'heure  où  les  charcutiers  ajustent  avec  des  perches  de  grandes  toiles  sur 
le  devant  de  leurs  boutiques,  et  où  les  fruitiers  et  tous  les  vendeurs  de  comestibles  en 
font  autant;  l'heure  où  le  soleil,  cet  ami  si  complaisant  des  glaciers,  échaude  les 

(1)  Par  exemple  :  la  vu,  fini,  la  vd;  je  veux  finir  cela,  je  le  vcn\. 

(2)  Sta  pour  qnesta. 


178  LE   THÉÂTRE  EN  ITALIE. 

marchandises  et  brûle  les  marchands,  s'ils  ne  prennent  pasleurs  précautions  ;  c'était 
midi(l)!  » 

MeoPatacca,  après  avoir  visité  en  détail  tous  ses  bons  amis  qui  vendent  la 
robba  magnaticcia  (la  mangeaille),  se  dispose  à  partir.  Tout  à  coup  il  est  en- 
touré par  une  troupe  de  femmes  qui  arrivent  en  poussant  des  cris  de  désespoir 
et  des  hurlements;  toutes  s'arrachent  les  cheveux  et  paraissent  en  proie  à  la 
désolation  la  plus  vive.  Ce  sont  les  femmes,  plus  ou  moins  légitimes,  des  héros 
<|iie  MeoPatacca  a  enrôlés;  elles  viennent  faire  au  chef  des  représentations 
éloquentes  et  refusent  de  laisser  partir  ses  soldats.  Quatre  chants  sont  remplis 
de  leurs  plaintes,  de  leurs  querelles  et  des  répliques  de  Meo  Patacca;  car  ce 
héros  galant,  ne  sachant  à  laquelle  entendre,  veut  néanmoins  répondre  à 
toutes.  Dans  cette  partie  du  poème  abondent  les  détails  satiriques,  les  saillies 
plaisantes ,  et  une  foule  de  mordantes  épigrammes  sont  envoyées  à  l'adresse 
des  personnages  importants  de  l'époque.  Enfin,  à  l'aide  de  son  énergique  volonté 
ut  de  ses  poumons  vigoureux,  Meo  Patacca  sort  triomphant  de  cette  lutte  qu'il 
regarde  comme  la  plus  pénible  qu'il  ait  jamais  soutenue  ;  rien  ne  l'arrête  plus, 
les  tambours  battent,  les  enseignes  sont  déployées,  il  va  partir,  quand  arrive 
la  nouvelle  de  la  délivrance  de  Vienne  par  Sobieski. 

Meo  Patacca  est  désolé,  car  il  voit  d'un  même  coup  s'évanouir  son  armée  et 
ses  espérances  de  gloire  ;  il  finit  cependant  par  se  consoler  de  sa  mésaventure  ; 
il  fait  plus,  il  se  décide  à  célébrer  celte  délivrance,  qui  s'est  opérée  sans  son 
concours,  par  de  grandes  réjouissances.  Il  n'est  pas  bien  certain,  en  effet,  de 
n'avoir  pas  été  pour  quelque  chose  dans  la  déconfiture  du  Turc,  qui,  en  appre- 
nant sa  prise  d'armes ,  n'aura  pas  osé  l'attendre  de  pied  ferme.  A  cet  effet,  il 
(  (invoque  de  nouveau  ses  compagnons  d'aventures. 

Dans  les  chants  qui  suivent,  nous  assistons  aux  préparatifs  de  la  grande 
fête  et  à  la  fête  elle-même,  et  nous  retrouvons  toujours  Meo  Patacca  jurant, 
querellant,  goguenardanl,  et  se  débarrassant  d'une  manière  fort  expéditive 
tantôt  d'un  rival ,  tantôt  d'un  insolent  qui  ose  lui  tenir  tête.  Mais  la  fêle  tire  à 
sa  fin,  et  Meo  Patacca  va  être  obligé  de  licencier  une  seconde  fois  son  armée, 
quand  tout  à  coup  on  apprend  que  la  ville  de  Bude  en  Hongrie  vient  d'être  em- 
portée d'assaut  par  l'armée  des  chrétiens  ;  le  bruit  court  en  même  temps  que 
les  juifs  qui  habitaient  la  ville  se  sont  joints  aux  Turcs  pour  repousser  l'as- 
saut. A  cette  nouvelle ,  l'héroïque  Meo  Patacca  se  sent  transporté  d'une  sainte 

(1)  Era  quell'  hora  ch'  i  Pizzicaroli 

Con  le  perticha  agçiustano  le  tenne. 
Innanzi  aile  lor  mostre,  e  i  fruttaroli, 
E  ognun  ,  chc  robba  magnaticcia  venne. 
Perche  pé  fa  servizio  à  i  novaroli, 
El  caldo  insupportabile  se  renne; 
E  allora  il  sol ,  se  non  ci  son  ripari 
Scalla  le  robbe  ,  e  scotta  i  bottegari  ; 
Questo  ero  il  mezzodi ,  etc. 

Tenne ,  venne,  renne ,  pour  tende ,  vende ,  rende,  et  scalla  pour  scalda. 


LE   THÉÂTRE   EN   ITALIE.  179 

colère  ;  ses  compagnons  sont  encore  réunis ,  il  les  harangue.  Les  juifs  sont  les 
alliés  des  Ottomans,  il  faut  se  venger  des  juifs;  la  gloire  qu'ils  comptaient  re- 
cueillir à  Vienne,  c'est  dans  le  Ghetto  (  le  quartier  des  juifs)  qu'il  faut  l'aller 
chercher.  Jamais  plus  belle  occasion  ne  se  présentera  de  venger  le  nom  chré- 
tien ,  et  en  même  temps  de  remplir  sa  bourse.  Les  compagnons  de  Meo  Patacca 
ne  se  le  font  pas  dire  deux  fois;  ils  se  précipitent,  à  la  suite  de  leur  chef,  vers 
le  Ghetto,  qu'ils  attaquent  et  mettent  au  pillage  pour  la  plus  grande  gloire  de 
Dieu. 

C'est  par  ce  bel  exploit  que  se  termine  le  poème  de  Meo  Patacca.  Il  y  avait 
bien  quelque  chose  à  reprendre  dans  cette  manière  leste  avec  laquelle  ce  héros 
met  un  quartier  de  Rome  au  pillage;  mais  devait-on  y  regarder  de  si  près  avec 
des  juifs?  Joseph  Berneri ,  l'auteur  du  poëme,  n'a  donc  pas  hésité  à  le  dédier 
à  l'illustre  D.  Clément  Rospigliosi,  depuis  Clément  XI;  aussi  ce  poème  est-il 
très-orthodoxe,  c'est  un  des  livres  favoris  du  peuple  romain,  et  naguère  en- 
core Pinelli  l'a  illustré  de  ses  compositions. 

Berneri  a  chanté  le  plus  glorieux  exploit  de  Meo  Patacca.  Depuis  son  héros 
a  beaucoup  déchu.  Quand  le  poignard  fut  prohibé,  Meo  Patacca,  ayant  per- 
sisté à  en  faire  usage,  se  fit  une  mauvaise  affaire  avec  les  sbires  ,  et  fut  obligé 
de  gagner  la  Macchia ,  et  de  chercher  fortune  sur  les  routes  de  Piperno  et 
d'Itri.  II  n'en  veut  pas  aux  pauvres  diables  ;  ce  sont  les  riches  seulement  qu'il 
rançonne.  S'ils  n'ont  pas  sur  eux  d'argent  comptant,  il  les  emmène  avec  lui 
dans  la  montagne,  et  il  adresse  à  leurs  parents  et  à  leurs  amis  une  demande 
de  fonds  fort  pressante  que  le  prisonnier  apostille.  Si  les  parents  et  les  amis 
sont  trop  longtemps  à  délier  les  cordons  de  la  bourse,  nouvelle  missive  à  la- 
quelle il  joint  une  des  oreilles  du  prisonnier.  Si  par  hasard  ceux-ci  sont  tout  à  fait 
récalcitrants,  Meo  Palecca  envoie  l'autre  oreille  que  le  nez  ne  tardera  pas  à 
suivre,  car  Meo  Patacca  a  une  volonté  ,  il  tient  scrupuleusement  sa  parole  , 
et  ce  qu'il  a  juré  de  faire,  il  le  fait.  Meo  Patacca  n'en  est  pas  moins  un  excel- 
lent catholique.  11  va  à  la  messe  et  au  salut  le  plus  souvent  qu'il  peut,  au 
risque  même  de  se  laisser  prendre  parles  carabiniers,  qui  du  reste  ont  pour 
lui  beaucoup  de  respect.  Il  porte  sur  la  poitrine  la  sainte  croix  avec  ses  mys- 
tiques inscriptions  ;  il  croit  fermement  aux  miracles ,  et  il  raconte  en  se  signant 
que  son  grand-père  faisait  ferrer  sa  mule  par  saint  Albo.  Qu'était-ce  donc  que 
.saint  Albo?  Un  maréchal  ferrant  d'une  grande  piété  et  qui  avait  reçu  le  don  des 
miracles.  Lorsqu'on  lui  amenait  un  cheval,  il  lui  Otait  tout  simplement  le  pied, 
le  portait  à  sa  forge,  y  clouait  un  fer,  et  puis  le  rajustait  à  la  jambe  au  moyen 
d'une  prière  et  d'un  signe  de  croix. 

Quelle  que  soit  la  vivacité  de  son  esprit  et  la  singularité  de  son  caractère, 
Meo  Palacca  est  plutôt  un  héros  épique  qu'un  héros  dramatique.  Il  a  cepen- 
dant adopté  le  théâtre  de  Fallu  corda;  c'est  là  qu'il  ligure  dans  une  foule  de 
petits  drames  à  coups  de  bâton.  On  a  remarqué  néanmoins  qu'il  n'était  plus 
si  méchant  homme  qu'autrefois,  et  que,  par  instants,  et  grâce  peut-être  aux 
inspirations  de  la  censure,  il  avait  des  retours  à  la  vertu.  Il  ne  fait  plus  le 
mal  pour  le  plaisir  de  le  faire,  et  s'il  assomme  encore  le  prochain ,  c'est  à  son 
corps  défendant.  Nous  le  retrouvons,  par  exemple,  dans  l'une  des  synagogues 
du  Ghetto,  empruntant  l'argent  des  juifs,  au  lieu  de  h'  prendre  de  force, 


480  LE   THÉÂTRE  EN   ITALIE. 

comme  jadis.  Il  esl  vrai  que  le  bravo  a  changé  de  costume  ,  de  caractère  et 
d'état.  Au  lieu  àufungo,  delà  veste  et  de  la  culotte  de  velours  à  double  rang 
de  boutons  argentés ,  il  a  revêtu  de  méchantes  guenilles ,  et  lient,  par  son  cos- 
tume bigarré,  le  milieu  entre  Briguelo  et  Polichinelle.  Il  a  aussi  beaucoup 
perdu  de  son  altière  prepotenza  ;  la  preuve ,  c'est  qu'au  lieu  de  prendre  il 
emprunte,  et  qu'au  lieu  de  commander  il  supplie.  Les  juifs  qui  l'ont  reconnu 
et  qui  lui  gardent  rancune  lui  prêtent  quatre  écus  à  condition  qu'il  en  rendra 
douze.  Meo  Patacca  consent  à  tout,  résolu  qu'il  est  à  ne  rien  rendre  du  tout  ; 
mais  les  juifs,  qui  connaissent  leur  homme,  exigent  encore  une  petite  forma- 
lité avant  de  lui  compter  son  capital  :  c'est  qu'il  se  fasse  juif.  Meo  Patacca, 
qui  a  grand  besoin  des  quatre  écus ,  consent  encore;  alors  les  rabbins  le  sai- 
sissent et  s'apprêtent  à  le  circoncire.  Meo  Patacca  avait  oublié  cette  cérémonie 
préalable.  A  la  vue  de  la  lancette  que  tient  un  des  opérateurs  ,  il  retrouve  son 
caractère  primitif,  et  c'est  alors  qu'il  se  met  dans  une  terrible  colère ,  et 
qu'avec  son  gros  gourdin,  il  les  assomme  sur  la  place. 

Marco  Pepe  esl  le  seul  des  compagnons  de  Meo  Patacca  qui  ose  lui  tenir 
tête.  Marco  Pepe  a  les  dehors  encore  plus  formidables  que  son  ami,  et  quand 
il  met  le  poing  sur  la  hanche,  que ,  se  posant  en  matamore  ,  il  roule  ses  gros 
yeux  et  jure  perBacco  ou  la  santissima  madonna,  on  croirait  que  rien  ne 
pourra  résister  à  un  si  terrible  champion.  Mais  si  ,  par  hasard  ,  Meo  Patacca 
se  facile  ,  ferme  le  poing  ou  lève  le  bâton  ,  Marco  Pepe  se  fait  petit  et  dispa- 
raît si  lestement,  qu'on  dirait  que  la  terre  s'est  ouverte  sous  ses  pieds.  On  le 
cherche,  on  l'appelle;  où  est  Marco  Pepe?  Marco  Pepe  ne  répond  pas  ;  il  s'est 
évanoui  en  fumée,  ou  bien  ,  blotti  entre  deux  bornes  ,  caché  dans  un  sillon, 
il  attend  que  la  colère  de  Meo  Patacca  soit  passée.  Malgré  ses  accès  de  pol- 
tronnerie et  l'horreur  qu'il  a  pour  le  bâton,  Marco  Pepe  n'est  pas  moins  l'in- 
séparable compagnon  de  Meo  Patacca  ;  c'est  son  contradicteur  et  son  compère, 
son  souffre-douleur  et  son  ami.  Il  le  suit  comme  son  ombre,  copie  ses  gestes, 
imite  les  inflexions  de  sa  voix,  convoite  le  même  fiasco  d'Orvietto  et  se  pas- 
sionne pour  la  même  maîtresse.  Il  est  vrai  que  Meo  Patacca  est  toujours  l'a- 
mant préféré,  qu'il  caresse  les  belles  éminentes  à  la  barbe  de  son  débonnaire 
rival ,  et  qu'il  ne  lui  passe  la  bouteille  que  lorsqu'elle  est  tout  à  fait  vide. 
Marco  Pepe  ne  diffère  de  son  compagnon  que  par  un  point  capital,  c'est  que 
Meo  Patacca  ne  craint  rien ,  et  que  lui ,  Marco  ,  a  peur  de  tout.  Marco  Pepe  , 
en  effet,  est  le  plus  turbulent  et  en  même  temps  le  plus  pacifique  des  habitants 
de  Traslevere.  C'est  un  tapageur  timide,  un  poltron  criard  ;  les  Romains  qui 
ont  des  prétentions  au  courage  le  renient ,  et  disent  que  Marco  Pepe  est  un 
Napolitain  naturalisé.  Il  y  a  une  chose  certaine,  c'est  que  Marco  Pepe  s'était 
fait  connaître,  sous  ce  même  nom,  bien  antérieurement  à  la  révolution  de  Na- 
zies de  1820.  Le  caractère  de  Marco  Pepe  a  beaucoup  d'analogie  avec  celui  de 
Falstaff.  11  esl  jovial,  conteur  et  quelque  peu  philosophe;  les  femmes  qui  le 
repoussent  ne  méritent,  à  son  avis,  ni  un  effort,  ni  un  soupir,  el  le  laurier 
n'est  pour  lui  qu'une  plante  tout  à  fait  vulgaire,  qui  sert  plus  encore  à  cou- 
ronner les  jambons  que  les  héros. 

Les  Romains  prétendent  que  ces  types  de  Meo  Patacca  et  de  Marco  Pepe  ont 
tout  à  fait  vieilli ,  et  que  ces  deux  personnages  ne  sont  plus  en  aussi  grande 


LE  THÉÂTRE  EN   ITALIE.  181 

faveur  qu'autrefois  auprès  du  peuple.  Ils  ont  certainement  beaucoup  à  faire 
pour  lutter  contre  les  susceptibilités  de  la  censure  et  contre  l'inconstance  du 
public,  que  séduisent  les  belles  manières  et  les  joyeux  et  élégants  propos  de 
Cassandrino,  son  rival  lilliputien. 

Cassandrino  a,  en  effet,  d'énormes  avantages  sur  le  mauvais  drôle  de  Tras- 
tevere.  C'est  un  homme  d'un  âge  fort  mûr,  mais  jeune  de  manières;  Cassan- 
drino, malgré  la  cinquantaine,  est  aussi  leste  qu'un  séminariste.  Il  est  tou- 
jours bien  poudré ,  bien  peigné,  coiffé  d'un  joli  tricorne,  et,  à  le  voir  dans  son 
bel  habit  rouge,  qu'on  croirait  taillé  dans  le  manteau  écarlate  d'un  cardinal, 
on  le  prendrait  presque  pour  un  porporato.  Sa  culotte  est  rouge  comme  son 
habit,  ses  bas  blancs  sont  bien  tirés ,  ses  souliers  sont  luisants ,  et  son  linge  est 
d'une  blancheur  irréprochable.  Cassandrino  ,  comme  tous  les  bourgeois  ro- 
mains, a  l'usage  du  monde  et  une  entente  parfaite  des  hommes  et  des  choses; 
il  sait  médire  et  flatter  à  propos ,  fait  la  sourde  oreille  quand  on  lui  dit  de 
dures  vérités,  et  il  faut  qu'on  l'ait  cruellement  poussé  à  bout  pour  qu'il  laisse* 
échapper  un  juron  ou  un  mot  grossier.  Il  peut  avoir  des  moments  de  mécon- 
tentement et  de  mauvaise  humeur  ,  mais  il  est  presque  sans  exemple  qu'il  se 
soit  jamais  mis  en  colère.  C'est  à  ces  aimables  qualités,  et  surtout  à  la  finesse 
d'esprit  qu'il  cache  sous  des  dehors  modestes,  que  le  petit  personnage  doit  la 
singulière  faveur  dont  il  jouit  auprès  du  peuple  romain,  auprès  de  Romani 
et  des  Popolanti  surtout,  c'est-à-dire  des  habitants  de  la  nouvelle  Rome. 
Ceux-ci  font  fi  de  Meo  Patacca,  et  l'appellent  paltone  ou  villano. 

Nous  ne  voulons  en  aucune  façon  discuter  le  plus  ou  moins  de  mérite  dra- 
matique des  petites  comédies  qui  sont  représentées  chaque  soir  au  théâtre 
du  palais  Fiano.  Nous  voulons  seulement  faire  connaître  le  personnage 
qui  en  est  le  héros ,  personnage  typique  ,  et  dont  les  habitudes,  les  faiblesses 
et  les  ridicules  nous  initient  merveilleusement  à  la  connaissance  du  caractère 
romain. 

Entrate ,  ô  signori!  nous  crie  le  portier  du  théâtre.  Nous  payons  six 
baiocques,  et  nous  entrons.  La  compagnie  est  tout  autre  que  pouvait  le  faire 
redouter  la  modicité  du  prix.  Six  baiocques,  c'est  une  somme  pour  un  Romain. 
La  bourgeoisie  seule  fait  de  ces  dépenses-là  pour  son  plaisir;  la  canaille  est 
donc  restée  ù  la  porte. 

Ce  soir-là  ,  nous  avions  le  Voyage  à  Civita-Fecehia  et  une  pièce  féerique 
avec  ballet. 

Cassandrino ,  comme  tous  les  vieux  garçons,  s'est  aperçu  un  beau  jour  qu'il 
s'ennuyait  affreusement.  Il  s'accorde  cependant  toutes  les  petites  douceurs  et 
se  fait  tous  les  jolis  cadeaux  qu'un  vieux  garçon  à  son  aise  peut  se  faire. 
L'habit  qu'il  porte,  il  en  a  fait  venir  le  drap  de  France ,  c'est  le  tailleur  de  Son 
Excellence  qui  l'a  confectionné.  Un  de  ses  amis  qui  arrive  de  Genève  lui  a 
vendu  une  belle  montre  à  répétition,  qui  est  un  bijou  pour  le  travail  et  l'exac- 
titude ;  Cassandrino  la  fait  sonner.  Enfin ,  la  veille  encore,  il  a  changé  sa  ta- 
batière d'écaillé  contre  une  tabatière  d'or.  Que  de  raisons  pour  être  heureux! 
et  cependant  le  pauvre  Cassandrino  s'ennuie.  Vanitra  con  oliva  qu'on  lui 
sert  pour  le  régaler  lui  paraît  coriace  ;  les  olives  sont  rances,  et  il  trouve  amer 
le  vin  d'Orvietlo  que  lui  verse  sa  gouvernante.  Sa  gouvernante  elle-même  lui 


182  LE   THÉÂTRE   EN   ITALIE. 

déplaît ,  elle  vieillit;  Cassandrino  la  gronde,  mais,  comme  il  parle  haut,  le 
son  de  sa  propre  voix  lui  porte  sur  les  nerfs.  Enfin  ,  il  est  si  dégoûté  et  si  mé- 
content de  tout,  que,  s'il  n'était  pas  bon  croyant,  il  se  pendrait.  S'il  ne  peut 
se  pendre,  il  va  du  moins  mourir  de  langueur.  Sur  ces  entrefaites  arrive  un 
de  ses  amis  qui  lui  parle  d'un  voyage  qu'il  vient  de  faire  à  Civila-Vecchia.  Le 
voyage  à  Civita-Vecchia  est  pour  un  Romain  ce  qu'est  le  voyage  à  Dieppe 
pour  un  Parisien.  «  Per  Bacco  !  je  suis  sauvé  !  s'écrie  Cassandrino  ;  moi  aussi, 
je  vais  voyager.»  Il  fait  sur-le-champ  ses  préparatifs,  met  quelques  pistoles 
dans  sa  bourse,  garnit  bien  sa  tabatière  ,  enfourche  Griletto,  sont  petit  âne, 
derrière  lequel  il  a  attaché  sa  valise,  et  le  voilà  trottant  sur  la  route  de 
Civita-Vecchia,  un  parasol  ouvert  sur  sa  tète  pour  se  garantir  de  l'ardeur  du 
soleil.  —  Ce  personnage  ,  il  faut  en  convenir,  est  ingénieusement  inventé.  Il 
est  bien  de  ce  monde;  ses  habitudes  ne  sont  pas  exceptionnelles,  et  dans  une 
ville  comme  Rome,  où  il  est  si  difficile  de  cacher  un  ridicule  ou  une  faiblesse, 
on  peut  toujours,  à  l'aide  d'une  parenthèse  adroitement  jetée  ou  d'un  détail 
brodé  sur  le  canevas  de  chaque  jour  et  connu  de  tous,  lui  donner  le  mérite 
de  i'à-propos. 

Cette  fois,  Cassandrino  a  parfaitement  choisi  le  moyen  de  se  désennuyer, 
car  son  voyage  est  rempli  de  mésaventures  et  d'incidents  de  toute  espèce  qui 
lui  font  très-vivement  sentir  l'existence.  A  peine  a-t-il  fait  deux  ou  trois  milles 
sur  la  voie  Aurélia  ,  qu'il  rencontre  un  voiturin  qui  vient  de  Civita-Vecchia  et 
qui  se  rend  à  Rome.  Cassandrino  se  croit  obligé  de  saluer  les  voyageurs  et  de 
leur  faire  quelques  politesses;  ceux-ci ,  qui  sont  en  goguette  ,  lui  jettent  des 
pelures  d'orange  et  l'appellent  Galeolto ,  parce  qu'il  porte  un  habit  rouge. 
Pour  comble  de  malheur,  Griletto,  qui  a  fait  un  maigre  déjeuner,  et  qui  sent 
un  sac  d'avoine  que  le  voiturin  a  attaché  sous  un  paillasson  derrière  le  car- 
rosse, fait  volte-face  et  suit  obstinément  le  malencontreux  équipage.  Cassan- 
drino supplie,  menace,  et  finit  par  se  mettre  dans  une  terrible  colère  contre 
son  opiniàlre  monture.  Bataille  entre  Cassandrino  et  l'âne  qui  gambade ,  jette 
à  terre  son  cavalier,  et  s'enfuit  en  emportant  la  valise  et  les  provisions  du 
malheureux  voyageur. 

Nous  retrouvons  Cassandrino  à  Yosteria  de  Mala-Grotta.  Il  a  rattrapé  son 
âne,  mais  il  a  perdu  son  parasol.  Il  est  tellement  couvert  de  poussière  ,  qu'on 
a  peine  à  distinguer  la  couleur  de  son  habit;  il  est  en  outre  si  cruellement 
contusionné,  qu'il  ne  peut  s'asseoir,  quoiqu'il  soit  rompu  de  fatigue,  et  la 
sueur  ruisselle  si  abondamment  de  tous  ses  membres,  que  comme  Biblis ,  il  a 
peur  de  se  changer  en  fontaine.  Le  début  est  rude  pour  un  homme  qui  aime 
ses  aises;  aussi  est-il  déjà  quelque  peu  dégoûté  des  voyages;  cependant  il  s'en 
faut  qu'il  soit  au  bout  de  ses  peines. 

Cassandrino,  en  arrivant  ù  Yosteria  de  Mala-Grotta,  a  donné  ordre  à 
l'hôte  de  lui  préparer  un  bon  repas  et  de  lui  servir  de  son  meilleur  vin.  Tan- 
dis que  le  dîner  se  prépare,  Cassandrino,  toujours  tendre,  et  qui  trouve  l'hô- 
tesse à  son  goût,  papillonne  autour  d'elle,  et,  quand  l'hôte  tourne  le  dos, 
essaye  de  lui  ravir  un  baiser.  L'hôle  s'est  aperçu  de  la  manœuvre  du  Lovelace; 
il  feint  de  n'avoir  rien  vu,  mais  lorsque  Cassandrino  se  retourne  pour  em- 
brasser sa  femme,  le  rustre  lui  renverse  sur  les  pieds  un  chaudron  rempli 


LE  THÉÂTRE   EN   ITALIE.  183 

d'eau  à  peu  près  bouillante.  Cassandrino,  rappelé  de  son  paradis  par  cet 
avant-goût  des  peines  de  l'enfer,  pousse  des  cris  terribles.  Fort  heureusement 
pour  lui  l'eau  n'était  pas  encore  en  ébullilion,  autrement  il  aurait  eu  les  deux 
pieds  cuits.  Il  en  est  quitte  pour  quelques  échauboulures  et  pour  une  cuisson 
si  douloureuse,  qu'il  en  perd  absolument  l'appétit.  11  ne  faudra  pas  moins 
payer  le  copieux  repas  qu'on  lui  sert  et  auquel  il  ne  peut  toucher.  En  se  le- 
vant de  table,  il  met  bien  un  poulet  dans  sa  poche  ;  mais  en  se  rasseyant  il  ou- 
blie le  poulet,  et  son  bel  habit  rouge  est  tout  taché.  Au  moment  de  partir, 
l'Iiôte  lui  présente  son  compte.  Cassandrino  cherche  vainement  sa  bourse  j 
sans  doute  il  l'aura  perdue  au  moment  de  sa  chute.  Il  est  obligé  de  donner  sa 
montre  de  Genève  en  gage  à  l'aubergiste,  qui  ne  veut  pas  le  laisser  partir  sur 
sa  lionne  mine.  L'aubergiste  consent  à  lui  remettre  une  dizaine  d'écussur  ce 
gage  ;  Cassandrino  les  accepte  en  se  résignant,  et  le  voilà  reparti  sur  son  âne, 
qui  paraît  plus  raisonnable. 

Dans  la  scène  suivante,  Cassandrino  arrive  sur  le  théâtre  poursuivi  par  des 
brigands.  Griletlo  s'est  emporté;  Cassandrino,  à  demi  désarçonné,  fait  de 
vains  efforts  pour  le  modérer  et  pour  retrouver  l'équilibre,  il  finit  par  tomber 
lourdement  au  pied  d'un  grand  arbre;  mais  comme  les  brigands  approchent  et 
qu'il  entend  leurs  grosses  voix  ,  il  se  relève  aussitôt,  et  la  peur  lui  rendant 
toute  son  agilité,  il  grimpe  au  haut  de  l'arbre,  aussi  lestement  que  pourrait  le  faire 
un  habitué  du  mât  de  cocagne  ,  et  se  cache  dans  le  feuillage.  Les  brigands  ne 
lardent  pas  à  paraître.  Barbone  les  commande.  Barbone  est.,  je  crois,  le  der- 
nier chef  de  bande  qui  ait  fait  trembler  les  Romains.  Ses  soldats  sont  armés 
jusqu'aux  dents,  et  profèrent  de  terribles  menaces  contre  le  misérable  qui  les 
fait  courir  depuis  si  longtemps.  S'ils  l'attrapent,  ils  se  proposent  de  lui  faire 
souffrir  mille  tortures;  ils  le  crucifieront,  le  feront  rôtir  à  petit  feu.  Cassan- 
drino se  fait  le  plus  petit  qu'il  peut;  que  n'a-t-il  les  ailes  des  oiseaux  qui  vol- 
tigent autour  de  lui!  Il  consentirait  dans  ce  moment  à  troquer  sa  coquette 
enveloppe  contre  celle  d'un  corbeau  ou  d'un  hibou  ;  il  consentirait  à  tout  pour 
ne  plus  être  Cassandrino. 

Les  voleurs,  après  avoir  fouillé  toutes  les  ornières,  toutes  les  touffes  de 
genêts,  commencent  à  croire  que  le  drôle  leur  a  échappé  et  font  mine  de  vou- 
loir se  retirer,  quand  tout  à  coup  le  malheureux  ,  qui  pour  se  distraire  a  eu  la 
fatale  idée  de  humer  une  prise  de  tabac  ,  élernue  d'une  façon  bruyante.  Les 
voleurs  lèvent  les  yeux  et  aperçoivent  notre  homme  blotti  sur  sa  branche 
comme  un  écureuil.  Vingt  carabines  sont  aussitôt  braquées  de  son  côté.  11  faut 
voir  l'agilité  surprenante  de  Cassandrino  grimpant  de  branche  en  branche  et 
entendre  ses  supplications,  ses  invocations  et  ses  attendrissantes  apostrophes 
quand  il  se  trouve  le  point  de  mire  de  ces  coquins.  Il  finit  par  descendre  ou 
plutôt  par  se  laisser  tomber  de  l'arbre,  car  ses  forces  l'abandonnent.  Les  bri- 
gands l'ont  dépouillé  en  un  clin  d'oeil.  L'un  d'eux  s'empare  de  son  bel  habit 
rouge  ,  un  autre  prend  sa  tabatière  d'or,  un  autre  son  foulard  anglais,  et  si  on 
lui  laisse  sa  culotte  et  sa  chemise,  c'est  que  le  théâtre  Fiano  est  astreint  à 
respecter  certaines  convenances  morales  que  la  parfaite  nudité  du  héros  pour- 
rail  contrarier.  La  perruque  même  du  voyageur  excite  la  convoitise  d'un  co- 
quin sur  le  retour;   il   s'en  empare,  et  la  télé  de  Cassandrino  décoiffée  brille 


484  LE   THÉÂTRE   EN   ITALIE. 

au  soleil  comme  une  vessie  soufflée;  les  brigands,  que  la  tabatière  a  mis  en 
belle  humeur,  plaisantent  leur  captif  et  l'appellent  coccu&zolo,  la  citrouille; 
des  Parisiens  auraient  dit  la  coloquinte.  —  Si  nous  lui  coupions  les  deux 
oreilles  ,  la  ressemblance  serait  plus  parfaite  encore,  dit  l'un  des  brigands.  — 
Un  moment,  s'écrie  Barbone,  sachons  auparavant  si  ses  oreilles  ne  peuvent 
être  bonnes  à  quelque  chose.  —  Es-tu  riche?  demande  le  brigand  à  Cassan- 
drino.  —  Non  ,  Excellence  ,  je  ne  suis  qu'un  pauvre  homme.  —  Mais  pour  un 
pauvre  homme  tu  avais  la  un  bien  bel  habit  rouge?  —  C'est  mon  cousin  le 
cardinal  qui  me  l'a  donné,  Excellence.  —  Et  cette  tabatière  d'or?  —  Excel- 
lence, c'est  un  présent  d'un  monsignore  de  mes  parents.  —  A  merveille;  eh 
bien  !  prends  cette  plume  et  ce  papier,  et  écris  sur  ce  chapeau  à  ton  cousin  le 
cardinal  et  à  ton  parent  le  monsignore  que,  s'ils  tiennent  à  te  voir  encore  en 
vie,  ils  t'envoient  sur-le-champ  mille  écus  romains  pour  rançon.  Pour  leur 
prouver  que  nous  ne  plaisantons  pas ,  et  que  ce  billet  est  bien  sérieux ,  nous  y 
joindrons  comme  cachet  une  oreille  du  coccuzzolo,  —  ajoute  le  chef  en  tirant 
son  poignard  de  sa  gaîne.  Toute  la  troupe  applaudit.  Le  parterre  applaudit 
aussi,  car  l'énergie  du  brigand  lui  plaît  toujours  ,  et  ces  bouffonneries  sont  à 
son  adresse.  Cassandrino  se  débat  et  cherche  à  s'enfuir.  On  l'entraîne  vers  le 
chef,  et  malgré  ses  cris  et  ses  supplications  il  court  grand  risque  d'avoir  les 
deux  oreilles  coupées,  quand  tout  à  coup  on  entend  une  décharge  de  mousque- 
terie.  Plusieurs  brigands  sont  abattus  à  côté  de  Cassandrino;  les  autres  s'en- 
fuient. Cassandrino  ,  terrifié,  se  jette  à  plat  ventre;  il  ne  se  relève  que  lors- 
qu'il se  trouve  au  milieu  des  carabiniers  qui  viennent  de  surprendre  les 
brigands.  Cependant  ses  infortunes  ne  sont  pas  encore  à  leur  terme.  Les  cara- 
biniers ne  croient  pas  un  mot  du  récit  qu'il  leur  fait;  ils  le  prennent  pour 
quelque  brigand  sournois.  Ils  lui  lient  donc  les  poignets,  le  font  monter  sur 
l'âne  qu'ils  ont  retrouvé  ,  et  le  ramènent  à  Rome  escorté  par  les  paysans,  qui 
l'appellent  ladrone,  malandrino 3  et  qui  se  promettent  bien  de  l'aller  voir 
pendre.  C'est  ainsi  que  finit  le  voyage  à  Civita-Vecchia. 

On  voit  déjà  par  ce  récit  quelles  sont  les  allures  du  héros  des  burattini;  on 
comprend  sur-le-champ  que  son  âge  et  ses  habitudes  de  vieux  garçon  d'une 
part,  et  de  l'autre  sa  trop  grande  tendresse  de  cœur,  le  rendront  victime  d'une 
foule  de  mésaventures  comiques,  dans  lesquelles  sa  douceur,  sa  politesse, 
son  savoir-vivre  et  ses  autres  belles  qualités  doivent  tourner  contre  lui.  Ce  ne 
sont  guère  là  que  des  intentions  comiques  sans  doute,  mais  ces  intentions 
sont  heureuses;  elles  donnent  lieu  à  des  développements  de  caractère  parfai- 
tement vrais  et  à  d'intéressantes  éludes  de  mœurs.  Ce  que  l'analyse  ne  peut 
exprimer,  c'est  la  vivacité  d'action,  la  prestesse  et  la  vérité  pleine  d'esprit  de 
ces  bagatelles  improvisées  la  plupart  du  temps.  La  gentillesse  et  l'espièglerie 
de  ces  petits  personnages  d'un  pied  de  haut  ne  peuvent  non  plus  se  décrire. 
Le  théâtre  Fiano  n'est  rien  autre  chose,  en  effet,  qu'un  théâtre  de  marion- 
nettes, mais  ces  marionnettes  sont  célèbres.  Ces  petits  acteurs  de  bois  luttent 
sans  trop  de  désavantage  avec  les  meilleurs  comédiens  de  Rome.  Le  mécanisme 
qui  les  fait  vivre  est  des  plus  ingénieux,  il  faut  le  dire.  La  combinaison  des 
fils  qui  font  mouvoir  chacun  des  membres,  en  passant  dans  l'intérieur  du 
corps,  et  des  plombs  dont  ils  sont  lestés ,  de  manière  à  pouvoir  obéir  à  la 


LE   THÉÂTRE   EN    ITALIE.  185 

moindre  impulsion  donnée  ,  sans  perdre  jamais  leur  centre  de  gravité,  permet 
d'exprimer  jusqu'aux  nuances  du  mouvement  ;  les  yeux  aussi  sont  mobiles  et 
suivent  l'inclinaison  de  la  tête.  Les  décorations  sont  excellentes,  et  la  hauteur 
des  arbres ,  la  grandeur  des  maisons ,  de  leurs  portes  et  de  leurs  fenêtres,  sont 
parfaitement  calculées  pour  des  acteurs  de  douze  pouces  de  haut.  Ce  qui  prête 
par-dessus  tout  à  l'illusion,  c'est  le  naturel  et  la  vivacité  du  dialogue  impro- 
visé, dialogue  toujours  gai,  toujours  spirituel,  et  qui  du  moins  a  le  mérite 
de  I'à-propos,  ce  qui  à  Rome  est  une  véritable  bonne  fortune.  Il  n'est  donc  pas 
surprenant  que  les  Romains  raffolent  de  Cassandrino ,  et  qu'ils  remplissent 
chaque  soir  la  petite  salle  du  palais  Fiano.  Ils  y  rencontrent  un  ingénieux 
écho  de  leurs  médisances,  et  trouvent  l'occasion  de  rire  malignement,  sans 
presque  rien  dépenser,  ce  qui  pour  eux  n'est  pas  le  moindre  des  mérites. 

Mais  quelle  est  l'âme  qui  anime  ces  petits  acteurs  de  bois ,  et  qui  leur  souffle 
si  à  propos  ces  quolibets  piquants  ,  ces  plaisantes  reparties,  et  toutes  ces  drô- 
leries satiriques,  qui  souvent  amusent  Rome  tout  un  mois?  Ce  charmant  im- 
provisateur, qui  réunit  à  lui  seul  la  verve  de  Carmontel,  la  finesse  de  Théodore 
Leclercq,  le  naturel  parfait  et  la  bonhomie  comique  d'Henry  Monnier,  c'est 
le  bon  M.  Cassandre,  joaillier  du  Corso.  Pendant  le  jour  vous  le  voyez  dans 
sa  boutique,  la  lime  ou  les  pinces  à  la  main,  ajustant  une  pierre  sur  sa 
monture,  ou  fermant  les  anneaux  d'une  chaîne.  Ne  croyez  pas  trop  à  sa  grande 
application,  et  voyez  comme  le  bonhomme,  tout  absorbé  qu'il  semble,  regarde 
sournoisement  par-dessus  ses  lunettes  ce  qui  se  passe  dans  la  rue.  Un  geste 
singulier  l'a-t-il  frappé,  le  soir  même  vous  le  verrez  reproduit  le  plus  exac- 
tement du  monde  au  théâtre  Fiano.  Il  y  a  toujours  à  Rome  quelques  fats  de 
passage  que  leurs  ridicules  rendent  célèbres;  quand  notre  joaillier  aperçoit 
quelqu'un  de  ces  messieurs  dans  le  rayon  de  sa  boutique,  il  quitte  sa  besogne 
et  se  place  sur  le  devant  de  sa  porte  pour  le  bien  étudier;  quelquefois  même 
il  se  hasarde  à  le  suivre,  attrapant  au  vol  quelques  phrases  singulièrement 
accentuées  qui  le  soir  feront  les  délices  du  parterre  de  Fiano.  M.  Cassandre, 
que  le  hasard  seul  a  fait  l'homonyme  de  Cassandrino,  tout  à  la  fois  impré- 
sario, maestro  et  acteur,  est  donc  en  même  temps  un  adroit  et  profond  obser- 
vateur, et  par  dessus  tout  cela  il  est  doué  de  l'heureuse  faculté  de  pouvoir 
reproduire  ce  qu'il  a  observé  avec  une  verve  infatigable,  et  en  faisant  vibrer 
fortement  la  corde  comique.  M.  Cassandre  est  un  Molière  au  petit  pied  auquel 
il  n'a  peut-être  manqué  ,  pour  arriver  ù  la  renommée,  qu'un  champ  plus  vaste, 
c'est-à-dire  un  grand  théâtre  avec  de  bons  acteurs  vivants,  et  un  pays  où  la 
censure  n'existe  pas.  Les  Romains  prétendent  que  depuis  un  an  ou  deux  le 
bonhomme  commence  à  vieillir,  qu'on  s'en  aperçoit  ù  un  peu  de  radotage  et 
à  une  certaine  stérilité  d'invention  dans  les  canevas  et  le  dialogue,  qu'on  ne 
l:ii  aurait  pas  reprochés  il  y  a  quelques  années.  Nous  n'avons  pu  juger  du  plus 
ou  moins  d'exactitude  de  ces  critiques;  tout  ce  que  nous  savons,  c'est  que 
M.  Cassandre  nous  a  fait  passer  de  fort  agréables  soirées.  Mais  revenons  au 
théâtre  Fiano. 

Cassandrino  dilettante  c  imprésario  est  l'une  de  pièces  les  (dus  amusantes 
de  son  répertoire.  C'est  une  suite  de  scènes  folles  et  singulières,  imitées  la  plu- 
part d'une  comédie  de  Sograli.  Les  mœurs  et  les  ridicules  retracés  dans  celle 


186  LE  THÉÂTRE  EN  ITALIE. 

petite  composition  n'ont  pas  d'analogues  en  France,  et  nous  font  connaître 
tout  un  coin  des  mœurs  italiennes  ;  nous  l'analyserons  donc  avec  quelque 
détail. 

Cassandrino  s'est  trouvé  pris  tout  à  coup  d'une  belle  passion  pour  la  mu- 
sique, un  peu  tard,  il  est  vrai;  mais  comme  toutes  les  passions  sur  le  retour, 
la  sienne  est  excessive ,  et  il  veut  à  toute  force  la  satisfaire.  Non  content  d'écou- 
ter, il  pratique.  Un  jeune  maestro  de  ses  amis,  qui  le  flatte  pour  en  tirer  quel- 
ques écus  ,  lui  persuade  qu'il  a  une  voix  de  soprano  magnifique  ,  qu'il  excelle 
surtout  dans  le  falsetto  (la  voix  de  tête),  et  qu'au  besoin  il  remplacerait  Davide 
ou  Pacchiaroiti.  Cassandrino  s'essaye  donc  dans  les  falsetti,  et  poursuit  de  sa 
voix  aigre  et  chevrotante  tout  ceux  qui  viennent  le  visiter.  Sa  passion  étant 
arrivée  au  plus  haut  degré,  il  avise  un  moyen  merveilleux  de  la  satisfaire.  Il 
loue  la  salle  de  théâtre  de  Monlefiascone  ,  et  le  voilà  imprésario.  II  recrute  à 
grand  renfort  d'écus  le  tenore ,  la  prima  donna ,  le  basso  contante,  le  basso 
buffo  ;  il  se  réserve  les  parties  les  plus  élevées,  où  brille  le  falsetto.  Puis  il 
achète  à  l'un  des  vingt  poètes  de  Monlefiascone  le  librello  de  Crolinda  (Clo- 
rinde),  qui  lui  coûte  six  écus,  et  il  charge  son  jeune  ami  le  maestro  de  faire 
la  musique  de  ce  poème ,  lui  recommandant  surtout  de  lui  ménager  les  falsetti 
les  plus  brillants. 

Le  plus  difficile  n'est  pas  de  recruter  la  troupe  ,  d'acheter  le  poème  et  d'en 
composer  la  musique  ;  c'est  de  mettre  tout  ce  monde  d'accord ,  et  d'accord  de 
toutes  les  manières.  Cassandrino  est  plein  d'ardeur;  il  connaît  les  hommes,  il 
sait  ménager  leurs  passions;  son  éloquence  est  insinuante,  sa  conduite  poli- 
tique ;  quelque  difficile  que  soit  cette  entreprise,  il  la  mènerait  donc  à  bonne 
fin  ,  s'il  pouvait  triompher  de  deux  grandes  faiblesses,  de  sa  passion  pour  la 
musique  d'abord  ,  et  de  l'amour  plus  positif  dont  il  vient  d'être  subitement  pris 
pour  la  prima  donna  de  son  théâtre. 

Malheureusement  Cassandrino  a  pour  rival  le  maestro.  Le  maestro  est  dans 
toute  la  fleur  de  la  jeunesse.  11  aime  le  plaisir  et  la  bonne  chère;  ses  cheveux 
sont  blonds  ,  ses  yeux  bleus  ,  son  esprit  est  plus  séduisant  encore  que  sa  per- 
sonne ,  et  il  porte  un  bel  habit  vigogne.  On  reconnaît  sur-le-champ  à  ce  por- 
trait Rossini,  fameux  par  les  ravages  qu'il  a  faits  parmi  les  reines  de  théâtre 
et  les  duchesses  italiennes  ,  fameux  surtout  par  ce  bel  habit  vigogne  qui  mit 
en  gaieté  toute  la  salle  A"1  Argentine  ,  le  jour  de  la  première  représentation  du 
Barbier,  et  qui  faillit  faire  tomber  la  pièce.  Le  moyen  de  lutter  contre  un  si 
formidable  rival  ?  Cassandrino,  après  l'avoir  longtemps  cherché,  croit  enfin 
l'avoir  trouvé.  Il  remplace  sa  perruque  poudrée  par  une  perruque  blonde,  il 
saupoudre  de  jaune  ses  sourcils  blancs,  il  quitte  le  surtout  écarlale,  il  en- 
dosse un  habit  vigogne,  et,  dans  cet  accoutrement  vainqueur,  il  se  présente 
à  son  adorée.  Celle-ci  feint  malicieusement  de  ne  pas  le  reconnaîlre  ;  et  comme 
il  s'est  fait  annoncer  sous  le  nom  d'Ettore  Cassandrino  :  —  Vous  êtes  sans 
doute  le  fils  de  ce  bon  M.  Cassandrino?  lui  dit-elle  avec  une  feinte  affabilité. 
—  Nullement,  madame.  —  Vous  êtes  donc  son  neveu?  —  Pas  davantage.  — 
Vous  avez  tort  de  vous  en  défendre;  M.  Cassandrino  est  un  bien  respectable 
vieillard.  Je  suis  persuadée  qu'il  n'a  oublié  aucun  de  ses  neveux  dans  son  tes- 
tament. Le  pauvre  homme  !  il  est  bien  cassé  ;  encore  un  an  ou  deux,  et  chacun 


LE  THÉÂTRE  EN   ITALIE.  187 

de  vous  aura  sa  part.  —  Je  le  croyais  au  contraire  un  homme  dans  toute  la 
force  de  l'âge,  sage,  rangé ,  et  surtout  extrêmement  généreux...  On  le  dit  aussi 
excellent  comédien.  Peut-être  a-t-il  voulu  rire  et  mystifier  ses  nouveaux  cama- 
rades. —  Lui ,  sage ,  oh  !  non  pas  ;  c'est  un  vieux  débauché ,  qui  se  donne  les 
airs  défaire  la  cour  à  toutes  les  jolies  filles.  —  Il  n'en  adore  qu'une  seule,  et 
c'est....  —  Ne  me  parlez  pas  de  sa  générosité  ;  il  est  si  avare,  qu'il  n'a  pas  en- 
core fait  le  plus  petit  présent  aux  dames  de  la  troupe  qu'il  a  rassemblée.  — 
C'est  qu'il  ne  veut  leur  en  faire  que  de  magnifiques.  —  Je  n'en  crois  rien.  — 
Tenez  ,  par  exemple,  il  m'a  chargé  de  vous  offrir  celle  bague  ;  c'est  un  superbe 
brillant  qu'un  juif  de  Civita-Vecchia  lui  a  vendu. 

Cassandrino  veut  passer  au  doigt  de  la  prima  donna  un  anneau  orné  d'une 
énorme  pierre.  —  Ce  brillant  m'a  tout  l'air  d'un  morceau  de  cristal  taillé?  — 
En  conscience,  c'est  un  diamant  de  la  plus  belle  eau.  —  Oui,  d'une  aussi  belle 
eau  que  celle  que  contenaient  les  carafes  auxquelles  il  a  pu  autrefois  servir  de 
bouchon.  —  Vous  êtes  une  ingrate  !...  Eh  bien  !  pour  vous  convaincre  de  l'af- 
fection qu'il  vous  porte,  il  a  encore  voulu  que  je  vous  misse  au  cou  cette  su- 
perbissime  chaîne.  —  Non  pas,  non  pas  ;  je  ne  porterai  jamais  ses  chaînes, 
surtout  ses  chaînes  de  cuivre.  —  Ah  !  cruelle!...  il  porte  bien  les  vôtres,  et  les 
vôtres  sont-elles  dorées...  Croyez-moi,  écoutez-le,  aimez-le,  et,  possédât-il 
tous  les  (résors  de  la  terre,  il  les  partagera  avec  vous  ;  son  palais  de  Rome, 
rempli  de  magnifiques  tableaux,  sa  belle  villa  de  Montefiascone  ,  deviendront 
votre  palais  et  votre  villa!... 

Ce  dialogue  ne  manque  ,  comme  on  voit,  ni  de  grâce  ,  ni  de  finesse;  il  est 
de  plus  franchement  comique,  et  il  exprime  d'une  manière  fort  heureuse  ce 
mélange  de  passion  et  de  timidité  prudente  d'un  amoureux  de  soixante  ans. 
Mais  lorsque  Cassandrino,  qui  peu  à  peu  se  livre  avec  plus  de  confiance  à  sa 
passion,  parlant  tantôt  au  nom  de  son  oncle  supposé  ,  tantôt  en  son  propre 
nom  ,  se  met  à  faire,  avec  la  ridicule  vanité  d'un  vieux  garçon  ,  l'inventaire 
détaillé  de  son  palais  et  de  sa  villa  ,  nommant  le  tapissier  qui  les  a  décorés  , 
les  marchands  à  la  mode  qui  lui  ont  vendu  ses  meubles  ,  son  argenterie,  ses 
livres,  ses  tableaux ,  la  scène  devient  excellente  ,  et  il  est  impossible  de  ne  pas 
rire  aux  larmes  en  voyant  le  malheureux  suer  sang  et  eau  pour  faire  entrer 
dans  la  tête  de  la  coquette  prima  donna  ,  et  cela  sans  se  donner  trop  de  ridi- 
cule, cette  proposition  si  simple  :  mon  rival  est  jeune  et  beau,  mais  moi  je 
suis  riche ,  bien  placé  dans  le  monde ,  et  ma  personne  ne  manque  pas  non  plus 
d'agrément. 

Celte  scène  est  d'un  comique  d'autant  plus  fin  que  Cassandrino  a  la  con- 
science de  son  âge  et  de  ses  imperfections ,  et  que  doutant  de  lui ,  il  s'efforce 
de  faire  pencher  la  balance  en  sa  faveur,  grâce  à  tous  ces  petits  avantages 
qu'il  regarde  comme  lui  étant  en  quelque  sorte  personnels.  Lorsqu'à  l'aide  de 
celte  éloquence  positive  il  croit  avoir  réduit  la  cruelle,  il  sort  de  sa  prudente 
réserve  et  se  précipite  aux  pieds  de  la  prima  donna  5  celle-ci  se  penche  vers  lui. 
et  lui  arrachant  sa  perruque  blonde,  elle  le  regarde  fixement  «puis  poussant 
de  grands  éclats,  de  rire,  elle  s'enfuit  en  s'écrianl  :  C'est  lui  !  c'est  bien  lui  !... 

Tout  autre  à  la  place  de  Cassandrino  serait  découragé;  lui,  au  contraire, 
sent  redoubler  sa  passion.  —  Patience  passe  science,  se  dit-il ,  je  puis  ne  pas 


188  LE   THÉÂTRE   EN   ITALIE. 

lui  plaire  aujourd'hui;  mais  les  femmes  sont  changeantes,  et  puisqu'elle  ne 
m'aime  pas  aujourd'hui ,  il  est  probable  qu'elle  m'aimera  demain.  Pour  se  con- 
soler, il  se  rappelle  les  succès  de  sa  jeunesse.  Ce  monologue  de  Cassandrino, 
rempli  de  parenthèses  et  de  digressions,  est  aussi  fort  plaisant ,  surtout  quand, 
à  la  suite  de  ces  maximes  générales  à  l'aide  desquelles  il  essaye  de  se  donner 
du  cœur,  il  en  vient  au  détail  des  petites  infirmités  qui ,  bien  qu'il  soit  encore 
à  la  fleur  de  l'âge  ,  lui  rendent  assez  pénible  le  métier  d'amoureux.  —  D'abord 
il  dort  mal,  mais  cela  tient  à  l'excès  de  chaleur  de  son  sang.  Il  regrette  aussi 
les  six  dénis  qui  lui  restaient ,  et  qu'il  a  remplacées  par  un  râtelier  qui  le  gêne 
cruellement ,  et  qu'il  craint  de  voir  tomber  dans  son  assiette  ou  d'avaler  toutes 
les  fois  qu'il  mange  avec  appétit.  Il  se  sent  en  outre  fort  gêné  par  son  habit 
vigogne  et  par  son  pantalon  ,  que  le  tailleur  anglais  de  la  rue  du  Babouin  a 
fait  si  juste ,  qu'une  fois  à  genoux  il  lui  est  fort  difficile  de  se  relever.  Sa  com- 
plainte ne  finirait  pas  si  tout  à  coup  il  ne  se  rappelait  qu'on  l'attend  pour  la 
première  répétition  de  l'opéra  de  Crolinda. 

Auteurs  et  acteurs  sont  réunis  dans  le  ridotto  (foyer)  du  théâtre  de  Monte- 
fiascone,  autour  d'un  méchant  piano  auquel  le  maestro  est  assis.  Le  ridotto 
sert  en  même  temps  de  salle  de  répétition  et  de  cuisine  pour  la  troupe,  et,  tandis 
que  les  virtuoses  s'exercent,  le  tournebroche  marque  la  mesure.  Rien  de  vif  et 
de  plaisant  comme  les  débats  de  ces  pauvres  diables  de  musiciens.  L'amour- 
propre  le  plus  naïf  et  le  plus  exalté,  l'ambition  la  plus  folle,  tournent  la  tête 
de  ces  grotesques  personnages,  et  tous  étalent  à  la  fois  les  prétentions  les  plus 
extravagantes.  Le  ténor  est  Napolitain,  et  ne  peut  prononcer  que  la  moilié  des 
mots  ;  le  basso,  de  son  côté,  veut  que  chaque  morceau  à  effet  qu'il  doit  chauler 
finisse  par  le  mot  patria ,  parce  qu'il  sait  que  les  provinciaux  applaudissent 
toujours  ce  mot  avec  fureur.  La  prima  donna ,  qui  autrefois  a  débuté  au  cirque 
de  Guerra,  et  qui  excelle  dans  l'équitation,  exige  absolument  que  sa  première 
entrée  ait  lieu  à  cheval,  et  que  ce  cheval  soit  blanc  ;  il  faut ,  eu  outre  ,  que  les 
mois  amore  et  speranza,  sur  lesquels  elle  s'est  particulièrement  étudiée  à 
faire  des  roulades,  remplacent  tels  autres  mots  du  libretto.  Ces  conditions  rem- 
plies, la  répétition  commence. 

Le  basso  est  enrhumé  et  chante  du  nez  comme  un  rabbin.  Le  lenor  a  une 
admirable  voix;  malheureusement  il  prononce  à  la  napolitaine,  et  il  est  im- 
possible de  comprendre  un  mot  de  son  rôle.  La  prima  donna  est  sans  doute 
excellente  écuyère,  mais  elle  ne  peut  saisir  sans  fausser  le  passage  de  tel  ton  à 
tel  autre  ton  ;  enfin  les  falsetti  de  Cassandrino  égayent  toute  la  troupe,  qui  ne 
cesse  de  rire  que  pour  se  révolter  contre  le  maestro.  Le  maestro,  de  son  côté, 
est  furieux  contre  chacun  des  acteurs,  qui  ne  comprennent  pas  sa  musique.  Aux 
mois  piquants  succèdent  les  personnalités  cruelles.  Quels  que  soient  les  griefs 
de  Cassandrino  contre  le  maestro  son  rival,  comme  il  voit  que  son  opéra  va 
manquer,  il  essaye  de  s'interposer  entre  ces  disputeurs  acharnés;  ses  efforls 
sont  vains,  et  il  dépense  en  pure  perte  toute  son  éloquence  mielleuse.  Le  poète 
s'acharne  contre  le  maestro,  qui  l'appelle  pultone  (gueux);  les  épithètes  les 
plus  brutales  sortent  à  la  fois  de  toutes  les  bouches;  le  ténor  se  fâche  en  na- 
politain, la  prima  donna  crie  de  la  gorge,  le  basso  mugit  comme  un  bœuf, 
tous  frappent  à  la  fois  du  poing  sur  le  misérable  piano,  qui  chancelle,  tombe 


LE   THÉÂTRE  EM   ITALIE.  189 

avec  fracas,  et  se  brise  en  mille  pièces;  les  dispuleurs  en  ramassent  les  mor- 
ceaux et  se  les  jettent  à  la  tête.  La  prima  donna  a  subitement  quitté  le  champ 
de  bataille;  le  maestro,  après  avoir  souffleté  le  poète ,  s'est  empressé  de  la 
suivre.  Peu  à  peu  l'harmonie  commence  à  renaître  dans  la  troupe,  tout  à  l'heure 
en  si  grand  désaccord  ;  c'est  alors  que  l'on  s'aperçoit  de  l'absence  du  maestro 
et  de  la  prima  donna  ;  on  court  après  eux  ,  on  les  cherche  de  tous  les  côtés,  et 
bientôt  on  apprend  que  tous  deux  roulent  en  chaise  de  poste  sur  la  roule  de 
Florence,  emportant,  l'une  ses  appointements,  l'autre  le  prix  de  son  opéra  , 
que  Cassandrino  a  payé  d'avance.  C'en  est  fait,  le  malheureux  imprésario 
voit  s'évanouir  du  même  coup  ses  espérances  de  gloire,  de  fortune  et  d'amour. 
Crolinda  ne  sera  pas  joué,  et  il  va  lui  en  coûter  pour  la  location  du  théâtre 
et  des  acteurs  deux  milliers  d'écus.  Mais  ce  n'est  pas  son  argent  qu'il  regrette , 
c'est  l'ingrate  qui  s'est  enfuie  ! 

Outre  ces  petites  comédies  de  mœurs  et  ces  parades  satiriques,  le  théâtre 
Fiano  a  encore  ses  mélodrames  fantastiques  et  ses  ballets.  Ces  pièces  à  grand 
spectacle  sont  le  triomphe  de  la  mécanique.  Les  bons  et  les  mauvais  génies, 
les  géants  et  les  nains,  les  magiciens  et  les  fées,  le  diable  et  toute  sa  séquelle 
sont  les  personnages  ordinaires  de  ces  pièces,  dans  lesquelles  Cassandrino 
remplit  toujours  le  rôle  le  plus  important,  démolissant  les  géants,  narguant 
les  magiciens ,  courtisant  les  sylphides  et  les  fées,  et  sablant  l'orvietlo  à  la  barbe 
du  diable,  quand  le  diable  ne  lui  escamote  pas  subtilement  le  verre  de  vin  de 
six  lignes  de  haut  qu'il  vient  de  remplir  avec  (anl  d'adresse. 

Dans  l'une  de  ces  folies ,  Cassandrino,  protégé  par  une  fée,  se  rend  dans  le 
château  d'un  malandrin  qui  a  trois  fois  sa  taille,  et  dont  il  aime  la  fille.  «  Si  le 
géant  le  menace,  el  que  tu  veuilles  rompre  le  charme,  lui  dit  la  bonne  fée, 
saute-lui  à  la  barbe,  il  ne  pourra  plus  te  faire  aucun  mal ,  et  deviendra  ton 
esclave  soumis.  »  Cassandrino  est  d'abord  parfaitement  accueilli  par  le  géant. 
«  La  fée  se  trompait,  se  dit- il  à  part;  ce  géant-là  est  le  meilleur  enfant  du 
monde.  »  Le  géant  prend  de  l'humeur  et  se  fâche.  «  La  fée  pourrait  bien  avoir 
dit  vrai;  maudit  géant!  prends  garde  à  la  barbe.  »  Le  géanl  devient  insolent 
et  menace.  «  Ah  !  malandrin,  nous  allons  te  mellre  à  la  raison.  »  Le  géant  ap- 
pelle ses  gardes,  et  veut  le  faire  décapiter.  «  Allons,  l'instant  est  venu  !  cou- 
rage, mon  ami  !  »  Et  Cassandrino  se  pend  à  la  barbe  du  colosse,  qui  n'est  plus 
que  son  très-humble  serviteur.  Ces  pièces  finissent  par  des  divertissements  et 
des  ballets  admirables  de  naturel  el  de  mouvement.  Ces  petites  poupées  font 
les  ronds  de  jambe  les  plus  étonnants,  se  donnent  des  grâces,  battent  des  en- 
trechats et  pirouettent  à  qui  mieux  mieux.  Les  solos  surtout  sont  merveil- 
leux; c]est  la  parodie  la  plus  amusante  des  premiers  sujets  de  San -Carlo 
ou  de  la  Scala.  L'illusion  est  vraiment  singulière.  Mais  croirait-on  jamais 
que  la  pudique  censure  romaine  ait  eu  la  folle  idée  de  faire  porter  des  cale- 
çons bleu  de  ciel  à  ces  ballerines  de  dix  pouces  de  haut?  Pour  compléter  le 
ridicule,  il  aurait  fallu  interdire  les  coulisses  du  théâtre  aux  spectateurs, 
auxquels  les  voluptueux  ronds  de  jambe  de  ces  dames  auraient  pu  donner  des 
idées. 

Nous  achèverons  de  faire  connaissance  avec  Cassandrino  en  le  suivant  au 
milieu  des  fêles  populaires  du  pays.  C'est  là  surtout  qu'il  se  montre  i'ianchc- 

tomï  u.  14 


190  LE   THÉÂTRE   EN   ITALIE. 

ment  Romain,  et  qu'il  se  dislingue  par  une  activité  d'esprit,  une  fraîcheur  de 
sentiment  et  une  mobilité  d'allure  fort  singulière  à  son  âge. 

Lorsque  les  moissons  et  les  vendanges  sont  faites  dans  la  banlieue  de  Rome, 
qui  n'est  pas  tout  à  fait  aussi  inculte  qu'on  l'a  bien  voulu  dire,  lorsque  les 
premières  bouffées  des  vents  du  nord  ont  rafraîchi  l'atmosphère  embrasée  et 
emporté  les  fièvres  d'été,  le  peuple  romain  se  repose  avec  abandon  des  énor- 
mes fatigues  que  lui  ont  causées  une  vingtaine  de  journées  de  travail,  durant 
lesquelles  les  uns  ont  rempli  leurs  caves  et  leurs  greniers ,  et  les  autres  ont 
gagné  quelques  écus  en  les  aidant.  C'est  le  moment  des  fêles  d'octobre  ,  les 
plus  animées  après  celle  du  carnaval.  Le  jardin  de  la  villa  Borghèse,  ce  p;irc 
sans  égal  au  monde,  est  le  lieu  que  les  Romains  choisissent  de  préférence  pour 
se  livrer  à  ces  divertissements.  La  villa  Borghèse  l'emporle  même  sur  le  monl 
Testaccio,  cetle  colline  de  pots  cassés.  Des  orchestres  en  permanence  et  <Ls 
jeux  de  toute  espèce  s'y  établissent  ;  on  y  boit  du  vin  d'Orvieltoet  du  vin  doux 
autant  que  la  bourse  et  la  cervelle  le  permettent  ;  on  y  mange  autant  que  des 
Romains  peuvent  manger;  on  y  gambade,  on  y  danse,  on  y  chaule,  on  y 
hurle.  C'est  un  spectacle  de  folle  licence,  de  joie  effrénée.  La  villa  Borghèse  , 
durant  ces  jours  des  fêtes  d'automne  ,  présente  la  fidèle  image  de  ce  pays  de 
Cocagne  si  admirablement  décrit  par  les  poêles  populaires  du  pays.  De  tous 
côtés,  on  y  voit  des  feux  de  joie  ,  des  arcs  de  triomphe  ,  de  la  bonne  chère; 
de  tous  côtés  retentissent  les  chants  et  le  bruit  des  instruments ,  et  coulent 
des  fontaines  de  bon  vin  (1);  de  tous  côtés,  au  lieu  des  fades  odeurs  de  la 
myrrhe  et  de  l'encens  ,  on  respire  les  parfums  d'excellents  jambons  ou  de  cô- 
telettes grillées  (2). 

Cassandrino ,  en  se  mêlant  aux  fêtes  de  la  villa  Borghèse  ,  a  fait  la  rencon- 
tre d'une  belle  eminente,  et,  selon  sa  coutume,  il  est  devenu  subitement 

(1)  Da  fuochi ,  ed  archi ,  c  di  Cuccagna  un  monte , 
Con  suoni ,  e  canti ,  e  di  buon  vino  un  fonte. 

{Poème  des  Horaces  et  des  Curiaces.) 

(2)  Cuccagna  respondear  gli  scoglie  ed  il  mare  ; 
Cuccagna  il  cielo  ,  el  venti  imbalsamati 

Di  mille  odor  soavi ,  e  sensa  pare 
Che  spirando  veniar  di  tutti  i  lali , 
Non  d'incenso  ,  di  mirra  ,  ovver  di  costo  , 
Ma  d'  salami,  di  braggiole  arrosto. 

«  Cocagne,  répondaient  les  rocs  et  la  mer;  Cocagne,  redisaient  le  ciel  et  les  vents 
embaumés  de  mille  odeurs  suaves  et  sans  égales,  non  pas  de  celles  de  la  myrrhe  et  de 
l'encens,  mais  des  parfums  du  jambon  et  des  côtelettes  rôties,  v 

[Le pays  de  Cocagne,  par  Rossi.) 

Dans  ce  pays  ,  selon  l'auteur,  les  petits  cochons  croissent  tout  rôtis  sur  les  utbres  , 
et  crient  aux  passants  :  Venez  me  manger.  Les  côtelettes  servent  de  feuillage  el  les 
jambonneaux  de  figues,  etc.  Ce  poème  rappelle  un  peu  les  Fantaisies  de  Cyrano  de 
Bergerac  et  le  Voyage  à  Vile  des  l'iaisirs  de  Fénelon, 


LE   THÉÂTRE   EN   ITALIE.  191 

amoureux.  Disons  d'abord  que  les  eminentes  de  Rome  sont  les  femmes  des 
marchés,  qui ,  dans  ces  grandes  occasions,  ne  portent  que  des  robes  de  soie 
des  couleurs  les  plus  vives,  et  qui  ne  se  croient  pas  décemment  vêtues,  si  elles 
ne  se  couvrent  de  rubans  bigarrés  comme  les  madones.  Cassandrino ,  depuis 
qu'il  voit  folâtrer  autour  de  lui  toutes  les  nymphes  de  la  villa  Borghèse,  a  des 
retours  de  jeunesse  extraordinaires;  c'est  au  point  qu'il  finit  par  se  tromper 
lui-même,  et  qu'il  n'est  pas  bien  certain  d'avoir  passé  la  cinquantaine.  A-l-il 
des  cheveux  blancs?  11  en  doute  fort;  si  sa  tête  est  parfaitement  blanche,  c'est 
qu'il  la  poudre  tous  les  malins.  En  faisant  ces  réflexions,  il  accoste  Vemi- 
nente  .•  «  Le  miel  semble  couler  de  vos  lèvres  avec  chacune  de  vos  paroles  , 
lui  dit-il  galamment,  et  vos  dédains  ont  la  douceur  de  l'huile  de  Lucques  (1).  » 
A  la  suite  de  ces  aimables  propos  ,  il  lui  offre  pour  un  paoletlo  de  friandises. 
Veminente  n'a  garde  de  refuser.  Cassandrino,  encouragé  par  ce  premier 
succès ,  hasarde  une  déclaration  plus  claire.  Veminente  est  sur  le  retour;  elle 
songe  dès  lors  à  se  faire  épouser,  et  répond  au  vieux  garçon  avec  une  sorte 
de  timidité  encourageante  qui  lui  fait  perdre  la  tète;  puis  ,  sans  lui  laisser  le 
temps  de  se  reconnaître,  elle  le  présente  à  son  père  le  corroyeur,  à  son  oncle 
le  charcutier,  à  son  cousin  le  fruitier.  Cassandrino  salue  très-profondément 
chacun  de  ces  intéressants  personnages,  et  chacun  d'eux  a  grand  soin  de  lui 
parler  comme  à  un  futur  membre  de  la  famille.  Cassandrino  se  trouve  en- 
gagé; mais  comme  Veminente  lui  semble  adorable  ,  il  en  prend  fort  bien  son 
parti. 

Ce  qui  fait  tout  le  piquant  de  cette  scène  de  la  présentation ,  c'est  l'air  de 
politesse  parfaite  de  Cassandrino  et  le  beau  langage  qif  il  affecte  d'employer 
avec  chacun  de  ses  futurs  parents,  tandis  qu'au  fond  il  les  méprise  souverai- 
nement ,  et  qu'il  laisse  même  percer  au  dehors  ce  mépris  par  d'insolents  à 
parte  et  parla  manière  aristocratique  avec  laquelle  il  estropie  leurs  noms.  On 
voit  que  si  la  passion  l'emporte ,  il  ne  se  fait  pas  illusion  ;  plus  tard  il  se  pro- 
met bien  de  remettre  chacun  de  ces  drôles  à  leur  place;  c'est  avec  ce  mot 
plus  tard  (pie  la  faiblesse  se  tire  toujours  d'affaire.  Cassandrino  ,  comme  tous 
les  vieillards  passionnés,  songe  d'abord  à  se  satisfaire,  et  remet  au  lendemain 
l'examen  du  fâcheux  côté  des  choses  et  la  solution  des  embarras.  Ce  caractère 
est  donc  très-finement  tracé  ,  et  les  situations  qui  aident  à  son  développement 
sont  bien  choisies  ,  dénotent  une  véritable  connaissance  du  caractère  humain, 
et  ne  seraient  pas  indignes  d'un  théâtre  plus  relevé.  Telle  est,  par  exemple, 
cette  jolie  scène  dans  laquelle  Cassandrino  reçoit  la  visite  de  deux  grandes 
dames  de  sa  famille.  Le  bruit  du  prochain  mariage  de  leur  cousin  avec  Vemi- 
nente est  venu  jusqu'à  elles;  elles  viennent  lui  faire  des  remontrances  et  ren- 
gagent ù  ne  pas  se  mésallier  en  épousant  une  fille  des  marchés;  au  lieu  de 
songer  à  déshériter  ses  parents,  ne  devrait-il  pas  penser  qu'il  a  des  cheveux 
blancs,  et  qu'il  est  temps  de  mener  une  conduite  plus  exemplaire?  Cassan- 
drino a  écouté  avec  un  sang-froid  merveilleux  les  remontrances  de  ses  paren- 
tes. Quand  elles  ont  fini ,  il  leur  fait  des  compliments  sur  leur  bonne  mine , 

(1)  Avcle  ncl  parlare  il  miele  in  bocca  , 

E  i  voslri  tdegni  son'  oglio  di  Lucua. 


102  LE   THÉÂTRE   EN    ITALIE. 

leur  air  de  jeunesse  et  l'excellent  goût  de  leurs  parures.  Celles-ci  reviennent 
à  la  charge  ;  Cassandrino  les  accable  de  choses  flatteuses,  leur  parle  de  leurs 
enfants  ,  qui  sont  de  petits  prodiges  ,  et  il  demande  à  la  plus  vieille  des  nou- 
velles de  son  chien  Parpaglione  (papillon),  qui  est  bien  la  plus  délicieuse  pe- 
tite créature  qu'il  ait  jamais  vue.  Les  deux  daines  s'impatientent,  l'appellent 
vieux  débauché  et  se  lèvent  pour  sortir.  Loin  de  se  fâcher,  Cassandrino  les 
reconduit  galamment  jusqu'à  la  porte,  les  saluant  jusqu'à  terre  et  les  char- 
geant d'un  million  de  compliments  pour  leurs  amours  d'enfants  et  pour  l'a- 
dorable Parpaglione.  Cassandrino,  comme  on  voit,  serait  dans  l'occasion  un 
diplomate  consommé. 

Plus  tard,  nous  retrouvous  Cassandrino  sur  le  chemin  de  la  villa  Borghèse. 
II  vient  de  se  marier  et  cherche  à  s'étourdir.  Il  lient  sous  le  bras  la  nouvelle 
épousée  ,  et,  se  mettant  au  niveau  de  sa  compagne  ,  il  chante  de  sa  voix  de 
tête  ces  jolis  complets  d'une  chansonnette  populaire  : 

Or  che  ottobrc  c  retornata 
Sposa  mia  deletta  e  bella 
Vuo  ,  che  andiamo  in  carretella  , 
Fuori,  e  dentrô  la  città 
A  Testaccio  o  Tor  di  Valle. 
La  faremmo  i  maccaroni  , 
Con  buonissimi  bocconi 
Lieti  noi  sarem  cola  (1). 

Veminente ,  qui,  maintenant  qu'elle  est  mariée,  n'a  plus  de  ménagements 
à  garder,  lui  répond  très-lestement  : 

Se  non  ho  l'abbito  nuovo. 
Con  un  altro  cappelleto, 
Sposo  mio,  comme  ci  mello 
La  campagna  a  passagiar. 
Che  diran  l'altre  paine?  etc.  (2). 

Cassandrino  s'exécute  d'assez  bonne  grâce  et  promet  la  robe  et  le  bonnet. 

—  Ce  n'est  pas  assez,  lui  dit  la  nouvelle  épouse;  je  trouve  ridicule  votre 
manière  de  vous  habiller;  qui  est-ce  qui  porte  un  habit  rouge  ,  un  vilain  cha- 
peau à  trois  cornes,  et  des  souliers  à  boucles?  Pourquoi  n'êtes-vous  pas  cos- 
lumé  comme  tous  ces  beaux  étrangers  que  nous  rencontrons  dans  le  Corso? 
—  Cassandrino  avoue  modestement  <pie  jusqu'alors  il  avait  cru  que  ses  agré- 
ments personnels  devaient  suffire,  mais  qu'à  l'avenir  il  se  mettra  à  la  dernière 

(1)  Maintenant  qu"oclobre  est  revenu ,  ô  ma  belle  et  chère  épouse  !  je  veux  que  nous 
allions  nous  promener  en  carrosse  dans  la  ville  et  ses  environs,  au  mont  Testaccio  ou 
ù  Tor  di  Valle  ;  là  nous  mangerons  des  macaroni  et  toute  sorte  de  bonnes  choses  ;  là 
nous  nous  mettrons  en  gaieté. 

(2)  Si  \ me  donnez  pas  une  robe  neuve  avec  une  autre  coiffure,  puis-je  aller 

me  promener,  mou  cher  mari  '  Que  diraient  de  moi  les  autres  filles,  etc.'.'' 


LE   THÉÂTRE   EN   ITALIE.  193 

mode.  Ces  conditions  faites,  sa  femme  lui  permet  de  l'embrasser. Cassandrino 
lui  serre  amoureusement  la  taille,  et  tous  deux  disparaissent  dans  les  bos- 
quets de  la  villa  Borghèse. 

Cassandrino  à  sa  toilette  est  excellent.  Il  endosse  un  paletot  dans  lequel  il 
a  peur  de  se  perdre,  il  chausse  des  bottes  qu'il  a  été  obligé  de  prendre  toutes 
faites ,  et  qui  serrent  son  pied  osseux  comme  un  étau  ;  il  boutonne  un  pantalon 
anglais  qui  ne  lui  permet  ni  de  s'asseoir,  ni  de  se  baisser ,  et  à  peine  de  mar- 
cher. A  chaque  pas  qu'il  fait ,  il  pousse  un  profond  soupir  et  jette  un  petit  cri;- 
mais  enfin  il  faut  plaire,  c'est  maintenant  une  obligation.  Cette  pensée  sou- 
tient son  courage  et  l'aide  à  supporter  son  martyre. 

Cassandrino  consulte  toutes  ses  glaces,  et  se  regarde  comme  un  cavalier 
accompli.  Quel  n'est  donc  pas  son  étonnement ,  lorsque  sa  femme  se  met  à 
éclater  de  rire  en  le  voyant!  L'infortuné  a  oublié  ses  cheveux  poudrés  ,  et  sa 
tête,  resiée  blanche,  cause  celte  gaieté  de  mauvais  augure.  Il  est  trop  tard 
pour  remédier  à  cette  imperfection  ;  ses  nobles  parents,  qu'il  a  conviés  à  un 
repas  de  noces  à  la  villa  Borghèse ,  sont  arrivés  et  l'attendent  ;  il  cache  donc  le 
mieux  qu'il  peut  ses  cheveux  poudrés  à  frimas  sous  son  chapeau  à  la  nouvelle 
mode,  et  les  voilà  partis  pour  la  noce. 

La  fêle  a  lieu  dans  le  cirque  de  la  villa  Borghèse;  on  boit,  on  mange,  on 
rit,  on  danse;  c'est  un  bruit  de  violons,  de  hautbois,  de  tambourins  et  de 
castagnettes  à  devenir  sourd.  Il  faut  voir  tous  ces  musiciens,  qui  n'ont  guère 
plus  d'un  pouce  de  haut  (la  perspective  le  veut  ainsi),  s'escrimer  à  qui  mieux 
mieux,  l'un  avec  son  archet,  l'autre  avec  les  cimbales  ou  les  tempons  de  la 
grosse  caisse;  il  faut  voir  surtout  le  chef  d'orchestre  debout ,  l'archet  à  la 
main  ,  marquant  la  mesure,  et  par  moments  se  démenant  comme  un  possédé 
quand  il  s'agit  d'accélérer  le  mouvement  d'une  valse  ou  d'une  galopade.  Mais 
d'où  vient  qu'au  milieu  de  toute  cette  joie  Cassandrino  ,  cet  aimable  boute-en- 
train, a  l'air  contraint  et  rêveur?  d'où  vient  qu'au  lieu  de  rire  il  fronce  le 
sourcil,  qu'au  lieu  de  danser  il  reste  immobile  comme  un  terme  à  l'un  des 
coins  du  cirque,  et  qu'il  repousse  obstinément  tous  les  verres  pleins  qu'on  lui 
offre  ?  Faut-il  attribuer  celte  morne  attitude  à  la  gène  qu'il  éprouve  dans  son 
nouveau  costume?  ou  bien  a-t  il  fait  tacitement  le  calcul  de  ce  que  lui  coûte- 
ront ces  folles  prodigalités?  Nullement.  Cassandrino  a  oublié  qu'il  avait  des 
bottes  neuves  et  un  pantalon  collant;  et ,  quand  à  l'argent ,  il  s'en  soucie  dans 
ce  moment  comme  des  pierres  du  chemin.  Mais  alors  pourquoi  cet  air  maus- 
sade et  désespéré  !  Hélas  !  il  faut  bien  le  dire  ,  puisque  Cassandrino  lui-même, 
oubliant  cette  fois  sa  philosophie,  semble  prendre  à  cœur  de  le  faire  savoir  à 
tous  les  invités  :  Cassandrino  est  jaloux  !  Il  vient  de  s'apercevoir  qu'il  avait 
un  rival ,  et  que  ce  rival  ne  paraissait  pas  indifférent  à  la  mariée.  Cassandrino, 
que  sa  gaieté  et  son  sang-froid  ont  absolument  abandonné,  s'approche  de  sa 
femme  et  lui  parle  de  se  retirer;  celle-ci  s'amuse  et  veut  rester;  Cassandrino 
insiste  ,  sa  femme  répond  aigrement  ;  Cassandrino  se  fâche  ;  première  querelle, 
dans  laquelle  tous  les  aimables  parents  de  l'emmenée  (pie  nous  connaissons 
prennent  parti  contre  le  malheureux  mari.  Il  cède  donc  et  se  résigne.  Marty- 
risé par  son  costume  à  la  mode,  ruiné  par  les  folles  dépenses  de  cette  journée, 
contrarié  dans  ses  amours,  le  pauvre  Cassandrino  prend  des  airs  féroces;  sa 


194  LE    THÉÂTRE   EN   ITALIE. 

mauvaise  humeur  s'accroît  d'instant  en  instant,  et  il  se  promet  bien  de  se 
venger  dans  le  tète  à  tête.  Sans  s'inquiéter  de  la  colère  de  Cassandrino ,  sa 
femme  danse  et  valse  avec  le  rival  préféré.  C'est  un  jeune  peintre  français 
nouvellement  arrivé  à  Rome  et  qui  paraît  très-résolu  et  très-insolent  ;  à  Rome, 
c'est  le  caractère  obligé  du  Français.  Si  Cassandrino  se  permet  une  observa- 
lion  ,  le  Français  le  regarde  de  haut  en  bas  avec  son  lorgnon  et  lui  tourne  le 
dos  d'un  air  si  méprisant,  que  le  Romain  perdrait  patience  s'il  n'avait  pas  un 
peu  peur. 

La  fêle  tire  à  sa  fin  ;  Cassandrino  a  réussi  à  s'emparer  du  bras  de  l'épousée, 
et  l'entraîne  avec  brusquerie.  Le  jeune  fat  la  suit  de  très-près ,  et ,  profitant 
du  moment  où  le  bonhomme  a  le  dos  tourné,  il  se  permet  avec  elle  des  fami- 
liarités qui  mettent  toute  la  salle  en  gaieté.  Le  petit  personnage  exécute  avec 
une  précision  des  plus  drôles  cette  panlomine  fort  leste,  que  nous  ne  décrirons 
pas  ici.  Veminente,  loin  de  paraître  offensée  de  ces  libertés  ,  y  répond  par 
une  œillade  encourageante;  le  rideau  tombe,  et  l'on  peut  facilement  deviner 
quelle  dernière  infortune  attend  le  pauvre  mari. 

En  effet,  dans  une  autre  pièce,  reproduction  littérale  de  George  Dandin, 
ou  qui  n'est  peut-être  que  l'ancien  canevas  italien  sur  lequel  Molière  a  admi- 
rablement brodé  ,  Cassandrino,  qui  ne  peut  se  résigner  à  sa  mésaventure, 
soutient  avec  sa  coquette  moitié  une  lutte  toujours  inégale.  Celle-ci  se  moque 
de  son  vieux  mari  comme  Angélique  de  George  Dandin,  et  tandis  qu'il  dort, 
elle  fait  comme  elle  des  escampativos.  Mais  Cassandrino  s'est  réveillé  à  pro- 
pos ,  et  quand  la  coupable  veut  rentrer  ,  elle  trouve  la  porte  fermée;  celle-ci 
se  livre  tour  à  tour  au  désespoir  ou  à  la  colère,  supplie  ou  menace.  Cassan- 
drino ,  que  son  ingratitude  a  ulcéré  ,  est  inexorable.  Alors  la  rusée,  au  lieu 
de  feindre  de  se  frapper  d'un  couteau  ,  menace  son  mari  de  se  jeter  dans  un 
puits  qui  est  près  de  la  porte.  Cassandrino  tient  bon  et  se  permet  même  de 
mauvaises  plaisanteries  sur  la  légèretés  des  femmes  ,  qui ,  dit-il .  doivent  sur- 
nager au-dessus  de  l'eau  comme  le  liège.  «  Eh  bien  !  méchant  homme,  viens 
voir  si  je  surnage.  »  Veminente,  en  disant  cela  ,  ramasse  un  gros  pavé  qu'elle 
jette  dans  le  puits ,  ayant  soin  de  se  blottir  derrière  le  rebord. Cassandrino  en- 
li-.nd  le  bruit  que  fait  la  pierre  en  tombant  ;  il  se  désole,  car  au  fond  il  a  meil- 
leur cœur  que  George  Dandin.  Il  descend  le  plus  vite  qu'il  peut;  il  va  chercher 
un  crochet  et  se  désespère  en  tirant  du  puits  des  roseaux  qu'il  prend  pour  des 
rubans ,  de  la  filasse  qu'il  croit  être  des  cheveux,  de  vieux  souliers  et  des  chif- 
fons de  toute  espèce  qu'il  reconnaît  pour  avoir  appartenu  a  sa  femme  ;  enfin, 
après  de  longs  efforts,  il  ramène  un  poids  très-lourd  :  c'est  le  cadavre  d'un 
barbet  qui  s'est  noyé  la  veille.  Cassandrino,  que  sa  douleur  rend  aveugle  ,  va 
le  presser  tendrement  dans  ses  bras,  quand  tout  à  coup  sa  femme  parait  à  la 
fenêtre  une  lanterne  à  la  main  el  l'apostrophe  d'une  façon  brutale.  L'infortuné 
croit  voir  un  spectre ,  et,  se  niellant  à  genoux,  implore  son  pardon  ;  c'est  dans 
c<;  moment  qu'arrivent  les  parents  de  Veminente  que  Le  mari  avait  envoyé 
chercher.  Il  faut  voir  de  quelle  façon  la  mère  traite  le  mari  confus  et  repen- 
tant !  Elle  ne  lui  dit  pas  comme  M"10  de  Solenville  à  George  Dandin  :  «  "Vous 
m'engloutissez  le  cœur ,  parlez  de  loin.  »  Elle  lui  parle  au  contraire  le  plus 
pi i  s  possible  ,  en  lui  mettant  le  poing  sous  le  nez  et  en  accusant  ce  vilain  hy- 


LE   THÉÂTRE  EN   ITALIE.  195 

pocrite  de  vouloir  déshonorer  son  enfant.  Le  père  ,  qui  est  l'un  des  plus  rudes 
paroissiens  de  Trastevere  ,  engloutirait  lui-même  le  malheureux  Cassandrino, 
ou  tout  au  moins  l'assommerait  sur  la  place  ,  si  l'épouse  bien  vengée  n'implo- 
rait généreusement  son  pardon. 

Nous  voudrions  compléter  cette  analyse  du  répertoire  du  théâtre  Fiano,  en 
citant  quelques-unes  de  ces  scènes  que  les  Romains  appelaient  hardies,  parce 
que  sous  le  voile  fort  peu  transparent  dont  on  l'avait  affublé,  les  spectateurs 
pouvaient  trouver  à  Cassandrino  des  traits  de  ressemblance  avec  quelques-uns 
des  célibataires  âgés  de  la  cour  oligarchique  et  religieuse  qui  gouverne  Rome; 
mais  ces  petites  pièces  dans  lesquelles,  selon  l'expression  si  juste  de  l'écrivain 
qui  nous  a  le  plus  spirituellement  parlé  de  l'Italie  (1) ,  les  spectateurs  coif- 
faient ce  personnage  séculier  de  la  calotte  rouge  d'un  cardinal,  ou  le  chaus- 
saient tout  au  moins  des  bas  violets  d'un  monsignore,  ces  pièces,  depuis 
Léon  XII,  sont  soigneusement  interdites.  Cassandrino,  en  vieillissant,  est 
d'ailleurs  devenu  d'une  timidité  plus  que  prudente  sur  ces  matières  réservées. 
A  peine  se  permet-il  l'allusion ,  et  encore  de  la  façon  la  plus  détournée.  Cas- 
sandrino maintenant  ne  craint  plus  tant  de  faire  un  éclat ,  car  il  sait  fort 
bien  qu'il  ne  compromet  plus  son  avenir.  Aussi ,  quand  un  frère  le  surprend 
aux  genoux  de  sa  sœur,  lui  parlant  d'amour,  comme  dans  le  petit  drame  de 
Cassandrino  élève  en  peinture ,  dont  l'ingénieux  écrivain  que  nous  citions 
tout  à  l'heure  nous  a  laissé  l'analyse ,  il  ne  peut  plus  reprocher  à  la  jeune  fille 
l'imprudence  qu'elle  a  commise  de  recevoir  en  tête-à-lèle  un  homme  qui  ne 
•peut pas  l'épouser.  Cassandrino  est  aujourd'hui  dégagé  de  toute  ambition  ec- 
clésiastique, il  peut  toujours  se  marier,  et  la  plus  grande  obligation  que  la  cen- 
sure lui  ait  imposée  ,  c'est  qu'on  ne  puisse  jamais  le  prendre  pour  un  monsi- 
gnore ou  pour  tout  autre  aspirant  au  cardinalat.  Le  jeune  peintre  qui ,  sous  la 
perruque  noire  et  les  favoris  énormes  de  ce  nouvel  élève ,  reconnaît  la  tête 
poudrée  de  l'ambitieux  et  coquet  vieillard  ,  ne  pourrait  donc  plus  lui  dire  :  — 
Vous  étiez  venu  pouY  prendre  une  leçon  de  peinture;  je  vais  vous  la  donner; 
je  commencerai  par  le  coloris.  Mes  élèves  vont  vous  dépouiller  de  vos  habits, 
affres  quoi  iis  vous  peindront  le  corps  de  la  tête  aux  pieds  d'une  belle  couleur 
rouge  (allusion  à  un  grand  costume);  et  parvenu  ainsi  au  comble  de  vos  vœux, 
ils  vous  promèneront  dans  le  Corso.  —  Cassandrino,  depuis  une  dizaine  d'an- 
nées, a  fait  un  grand  sacrifice  ;  il  a  renoncé  au  rouge. 

Le  prudent  personnage  ne  se  permet  donc  plus  que  de  légères  épigrammes 
qui  ne  s'attaquent  qu'aux  personnes,  et  qui  sonl  loin  d'avoir  le  mordant  des 
dialogues  de  Pasquin  et  Mnrforio.  La  reproduction  des  ridicules  des  grands 
personnages  laïques  lui  est  rigoureusement  défendue.  A  peine  lui  permet-on  de 
sè  moquer  sagement  d'un  moine  bavard  ou  d'un  abbé  turbulent;  c'est  déjà 
beaucoup  qu'on  lui  laisse  ses  coudées  franches  lorsqu'il  s'agit  d'attaquer  les 
ridicules  des  séculiers.  Cassandrino  le  sait  bien  ,  il  ne  doit  la  vie  qu'à  cette 
modération  de  la  censure  à  son  égard.  Cassandrino  censuré  perdrait  à  la  fois 
sa  verve,  son  à-propos  et  son  savoir-faire  comique. 

Aujourd'hui  le  théâtre  des  Kurattini  est  le  seul ,  à  Rome ,  où  l'on  re- 

(1)  M.  Beyle. 


196  LE   THÉÂTRE   EN   ITALIE. 

trouve  encore  la  vraie  comédie ,  c'est-à-dire  celle  qui  s'attaque  franchement 
aux  ridicules  des  hommes  ,  qui  les  moralise  eu  les  amusant  et  en  leur  plaçant 
courageusement  le  miroir  sous  les  yeux.  Que  l'on  brise  ce  miroir,  ou  que 
seulement  on  en  altère  le  poli,  de  sorte  qu'au  lieu  de  reproduire  l'expression 
et  le  jeu  mobile  de  la  physionomie  humaine,  il  n'en  puisse  plus  retracer  que 
les  lignes  grossières  et  les  traits  généraux  ,  et  l'on  tombe  aussitôt  dans  la  co- 
médie de  lieu  commun  ;  la  comédie  vraie  et  franche ,  la  comédie  naturelle 
n'existe  plus. 

Nous  doutons  fort  toutefois  qu'il  faille  attribuer  à  l'amour  de  l'art,  ou  seu- 
lement à  son  intelligence  ,  la  modération  de  la  censure  romaine  à  l'égard  de 
ce  petit  théâtre  ;  nous  croyons  plutôt  que  le  gouvernement  romain  a  trouvé 
les  malices  de  Cassandrino  trop  peu  offensives  pour  s'en  inquiéter;  nous 
croyons  aussi  qu'on  s'est  cru  obligé  de  respecter  un  droit  acquis  ,  en  quelque 
sorte  traditionnel ,  et  de  faire  comme  le  voisin.  Dans  ce  siècle  ,  qu'à  Rome 
comme  ailleurs  on  appelle  le  siècle  du  progrès  ,  on  a  craint  de  paraître  rétro- 
grade en  se  montrant  trop  ombrageux.  D'un  autre  côté,  si  Meneghino,  le 
Docteur,  Stentarello  et  autres  avaient  leur  franc  parler  sur  certaines  matières, 
à  quel  titre  aurait-on  pu  fermer  la  bouche  à  l'aimable  et  discret  Cassandrino? 
Cette  fois  donc  on  a  laissé  dire  et  laissé  faire,  chose  rare  en  Italie  ,  et  si  par- 
fois le  héros  des  Buraltini  s'émancipait  un  peu  trop,  l'action  de  la  censure  ne 
s'est  fait  sentir  que  par  de  paternels  avertissements  (1). 

Félicitons-nous  de  cette  indulgence  qui  laisse  toute  liberté  au  pinceau , 
toute  naïveté  et  toute  franchise  à  la  touche.  Ce  petit  tableau  de  mœurs  y  a 
gagné  ;  le  mouvement  des  groupes  en  est  plus  vrai ,  le  coloris  plus  local!  l'en- 
semble de  la  composition  plus  saisissant.  Au  lieu  de  ces  insipides  banalités  des 
grands  théâtres  qu'on  appelle  comédies  nobles,  de  ces  prétendues  peintures 
de  l'homme  où  l'homme  ne  ressemble  plus  qu'à  une  froide  statue  jetée  tou- 
jours dans  le  même  moule,  nous  avons  eu  un  portrait  de  l'individu  ,  portrait 
chargé,  mais  toujours  vivant.  Là,  au  lieu  de  parler  un  langage  uniforme  et 
apprêté,  de  s'exprimer  en  style  soutenu  (sostenuto) ,  et  d'obéir  infailliblement 
à  certaines  données  ridicules,  chaque  personnage  conserve  le  caractère  et  parle 
le  langage  de  sa  caste  et  de  sa  nation;  Stentarello  et  Cassandrino  sont  bien 
chacun  de  leur  pays  :  l'un  Florentin,  l'autre  Romain. 

Chose  singulière  et  digne  de  remarque  !  l'Italie  est  peut-être  le  seul  pays  de 
l'Europe  où  chaque  province  ait  son  type  comique,  personnification  des  ridi- 
cules populaires  et  de  certaines  habitudes  morales  ,  et  où  ce  type  se  soit  reli- 
gieusement conservé.  La  vitalité  de  ces  personnifications  et  la  faveur  dont 
elles  jouissent  encore  sembleraient  indiquer  que  les  mœurs  et  les  goûts  du 
peuple  n'ont  pas  changé.  L'élude  de  ces  types  n'est  donc  pas  sans  intérêt;  elle 
nous  montre  le  caractère  de  chaque  petite  tribu  italienne  sous  des  faces  im- 

(1)  On  nous  assure  cependant  qu'autrefois ,  lorsque  M.  Cassandre  était  plus  hardi , 
la  police  lui  a  fait  passer  quelques  vingt-quatre  heures  en  prison.  Le  lendemain  ,  l'ai- 
mable directeur  prenait  mieux  ses  précautions  ;  il  enivrait  l'espion  chargé  de  le  sur- 
veiller, et  recommençait  de  plus  belle  ,  se  moquant  de  tout ,  même  de  cet  espion  et  de 
!>(:s  geôlière. 


LE   THÉÂTRE  EN   ITALIE.  497 

prévues,  elle  aide  à  la  connaissance  de  la  langue  et  des  habitudes  nationales  , 
et ,  en  nous  mettant  à  même  de  comparer  ses  mœurs  d'hier  et  ses  mœurs 
d'aujourd'hui ,  elle  complète  l'histoire  du  peuple. 

Frédéric  Mercey. 


LE  TEXAS 


ET  SA  REVOLUTION. 


SECONDE  PARTIE  (1). 


En  proclamant  l'abolition  immédiate  de  l'esclavage  dans  toute  l'étendue  de 
la  république  mexicaine  ,  le  président  Guerrero  manquait  certainement  à  une 
des  conditions  sous  la  foi  desquelles  les  colons  anglo-américains  étaient  ve- 
nus s'établir  dans  le  Texas.  On  peut  même  affirmer  que  cette  condition  avait 
été  essentielle  et  déterminante  à  leurs  yeux,  non-seulement  parce  qu'ils  étaient 
pour  la  plupart  originaires  d'étals  à  esclaves  ,  mais  parce  que  .  réduits  au 
travail  libre,  ils  n'auraient  pu  donner  à  leurs  exploitations  un  assez  grand 
développement  pour  les  dédommager  de  leurs  sacrifices  et  des  frais  de  leur 
entreprise.  La  constitution  mexicaine  de  1824  déclarait,  il  est  vrai,  que  per- 
sonne désormais  ne  naîtrait  esclave  sur  le  territoire  de  la  république,  dispo- 
sition que  l'on  retrouve  dans  la  constitution  particulière  de  l'état  de  Cohahuila 
cl  Texas,  promulguée  en  1827;  mais  elle  maintenait  au  moins  l'esclavage 
existant,  et  cela  pouvait  suffire  pendant  quelques  années.  Le  décret  du  15  sep- 
tembre  182!),  au  contraire  ,  eût  entièrement  arrêté  l'essor  de  la  colonie,  s'il 
.ivait  été  exécuté  :  il  eût  ruiné  le  présent  et  empêché  toute  émigration  ulté- 
rieure des  citoyens  des  États-Unis  au  delà  de  la  rivière  Rouge  et  de  la  Sabine, 

(1)  Voyez  la  livraison  du  15  mars. 


LE   TEXAS   ET   SA   RÉVOLUTION.  499 

plus  efficacement  que  le  décret  spécial  du  6  avril  1850.  Aussi  fut-il  révoqué  , 
en  ce  qui  concernait  le  Texas ,  par  le  gouvernement  qui  succéda  à  celui  de 
Guerrero,  et  sur  les  représentations  du  gouverneur  Viesca.  Quant  au  décret 
du  6  avril  1850  ,  qui  était,  pour  ainsi  dire,  la  réponse  publique  du  Mexique 
aux  secrètes  manœuvres  des  États-Unis  ,  nous  avons  dit  que,  loin  de  recevoir 
une  exécution  rigoureuse,  il  fut  aisément  éludé  par  l'adresse,  ou  même  ou- 
vertement violé  par  la  force. 

Aucun  événement  de  quelque  importance  ne  signala  le  cours  de  l'année 
1830;  mais,  de  part  et  d'autre,  la  confiance  était  ébranlée.  Malgré  son  épui- 
sement, ses  embarras  intérieurs  et  son  état  de  désorganisation  permanente,  le 
gouvernement  de  Mexico  ne  put  se  dissimuler  que,  pour  conserver  le  Texas,  il 
aurait  bientôt  une  lutte  à  soutenir,  soit  contre  les  États-Unis ,  soit  contre  les 
colons  anglo-américains  ,  et  il  s'y  prépara.  De  petits  corps  de  troupes  furent 
envoyés  dans  le  pays  sous  différents  prétextes ,  et  occupèrent  les  principaux 
posles.  Au  commencement  de  1832,  ces  forces  étaient  réparties  de  la  manière 
suivante  :  à  Nacogdoches  ,  500  hommes  ;  à  San-Antonio  de  Bejar ,  250;  à  Go- 
îiad ,  118;  à  Anahuac,  150;  à  Galveston,  30;  à  Velasco  ,  100;  au  fort  de 
Teran ,  -10;  à  Victoria,  40  ;  à  Tenochtitlan  ,  40,  en  tout  1,268.  Avant  de  se 
moquer  d'une  pareille  armée  ,  il  faut  réfléchir  au  petit  nombre  des  colons 
qu'elle  était  destinée  à  surveiller  et  à  tenir  en  échec,  à  leur  dissémination  et  à 
leur  inexpérience  militaire.  C'était  donc,  à  tout  prendre,  une  fore:  assez  im- 
posante; et  si  les  détachements  avaient  été  bien  commandés,  si  la  nouvelle 
guerre  civile  qui  allait  éclater  au  Mexique,  n'était  venue  les  paralyser,  l'in- 
surrection du  Texas  aurait  pu  ne  pas  réussir  aussi  vite.  La  présence  et  l'insu- 
bordination de  ces  troupes  étrangères  irritèrent  vivement  la  population 
texienne.  Le  moindre  prétexte  devait  suffire  pour  lui  faire  prendre  les  armes  : 
il  ne  tarda  pas  à  se  présenter. 

Le  Mexique  était  alors  régi  par  la  constitution  fédérale  de  1824.  Chaque 
province,  sous  le  nom  d'état,  possédait  sa  législature  particulière,  son  gou- 
verneur électif,  son  budget,  etc.,  mais  le  gouverncmentde  Mexico  ,  le  congrès 
général  et  le  président  de  la  république  étaient  sans  cesse  en  querelle  avec  les 
états,  sur  leurs  attributions  respectives  et  les  limites  de  leurs  pouvoirs  En 
théorie,  les  choses  avaient  été  merveilleusement  réglées;  dans  la  pratique, 
rien  ne  marchait.  Les  tiraillements  étaient  continuels;  les  étals  n'acquittaient 
point  leurs  contributions  au  trésor  de  la  république;  ils  formaient  entre  eux 
des  confédérations  particulières;  ils  chassaient  les  troupes  du  gouvernement 
Suprême;  ils  faisaient  des  lois  contraires  à  la  législation  générale  et  même 
aux  traités  de  la  république  avec,  les  puissances  étrangères.  Tout  enfin  n'était 
que  confusion  et  anarchie.  On  a  vu  que  le  décret  du  6  avril  1850  avait  interdit 
aux  Anglo-Américains  toute  émigration  ultérieure  sur  le  territoire  du  Texas, 
sauf  en  ce  qui  concernait  l'exécution  des  contrats  existants.  L'année  suivante, 
le  gouvernement  de  l'état  de  Gobabuila  el  Texas  nomme  un  commissaire  pour 
mettre  quelques  émigrants  en  possession  de  terres  qui  leur  avaient  été  concé- 
dées. Le  commandant  généra]  des  provinces  orientales  de  la  république  croit 
devoir  s'y  opposer  et  fait  jeter  le  commissaire  en  prison.  Cet  officier  supérieur 
avait  peut-être  raison,  comme  fonctionnaire  mexicain;  mais,  dans  la  forme. 


200  LE   TEXAS   ET   SA   RÉVOLUTION. 

l'acte  était  arbitraire,  et  il  excita  un  grand  mécontentement.  Ce  ne  fut  pas  le 
seul.  Par  suite  du  même  esprit  d'opposition  entre  l'autorité  militaire  et  le  gou- 
vernement de  l'état,  la  première  prononça  la  dissolution  d'un  corps  munici- 
pal légalement  élu  et  installé  du  consentement  de  l'autorité  rivale,  en  établit 
un  autre  sans  consulter  celle-ci ,  et  menaça  de  recourir  à  la  force  pour  empê- 
cher la  population  de  procéder  à  des  élections  régulières.  Sur  ces  entrefaites, 
on  apprend  que  le  commandant  d'Anahuac  a  fait  arrêter  plusieurs  colons  an- 
glo-américains. Aussitôt  (c'était  dans  les  premiers  jours  de  1832)  leurs  conci- 
toyens établis  dans  cette  partie  de  la  province ,  ne  prenant  conseil  que  de  leurs 
ressentiments,  se  soulèvent ,  paraissent  en  armes  devant  la  forteresse  et  som- 
ment l'officier  de  rendre  la  liberté  à  ses  prisonniers.  Le  soulèvement  l'avait 
pris  au  dépourvu;  il  n'osa  pas  résister  ouvertement,  promit  de  relâcher  les 
détenus ,  et  réclama  seulement  un  ou  deux  jours  de  délai ,  afin ,  dit-il ,  de  ré- 
gler quelques  mesures  indispensables.  Mais  il  avait  demandé  du  secours  au 
commandant  de  Nacogdoches,  et  méditait  une  perfidie.  Les  colons  se  reti- 
raient, confiants  dans  sa  promesse,  quand  il  les  fil  traîtreusement  attaquer. 
Ceux-ci  retournent  sur  leurs  pas,  et  tombent  au  milieu  d'un  détachement 
mexicain  sous  les  ordres  de  Piedras,  commandant  de  la  garnison  de  Nacog- 
doches. Cependant,  loin  de  perdre  courage  ,  et  malgré  la  supériorité  des  forces 
ennemies,  ils  font  si  bonne  contenance,  que  Piedras  s'estime  heureux  d'éviter 
le  combat ,  en  promettant  de  rendre  la  liberté  aux  prisonniers  d'Anahuac. 
Cette  fois  la  promesse  fut  accomplie,  et  les  insurgés,  contents  d'avoir  atteint 
leur  but,  se  dispersèrent  sans  autre  incident. 

Tandis  que  ces  événements  se  passaient  dans  les  districts  orientaux  du 
Texas  ,  un  soulèvement  bien  plus  grave  menaçait  la  république  d'une  nouvelle 
révolution  ,  qui  devait  s'opérer  sous  les  auspices  de  Santa-Anna.  Le  2  janvier 
1832,  les  officiers  de  la  garnison  de  la  Vera-Cruz,  réunis  chez  le  colonel  Lan- 
dero,  sur  l'invitation  du  général  Ciriaco  Vazquez,  y  signèrent  une  déclaration 
que  Santa-Anna  transmit,  sans  se  prononcer  ouvertement  lui-même,  au  vice- 
président  Bustamente,  pour  demander  le  renvoi  d'un  ministère  que  l'opinion 
publique  accusait  de  favoriser  le  centralisme.  Ce  point  de  départ  est  fort 
curieux  en  ce  que  la  révolution ,  commencée  au  nom  des  principes  fédéra- 
listes, se  termina,  en  1835,  par  l'abolition  de  la  constitution  fédérale  de  1854, 
et  par  l'établissement  d'une  constitution  républicaine  unitaire,  contre  laquelle 
une  partie  de  la  population  et  des  troupes  n'a  pas  cessé  de  protester  les  armes 
à  la  main.  Le  ministère  dont  les  officiers  de  la  garnison  delà  Vera-Cruz,  se- 
crètement poussés  par  Santa-Anna,  exigeaient  la  destitution,  se  composait  de 
MM.  Alaman,  Espinosa  et  Facio;  mais  c'était  le  premier  qui  donnait  effective- 
ment l'impulsion  à  toute  la  machine  gouvernementale.  11  avait  fait  exécuter  le 
président  Guerrero,  que  sa  naissance,  ses  inclinations  et  sa  bravoure  avaient 
rendu  le  favori  des  basses  classes  de  la  population  mexicaine,  et  qui  avait  été 
porté  au  pouvoir  par  un  mouvement  démocratique.  M.  Alaman  gouvernait 
donc  dans  le  sens  de  l'aristocratie  et  ûu  clergé  ;  il  cherchait  à  fortifier  l'admi- 
nistration .  et ,  à  ce  litre ,  il  devait  désirer  ,  autant  que  possible  ,  d'établir  la 
suprématie  du  gouvernement  central  sur  les  intérêts  divergents  et  la  capri- 
cieuse opposition  des  étals.  Ennemi  des  étrangers  en  général,  il  témoignait  ce- 


LE   TEXAS   ET   SA  RÉVOLUTION.  i2Gl 

pendant  une  plus  grande  bienveillance  aux  Anglais ,  qui  l'avaient  intéressé 
dans  leurs  exploitations  de  mines.  Quant  à  Sanla-Anna  ,  dont  les  moins  péné- 
trants devinaient  la  main  dans  ces  nouveaux  troubles ,  son  ambition  expliquait 
sa  conduite.  Vainqueur  des  Espagnols  à  Tampico ,  et  proclamé  alors  le  héros 
libérateur  du  Mexique,  idole  de  l'armée,  se  croyant  à  la  fois  le  plus  grand 
liomme  de  guerre  et  le  plus  grand  homme  d'État  de  la  république,  il  s'irritait 
de  n'y  pas  jouer  le  premier  rôle  et  de  voir  ses  talents  politiques  réduits  à 
la  lâche  mesquine  d'un  gouvernement  de  province.  L'intérêt  de  la  patrie  , 
le  fédéralisme  et  la  liberté  n'étaient  pour  lui  que  des  mots  sonores,  un 
honorable  drapeau,  dont  il  avait  besoin,  comme  tous  les  ambitieux,  pour 
couvrir  ses  vues  personnelles.  Le  parti  démocratique  ne  fut  pas  deux  ans  à 
voir  combien  son  chef  était  indifférent  aux  principes  politiques.  Vers  la  fin 
de  18-54  .  Santa -Anna  s'était  laissé  gagner  par  l'aristocratie  et  le  clergé;  il 
préparait  l'établissement  d'une  constitution  unitaire;  il  rêvait  la  gloire  du 
premier  consul ,  et  peut-être  songeait-il  à  relever  pour  lui  le  trône  impérial 
d'Iturbide. 

Je  n'ai  pas  perdu  de  vue  les  affaires  du  Texas  en  traçant  ce  tableau.  Les  évé- 
nements de  celte  province  se  rattachent ,  par  les  liens  les  plus  intimes ,  et  au 
pronimciamiento  de  la  Vera-Cruz  en  janvier  1832,  et  au  changement  de  la 
constitution  mexicaine  en  1835.  On  pourrait  même  dire  qu'à  partir  de  1832, 
ils  se  confondent  avec  l'histoire  personnelle  de  Santa-Anna.  En  effet,  les  colons 
lexiens  qui  avaient  attaqué  le  fort  d'Anahuac  n'avaient  pas  encore  déposé  les 
armes,  quand  ils  apprirent  le  soulèvement  des  troupes  de  la  Vera-Cruz  contre 
l'administration  de  Bustamente,  dont  ils  avaient  eux-mêmes  à  se  plaindre,  et 
dont  les  délégués  avaient  provoqué  leur  ressentiment  par  des  actes  arbitraires. 
Aussi  n'hésitèrent-ils  pas  à  se  déclarer  immédiatement  pour  la  cause  fédéra- 
liste, dont  Santa-Anna  relevait  le  drapeau.  Leur  intérêt  non  moins  que  leurs 
passions  leur  en  faisait  une  loi.  Le  gouvernement  de  Mexico,  en  quelques 
mains  qu'il  fût  placé,  se  défiait  d'eux  ,  les  surveillait  avec  une  jalouse  inquié- 
tude, les  empêchait  de  se  fortifier  en  arrêtant  l'essor  de  l'émigration  anglo- 
américaine  ,  et  menaçait  l'esclavage  ,  dont  ils  regardaient  le  maintien  comme 
nécessaire  à  leur  prospérité.  S'il  parvenait  à  resserrer  son  action  et  a  étendre 
son  pouvoir,  il  aurait  plus  de  moyens  encore  pour  leur  imposer  ses  lois  et  leur 
faire  sentir  de  mille  manières  le  poids  de  sa  défiance.  Quel  parti  devaient-ils 
donc  prendre  en  présence  d'un  pareil  danger?  Pouvaient-ils  négliger  l'occa- 
sion de  lui  susciter  de  nouveaux  embarras?  Devaient-ils  se  faire  un  scrupule 
de  concourir  a  son  affaiblissement  en  exagérant  le  principe  de  division  et  d'é- 
parpillement  de  la  force  publique  qui  se  trouvait  déposé  dans  la  constitution 
fédérale  de  1824?  Non  ,  certes,  et  ils  le  reconnurent  du  premier  coup.  L'in- 
stinct du  self-govemment ,  qui  est  un  des  caractères  essentiels  de  la  race 
anglo-américaine  ,  les  y  portait  avec  une  force  irrésistible.  Déjà  ils  se  plai- 
gnaient de  l'éloignement  de  la  capitale  de  l'État,  circonstance  qui  retardait 
l'expédition  des  affaires  et  avait  de  grands  inconvénients  pour  L'administra- 
tion de  la  justice.  Déjà  ils  désiraient  se  faire  reconnaître,  dans  le  sein  de  la 
confédération  mexicaine,  une  existence  politique  à  part,  dont  ils  se  promettaient 
beaucoup  d'avantages,  non  moins  pour  le  commerce  extérieur  que  pour  les 


202  LE   TEXAS   ET   SA   RÉVOLUTION. 

améliorations  locales.  Mais  rétablissement  redouté  du  centralisme  n'aurait-il 
pas  aggravé  les  inconvénients  dont  ils  souffraient  et  rendu  impossible  le  re- 
mède qu'ils  voulaient  y  apporter? 

Le  maintien  des  institutions  fédérales  était  tellement  conforme  aux  intérêts 
du  Texas,  que  le  mouvement  de  la  population  en  faveur  delà  cause  épousée 
par  Santa-Anna  fut  général  et  unanime.  Les  colons  du  Brazos  ,  à  la  première 
nouvelle  du  soulèvement  de  leurs  concitoyens  du  Rio  Trinidad  ,  prirent  aussi- 
tôt les  armes  pour  marcher  à  leur  secours,  et  se  déclarèrent  en  même  temps 
contre  l'administration  de  M.  Alaman.  Mais  ,  pour  rejoindre  promptement  les 
insurgés  devant  Anahuac ,  il  fallait  qu'ils  désarmassent  ou  attirassent  à  leur 
parti  le  commandant  du  fort  de  Velasco.  Ils  l'engagèrent  donc  à  embrasser  la 
cause  des  fédéralistes  contre  le  gouvernement,  et  poussèrent  la  hardiesse  jus- 
qu'à lui  demander  un  canon  dont  la  place  était  munie  ,  pour  aller  attaquer  le 
commandant  d'Analuiac  ,  de  l'autre  côté  de  la  baie  de  Galveston.  Ugartechea  , 
c'était  le  nom  du  commandant  de  Velasco,  leur  répondit  en  homme  d'honneur 
qu'il  obéirait  aux  ordres  de  ses  chefs  ,  et  qu'il  s'opposerait  à  l'exécution  de 
leurs  desseins.  Les  colons  du  Brazos  n  en  persistèrent  pas  moins,  et  au  nom- 
bre de  cent  dix-sept,  sous  la  conduite  de  John  Austin  ,  altaquèrent  Velasco,  le 
26  juin  avant  le  jour.  Comme  ils  n'avaient  que  des  carabines,  et  que  les 
Mexicains,  outre  leurs  fusils,  avaient  sur  un  des  bastions  leur  canon  monté  à 
pivot ,  les  audacieux  assaillants  souffrirent  d'abord  beaucoup;  mais  aussitôt 
que  le  jour  fut  venu,  ils  prirent  leur  revanche.  Tous  les  soldats  qui  se  mon- 
traient sur  le  rempart  étaient  abattus,  et  ceux  qui  servaient  la  pièce  de  canon 
avaient  les  mains  enlevées  par  ces  fameux  tireurs  de  l'Ouest  qui  ne  manquent 
jamais  leur  coup  ,  si  bien  qu'à  la  fin  Ugartechea ,  ne  pouvant  plus  décider  ses 
hommes  à  charger  et  pointer  le  canon  ,  eut  le  courage  héroïque  de  se  mettre 
lui-même  à  la  besogne.  Les  Texiens,  saisis  d'admiralion ,  cessèrent  le  feu  par 
générosité,  dit  l'historien  de  ces  événements,  car  le  dernier  d'entre  eux  était 
assez  sûr  de  son  arme  pour  lui  mettre  une  balle  dans  l'œil.  Ayant  affaire  à  des 
gens  si  résolus,  Ugartechea  vit  bien  qu'il  fallait  capituler,  et  rendit  la  place. 
Les  assiégés  n'avaient  perdu  qu'un  homme,  et  dix-sept  autres  avaient  eu  les 
mains  coupées  en  faisant  le  service  du  canon.  La  perle  des  Texiens  était  beau- 
coup plus  considérable  ;  elle  s'élevait  à  onze  hommes  tués  et  cinquante-deux 
blessés,  dont  douze  à  mort.  Après  cet  exploit,  la  troupe  d'Austin,  si  cruelle- 
ment décimée,  fut  dispensée  de  son  expédilion  sur  Anahuac  par  la  soumission 
du  commandant. 

Il  parait  que  ces  événements  amenèrent  la  retraite  ou  la  dispersion  des 
troupes  mexicaines  qui  occupaient  le  Texas.  D'ailleurs,  au  milieu  de  la  guerre 
civile  qui  continuai!  à  déchirer  le  Mexique,  Ions  les  pouvoirs,  ordinairement 
si  faibles,  étaient  trop  désorganisés  pour  se  faire  respecter  d'une  population 
enhardie  par  ses  dernières  victoires.  Aussi,  dès  que  les  troupes  se  furent  reti- 
rées, toules  les  douanes  furent-elles  abolies.  On  ne  tint  plus  aucun  compte  des 
conditions  imposées  parla  Législation  mexicaine  pour  la  colonisation  du  terri- 
toire, pour  le  commerce  avec  les  Indiens,  pour  l'esclavage,  etc.  ;  les  Texiens  , 
sans  aspirer  encore  à  une  complète  indépendance,  prirent  au  moins  la  résolu- 
lion  de  ne  plus  souffrir  de  soldats  étrangers  parmi  eux,  et  «le  dérober  h;  plus 


LE  TEXAS   ET   SA  RÉVOLUTION.  205 

possible  le  maniement  de  leurs  affaires  à  toute  autorité  qui  n'émanerait  pas  de 
leur  libre  choix. 

C'était,  comme  on  l'a  vu,  au  nom  du  principe  fédéraliste  et  contre  l'admi- 
nistration de  Bustamenlequeles  colons  anglo-américains  avaient  pris  les  armes; 
ils  avaient  adhéré  sans  hésitation  au  plan  de  la  Vera-Cruz,  et  s'étaient  rangés 
sous  le  drapeau  de  Santa-Anna,  au  moment  même  où  l'un  de  ses  adversaires  , 
le  général  Teran,  annonçait  qu'il  allait  combattre  l'insurrection  du  Texas. 
Santa-Anna  néanmoins,  soupçonnant  les  secrets  mobiles  qui  faisaient  agir  les 
Texiens,  et  loin  de  s'en  fier  à  des  apparences  qui  lui  étaient  si  favorables,  crut 
devoir  essayer  de  rétablir  dans  cette  province  l'autorité  légitime  de  la  répu- 
blique, et  y  envoya  une  petite  expédition  de  quatre  cents  hommes,  sous  les 
ordres  du  colonel  Mexia.  Peut-être  aussi  les  événements  du  Texas  n'étaienl-ils 
pas  bien  connus  à  la  Vera-Cruz.  Quoi  qu'il  en  soit,  Mexia  partit  de  Matamoras 
avec  cinq  navires,  le  14  juillet  1832,  et  arriva  le  16  à  l'embouchure  du  Brazos. 
Il  était  accompagné  du  général  Slephen  Austin,  représentant  du  Texas  au  con- 
grès de  Cohahuila.  La  flottille  ayant  jeté  l'ancre,  Mexia  se  mit  en  communica- 
tion avec  un  des  alcades  de  cette  partie  du  pays,  John  Austin,  pour  lui  faire 
connaître  les  motifs  de  sa  venue.  La  réponse  ne  se  fit  pas  attendre.  On  y  expo- 
sait ce  qui  s'était  passé  dans  la  province  depuis  quelque  temps,  et  les  causes 
du  dernier  soulèvement.  Le  général  mexicain  crut  alors  pouvoir  débarquer, 
et  se  rendit  à  Brazoria,  où  il  fut  bien  accueilli  par  la  population.  On  chercha, 
par  toute  sorte  de  moyens,  a  le  rassurer  sur  les  dispositions  des  colons  anglo- 
américains,  et  une  assemblée  générale,  convoquée  à  San-Felipe  de  Austin,  par 
l'alcade  de  cette  ville  naissante,  y  adopta  le  27  juillet  une  déclaration  qui  avait 
pour  but  de  désavouer  toute  intention  hostile  à  la  république  mexicaine.  Ce 
document  contient  quelques  détails  sur  les  actes  arbitraires  du  colonel  Davis 
Bradburn,  commandant  de  la  place  d'Anahuac,  du  commandant  de  Nacogdoches, 
José  de  Las  Piedras,  et  de  leur  chef,  le  général  Teran,  qui  les  avait  approuvés 
malgré  l'opposition  et  les  remontrances  du  gouvernement  de  l'état.  Mais  ce 
qu'on  doit  y  remarquer  le  plus  ,  c'est  l'affectation  avec  laquelle  les  colons  rat- 
tachent la  récente  prise  d'armes  à  l'entreprise  de  Santa-Anna  lui-même.  Ainsi 
ce  n'est  pas  à  eux  que  le  fort  de  Velasco  s'est  rendu,  c'est  aux  forces  de  Santa- 
Anna.  Ils  savent  combien  leur  origine  étrangère  a  fait  accumuler  contre  eux 
de  calomnies,  et  quels  desseins  on  leur  attribue,  pour  ranimer  les  vieux  prejug.es 
espagnols.  Ils  prolestent  contre  de  pareilles  accusations,  et  identifient  leur 
cause  à  celle  de  l'héroïque  cité  de  Vera-Cruz.  Mexia  se  contenta  de  ces  assu- 
rances, et  repartit  bientôt  avec  ses  soldats,  emmenant  la  garnison  de  la  cita- 
delle démantelée  de  Velasco.  Peu  de  temps  après,  les  colons  des  environs  de 
Nacogdoches,  adoptant  à  leur  tour  le  rôle  de  zélés  partisans  de  Santa-Anna, 
que  leurs  compatriotes  du  Brazos  avaient  joué  avec  tant  de  succès,  attaquè- 
rent Piedras,  sous  prétexte  qu'il  avait  refusé  de  se  joindre  à  L'armée  libératrice, 
comme  l'y  invitait  Mexia,  et  le  forcèrent  à  évacuer  la  place.  La  petite  bataille 
qu'il  fallut  livrer  à  ce  sujet  ne  coûta  aux  Texiens  que  trois  hommes  tués  et  gi  pi 
blessés,  tandis  (pie  les  Mexicains  eurent  dix-huil  morts  et  vingt-deux  blés 
de  sorte  qu'à  la  fin  de  l'été  de  1832 ,  il  n'y  avait  plus  un  seul  soldat  mexicain 
dans  la  partie  du  Texas  où  se  trouvaient  situées  les  colonies  anglo  américaines. 


204  LE    TEXAS  ET   SA   RÉVOLUTION. 

Je  suis  assurément  bien  loin  de  penser  que  tout  ait  été  irréprochable  dans 
ces  manières  d'agir.  On  trouvera  peut-être  dans  ces  déclarations  faites  au 
général  Mexia,  et  transmises  par  lui  à  Santa-Anna,  plus  d'adresse  que  de  vé- 
ritable dignité,  et  une  habileté  plus  heureuse  qu'elle  ne  serait  honorable.  Mais 
je  ne  juge  pas ,  je  raconte.  Le  flot  des  révolutions  n'est  pas  toujours  très-pur. 
Je  ne  revendiquerai  donc  pas  pour  la  révolution  du  Texas  une  moralité  de  dé- 
tails que  présentent  trop  rarement  les  grands  événements  de  l'histoire. 

Pourquoi  les  Texieus,  une  fois  leur  territoire  délivré  de  la  présence  des 
troupes  mexicaines,  n'onl-ils  pas  dès  lors  proclamé  leur  indépendance  ?  Je  crois 
que  cette  modération  s'explique  par  un  fait  très-simple  .  c'est  qu'ils  ne  se  sen- 
taient pas  assez  forts  pour  braver  sans  nécessité  la  puissance  et  les  ressenti- 
ments du  Mexique.  Je  dis  sans  nécessité,  car  s'ils  avaient  obtenu  l'avantage 
auquel  se  bornaient  en  ce  moment  leurs  prétentions,  de  former  un  État  séparé, 
ils  auraient  atteint  la  plupart  des  résultats  qu'ils  pouvaient  se  promettre  de  l'in- 
dépendance, et  ne  se  seraient  pas  exposés  aux  dangers  d'une  lutte  dont  l'issue 
pouvait  leur  paraître  douteuse.  Quelques  esprits  sages  et  patients  auraient 
même  voulu  s'en  tenir  aux  avantages  réels  que  le  dernier  soulèvement  avait 
procurés,  et  ne  pas  agiter  de  sitôt  une  question  qui  devait  raviver  les  inquié- 
tudes et  les  défiances  de  la  nation  mexicaine;  mais  l'impatience  du  grand 
nombre  l'emporta  sur  la  prudence  du  petit,  et  une  convention  de  tout  le  peuple 
texien  se  réunit  à  San-Felipe  dans  les  derniers  mois  de  1852,  sans  convocation 
légale  et  par  un  mouvement  spontané  des  colons.  Les  travaux  de  cette  assem- 
blée, dont  l'existence  irrégulière  était  par  elle-même  un  fait  assez  grave,  du- 
rèrent plusieurs  mois,  quand  il  aurait  suffi  de  quelques  jours.  Elle  rédigea  une 
constitution  pour  l'état  du  Texas,  et  consigna  dans  une  pétition  au  gouverne- 
ment de  Mexico  les  motifs  qui  portaient  la  population  texienne  à  désirer  sa  sé- 
paration d'avec  l'état  de  Cohahuila.  De  ces  motifs,  les  uns  étaient  sérieux  et 
justes,  les  autres  étaient  empreints  d'une  grande  exagération,  pour  ne  rien  dire 
de  plus.  Je  les  ai  déjà  indiqués.  Mais,  si  l'on  veut  aller  au  fond  des  choses,  et, 
qu'on  me  passe  le  terme,  si  l'on  regarde  le  dessous  des  cartes  ,  il  faut  recon- 
naître que  les  Texiens,  se  défiant  des  intentions  du  Mexique  à  leur  égard,  vou- 
laient lotit  simplement  se  donner  le  droit  de  faire  leurs  affaires  eux-mêmes.  Ils 
n'étaient  pas  du  même  sang,  ils  ne  parlaient  pas  la  même  langue  que  les 
Mexicains.  Malgré  les  règlements  sur  la  colonisation  ,  il  est  plus  que  probable 
que  la  plupart  d'entre  eux  ne  professaient  pas  la  religion  catholique.  Perdus 
sur  quelques  points  d'un  immense  pays ,  ils  voulaient  pouvoir  y  attirer  leurs 
compatriotes  de  l'Union  du  Nord  par  des  garanties  politiques  et  civiles  dont  la 
législation  mexicaine  se  montrait  fort  avare;  leur  amour-propre  national  était 
blessé,  leurs  intérêts  souffraient  quelquefois  de  ne  former  qu'une  minorité  im- 
perceptible dans  le  congrès  provincial  de  Monclova.  Que  faut-il  de  plus,  je  ne 
dirai  pas  pour  justifier,  mais  pour  expliquer  et  pour  rendre  humainement  iné- 
vitable leur  désir  de  scission?  Les  abolitionisles  des  État-Unis,  gens  estimables, 
mais  qui  joignent  des  vues  étroites  à  un  fanatisme  ardent,  n'ont  voulu  y  voir 
d'autre  intérêt, d'autre  passion,  d'autre  principe  que  le  maintien  de  l'esclavage 
mener  par  l'esprit  des  lois  mexicaines.  C'est  une  manière' trop  exclusive  dé 
juger  la  question.  Les  planteurs  anglo-américains  du  Texas  désiraient  sans 


LE   TEXAS  ET   SA  RÉVOLUTION.  205 

doute  maintenir  l'esclavage  à  leur  profit  ;  mais  ce  n'était  pas  leur  seul  besoin  : 
politiquement  et  socialement,  ils  différaient  trop,  par  leur  génie  intime  et  par 
leur  caractère  propre,  du  peuple  dont  ils  partageaieut  les  destinées,  sans  avoir 
sur  elles  assez  d'influence  pour  ne  pas  éprouver  une  tendance  irrésistible  à  ne 
mettre  que  le  moins  possible  de  leur  existence  en  commun  avec  lui.  Les  caprices 
du  despotisme  militaire,  qui  sous  les  apparences  de  la  liberté  constitution- 
nelle domine  si  souvent  les  républiques  d'origine  espagnole,  auraient  seuls  suffi 
pour  décider  une  population  de  race  anglaise  à  se  séparer  du  Mexique. 

La  convention  de  San-Felipe  (1852-33)  s'étant  donc  prononcée  pour  que  le 
Texas  reçut  une  organisation  distincte  de  l'état  de  Cobahuila,  le  général 
Stephen  Austin  fut  chargé  de  négocier  ce  changement  avec  le  gouvernement 
de  Mexico,  et  accepta  cette  mission  par  déférence  pour  le  vœu  de  ses  conci- 
toyens, car  il  était  un  de  ceux  qui  avaient  combattu  le  projet  de  scission. 
Arrivé  à  Mexico  dans  le  cours  de  l'année  1833,  Austin  y  travailla  inutilement, 
auprès  de  Sanla-Anna  et  du  vice-président  Gomez  Farias ,  à  faire  reconnaître 
la  prétendue  constitution  du  Texas.  Il  représenta  en  termes  très-vifs  et  presque 
menaçants  que,  si  l'on  ne  voulait  pas  s'occuper  des  affaires  de  celle  province 
et  remédier  aux  abus  dont  elle  se  plaignait,  la  population  se  chargerait  elle- 
même  de  ce  soin.  Le  gouvernement  de  Mexico  ne  fit  aucune  attention  à  ses 
demandes.  Retiré  à  sa  ferme  de  Manga  de  Clavo,  Sauta-Anna  contrariait 
toutes  les  mesures  de  Gomez  Farias,  qui  était  resté  sincèrement  attaché  au 
parti  démocratique,  tandis  que  le  parti  contraire,  flattant  l'orgueil  de  Sanla- 
Anna,  concevait  l'espérance  d'attirer  à  lui  cet  esprit  mobile  et  faible.  Il  ne  ré- 
sultait d'une  pareille  situation  que  lenteur  et  embarras  dans  la  marche  des 
affaires,  et  rien  ne  ressemblait  moins  que  cette  complication  de  basses  intri- 
gues à  un  gouvernement  régulier.  Ce  fut  alors  que  le  commissaire  lexien 
adressa  à  la  municipalité  de  San-Antonio  de  Bejar  une  lettre  dans  laquelle  il 
annonçait  le  peu  de  succès  de  ses  démarches  ,  et  conseillait  à  la  population 
d'organiser  pacifiquement  dans  la  province  une  administration  locale.  La  ma- 
jorité de  Yayuntamiento  de  Bejar,  ancienne  ville  espagnole,  était  opposée  aux 
vues  des  colons  anglo-américains,  et  la  lettre  d'Austin  fut  renvoyée  aux  au- 
torités de  la  république.  Celui-ci  avait  déjà  quitté  Mexico  et  n'était  pas 
loin  du  Texas  quand  il  se  vit  arrêté,  reconduit  dans  la  capitale,  et  jeté  en 
prison  comme  séditieux.  Le  plus  singulier  de  l'histoire,  c'est  qu'au  fond 
il  ne  partageait  que  très-faiblement  l'opinion  et  surtout  l'impatience  de  ses 
concitoyens.  On  serait  porté  à  croire  qu'il  ne  leur  donnait  ce  conseil  (pie  pour 
leur  faire  plaisir,  et  parce  qu'il  désespérait  de  les  ramener  à  une  opinion  dif- 
férente. Dans  une  lettre  à  Vayuntamiento  de  San-Felipe,  datée  de  Monterey 
le  27  janvier  1854,  il  engage  les  colons  à  se  tenir  tranquilles,  à  respecter  les 
lois,  à  procéder  par  les  voies  légales;  il  trouve  tout  simple  que  le  gouverne- 
ment l'ail  f.iit  arrêter;  il  se  porte  garant  de  ses  bonnes  intentions  à  l'égard  du 
Texas ,  et  en  fail  valoir  comme  une  preuve  convaincante  l' abrogation  de  la  loi 
du  G  avril  1830  (1).  En  acceptant  la  mission  qu'il  vient  d'accomplir,  il  n'a  pas 

(1)  Je  ne  sais  comment  concilier  celle  assertion  de  Stephen  Vii^lin  avec  le  passage 
suivant  du  livre  de  M.  Chcster-Newell ,  historien  de  la  révolution  du  Texas:  »  Les 

TOME    II.  15 


200  LE   TEXAS   ET    SA   RÉVOLUTION. 

suivi  son  impulsion  personnelle  ,  mais  il  a  obéi  au  vœu  de  ses  concitoyens  et 
n'a  agi  que  d'après  leurs  instructions.  Son  seul  désir  a  toujours  été,  depuis  le 
commencement  des  troubles  de  1832,  dont  il  ne  fait  un  crime  à  personne, 
d'éviter  au  Texas  une  révolution  violente.  On  retrouve  les  mêmes  sentiments 
et  le  même  langage  dans  une  lettre  d'Auslin  à  un  habitant  de  la  Nouvelle- 
Orléans,  où  il  se  plaint  doucement  du  bon  peuple  de  la  colonie,  dont  la  fié- 
vreuse ardeur  l'a  précipité  dans  cet  embarras.  Le  commissaire  texien  était  eu 
prison  quand  il  écrivait  ces  lettres  ,  je  le  sais;  mais  je  n'en  hésiterais  pas  moins 
à  l'accuser  d'hypocrisie  ou  de  lâcheté.  C'était,  je  suppose,  un  caractère  assez 
timide,  ennemi  du  désordre  et  de  l'agitation  révolutionnaire,  un  de  ces  hommes 
qui  suivent  les  grands  mouvements  politiques  et  ne  les  commencent,  ni  les 
arrêtent,  ni  les  dirigent.  Le  gouvernement  mexicain,  qui  est  d'ailleurs  assez 
débonnaire,  ne  le  jugea  point  dangereux  et  lui  rendit  bientôt  la  liberté.  Quant 
au  bon  peuple  du  Texas,  une  fois  son  parti  pris  d'être  indépendant,  il  ne  mit 
point  Stephen  Austin  à  sa  tête  et  l'envoya  aux  États-Unis  pour  obtenir  des 
secours  de  la  sympathie  des  populations. 

Tandis  que  le  gouvernement  de  Mexico  résistait  au  désir  de  séparation  ma- 
nifesté par  le  Texas,  l'anarchie  qui  régnait  au  centre  de  la  république  se  pro- 
pageait dans  l'état  de  Gohahuila.  Sanla-Anna  ayant  dissous  le  congrès  général 
le  15  mai  1854  ,  cette  mesure  violente  et  d'une  légalité  fort  contestable  devint 
le  signal  de  nouvelles  divisions  dans  plusieurs  provinces.  A  Monclova,  qui  était 
le  siège  du  gouvernement  de  l'état  de  Cohahuila  et  Texas,  il  se  forma  en  fa- 
veur du  président  un  parti  militaire,  qui  élut  un  nouveau  gouverneur  de  la 
province,  et,  appuyé  par  la  soldatesque,  établit  à  Saltillo  une  espèce  d'admi- 
nistration rivale  de  l'autorité  légitime.  Les  colons  anglo-américains  étaient 
complètement  étrangers  à  cette  révolution.  Devaient-ils  en  profiter  pour  con- 
sommer leur  scission,  et  organiser  enfin  chez  eux  leur  propre  gouvernement, 
malgré  les  conseils  de  Stephen  Austin?  Les  plus  ardents  le  voulaient;  mais  iis 
se  trouvèrent  en  minorité.  Le  grand  nombre  hésitait  encore  à  prendre  une  ré- 
solution aussi  grave  ,  et  les  conseils  de  la  modération  remportèrent  sur  ceux 
de  la  violence.  11  est  vrai  que  le  Texas  venait  d'obtenir  de  la  législature  de 
l'étal  l'institution  du  jury  et  une  cour  de  justice  spéciale.  La  tranquillité  pu- 
blique parut  donc  momentanément  rétablie. 

Cependant  il  se  préparait  au  Mexique  une  révolution  fondamentale  dans  le 
système  du  gouvernement.  Santa-Anna  ,  le  héros  du  fédéralisme,  dissimulait 
à  peine  son  désir  de  renverser  la  constitution  de  1824.  Des  pétitions  en  faveur 
du  centralisme  circulaient  impunément ,  et  il  cherchait  par  tous  les  moyens  à 
populariser  dans  la  nation  et  dans  l'armée  le  changement  constitutionnel  qu'il 
méditait.  C'était  pour  en  faciliter  l'accomplissement  qu'il  avait  expulsé  le  der- 
nier congrès ,  et  on  n'ignorait  plus  ses  desseins  quand  la  nouvelle  législature 
de  Cohahuila  se  réunit  en  1835.  Malheureusement  un  des  premiers  actes  de 
celle  assemblée  la  mit  aussitôt  en  collision  avec  le  gouvernement  suprême, 
qui  était  bien  plus  porté  à  étendre  son  propre  pouvoir  qu'à  le  laisser  mécon- 

effets  »lc  la  lui  du  6  avril  1830  ont  été  suspendus;  mais  la  loi  elle-même  n'a  jamais 
4(4  abrogée.  » 


LE   TEXAS  ET   SA   RÉVOLUTION.  207 

naître  par  les  états.  La  province  ayant  besoin  d'argent,  le  gouverneur  proposa 
une  loi  pour  la  vente  de  quatre  cent  onze  lieues  de  terre  dans  le  Texas.  Les 
spéculateurs  qui  devaient  conclure  l'affaire  se  trouvaient  à  Monclova;  ils  étaient 
tous  Texiens,  et  par  cela  seul  assez  suspects.  Aussi,  dès  que  la  chose  fut  con- 
nue à  Mexico ,  le  gouvernement  et  le  congrès  résolurent-ils  de  s'opposer  à  la 
conclusion  du  marché.  Ils  contestèrent  à  l'état  de  Cohahuila  le  droit  d'aliéner 
le  domaine  public,  en  se  fondant  sur  ce  qu'il  devait  au  trésor  de  Mexico  un 
arriéré  considérable  ;  et  le  congrès  autorisa  le  pouvoir  exécutif  à  se  faire  céder 
les  terrains  en  question,  pour  en  déduire  la  valeur  sur  le  montant  de  la  délie 
de  Cohahuila.  Il  est  évident  que  le  gouvernement  de  Mexico,  toujours  en  dé- 
fiance des  Texiens,  combattait  celte  opération  dans  la  seule  crainte  d'une 
émigration  nouvelle  de  colons  anglo-américains ,  sur  les  terrains  acquis  par 
des  spéculateurs  qui  devaient  immédiatement  les  revendre  en  détail  à  New- 
York  ou  ailleurs  ;  mais  la  proposition  du  congrès  ne  faisait  pas  le  compte  de 
l'état  de  Cohahuila,  qui  voulait  de  l'argent  pour  son  administration  intérieure, 
et  se  souciait  peu  de  payer  ses  dettes  à  la  république.  Aussi  se  mit-il  en  devoir 
de  résister  ;  sur  quoi  le  général  Cas ,  commandant  supérieur  des  provinces 
orientales  du  Mexique,  reçut  de  Santa-Anna  l'ordre  démarcher  avec  ses  troupes 
sur  la  capitale  de  l'état,  et  d'expulser  la  législature  rebelle.  Le  gouverneur  et 
plusieurs  memhres  de  l'assemblée  furent  jetés  en  prison.  Les  spéculateurs 
texiens,  dont  la  conduite  n'était  pas  irréprochable  dans  toute  cette  affaire,  se 
hâtèrent  de  retourner  chez  eux  ,  et  proclamèrent  aussitôt  la  guerre,  la  sépara- 
tion et  l'indépendance. 

Ce  fut  dans  les  plaines  de  San-Jacinto  que  le  parti  de  la  guerre,  fortifié  par 
les  derniers  événements  ,  leva  son  étendard  le  16  août  1855.  Huit  mois  après , 
la  cause  du  Texas  devait  y  remporter  sa  victoire  définitive.  De  là  ,  le  premier 
effort  des  insurgés  se  porta  sur  Anahuac,  où  ils  abolirent  je  ne  sais  quels  rè- 
glements dédouanes  odieux  à  la  population.  Cependant  il  n'y  avait  pas  unani- 
mité parmi  les  habitants  pour  engager  la  lutte.  Le  parti  de  la  paix,  qui  était 
assez  nombreux,  essaya  de  calmer  l'irritation.  Santa-Anna,  disait-on,  était 
personnellement  favorable  aux  vœux  du  Texas  :  il  fallait  attendre  qu'il  se  lût 
prononcé,  et  ne  prendre  les  armes  qu'à  la  dernière  extrémité.  Mais  le  temps 
était  passé  où  ces  conseils ,  d'une  modération  timide,  auraient  pu  arrêter  l'élan 
des  esprits,  et  la  révolution  commencée  suivit  son  cours.  Le  capitaine  Thomp- 
son ,  de  la  marine  mexicaine,  que  le  général  Cos  avait  envoyé  prendre  con- 
naissance de  l'état  des  choses  à  Anahuac,  ayant  capturé  dans  la  baie  de  Gal- 
veslon  un  bâtiment  qui  faisait  le  commerce  du  Texas,  cet  acte  qui  menaçait 
des  intérêts  inexorables  contribua  encore  à  précipiter  le  soulèvement. 

Slephen  Austin  reparut  alors  au  milieu  de  ses  concitoyens,  et,  dans  une 
assemblée  populaire  tenue  à  Brazoria  le  8  septembre  ,  il  recommanda  la  réu- 
nion immédiate  d'une  convention  générale  de  toute  la  province.  Le  principal 
motif  qu'il  en  donna  fut  l'imminence  du  renversement  de  la  constitution  fédé- 
rale au  Mexique.  «  La  nouvelle  forme  du  gouvernement,  dil-il ,  .iura-t-elle 
pour  effet  d'annuler  tous  les  droits  du  Texas  et  de  le  soumettre  à  un  pouvoir 
sans  limites?  S'il  en  doit  être  ainsi,  le  peuple  du  Texas  peut-il  adhérer  au 
changement  qui  se  prépare  et  abdiquer  tout  ou  partie  de  ses  prérogatives  cou- 


208  LE   TEXAS  ET   SA  RÉVOLUTION. 

slilutionnelles  ?  Voilà  des  questions  d'une  importance  vitale ,  et  sur  lesquelles 
je  pense  qu'il  est  nécessaire  de  consulter  les  citoyens.  11  est  vrai  que  Sanla- 
Anna  et  d'autres  personnages  influents  de  Mexico  m'ont  déclaré  qu'ils  étaient 
les  amis  du  peuple  texien  ,  qu'ils  désiraient  son  bonheur  et  y  travailleraient  de 
toutes  leurs  forces;  que  dans  la  nouvelle  constitution  de  la  république  ils  em- 
ploieraient leur  influence  à  procurer  au  Texas  une  organisation  particulière 
en  harmonie  avec  ses  habitudes  et  conforme  à  ses  besoins.  Mais  c'est  une  rai- 
son de  plus  pour  que  les  délégués  du  peuple  se  réunissent  afin  de  déterminer 
les  principes  de  celte  organisation.  Nous  touchons  au  moment  décisif  :  tout  le 
inonde  comprend  qu'il  y  a  quelque  chose  à  faire.  » 

Ce  langage  était  encore  modéré.  Il  ressemblait  à  celui  qu'on  tient  toujours 
ou  commencement  des  révolutions,  et  que  l'on  regarderait  volontiers  comme 
une  hypocrisie  consacrée,  s'il  n'était  pas  naturel  que  les  mêmes  hésitations  se 
reproduisissent  constamment  chez  les  peuples  en  face  des  mêmes  dangers.  Le 
conseil  de  réunir  une  convention  ne  préjugeait  pas  la  question  d'indépendance. 
Mais  une  convention  ,  c'était  un  centre  et  une  base  possible  d'autorité  ,  dont 
l'influence  ne  devait  pas  tarder  à  se  faire  sentir,  en  donnant  une  direction  com- 
mune aux  efforts  isolés.  Sur  ces  entrefaites ,  le  général  Cos  ,  qui  était  à  Bejar, 
transmit  au  colonel  Ugarlechea  l'ordre  de  se  saisir,  à  tout  prix ,  de  la  personne 
de  Zavala,  ancien  ministre  mexicain  ,  poursuivi  par  la  haine  de  Santa-Anna  , 
dont  il  avait  refusé  de  servir  la  politique  nouvelle.  Zavala  possédait  de  grandes 
concessions  de  terres  au  Texas,  et  avait  formé  le  projet  de  s'y  établir.  Plusieurs 
autres  personnes  étaient  poursuivies  avec  lui ,  et  en  même  temps  le  général 
Cos  fit  sommer  Brazoria ,  Columbia  et  Velasco  de  remettre  leurs  armes  entre 
les  mains  des  autorités  mexicaines ,  double  outrage  qui  excita  la  plus  vive  in- 
dignation. 

Ainsi  se  multipliaient  et  se  répondaient  coup  pour  coup ,  quelquefois  même 
sans  intention  de  part  ni  d'autre  ,  mais  par  une  conséquence  inévitable  de  la 
situation  ,  les  actes  les  plus  hostiles  ,  les  résolutions  les  plus  compromettantes. 
Il  s'établit  à  San-Felipe  ,  où  résidait  Slephen  Austin  ,  un  comité  de  sûreté  pu- 
blique qui  prit  aussitôt,  par  la  force  des  choses,  l'attitude  d'un  comité  cen- 
tral. Informé  des  mouvements  du  général  Cos,  il  les  fit  connaître  au  peuple 
par  une  circulaire ,  dans  laquelle  il  déclarait  que  les  dispositions  de  cet  officier 
supérieur  n'étaient  rien  moins  que  conciliantes,  que  la  ruine  du  Texas  était 
décidée  ,  et  qu'il  ne  restait  aux  habitants  d'autre  ressource  que  la  guerre.  Bien- 
lôt  un  premier  détachement  de  troupes  mexicaines  s'avança  de  Bejar  sur  Gon- 
zalès,  dont  la  population  demanda  du  secours  au  comité  de  San-Felipe. 
Celui-ci  dirigea  aussitôt  sur  Gonzalôs  un  petit  nombre  de  volontaires,  qui 
suffirent  pour  arrêter  les  Mexicains.  Deux  cents  hommes  du  côté  de  ces  der- 
niers, et  cent  soixante  du  côté  des  colons,  en  vinrent  aux  mains  le  2  octobre, 
et  les  Texiens  manœuvrèrent  si  bien  leur  unique  canon  ,  que  le  détachement 
mexicain  fui  forcé  de  se  replier  sur  Bejar,  avec  une  perle  de  quelques  hommes. 
Ce  fut  le  premier  engagement  dans  celle  partie  du  Texas.  Le  lendemain  ,  le 
comité  de  San-Felipe  publia  une  leltre  officielle  adressée  à  la  municipalité  de 
Gonzalès  par  le  minisire  de  l'intérieur  de  la  république.  Ou  y  demandai!  l'ad- 
hésion du  Texas  aux  réformes  que  le  congrès  général  ,  prenant  en  considéra- 


LE   TEXAS   ET   SA   RÉVOLUTION.  209 

lion  les  vœux  du  pays  tout  entier,  allait  accomplir  dans  la  constitution  ;  on 

ajoutait  que  les  besoins  du  Texas  ne  seraient  pas  perdus  de  vue  par  le  gouver- 
nement, qu'il  comptait  sur  le  bon  esprit  des  citoyens,  et  qu'il  était  décidé  à 
soutenir  l'œuvre  de  la  majorité  nationale  ,  à  protéger  les  amis  de  l'ordre  et  à 
punir  les  promoteurs  de  séditions.  En  publiant  cette  lettre,  le  comité  y  joignit 
un  commentaire  très-peu  pacifique  :  «  Quelles  sont,  disait-il,  les  réformes  dont 
parle  le  ministre?  Est-ce  la  réduction  de  la  milice  des  états  à  un  bomme  par 
cinq  cents  habitants ,  et  le  désarmement  des  autres?  Est-ce  le  renversement  de 
la  constitution  de  1824 ,  et  l'établissement  du  despotisme  ecclésiastico-mili- 
taire?  Celte  majorité  qu'on  invoque,  est-ce  autre  chose  que  le  pouvoir  militaire 
qui  a  étouffé  la  voix  de  la  nation  ?  Le  gouvernement  de  Mexico  proteste  de  ses 
bonnes  intentions  envers  le  Texas  ;  mais  alors  pourquoi  ces  préparatifs  d'inva- 
sion? pourquoi  le  général  Cos  s'est-il  avancé  de  Matamoras  sur  Bejar,  a  la  tête 
de  toutes  les  troupes  disponibles?  Ce  langage  n'est-il  pas  un  leurre?  ces  pré- 
tendues garanties  qu'on  nous  promet  ne  cachent-elles  pas  un  piège?»  Et  le 
comité  tei  minait  sa  proclamation  en  exhortant  les  citoyens  armés  à  voler  au 
quartier  général  de  l'armée  du  peuple  ,  à  Gonzalès. 

Le  mouvement  qui  éclatait  dans  l'Ouest  eut  bientôt  embrassé  toute  l'étendue 
du  Texas,  jusqu'aux  frontières  des  États-Unis.  Des  comités  s'organisèrent  de 
tous  côtés.  Ceux  de  Nacogdoches  et  de  San-Augustine  levèrent  des  troupes  et 
en  confièrent  le  commandement  à  Samuel  Houston,  que  les  hasards  d'une  car- 
rière orageuse  avaient  jeté  depuis  quelques  années  dans  ce  pays. 

Destiné  à  vaincre  Sanla-Anna  dans  les  plaines  de  San-Jacinlo ,  et  à  conso- 
lider par  cette  victoire  l'établissement  de  la  république  texienne,  dontil  devait 
être  le  premier  président ,  Houston  avait  eu  le  pressentiment  de  la  mission  que 
lui  réservait  le  sort  et  qui  convenait  à  son  caractère  aventureux.  En  annonçant 
que  ce  personnage  ,  très-connu  alors  dans  l'Union  américaine,  se  rendait  au 
Texas,  vers  la  fin  de  1829  ou  en  1830,  un  journal  de  la  Louisiane  disait  que 
c'était  pour  révolutionner  le  pays  ,  et  ajoutait  :  «  On  peut  donc  s'attendre  à 
lui  voir  bientôt  lever  le  drapeau  de  l'insurrection.  »  Ceci  prouve  ,  au  reste  , 
pour  le  dire  en  passant,  combien  les  éléments  révolutionnaires  avaient  profon- 
dément pénétré  dans  les  entrailles  du  Texas  ,  et  combien  leur  explosion  était 
inévitable.  L'instinct  national  du  Mexique  ne  s'y  était  pas  trompé.  En  même 
temps  qu'Houston  recevait  dans  l'Ouest  la  direction  des  opérations  militaires , 
M.  Lorenzo  de  Zavala  succédait  au  général  Auslin  dans  la  présidence  du  co- 
mité de  sûreté,  c'est-à-dire  dans  la  direction  des  opérations  politiques ,  et 
Austin  allait  prendre  à  Gonzalès  le  commandement  du  noyau  d'armée  qui  s'y 
rassemblait. 

Aussitôt  qu'on  eut  appris  à  la  Nouvelle-Orléans  que  les  Mexicains  se  dispo- 
saient à  envahir  le  Texas,  et  que  la  population  organisait  ses  moyens  de  ré- 
sistance, les  habitants  de  cette  ville  manifestèrent  d'une  fiçon  éclatante  leur 
sympathie  pour  la  cause  de  leurs  voisins.  C'était  la  conséquence  naturelle  des 
rapports  établis  depuis  quelques  années  entre  les  deux  populations.  Le  meeting 
de  la  Nouvelle  Orléans  s'engagea  à  secourir  les  Texiens  de  la  manière  la  plus 
efficace  cl  la  plus  compatible  avec  ses  obligations  envers  le  gouvernement  des 
Liais  Unis;  il  nomma  un  comité  pour  correspondre  avec  le  gouvernement  pro- 


210  LE   TEXAS   ET   SA   RÉVOLUTION. 

visoire  du  Texas,  recevoir  des  souscriptions  et  enrôler  des  volontaires. 
7.000  dollars  (56,000  francs)  de  souscription,  et  deux  compagnies  de  volon- 
taires armées  et  équipées  ,  ne  tardèrent  pas  à  prouver  l'activité  du  zèle  de  la 
Louisiane. 

Les  Mexicains  virent  bientôt  qu'ils  avaient  affaire  à  une  race  d'hommes  au- 
trement décidée  qu'eux  ,  et  qui  était  bien  résolue  à  ne  pas  perdre  le  temps  en 
vaines  paroles.  A  peine  quelques  détachements,  de  l'organisation  la  plus  im- 
parfaite, eurent-ils  formé  sur  le  Guadalupe  un  semblant  d'armée,  dont  le 
chiffre  seul  prêterait  à  rire,  que  leurs  chefs  prirent  l'offensive  avec  une  audace 
vraiment  incroyable.  Le  8  octobre,  Collinsworlh  s'empara  du  fort  de  Goliad, 
où  il  trouva  de  quoi  armer  (rois  cents  hommes  et  des  provisions  pour  une  va- 
leur de  10,000  dollars.  Le  28,  Fannin  et  Bowie  eurent  un  engagement  très- 
hcureux  avec  un  parti  d'ennemis ,  auxquels  ils  tuèrent  et  blessèrent  trente- 
deux  hommes  et  enlevèrent  un  canon.  Le  3  et  le  8  novembre,  les  Mexicains 
furent  encore  battus  ,  et  le  général  Cos  fut  assiégé  dans  la  place  de  San-Anto- 
nio  de  Bejar. 

Cependant  la  consultation  générale  du  Texas;  composée  des  délégués  de 
toutes  les  municipalités  de  la  province,  s'était  réunie  à  San-Felipe  de  Auslin 
e(  constituée  le  5  novembre.  Elle  élut  pour  président  M.  Archer,  et  adopta  le  7 
une  déclaration  solennelle  des  raisons  qui  avaient  engagé  le  peuple  texien  à 
prendre  les  armes.  Ce  n'était  pas  encore  une  déclaration  absolue  d'indépen- 
dance; on  s'en  tenait  à  la  constitution  mexicaine  de  1824,  que  Sanla-Anna 
venait  de  renverser,  au  nom  de  laquelle  on  lui  faisait  la  guerre  ;  on  offrait  aux 
Mexicains  l'appui  du  Texas  pour  reconquérir  leurs  droits  et  libertés;  on  pro- 
mettait des  terres  et  le  titre  de  citoyen  à  tous  les  étrangers  qui  serviraient  la 
cause  du  Texas  dans  la  présente  lutte.  L'assemblée  adopta  ensuite  un  plan  de 
gouvernement  provisoire,  composé  d'un  gouverneur,  un  lieutenant  gouver- 
neur et  un  conseil.  Quand  il  s'agit  de  nommer  le  gouverneur,  un  des  membres 
proposa  le  général  Stephen  Austin,  et  un  autre  M.  Henri  Smilh;  mais,  sur 
cinquante-trois  volans,  Austin  ne  réunit  que  vingt-deux  suffrages,  et  son 
concurrent  fut  élu  à  la  majorité  de  neuf  voix.  Samuel  Houston  fut  nommé 
major  général  de  l'armée ,  et  enfin  MM.  Wharton,  Archer  et  Stephen  Auslin 
reçurent  la  mission  de  se  rendre  aux  États-Unis;  après  quoi  l'assemblée  se  sé- 
para le  14  novembre,  en  s'ajournant  au  1er  mars  18Ô6.  Le  dernier  jour  de  la 
session,  un  membre  avait  proposé  la  levée  du  siège  de  Bejar  ,  mais  il  n'avait 
pu  faire  prendre  son  avis  en  considération,  et,  loin  de  là  ,  le  gouvernement 
promit  20  dollars  par  mois  à  tous  les  volontaires  qui  resteraient  sous  les  dra- 
peaux jusqu'après  la  prise  de  la  ville. 

L'armée  avait  besoin  d'un  pareil  encouragement ,  et  même,  sans  un  hasard 
heureux  et  l'énergie  d'un  homme,  le  siège  eût  été  abandonné  Les  volontaires 
s'étaient  rendus  à  l'armée  comme  à  une  partie  de  plaisir  ou  de  chasse  qui  ne  dure- 
rait que  très-peu  de  jours,  sans  provisions  suffisantes  et  sans  vêtements  d'hiver. 
Le  terme  de  leur  engagement  étant  très-court ,  ils  songèrent  à  retourner  chez 
eux  des  qu'ils  virent  arriver  la  saison  des  pluies,  et,  malgré  tous  les  efforts  des 
officiers  pour  les  retenir,  un  grand  nombre  se  reliraient  journellement.  On 
leur  promit  l'assaut  pour  le  2  décembre;  mais  le  nouveau  chef,  le  colonel 


LE    TEXAS   ET    SA   RÉVOLUTION.  211 

Burleson  ,  jugea  probablement  cette  résolution  trop  hasardeuse,  et  annonça 
la  retraite  sur  Gonzalès  pour  le  4  au  soir.  Tout  se  préparait  donc  pour  la 
levée  du  siège,  quand  un  déserteur  arriva  au  camp  des  Texiens.  Cet  homme 
dit  aux  officiers  que  les  soldats  mexicains  qui  défendaient  la  place  étaient 
pour  la  plupart  ennemis  de  la  dernière  révolution ,  et  fort  peu  disposés  à  se 
battre  en  faveur  de  Santa-Anna  ;  que  la  prise  de  la  ville  n'offrirait  pas  de  dif- 
ficultés si  on  voulait  la  tenter.  Les  plus  braves  parmi  les  Texiens  étaient  au 
désespoir  de  lever  le  siège  ;  ils  résolurent  de  courir  les  chances  d'un  dernier 
effort,  et  choisirent  pour  leur  chef  un  des  héros  de  cette  guerre,  l'intrépide 
Milam.  Milam  ,  dont  mainte  aventure  brillante  avait  popularisé  le  nom  dans 
le  Texas,  était  en  prison  à  Mexico,  quand  la  lutte  avait  commencé.  Aussitôt  il 
avait  brisé  ses  fers ,  et  à  travers  mille  dangers  il  avait  rejoint  ses  compatriotes 
devant  Goliad.  Sa  valeur  et  son  habileté  inspiraient  à  ses  compagnons  une 
confiance  sans  bornes.  Cette  fois  encore  il  la  justifia  ,  et  ce  fut  au  prix  de  sa 
vie.  Le  5  décembre,  au  point  du  jour,  Milam  ,  ayant  réussi  à  distraire  l'atten- 
tion de  l'ennemi  par  une  feinte  attaque  sur  la  citadelle,  pénètre  dans  la  ville 
avec  ses  braves  volontaires;  mais  alors  les  difficultés  commencent,  et  les  pé- 
rils de  l'entreprise  se  manifestent  à  chaque  pas.  Le  général  Cos  avait  profité  de 
la  disposition  des  lieux  et  de  quelques  grands  bâtiments  en  pierre,  pour  se 
retrancher  fortement  à  l'intérieur.  Toutes  les  avenues  de  la  place  étaient  bar- 
ricadées, coupées  de  fossés,  garnies  de  canons.  Il  avait  mis  une  pièce  d'artil- 
lerie sur  la  plate-foi  me  d'une  vieille  église,  qui  commandait  toute  la  ville,  et 
le  feu  de  la  citadelle  pouvait  appuyer  la  résistance  de  la  ville  elle-même. 
Cependant  les  volontaires  de  Milam  n'en  furent  point  découragés.  Pour  ré- 
pondre au  feu  de  l'ennemi  et  pour  le  neutraliser,  ils  avaient  ces  incomparables 
carabines  dont  les  Mexicains  ne  connaissaient  que  trop  bien  la  portée  et  l'effet. 
Ce  fut  leur  grande  ressource.  Une  fois  entrés  dans  la  ville ,  on  ne  put  les  dé- 
loger, même  après  la  perte  de  leur  intrépide  commandant,  qui  fut  tué  le  7 
d'une  balle  dans  la  tète.  Ce  siège  intérieur  dura  cinq  jours.  Les  Texiens  ne  se 
rendirent  entièrement  maîtres  de  la  place  que  le  9  dans  la  nuit,  par  une  sur- 
prise. Le  lendemain ,  la  citadelle  elle-même  capitula.  Le  général  Cos  et  ses 
officiers  donnèrent  leur  parole  d'honneur  de  ne  point  s'opposer  au  rétablisse- 
ment de  la  constitution  fédérale,  et  obtinrent  à  celte  condition  la  faculté  de 
retourner  chez  eux ,  avec  une  partie  des  troupes  seulement.  L'argent  et  les 
munitions  de  guerre  qui  se  trouvaient  dans  Bejar  furent  remis  aux  vainqueurs. 
Ainsi ,  dès  le  commencement  de  décembre  18ôi>  ,  trois  mois  et  demi  après  l'ou- 
verture de  la  campagne,  il  n'y  avait  plus  un  seul  soldat  mexicain  sur  le  terri- 
toire du  Texas. 

Ces  rapides  succès  de  l'insurrection  firent  naître  aussitôt  dans  le  pays  tout 
entier  un  désir  général  d'indépendance,  auquel  le  mouvement  des  Étals-Unis 
en  faveur  de  la  cause  texienne  donnait  en  même  temps  une  direction  diffé- 
rente. On  savait  que  le  nouveau  gouvernement  de  la  république  mexicaine 
avait  triomphé  partout  des  soulèvements  du  parti  fédéraliste  ,  et  le  Texas  sen- 
tait bien  que  désormais,  entre  le  Mexique  et  lui ,  ce  n'était  plus  une  guerre 
politique ,  mais  une  guerre  nationale.  N'était-ce  pas  un  mensonge  ridicule  que 
celle  prétention  de  défendre  le  fédéralisme,  quand  le  resle  de  la  république  se 


212  LE   TEXAS   ET   SA   RÉVOLUTION. 

taisait  et  se  soumettait  sans  résistance?  Le  gouvernement  provisoire  du  Texas, 
qui  existait  en  vertu  de  la  constitution  fédérale  de  1824  ,  avait  donc  besoin  de 
retremper  ses  pouvoirs  à  une  autre  source,  et  de  renouveler  le  principe  même 
de  son  existence.  Ce  fut  le  général  Austin  ,  qui ,  dès  la  fin  de  novembre,  donna 
cette  impulsion  à  l'opinion  publique,  et  demanda  la  convocation  d'une  nou- 
velle assemblée  nationale;  car  il  ne  croyait  pas  que  le  gouvernement  provi- 
soire eût  le  droit  de  proclamer  l'indépendance,  et  de  briser  les  derniers  fils 
par  lesquels  le  Texas  tenait  encore  au  Mexique.  II  partit  ensuite  pour  les  États- 
Unis  avec  ses  deux  collègues.  Mais  déjà  l'enthousiasme  populaire  avait  de- 
vancé leurs  efforts.  Les  gris  de  la  Nouvelle-Orléans  (New-Orleatis  greys) 
avaient  figuré  à  la  prise  de  Bejar.  Le  Tennessee  ,  l'Alabama  et  la  Géorgie  en- 
voyèrent aussi  leurs  volontaires  et  leur  argent  aux  Texiens  ,  et  ce  fut  pendant 
la  tenue  de  la  consultation  générale  que  M.  B.  Lamar,  citoyen  de  la  Géorgie 
alors ,  aujourd'hui  président  du  Texas ,  offrit  ses  services  aux  insurgés. 

Néanmoins  le  parti  qui  voulait  maintenir  l'union  avec  le  Mexique  était  en- 
core assez  nombreux,  et  il  fut  assez  influent  pour  arrêter  quelque  peu  le 
mouvement  d'indépendance.  Il  poussa  même  à  une  tentative  malheureuse  d'ex- 
I  édition  au  deià  du  Rio-Grande,  qui  avait  pour  but  de  réveiller  dans  les  pro- 
\  inces  voisines  l'esprit  de  fédéralisme,  et  d'y  provoquer  une  contre-révolution. 
Les  deux  faibles  détachements  qui  avaient  tenté  cette  hasardeuse  entreprise 
furent  exterminés  par  les  troupes  de  Santa-Anna.  Tandis  que  cela  se  passait 
du  côté  de  Matamoras ,  les  politiques  du  Texas  continuaient  à  discuter  sur 
l'indépendance,  dont  les  partisans  invoquaient  tour  à  tour  l'histoire,  la  mo- 
rale et  l'intérêt,  pour  faire  prévaloir  leurs  opinions  sur  des  conseils  plus 
timides.  D'après  ces  hésitations,  il  est  à  présumer  que  si  alors  les  étals  mexi- 
cains limitrophes  du  Texas  s'étaient  soulevés  pour  la  constitution  fédérale,  la 
déclaration  d'indépendance  eût  été  ajournée,  et  l'alliance  du  Texas  avec  les 
provinces  septentrionales  du  Mexique  contre  le  centralisme  aurait  donné  aux 
événements  une  direction  (ouïe  différente.  Maison  apprit  qu'au  Mexique  tous 
les  partis  s'étaient  ralliés  dans  une  pensée  commune  de  vengeance  nationale, 
el  ce  qui  mil  fin  à  loule  irrésolution  ,  ce  fut  le  rapport  des  agents  envoyés  aux 
États-Unis  sur  le  résultat  de  leur  mission.  Ils  annonçaient  qu'ils  avaient  con- 
clu,  à  la  Nouvelle-Orléans,  un  emprunt  de  200,000  dollars,  que  le  zèle  des 
Anglo-Américains  en  faveur  du  Texas  se  refroidirait  aussitôt,  s'ils  le  voyaient 
balancer  à  proclamer  son  indépendance  ;  ils  conseillaient  donc  à  leurs  compa- 
triotes de  prendre  cette  mesure  décisive  sans  plus  de  délai.  Le  conseil  fut  suivi, 
cl  une  nouvelle  convention  se  réunit  a  Washington,  sur  le  haut  Brazos,  le 
1"  mars  183G. 

J'ai  maiuienant  à  retracer  le  tableau  de  la  courte,  mais  décisive  campagne 
dont  les  résultais  ont  consacré  l'indépendance  du  Texas.  Cette  campagne  s'ou- 
vrit au  moment  où  le  peuple  texien  ,  surmontant  ses  dernières  hésitations,  se 
préparait  a  soutenir  la  lutte  pour  lui  seul,  et  revendiquait  hautement  les 
droit  de  sa  nationalité.  Elle  ne  dura  que  deux  mois.  L'armée  mexicaine  parut 
h;  21  février  18ÔG  devant  San-Antonio  de  Bejar.  Le  2  avril ,  le  général  Houston 
el  Santa-Anna  se  livraient  dans  les  plaines  de  San-Jacinlo  la  bataille  qui  ter- 
mina la  guerre.  Trois  événements  la  signalent  :  l'héroïque  défense  de  l'Alamo 


LE   TEXAS   ET   SA  RÉVOLUTION.  215 

(citadelle  de  Bejar)  par  cent  quarante  soldats  lexiens  sous  les  ordres  de  l'im- 
mortel Travis  ;  la  défaite  du  colonel  Fannin  à  Goliad,  et  l'horrible  massacre 
de  ses  troupes  après  une  convention  signée  sur  le  champ  de  bataille  ,  action 
infâme  ordonnée  par  Sanla-Anna,  dont  elle  a  déshonoré  le  nom  par  toujours, 
et  qui  l'aurait  payée  de  son  sang,  si  la  modération  et  la  loyauté  des  chefs 
texiens  ne  l'avaient  défendu  contre  l'exaspération  de  leurs  compatriotes;  enfin 
la  victoire  d'Houston  à  San-Jacinto,  couronnée  par  la  prise  de  Santa-Anna, 
président  de  la  république  et  général  en  chef  de  l'armée  mexicaine.  Dans 
tout  le  cours  de  cette  campagne  ,  les  forces  du  Mexique  ont  été  supérieures 
à  celles  du  Texas  sous  le  rapport  du  nombre  et  de  l'organisation  militaire. 
Comme  soldats,  les  Mexicains  valaient  beaucoup  mieux  que  leurs  ennemis; 
comme  hommes,  ils  étaient  bien  au-dessous.  Leurs  premiers  succès  à  Bejar  et 
à  Goliad,  souillés  d'ailleurs  par  des  cruautés  inutiles,  ne  leur  font  pas  le 
moindre  honneur.  Pour  les  Texiens,  au  contraire  ,  les  revers  sont  aussi  glo- 
rieux que  les  triomphes. 

L'armée  d'invasion  était  divisée  en  trois  corps  :  les  généraux  Sesraa,  Filisola 
et  Cos  appartenaient  au  premier  ,  qui  devait  commencer  ses  opérations  parle 
siège  de  Béjar  ;  Urrea  et  Garay  commandaient  le  second  ,  dirigé  contre  Goliad  ; 
le  troisième  était  sous  les  ordres  de  Santa-Anna  ,  et  destiné  a  agir  selon  les 
circonstances.  Bejar  et  Goliad  étant  des  villes  espagnoles  ,  il  y  avait  un  grand 
avantage  à  les  prendre  pour  hase  des  mouvements  ultérieurs  de  l'armée.  De 
l'une  et  de  l'autre  partaient  des  routes  qui  aboutissaient  ù  un  centre  commun, 
à  San-Felipe  de  Austin  ,  c'est-à-dire  au  cœur  des  établissements  anglo-améri- 
cains. La  garnison  de  Béjar,  commandée  par  le  colonel  Travis,  était  très-fai- 
ble ;  celle  de  Goliad  ,  sous  les  ordres  du  colonel  Fannin,  de  la  Géorgie  ,  était 
plus  nombreuse;  mais  toutes  deux  étaient  insuffisantes.  A  la  première  appari- 
tion des  troupes  mexicaines,  Travis  et  ses  braves  se  retirèrent  dans  l'Alamo  , 
jugeant  inutile  de  disputer  une  ville  ouverte  à  un  ennemi  trop  supérieur  en 
nombre  et  bien  pourvu  d'artillerie.  Maîtres  de  la  ville  ,  les  Mexicains  commen- 
cèrent aussitôt  à  bombarder  la  citadelle,  que  Travis  avait  fortifiée  de  son 
mieux.  Entouré  de  tous  côtés  et  sans  espoir  d'être  secouru,  Travis  résista  pen- 
dant quinze  jours,  tua  beaucoup  de  monde  aux  assiégeants,  repoussa  plusieurs 
attaques,  et  perdit  à  peine  quelques  hommes.  Les  leitres  qu'il  a  écrites  durant 
le  cours  du  siège  sont  admirables  de  résolution  et  de  sang-froid.  On  lit  dans 
celle  du  3  mars  :  «  Il  est  possible  que  je  succombe  ;  mais  la  victoire  coûtera 
si  cher  à  l'ennemi,  que  mieux  vaudrait  pour  lui  une  défaite.  Dieu  et  le 
Texas!  la  victoire  ou  la  mort!  »  Il  écrivait  le  même  jour  à  un  ami  :  «  Que  la 
convention  marche  et  fasse  une  déclaration  d'indépendance,  nous  sommes 
prêts  à  exposer  notre  vie  cent  fois  par  jour,  et  à  défier  le  monstre  qui  nous  at- 
taque avec  un  pavillon  couleur  de  sang,  qui  menace  de  massacrer  tous  les 
prisonniers,  et  de  faire  du  Texas  un  vaste  désert.  J'aurai  à  combattre  l'en- 
nemi quand  et  comme  il  voudra  ;  mais  je  l'attends  de  pied  ferme  ,  et  ,  si  mes 
compatriotes  ne  viennent  pas  à  mon  secours,  je  suis  décidé  à  périr  en  défen- 
dant la  place  ,  ei  mes  ossements  accuseront  hautement  l'indifférence  de  mon 

pays » 

Le  malheureux  Travis  ne  fut  pas  secouru.  Le  seul  renfort  qu'il  reçut  fut 


214  LE   TEXAS   ET   SA   RÉVOLUTION. 

un  détachement  de  trente-deux  hommes  venu  de  Gonzalès  et  qui  réussit  à  se 
glisser  dans  l'Alamo.  L'armée  assiégeante,  au  contraire,  s'était  accrue  du 
douhle  depuis  le  commencement  du  siège.  Sanla-Anna  y  avait  amené  sa  divi- 
sion, et  il  ne  fallait  rien  moins  que  des  forces  aussi  écrasantes  pour  emporter 
la  place.  Le  6,  dans  la  nuit,  Santa-Ànna  ,  décidé  à  vaincre  à  tout  prix,  donna 
l'ordre  de  monter  à  l'assaut.  On  a  su  plus  tard ,  par  un  nègre  qui  le  ser- 
vait, qu'il  avait  passé  la  nuit  avec  son  aide  de  camp  Almonte  dans  une 
extrême  agitation.  «  Cela  nous  coûtera  cher,  lui  avait  dit  Alinonte  quel- 
ques instants  avant  l'assaut.  —  Peu  importe,  avait  répondu  Santa-Anna,  il  le 
faut.  » 

Travis  et  les  siens  tinrent  parole.  L'Alamo  fut  pris,  mais  la  perte  des  Mexi- 
cains fut  énorme.  «  Encore  une  victoire  pareille,  dit  Sanla-Anna  au  retour  de 
l'assaut ,  et  c'est  fait  de  nous.  »  Travis  mourut  sur  la  brèche,  en  tuant  l'offi- 
cier mexicain  qui  l'avait  frappé  à  mort.  Tous  ses  compagnons  périrent  de 
même ,  les  armes  à  la  main.  Un  seul  demanda  quartier  et  fut  égorgé.  James 
Bowie  fut  tué  dans  son  lit,  où  le  retenait  une  blessure.  David  Crockett,  du 
Tennessee  ,  l'intrépide  chasseur  de  l'Ouest,  était  au  nombre  des  défenseurs  de 
l'Alamo  ,  et  y  périt  avec  les  autres.  Santa-Anna  courut  dans  cette  affaire  un 
grand  danger.  Le  major  Evans,  commandant  de  l'artillerie  du  fort,  allait 
mettre  le  feu  au  magasin  a  poudre  ,  quand  il  reçut  une  balle  qui  le  tua  ,  et 
l'on  raconte  que,  dans  sa  colère,  Santa-Anna  perça  de  deux  coups  de  poignard 
le  cadavre  de  l'homme  qui  aurait  pu  l'ensevelir  avec  lui-même  sous  les  ruines 
de  la  citadelle. 

Pendant  que  Santa-Anna  payait  si  cher  la  prise  de  Bejar,  Urrea  marchait 
sur  Goliad  et  occupait  cette  place,  que  le  colonel  Fannin  avait  eu  l'ordre  d'é- 
vacuer. Le  lendemain,  Fannin,  qui  n'avait  pas  plus  de  cinq  cents  hommes 
avec  lui ,  fut  attaqué  dans  la  prairie  par  une  division  de  dix-neuf  cents  hom- 
mes,  dont  il  soutint  le  choc  toute  une  journée.  Mais  quoique  les  Mexicains 
eussent  perdu  beaucoup  de  monde,  ils  étaient  encore  trois  fois  plus  nombreux 
que  les  Texiens ,  qui  manquaient  de  vivres  et  d'artillerie.  Fannin  ,  voyant 
qu'il  n'avait  aucune  chance  de  salut,  accueillit  donc  les  propositions  d'Urrea 
et  mit  bas  les  armes  aux  conditions  suivantes  :  —  Lui  et  ses  soldats  seraient 
traités  en  prisonniers  de  guerre  et  dirigé  sur  Goliad  ,  où  ils  resteraient  pen- 
dant neuf  jours.  A  l'expiration  de  ce  terme  ,  les  volontaires  des  Etals-Unis  se- 
raient embarqués  pour  la  Nouvelle-Orléans  aux  frais  du  gouvernements  mexi- 
cain ;  les  Texiens  et  Fannin  resteraient  prisonniers  jusqu'à  leur  échange  ou 
jusqu'à  la  fin  de  la  guerre.  —  Ces  conditions  fuient  violées  avec  une  abomi- 
nable perfidie.  Sanla-Anna  ,  qui  se  trouvait  encore  à  Bejar,  ordonna  le  massa- 
cre des  prisonniers,  et  le  17  mars  au  matin,  dimanche  des  Bameaux  ,  ils  fu- 
rent lous ,  au  nombre  de  près  de  quatre  cents  ,  égorgés  non  loin  de  Goliad, 
entre  cette  ville  et  la  mer.  C'était  le  président  lui-même  qui  avait  voulu  cet 
horrible  assassinat  ;  plusieurs  de  ses  généraux  s'y  étaient  opposés  dans  lecon- 
siil  tenu  à  Bejar  ;  mais  il  avait  étouffé  leur  voix,  signé  la  sentence  de  mort , 
cacheté  et  remis  la  dépêche  de  sa  propre  main  au  courrier  Qui  devait  en  être 
porteur.  Tout .  l'odieuxde  ce  grand  crime  pèse  donc  sur  la  tête  de  Santa  Anna. 
Il  manqua  d'ailleurs  son  but.  AU  lieu  de  frapper  les  esprits  de  terreur ,  il  les 


LE   TEXAS   ET    SA   RÉVOLUTION.  215 

remplit  d'une  juste  indignation,  et  fit  naître  dans  tous  les  cœurs  une  soif  de 
vengeance  qui  doubla  le  courage  des  insurgés  texiens. 

La  campagne  s'ouvrait,  comme  on  le  voit,  sous  les  plus  tristes  auspices 
pour  le  Texas.  Rien  ne  semblait  prêt  pour  une  résistance  efficace.  L'organisa- 
lion  de  l'armée  régulière  était  fort  peu  avancée.  Le  commandant  en  chef, 
Houston  ,  n'arriva  lui-même  au  quartier  général,  sur  le  Guadalupe,  que  deux 
ou  trois  jours  avant  la  chute  de  l'Alamo ,  et  n'y  trouva  que  trois  cents  hommes. 
Aussi,  en  apprenant  ce  désastre,  ordonna-t-il  sagement  de  se  replier  sur  ie 
Colorado,  afin  d'y  rallier  les  renforts  qui  se  préparaient  sur  ses  derrières.  Le 
général  mexicain  Sezma  ayant  atteint  le  Colorado  le  22  mars  ,  Houston  pour- 
suivit son  mouvement  de  retraite  jusqu'au  Brazos ,  et  continua  ainsi  jusqu'au 
milieu  d'avril  à  reculer  dans  la  direction  de  l'est.  Les  habitants  de  San-Felipe, 
que  cette  retraite  laissait  à  découvert,  évacuèrent  la  ville  après  y  avoir  mis 
le  feu.  C'est  à  tort  que  l'on  a  reproché  au  général  Houston  de  n'avoir  pas  plus 
tôt  tenu  tète  à  l'ennemi.  Sur  le  Colorado  et  même  sur  le  Brazos  ,  il  n'avait 
pas  encore  une  seule  pièce  de  canon.  A  mesure  qu'il  se  repliait  en  arrière  ,  il 
concentrait  davantage  toutes  ses  forces  disponibles,  tandis  que  Santa-Anna 
1  lissait  toujours  en  chemin  un  peu  des  siennes;  et  on  a  lieu  de  croire  qu'en 
se  rapprochant  de  la  frontière  des  États-Unis  ,  il  comptait  sur  quelques  se- 
cours, au  moins  indirects,  du  général  Gaines,  qui  s'était  avancé  de  son  côté 
jusqu'à  Nacogdoches,  sur  le  territoire  lexien,  par  ordre  de  Jackson. 

Enfin  ,  le  21  avril .  fut  livrée ,  sur  les  bords  du  San-Jacinto,  la  bataille  qui 
décida  du  sort  du  Texas.  L'armée  de  Santa-Anna  s'élevait  à  quinze  cents 
hommes  effectifs,  celle  d'Houston  à  sept  cent  quatre-vingt-trois,  dont 
soixante-un  seulement  de  cavalerie.  La  veille,  Houston  avait  fait  rompre  tous 
les  ponts  par  lesquels  l'ennemi  aurait  pu  se  retirer  vers  le  Brazos.  Son  instinct 
ne  l'avait  pas  (rompe.  L'engagement  ne  fut  pas  long;  les  Texiens  marchèrent 
en  avant  au  cri  de  :  Souvenez-vous  de  l'Alamo,  et  bientôt  Travis  et  ses  braves 
furent  vengés.  On  tua  aux  Mexicains  six  cent  trente  hommes,  dont  un  officier 
général  et  quatre  colonels;  deux  cent  quatre-vingts  furent  blessés,  et  sept 
cent  (rente  faits  prisonniers.  La  destruction  de  ce  corps  d'armée  était  donc 
complète.  Cette  victoire  ne  coula  aux  Texiens  que  deux  hommes  tués  et  vingt- 
trois  blessés,  dont  six  mortellement.  Le  colonel  M.  B.  Lamar,  aujourd'hui 
président  de  la  république,  commandait  la  cavalerie,  et  justifia  par  sa  bra- 
voure la  confiance  des  soldais  qui  l'avaient  choisi  pour  chef. 

Santa-Anna  ne  fut  pris  que  le  lendemain  par  un  détachement  envoyé  à  la 
poursuite  du  peu  de  Mexicains  qui  avaient  échappé.  On  le  trouva  caché  dans 
de  hautes  herbes  et  fort  effrayé.  Il  baisa  la  main  du  premier  soldat  lexien  qui 
se  présenta  ,  et  offrit  à  ceux  qui  l'entouraient  une  fort  belle  montre,  des  bijoux 
et  de  l'argent;  mais  ce  fut  en  vain  qu'il  (enta  de  les  corrompre.  Alors  il  se  prit 
à  pleurer.  On  le  rassura  et  on  le  conduisit  auprès  d'Houston  ,  qui  dormait  au 
pied  d'un  arbre  ,  la  tête  appuyée  sur  sa  selle.  Ce  fut  seulement  alors  que  Santa- 
Anna  se  fit  connaître.  Il  lui  dit  en  espagnol  :  a  .le  suis  Antonio  Lopez  de 
Santa-Anna  ,  président  de  la  république  mexicaine  et  général  en  chef  de  l'armée 
d'opérations.  »  Puis  il  demanda  de  l'opium,  dont  il  prit  une  grande  quantité, 
et,  paraissant  se  remettre  île  son  trouble,  il  dit  encore  au  général  Houston  : 


216  LE   TEXAS   ET   SA   RÉVOLUTION. 

«  Vous  n'êtes  pas  né  pour  les  choses  ordinaires  ;  vous  avez  vaincu  le  Napo- 
léon de  l'Ouest.  »  Après  celle  bouffée  d'orgueil,  si  ridicule  dans  un  pareil  mo- 
ment ,  il  demanda  ce  qu'il  ferait  de  lui.  Houston  ,  éludant  la  question ,  lui  ré- 
pondit que  d'abord  il  eût  à  faire  évacuer  le  Texas  par  ses  troupes,  et  lui  re- 
procha sa  cruauté  envers  les  Texiens.  Quant  à  l'affaire  de  l'Alamo,  Santa- 
Anna  se  défendit  en  invoquant  le  droit  de  la  guerre.  «Soit,  reprit  Houston; 
mais  le  massacre  de  Fannin  et  de  ses  gens?  —  Il  n'y  avait  pas  de  capitula- 
tion, répliqua  le  prisonnier,  et  d'ailleurs  je  n'ai  fait  qu'exécuter  les  ordres  du 
gouvernement  mexicain.  —  Mais  c'est  vous  qui  êtes  ce  gouvernement,  lui  dit 
Houston.  «  L'entretien  continua  encore  quelque  temps ,  et  Santa-Anna  réus- 
sit à  se  concilier  la  bienveillance  d'Houston,  qui  le  protégea  contre  l'exaspé- 
ration des  Texiens,  et  ne  voulut  point  souiller  sa  victoire  par  un  meurtre 
inutile. 

Cependant  la  convention  nationale,  convoquée  à  Washington  pour  le 
Ie1'  mars,  avait  promulgué  le  2  la  déclaration  d'indépendance  du  Texas,  rédigé 
une  constitution  ,  voté  quelques  lois  d'urgence ,  et  organisé  un  pouvoir  exécu- 
tif par  intérim  ,  dont  M.  David  Burnet  était  président,  et  Lorenzo  de  Zavala 
vice-président,  avec  quatre  ministres,  un  procureur  général  et  un  directeur 
général  des  postes.  Nous  ne  ferons  point  l'analyse  de  la  constitutiondu  Texas  ; 
il  suffira  de  dire  que,  modelée  sur  celles  de  la  plupart  des  états  de  l'Union 
anglo-américaine,  elle  est  purement  démocratique.  Un  président  élu  par  les 
citoyens  pour  deux  ans  d'abord,  et  ensuite  pour  trois  ans,  non  immédiate- 
ment rééligible,  avec  un  droit  de  veto  suspensif,  le  moins  de  pouvoir  possi- 
ble ,  et  dix  mille  dollars  d'indemnité  annuelle  ;  un  vice-président  ;  une  cham- 
bre des  représentants  renouvelée  tous  les  ans  ;  un  sénat  renouvelé  tous  les 
trois  ans;  la  plupart  des  places  à  la  nomination  du  congrès;  le  jury,  et  l'es- 
clavage à  perpétuité ,  toutefois  avec  l'interdiction  de  la  traite  et  sous  la  con- 
dition que  les  esclaves  ne  seront  importés  que  des  États-Unis:  tels  sont  les 
traits  essentiels  de  cette  constitution  fort  simple  et  aussi  peu  savante  que 
neuve.  Mais  dans  l'Amérique  du  Nord  l'espace  tient  encore  lieu  de  tout. 

Le  gouvernement  provisoire  du  Texas  avait  suivi  le  mouvement  de  retraite 
du  général  Houston  devant  l'armée  de  Santa-Anna.  Cet  fut  dans  l'île  déserte 
et  nuedeGalveslon  qu'il  reçut  le  25  avril  la  nouvelle  de  la  victoire  de  San- 
■lacinto,  et,  quand  le  président  Burnet  arriva  le  1er  maj  au  quartier  général, 
Houston  avait  déjà  conclu  avec  Santa-Anna  une  convention  par  laquelle  ce 
dernier  s'engageait  à  faire  évacuer  le  Texas  par  ses  troupes.  On  lui  garantis- 
sait la  vie  sauve.  Le  minisire  de  la  guerre,  qui  suivait  l'armée,  avait  donné 
.son  assentiment  à  celte  convention  ,  que  Santa-Anna  s'était  empressé  d'exé- 
cuter en  adressant  aux  généraux  Filisola  ,  Gaona  et  Urrea ,  l'ordre  de  se  re- 
jdier  sur  Bejar  et  sur  Victoria.  Houston  avait  pris  son  parti  en  homme  d'État. 
Le  président  Burnet  et  les  membres  de  son  cabinet  l'approuvèrent,  et  deux 
traités  réguliers  ,  l'un  patent,  l'autre  secret,  furent  conclus  à  Velasco,  le 
14  mai,  avec  Santa-Anna.  L'évacuation  du  Texas  par  les  troupes  mexicaines, 
la  restitution  de  toutes  les  propriétés ,  des  esclaves  et  des  bêles  de  somme 
dont  les  Mexicains  s'étaient  emparés ,  l'échange  des  prisonniers  et  la  mise  en 
liberté  de  Santa-Anna,  étaient  stipulés  par  le  traité  patent;  par  le  traité  secret, 


LE  TEXAS   ET    SA   ttÉVOLUTlON.  217 

Sauta-Anna  prenait  engagement  de  ne  pas  reparaître  à  la  tête  des  troupes 
Mexicaines  contre  le  Texas  pendant  la  présente  guerre  ,  et  à  ne  rien  négliger 
pour  que  le  gouvernement  de  Mexico  reconnût  l'indépendance  du  Texas. 

Cesdeux  traités  furent  très-impopulaires: l'armée, qui  brillait  beaucoup  plus 
par  le  courage  que  par  la  discipline  ,  continuait  à  demander  la  mort  de  Santa- 
Anna  ,  en  représailles  du  massacre  de  Goliad.  Partout  on  se  défiait  de  la  sin- 
cérité et  des  intentions  du  président  mexicain  ;  on  ne  voulait  pas  voir  que  celte 
malheureuse  campagne  l'avait  perdu  pour  longtemps  dans  l'opinion  de  ses 
compatriotes,  et  qu'une  fois  de  retour  à  Mexico,  il  ne  serait  pas  tenté  de  re- 
commencer la  guerre.  Quoi  qu'il  en  soit,  il  fallut  renoncera  l'embarquer  pour 
Vera-Cruz  ;  au  jour  fixé  pour  son  départ ,  une  émeute  de  soldats  éclata  à  Ve- 
lasco,  et  le  pouvoir  exécutif ,  hors  d'état  de  maîtriser  l'effervescence  générale, 
se  décida  ,  le  4  juin  ,  à  différer  sa  libération.  Peu  après  ,  l'armée  manquant  de 
tout  et  se  croyant  négligée  par  le  gouvernement,  entreprit  de  lui  forcer  la 
main;  elle  envoya  un  de  ses  officiers  à  Velasco,  pour  exiger  l'adoption  de 
certaines  mesures  ,  et  cet  officier ,  mécontent  de  l'accueil  qu'on  lui  fit ,  essaya 
d'arrêter  le  président ,  qui  fut  heureusement  défendu  ,  dans  celte  crise,  par 
les  citoyens  de  Velasco.  De  pareils  faits  sont,  dans  toutes  les  révolutions,  le 
revers  delà  médaille;  l'enfantement  et  l'indépendance  des  États-Unis  en  a 
présenté  un  grand  nombre.  La  révolution  du  Texas  ne  pouvait  pas  en  être 
exempte.  Le  caractère  turbulent  de  la  population  ,  la  composition  de  l'armée, 
le  désordre  des  finances  du  nouvel  État,  l'inévitable  confusion  de  tous  les  élé- 
ments administratifs ,  ne  permettaient  pas  d'espérer  que  la  république  nais- 
sante échappât  entièrement  à  ces  perturbations  passagères.  Sanla-Anna  crut 
devoir  protester  contre  sa  captivité.  Le  président  lui  répondit  que  les  circon- 
stances avaient  nécessité  la  mesure  prise  à  son  égard;  que ,  du  côté  des  Mexi- 
cains,  il  y  avait  eu  bien  des  infractions  au  traité;  (pie  d'ailleurs  il  se  plai- 
gnait à  tort  des  privations  qu'il  endurait  ;  ([d'elles  étaient  partagées  par  les 
premiers  personnages  de  la  république.  «J'ai  sacrifié  à  votre  bien-être  celui 
de  ma  famille  malade  ,  ajoutait  M.  Burnet.  Si  nous  manquons  de  coin  fort , 
c'est  à  voire  visite  chez  nous  que  Votre  Excellence  doit  s'en  prendre  ,  et  il 
nous  paraît  tout  simple  qu'elle  souffre  un  peu  de  nos  maux.  » 

Les  choses  demeurèrent  en  cet  état  jusqu'à  la  réunion  du  premier  congrès 
constitutionnel  de  la  république,  qui  s'ouvrit  le  5  octobre,  à  Columbia  sur  le 
lîrazos  (1);  mais  déjà  les  citoyens  avaient  procédé  a  l'élection  du  président, 


(1)  La  ville  d'Houston  ne  devint  qu'en  1837  le  siège  du  congrès  et  du  gouvernement. 
Llle  fui  ballottée  dans  le  congrès  contre  plusieurs  autres  localités  ,  et  ne  passa  qu'au 
qnalrièmc  tour  de  scrutin  ,  à  vingt  et  une  voix.  On  peut  juger  de  ce  qu'était  alors  le 
(!apitolc,  ou  palais  de  la  représentation  nationale,  par  la  résolution  suivante  ,  qui  fut 
adoptée  à  l'unanimité,  et  que  j'ai  relevée  sur  le  journal  de  la  chambre  des  représen- 
tants: «  Résolu  qu'il  sera  prescrit  au  concierge  de  faire  enlever  le  plafond  de  la  salle, 
comme  mal  exécuté  et  fort  peu  sur.  »  (  liesolved  lhal  the  door  keeper  bc  instrucled  to 
liavc  the  plasler'mg  over  head ,  in  the  hall,  ail  lakcn  off,  believing  il  to  be  bad  work, 
and  unsafe  lo  sit  umlcr.  ) 

Celte  même  assemblée  prit  uuu  autre  résolution  pour  autoriser  le  gouvernement  à 


218  LE   TEXAS   ET    SA   RÉVOLUTION. 

et  s'étaient  prononcés  en  même  temps  sur  la  grande  question  de  l'incorpora- 
tion du  Texas  aux  États-Unis.  Les  deux  concurrents  pour  la  présidence  furent 
Stephen  Austin  et  Samuel  Houston.  Le  nom  du  fondateur  de  la  nationalité 
texienne  semblait  avoir  perdu  tout  son  prestige,  et  le  vainqueur  deSan-Jacinlo 
fut  appelé  à  la  présidence  par  trois  mille  cinq  cents  quatre-vingt-cinq  suffrages, 
tandis  que  Stephen  Austin  ne  lui  en  opposa  que  cinq  cent  cinquante  et  un  ;  trois 
mille  voles  à  peu  près  se  portèrent  sur  Mirabeau  Lamar  pour  la  vice-présidence. 
L'incorporation  du  Texas  aux  Étal-Unis  fut  sollicitée  par  le  chiffre  bien  signi- 
ficatif de  trois  mille  deux  cent  soixante-dix-sept.  En  prenant  possession  de  la 
présidence  au  sein  du  congrès,  Houston,  dont  le  caractère  ne  manque  pas 
d'une  certaine  grandeur,  eut  un  beau  moment  quand  il  déposa  son  épée.  L'émo- 
tion l'empêcha  de  continuer  son  discours,  et  l'assemblée  tout  entière  partagea 
le  sentiment  qui  l'oppressait. 

Samuel  Houston  était  alors  le  héros  du  Texas,  la  personnification  glorieuse 
de  sa  lutte  contre  le  Mexique;  bientôt  cette  popularité  s'évanouit.  Ses  diffé- 
rends avec  le  congrès  pour  la  disposition  des  terres  nationales  et  pour  l'orga- 
nisation de  la  milice,  son  peu  de  goût  et  son  peu  d'aptitude  pour  les  affaires, 
ses  habitudes  de  soldat,  ses  mœurs  sans  dignité,  firent  oublier  ses  anciens  ser- 
vices. Le  congrès  avait  manifesté  dans  un  rapport  remarquable  (1)  la  plus  vive 
opposition  à  ce  que  Santa-Anna  fût  mis  en  liberté  ;  Houston  crut  que  l'honneur 
lui  faisait  un  devoir  de  relâcher  son  prisonnier,  el  le  fil  conduire  aux  États- 
Unis.  Enfin  ,  il  persista  dans  le  désir  de  rattacher  le  Texas  à  la  confédération 
anglo-américaine,  quand  déjà  lesTexiens,  mécontents  d'avoir  été  repoussés 
par  le  cabinet  de  Washington ,  mettaient  leur  orgueil  à  former  une  république 
séparée,  dont  la  grandeur  et  la  prospérité  fissent  un  jour  envie  à  leurs  puis- 
sants voisins.  Cette  opinion  d'Houston  mit  le  comble  à  son  discrédit,  comme 
l'opinion  contraire  attira  les  suffrages  sur  Mirabeau  Lamar,  aux  élections  pré- 
sidentielles de  1858. 

En  effet,  le  Texas  n'avait  pu  faire  admettre  son  étoile  dans  la  grande  con- 
stellation vers  laquelle  il  s'était  senti  attiré  par  une  communauté  d'origine, 
d'institutions  et  d'intérêts.  Au  risque  d'une  guerre  avec  le  Mexique,  les  Étals- 
Unis  avaient  reconnu  l'indépendance  du  Texas,  dès  que  le  gouvernement  de 
ce  pays  eut  reçu  son  organisation  définitive;  mais  de  puissants  motifs  empê- 
chèrent le  cabinet  de  Washington  de  proposer  au  congrès  l'incorporation  du 
nouvel  Élat.  L'audacieux  Jackson  eût  peut-être  bravé  les  dangers  de  cet  agran- 
dissement; le  prudent  Van-Buren  ne  voulut  point  ajouter  cet  embarras  de  plus 
à  lous  ceux  que  lui  léguait  son  prédécesseur.  La  nécessité  de  maintenir  l'équi- 
libre, pour  maintenir  l'Union  elle-même,  enlre  les  états  à  esclaves  el  les  états 
qui  ont  proscrit  l'esclavage,  entre  les  étals  agricoles  du  Sud  et  les  états  indus- 

faire  l'acquisition  d'une  collection  des  lois  de  l'étal  de  Coliahuila  et  Texas ,  qui  appar- 
tenait à  un  sieur  Oaravahal. 

(1)  Les  dernières  pages  de  ce  rapport  contiennent,  sur  le  caractère,  la  vie  politique 
et  la  moralité  de  Santa-Anna ,  des  observations  très-sévères,  et  malheureusement 
tics  justes.  Jamais  peut-être  le  chef  légal  d'un  gouvernement  étranger  n'a  été  l'objet 
d'une  pareille  critique,  dans  un  document  public  ,  émané  d'un  autre  gouvernement. 


LE   TEXAS   ET   SA   RÉVOLUTION.  219 

triels  du  Nord,  entre  la  vallée  du  Mississipi  et  les  étals  primitifs  ,  prévalut  sur 
les  conseils  de  l'ambition.  L'opinion  abolitionisle  attaqua  les  Texiens  sans 
ménagement  et  se  prononça  contre  l'admission  du  Texas  dans  l'Union  avec 
une  extrême  vivacité.  M.  Adams,  du  Massachussels,  fit  de  cette  question,  dans 
la  chambre  des  représentants  ,  l'objet  d'un  discours  très-passionné,  mais  plein 
de  force,  qui  retentit  au  sein  du  parlement  anglais  et  ne  fut  pas  sans  influence 
sur  la  résolution  du  cabinet  de  Washington.  L'Angleterre  elle-même,  on  n'en 
saurait  douter,  agit  auprès  du  gouvernement  des  Élats-Unis  pour  le  déterminer 
à  repousser  les  offres  du  Texas,  dont  elle  n'a  pas  encore  reconnu  l'indépen- 
dance, tant  la  création  et  le  caractère  de  cette  république  lui  paraissent  de 
nature  à  affecter  la  balance  des  forces  politiques  dans  le  nouveau  monde.  Bien- 
tôt d'ailleurs  quelques-uns  des  états  qu'on  aurait  pu  croire  le  plus  favorables  à 
l'incorporation  du  Texas  se  refroidirent  à  cet  égard  pour  des  causes  diverses, 
parmi  lesquelles  les  intérêts  matériels  tenaient  aussi  leur  place.  Le  Texas  a 
donc  solennellement  retiré  sa  demande.  11  ne  perdra  rien  à  demeurer  indépen- 
dant. Ses  ressources  sont  immenses,  et  son  ascendant  sur  toute  la  partie  sep- 
tentrionale de  la  république  mexicaine  est  bien  plus  assuré  par  l'état  actuel  des 
choses  qu'il  ne  pourrait  l'être  par  un  mode  différent  d'existence  politique. 

Je  ne  pousserai  pas  plus  loin  ce  récit  des  événements  qui  ont  amené  la  ré- 
volution du  Texas  et  qui  ont  affermi  son  indépendance.  L'histoire  des  trois 
dernières  années  se  réduit  d'ailleurs  ,  pour  l'Europe,  à  quelques  vues  d'ensem- 
ble, qu'il  serait  facile  de  résumer  en  peu  de  mots.  Ce  qu'elle  présente  de  plus 
saillant  dans  les  rapports  extérieurs  du  nouvel  État,  c'est  sa  reconnaissance 
par  le  gouverment  français;  dans  ses  rapports  intérieurs,  c'est  le  progrès 
non  interrompu  dans  sa  population,  surtout  depuis  la  nomination  du  général 
Lainar  à  la  présidence  de  la  république.  Après  un  voyage  de  quelques  mois 
dans  l'intérieur  du  pays,  je  ne  reconnaissais  plus  les  villes  que  j'avais  vues  les 
premières,  tant  les  constructions  publiques  et  privées  s'y  multipliaient  rapi- 
dement. Le  Texas,  qui  ne  comptait  pas  plus  de  soixante-dix  mille  âmes  à  la 
fin  de  185G,  en  a  aujourd'hui  plus  de  deux  cent  cinquante  mille.  L'agriculture, 
lu  commerce,  l'organisation  delà  force  publique,  ont  marché  du  même  pas. 
Il  s'est  formé  une  marine  ,  l'année  est  nombreuse,  mais  toujours  plus  ardente 
que  bien  disciplinée  ,  le  produit  des  douanes,  et  principalement  de  la  douane 
deGalveslon,  accuse  tous  les  trois  mois  un  accroissement  considérable  dans 
le  mouvement  du  commerce  maritime.  Pour  la  production  du  coton,  le  Texas 
est  sans  rival.  Le  coton  y  est  à  la  fois  plus  beau  et  plus  abondant  sur  la  même 
étendue  de  terrain  que  dans  les  états  les  plus  favorisés  de  l'Union  américaine  ; 
et,  sous  ce  rapport,  le  Texas  n'a  qu'un  danger  a  craindre,  c'est  l'excès  de 
production. 

Les  terres  qui  s'étendent  au-dessous  de  la  rivière  Rouge  jusqu'à  70  ou  80 
milles  du  golfe  du  Mexique  ,  peuvent  donner,  année  moyenne  ,  (l'une  l>  ille  à 
une  balle  et  demi  par  acre  (l'acre  représente  ù  peu  près  la  moitié  d'un  hectare 
de  France);  celles  qui  appartiennent  à  la  zone  du  littoral,  de  la  Sabine  au 
Rio-Grande ,  donnent  communément  de  deux  à  trois  balles  par  acre,  et  plus 
encore  dans  certaines  localités.  Chaque  balle  de  coton  représente  un  poids  de 
500  livres  au  moins;   un  hectare  au  Texas  peut  donc  donner  ,  chaque  année  , 


220  Lli  TEXAS  ET   SA  RÉVOLUTION. 

de  deux  à  trois  mille  livres  de  colon  brut  :  fertilité  merveilleuse  si  on  la  com- 
pare avec  la  production  de  quelques  localités  de  l'Union.  Dans  l'Alabama,  le 
colon  ne  recolle  le  plus  souvent  que  six  cents  livres  par  acre  ,  c'est-à-dire  un 
peu  plus  d'une  balle,  et  certaines  portions  de  la  Géorgie  ne  produisent  fré- 
quemment que  trois  cents  livres  ou  à  peu  près  le  cinquième  de  ce  que  donne  la 
même  étendue  de  terrain  au  Texas.  J'ai  vu  sur  la  route  de  Mont-Gomery  à 
Charleslon ,  dans  l'Alabama  et  la  Géorgie,  des  champs  immenses  où  le  coton- 
nier n'arrivait  pas  à  trois  pieds  de  haut;  la  même  plante  s'élève  à  cinq  et  six 
pieds  sur  les  bords  du  Mississipi ,  et  à  sept  et  huit  au  Texas. 

La  partie  cultivée  du  Texas  est  comprise  entre  le  96meet  le  100me  degré  de 
longitude  occidentale  du  méridien  de  Paris;  elle  s'étend  depuis  le  bord  de  la 
mer  jusque  vers  le  52me  degré  de  latitude,  et  même  plus  loin  vers  le  nord, 
l'espace  compris  entre  le  52mo  parallèle  et  la  rivière  Rouge  se  peuplant  de  jour 
en  jour. 

Un  auteur  américain  a  calculé  que  le  Texas  renferme  de  quatre  à  cinq  cenls 
milles  carrés,  que  25,000,000  d'acres  peuvent  être  mis  en  culture;  que  5  à 
6,000,000  donneront  au  moins  une  balle  de  coton  par  acre,  et  la  plupart  deux 
ou  plus.  Le  moindre  produit  annuel  serait  donc  de  5,000,000  balles,  ce  qui, 
à  40  dollars  la  balle,  ferait  une  somme  d'un  milliard  de  francs.  Quand  même 
ces  calculs  seraient  empreints  d'une  certaine  exagération  ,  la  culture  du  coton 
n'en  serait  pas  moins  pour  le  Texas  une  source  éventuelle  de  richesses  vrai- 
ment prodigieuses. 

Voici  quelques  chiffres  plus  modestes. En  1833,  le  Texas  exportait4,000  balles 
de  colon,  10.000  en  1834.  Les  travaux  furent  suspendus  pendant  les  an- 
nées 1855  et  1830;  mais  ils  furent  repris  vigoureusement  en  1837,  et  l'expor- 
tation de  1838  approchait  de  100,000  balles;  ce  chiffre  doit  avoir  été  dépassé 
depuis.  C'est  au  mois  de  mars  de  l'année  dernière  que  le  Texas  est ,  pour  la 
première  fois ,  entré  directement  en  relations  commerciales  avec  l'Europe.  Le 
trois-mâls  anglais  V Ambassador  est  arrivé  de  Liverpool  à  Galveslon  avec 
une  riche  cargaison  ,  et  a  pris  1,100  balles  de  coton  pour  cargaison  de  retour. 
Ce  navire,  qui  calait  douze  pieds  et  demi  d'eau ,  est  entré  à  Galveslon  sans 
difficulté. 

Les  Texiejis  commencent  aussi  à  cultiver  la  canne,  et,  suivant  la  voie  ou- 
verte par  les  colons  de  la  Louisiane  ,  ils  ont  donné  la  préférence  à  la  variété 
d'Otaïti.  Cetle  variété  ,  qui  est  glauque  ,  marquée  de  longues  bandelettes  vio- 
lettes, fournil  sa  substance  sucrée  dans  le  cours  d'une  végétation  de  cinq  à 
six  mois  ,  tandis  qu'il  faut  ù  la  canne  des  Antilles  quinze  et  dix-huit  mois  pour 
arriver  au  même  point.  La  canne  d'Olaïli  n'atteint  pas  un  aussi  grand  déve- 
loppement que  cetle  dernière,  il  est  vrai  ,  mais  elle  donne  deux  récolles,  tan- 
dis que  l'autre  n'en  donne  qu'une.  Cultivée  d'abord  au  Brésil,  elle  passa  en- 
suite à  h  Havane,  et  de  là  à  la  Louisiane,  où  quelques  colons  français  eurent 
le  bon  esprit  de  la  répandre.  Maintenant ,  tous  les  bords  du  Mississipi,  au- 
dessous  de  la  Nouvelle-Orléans,  sont  couverts  d'immenses  champs  de  cannes 
dont  le  produit  déjà  Fort  élevé  s'accroît  chaque  jour.  J'ai  vu,  du  côlé  de  Bra- 
zoria  des  cannes  qui  atteignaient  de  dix  à  douze  pieds,  et  dont  les  anneaux 
étaient  déjà  mûrs ,  au  mois  d'aoùl ,  jusqu'à  la  hauteur  de  sept. 


LE   TEXAS  ET   SA  RÉVOLUTION.  221 

Le  maïs  réussit  parfaitement  au  Texas;  quant  au  blé,  une  expérience  faite 
dans  les  environs  deSan-Anlonio  de  Bejar,  il  y  a  quelques  années,  a  constaté 
que  les  prairies  élevées  qui  entourent  cette  ville  sont  très-propres  à  celte  pré- 
cieuse culture. 

Je  dirai  enfin  ,  pour  terminer  cet  aperçu  des  richesses  végétales  du  Texas, 
que  la  culture  du  mûrier  et  du  tabae  ,  que  la  production  de  la  cochenille  et  de 
l'indigo  ont  été  essayées  avec  succès ,  et  peuvent  être  poursuivies  sur  une 
grande  échelle  avec  la  plus  complète  certitude  d'en  tirer  un  profit  considé- 
rable. 

La  constitution  géologique  du  Texas  offre  au  colon  d'admirables  facilités 
pour  l'éducation  du  bétail;  ses  prairies  sont,  pendant  dix  mois,  couvertes 
d'une  herbe  verdoyante,  et,  pendant  les  deux  autres  mois,  celle  qui  s'est 
desséchée  à  l'époque  de  la  saison  froide  est  encore  un  fourrage  excellent  qu'on 
pourrait  économiser  si  l'on  en  sentait  le  besoin  ;  mais  tous  les  bois  sont  tapis- 
sés d'un  épais  gazon  qui  reste  toujours  vert ,  et  qui  fournit  au  bétail  la  meil- 
leure nourriture. 

Cette  heureuse  réunion  de  circonstances  est,  pour  le  Texas,  une  source 
toujours  sûre  de  richesses.  Il  n'est  pas  rare  d'y  rencontrer  déjà  des  colons  qui 
possèdent  jusqu'à  1,500  et  2,000  tètes  de  bétail ,  pour  l'éducation  desquels  ils 
n'ont  pas  pris  la  moindre  peine.  Tous  ces  animaux  sont  en  liberté;  chacun 
marque  à  son  chiffre  ceux  qui  lui  appartiennent  et  ne  s'en  occupe  plus;  l'été, 
ils  paissent  dans  la  prairie  ;  l'hiver ,  ils  savent  bien  trouver  d'eux-mêmes 
l'herbe  fraîche  et  succulente  des  bottoms  (1). 

Ce  que  je  viens  de  dire  du  bétail  s'applique  nécessairement  aux  chevaux.  Les 
Texiens  apprécient  tous  les  avantages  que  leur  offre  la  prairie  sous  ce  rap- 
port,  et,  désireux  d'en  profiter,  ils  instituent  des  courses  de  tous  les  côtés. 
Outre  les  courses  entre  particuliers,  que  la  moindre  réunion  de  planteurs 
amène  toujours,  il  y  a  des  courses  instituées  parle  gouvernement  pour  chaque 
localité  suffisamment  peuplée.  Les  enjeux  s'élèvent  quelquefois  à  des  sommes 
considérables;  ils  ont  monté  jusqu'à  ô  et  4,000  dollars  pour  un  seul  pari. 
La  race  de  chevaux  du  Texas  est  la  même  que  celle  des  États-Unis;  elle  sera 
sans  doute  améliorée  par  les  colons,  bien  qu'elle  l'emporte  de  beaucoup  déjà 
sur  les  mustangs  des  prairies  .  qui  appartiennent  à  la  race  arabe  ;  les  chevaux 
lexiens  sont  au  moins  aussi  vifs  que  ceux-ci  et  bien  plus  vigoureux. 

Aux  richesses  végétales,  le  Texas  en  joint  d'autres  qui  sont,  pour  les  na- 
tions modernes ,  plus  précieuses  que  l'or  du  Pérou  :  le  fer  et  le  charbon ,  ces 
deux  instruments  si  énergiques  de  la  civilisation  et  du  travail. 

Au  nord  de  la  rivière  Sabine  ,  et  toul  le  long  des  hauteurs  qui  commencent 
au  nord-ouest  et  à  peu  de  distance  de  Nacogdoches  et  vont  se  joindre  aux 
monts  Ozarks  ,  on  rencontre  des  mines  de  fer  très-abondantes.  On  dit  que  , 
semblables  à  certains  gîtes  de  minerai  de  fer  dans  l'état  du  Missouri,  elles 
contiennent  50  pour  100  de  métal.  Ces  formations  font  partie  du  système  des 
monts  Ozarks.  Un  minéralogiste  anglais  ,  qui  les  parcourt  aux  frais  de  l'état 

(1)  On  désigne  ainsi  les  lieux  boises  qui  longent  les  cours  d'eau  cl  où  l'herbe  reste 
verte  pendant  toute  Tannée. 

tome  ir.  1<> 


222  LE   TEXAS   ET  SA   RÉVOLUTION. 

d'Arkansas,  écrivait,  en  1838,  que  cette  chaîne  renferme  les  raines  de  fer  les 
plus  riches  qu'on  ait  probablement  jamais  vues  à  la  surface  du  globe.  Le  lit  du 
Brazos  est  extrêmement  riche  en  fer  (grès  ferrugineux),  el,  dans  la  plaine  qui 
s'étend  entre  le  Brazos  et  le  Colorado,  tous  les  ravins  sont  remplis  de  fer  hé- 
matite en  grains. 

Quant  au  charbon,  l'indication  donnée  par  la  formation  de  grès  rouge  (jue 
l'on  rencontre  sur  la  rive  gauche  du  Brazos  ,  entre  ce  fleuve  et  le  Rio-Nava- 
soto,  n'est  point  trompeuse.  On  assure  également  que  le  charbon  abonde  dans 
le  haut  Brazos  et  dans  la  partie  supérieure  du  Colorado.  J'ai  entendu  dire  à  des 
trappers  qui  avaient  parcouru  le  Nouveau-Mexique  et  les  déserts  de  la  Nou- 
velle-Californie ,  que,  du  côté  du  lac  Salina,  au  nord  de  la  Sierra  de  Sa:i- 
Saba  ,  et  dans  les  plaines  de  la  Californie  ,  non  loin  des  lacs  Teguayo  et  Tim- 
panogos,  la  houille  et  le  sel  marin  étaient  abondants.  Plusieurs  voyageurs 
parlent  dans  le  même  sens.  11  paraît  à  peu  près  certain  maintenant  que  le 
charbon  est  très-commun  à  la  base  des  Rocky-Mountains,  et  qu'on  l'aperçoit 
souvent  à  nu  le  long  des  cours  d'eau  qui  traversent  les  plaines,  et  surtout  en 
plusieurs  points  le  long  du  Missouri-River ,  du  Yellow-Stone,  du  Kansas , 
de  la  Rivière  desOsages,  etc.  Tous  ces  dépôts  de  houille,  sans  appartenir 
entièrement  au  Texas,  sont  du  moins  à  sa  portée,  ainsi  que  les  amas  gigan- 
tesques de  cette  matière  dont  la  nature  a  si  libéralement  doté  le  territoire  des 
États-Unis  (1).  Enfin  ,  le  sel  abonde  au  Texas  :  on  y  a  découvert  récemment 
aussi  une  mine  de  cuivre  ;  sur  les  bords  de  la  rivière  Rouge,  el  le  long  du  R  o- 
Medina,  différents  symptômes  annoncent  l'existence  du  plomb. 

On  conçoit  tout  l'attrait  qu'un  pays  ainsi  favorisé  par  la  nature,  un  sol  aussi 
fertile  et  aussi  bien  arrosé,  un  climat  aussi  sain  (car  la  fièvre  jaune  est  in- 
connue au  Texas),  présentent  à  l'émigration.  Les  colons  y  arrivent  en  effet  de 
toutes  parts,  et  c'est  à  leur  activité  de  nouveaux  venus,  à  leurs  capitaux,  à 


(1)  Aux  ttats-Unis  ,  le  charbon  de  terre  se  trouve  partout ,  des  bords  de  l'Atlantique 
au  pied  des  Montagnes  Rocheuses.  La  Pensylvanie,  la  Virginie,  l'état  d'Ohio,  l'In- 
diana ,  l'illinois,  en  sont  remplis.  Les  chaînes  et  les  bassins  parallèles  des  monts  Alle- 
ghanys  sont  autant  de  bassins  houillers  qu'une  exploitation  de  plusieurs  siècles  ne 
saurait  épuiser.  Aux  richesses  accumulées  déjà  viennent  s'ajouter  chaque  jour  des 
richesses  nouvelles,  et  comme  si  la  nature,  en  privilégiant  ces  terres  fortunées,  n'eût 
rien  voulu  faire  à  demi ,  elle  a  placé  la  plupart  de  ces  dépots  de  combustible  dans  le 
voisinage  de  grands  cours  d'eau  tous  navigables.  Les  bords  de  l' Alleghany-River  et  du 
Monongahela  offrent  à  chaque  pas  des  exploitations  de  houille;  il  en  est  de  même  de 
l'Ohio  et  du  plus  grand  nombre  de  ses  affluents.  De  nouvelles  mines  de  charbon  sem- 
blent surgir  à  chaque  instant  des  prairies  de  l'Indiana  ,  et  tout  récemment  on  vient  de 
découvrir  sur  les  bords  de  la  rivière  de  l'illinois  un  dépôt  de  houille  de  la  plus  grande 
richesse.  Ce  fleuve  coule  à  travers  une  prairie  le  plus  souvent  dépourvue  d'arbres  ;  on 
pouvait  croire  que  la  navigation  à  la  vapeur  eu  souffrirait,  mais  voilà  qu'aussitôt  la 
difficulté  et  levée.  Plus  à  l'ouest ,  sur  les  hords  du  Missouri  et  de  ses  innombrables  af- 
fluents jusqu'aux  Rocky-Mounta'tns ,  toujours  même  accumulation  de  combustible 
fossile,  richesses  inépuisables  pour  l'avenir,  et  cent  fois  préférables  à  celles  des  mines 
d'argent,  d'or  cl  de  diamants  que  la  nature  a  prodiguées  à  l'Amérique  du  Sud. 


LE   TEXAS   ET   SA   RÉVOLUTION.  223 

leurs  bras  vigoureux,  que  le  Texas  esl  redevable  du  mouvement,  singulier  qui 
m'a  frappé  d'admiration. 

Le  progrès  qui  se  manifesta  dans  les  districts  du  centre  et  de  l'Est  a  gagné 
aussi  l'ancienne  ville  mexicaine  de  Bejar,  qui  entretient  des  relations  avanta- 
geuses avec  le  Nouveau-Mexique.  Tout  enfin  atteste,  dans  cette  république  par- 
venue à  la  cinquième  année  de  son  existence,  une  force  de  vitalité  qui  sera 
peut-être  bientôt  assez  puissante  pour  l'agrandir  aux  dépens  de  ses  voisins  ,  et 
qui  au  moins  n'a  rien  à  redouter  de  leurs  ressentiments  ou  de  leur  jalousie. 

Lord  Durham  a  remarqué  avec  raison,  dans  son  admirable  rapport  sur  les 
affaires  du  Canada,  que,  dans  toute  l'Amérique  du  Nord,  la  création  des  roules, 
le  creusement  des  canaux,  la  construction  des  ponts,  tenaient  une  place  im- 
mense parmi  les  plus  importants  travaux  des  gouvernements  et  des  législatures. 
Ce  besoin  iViniprovement,  qui  distingue  si  honorablement  la  race  anglo-amé- 
ricaine et  lui  a  fait  accomplir  de  si  grandes  choses,  les  émigrants  des  Étais- 
Unis  l'ont  introduit  au  Texas.  Depuis  1856,  le  congrès  texien  a  autorisé,  dans 
chaque  session  ,  la  formation  de  plusieurs  compagnies  pour  la  construction  de 
chemins  de  fer  entre  les  principaux  foyers  de  production  et  de  commerce.  Le 
pays  s'y  prête  merveilleusement  :  le  terrain  ne  coûte  rien ,  la  main-d'œuvre 
seule  est  dispendieuse  ;  mais  comme  on  n'a  pas,  en  Amérique,  la  manie  de  faire 
du  monumental,  les  lignes  projetées  se  termineront  vite  et  s'étendront  bientôt 
de  la  frontière  des  Étals  Unis  à  celle  du  Mexique.  Le  congrès  vient  de  voter  un 
emprunt  considérable  que  le  général  Hamilton,  de  la  Caroline  du  Sud  (1),  sera 
probablement  chargé  de  négocier  en  Europe.  Une  partie  de  cel  emprunt  est 
destinée  a  seconder,  par  voie  de  subside  et  d'association,  l'accomplissement 
des  travaux  publics  de  l'État,  suivant  le  système  appliqué  avec  tant  de  succès 
dans  l'Ohio,  la  Pensylvanie  et  l'état  de  New-York.  En  même  temps  le  congrès 
s'occupe  d'activer  et  de  faciliter  les  communications  avec  le  Nouveau-Mexique, 
pays  immense  ,  aussi  négligé  par  l'ancien  gouvernement  espagnol  que  par  la 
moderne  république  mexicaine,  et  dont  le  Texas  doublera  les  richesses  en  lui 
offrant  le  débouché  de  ses  ports. 

Le  gouvernement  de  Mexico  n'a  pas  encore  reconnu  l'indépendance  du 
Texas,  et  parait  quelquefois  espérer  qu'il  lui  sera  possible  de  reconquérir  une 
province  qu'il  n'a  pas  su  défendre.  C'est  une  ridicule  illusion  de  la  vanité  na- 
tionale. Le  Mexique,  épuisé,  n'a  pas  trois  mille  hommes  à  mettre  en  campagne 
sur  le  Rio-Bravo-del-Norle,  qui  restera  la  limite  occidentale  du  Texas,  à  moins 
toutefois  que  de  nouveaux  succès  ne  portent  le  drapeau  texien  jusqu'à  Mala- 
moras  (2).  Toutes  ces  provinces  sont  d'ailleurs  mécontentes,  et  toujours  prèles 

(1)  Le  général  Hamilton  ,  de  la  Caroline  du  Sud,  esl  un  des  plus  anciens  et  des  plus 
chauds  partisans  (|iic  la  cause  du  Texas  ait  trouvé  aux  États-Unis.  MM.  Clay,  Calhoun, 
Benton  ,  Chittenden  ,  membres  du  congrès  de  Washington  ,  ont  des  fils  ,  îles  neveux  cl 
des  gendres  parmi  les  citoyens  du  Texas.  Les  habitants  les  plus  distingués  de  la  répu- 
blique sont  pour  la  plupart  venus  des  deux  Carolincs,  de  la  Géorgie  et  de  la  Floride, 
comme  le  président  Lamar,  le  juge  Burnet  (tous  deux  de  familles  françaises  émigiécs 
à  l'époque  de  la  révocation  de  l'édil  de  Nantes),  le  colonel  liée,  ex-secrétaire  d'Étal  , 
son  successeur,  M.  Webb,  etc. 

(2)  (je  n'est  i>as  une  armée  texienne  proprement  dite  ,  comme  nous  l'avons   imprimé 


224  LE  TEXAS  ET   SA   RÉVOLUTION. 

à  se  soulever  contre  le  gouvernement  central,  qui  les  néglige ,  les  opprime  et 
les  appauvrit.  Il  n'est  plus  permis  de  douter  que  dans  Chihuahna,  Durango, 
Cohahuila,  San-Luis,  le  Nouveau-Léon,  une  grande  partie  de  la  population  ne 
soit  disposée  à  se  séparer  du  reste  du  Mexique  et  à  former  avec  le  Texas ,  ou 
sous  sa  protection,  une  république  fédérative,  qui  atteindrait  bientôt  le  golfe 
de  Californie.  Si  le  général  Sanla-Anna,  pendant  sa  présidence  intérimaire,  avait 
voulu  accueillir  les  propositions  du  colonel  Bee,  envoyé  texien,  il  aurait  éloigné 
la  réalisation  de  ces  projets  de  démembrement.  Mais  il  ne  l'a  pas  osé,  et,  violant 
le  traité  auquel  il  devait  la  liberté  et  la  vie,  il  a  même  demandé  au  congrès  les 
moyens  de  poursuivre  la  guerre.  La  guerre,  se  poursuit  donc,  et  l'avenir  reste 
ouvert  avec  toutes  ses  chances.  On  voit  que,  dans  cette  question  du  Texas,  les 
républicains  du  Mexique  sont,  pour  l'aveuglement ,  l'obstination  et  l'extrava- 
gance, tout  à  fait  au  niveau  de  Ferdinand  VII  dans  la  question  des  colonies 
espagnoles.  Malheureusement,  ce  n'est  pas  la  seule  ressemblance  que  présente 
l'étal  social  et  politique  du  Mexique  avec  toutes  les  misères  de  son  ancienne 
métropole.  Je  me  hâte  d'ajouter,  pour  l'honneur  de  l'Espagne,  que  chez  elle  au 
moins  le  mal  n'est  pas,  comme  au  Mexique,  sans  dignité,  sans  compensation  et 
presque  sans  espoir. 

11  n'en  sera  pas  ainsi  du  Texas.  La  population  de  celte  nouvelle  république 
donnera,  je  l'espère,  un  éclatant  démenti  à  ses  détracteurs.  Le  travail,  qui  est 
pour  les  nations  comme  pour  les  individus  un  puissant  principe  de  moralité, 
fait  déjà  sentir  au  peuple  texien  son  heureuse  influence;  plusieurs  lois  récentes 
attestent  que  le  gouvernement  et  le  congrès  ne  négligent  rien  pour  réprimer 
la  licence,  propager  l'instruction  et  favoriser  les  habitudes  religieuses.  C'est 
surtout  depuis  l'avènement  du  général  Latnar  à  la  présidence,  que  les  pouvoirs 
publics  ont  embrassé  celte  noble  tâche  avec  une  plus  vive  sollicitude,  et  bien- 
tôt, sans  doute,  l'étal  social  du  Texas,  amélioré  par  leurs  communs  efforts, 
aura  fait  oublier  que  sa  population  s'était  recrutée  parmi  les  plus  turbulents 
caractères  et  les  plus  aventureux  enfants  de  la  démocratie  anglo-américaine. 

Frédéric  Leclerc. 


par  mégarde  dans  notre  premier  article,  qui  s'est  emparée  de  la  petite  ville  mexicaine 
de  Mier,  sur  la  rive  droite  du  Rio-del-ISorte ,  mais  un  détachement  de  volontaires  du 
Texas  qui  s'est  joint  à  une  troupe  d'insurgés  fédéralistes.  Il  parait  même  que  le  prési- 
dent Lamar  a  désapprouvé  celle  expédition.  Néanmoins  l'état  de  guerre  existe  toujours 
c;itre  le  Mexique  et  le  Texas  ,  bien  que  le  gouvernement  de  cette  dernière  république 
.lit  pu  vouloir  rester  sur  la  défensive  et  cousacrer  à  l'exploitation  intérieure  tous  ses 
bras  et  tous  ses  capitaux  disponibles. 


DE 


LA.  MISE  EN  SCENE 


CHEZ  LES  ANCIENS. 


LH&  A(BfOTl§  (0- 


Nous  avons  étudié  précédemment  la  situation  du  pol'le  dramatique  dans  ses 
divers  contacts  avec  l'autorité  civile  et  politique;  il  nous  faut,  à  présent,  pé- 
nétrer dans  l'intérieur  du  théâtre ,  et  découvrir,  s'il  est  possible ,  quelle  sorte 
de  rapports  liait  dans  l'antiquité  le  poêle  et  les  comédiens. 

Lors  de  la  naissance  de  l'art  dramatique  en  Grèce  ,  la  tâche  des  auteurs 
s'étendait,  sans  exception,  à  toutes  les  parties  de  l'exécution  théâtrale.  D'abord 
le  poeie  jouait  à  lui  seul  tout  le  drame;  un  peu  après,  nous  le  voyons  se  charger 
des  premiers  rôles;  et  ce  n'était  pas  lotit  :  il  devait  encore  dessiner  les  danses 
et  composer  la  musique  des  chœurs,  créer  les  costumes  et  les  masques,  pour- 
voir à  la  décoration,  et  même  à  la  construction  des  théâtres,  d'abord  de  bois 
et  temporaires.  S'il  ne  pouvait  dire,  comme  l'Intimé  dans  les  Plaideurs  : 
«  Moi ,  je  suis  l'assemblée,  »  il  était  incontestablement  (oui  le  reste.  Qui  disait 
tragédodidascale,  disait  à  la  fois  acteur,  maître  de  ballet,  musicien,  costumier, 
décorateur,  et  même  architecte.  C'était,  sans  parler  de  la  poésie,  cinq  ou  six 
arts  dans  lesquels  on  lui  demandait  d'exceller;  et,  chose  admirable,  plusieurs 

(1)  Voyeï  la  première  partie  dans  la  livraionn  du  IK  septembre  18"9. 


22G  DE   LA   MISE   EN   SCÈNE   CHEZ   LES   ANCIENS. 

des  créateurs  du  théâtre  en  Grèce  purent  suffire  glorieusement  à  toutes  ces 
lâches.  On  sait  la  terreur  profonde  que  produisit  le  chœur  des  Euménides,  une 
des  plus  terribles  productions  du  génie  pittoresque  d'Eschyle  (1).  Dans  le  genre 
bouffon,  les  formes  si  spirituellement  grotesques  sous  lesquelles  la  puissante 
imagination  d'Aristophane  se  plut  à  présenter  les  Athéniens,  travestis  en 
guêpes,  en  oiseaux,  en  grenouilles,  ont  placé  ce  poète  au  nombre  des  plus 
hardis  et  des  plus  ingénieux  caricaturistes. 

Quant  à  la  danse,  Eschyle,  comme  Thespis,  Pratinas  et  Phrynichus,  com- 
posait sans  secours  étrangers  les  figures  de  ses  chœurs  (2).  Sophocle  adolescent 
obtint  d'éclatants  succès  dans  cet  art.  Plus  âgé,  il  en  cultiva  la  théorie  au 
point  d'apporter  quelques  perfectionnements  à  la  chaussure  des  danseurs  (3). 
Il  en  fut  de  même  de  la  musique.  Les  premiers  poètes  tragiques,  comme 
leurs  prédécesseurs,  les  cycliodidascales  et  les  dilhyrambodidascales,  compo- 
saient les  chants  des  chœurs  et  les  enseignaient  eux-mêmes  aux  choreutes  (4). 
Les  vieux  airs  de  Phrynichus  n'étaient  pas  oubliés  du  temps  d'Aristophane  (5). 
Timachidas  nous  apprend  qu'Eschyle  affectionnait  dans  ses  chœurs  le  nôme 
orlhien  (G).  Plutarque,  à  qui  nous  devons  tant  de  précieux  détails  sur  la  mu- 
sique théâtrale,  rapporte  que  Phrynichus  et  Eschyle  rejetèrent  le  genre  chro- 
matique, qui  fut,  par  cette  exclusion,  banni  pour  toujours  de  la  tragédie  (7). 
Sophocle,  suivant  Aristoxène,  introduisit  sur  le  théâtre  la  mélopée  phrygienne  (8). 
On  est  même  tenté  de  croire  que,  dans  l'origine,  les  poètes  à  Rome  étaient 
aussi  peintres  et  musiciens.  Cicéron  vante  la  grâce  sévère  des  airs  de  Livius 
Amlronicus  et  de  Nœvius  (9),  et  Pline  signale  le  talent  pittoresque  de  Pa- 
cuvius  (10). 

Cependant,  par  suite  du  progrès  des  arts ,  les  poètes  durent  peu  à  peu  re- 
noncer à  celte  universalité  d'attributions.  Lorsqu'au  grand  déplaisir  des  auteurs 
scéniques  (11),  les  spectateurs  exigèrent  au  théâtre  une  musique  plus  raffinée, 
il  fallut  bien  qu'un  musicien  de  profession  vint  en  aide  au  poète  ,  et  composât 

Cl)  Poil.,  lib.  IV,  2  110.  Voyez  pour  le  costume  des  Euménides  un  vase  du  cabinet 
d'iinmilton  (d'Hancarville,  tom.  IV,  pi.  126  ),  représentant  une  scène  tragique  ou 
mystique  ,  dans  laquelle  figurent  deux  furies  masquées. 

|2)  Athen.,  lib.  I ,  pag.  21,  E  ,  seq. 

(3)  Kit.  SophocL,  pag.  2  et  5  ,  éd.  Sinner. 

(4)  De  là  vient  que  chez  les  anciens  les  mots  musique  etpoésie  restèrent  presque  tou- 
jours synonymes. 

(5)  Aristoph.,  Vesp.,  v.  219. 

(6)  Scbol.,  in  Aristoph.,  Ban.,  v.  1308.  Pour  le  nûmc  orthien  ,  voy.  Plutarque  De 
musicâ  commenté  par  ISurctle,  Acad.  des  Inscript.,  tom.  X. 

7 ]  l'lutarch.,  De  mus.,  pag.  1137,  E.  F. 
(8;  ni.  Sopkocl.,f&g.  G. 

(9)  Cicer.,  de  Lecjib.,  lib.  II ,  cap.  xv,  %  39. 

(10)  Plin.,  Hist.  nat.,  lib.  XXXV,  cap.  vu. 

fil)  Pratinas  de  Phlionte  protesta  le  premier  en  beaux  vers  contre  la  corruption  ou 
les  progrès  de  la  musique  scéniqne  (Athen.,  lib.  XIV,  pag.  617,  C,  scq.).  Plutarque 
(hc  musicâ  .  pag.  1141 ,  C.)  nous  a  conservé  une  remarquable  invective  de  Phérécyde 
sur  ce  sujet.  —  Voyez  aussi  Aristoph.,  Nui.,  v.  955-966. 


DE  LA.  MISE   EN    SCÈNE  CHEZ   LES   ANCIENS.  227 

les  airs  des  chœurs  et  de  la  pièce  ,  ce  qui  s'appela  mût  p.tK*s  (1),  el  chez  les 
Romains,  vwdos  facere.  Cet  artiste  dirigeait  toute  l'exécution  musicale  au  son 
de  la  flûte,  et  finit  par  être  couronné  à  part.  Il  fallut  aussi,  pour  dessiner  et 
diriger  les  danses,  recourir  à  un  artiste  spécial  qui  prit  le  nom  d'opxi^rpo^^â- 
axa.xiti  (2),  qu'avait  porté  le  poète.  Quand,  après  l'écroulement  de  plusieurs, 
échafauds  scéniques  (3),  on  eut  élevé  dans  les  principales  villes  de  la  Grèce  des 
théâtres  de  pierre  et  de  marbre,  les  poêles  furent  dispensés  de  vaquer  à  la 
construction  de  leurs  tréteaux.  Les  masques  de  théâtre  ,  pour  ne  pas  choquer 
des  yeux  habitués  aux  statues  de  Phidias,  durent  être  exécutés  par  des  sculp- 
teurs exercés,  Tr^trunticout  (4).  Il  en  fut  de  même  des  décorations.  Eschyle  ne  put 
balancer  l'habileté  de  Sophocle  en  ce  genre  (5),  qu'en  employant  les  pinceaux 
d'Agatharcus,  qui  fut  suivi  dans  cette  carrière  par  Apaturius  d'Alabanda  (6), 
Métrodore  (7),  Philomusus  (8)  et  quelques  autres.  Enfin,  nous  voyons  dans 
une  comédie  d'Aristophane  le  théâtre  d'Athènes  pourvu,  comme  notre  Opéra, 
d'un  machiniste  attitré  (9). 

D'ailleurs,  dans  les  beaux  temps  du  théâtre,  ces  divers  auxiliaires  du  poète 
étaient  soumis  à  sa  direction  et  travaillaient  sous  sa  responsabilité  (10).  Aristo- 
phane s'en  prend  aux  poêles,  ses  contemporains,  de  la  pauvreté  d'imagination 
ou  des  écarts  de  goût  qui  déparaient,  à  son  avis,  l'exécution  pittoresque  ou 
musicale  de  leurs  ouvrages.  Il  rend  Euripide  justiciable  des  haillons  dont  il  se 
complaisait  à  affubler  ses  héros  (11).  Ce  n'est  que  plus  lard,  et  vers  le  temps  de 
Démoslhène,  que  les  poêles  nous  apparaissent  complètement  renfermés,  comme 
aujourd'hui ,  dans  le  domaine  de  ia  poésie.  Alors  seulement  Aristote  put  parler 
de  l'art  du  metteur  en  scène ,  comme  d'une  profession  distincte  el  indépen- 
dante de  celle  du  poêle  (12). 

De  toutes  ces  diverses  fonctions,  la  plus  importante,  sans  contredit,  et  la 
plus  constamment  remplie  par  le  poète,  fut  celle  de  didascale  (13)  ou  d'insti- 
tuteur des  choreutes  et  des  comédiens.  C'est  elle  que  nous  allons  étudier,  en 


(1)  Lucian.,  Harmon.,  cap.  i. 

(2)  Athen.,  lib.  I ,  pag.  21,  F. 

(3)  Suid.,  voc,  yEschyl.  et  Pratin. 

(4)  Poil.,  lib.  IV,  3  115  ;  et  lib.  IX,  %  47.  —  Aristophane  {Equit.,  v.  233)  emploie 
dans  le  sens  de  sculpteur  de  masques  le  mot  2xti/o7ro<sî ,  qui  paraît  avoir  eu  dans  la 
suite  une  action  beaucoup  plus  générale. 

(5)  Aristot.,  Poet.,  cap.  iv,  §  16  ,  éd.  Ilerm. 

(6)  Vitruv.,  Prcefat.  in  lib.  VIII ,  pag.  258. 

(7)  Diog.  Laert.,  lib.  II ,  §  125. 

(8)  Corn.  Philomusus  est  nommé  dans  une  inscription  pictor  scenarius.  Murator., 
Jnscript.,  948,  4. 

(9)  Aristoph.,  Fac,  v.  172. 

(10)  Peut-être  même  ces  artistes  travaillaient-ils  pour  le  compte  du  poète.  Aristoph., 
Fac,  v.  7G4. 

(11)  Id. ,Jcharn.,  v.  422.  —  Id.,  Ran.,  v.  866 ,  seqq.  et  plurib.  locis. 

(12)  Aristot.,  Poetic,  cap.  vi,  g  28. 

(13)  Aristoph.,  Plut.,  v.  797.  —  Av.,  v.  915. 


228  DE   LA    MISE   EN   SCÈNE  CHEZ   LES   ANCIENS. 

lâchant  de  faire  bien  connaître  en  quoi  consistait  ce  double  enseignement  île 
la  pièce  et  des  chœurs. 

INSTRUCTION    DES   CHOEURS. 

Si  je  distingue  l'enseignement  donné  aux  choreutes  de  celui  que  recevaient 
les  comédiens,  c'est  qu'en  effet,  pendant  les  beaux  temps  du  théâtre,  ces  deux 
sortes  d'instruction  furent  absolument  séparées.  La  réunion  ne  s'opéra  qu'a- 
près les  désastres  de  la  guerre  du  Péloponèse,  quand  les  fonctions  de  cho- 
reute,  abandonnées  par  les  citoyens  qui  les  avaient  remplies  jusque-là  ,  pas- 
sèrent à  des  acteurs  de  profession.  Je  n'ai  pas  besoin  d'ajouter  que  celte 
distinction  fut  constamment  inconnue  à  Rome  ,  où  jamais  les  citoyens  ne  pri- 
rent part  aux  chœurs  scéniques. 

C'était ,  pour  l'ordinaire  ,  dans  sa  propre  maison  que  le  poète  enseignait  les 
choreutes.  Une  scène  des  Thesmophories  d'Aristophane  nous  montre  le  jeune 
poète  tragique  Agalhon  exerçant  chez  lui,  au  son  de  la  lyre,  un  chœur  de 
jaunes  filles  qui  devait  figurer  dans  une  de  ses  pièces.  Plus  tard,  nous  voyons 
le  chorége,  au  défaut  du  poète  .  disposer  dans  sa  maison,  pour  l'instruction 
des  chœurs,  une  salle  qu'on  appelait  S-iS-xs-xa^ûm  (1).  Quel  que  fût,  d'ailleurs, 
le  lieu  où  l'on  commençât  ces  exercices,  on  les  terminait  au  théâtre,  dans  une 
pièce  des  parascenia  ou  du  postscenium  appelée  x»p«>««  (2). 

L'usage  et  les  lois  défendaient  expressément  à  toute  personne  étrangère  au 
chœur  d'entrer  dans  ces  lieux  de  préparation  et  d'études  (3).  La  violation  de 
cette  règle  de  bienséance  fut  l'occasion  du  proverbe  :  Mettre  le  pied  dans  la 
danse  d'autriii(4),  pour  exprimer  la  plus  haute  indiscrétion  qu'il  fût  possible 
de  commettre.  Une  autre  loi,  rendue  dans  l'intérêt  de  la  discipline  et  des 
mœurs ,  ordonnait  de  ne  réunir  les  choreutes  ni  avant  le  lever  ni  après  le  cou- 
rtier du  soleil  (5).  Des  règles  d'hygiène  ,  dont  Aristote  a  essayé  de  rendre  rai- 
son (6) ,  avaient  fait  établir  les  exercices  de  chant  le  matin  ,  avant  le  repas  , 
lant  pour  les  comédiens  que  pour  les  choreutes. 

Pendant  tout  le  temps  que  durait  l'apprentissage  des  chœurs  ,  le  chorége  , 
qui  devait  avoir  atteint  l'âge  de  quarante  ans  (7),  nourrissait  les  <rvyx.tp «w« , 
c'est-à-dire  les  membres  d'un  même  chœur,  de  la  manière  la  plus  délicate  et 
en  même  temps  la  plus  propre  à  fortifier  la  voix  (8).  On  leur  faisait 
prendre  même  à  cet  effet  des  breuvages  qui  n'étaient  pas  toujours  sans  dan- 
ger (9). 

(1)  Antiph.,  Oral.,  XVI,  paç.  768,  Reisk. 

(2)  Epicharn.,  ap.  Poil.,  lib.  IX  ,  §  42. 

(3)  F.schin.,  in  Timarch.,  paç.  37,  seq.  Reisk. 

(4)  Wularch,  Sympos.,  lib.  V,  quœst.  i,  pag.  673  ,  I). 

(5)  JLschin.,  in  Timarch.,  loc.  cit. 
(G)  Aristot.,  ProbL,  sec.  X,  §  22. 

(7)  Cette  règle  n'était  pas  sans  exception.  Voy.  Plutarch.,  Dcmosth.,  cap.  xu. 

(8)  Id.,  de  Glor.  Alhen.,  cap.  vi ,  pag.  319,  A. 

(9)  Antiph.,  Oral.,  XVI  ,  pag.  771. 


DE   LA  MISE   EN    SCÈNE   CHEZ   LES   ANCIENS.  229 

Si  les  clioreules  quo  les  tribus  fournissaient  aux  didascales  eussent  été  tout 
à  fait  étrangers  à  la  musique  et  a  la  danse,  il  eût  fallu  bien  du  temps  et  des 
peines  souvent  perdues ,  pour  les  rendre  capables  de  paraître  convenable- 
ment sur  l'orchestre.  Mais  grâce  à  l'éducation  que  recevaient  les  jeunes  Grecs, 
tous  étaient  plus  ou  moins  initiés,  dés  l'enfance ,  à  la  danse  et  à  la  musique. 
La  plupart,  suivant  Aristoxène,  s'exerçaient  de  bonne  heure  à  la  gymnopédie, 
à  la  pyrrhique  et  à  la  chironomie,  ce  qui  assouplissait  leurs  membres  et  les 
rendait  propres  à  l'orcheslrique  (1).  Quant  au  chaut,  voici  en  quels  termes  la 
Justice,  personnifiée  dans  les  Nuées  d'Aristophane,  décrit  l'éducation  musi- 
cale que  recevait  la  jeunesse  d'Athènes  : 

«  Je  vais  dire  quelle  était  l'ancienne  éducation  d'Athènes  aux  jours  florissants  où 
mes  leçons  étaient  écoutées,  et  où  la  modestie  rég  nait  dans  les  mœurs.  D'abord  il  n'eût 
pas  fallu  qu'on  entendît  un  enfant  causer  avec  ses  voisins.  Les  jeunes  gens  d'un  même 
quartier  allaient  en  silence  chez  le  joueur  de  cithare,  traversant  les  rues,  nus  et  en 
bon  ordre,  la  neige  tombàt-ellc  comme  la  farine  d'un  tamis.  Là,  ils  s'asseyaient  sans  se 
toucher,  et  on  leur  apprenait  ou  l'hymne  :  «  Redoutable  Pallas,  »  ou  «  Cri  terrible.  » 
Ils  conservaient  la  grave  harmonie  des  airs  que  nous  ont  transmis  nos  aïeux.  Si  l'un 
d'entre  eux  s'avisait  de  chanter  d'une  manière  bouffonne  ,  ou  avec  les  inflexions  molles 
et  recherchées  introduites  par  Phrynis ,  il  était  frappé  et  châtié  comme  ennemi  des 
muses  (2).  » 

Piaule  et  Térence  ,  dont  les  comédies  reproduisent ,  comme  on  sait ,  les 
mœurs  grecques ,  nous  montrent  à  Athènes  et  à  Cyrène  de  jeunes  filles  se  ren- 
dant aux  écoles  de  chant.  Cet  usage  s'établit  à  Rome,  même  pour  les  ingénues, 
comme  nous  l'apprennent  les  éloquentes  invectives  de  Scipion  Émilien,  con- 
servées par  Macrobe  (5),  et  la  tragique  aventure  de  Virginie  (4). 

Les  chœurs  que  reçurent  Thespis,  Phrynichus  et  Eschyle  lui-même,  étaient, 
comme  les  chœurs  cycliques  (5) ,  composés  de  cinquante  membres.  Mais  l'ef- 
froi causé  par  l'entrée  des  Euménides  dans  la  tragédie  de  ce  nom  (6) ,  fit  ré- 
duire ù  quinze  (7),  d'autres  disent  à  quatorze  (8),  ou  d'abord  même  à  douze  (9), 
le  nombre  des  choreutes  de  la  tragédie.  Ces  faits,  qui  ont  soulevé  de  nom- 
breuses discussions,  présentent  en  effet  de  sérieuses  difficultés.  D'abord  , 
Jilomfield,  dans  la  préface  qu'il  a  mise  à  la  lèle  de  son  édition  des  Perses , 

(1)  Alhen.,lib.  XIV,  pag.  631,  C. 

(2)  Trad.  de  M.  Artaud. 

(3)  Macrob.,  Saturn.,  lib.  Il,  cap.  x. 
(4)Tit.  Liv.,  lib.  III,  cap.  xuv. 

(5)  Simonid.,  epUjrain.  58 ,  ap.  Brunck.,  Analect.,  tom.  I ,  pag.  137.  —  Les  chœurs 
cycliques  étaient  quelquefois  plus  nombreux.  Les  habitants  de  Chios  envoyèrent  à  Del- 
phes un  chœur  de  cent  jeunes  garçons  (Hérodot.,  lib.  VI ,  cap.  xxvn.). 

(6)  Poil.,  lib.  IV,  5  10. 

(7)  Scliol..  in  Aritloph.  Equit.,  V,  593.  —  Id.,  in  Av.,  V,  300. 

(8)  Fit.  JEscItyl.,  png.  12.  —  Cf.  Bocckh.,  in  Supplie.  Euripid.,  pag.  75,  seqq. 

(9)  Fit.  Sophocl.,  pag.  2.  —  Suid.,  voc.  2/^oxM.ç.  —  Ottfr.  Mueller,  Eumenid., 
pag.  71,  seqq. 


230  DE   LA   MISE   EN    SCÈNE   CHEZ   LES   ANCIENS. 

avance,  sans  preuves  suffisantes,  que  jusqu'à  Sophocle  le  nombre  des  choreules 
tragiques  variait  suivant  les  besoins  du  drame.  Il  va  même  jusqu'à  soutenir 
que  le  chœur  des  Euménides  n'était  composé  que  de  trois  personnes,  parce 
que  les  croyances  religieuses  d'Athènes  n'admettaient  que  trois  furies  (1).  Une 
difficulté  plus  grave  résulte  de  la  conlradilion  des  deux  textes  qui  nous  ap- 
prennent la  cause  et  la  date  de  la  réduction  des  chœurs.  Pollux  prétend  que 
la  tragédie  des  Euménides  offrit  le  dernier  exemple  d'un  chœur  de  cinquante 
membres,  et  le  scholiaste  d'Aristophane  affirme  que  c'est  de  la  tragédie  à'Aga- 
memnon  que  date  la  diminution  des  chœurs.  Or  cette  tragédie  fut  jouée  le 
même  jour  que  les  Euménides ,  puisqu'elle  forme  la  première  partie  de  VO- 
restèe  (2),  tétralogie  qui  se  composait  tfAgamemnon,  des  Chuèphores ,  des 
Euménides  et  du  drame  salyrique  Protée.  Hermann  (-3)  et  Boeckh  (4)  se 
sont  efforcés  d'expliquer  cette  contradiction.  Leurs  systèmes;  quelque  ingé- 
nieux qu'ils  soient,  ne  m'ont  pas  complètement  satisfait.  Je  crois  plutôt  que 
celte  révolution  dans  les  chœurs  tragiques  fut  moins  une  réduction  qu'une 
nouvelle  répartition  des  choreules.  En  effet,  l'usage  ayant  alors  prévalu  de 
présenter  au  concours ,  non  ,  comme  autrefois ,  de  simples  tragédies,  mais  des 
lé'.ralogies,  il  devint  trop  faligant  pour  les  cinquante  citoyens  choisis  comme 
clioreutes,  d'apprendre  et  de  jouer  quatre  pièces.  Eschyle  qui  fit ,  comme  je  le 
crois,  dans  YOrestèe  le  premier  ou  un  des  premiers  essais  des  télralogies,  put 
n'employer  dans  les  deux  premières  parties,  c'est-à-dire  dans  VAgamemnon  et 
les  Choéphores,  que  douze  ou  quinze  choreules,  tandis  que,  pour  porter  dans 
la  troisième  partie  la  lerreur  à  son  comble,  il  avait  pu  réclamer  la  présence  de 
tous  les  choreules.  L'effroi  causé  par  l'apparilion  des  Euménides,  et,  plus  pro- 
bablement, les  justes  réclamations  des  citoyens  qui  se  plaignaient  qu'on  qua- 
druplât leur  tâche,  firent  décider  que  dorénavant  on  n'emploierait  que  douze 
clioreutes  dans  chaque  pièce,  ce  qui  pour  une  tétralogie  faisait  quaranle-huit 
clioreutes,  nombre  bien  rapproché  de  celui  dont  se  composaient  les  anciens 
chœurs  (5).  Quant  aux  poètes  comiques,  à  qui  les  magistrats  n'accordèrent 
des  chœurs  que  beaucoup  plus  tard,  et  qui  n'admirent  jamais  l'usage  des  tétra- 
logies,  ils  recevaient  la  moitié  moins  de  choreules,  c'est-à-dire  vingt-quatre. 
Cela  nous  est  prouvé  par  le  scholiaste  d'Aristophane  d'une  manière  à  la  fois 
piquante  et  péremploire  :  il  fait  remarquer  que  le  poète  a  introduit  dans  le 
chœur  de  la  comédie  des  Oiseaux  vingt-quatre  espèces  d'oiseaux  diverses, 
nombre  précisément  égal  à  celui  dont  se  composait  un  chœur  comique  (G). 
M.  Boeckh  a  été  plus  loin  ;  il  a  relevé  les  vingt-quatre  noms  d'oiseaux  et  les  a 


(1)  Blomfield  a  été  réfute  par  Hermann  ,  de  Clwr.  Eumcnid.  Mschyl,,  inter  Opusc., 
tom.  IF,  pag.  124,  seqq. 

(2)  Schol.,  in  Aristoph.  Ran.,  v.  1148. 

(3  Hermann.,  de  Composilione  Tetralog.  trayicarum ,  inter  Opusc,  tom.  II, 
pag.  306,  seqq.  —  Je  cherche  pourquoi  l'illustre  auteur  a  ajouté  ici  le  mot  tragica- 
riaii  ;  il  n'existe  ,  si  je  ne  me  trompe  ,  aucun  exemple  de  télralogies  comigues. 

(îj  Boeckh.,  Grœc.  trageed .  ]>rinvip .,  pag.  35,  seqq. 

(5)  Cette  opinion  est  à  peu  près  celle  d'Ottfr.  Mueller.  Eumcnid. 

(6)  Schol.,  in  Aristoph.  Av.,  V,  300.  —  Id.,  in  Acharn.,  V,  210. 


DE  LA   MISE    EN   SCÈNE   CHLZ   LES  ANCIENS.  251 

tinsses  par  mâles  et  femelles  (1).  Le  résultai  de  ce  travail  confirme  une  asser- 
tion importante  du  scholiaste,  à  savoir,  que,  quand  un  chœur  comique  se  com- 
posait à  la  fois  d'hommes  et  de  femmes,  il  y  avait  treize  hommes  et  seulement 
onze  femmes  (2). 

J'ai  dit  ailleurs  les  raisons  qui  me  portent  à  croire  que,  comme  il  y  avait 
sur  le  théâtre  d'Athènes  des  chœurs  d'hommes  et  des  chœurs  d'enfants,  il  yen 
eut  aussi  où  figuraient  des  femmes  (5).  Au  passage  de  Sénèque  que  j'ai  cité 
pour  prouver  la  nécessité  des  voix  de  femme  dans  les  chœurs  ,  je  dois  joindre 
les  mots  suivants  du  Pseudo-Aristote  De  mundo  :  «  Dès  que  dans  un  chœur 
le  coryphée  a  commencé,  tout  le  chœur  des  hommes,  et  aussi  celui  des  femmes, 
se  joignent  à  lui,  et  toutes  ces  différentes  voix,  composées  de  grave  et  d'aigu, 
m.'  forment  en  se  mêlant  qu'une  seule  harmonie.  »  A  ceux  qui  objecteraient 
qu'il  ne  s'agit  là  que  de  chœurs  cycliques  ,  je  répondrais  que  plusieurs  monu- 
menls  (4)  nous  montrent  des  poêles  enseignant  des  femmes,  dont  le  masque  est 
relevé  (5) ,  et  qui  ne  peuvent  èlre  que  des  mitnœ  ou  des  femmes  faisant  parlie 
de  chœurs  scéniques .  Winckelmann  ,  qui  reconnaît  que  les  femmes  grecques 
dansaient  et  chaulaient  sur  le  théâtre  dans  les  chœurs  (G) ,  a  publié  un  bas- 
nlief  représentant  un  poêle  assis  et  tenant  de  sa  main  gauche  un  masque  de 
femme.  Devant  lui  sont  posés  sur  une  table  deux  aulres  masques,  l'un  tragique 
<  (  l'autre  salyrique.  Plus  loin,  une  femme  debout,  et  sans  aucun  attribut  allé- 
gorique, semble  chanter  ou  réciter  un  rôle.  La  noblesse  de  sa  pose  ne  permet 
pas  de  supposer  que  ce  soit  une  femme  mime.  11  serait  donc  possible  que  ce 
fût  une  <rvyxepti>Tfut ,  c'est-à  dire  une  femme  appelée  à  tenir  sa  place  dans  un 
chœur  scénique,  ou  peut-être  une  rpocyaiôs  >«»»,  sorte  d'actrice  chantante, 
dont  nous  parlerons  ailleurs.  Quoi  qu'il  en  soit,  c'est  une  chose  bien  remar- 
quable que  de  rencontrer  dans  l'antiquité  des  mots  relatifs  aux  choreules  em- 
ployés au  féminin.  Sans  parler  du  mot  ^oplr/j,  qui  peut-être  n'a  pas  été  pris 
dans  le  sens  théâtral  (7),  ni  du  mot  x'P'1"'"5"'4 ,  que  nous  offre  une  ancienne 
inscription  (8),  nous  trouvons  dans  Pollux,  comme  tirés  d'Aristophane, 
vvywfivTpia.  et  rpiTtïTccTis  (7).  Si  nous  n'insistons  pas  davantage  sur  cet  argu- 
ment, c'est  que  ces  expressions,  qui  appartiennent  â  des  comédies  perdues, 
pouvaient  avoir  dans  la  place  qu'elles  occupaient  un  sens  différent  de  celui 
qu'elles  présentent. 

Au  reste  ,  le  mot  nxrocrranî,  qui  se  rapporte  à  la  hiérarchie  établie  entre  les 
choreutes,  indique  assez  que  ceux-ci  ne  remplissaient  pas  tous  sur  l'orchestre 


(1)  Boeckli.,  Grœc.  Iragœd.  princip.,  pag.  70,  seq. 

(2)  Schol.,  in  Aristoph.  Equit.,  V,  593. 

(S)  Origines  du  théâtre  moderne ,  tom.  I,  pag.  125  et  suiv. 

(4)  Raape  ,  Tassic's  descriptive  catalogue  ,  n.  3564,  35C5. 

(5)  Beaucoup  «  I  «  -  piei  rea  gravées  offrent  des  lêlcs  de  femme  portant  ainsi  le  masque 
relevé.  M.,  ibid.,  n.  4057-4060. 

(6)  Winckelm.,  Monum.  antich.  ined.,  tom.  Il ,  pag.  252,  lav.  192. 

(7)  Callim.,  Hymn.  m  Vian.,  v.  15,  el  in  Del,,  v.  306. 

(8)  Murator.,  Inscript,,  tom.  Il ,  pag.  661. 

(9)  Poll.,lib.  IV,  S  106. 


232  DE    LA   MISE   EN    SCÈNE   CHEZ    LES   ANCIENS. 

des  fonctions  égales.  Le  chef  du  chœur  s'appelait  coryphée.  Celait  lui  qui 
donnait  le  ton  des  airs  et  qui  servait  d'organe  au  chœur,  quand  celui-ci  pre- 
nait part  au  dialogue.  D'ailleurs,  le  coryphée  ne  présidait  le  chœur  que  pour 
la  déclamation  et  le  chant  (1).  Quant  aux  marches  et  aux  danses ,  un  autre 
choreute  servait  de  guide.  On  le  nommait  x*?°*T"T*s  (2).  Venait  ensuite  le 
■xa.pa.TT ami  (•*»),  et  en  troisième  ligne  le  rpiroo-ràruf,  Il  y  avait,  de  plus,  le 
chef  de  l'aile  droite,  ^fjoaràrns ,  et  le  chef  de  l'aile  gauche,  àfarsporrârnî  ; 
ceux  qu'on  mettait  dans  le  milieu  et  qui  étaient  les  moins  habites ,  s'appelaient 

A.ai/poTrarai   (4). 

Quoique  les  chants,  les  danses  et  les  évolutions  des  chœurs  fussent  princi- 
palement réglés  par  un  joueur  de  flûte  (5) ,  qu'on  appelait  choraule  (6)  et  que 
dirigeait  originairement  le  didascale  (7),  celui-ci,  cependant  ,  enseignait  les 
choreutes  au  son  de  la  lyre.  Nous  venons  de  voir  Agalhon  se  servir  de  cet  in- 
strument pour  exercer  un  chœur  tragique.  Il  y  avait  plusieurs  raisons  de  cet 
usage.  La  première,  c'est  qu'on  avait  coutume  d'accompagner  de  la  lyre  les 
vers  iambiques  ,  c'est-à-dire  la  portion  du  drame  qui  se  déclamait  (8),  et  il  se 
rencontrait  quelques  morceaux  de  ce  genre  dans  les  chœurs.  La  seconde,  c'est 
que  la  lyre  était  particulièrement  commode  aux  didascales,  qui,  pour  ensei- 
gner, avaient  besoin  de  conserver  le  libre  usage  de  la  parole.  Aussi,  outre  le 
mol  x°p!»"tap"'™y,  qn'on  trouve  dans  quelques  inscriptions  ,  et  qui  fut  d'abord 
un  des  noms  du  poêle ,  plusieurs  monuments  nous  montrent-ils  des  auteurs 
dramatiques  assis  et  jouant  de  la  lyre  devant  des  choreutes  ou  des  comé- 
diens (9). 

INSTRUCTION  DES  ACTEURS.  —  ORGANISATION  DES  TROUPES  SCÉNIQUES. 

Les  soins  que  les  poètes  de  l'antiquité  donnaient  à  l'instruction  des  comé- 
diens se  rapportaient ,  comme  aujourd'hui ,  à  deux  objets,  la  distribution  des 
rôles  et  les  répétitions.  Avant  de  passer  à  l'examen  de  ces  deux  importantes 
parties  de  la  mise  à  l'étude,  il  faut  établir  quelle  était  l'organisation  d'une 
troupe  scénique  à  Athènes  et  à  Rome. 

J'ai  dit  que  les  premiers  poètes  étaient  les  acteurs  uniques  de  leurs  drames. 
Thespis  et  ses  émules  montaient  seuls  sur  le  Ihymélé  pour  mêler  quelques 
lécits  ou  épisodes  aux  chants  du  chœur,  et  disputer  le  prix  offert  à  la  tragédie. 
De  là  le  nom  â.'kyutiffrxi  que  portaient  ces  premiers  poètes-comédiens  (10). 

(1)  Lucian.,  De  merecd.  conduct.,  cap.  xxyiii. 

(2)  Julian.  Cœs.,  Epis  loi.  ad  Jamblic,  pag.  421,  A. 

(S)  Aristot.,  Polilic,  lib.  III,  cap.  if,  tom.  I ,  pag.  226,  éd.  Barthélémy  Saint-Hilaire. 

(4)  Poil.,  lib.  IV,  S  106.  -  Phot.,  pag.  210. 

(5)  Schol.,  in  Arisloph.  Fesp.,  v.  602. 
(6j  lioeckh.,  Inscript.,  n.  2758. 

(7)  Xenoph.,  Mentor.,  lib.  III ,  cap.  v,  3  18. 

(8)  Plutareh.,  De  music,  tom.  Il,  pag.  1141,  \. 

'.) .  l'iaspc,   Tassie's  descriptive  catalogue,  etc.,  n.  3570,  3615.  — Denys  le  tyran 
schela  à  un  très-haut  prix  la  lyre  d'Euripide.  Fit.  ï'.urip.  in  rod.  Havniens. 

riO)  Poli.,  lib.  m,  s  141. 


DE  LA   MISE   EN    SCÈNE  CHEZ   LE»   ANCIENS.  i253 

Un  peu  après,  Phrynichus  el  Eschyle  se  firent  assister  par  un  second,  et 
bientôt  par  un  troisième  acteur  (1).  Ils  prirent  dès  lors  le  nom  de  rfurny»- 
uTrai  (2).  ou  comme  disent  les  Romains,  d'actores  primai  util  partium.  Ces 
premiers  poètes  étaient  donc  à  la  fois  acteurs  et  chefs  de  troupe,  comme  l'ont 
éîé,  chez  les  modernes,  Shakespeare  ,  Molière  ,  Iffland  et  quelques  autres.  Les 
deux  auxiliaires  du  poète  s'appelaient  ii\jTt^a.ya>vi^ra.i  et  rfiricyano-rxi  (5)  Ces 
trois  acteurs  formaient  à  eux  seuls  une  troupe  complète,  ou  ,  comme  on  disait 
plus  poétiquement  ,  un  thiase  (4) ,  c'est-à-dire  un  chœur  permanent  de  comé- 
diens. In  Grœco  dramate  très  personnœ  solœ  agunt,  a  dit  le  grammairien 
Diomède.  Ce  n'est  pas  que  les  drames  grecs  n'exigeassent,  la  plupart  du 
temps,  un  nombre  plus  considérable  d'acteurs.  Eschyle  emploie  jusqu'à  six 
personnages,  Sophocle  huit,  et  Euripide  plus  encore.  Mais  on  comptait  à  peu 
près  pour  rien  ces  rôles  de  figurants,  de  messagers  ,  de  g.udes ,  de  nourrices, 
d'esclaves,  dout  quelques-uns  même  étaient  muets,  xu<pa.  itfiauiva.  (5),  et  que 
remplissaient  ordinairement  de  simples  choreutes.  Aussi  ni  les  inscriptions 
choragiques,  ni  les  didascalies  ne  mentionnent-elles  plus  de  trois  acteurs  (6). 
Comœdi  très  sunt ,  a  dit  Martial  ;  c'était  le  chiffre  officiel ,  et  il  faut  remar- 
quer le  rapport  singulier  de  ce  nombre  avec  celui  des  minisires  de  l'initiation 
dans  les  mystères  de  Bacchus  (7).  Il  n'en  fut  pas  de  même  de  la  comédie  ; 
Aristole  signale  la  foule  d'acleurs,  »  nx^n  tuv  vTrtxpiT&r  (8),  qu'employait  le 
genre  comique,  admis  postérieurement  dans  les  concours,  et  qui  s'écarta  plus 
que  la  tragédie  des  traditions  religieuses.  Les  Romains,  par  la  même  cause, 
dévièrent  quelque  peu  de  l'usage  antique.  Donal  mentionne  un  quatrième  ac- 
teur dans  Térence  :  Quartœ  parles  sunt  Parmenonis  (9).  Evanthius  tient 
même  compte  des  acteurs  chargés  des  cinquièmes  rôles,  ce  qui  confirme  l'opi- 
nion d'Acron ,  qui  porte  à  cinq  le  nombre  des  acteurs  à  Rome  :  Non  loquantur 
in  fabula  pluies  quinque  personis  (10).  Horace  répétait  sans  doute  une  règle 
de  la  tragédie  grecque ,  quand  il  écrivait  le  fameux  axiome  :  Nec  quarta 
toqui  persona  laboret.  Les  critiques  anciens  n'étaient  déjà  pas  d'accord  sur 
le  sens  de  ce  conseil.  Diomède  y  voyait  la  défense  de  réunir  plus  de  trois  per- 
sonnages parlants  dans  la  même  scène  :  Persona  quarta  semper  muta  (11) , 

(1)  Aristot.,  Poet.,  cap.  iv,  §  16.  —  /  il.  Sophocl.,  pag.  2. 

(2)  Poil.,  lib.  IV,  g  124. 

(3)  Une  des  comédies  perdues  d'Aristophane  était  intitulée  le  Trilagonislc.  Athen., 
iib.  XIV,  pag.  4Gô  ,  D.  —  Cf.  Boeltig.,  de  Actoribus  primai-.,  secundar.  et  ter  t.  par- 
tium, el  Groddeck  ,  Sophocl.  Philoclet. ,  cum  prolusionc  de  scena  Grœcorum  et  im- 
pr'imis  de  tritagonista. 

(4)  Vit,  Sophocl.,  pag.  3. 

(5)  Phil.,  in  Place,  pag.  968.  —  Lucian.,  De  hislor.  conscrit).,  cap.  iv,  Schnl,,  ibid. 

(6)  On  ne  décernait  point  de  prix  aux  autres  acteurs. 
{7)  Origines  du  théâtre  mod.,  lom.  I,  pag.  92. 

(8)  Aristot.,  Poctic,  cap.  v,  g  i. 

(9)  Pra/'at.  in  Tcrent.  Hccgr.. 

(10)  Aero,  lu  llorat.  epist.  ad  Piton.,  V.  189. 

il    Diomed.,  lib.  III ,  pag.  188. —  Ce  grammairien  se  contredit  un  peu  lui-même  en 
ajoutant  (pag    189)     Personnœ  diverbioru.ni  au.tdu.ee  nul  1res,  raro  autan  quatuor 


234  DE  LA  MISE   EN   SCÈNE  CHEZ   LES  ANCIENS. 

dit -il.  Acron  me  semble  plus  clans  le  vrai  quand  il  soutient  que  ce  n'est  qu'un 
conseil  donné  au  quatrième  interlocuteur  d'être  ménager  de  ses  paroles.  Horace, 
suivant  lui,  ne  dit  pas  taceat ,  mais  non  laboret  loquendo.  Cette  explication 
s'accorde  avec  ce  que  Pollux  nous  apprend  de  l'introduction  facultative  d'un 
quatrième  interlocuteur,  qu'on  choisissait,  le  cas  échéant,  parmi  les  choreules 
et  qu'on  appelait  frapa^opn}»^*  (1). 

Quelques  modernes ,  prenant ,  comme  Lambin  ,  trop  à  la  lettre  l'opinion  de 
Diomède  dramata  très  perso nœ  solœ  agunt ,  ont  soutenu  que  trois  personnes 
suffisaient  en  Grèce  à  la  représentation  de  tous  les  drames  (2).  Il  est  bien  vrai 
que,  s'il  n'y  avait  jamais  eu  à  la  fois  plus  de  trois  personnages  en  scène,  il 
eût  suffi ,  à  la  rigueur,  pour  remplir  tous  les  rôles,  de  trois  acteurs  qui  eussent 
changé  rapidement  de  costume  et  de  masque.  Je  crois  ,  pour  mon  compte ,  que 
si  on  employa  jamais  cet  expédient,  ce  ne  fut  que  dans  de  rares  occasions. 
Par  exemple,  les  personnages  pratiques  ,  ou  en  dehors  du  drame  (ô),  et  qui, 
comme  dans  presque  toutes  les  pièces  d'Euripide,  ne  paraissaient  que  pour 
faire  l'exposition  ou  amener  le  dénouaient,  pouvaient ,  sans  inconvénient  et  à 
la  faveur  du  masque,  s'acquitter  de  plusieurs  rôles.  Dans  les  autres  cas,  je 
pense  avec  Visconli  (4)  qu'aux  trois  acteurs  officiels  et  titulaires  on  joignait  , 
suivant  le  besoin,  quelques  choreutes  ou  comédiens  supplémentaires,  per- 
sonœ  adjunctœ ,  comme  dit  Donal,  lesquels  ne  possédaient  ni  rang  ni  nom 
dans  la  troupe,  vrais  acteurs  postiches,  qui,  comme  le  dit  un  ancien,  n'a- 
vaient de  comédiens,  que  l'apparence. 

Nous  connaissons  ,  au  moins  de  nom,  quelques-uns  des  auxiliaires  d'Es- 
chyle; d'abord,  Téleste  qui  obtint,  par  l'énergie  de  sa  pantomime,  un  suc- 
cès éclatant  dans  Les  sept  chefs  devant  Thèbes  (5) ,  puis  Cléandre  et  Mio- 
nisque  (6). 

Sophocle  fut  le  premier  poète  qui ,  par  suite  de  la  faiblesse  de  sa  voix  ,  se 
dispensa  des  fonctions  de  comédien  (7).  Encore  se  montra-t-il  dans  plusieurs 
rôles,  noiamment  dans  celui  de  l'aveugle  Thamyris,  où  il  paraissait  une  lire  à 
la  main  ,  et  dans  celui  de  Nausicaa  8).  Tous  les  écrivains  dramatiques  ne  sui- 
virent pas  immédiatement  son  exemple.  Agalhon  monta ,  pour  son  début ,  sur 
la  scène  d'Athènes ,  et  joua  le  principal  rôle  d'une  tragédie  qui  fut  couron- 
née (9).  Les  poêles  comiques  conservèrent  plus  longtemps  que  les  tragiques 

esse  debent ;  ultra  augere  numerum  non  licet.  On  voit  qu'il  est  ici  dans  la  pure  doctrine 
grecque. 

(1)  Poil.,  lib.  IV,  S  110. 

(2)  Groddeck  réfute  cette  opinion,  qu'il  prête  à  tort  à  Lcssinjj.  V.  Prolus.  de  scena 
Grœcor.,  pag.  63. 

(5)  Extra  argumentum.  Donat.,  in  Hecyr. 

(4)  Recueil  de  pièces  intéressantes  publiées  par  Janscn  ,  1796,  tom.  III ,  pajj.  289 
et  suiv. 

(5)  Athen.,  lib.  I,  naç.  22,  A. 

(6)  Fit.  JEschyl.,  pas.  11. 
{l)Fit.Soph.,  pag.  2. 

(8)  Athen.,  ibid.,  pag.  20,  F. 

(9)  Plat.,  Sympos.,  pag.  194  ,  I!. 


DE  LA   iMISE   EN    SCÈNE  CHEZ   LES   ANCIENS.  235 

l'usage  de  représenter  eux-mêmes  leurs  pièces.  Aristophane  joua  le  personnage 
de  Cléon  dans  les  Chevaliers ,  et  prononça  peut-être  plusieurs  de  ses  para- 
bases.  Une  inscription,  expliquée  par  M.  Boeckh ,  semble  établir  que,  du 
temps  de  Démosthène  ,  quelques  poêles  de  la  comédie  nouvelle  jouaient  encore 
dans  leurs  propres  ouvrages  (1).  On  trouve  même  plus  lard  des  traces  de  cet 
usage,  qui  n'a  jamais  entièrement  cessé,  mais  qui  devint,  comme  il  l'est  au- 
jourd'hui ,  bien  moins  la  règle  que  l'exception. 

Au  reste,  quoique  ayant  renoncé,  pour  la  plupart,  aux  fonctions  de  comé- 
diens, les  poètes  grecs  demeurèrent  longtemps  encore  chefs  de  troupe.  Quand 
arriva  de  Pella  à  Athènes  la  nouvelle  de  la  mort  d'Euripide ,  Sophocle,  qui  de- 
vait bientôt  le  suivre ,  prit  le  deuil  et  voulut  que  ses  comédiens  (Jn-oxp/ràç  ainh) 
parussent  sur  la  scène  sans  couronne  (2).  Son  biographe  ajoute  qu'il  consul- 
tait dans  la  composition  de  ses  ouvrages  les  diverses  aptitudes  de  ses  acteurs  (3), 
c'est-à-dire  de  Callipide,  de  Clidémide  (4),  de  Tlépolème  (5),  et  peut-être 
d'OEagre  (6).  Euripide  aussi  fut  directeur  de  troupe.  Son  plus  habile  interprète 
était  Céphisophon  (7).  Hégésiloque,  qui,  dans  la  tragédie  à'Oreste,  prononça 
si  maladroitement  le  mot  yaK^va  ,  le  calme  ,  et  en  fit  ya.y»r ,  un  chat  (8) ,  était 
au  nombre  de  ses  comédiens  ,  ainsi  que  Molon ,  que  raille  Aristophane.  On  peut 
croire  que  le  second  fils  d'Euripide,  Mnésiloque,  qui  fut  acteur  (9),  eut  son 
père  pour  didascale.  On  connaît  les  deux  principaux  organes  d'Aristophane. 
Non-seulement  Philonide  et  Callistrale  furent  les  éditeurs  responsables  de  ses 
premières  comédies  ;  les  didascalies  nous  apprennent  encore  qu'ils  jouèrent 
dans  presque  toutes  ses  pièces.  Callistrale  remplit  le  premier  rôle  dans  les 
Acharniens ,  les  Oiseaux  et  Lysistrata  ;  Philonide  dans  les  Grenouilles ,  les 
Guêpes  et  Amphiaraiis  (10),  circonstance,  pour  le  dire  en  passant,  qui  se 
concilie  assez  mal  avec  ce  qu'on  lit  dans  la  vie  d'Aristophane  que  Philonide 
jouait  plus  ordinairement  dans  les  pièces  politiques,  U^ti**  <?pà,u*r*,  et  Cal- 
lislrate  dans  celles  où  l'on  n'attaquait  que  des  ridicules  privés,  iharixa  hk- 

/ictra.  (11). 

Nous  ne  savons  pas  précisément  quel  fut  le  poêle  qui  renonça  le  premier 
aux  fondions  de  chef  de  troupe;  seulement  nous  voyons  Platon  composer  des 
tragédies  dans  sa  jeunesse  et  les  donner  à  des  acteurs  (12)  qui  certainement  lui 

(1)  Boeckh.,  Inscript.,  tom.  I ,  pag.  354. 

(2)  Thom.  Mag.,  Eurip.  vit. 

(3)  Sophocl.  vit.,  pag.  3. 

(4)  Schol.,  JnAristoph.  Ran.,  v.  804. 

(5)  Id.,  In  Aristoph.  JNub.,  v.  1254. 

(6)  OEagre  était  célèbre  dans  le  rôle  de  Niobé  ;  mais  il  est  difficile  de  savoir  s'il  faisait 
partie  de  la  troupe  d'Eschyle  ou  de  celle  de  Sophocle  ,  ces  deux  poètes  ayant  composé 
chacun  une  Niobé. 

(7)  Schol.,  In  Aristoph.  Ran.,  v.  971  et  1445. 

(8)  Id.,  ibid.,  v.  305,  seq. 

(9)  Thom.  Mag. ,ibid. 

(10)  Voy.  les  anciens  arguments  de  ces  pièces. 

(11)  Aristoph.  vit.,  pag.  14  ,  Kust. 

(12) /Elian.,  F"ar,  iiisl.,  lib.  II,cap.xxx. 


256     DE  LA  MISE  EN  SCÈNE  CHEZ  LES  ANCIENS. 

étaient  étrangers.  Celle  révolution  scénique  paraît  avoir  eu  lieu  après  la  mal- 
heureuse issue  de  la  guerre  du  Péloponèse.  Alors  ,  aux  causes  politiques  qui 
altérèrent  la  choragie  se  joignirent  des  causes  de  décadence  non  moins  puis- 
santes ,  quoique  purement  littéraires.  Ce  furent:  1°  l'épuisement  du  génie  poé- 
tique après  la  production  de  tant  de  chefs-d'œuvre  ;  2°  l'admiration  croissante 
et  exclusive  de  toute  la  Grèce  pour  les  trois  grands  tragiques  d'Athènes.  Tou- 
jours on  avait  permis  aux  fils  des  poètes  de  se  présenter  aux  concours  avec 
des  pièces  posthumes  de  leur  père.  Un  des  fils  d'Eschyle,  Euphorion,  fit  repré- 
senter plusieurs  tragédies  inédites  de  son  père,  et  remporta  ainsi  quatre  vic- 
toires (1).  Peut-être  même  fut-ce  avec  une  de  ces  pièces  qu'il  vainquit  dans  un 
même  concours  Sophocle  et  Euripide  (2).  On  voudrait  se  persuader  que  Philo- 
clès ,  neveu  d'Eschyle ,  qui  eut  le  malheur  de  remporter  le  prix  contre  Sophocle 
et  YOEiiipe-Roi  (ô) ,  s'appuyait  sur  un  ouvrage  de  son  oncle,  lophon  ,  fils  de 
Sophocle,  qui  fut  poète  tragique,  semble  avoir  obtenu  quelques-unes  de  ses 
couronnes  par  droit  successif  (4).  Un  petit-fils  du  même  poète  fil,  après  la  mort 
de  son  aïeul,  représenter  la  tragédie  iïOEdipe  à  Coloneljô).  Enfin,  nous  lisons 
dans  la  biographie  d'Euripide  que  ce  poète,  qui  ne  fut  couronné  que  quatre 
fois  pendant  sa  vie,  le  fut  une  cinquième  après  sa  mort  (6).  En  effet,  un  fils 
d'Euripide  (7)  concourut,  à  Athènes,  avec  VIphiyénie  en  Aulide,  VAlcmœon 
et  les  Bacchantes  de  son  père ,  et  vainquit  en  son  nom.  Mais  on  ne  se  contenta 
bientôt  plus  des  pièces  inédites  des  grands  maîtres.  L'admiration  produite  par 
les  incomparables  beautés  d'Eschyle,  el  le  désir  de  revoir  incessamment  ses 
chefs-d'œuvre ,  engagèrent  les  Athéniens  à  convier  chaque  année  Eschyle 
aux  dionysies  (8) ,  c'est-à-dire  à  permettre  par  un  décret ,  non-seulement  à 
ses  héritiers  el  à  son  ancienne  troupe,  o<  7r:pi  Aîa-x^^  (9) ,  mais  à  lous  les  di- 
dascales  ou  protagonistes ,  de  demander  un  chœur  pour  rejouer  ses  pièces  et 
se  présenter  avec  elles  au  concours  (10).  Eschyle,  plaidant  aux  enfers  contre 
Euripide  dans  la  comédie  des  Grenouilles ,  s'écrie  :  «  Ma  poésie  à  moi  n'esl 
pas  morte,  tandis  que  la  sienne  ne  lui  a  pas  survécu.  »  Celle  assertion  cessa 
bientôt  d'être  vraie.  la  Grèce  ne  tarda  pas  à  faire  pour  Euripide  et  Sophocle 
ce  qu'elle  avait  fait  pour  Eschyle;  on  autorisa  la  reprise  de  leurs  pièces.  On 
disait  ràj  Traxaiàî  Tfccycf>iia.t  afaxa^Caviii-  (11),  pour  indiquer  ce  genre  de  repré- 
sentation que  l'on  préférait  souvent,  et  avec  raison  ,  aux  pièces  nouvelles  (12). 


(1)  Suit.,  VOC.  ilùqcpiav. 

(2)  Aristoph.  {jramm.,  in  Mcdemd  Euripid.  argum. 

(3)  Argum.  in  OEdip.  Ujrann. 

(4)  Schol.,  in  Aristoph.  Jïan.,  v.  75  et  78. 

(5)  Argum.  in  OEdip.  Colon. 
(G)  Moschopul.,  Eurip.  vit. 

(7)  Schol.,  in  Arisloph.  Ban.,  v.  G7. 

(8)  Phil.,  Fil.  Apollon..  VII ,  pag.  245  ,  Olear. 

(9)  Diog.  Laerl.,  Iil>.  Il,  S  43. 

(10)  Schol.,  in  Arisloph.  Acharn.,  v.  10. 

Il;  Pscudo  IMularcl).,  /  '/•  S  o  al.,  /Eschin.,  pag.  *41,  F. 
'12  Arisloph.,  Acharn.,  v.  10,  seq, 


DE   LA  MISE  EN   SCÈNE  CUEZ  LES   ANCIENS.  237 

De  cel  usage  peu  favorable  à  ce  que  nous  appelons  la  propriété  littéraire, 
il  résulta  une  fonction  nouvelle,  celle  d'éditeur  ou  de  melleur  en  scène  pour  le 
compte  d'aulrui  ,  ce  qu'on  appela  proprement  vTn>hS-*i-x.a.kK  (1) ,  et  quelquefois 
tout  simplement  £i$-arx.a,\t<;  (2).  Jusqu'alors  on  n'avait  couronné  que  le  chorège 
et  le  poète ,  ce  dernier  quelquefois  comme  poète  et  en  même  temps  comme 
acteur.  On  se  trouva  conduit  à  couronner,  non  plus  le  poêle,  mort  depuis  long- 
temps ,  ni  son  ouvrage  ,  dont  le  rang  était  invariablement  fixé ,  mais  le  tenant 
lieu  du  poète,  l'hypodidascale,  c'est-à-dire  l'acteur  principal  que  l'on  jugeait 
seul,  indépendamment  de  l'ouvrage,  et  qu'on  couronnait  spécialement  pour 
son  jeu.  Alors ,  le  nombre  des  acteurs  illustres  se  multipliant ,  et  les  poètes  de 
mérite  devenant  de  plus  en  plus  rares,  il  arriva  que  les  concours  scéniques 
eurent  lieu  le  plus  ordinairement  entre  acteurs,  et  non  plus  ,  comme  autre- 
fois, entre  poètes.  Un  grand  nombre  de  tragédiens  et  de  comédiens  érainents, 
Moîon,  Archélaus,  Polus,  Aristodème,  Salyrus  ,  Athénodore,  Thessalus,  de 
simples  protagonistes  qu'ils  étaient,  devinrent  directeurs  de  troupe,  comme 
l'avaient  été  Escbyle  ,  Sophocle ,  Euripide ,  Aristophane.  Et  non-seulement  ces 
protagonistes-directeurs  allaient,  aux  fêtes  solennelles,  concourir  avec  les 
drames  d'Eschyle,  de  Sophocle  et  d'Euripide,  dans  les  villes  et  les  petits 
royaumes  où  l'on  n'aurait  pu  que  difficilement  se  procurer,  à  toutes  les  dio- 
nysiaques, des  tragédies  et  des  comédies  nouvelles;  mais  ces  concours  de  co- 
médiens obtinrent  même  à  Athènes  une  vogue  immense  ,  quoique  souvent  les 
anciens  chefs-d'œuvre  (5),  repris  uniquement  pour  faire  briller  les  avantages 
personnels  des  protagonistes,  fussent  interpolés,  abrégés  ou  étendus  (4),  et 
qui  pis  est,  corrigés  (5)  et  rajeunis  (6)  par  ces  nouveaux  diacevasles  ou  rhap- 
sodes dramatiques  (7).  La  profanation  en  ce  genre  alla  même  si  loin  que  la  lé- 
gislation dut  intervenir.  L'orateur  Lycurgue  fil  passer  un  décret  qui  ordonnait 
que  les  tragédies  d'Eschyle,  de  Sophocle  et  d'Euripide  fussent  transcrites  aux 
frais  de  l'État  ;  que  le  secrétaire  de  la  ville  les  lirait  aux  acteurs ,  et  qu'il  ne 

(i)Poll.,  lib.  IV,  §106. 

(2)  De  là  beaucoup  d'équivoques.  Je  pense  que  le  Sannion  ,  i  ttis  Tfctyixois  x*P*it 
i.lù.<r>.a>  ,  dont  il  esl  parlé  dans  le  discours  de  Démosthènc  contre  Midias  (pag.  553, 
10,  Reisk.),  était  un  de  ces  metteurs  en  scène  pour  le  compte  d'aulrui. 

(3)  Oulre  les  ouvrages  des  trois  grands  tragiques,  on  rejouait  aussi  les  chefs-d'œuvre 
de  la  comédie  moyenne,  entre  autres,  le  Démètrius  d'Alexis.  Athen.,lib.  XIV,  p.6G3.  C. 

(4)  Schol.,  inJEuripid.  Orest,,  v.  1372. — Lycon,  jouant  une  comédie  devant  Alexan- 
dre ,  intercala  un  vers  dans  son  rôle  pour  solliciter  la  libéralité  de  ce  prince  et  réussit. 
Plularch.,  Alex.,  cap.  xxix. 

(5)  Quinlill.,  lib.  X,  cap.  i. 

(6)  A  Sicyone,  du  temps  d'Alexandre,  Néophron  remit  à  la  scène  la  Mèdcc  d'Euri- 
pide, et  l'inséra  corrigée  et  rajeunie  dans  ses  propres  œuvres.  Argum.  in  Mcd.  — 
Diog.  Laert.,  lib.  Il,  ^  134. 

(7)  Athen.,  lib.  XIV,  ibid.  —  Le  bon  abbé  de  Saint-Pierre,  dans  un  mémoire  où  il 
cherche  les  moyens  de  rendre  les  spectacles  plus  utiles  à  l'État,  propose  de  créer  les 
c/iar'/cs  de  premier  poule  tragique  cl  de  premier  poète  comi/ptr.  Ces  fonctionnaires  au- 
raient eu  mi  îsion  i!c  rajeunir,  lous  les  cinquante  ans,  et  surtout  de  retoucher  dans  l'in- 
térêt des  mœurs  !<s  anciens  chefs-d'œuvre  dramatiques. 

TO.UE    II.  17 


238     DE  LA  MISE  EN  SCÈNE  CHEZ  LES  ANCIENS. 

serait  pas  permis  à  ceux-ci,  en  les  représentant,  de  s'écarter  de  cette  coi>ic  (1). 
Ce  décret ,  dont  malheureusement  l'autorité  ne  pouvait  pas  s'étendre  au  delà 
du  territoire  de  l'Altique,  eut  au  moins  l'avantage  de  faire  établir  un  texte 
authentique  des  oeuvres  des  trois  grands  tragiques,  précieux  exemplaire  qui , 
au  rapport  de  Gallien  ,  passa  ,  par  un  stratagème  de  bibliophile  peu  délicat , 
des  archives  d'Athènes  dans  la  bibliothèque  des  Ptolémées  à  Alexandrie  (2). 
Nous  voyons  encore  que  ,  pour  encourager  les  concours  entre  comédiens,  le 
même  Lycurgue  fit  décréter  que  les  droits  de  citoyen  d'Athènes  seraient  con- 
férés à  tout  acteur  étranger  qui  obtiendrait  le  prix  à  la  fête  des  Cliysles  (ôj. 
Cette  ère  nouvelle  du  théâtre  grec  est,  à  proprement  parler,  l'ère  des  acteurs, 
comme  la  précédente  avait  été  l'ère  des  poètes. 

Par  suite  de  cette  substitution  des  protagonistes-directeurs  aux  droits  et  aux 
fonctions  d'abord  exercés  par  le  poète ,  il  s'établit  des  rapports  tout  à  fait  non  - 
veaux  entre  les  chorèges  et  les  acteurs.  Jusque-là  les  comédiens  n'avaient  eu 
rien  à  demander  aux  chorèges.  Mais  se  trouvant ,  dans  les  reprises  d'anciennes 
pièces,  substitués  aux  lieu  et  place  du  poète,  ils  durent  recevoir  comme  lui  du 
chorège  un  chœur  muni  de  tous  ses  accessoires.  Cette  remarque  peut  servir  à 
éclaircir  un  passage  fort  controversé  de  Plutarque  (4).  Cet  écrivain  raconte 
dans  la  Fie  de  Phocion  qu'un  acteur  tragique,  jouant  un  rôle  de  reine,  ré- 
clama vivement  d'un  chorège  récalcitrant  une  escorte  de  suivantes  pour  son 
entrée  en  scène.  11  faut  supposer  ou  que  le  tragédien  était  lui-même  l'auteur  de 
l'ouvrage  ,  ce  qui  est  peu  probable,  ou  qu'il  concourait  dans  la  reprise  d'une 
pièce  ancienne  ,  ce  que  je  crois.  Plutarque  ,  il  est  vrai ,  place  cette  anecdote  au 
jour  où  l'on  jouait  à  Athènes  les  tragédies  nouvelles  ;  mais  il  n'a  probable- 
ment voulu,  par  celte  expression  consacrée,  que  désigner  l'époque  où  se  don- 
naient ordinairement  à  Athènes  les  représentations  scéniques. 

Cette  révolution  dans  les  rapports  des  poètes  et  des  comédiens  imposa 
de  nouveaux  devoirs  aux  archontes.  Ce  ne  fut  plus  assez  pour  ces  magistrats 
de  veiller  à  ce  que  les  tribus  fissent  choix  d'un  poète  et  d'un  chorège;  ils  du- 
rent, pour  assurer  la  célébration  des  fêtes  qui  exigeaient  des  représentations 
dramatiques,  passer  à  l'avance  des  traités  avec  un  nombre  suffisant  de  prota- 
gonistes-directeurs. Ceux-ci,  même  quand  ils  étaient  citoyens  d'Athènes,  pou- 
vaient aller  avec  leur  troupe  donner  des  représentations  dans  d'autres  villes  (o), 
y  compris  les  villes  ennemies  (G);  mais  une  fois  engagés ,  ils  devaient,  sous 

(1)  Pseudo  Plutareli.,  VU.  Xorat.,  Lycurg.,  pag.  8 îl,  F.  —  J'adopte  la  correction 
de  Grysar. 

(2j  Galen.,  Comment,  in III  Epidémie.  Hippocrat.,  pag.  411,  Basil.,  ann.  1538. 

(3)  Pseudo  Plutarch.,  Vil.  X  oral.,  Lycurg.,  ibid. 

(4)  Grysar  s'autorise  à  tort  de  ce  passage  pour  soutenir  que  les  chorèjjes  fournis- 
saient à  la  dépense  des  comédiens.  De  Irageed,  cire.  temp.  Demoslhcn. 

(5)  Quelquefois  même  de  pauvres  Iritagonistes  ou  deutéragonistes,  tels  qu'lscliander, 
Socrate  et  Simylus ,  dont  se  raille  DémOfthène  ,  devenaient  chefs  de  comédiens  encore 
plus  misérables  qu'eus  el  parcouraient  ensemble  les  villages  (Demoslh.,  De  jais.  Ugat,, 
pag.  34i,  Rcisk.).  Eschiae  joua  ainsi  dans  les  bourgs  de  l'Alliquc.  Demoslh.,  J'ro  co- 
ron., p.-ig.  314. 

i  >  undum  argum.  in  Dcm  islli.,  Défais,  Ugat..  pag,  33J  >  liti^k. 


DE   LA   MISE   EN    SCÈNE   CHEZ   LES   ANCIENS.  239 

peine  d'amende,  être  de  retour  pour  les  fêles  panalhénaïques  et  dionysiaques. 
Le  tragédien  Alhénodore  ayant  été  retenu  à  la  cour  d'Alexandre,  apprit  qu'il 
avait  été  condamné  à  une  forte  amende  que  le  monarque  paya  généreusement 
de  ses  deniers  (1). 

Dans  les  autres  villes  on  prenait  des  précautions  semblables  pour  ne  pas 
manquer  de  comédiens.  Démosthène,  ayant  fait  comprendre  Aristodème  dans 
une  ambassade  envoyée  à  Philippe,  fit,  en  même  temps,  expédier  dans  les 
villes  où  cet  acteur  devait  jouer,  des  députés  chargés  de  le  faire  relever  des 
amendes  qu'il  aurait  encourues  par  son  absence  (2). 

Cependant  les  troupes  d'acteurs  qui  suivaient  un  protagoniste  et  qui  por- 
taient son  nom  ,  oî  ■mfi  Oi<r<nrhlv ,  oî  mfi  A8n»sJ'a>pn' ,  ne  jouaient  pas  seulement 
des  pièces  de  l'ancien  répertoire.  Malgré  l'affaiblissement  du  génie  poétique  , 
qui  suivit  à  Athènes  la  perte  de  la  liberté,  on  représentait  encore  de  temps  à 
autre  des  tragédies  et  des  comédies  nouvelles.  Alors  le  poêle  recevait  de  l'ar- 
chonte une  troupe  de  comédiens.  Mais,  comme  ces  divers  protagonistes 
n'étaient  pas  tous,  eux  et  leurs  aides,  égaux  en  mérite,  l'archonte ,  pour 
éviter  tout  soupçon  de  partialité,  lirait  au  sort  l'ordre  dans  lequel  les  tribus  et 
les  poêles  rivaux  pouvaient  choisir  leurs  comédiens.  Ce  tirage  au  sort  s'appe- 
lait vép.yi<rtç  ù7roxp/rwr.  Le  poêle  couronné  avait,  l'année  suivante,  le  droit  de 
choisir  le  premier  ses  trois  principaux  acteurs  (ô). 

Jusqu'ici  nous  n'avons  encore  rien  vu  qui  ressemblât  exactement  à  ce  que 
les  Anglais  appellent  un  manager,  les  Italiens  un  imprésario ,  et  nous  un  di- 
recteur ou  entrepreneur  de  speclacle,  c'est-à-dire  un  spéculateur  qui,  n'étant 
lui-même  ni  poète  ni  acteur,  prend  à  ferme  une  troupe  de  comédiens,  et  les 
fait  jouer  à  ses  risques  et  périls.  Cette  sorte  ,  je  ne  dirai  pas  d'organisation  , 
mais  d'exploitation  théâtrale,  la  seule  à  peu  près  que  nous  ayons  aujourd'hui 
sous  les  yeux,  fut  la  dernière  et  la  plus  triste  phase  du  théâtre  antique. 

Les  comédiens  de  tout  genre  et  de  tout  ordre  s'appelaient ,  oî  mpi  ri»  A/oWoi' 
rtx'ircti ,  les  artisans  de  Bacchus.  Toutes  les  personnes  consacrées  au  culte 
de  Bacchus,  tragédiens,  comédiens  ,  mimes,  pantomimes,  chanteurs,  cilha- 
rèdes,  aulètes,  etc.,  prenaient  indistinctement  ce  titre  honorifique,  et  for- 
maient une  vaste  corporation  ou  confrérie,  sans  préjudice  des  sociétés  par- 
ticulières de  tragédiens,  de  comédiens,  de  mimes,  etc.,  qui  se  rangeaient  sous 
la  direction  d'un  protagoniste  ,  et  quelquefois ,  comme  nous  le  verrons  ,  sous 
les  ordres  d'un  simple  entrepreneur,  appelé  en  Grèce  lp>oxâ£oî  (4),  et  chez  les 


(1)  lMutarch.,  Alcxand.,  cap.  xxrx. 

(2)  /Escliin.,  De  fais,  légat.,  pag.  202. 

(3)  Hesych.  et  Suid.  —  Boettiger  {De  Actor.  prim.  ,  secundar.  et  tert.  partium, 
pag.  515,  not.)  soutient  à  tort,  suivant  moi,  que  ce  n'était  pas  le  poule  vainqueur  qui 
avait,  l'année  suivante,  le  droit  de  choisir  ses  comédien» ,  mais  les  comédiens  cou- 
ronnés qui  pouvaient  choisir  leur  poète.  Cf.  Hcmsterh.,  ad  Lucian.,  pag.  1G7,  C.  —  Je 
ne  crois  pas  que  Grysar  {de  Trayasd.  circa  lempora  Dcmosth.),  niGroddeck  {J'rolus 
descend  Grœcor.,  pag.  82  ,  scq.)  soient  mieux  fondés  à  soutenir  que  le  poète  une  foi> 
vainqueur  pouvait  toujours  choisir  les  acteurs  à  sa  volonté. 

(1)  Athcn.,  lib.  VIII,  pag.  350,  L. 


210  DE   LA  -MISE   EN   SCÈNE  CHEZ   LES   ANCIENS. 

Romains  locator  scenicorum  (1).  Ces  artisans  dionysiaques  se  tenaient  réunis 
dans  de  certaines  villes,  à  Athènes  (2)  et  à  Thèbes  (3),  par  exemple,  où  ils 
avaient  une  habitation  commune  qui  les  recevait  au  retour  de  leurs  tournées. 
Ces  confrères  de  Bacchus  ,  quel  que  fût  le  lieu  de  leur  résidence,  formaient 
une  corporation  unique  ,  toujours  disposée  à  prêter  à  chacun  de  ses  membres 
aide  et  secours.  «  Dans  le  temps  de  la  puissance  d'Athènes,  dit  un  ancien,  les 
habitants  des  îles  devaient  faire  juger  leurs  procès  dans  cette  ville.  Hégémon 
de  Thasos,  comédien  et  cébbre  auteur  de  parodies,  ayant  été  l'objet  d'une  ac- 
cusation, fut  obligé  de  se  rendre  à  Athènes.  Suivi  du  corps  des  artisans  de 
Bacchus,  il  alla  demander  la  protection  d'Alcibiade.  Celui-ci  dit  à  celte  troupe 
de  le  suivre,  puis  se  rendit  à  l'Éleusinium,  où  il  raya  du  rôle  l'accusation 
dirigée  contre  Hégémon,  malgré  les  remontrances  du  greffier  et  la  résistance 
même  de  l'archonte  (4).  »  On  voit  par  cet  acte  de  violence  combien  la  confrérie 
des  artisans  dionysiaques  était  alors  nombreuse  et  puissante.  Nous  la  trouvons 
telle  encore  du  temps  de  Milhridale  :  «  Lorsque  le  sophiste  Alhénion  ,  qui  était 
fort  avant  dans  les  bonnes  grâces  et  les  secrets  du  roi  de  Pont,  vint  à  Athènes, 
le  peuple  ,  qui  espérait  de  grands  avantages  de  la  protection  de  Milhridate  , 
reçut  son  favori  au  milieu  d'acclamations  universelles.  Les  artisans  dionysia- 
ques allèrent  à  sa  rencontre,  et  le  prièrent,  comme  un  envoyé  d'un  nouveau 
Bacchus,  de  visiter  leur  foyer  commun  ,  et  d'y  assister  aux  prières  et  aux  so- 
lennités accoutumées.  On  fit  sur  le  terrain  et  dans  le  bois  sacré  des  sacrifices 
et  des  libations  qui  furent  annoncés  par  un  héraut  (o).  » 

L'Asie-Mineure,  si  dévouée  au  culte  de  Bacchus,  eut  aussi  ses  confréries 
d'acteurs.  On  lit  dans  Strabon  •■  «  Lébédos ,  située  à  cent  vingt  stades  de  Colo- 
phon ,  est  la  résidence  et  le  synode  de  tous  les  artisans  dionysiaques  de  l'Ionie. 
Ils  tiennent  là  tous  les  ans  une  assemblée  solennelle,  et  il  y  a  des  concours  en 
l'honneur  de  Bacchus.  Ils  habitaient  autrefois  Téos ,  ville  ionienne  du  voisi- 
nage. Mais  une  sédition  les  força  de  se  retirer  à  Éphèse  ;  et  comme  Altale  (6) 
les  établit  à  Myonnèse ,  entre  Téos  et  Lébédos  ,  les  Téiens  prièrent  les  Romains 
d'empêcher  que  Monnèse, place  fortifiée,  ne  menaçât  par  cet  accroissement  de 
puissance  la  sûreté  de  leur  ville.  C'est  ainsi  que  les  artisans  dionysiaques  pas- 
sèrent chez  les  Lébédiens ,  qui  les  reçurent  d'autant  plus  volontiers  que  leur 
population  était  fort  affaiblie  (7).  »  Antoine,  un  siècle  après,  assigna  pour 
nouvelle  résidence  à  ces  comédiens  la  ville  de  Priène  (8). 

Certains  lieux  même  furent  plus  spécialement  affectés  à  certains  genres. 
Nous  devons  à  un  écrivain  peu  connu,  et  que  l'on  croit  du  iv°  siècle,  un  cu- 


ti) Grut.,  Inscript.,  1024 ,  5  ;  Orelli ,  n.  2629. 

(2)  Boeckli.,  Inscript.,  n.  549. 

(3)  Lcake,  Trav.  in  North.  Greecc ,  tom.  II ,  pag.  225. 

(4)  Atl.cn.,  lib.  IX,  pag.  407. 

(5)  Position.  Apam.,  ap.  Athen.,  lib.  IV,  pag.  212. 

(6)  Probablement  le  dernier  prince  de  ce  nom.  —  Sur  les  acteurs  Atlalislcs,  voyez 
/     Origines  du  //icâtrr,  tom.  I,  pag.  209. 

(7)  S; rab.,  lib.  XIV,  S  19,  pag.  G43  ,  C.-D. 
(tf)  Plularch.,  Anton.,  cap.  i.mi. 


DE   LA   MISE   EN   SCÈNE  CHEZ   LES  ANCIENS.  241 

rieux  document  de  géographie  dramatique  :  <■  Laodicée,  dlt-i! ,  envoie  aux  au- 
tres cités  d'excellents  conducteurs  de  chars,  Tyr  et  Béryle  des  mimes ,  Césarée 
des  pantomimes,  Héliopolis  des  choreutes  ,  Gaza  des  pancratiastes ,  Ascalon 
des  athlètes  et  des  lutteurs,  Castahala  des  pugiles  (1)....  » 

A  Rome,  les  histrions  appelés  d'Ëlrurie  pour  augmenter  l'éclat  du  culte 
puhlic  continuèrent  de  se  recruter  dans  la  classe  des  étrangers,  des  esclaves 
et  des  affranchis  ,  tous  gens  qui  ne  pouvaient  faire  partie  des  tribus.  Les  ci- 
toyens qui  embrassaient  la  carrière  scénique  étaient  notés  d'infamie  (2),  et  par 
cela  même  exclus  de  la  plupart  des  droits  civiques.  Il  n'y  eut  d'exception  que 
pour  les  acteurs  d'atellanes  ,  et  cela  seulement  sous  la  république  (3).  Aussi, 
les  poëtes  tragiques  et  comiques,  qui,  dans  les  premiers  temps  ,  jouaient , 
selon  la  coutume  grecque  ,  leurs  propres  ouvrages  ,  étaient-ils  tous  d'origine 
servile  ou  étrangère.  A  celle  première  phase  succéda  en  Italie,  comme  en 
Grèce,  l'ère  des  protagonistes-directeurs,  tels  qu'Ambivius  Turpio,  Rupilius, 
Roscius,  iîsopus,  qui  se  firent,  par  leur  mérite  personnel ,  estimer  des 
hommes  les  plus  éminents  ,  mais  dont  la  probité,  la  gloire  et  les  richesses  ne 
purent  réhabiliter  la  profession. 

Les  compagnies  d'acteurs,  appelées  grèges  ou  catervœ ,  étaient  à  Rome 
composées  en  partie  d'affranchis  et  même  d'esclaves,  que  leurs  maîtres  (4)  ou 
leurs  maîtresses  (5)  faisaient  instruire  dans  les  arlsdu  théâtre  pour  tirer  profit 
de  leurs  talents.  Dans  les  provinces,  les  troupes  scéniques  étaient  le  plus  or- 
dinairement formées  d'artistes  grecs  et  surtout  asiatiques.  Ces  corporations 
affectèrent  de  conserver  sous  l'empire  et  particulièrement  depuis  Hadrien  ,  leur 
organisation  grecque  et  leur  nom  de  synode  (5),  même  dans  les  villes  latines. 
On  a  comparé  avec  quelque  raison  les  bandes  de  comédiens  asiatiques  répan- 
dues en  Occident,  aux  troupes  de  chanteurs  italiens  établies  aujourd'hui  dans 
toutes  les  capitales  de  l'Europe.  Une  inscription  découverte  près  de  Vienne, 
sur  le  chemin  de  Lyon  (7),  prouve  qu'il  y  avait  en  ce  lieu  une  compagnie  ou 
synode  de  comédiens  asiatiques  (8),  qui  s'étaient  fait  préparer  une  sépulture. 
Tous  ces  collèges  étaient,  comme  les  seholœ  gladiatoriœ ,  placés  sous  la  pro- 
tection d'une  divinité  païenne,  presque  toujours  Apollon  ,  Vénus  ou  Racchus. 
Nous  avons  vu  qu'à  Athènes  la  confrérie  des  artisans  de  Racchus  possédait, 
outre  une  habitation  commune  ,  *o«rèr,  un  terrain  et  un  bois  sacrés,  où,  en 
certains  jours,  on  faisait  des  sacrifices,  des  libations,  des  repas  et  des  prières. 

(1)  Junior  philosophus,  Tolius  mund't  descript.,  %  19,  ap.  An  gel.  Mai.,  Class.  aut.  e 
J'atic.  eod.  edit.,  tom.  III ,  pag.  385-415.  —  Cf.  ms.  Reg.,  no  7418. 

(2)  Corn.  Nepos,  Prœf'at.  in  vit.  illustr.  imperal.,§  5.  —  Digcst.,  lib.  III,  lit,  u, 
!)*■  /lis  qui  notanlur  inj'am. 

(3)  Le  privilège  des  atcllanes  était  une  institution  démocratique  qui  ne  dut  pas  sur- 
vivre à  l'état  républicain. 

',    <. icer. ,  Pro  Iioscio  comœdo. 

(5)  Témoin  la  troupe  de  pantomimes  de  Quadratilla.  rlin.,  lib.  VII,  épis  t.  24. 

(6)  Grut ,  Inscripl.,  315,  9  ,  cl  3tG,  1.  —  Boeckh.,  Inscript.,  n<>«  5i9  et  2953. 

(7)  Acadùm.  des  inscript.,  tom.  XIV,  hist.,  pag.  109. 

(8)  Sccnici  Asiatïciani.  Millin  croit  qu'il  s'agit  de  la  troupe  d'AsîaticanUS.  J'oy.  dans 
te  midi  de  la  France,  tom.  II,  pag.  21  et  sniv. 


"24%  DE   LA    MISE    EN    SCÈNE   CHEZ   LES   ANCIENS. 

De  là  les  tilres  de  Upsùs,  œp^iEptùs  o-vrthv,  que  recevaient  par  élection  quelques- 
uns  des  membres  de  ces  collèges  (1),  et  la  qualification  qui  se  rencontre  si 
fréquemment  sur  les  monuments  (2),  et  dans  les  écrivains  des  premiers  siè- 
cles, de  Jovis ,  Phœbi  ou  Jpollinis  parasitus  et  sacerdos.  Martial  termine 
ainsi  l'élégante  épitaphe  du  célèbre  mime  Latinus  : 

Vos  me  laurigeri  parasitum  dicite  Phœbi , 
Roma  sui  famulum  ilùm  sciât  esse  Jovis. 

On  lit  dans  une  petite  pièce  de  l'Anthologie  romaine  : 
Adlectus  scense ,  parasitas  Apollinis  idem  (3). 

Les  mots  adlectus  scenœ  prouvent  qu'on  inscrivait  à  Rome  sur  un  re- 
gistre, tnalbo(4),  les  noms  de  tous  les  membres  de  la  confrérie  dionysiaque. 
On  peut  voir  sur  quelques  monuments  la  liste  des  adlecti  scenicorum  qui 
se  trouvaient  réunis  dans  une  même  ville  (5).  De  cette  organisation  semi- 
hiératique,  toute  naturelle  en  Grèce,  il  résulta,  dans  les  contrées  sou- 
mises aux  lois  et  aux  mœurs  romaines  ,  une  contradiction  frappante  que  n'ont 
pas  manqué  de  signaler  les  adversaires  de  la  société  païenne.  Saint  Augustin 
et  tous  les  pères  de  l'Église  s'étonnent  sans  cesse  que  pendant  que  les  lois  de 
Rome  notent  d'infamie  quiconque  monte  sur  la  scène  ,  les  acteurs  de  tout 
ordre,  réunis  en  congrégation,  aient  droit  de  se  parer  des  plus  hauts  litres  de 
la.  hiérarchie  religieuse. 

De  plus, les  collèges  scéniques  et  gymniques  avaient  des  archives  et  même 
des  sceaux,  sur  lesquels  était  gravée  l'effigie  des  princes  leurs  bienfaiteurs  (G). 
Ces  communautés  élisaient  pour  l'expédition  de  leurs  affaires ,  des  espèces  de 
magistrats  qui  prenaient  le  tilre  d'archontes  (7).  Elles  rendaient  même  des 
décrets  soit  pour  témoigner  leur  gratitude  à  leurs  protecteurs,  soit  pour  ho- 
norer ceux  de  leurs  membres  qui  s'illustraient  par  leurs  talents.  MM.  de  Roze 
et  de  la  Baslie  ont  signalé  parmi  les  fragments  d'inscriptions  trouvés  à  Nîmes 
les  textes  d'un  de  ces  décrets;  du  moins  lit-on  le  mot  -^içio-pa.  sur  une  de  ces 
pierres. 

Quelques  critiques ,  ayant  remarqué  sur  les  monuments  élevés  à  certains 
acteurs  renonciation  de  diverses  dignités ,  et  notamment  les  honneurs  du  dé- 
CUrionat ,  en  ont  conclu  que  la  loi  romaine  s'était  quelquefois  relâchée  de  sa 

(1)  Crut.,  Inscript.,  pag.  313 ,  8 ,  et  1089  ,  6.  —  Cf.  Wesseling.,  in  Diod.,  tom.  I , 
paff.  251. 

(2)  Grut.,  Inscript.,  pag.  330,  2,  3.  — Ficoron.,  Le  maschere  sceniche ,  pag.  74.— 
Murator.,  Inscript.,  tom.  II,  pag.  659,  1. 

(3)  Burmann.,  Antliol.  Rom.,  tom.  II,  pajj.  26. 

(4)  Sueton.,  Ner.,  cap.  xxi. 

(5)  Grut.,  Inscript.,  pa(j.  330  et  1089 ,  9. 

(6)  On  voit  gravée  sur  le  sceau  d'une  confrérie  scénique  la  ttitc  de  Gordien  pie. 
Aaad.  des  inscr.,  tom.  I ,  hisl.,  pag.  216  et  suiv. 

(7)  Iliiil..  (om.  XIV,  paç.  104el  suiv,       Cf.  Boeckh.,  Inscript.,  no 9i9. 


DE   LA   MISE   EN    SCÈNE   CHEZ    LES   ANCIENS.  243 

dureté  contre  les  scéniques,  et  s'était  particulièrement  adoucie  en  faveur  des 
pantomimes.  C'est  une  erreur.  Sauf  quelques  histrions,  promus  aux  charges 
publiques  par  des  empereurs  extravagants  et  habitués  à  fouler  aux  pieds  toutes 
les  lois  ,  tels  qu'Héliogabale  (1),  on  ne  voit  pas  que  la  condition  légale  des  ac- 
teurs ait  jamais  changé  à  Rome.  Quant  aux  honneurs  du  décurionat  et  à  quel- 
ques autres,  qui  leur  ont  été  plusieurs  fois  conférés,  il  faut  remarquer  que  ces 
distinctions  municipales  s'accordaient  par  courtoisie ,  dans  les  provinces ,  a 
toute  sorte  de  personnes,  sans  préjudice  de  Védit  du  préteur,  qui  n'en  con- 
tinuait pas  moins  d'être  en  vigueur  à  Rome.  J'ajouterai  que,  dans  plusieurs 
cas,  les  dignités  dont  nous  voyons  les  comédiens  revêtus  pourraient  bien  n'a- 
voir été  que  de  vaines  qualifications  données  aux  acteurs  par  leurs  confrères  , 
à  peu  près  comme  les  titres  que  certaines  corporations  décernaient,  au  moyen 
âge  à  quelques-uns  de  leurs  chefs,  et  qui  n'avaient  de  valeur  que  dans  leur 
sein  et  parmi  leurs  membres  :  le  roi  de  l'épinette ,  le  roi  des  jongleurs ,  le 
roi  des  ribauds ,  etc. 

Les  édiles  de  Rome  et  des  principales  villes  de  l'empire  passaient,  comme 
les  archontes  d'Athènes  ,  des  marchés  avec  les  chefs  de  troupe,  soit  que  ceux- 
ci  fussent  à  la  fois  acteurs  et  poêles ,  comme  Livius  Audi  onicus.  Nœvius , 
Piaule,  etc.,  soit  qu'ils  ne  fussent  que  protagonisles-direcleurs,  comme  Am- 
bivius  Turpio.  Rupilius,  /Esopus,  Roscius  (2),  soil  même  qu'ils  ne  fussent  que 
simples  entrepreneurs,  locatores  scenicorum ,  ou,  comme  on  disait  plus  poé- 
tiquement, imperatores  histrici  (•") ,  propriétaires  d'un  personnel  scénique 
qu'ils  louaient  aux  éditeurs  de  jeux.  Les  édiles  menaient  ces  directeurs  et  leur 
troupe  à  la  disposition  des  poêles,  dont  ils  avaient  agréé  la  pièce.  C'est  ainsi 
que  furent  jouées  les  comédies  de  Cécilius  (4)  et  celles  de  Térence.  I!  arriva 
même,  et  ce  fut  une  des  causes  de  la  décadence  rapide  de  l'art  dramatique 
dans  l'empire  romain  ,  que  les  magistrats  et  les  éditeurs  de  jeux  traitaient 
quelquefois  avec  les  chefs  de  troupe  pour  un  spectacle  dont  ils  laissaient  la 
composition  à  leur  choix ,  de  sorte  que  les  poêles ,  au  lieu  de  porter  directe- 
ment leurs  pièces  aux  édiles,  les  vendaient  à  ces  entrepreneurs  dramatiques. 
redemplores  scenici  (5).  Je  crois  ,  par  exemple  .  que  V Uccyre  de  Térence  . 
vendue  la  première  fois  par  l'auteur  aux  édiles,  la  seconde  fois  aux  héritiers 
de  Paul  Emile,  fut  achetée  la  troisième  fois  par  le  protagoniste-directeur  Am- 
hivitis  Turpio  et  jouée  à  ses  risques  el  périls  ,  sorte  de  marché  qu'il  lui  arri- 
vait souvent  de  conclure  ,  comme  il  nous  l'apprend  lui-même ,  npretio  emptas 
meo  (G).  » 


(1)  Lamprid.,  Jlclior/.,  cap.  xu. 

(2)  Ces  grands  artistes,  outre  des  pièces  nouvelles,  jouaient  à  Rome,  comme  on 
l'avait  fait  en  Grèce,  d'anciennes  pièces  retouchées  et  rajeunies.  Aul.  Gell.  Iil>.  III. 
cap.  m. 

(3)  Plant.,  Pœ?itd.,  prolog. ,  v.  4. 

(4)  Terent.,  fJrci/r.,  prol.,  ait.,  V.   G. 

(5)  Murator.,  Inscript.,  948,  4. 

(G)  Terent.,  ibid..  v.  49.  —  Mm"  Dacier  donne  a  ce  pns^n^e  un  *rm  que  je  ne  crois 
pa<-  le  véritable. 


244     DE  LA  MISE  EN  SCÈNE  CHEZ  LES  ANCIENS. 

A  présent  que  nous  savons  de  quelle  manière  étaient  organisées  les  troupes 
de  comédiens,  voyons  quels  soin  leur  instruction  exigeait  des  poètes  et  des 
didascales. 

DISTRIBUTION  DES  KÔLES. 

Et  d'abord ,  au  milieu  des  divers  régimes  que  nous  venons  d'exposer  et  qui 
ont  plusieurs  fois  modifié  les  rapports  des  comédiens  et  des  auteurs,  ceux-ci 
ont-ils  toujours  conservé  le  droit  de  distribuer  les  rôles? 

Dans  les  premiers  temps,  lorsque  les  poètes  étaient  ù  la  fois  acteurs  et  chefs 
de  troupe  ,  ils  réglaient  incontestablement  eux-mêmes  cette  partie  de  la  mise 
en  scène.  Plusieurs  textes  prouvent  qu'ils  continuèrent  d'agir  ainsi  avec  les 
comédiens  que  leur  fournissaient  les  magistrats  et  dont  ils  n'étaient  pas  direc- 
teurs. Le  tirage  au  sort  des  acteurs,  qui  fut  quelque  temps  en  usage  à  Athènes, 
et  qu'on  ne  paraît  pas  avoir  pratiqué  à  Rome,  ne  gênait  en  rien  les  poêles 
dans  l'exercice  de  ce  droit.  Seulement  ils  étaient  forcés  de  renfermer  leur  sou- 
veraineté dramatique  dans  le  sein  de  la  troupe  qui  leur  était  échue.  A  Rome, 
les  poètes  portaient  leurs  ouvrages  à  la  compagnie  de  comédiens  qui  leur 
agréait;  le  protagoniste  Ambivius  dit  dans  le  prologue  de  VHêautontimo- 
rcumenos  :  a  Si  la  pièce  est  pénible  à  jouer,  on  vient  à  moi  ;  si  elle  est  facile, 
on  la  porte  à  une  autre  troupe.  »  On  ne  peut  douter  non  plus  que  les  auteurs 
ne  distribuassent  eux-mêmes  les  rôles,  y  compris  celui  du  prologue  : 

.Ne  cui  sit  vostrum  mirurn ,  cur  partes  seni 
Poêla  dederit,  quœ  sunt  aJoIescentium  (1). 

Il  ne  faut  pas  opposer  à  cette  déclaration  formelle  le  passage  suivant  des 
Offices  de  Cicéron,  et  en  inférer  que  les  acteurs  s'attribuaient  les  rôles  qui 
leur  convenaient  :  Scenici  non  oplimas-,  sed  sibi  accominodatissimas  fa- 
bulas ,  etc..  c'est-à-dire  :  «  Les  comédiens  ne  choisissent  pas  les  meilleures 
pièces,  mais  celles  qui  peuvent  faire  briller  le  plus  leur  talent.  L'acteur  qui  a 
la  voix  sonore  joue  les  Êpigones  et  Médus,  celui  qui  excelle  dans  le  geste, 
Ménalippe  et  Clytemnestre.  Je  me  souviens  de  Rupilius;  il  paraissait  toujours 
dans  Antiope  ;  Ésope  se  montrait  rarement  dans  Jjax,  Quoi  !  un  histrion 
sur  le  théâtre  .saura  ce  qu'il  peut  jouer,  et  le  sage  sur  la  scène  de  la  vie  igno- 
rera le  rôle  qui  lui  convient  (2)  !  »  Remarquons  d'abord  que  Cicéron  ne  dit 
pas  que  les  acteurs  choisissaient  les  rôles  qui  leur  convenaient  ,  partes  sibi 
arconuiiodatissinias  ,  mais  les  pièces,  fabulas.  11  est,  suivant  moi,  ques- 
tion ici  des  protagonistes-directeurs  qui  remettaient  au  théâtre  des  ouvrages 
d'auteurs  morts.  En  choisissant  leurs  rôles  dans  ces  pièces,  ils  n'agissaient  pas 
comme  acteurs  ,  mais  comme  protagonistes  et  hypodidascales.  D'ailleurs  ,  le 
droit  que  le  poète  et  ses  tenants-lieu  avaient  de  distribuer  les  rôles,  subsista 
juque  dans  les  bas  siècles.  Simplicius  dit,  dans  son  Commentaire  sur  le  Ma- 

I)  Terent.,  llcaulont,  proloft.,  v.l,  scq. 

-'    <  .iccr.,  flr  ofJÎC.,  lil).  I,  <\ip.  xxxr. 


DE   LA  MISE  EN    SCÈNE  CI1EZ   LES   ANCIENS,  245 

miel  d'Épictèle  ,  que  le  privilège  du  didascale  est  d'assigner  à  chacun  dos  ac- 
teurs le  personnage  qui  lui  convient  (1). 

Cependant ,  ce  droit  n'était  pas  absolu.  Il  existait  entre  les  trois  principaux 
acteurs  une  sorte  de  hiérarchie  que  la  volonté  du  poète  aurait  pu  difficilement 
intervertir.  Quelques  critiques  ont  abusé  du  passage  suivant  de  Lucien:  «Vous 
avez  vu  souvent,  dit-il,  des  acteurs  tragiques  jouer,  selon  le  besoin  des  pièces 
qui  leur  sont  confiée  ,  tantôt  le  rôle  de  Craon  ,  tantôt  celui  de  Priam  ou  d'Aga- 
raemnon.  Le  comédien  que  tout  à  l'heure  vous  avez  vu  sous  les  traits  de  Cé- 
crops  ou  d'Érechlée,  se  montre  tout  à  coup  dans  un  rôle  d'esclave,  si  telle 
est  la  volonté  du  poète,  ûs-à  roû  tto/htou  xtx.t\tvffy.ïrt>s  (2).»  Ces  derniers  mots  ne 
signifient  pas  ,  comme  l'avance  Boelliger  (5) ,  que  le  bon  plaisir  du  poëte  pût 
forcer  un  premier  acteur  à  se  charger  d'un  second  ou  d'un  troisième  rôle  ;  ils 
signifient  seulement  que  le  même  tragédien  pouvait  représenter  dans  une 
pièce  un  roi  ,  sorte  de  personnage  abandonné  aux  tritagonisles  (4) ,  puis ,  dans 
une  autre  pièce  ,  un  esclave  ,  suivant  les  conceptions  diverses  du  poeïc.  D'ail- 
leurs ,  en  passant  d'un  rôle  de  roi  à  un  rôle  d'esclave ,  le  tritagoniste  ne  sortait 
point  de  son  emploi,  comme  M.  Boelliger  l'a  judicieusement  remarqué  dans  un 
autre  endroit  (5).  Lucien  ne  veut  pas  dire  non  plus  ,  ainsi  qu'on  l*a  cru  à  tort, 
que  les  acteurs  grecs  jouaient  tour  à  tour  dans  la  tragédie  et  dans  la  comédie. 
C'était  une  chose  fort  rare  chez  les  anciens  que  le  passage  d'un  genre  a  un  au- 
tre. On  ne  cile  pas ,  que  je  sache  ,  de  poêle  tragique  grec  qui  ait  été  en  même 
temps  poêle  comique  (G).  Il  en  fut  de  même  des  acteurs  ,  au  moins  dans  les 
beaux  temps  du  théâtre  (7).  Si  quelques-uns  s'essayèrent  dans  les  deux 
genres  (8) ,  ils  n'excellèrent  pas  à  la  fois  dans  l'un  et  dans  l'autre.  Plusieurs 
tragédiens  ,  par  exemple  ,  purent  profiler  de  la  beauté  de  leur  voix  et  de  la 
majesté  de  leur  geste  pour  jouer  les  rôles  de  dieux  ou  de  héros  dans  quelques 
comédies,  telles  que  les  Grenouilles  ou  Amphitryon.  C'est  ainsi ,  je  crois  , 
qu'il  faut  entendre  un  passage  dans  lequel  Lucien  dit  que  Polus  et  Aristodème 
se  montraient  dans  Agamemnon  ,  Créonet  Hercule  (9)  ,  personnages  abandon- 
Ci)  Simplic,  Ad  Epict.  enchir.,  cap.  xxut  ,pag.  127,  cd.  Salm. 
(2j  Lucian.,  Menipp.  sive  Nccyom.,  cap.  xvi. 

(3)  Bocttig.,  Deador.prim.,  secund.  et  lert.partium.,  pag.  315,  seq.,cd.  Sillig. 

(4)  Témoins  les  rôles  de  Créon,de  Cresphonte  (Demoslh.,  De  coron.,  pag.  288, 
P.cisk.)  et  de  Thyeste  (ld.,  De  fais,  légat.,  pag.  44!).  —  Groddcck  {Sphocl.  PhUoet, 
eu  m  prolusione,  etc.,  pag.  8j,  pense  contre  l'autorité  de  Démosthène  que  les  rôles  de 
rois  étaient  plutôt  des  seconds  que  des  troisièmes  rôles. 

(5)  Boettig.,  ibid.,  p.  324. 

(C)  Tout  poëte  tragique  était  poète  satyrique  ,  mais  non  pas  comique.  Il  est  vrai  que 
Platon  a  dit  :  «  Le  poète  tragique,  qui  l'est  avec  art,  est  à  la  fois  poète  comique 
(Sywpos.,  pag.  223  ,  D.)  ;  »  mais  ce  n'est  là  qu'un  paradoxe  que  iMaton  prête  à  SocratO 
et  qu'il  contredit  ailleurs  (De  rcpubl.,  lib.  111 ,  pag.  3t)5  ,  A.). 

(7)  Plat.,  De  rcpubl.,  ibid. —  A  l'époque  de  la  décadence,  quand  vint  la  confusion 
de  tous  les  genres ,  on  donna  aux  pantomimes  les  titres  réunis  de  comédiens  et  de  tra- 
gédiens. Grut.,  Intcr.,  pag.  1089,  C. 

(8)  Ulpian.,  Ad  Demos th.  in  Mid.,  pag.  653,  E.,  Francf. 
{9)  Lucian.,  Apolog.  pro  merc,  conduct.,  cap.  v. 


246  DE   LA   MISE    EN    SCÈNE   CHEZ   LES   ANCIENS. 

nés  dans  les  tragédies  aux  deutéragonisles  et  même  aux  trilagonistes  (1),  cl 
qu'auraient  certainement  dédaignés  les  premiers  acteurs,  tandis  qu'ils  pou- 
vaient les  jouer  sans  conséquence  et  à  titre  d'utilités  ou  de  singularité  dans 
des  comédies.  Les  comédiens  se  risquaient  encore  plus  rarement  dans  les  tra- 
gédies. Aussi  ,  quand  Lucien  avance  que  le  grand  comique  Satyrus  représen- 
lait  quelquefois  Agamemnon  ,  Créon  ou  Priam  (2) ,  il  faut  entendre  ,  à  mon 
avis,  que  Satyrus  remplissait  ces  personnages  dans  quelques  comédies  ou  pa- 
rodies. Il  n'en  était  pas  des  choreutes  comme  des  acteurs  :  «  Souvent ,  dit  Aris- 
lofe,  les  mêmes  personnes  figurent  successivement  dans  un  choîur  tragique  et 
dans  un  chœur  comique  (2)  ;  »  ce  qui  eut  lieu  surtout  quand  les  choreutes  ces- 
sèrent d'être  choisis  parmi  les  citoyens  libres  ,  et  ne  furent  plus  ,  comme  du 
temps  d'Aristote  ,  que  des  acteurs  subalternes.  Si  donc  le  poète  ou  son  tenant- 
lieu  ,  l'hypodidascale,  ne  pouvait  pas  forcer  un  protagoniste  à  jouer  un  se- 
cond rôle,  ni  un  deutéragoniste  à  en  accepter  un  troisième,  il  avait  en  re- 
vanche ,  le  droit  incontestable  de  déterminer  quel  était ,  dans  son  intention  , 
!e  premier  ,  le  second  et  le  troisième  rôle  ,  désignation  très-délicate,  quelque- 
fois fort  arbitraire,  comme  on  peut  en  juger  par  quelques  pièces  d'Euripide  (4), 
et  qui ,  dans  tous  les  cas  ,  donnait  en  réalité  au  poète  un  plein  pouvoir  sur  la 
distribution  des  rôles. 

An  reste,  quand  je  me  sers  de  ces  mots  ;  distribuer  les  rôles,  j'emploie 
sciemment  une  expression  trop  moderne,  et  par  là  même  un  peu  fautive.  Lors- 
que ,  du  temps  de  Solon  ,  les  chœurs  dithyrambiques  commencèrent  à  se  trans- 
former en  chœurs  tragiques,  la  science  de  l'écriture,  alors  nouvelle,  était 
encore  peu  répandue.  On  n'avait  l'usage  ni  de  copier,  ni  ,  par  conséquent,  de 
distribuer  les  rôles.  Ce  que  le  didascale  distribuait  aux  acteurs,  c'étaient  les 
masques  qu'il  leur  destinait.  Une  pierre  gravée  ,  publiée  par  Ficoroni  (o) ,  re- 
présente un  poêle  appuyé  d'une  main  sur  le  bàlon  comique  (6) ,  et  tenant  de 
l'autre  un  masque  de  femme  ,  qu'il  semble  se  disposer  à  présenter  à  un  acteur. 
Sur  un  vase  peint  du  cabinet  d'Hamillon  on  voit  un  jeune  homme,  peut-être  un 
poêle ,  offrant  un  masque  de  paysan  à  un  comédien  vêtu  en  esclave  (7).  Enfin, 
une  pierre  gravée  du  cabinet  de  Stosch  représente  une  distribution  de  rôles 

(1)  Demosth.,  De  fais,  légat.,  pag.  418,  Reisk.  —  L'abbé  Barthélémy  a  concilia  tort 
«le  ce  passage  l'importance  des  rôles  de  rois  dans  les  tragédies  (Anachars.,  tom.  IV, 
pag.  71).  Plularquc  dit  seulement  que,  pour  conserver  la  vraisemblance,  les  protago- 
nistes témoignaient  sur  la  scène  du  respect  aux  tritagonistes  qui  remplissaient  les  rôles 
de  rois. 

(2;  Lucian.,  Menipp.  sive  Neeyom.,  cap.  xvi.  —  Quelques  critiques  distinguent  Sa- 
lyrus  dont  parle  ici  Lucien  du  comédien  dont  il  est  question  dans  Démoslhène. 

(3)  Aristot.,  Politic,  lib.  III ,  cap.  i,  §  14,  éd.  Barth.  Saint-Hilaire. 

(ï)  Il  est  difficile  de  déterminer  quel  était  le  premier  rôle  dans  Hècube,  Les  sup- 
pliantes, Hercule  furieux  et  quelques  autres  pièces  d'Euripide.  —  Ou  voit  dans  Douai 
(Ad  Prolog.  Terent.  Adelph.)  que  les  grammairiens  anciens  ne  s'accordaient  par  sur 
l'ordre  des  rôles  dans  les  Adelphes. 

(5)  Ficoron.,  Le  mascher.  scen.,  tav.  76. 

(G)  Poil.,  lib.  IV,  S  120. 

(7)  Tygchlx  in  ,  /'uses  du  cabinet  d'Hamill..  (om.  I .  pi.  40. 


DE   LA   MISE   EN   SCÈNE   CHEZ   LES   ANCIENS.  247 

plus  détaillée  et  vraiment  complète.  Un  poëte  est  couché  sur  un  clinéoù  sont 
posés  trois  masques.  Devant  et  à  coté  l'on  voit  deux  acteurs  debout  ,  et  qui 
semblent  attendre  la  détermination  que  va  prendre  le  didascale  (1). 

Quand  ,  après  la  guerre  du  Péloponèse,  les  compagnies  de  comédiens  eu- 
rent un  copiste  attitré,  •jpa.y^ara?  (0),  et  même  un  sous-copiste  (3),  chargés  de 
la  transcription  des  rôles,  non-seulement  les  poêles  continuèrent  de  distribuer 
les  masques  ,  mais  ils  remettaient  en  outre  aux  comédiens  des  tablettes  ou 
triptyques  renfermant  la  figure  du  personnage  qu'ils  leur  donnaient  à  repré- 
senter (4).  Plusieurs  peintures  antiques  nous  introduisent  dans  le  cabinet  d'é- 
tude et  de  toilette,  ou,  si  l'on  veut,  dans  la  loge  des  acteurs  grecs  et  romains. 
Là  nous  les  voyons  soit  méditant  profondément  devant  leur  masque  (5),  soit 
(enant  à  la  main  un  livre  ouvert  ou  un  rouleau  ,  qu'on  peut  supposer  être  leur 
rôle  (6),  soit  occupés  de  leur  parure  et  prenant  soin  de  composer  leur  costume 
sur  le  petit  modèle  dont  nous  venons  déparier,  modèle  qui  fixait  et  éternisait, 
pour  ainsi  dire,  la  pensée  du  poète,  plus  sûrement  que  ne  font  chez  nous  les 
vagues  souvenirs  d'avant-scène  et  de  coulisses  appelés  la  tradition. 

Après  la  distribution  des  rôles  venaient,  comme  de  nos  jours,  la  mise  à  l'é- 
tude et  les  répétitions. 

RÉPÉTITIONS. 

Dans  les  premiers  temps  ,  l'absence  des  rôles  écrits  força  les  poètes  drama- 
tiques à  continuer  l'usage  établi  par  les  cycliodidascales  ,  d'enseigner  de  vive 
voix  les  choreutes.  On  appliqua,  pour  la  même  cause,  ce  mode  d'enseignement 
aux  comédiens.  Voici  comment  les  choses  se  passaient.  Le  poète,  entouré  de 
ses  acteurs,  récitait  ou  lisait  la  pièce.  Chaque  comédien  ,  à  son  tour,  répétait 
ce  qui  appartenait  à  son  rôle,  en  imitant  les  inflexions  qu'y  avait  mises  le  di- 
dascale. Cet  exercice  se  continuait  jusqu'à  ce  que  le  maître  (doctor)  fût  par- 
faitement satisfait.  Cela  s'appelait  en  Grèce  hïânui  ra.  tyi/**r«,  et  chez  les 
Romains  doeere  fabulas.  A  cette  expression  relative  au  poêle  répondait  celle 
dediscere  ou  condiscere,  relative  aux  acteurs.  La  pièce,  ainsi  apprise  en  com- 
mun, était  dite  condocta,  et  les  comédiens  condocti  (7).  La  scrupuleuse  exac- 
titude avec  laquelle  les  acteurs  chargés  des  seconds  et  des  troisièmes  rôles 
conformaient  leur  diction  à  celle  du  didascale,  était  presque  passée  en  pro- 
verbe (8).  Aussi  Démoslhène  appelle-t-il  l'orateur  Eschine,  qui  avait  été  quel- 


(1)  Winkclm.,  Pierres  ijravèes  du  baron  de  Stosch  ,  n.  1309. 

(2)  Boeckh.,  Inscript.,  tom.  II,  fascic.  2,  n.  27. ÎS. 

(3)  Pseudo  Ptntarch.,  Vit.  Xoralor.,  Eschin.,  paç.  840,  A. 

(4)  Le  Pitlur.  an  tic  h.  d'Ercol.,  tom.  IV,  lav.  kxzix. 

(5)  Raspe  ,   Tassie's  calai.,   n.  3541-3556.  —  Le  J'ittur.  anticli.  d'Ercol.,  iùid. 
lav.  xr.. 

(G)  I  icoron.,  Le  masch.  scen.,  tav.  i.xxv.—  Cf.  Winkclm.,  Monument,  antic/ii  ined. 
lav.  cxcii. 

(7)  Plaut.,iV>m</.,  act.  III,  se.  m  ,  v.  4. 

(8)  Plutarch.,  Dr  Republ.  gerend.  preecept.,  pag.  816. 


248  DE   LA   MISE   EN   SCÈNE  CHEZ   LES  ANCIENS. 

que  temps  tritagonisle  dans  la  troupe  d'Arislodème  ,  un  vrai  singe  de  tragé- 
die, a.vT0Tpa.-yiy.t,7rî()r,y.tç  (1). 

L'usage  d'enseigner  les  comédiens  de  vive  voix  ne  disparut  même  pas  lors- 
que l'écriture  et  les  manuscrits  furent  plus  communs.  Sophocle  mourut,  dit- 
on,  d'un  vaisseau  qu'il  se  brisa  dans  la  poitrine  pour  avoir  forcé  sa  voix  en 
lisant  aux  acteurs  sa  tragédie  (TAntigone  (2).  A  Rome,  les  poètes  tragiques  et 
comiques,  et  même  les  mimographes,  suivirent  cet  exemple,  bien  que  toutes 
les  troupes  scéniques  fussent  pourvues  de  copistes,  scribœ,  qui  transcrivaient 
les  rôles.  C'est,  je  crois,  à  l'espèce  d'écho  produit  par  le  mime  ou  l'acteur  se- 
condaire, répétant  les  paroles  et  les  intonations  du  maître,  qu'Horace  a  fait 
allusion  dans  ces  vers  : 

Sic  itérât  voces... 

Ut  puerum  crcdas  sœvo  dictata  magistro 

Reddere,  au  t  partes  mimum  tractare  secundas. 

Plusieurs  monuments  nous  représentent  les  poètes  occupés  à  remplir  cette 
fonction  de  lecteurs  enseignants.  Je  citerai,  d'abord  ,  un  beau  camée  d'agate, 
publié  par  Caylus  (5),  où  l'on  voit  un  poète  assis,  tenant  à  la  main  son  poème 
qu'il  lit  à  deux  comédiens,  dont  le  masque  est  rejeté  derrière  la  tète  (4),  et  qui 
récoulent  avec  recueillement.  Une  autre  pierre  gravée  du  cabinet  de  sir 
Charles  Townley  représente,  dit  Raspe,  dix  acteurs  et  actrices  (apparemment 
des  mimi  et  des  mimai)  qui  ont  le  masque  relevé  (5),  et  prennent  leçon  d'un 
poëte  ou  didascale  (6). 

Un  beau  manuscrit  de  Térence,  de  la  fin  du  xive  siècle  (7),  et  dont  les  nom- 
breuses miniatures  nous  offrent  Dave,  Phœdria,  Pampbile,  etc.,  sous  les  cos- 
tumes du  temps  de  Charles  V  ,  représente  ,  dans  la  belle  peinture  qui  lui  sert 
de  frontispice,  une  image  un  peu  altérée  de  celte  instruction  orale  donnée  par 
les  poètes  anciens  aux  acteurs  ,  et  qui  s'est  continuée  pendant  presque  tout  le 
moyen  âge  (8).  Au  centre  d'un  théâtre  circulaire  ,  où  cinq  ou  six  spectateurs 
debout  représentent  le  peuple  romain,  on  voit  le  célèbre  éditeur  de  Térence, 
Calliopius  (9),  assis  comme  hypodidascale ,  dans  un  petit  pavillon  â  jour , 
qu'une  inscription  désigne  comme  la  scène,  tenant  dans  ses  mains  un  manus- 

(1)  Demosth.,  Pro  coron.,  pag.  307,  cd.Reisk. 

(2)  Soph.  vit.,  pag.  4. 

ô)  Cay!.,  Recueil  d'antiq.,  tom.  I  ,  pi.  lit. 

(4)  Plusieurs  peintures  et  pierres  gravées  antiques  nous  montrent  des  comédiens 
avec  le  masque  relevé. 

(5)  Le  masque  que  portent  ces  figures  ne  s'oppose  point  à  ce  que  ce  soit  des  mimes. 
Ces  acteurs  jouaient,  suivant  l'occurrence,  avec  ou  sans  masque. 

(6)  Raspe,  Tassie's  calai.,  n.  ôSGi. 

(7)  Ms.  Rcg.,  Tillerianus  ,  n.  7907,  A. 

(8)  Yoy.  Hacsslinus,  Von  den  Mcistersaengcr.  in  libro  Grutcri ,  ap.  riragur.,  v.  III, 
pag.  17-109. 

(9)  On  lit  après  clinque  pièce  dans  le  Térence  du  ixo  siècle  de  la  bibliothèque  royale, 

■  lui  du  Vatican  et  dans  presque  tous  ceux  qui  ont  suivi  :  Calliopius  recensuit. 


DE  LA   MISE   EN    SCÈNE   CHEZ   LES   ANCIENS.  249 

crit  ouvert  et  lisant  une  des  pièces  du  poète  latin,  que  quatre  jongleurs  (gesti- 
cu/atores),  habillés  et  masqués  à  la  moderne  (1),  semblent  jouer  sous  sa 
dictée  avec  force  gambades  et  gestes  grotesques. 

Enfin,  le  plus  complet  et  le  plus  intéressant  monument  de  ce  genre  est  la 
belle  mosaïque  qui  décore  la  maison  dite  du  poëte  tragique  à  Pompéi  (2). 
Dans  une  salle  d'un  postscenium,  au  fond  de  laquelle  s'élève  un  élégaut  por- 
tique, nous  voyons  un  didascale  assis  el  faisant  répéter  deux  acteurs  demi-nus, 
dont  un  a  le  masque  relevé  sur  le  front.  Plus  loin  on  aperçoit  deux  autres  ac- 
teurs déjà  revêtus  de  leur  longue  tunique  ,  et  un  autre  personnage  que  son 
bonnet  fait  reconnaître  pour  un  esclave.  Entre  le  poeie  et  les  deux  acteurs  qui 
répètent,  se  tient  debout  un  tibicène  qui,  paré  de  la  longue  robe  appelle  stola 
et  le  front  ceint  d'une  couronne,  joue  de  la  double  flûte. 

Je  dois  répéter  au  sujet  des  acteurs  une  observation  que  j'ai  faite  plus  haut 
à  l'occasion  des  chorcutes.  Le  poète  se  chargeait  d'enseigner  leurs  rôles  aux 
comédiens;  mais,  de  leur  côté,  ceux-ci  devaient  être  préparés  et  exercés  de 
longue  main  à  tous  les  talents  qu'exige  l'art  scénique.  Aussi  y  avait-il  en 
Grèce,  et  plus  fard  à  Rome ,  des  écoles  de  déclamation  et  des  maîtres  de 
chant,  phonasci  {ô).  Plusieurs  orateurs  d'Athènes,  et  notamment  Démoslhène, 
réformèrent  les  défauts  de  leur  débit  en  suivant  les  leçons  de  divers  comé- 
diens (4).  Il  y  avait  môme,  si  je  ne  me  trompe,  dans  certaines  villes  et  particu- 
lièrement à  Athènes  ,  quelque  chose  d'assez  semblable  à  notre  Conservatoire 
de  musique.  Nous  connaissons  plusieurs  des  procédés  qu'on  employait  dans 
ces  écoles  pour  fortifier  la  voix  et  corriger  les  vices  de  la  prononciation. 
«  Tragœdi  Giseci,  dit  Cicéron,  annos  complures  sedentes  déclamitanl  el  quo- 
»  lidie  antequam  pronunciant,  vocem  cubantes  sensim  excitant,  etc.  (5).»  Le 
vaste  édifice  qui  servait  à  Athènes  de  lieu  d'exercice  aux  tragédiens  s'appelait 
Mikiriar  &ÏX0Î  (G),  ou  /*«x«rurHp<or.  A  Rome  ,  les  maisons  des  grands  acteurs, 
tels  que  Roscius,  par  exemple,  qui  donnait  lui-même  tant  de  soin  à  sa  diction 
el  à  ses  gestes  (7),  étaient  des  espèces  d'académies  où  se  formaient  les  bons 
comédiens  (8).  Il  est  possible  même  qu'une  partie  du  temple  d'Apollon  ou  des 
Muses  eût  une  destination  analogue  à  celle  du  MfX.«rnr»pm  d'Athènes. 

Outre  les  répétitions  particulières  el  partielles,  qui  se  faisaient  soit  dans  la 
maison  du  poêle,  soit  au  théâtre  dans  une  des  salles  des  parascenia  ou  du 
postscenium,  il  y  avait,  quand  les  rôles  étaient  bien  sus,  et  que  musiciens, 
chorcutes  et  comédiens  étaient  prêts  à  marcher  d'accord,  il  y  avait,  dis-je,  une 
répétition  générale  sur  le  théâtre  même,  ou,  quand  les  villes  en  étaient  pour- 

(1)  C'est-à-dire  avec  des  masques  qui  ne  couvrent  que  le  visage. 

(2)  Voy.  M.  Raoul  Rochelle,  Pompei,  première  partie  ,  Maison  du  poëte  tragique, 
pi.  xix,  pag.  28. 

(3)  Grut.,  Inscript.,  pag.  1089,  9  (Orclli ,  n.  2635.).  —  Cf.  Sueton.,  Ner.,  cap.  xxv. 

(4)  l'Iutarch  ,  Demosth.,  cap.  vu. 

(5)  Cicer.,  De  oral.,  1  i  1  > .  I  ,  cap.  ux. 
(fi)  Hesych.  et  Photius. 

(7)  Val.  Max.,  Iil>.  \  lit  ,  cap.  vu,  —  Cicer.,  J'ro  Archiapoela,  cap.  vni. 

(8)  Id..  Devrai.,  lil>.  1,  cap.  xxvm.  —  Kl.,  J'ro  Rose. 


250  DE   LA   MISE   EN   SCÈNE   CHEZ   LES   ANCIENS. 

vues,  sur  une  scène  couverte  et  plus  petite  ,  appelée  ordinairement  odéon.  Ce 
nom  nous  prouve  que  ce  fut  surtout  en  vue  de  l'exécution  musicale  que  ces 
édifices  furent  élevés.  C'est,  en  effet,  lorsqu'une  musique  plus  savante  s'intro- 
duisit sur  le  théâtre  d'Athènes,  que  Périclès  fit  bâtir  auprès  de  l'Hiéron  de  Bac- 
chus  (1)  un  petit  théâtre,  qu'on  appela  l'Odéon  de  Périclès  (2).  Cet  édifice, 
qui  contenait  beaucoup  de  sièges  et  beaucoup  de  colonnes ,  7roxuf<fyoi>  xut 
TTtKvo-Tvxvr ,  fut  couvert  avec  les  mâts  et  les  antennes  des  navires  pris  sur  les 
Perses.  Plularque,  de  qui  nous  tenons  ces  détails,  compare  le  toit  de  l'Odéon  à 
la  tente  de  Xerxès.  Ayant  été  brûlé  par  ordre  du  sophiste  Alhénion,  qui  défen- 
dit l'Acropole  assiégée  par  Sylla  durant  la  guerre  milhridatique  (5),  l'Odéon 
fut  rétabli  sur  le  plan  primitif  par  le  roi  d'Arménie,  AriobarzanePhilopator  (A). 
Plus  tard,  Slrabon  et  Pausanias  (5)  le  signalent  comme  un  des  ornements 
d'Athènes.  Ce  monument  servit  de  type  à  toutes  les  constructions  de  ce  genre 
élevées  en  Grèce  avant  la  domination  romaine.  Si  nous  étudions  les  ruines  des 
odéons  d'Herculanum,  de  Pompéi,  de  Capoue,  de  Catane,  d'Acrœ,  et  les  autres 
monuments  semblables  qui  se  rencontrent  dans  l'Asie-Mineure,  nous  verrons 
qu'ils  sont  presque  tous  construits  sur  le  modèle  de  l'Odéon  de  Périclès,  c'est- 
à-dire  couverts,  voisins  des  grands  théâtres  (6),  et  souvent  liés  à  ces  derniers 
par  une  galerie,  ainsi  qu'on  peut  le  voir  à  Calane.  En  cas  de  pluie,  ce  passage 
permettait  aux  spectateurs  de  se  réfugier  dans  l'odéon  ,  où  l'on  continuait 
peut-être  la  pièce  devant  un  moins  nombreux  auditoire.  Ce  qui  me  porte  à 
émettre  cette  conjecture,  c'est  la  répugnance  que  les  anciens  éprouvaient  à 
laisser  inachevées  des  solennités  faisant,  comme  celles-ci,  partie  du  culte 
public.  , 

Quelques  antiquaires  ont  pensé,  d'après  Plularque,  que  Périclès  bâtit 
son  odéon  pour  la  musique  seule;  mais  les  mots  de  //.oua-zx-jr  Uyâv  qu'il  em- 
ploie, ont  un  sens  plus  général  et  peuvent  s'appliquer  aux  tragédies,  aux  co- 
médies et  aux  drames  satyriques,  ainsi  qu'à  toutes  les  compositions  où  la  mu- 
sique et  la  poésie  étaient  unies.  De  plus .  suivant  le  scholiaste  d'Aristophane  , 
on  ne  faisait  pas  seulement  dans  l'odéon  l'essai  de  la  musique  ,  mais  aussi 
celui  des  vers  (7).  Ce  ne  fut  que  plus  tard,  et  surtout  chez  les  Romains,  que 
les  odéons  servirent  exclusivement  de  salles  de  concert  (8).  Alors  on  bâtit  ces 


(1)  Vitruve  (lib.  V,  cap.  ix)  attribue  ce  monument  à  Thérnistocle. — Andoc. ,  De 
mijster.,  pag.  19,  Reisk. 

(2)  Le  poète  comique  Cratinus  railla  spirituellement  Périclès  à  ce  sujet.  Plutarcb.. 
Perict.,  cap.  xm. 

(3)  Appian.,  De  bello  Milhrid.,  cap.  xxxvm. 

(4)  Vitruv.,  ibid.  —  Voyez  l'explication  d'une  inscription  relative  au  rétablissement 
île  1  Odéon  de  Périclès.  Acadèm.  des  inscript.,  tom.  XXIII,  hist.,  pajj.  189,  seqq. 

{T»,  Strab.,  lib.  IX,  paC.  Ô96,  l).  —  Pausan.,  lib.  I  ,  cap.  xx,  §  3. 

(6)  On   lit  dans  Slace  (Silv.,  lib.  III,  V,  91  ) .-  «  lit  geminam  molcm  midi  lec tique 
tlieatri.  » 

(7)  Schol.,  in  Arisloph.  /esp.,  V,  1104. 

(8)  Il  est  remarquable  qu'on  ait  donné  aux  jubés  de  quelques-unes  de  nos  vieilles 
calbcdralcs  lu  nom  d 'odéon. 


DE  LA   MISE  EN    SCÈNE   CHEZ   LES  ANCIENS.  251 

édifices  isolés  et  indépendants  des  théâtres,  tels  que  celui  d'Hérode  à  Athènes, 
de  Domitien  et  de  Trajan  à  Rome,  d'Hadrien  à  la  villa  Tihurtina  ,  etc.  Il  est 
remarquable,  d'ailleurs,  que  dans  les  Gaules,  où  des  théâtres  pourvus  de  toits 
semblaient  mieux  convenir  au  climat  que  des  théâtres  abrités  seulement  par 
des  toiles ,  l'on  trouve  des  ruines  nombreuses  de  théâtres  découverts,  d'am- 
phithéâtres, de  cirque,  et  presque  aucune  trace  certaine  de  petits  théâtres 
couverts,  ou  d'odéons. 

Dans  les  répétitions ,  le  poète  ou  l'hypodidascale  n'avait  plus  seulement  à 
former  la  diction  de  chacun  des  acteurs  en  particulier;  il  devait  régler  le  jeu 
de  tous  à  l'égard  les  uns  des  autres,  et  veiller  au  bon  effet  de  l'ensemble;  il 
devait  s'assurer  de  l'état  des  décorations  et  des  machines;  enfin  il  devait  in- 
struire un  fonctionnaire  spécial  chargé  de  diriger  toutes  les  parties  de  la  re- 
présentation. Ce  nouveau  fonctionnaire  était  le  directeur  de  la  scène;  on 
l'appelait  desiynator  scenarum  (1)  ou  procurator  ab  scenu  (2).  Il  n'est  pas 
certainque  les  Grecs  aient  eu  un  pareil  officier  théâtral,  à  moins  que  cène  fût, 
comme  je  le  crois,  \\it^k^ç{ù),  à  la  voix  duquel  obéissaient  si  ponctuellement 
les  comédiens. 

Quoi  qu'il  en  soit,  les  observations  que  faisait  le  poète  sur  les  entrées  ,  les 
sorties ,  ou  tout  autre  détail  de  la  mise  en  scène  ,  étaient  non-seulement  trans- 
mises de  vive  voix  de  troupe  en  troupe,  avec  le  masque  de  chaque  rôle  et  la 
peinture  du  costume;  mais  quelquefois  ses  indications  étaient  recueillies  par 
écrit  et  conservées  sous  le  nom  de  JJaJKaXiai.  Plusieurs  de  ces  observations 
se  retrouvent  encore  aujourd'hui  dans  les  scholiastes  ;  quelques-unes  même 
ont  passé  dans  les  textes.  On  en  voit  de  fort  courtes,  il  est  vrai ,  dans  les  Eu- 
menides  d'Eschyle  ,  dans  le  Cyclope  d'Euripide  et  dans  les  Grenouilles  d'A- 
ristophane. 

Ce  serait  ici  le  lieu  d'examiner  si  les  anciens  ont  employé  dans  leurs  théâ- 
tres ce  que  nous  appelons  des  souffleurs.  Boettiger  le  nie  (4).  Je  crois  qu'il  a 
raison  pour  la  Grèce.  Le  batteur  de  mesure,  qui  se  plaçait  au  milieu  du  thy- 
mélé,  pour  être  vu  de  tous  (5),  et  qui,  dans  les  beaux  temps  du  théâtre,  c'est-à- 
dire  du  temps  de  Sophocle ,  d'Euripide  et  de  Ménandre ,  était  le  poêle  lui- 
même,  le  pythaule  et  le  choraule  qui  près  de  lui  (G)  donnaient  le  ton,  le 

(1)  Grut.,  Inscript.,  pag.  270,  6. 

(2)  Id.,  ibid.,  pag.  531,  4.  —  On  trouve  encore  Procurator  secenicorum  (Muratoi  . , 
Inscript.,  pag.  904,  9)  et  Procurator  scœnicus  (Insc,  ap.  Scliiass. ,  Guido  al  Mus. 
Bol.,  pag.  127),  peut-être  avec  un  sens  différent. 

(3)  Plutarch.,  Prœcepl.  Polit.,  cap.  xvii,  pag.  813,  F. 

(4)  Uoetlig.,  Quid  sit  doccre  fabulant,  prolus.  pr.,  pag.  292,  cd.  Sillig. 
(5j  Aristot.,  Problcm.,  sect.  xix,  §  22. 

(6)  Je  ne  crois  pas  que  le  pythaule  se  tint  sur  la  scène  auprès  des  comédiens.  Il  est 
vrai  que  sur  un  vase  du  cabinet  d'Hamilton  (Tysclib.,  tout.  IV,  pi.  x)  et  sur  unbas-re- 
ImI  Ficoroni,£e  maschere  scen. ,  tav.  xi ,  pag.  25  ,  seqq. ,  et  Mus.  Borbon.,  tout.  1\  . 
lav.  xxiv  )  on  voit  des  libicèucs  occuper  la  scène  avec  les  acteurs.  Mais  celte  circon- 
stance, <pii  te  retrouve  peut-être  sur  d'autres  monuments ,  tient  au  système  de  repré- 
sentation particulier  aux  vases  peints  i  I  aux  bas  reliefs,  où  tous  l<  s  objets  se  présentent 
sur   le    Blême  plan.    Il   n'y  a  non   plus  lieu   a  conclure  d'une  peinture  dllcrculanuin 


2o2  1)E   LA   MISE   EN    SCÈNE   CHEZ    LES   ANC1E5S. 

premier  aux  comédiens,  le  second  aux  choreules  ,  et,  enfin  ,  VvntÇtkivç  ou  le 
designator  scenarum,  qui  maintenait  l'ordre  et  la  suite  dans  la  représenta- 
tion, suffisaient  pour  prévenir  toutes  les  fautes  d'attention  ou  de  mémoire. 
Plus  lard  seulement,  lorsque  le  batteur  de  mesure,  au  lieu  d'être  le  poëte ,  ne 
fut  plus  qu'un  chef  d'orchestre  mercenaire  ,  et  ,  comme  on  l'appelait ,  un  mé- 
soehore  (1),  peut-être  alors  IVttoCojuù;  ,  caché  derrière  la  scène,  *op«r»î  (2), 
fit-il  l'office  de  souffleur,  ou  ,  suivant  l'expression  romaine,  de  moniteur.  Il 
est,  dans  tous  les  cas,  difficile  de  ne  pas  admettre  qu'au  moins  à  Rome  sous 
l'empire,  il  y  ait  eu  des  souffleurs.  Festus  définit  les  monitores  «  qui  et  in 
scena  monent  histriones  (3).  »  Je  ne  voudrais,  d'ailleurs  ,  pas  affirmer  que 
cet  usage  subsistât  déjà  sous  la  république,  comme  Mme  Dacier  l'infère  trop 
légèrement  de  quelques  passages  de  Térence(4).  Il  me  paraît  probable ,  au 
contraire,  que  dans  les  vers  qu'elle  commente  ,  le  poëte  romain  fait  illusion 
aux  monitores,  qui  de  tout  temps  à  Rome  étaient  chargés  de  rappeler  aux  prê- 
tres les  formules  des  sacrifices  (5). 

Quelquefois  les  amis  de  l'auteur  assistaient,  comme  aujourd'hui,  aux  répé- 
titions générales.  C'est  probablement  dans  une  de  ces  réunions,  où  l'on  pou- 
vait donner  librement  son  avis,  que  Socrate  ,  ami  chaleureux  d'Euripide,  fit 
recommencer  les  trois  premiers  vers  de  la  tragédie  à'Oreste  (6).  Donat  ra- 
conte que  Térence  ,  assistant  à  la  répétition  de  son  Phormion,  remarqua 
qu'Ambivius  Turpio,  chargé  du  personnage  du  parasite,  entrait  ivre  sur  la 
scène  et  balbutiait  les  premiers  vers  de  son  rôle  en  chancelant  et  en  se  grat- 
tant l'oreille.  Très-irrité  d'abord  ,  le  poète  se  radoucit  bientôt  et  s'écria  que 
c'était  bien  ainsi  qu'il  avait  conçu  le  caractère  de  Phormion  (7). 

Je  dois  prévenir  ici  une  objection  que  l'on  a  peut  être  déjà  faite.  Il  semble 
qu'il  y  ait  double  emploi  entre  les  répétitions  générales  et  les  représentations 
d'essai  dont  j'ai  parlé  précédemment  et  qui  devançaient  la  réception  des  piè- 
ces, au  lieu  que  les  répétitions  la  suivaient.  Ce  double  emploi,  ou  si  l'on  veut, 
cette  contradiction  ,  n'est  qu'apparente.  En  cherchant  à  démontrer  l'existence 

(loin.  IV,  tav.  xxxix),  où  une  joueuse  de  flûte  figure  dans  une  scène  comique  entourée 
de  comédiens;  cette  joueuse  de  flûte  me  paraît  tenir  là  sa  place  comme  actrice.  J'en 
dis  autant  de  la  peinture  décrite  par  Gerhard  et  Panofka  (Napels  antlke  bïldwerke , 
n.  570). 

(1)  Plin.,  lib.  II,  Episl.  14.  —  Le  mèsochore  était  proprement  le  chef  d'orchestre 
dans  les  pantomimes. 

(2)  Phi!.  De  vit.  Mos.,  II ,  med.,  paç.  659,  Francf.,  ann.  1691. 

(3;  Fest.,  voc.  Monitores.  —  Labus ,  Inscript,  ap.  Morcelll  dissert,  in  (esscris  théâ- 
tral., pag.  46. 

(4)  Tcrent.,  Heauton.,  act.  V,  se.  i ,  v.  2.  —  Id.,  Phorm.,  act.  II ,  se.  i ,  v.  4. 

(5)  Tertull.,  jlpol.,50. 

(6)  Cicer.,  Tuscul.,  Iib.  IV,  cap.  xxis. 

(7)  Donat.,  ad  Terent.  Phorm.,  act.  II,  se.  n ,  v.  1.  —  Mme  Dacier  croit  que  celle 
anecdote  se  rapporte  à  une  répétition  ,  quoique  la  phrase  de  Donat  et  surtout  le  mot 
acturus  pussent  donner  l'idée  d'une  représentation  publique.  J'adopte  l'opinion  de 
Mm«  Dacier,  bui  tout  à  cause  d<  9  mots  :  hos  Terenlio  pronunciavil  versus,  qui  me  sem- 
blent ne  pouvoir  s'appliquer  qu'à  une  répétition  faite  dev  tnl  le  poète  et  pour  le  poète. 


DE  LA   MISE   EN   SCÈNE   CHEZ   LES  ANCIENS.  255 

des  représentions  d'essai,  j'ai  eu  soin  de  dire  qu'elles  n'avaient  été  en  usage 
que  pendant  la  belle  époque  du  théâtre  grec,  c'est-à-dire  quand  les  poètes 
étaient  à  peu  près  tous  directeurs  de  troupes.  On  comprend  que  Sophocle, 
Aristophane,  Euripide,  maîtres  absolus  de  leurs  comédiens ,  aient  pu  exiger 
d'eux  les  éludes  nécessaires  à  l'essai  d'un  ouvrage  qui  pouvait  n'être  pas 
admis  à  concourir.  On  comprend  encore  que  cet  usage  ait  été  modifié  et  qu'on 
se  soit  contenté  d'une  simple  lecture,  quand  les  poètes  ne  furent  plus  eux- 
mêmes  acteurs  et  n'eurent  plus  de  comédiens  à  leurs  ordres.  Dans  celte  nou- 
velle position,  les  travaux  d'une  représentation  d'essai,  souvent  sans  résul- 
tats, eussent  été  pour  les  poêles  une  obligation  Irop  onéreuse.  A  partir  donc 
de  la  révolution  d'où  sortit  la  comédie  nouvelle ,  la  mise  à  l'étude  suivit, 
comme  de  nos  jours  ,  la  réception  des  pièces ,  et  cessa  de  la  précéder. 

Au  reste  ,  on  peut  se  faire  une  idée  exacte  et  complète  d'une  répétition  géné- 
rale, en  jetant  les  yeux  sur  une  peinture  à  trois  compartiments  découverte 
dans  les  ruines  de  Pompéi  et  publiée  dans  le  Musco  Borbonico  (1).  Cette  belle 
composition  représente,  dans  le  compartiment  du  milieu  ,  une  scène  comique 
jouée  par  deux  acteurs  masqués,  dont  l'un  semble  un  soldai  fanfaron  et  l'autre 
un  esclave  railleur.  Sur  le  second  plan  ,  trois  autres  acteurs,  qui  n'ont  pas  en- 
core leur  masque,  se  tiennent  attentifs  et  debout,  comme  attendant  la  ré- 
plique et  guettant  le  moment  de  leur  entrée  en  scène.  Dans  les  compartiments 
latéraux  sont  assis  deux  personnages  d'un  âge  mûr,  tenant  chacun  ù  la  main 
le  bâton  droit  (âp«rnoî),  qui  était  l'attribut  des  comiques  (2).  Celui  de  ces  vieil- 
lards qui ,  les  yeux  baissés  ,  écoute  attentivement  les  acteurs,  me  paraît  être 
le  poêle,  l'autre,  dont  le  regard  surveille  tout  ce  qui  se  passe  sur  la  scène, 
me  semble  être  lWoCoxtùf  ou  le  designatov  scenarum.  La  place  que  ces  deux 
personnages  occupent  et  leur  costume  me  confirment  dans  la  pensée  que  celle 
peinture  nous  offre  l'image  d'une  répétition  et  non  d'une  représentation.  En 
effet  ,  si  c'était  ici  une  représentation  solennelle  ,  le  poêle  ne  serait  pas  assis 
sur  le  côté  du  théâtre;  il  serait  debout  sur  le  thymélé,  et  son  front  porte- 
rait la  couronne  ,  parure  indispensable  dans  ces  grandes  et  religieuses  céré- 
monies. 

A  présent  que  la  pièce  est  apprise,  il  n'y  a  plus  à  s'occuper  que  d'une 
chose,  moins  difficile  chez  les  anciens  que  chez  nous  ,  c'est-à-dire  de  remplir 
la  salle.  11  nous  reste  à  chercher  (et  nous  le  ferons  si  on  ne  se  lasse  pas  de  nous 
suivre)  quels  étaient  dans  l'antiquité  les  moyens  d'annonce  théâtrale,  et  com- 
ment s'opéraient  l'entrée  et  le  placement  des  spectateurs. 

Charles  Magniiv. 

(1)  Museo  Borbonico,  tom.  IV,  lav.  xvm. 

(2)  Poil.,  Iil>.  IV,  ;;  120. —Le  bâton  droit  différait  du  pedum  ou  bâton  courbe, 
XttyaÇlkor ,  que  les  paysans  portaient  sur  la  scène  (Voy.  Poil.,  iùid.j.  —  Plusieurs 
pierres  gravées  nous  montrent  des  poètes  comiques  appuyés  sur  le  bâton  droit.  I  ico- 
ron.,  Le  masch.  scen.,  tav.  lxxti. 


18 


POETES 


ROMANCIERS  MODERNES 


DE  LA  FRANCE. 


CASIMIR   DSLAVIGNE. 


A  l'enlrée  de  toute  carrière  littéraire  ,  deux  partis  opposés  tentent  naturel- 
lement l'ambition  des  hommes  supérieurs  que  la  volonté  anime  :  agrandir  le 
champ  de  la  pensée  ou  seulement  en  perfectionner  l'étendue  acquise,  conduire 
son  siècle  à  travers  les  cimes  escarpées  de  l'innovation  ou  le  suivre  pas  à  pas 
dans  les  sentiers  hatlus  de  l'expérience.  Chacun  se  décide  en  raison  des  aiguil- 
lons secrets  de  son  tempérament  ou  de  son  génie.  Les  uns,  plus  amoureux 
de  nouveauté  et  de  mouvement  ,  pleins  d'une  curiosité  que  rien  n'épuise , 
avides  à  l'excès  de  gouvernement  intellectuel  et  moral ,  visent  par-dessus  tout 
au  triomphe  de  leur  personnalité;  le  bâton  du  voyageur  en  main,  les  pieds 
poudreux  et  la  sueur  au  front,  ils  marchent  en  avant,  sans  craindre  les 
épines  du  chemin  ,  pourvu  que  leurs  idées  germent  et  fructifient.  Les  autres, 
au  contraire,  abdiquant  toute  initiative ,  satisfaits  du  bien  présent,  désireux 
de  repos,  timides  amants  d'une  douce  et  facile  popularité,  n'aspirent  qu'a 
cultiver  avec  honneur  l'héritage  dont  le  passé  les  a  rendus  dépositaires.  Esprits 
accommodants  pour  la  plupart ,  volontiers  purs  et  honnêtes  dans  une  suffisante 
limite  ,  ils  ne  sauraient  concevoir  ni  sympathie  profonde,  ni  colère  démesurée, 


POETES  ET  ROMANCIERS  MODERNES  DE  LA  FRANCE.   255 

et  laissent  aux  âmes  ardentes  tous  les  soins  amers  comme  tous  les  triomphes 
périlleux  de  l'apostolat.  Les  premiers,  sans  contredit,  serviront  plus  spécia- 
lement à  caractériser  notre  génération  dans  les  jugements  de  l'avenir  ;  ils  en 
représenteront  davantage  le  côté  propre  et  essentiellement  actif.  Un  jour  on 
sera  frappé  avant  tout ,  j'imagine,  de  cette  perpétuelle  agitation  et  de  celte 
mêlée  furieuse  où  se  sont  ruées  àl'envi  les  plus  grandes  intelligences  du  siècle; 
on  suivra  d'un  œil  curieux  et  surpris  le  sillage  aventureux  de  nos  Colombs  lit- 
téraires ,  cherchant  un  monde  à  travers  des  mers  inconnues.  Mais  pourtant 
apparaîtront  aussi  çà  et  là  quelques-unes  de  ces  figures  peu  mobiles ,  médio- 
crement inquiètes,  qui  jamais  n'adoptent  l'imprévu  pour  Dieu,  et  qui  sem- 
blent vouloir  compenser  par  leur  équilibre  solitaire  l'ébranlement  général 
d'une  époque. 

Parmi  les  écrivains  de  nos  jours  qui  rarement  ont  cédé  à  la  pente  commune, 
il  en  est  un  surtout  qu'on  devra  distinguer, autant  peut-être  par  La  juste  limite 
de  ses  facultés  que  par  le  résultat  constamment  heureux  de  ses  entreprises. 
Soit  allure  naturelle  d'inspiration  ,  soit  crainte  d'un  mouvement  qui  l'eût  trop 
emporté  hors  de  lui-même  ,  il  a  mieux  aimé  résister  au  torrent ,  et  se  maintenir 
dans  une  voie  hors  d'atteinte,  que  de  courir  à  ses  risques  tous  les  hasards 
d'une  carrière  aventureuse  où  sans  cesse  on  côtoie  l'abîme.  Des  qualités 
moyennes  heureusement  assorties  et  se  balançant  pour  ainsi  dire,  un  cœur 
modéré,  un  talent  spirituel ,  un  goût  réfléchi ,  une  imagination  facile,  le  ren- 
daient particulièrement  propre  à  ce  rôle  mitigé ,  à  cet  éclectisme  littéraire,  qui 
ont  été  son  patrimoine  originel  et  sont  devenus  sa  conquête  de  plus  en  plus 
agrandie.  Et ,  chose  bien  singulière  sans  doute  ,  ce  poêle,  avant  tout  remar- 
quable par  sa  persévérante  mesure ,  devait  fournir  l'exemple  d'un  génie  secon- 
daire enchaînant  plus  sûrement  la  foule  assemblée  que  les  maîtres  souverains 
de  l'intelligence. 

La  destinée  poétique  de  M.  Casimir  Delavigne  n'embarrassera  guère ,  je 
pense  ,  les  biographes  et  critiques  futurs  ;  elle  n'est  point ,  que  je  sache ,  fer- 
tile en  incidenls  curieux,  en  péripéties  imprévues.  Chez  lui ,  rien  à  rechercher 
intimement,  rien  à  pénétrer  en  secret  de  cette  préparation  sourde  et  latente, 
de  ce  labeur  fiévreux  et  incertain  ,  de  ces  années  initiatrices  qui  composent  le 
premier  lot  misérable  de  tant  d'autres.  A  la  différence  de  la  plupart  des  poètes, 
noble  race  tant  agitée  par  le  destin  el  si  féconde  en  infortunes  de  tout  genre 
comme  celle  d'Agamemnon,  M.Casimir  Delavigne  ne  parait  avoir  éprouvé 
nullement  au  début  les  orages  intérieurs  des  jeunes  âmes  s'entr'ouvranl  à  la 
poésie.  Sa  vocation  s'est  vite  prononcée  sans  peine,  sans  effort,  sans  hési- 
tation, par  une  pente  aisée  el  doucement  entraînante.  Il  n'a  pas  eu  ù  fouiller 
bien  avant  au  fond  de  lui-même  pour  y  chercher  la  veine  inspiratrice.  Il  l'a 
bientôt  rencontrée  dans  le  facile  contact  des  impressions  extérieures.  A  partir 
de  lu,  sa  vie  tout  entière  s'est  réfléchie  dans  la  transparente  et  calme  surface 
de  ses  admirations  soit  politiques,  soit  littéraires.  C'est  à  peine  si  les  tempêtes 
du  dehors,  de  loin  en  loin  retentissantes,  soulèvent  quelques  (lots  doucement 
émus  au  milieu  de  ce  lac  tranquille.  Après  chaque  œuvre  accomplie,  on  voit 
le  poète,  sans  qu'il  perde  rien  de  sa  sérénité,  sans  rien  gagner  en  audace,  se 
préparer  lentement  à  un  nouveau  triomphe  tout  aussi  prévu  dont  il  confie  le 


^50  POETES   ET   ROMANCIERS   MODEWNES 

secret  à  la  solitude  profonde  dont  sa  muse  s'inspire.  Et  pour  cela,  il  n'est 
qu'un  soin  dont  son  esprit  s'occupe,  c'est  d'écouter  à  dislance  la  grande  voix 
qui  domine  tous  les  bruits  du  jour,  c'est  de  regarder  attentivement  à  quel  ho- 
rizon souffle  le  vent  des  idées  régnantes ,  afin  qu'il  puisse  conformer  son 
vers  et  sa  raison  à  ces  avis  salutaires. 

II  n'est  pas  sans  intérêt  de  voir  cette  sérénité  originelle  de  M.  Delavigne,  et 
son  instinct  du  succès,  si  persévérant  depuis  lors,  se  déclarer  dès  la  première 
adolescence.  On  était  en  1811,  l'empire  nageait  en  pleine  gloire;  pour  comble 
d'ivresse,  un  fils  venait  de  naître  au  grand  empereur  des  Français.  M.  Casimir 
Delavigne,  alors  âgé  de  dix-sept  ans  et  encore  élève  du  Lycée  Napoléon,  tourna 
invinciblement  ses  jeunes  regards  vers  l'astre  rayonnant  de  l'époque,  et  se 
mit  à  composer  un  dithyrambe  sur  la  naissance  du  roi  de  Borne.  Ce  que 
cette  pièce  offre  de  plus  remarquable  sans  doute,  c'est  ce  penchant  déjà  pro- 
noncé dans  un  si  jeune  homme  à  partager  les  adorations  de  la  foule,  et  à  se 
faire  l'écho  des  impressions  publiques.  Les  hyperboles  mythologiques  abon- 
dent ;  c'est  l'écolier  de  rhélorique  encore  tout  frais  du  Carmen  sœculare 
d'Horace  : 

Que  la  cité  de  Mars  à  ma  voix  se  consoles 
Un  nouveau  Jupiter,  garant  de  mes  décrets  , 

Va  présider  au  Capitole. 
0  monts  du  Latium ,  inclinez  vos  sommets  ! 
Napoléon  va  rendre  à  l'antique  Ausonie 
Ses  lauriers,  sa  splendeur,  son  trône,  son  génie. 

Rome  !  tes  destins  vont  changer. 


Quel  est  le  Dieu  que  le  tonnerre 
En  grondant  annonce  à  la  terre  ? 
C'est  le  /ils  du  plus  grand  des  rois. 

Enfant  chéri  du  ciel ,  attendu  par  la  terre  , 

Promis  à  la  postérité , 
Puisses-tu ,  sous  les  yeux  de  ton  auguste  père , 

Croître  pour  l'immortalité  ! 
Et  vous,  peuples  heureux  de  ces  heureux  rivages, 
O  vous  dont  sa  naissance  a  comhlé  tous  les  vœux  , 

Goûtez  un  bonheur  sans  nuages 
Qui  doit  s'étendre  un  jour  à  nos  derniers  neveux. 

Bannissez  la  crainte  importune  ; 
Par  un  vent  favorable  en  son  cours  entraîné  , 
Le  vaisseau  de  l'Etat ,  de  gloire  environné  , 

Porte  César  et  sa  fortune. 

Après  Charles  XII  à  Narva,  épisode  épique  entièrement  oublié,  les  pièces 
qui  se  succèdent  dans  la  jeunesse  de  l'auteur  mettent  de  plus  eu  plus  sur  la 
(race  de  sa  manière  propre  qui  n'aura  plus  lard  qu'à  se  compléter.  Vers  la  fin 
de  1813,  la  France  ayant  perdu  son  Firgile,  comme  on  disait  alors,  M.  Dela- 
vigne chaula  Jacques  Dclillc  dans  un  dithyrambe  où  il  parut  s'èlre  inspiré  du 


DE    LA   FHANCE. 


o-;r 


poêle  auquel  il  consacrait  sa  lyre.  Talenl  marqué  pour  ainsi  dire  en  naissant 
du  sceau  académique,  il  vise  de  bonne  heure  aux  concours  de  l'Institut  où  il  se 
signale  par  son  Poëme  de  la  vaccine  en  1815,  et  deux  ans  après  par  son  épîlre 
sur  les  Inconvénients  attachés  à  la  culturelles  lettres.  Leconcours  de  1817 
eut  cela  de  remarquable  que  MM.  Lebrun,  C.  Delavigne,  Victor  Hugo,  Saintine 
et  Loyson  y  débutaient  à  la  fois.  Ce  fut ,  je  crois  M.  Saintine  le  romancier  qui 
emporta  le  prix.  M.  Delavigne,  qui  avait  traité  justement  le  contre-pied  du 
sujet ,  et  qui ,  chemin  faisant,  s'était  donné  des  airs  de  vieillard  pour  se  dé- 
guiser mieux,  avait  montré  moins  de  fidélité  aux  termes  du  programme  qu'à 
la  dictée  de  sa  raison  personnelle.  Sans  parler  de  l'élégance  et  du  spirituel 
abandon  déjà  révélés  dans  le  Poëme  de  la  vaccine,  il  y  avait  de  plus  celte  fois 
un  facile  enjouement  qui  était  comme  un  ressouvenir  des  épitres  d'Horace. 
On  pouvait  distinguer  dans  VÉpitre  à  l'Académie  un  assez  bon  nombre  devers 
détachés,  sentencieux,  et  comme  frappés  daus  un  moule,  dont  M.  Delavigne  a 
été  depuis  si  prodigue. 

Les  sots  depuis  Adam  sont  en  majorité, 

écrivait  par  exemple  le  jeune  poète  avec  plus  de  malice  réfléchie  que  de  pen- 
ebant  lyrique.  L'antiquité  devait  tenter  aussi  un  esprit  nourri  par  prédilection 
d'études  classiques,  et  c'est  environ  à  celte  époque  d'inspiration  librement  choi- 
sie qu'il  faut  ranger  les  Troyennes ,  Danaë ,  Antùjone  et  Ismène ,  l'Ode  à 
Naïs,  tous  essais  plus  ou  moins  gracieux  dans  le  domaine  de  l'ancienne  muse. 
L'auteur  y  réalise  tour  à  tour  avec  bonheur  une  scène  d'après  Euripide,  un 
petit  tableau  à  la  façon  de  Simonide  ,  un  hymne  où  respire  la  mélancolie  vo- 
luptueuse d'Anacréon,  sans  préjudice  de  Tibulle.  Mais  c'est  surtout  le  génie 
grec  qui  domine  dans  ces  naïves  reproductions  où  l'instinct  du  poète  se  révèle 
sans  effort,  et  où  il  a  bien  vite  rencontré  sa  forme  de  préférence. 

Cependant ,  tandis  que  le  poète  promenait  sa  facile  imagination ,  tantôt  aux 
bords  du  Simoïs ,  tantôt  sous  les  ombrages  du  Taygète  et  de  l'Hémus  ,  de  dou- 
loureux événements  étaient  venus  fondre  tout  à  coup  sur  la  France  abattue.  Le 
désastre  de  Waterloo  et  la  double  invasion  qui  en  fut  la  suite,  en  consistant 
toutes  les  âmes  françaises  ,  ne  pouvaient  trouver  indifférente  la  fibre  sympa- 
thique de  M.  Casimir  Delavigne.  Spontanément  il  s'émut  de  l'affliction  com- 
mune,  suivant  qu'il  était  dans  sa  plus  vraie  nature  de  le  faire,  et  dans  cet 
irrésistible  besoin  de  se  rendre  l'écho  des  publiques  douleurs,  le  poêle  allait 
bientôt  trouver  ses  plus  belles  inspirations  comme  ses  triomphes  les  plus  una- 
nimes. Doué  d'une  àme  pure  et  sensible,  mais  loulefois  tempérée,  M.  Casimir 
Delavigne  se  trouvait  à  ce  moment  dans  la  plus  favorable  condition  pour  in- 
terpréter avec  noblesse  et  dignité  les  plaintes  nationales.  Il  avait  juste  un 
sentiment  assez  vif  pour  s'émouvoir  .sans  dépasser  la  mesure  précise,  et  un 
instinct  assez  sûr  d'impartialité  pour  mêler  l'enthousiasme  à  l'imprécation,  en 
faisant  pressentir  tout  ee  qu'il  y  avait  d'espérance  permise  après  les  regrets 
follement  exhalés.  Les Messèniennes }  ainsi  nommées  par  u\\  ressouvenir  de 
l'ancienne  Grèce,  furent  comme  un  baume  bienfaisant  répandu  sur  les  bles- 
sures saignantes  et  vives  de  la  France.  Elles  contenaient  (ont  à  la  fois  un 


258  POÈTES   ET   ROMANCIERS   MODERNES 

hommage  aux  vaincus  trahis  iiar  la  fortune,  et  un  défi  aux  vainqueurs  trop 
servis  par  le  hasard  d'un  jour.  A  travers  les  lamentations  sur  nos  défaites  pas- 
sagères retentissait  fièrement  le  souvenir  d'un  passé  glorieux,  et  par  cela 
même  consolateur.  Le  poète  avait  d'ailleurs  empreint  ses  chants  d'une  émotion 
réelle  et  vivement  sentie;  son  accent  était  tour  à  tour  triste  et  enthousiaste,  et 
il  avait  su  revêtir  les  plus  généreuses  pensées  d'une  forme  toujours  facile  et 
brillante.  Aussi,  les  trois  premières  élégies  nationales  :  la  Bataille  de  ) Palet' 
loo ,  la  Dévastation  du  Musée  et  des  monuments ,  du  Besoin  de  s'unir 
après  le  départ  des  étrangers,  vibrèrent-elles  dans  tous  les  cœurs  ,  parce 
que,  si  l'on  excepte  des  invocations  par  trop  fréquentes  à  l'Olympe  mytholo- 
gique, elles  exprimaient  avec  une  noble  convenance  des  sentiments  partout 
réels  et  profonds.  Chacun  avait  vu  passer  avec  tristesse  quelques  débris  mu- 
tilés de  celte  phalange  sainte,  de  cette  garde  qui  meurt  et  ne  se  rend  pas. 
Chacun  avait  protesté  du  fond  de  l'âme  contre  ce  sauvage  abus  de  la  victoire 
qui,  non  contente  de  nos  guerriers  immolés,  s'attachait  à  nous  ravir  nos  plus 
précieux  monuments;  tous  les  amis  des  arts  avaient  accompagné  de  regrets 
dans  leur  exil  lointain  ces  dieux  de  la  Grèce,  particulièrement  chers  aux 
poètes.  Dans  la  troisième  Messénienne ,  où  l'auteur  faisait  un  touchant  appel 
à  l'union  des  partis ,  on  put  admirer  la  sagesse  précoce  de  ce  jeune  homme  de 
vingt-quatre  ans ,  qui  donnait  en  quelque  sorte  la  leçon  aux  hommes  de  tous 
les  âges,  même  aux  plus  expérimentés.  Les  Messéniennes ,  dont  il  se  vendit 
plus  de  21,000  exemplaires  dans  une  année  ,  étaient  récitées  à  l'envi  dans  tous 
les  lieux  d'assemblées  patriotiques;  la  nation  les  gardait  pour  ainsi  dire  dans 
sa  mémoire  ,  comme  fait  l'Italie  des  vers  du  Tasse  (fortune  poétique  bien  rare 
de  nos  jours),  et  pendant  un  temps  elles  partagèrent,  avec  les  refrains  de 
Béranger,  l'honneur  de  consoler  la  France  libérale  (1). 

Ce  moment  des  premières  Messéniennes  marque,  à  vrai  dire,  le  plus  pur 
et  le  plus  incontesté  triomphe  de  M.  Casimir  Delavigne  ;  à  peine  encore  à  ses 
débuts,  il  avait  atteint  déjà  son  faîte  de  souveraine  popularité.  Dès  lors,  soit 
impulsion  spontanée,  soit  calcul,  ce  fut  le  privilège  acquis  de  M.  Delavigne 
de  confondre  tous  ses  sentiments  avec  ceux  de  la  nation.  Durant  toute  une 
période,  ses  compositions  poétiques  forment  une  sorte  d'histoire  tissue  en 
fragments  élégiaques  ou  en  récits  dithyrambiques,  dans  laquelle  chaque  évé- 
nement essentiel  trouve  son  écho  ,  chaque  impression  publique  son  contre- 
coup, toute  pensée  nationale  son  reflet.  Les  élégies  sur  la  Vie  et  la  Mort  de 


(1)  Quelques  années  plus  tard  ,  M.  Casimir  Delavigne  devait  être  comparé,  préféré 
même  à  l'auteur  des  Méditations  poétiques  par  tout  un  côté  d'admirateurs  fervents  des 
Messéniennes.  Chez  les  plus  impartiaux  et  les  plus  éclairés  ,  son  nom  s'associait  encore 
naturellement  à  ceux  de  Réranrjer  et  de  Lamartine.  On  peut  voir  à  ce  sujet  de  curieux 
et  fort  remarquables  articles  de  M.  Charles  de  Rémusat  dans  le  premier  volume  du 
Globe  ,  février  1825.  Les  trois  poètes  alors  dominants  se  trouvent  caractérisés  chacun 
dans  sa  manière  distincte,  rna's  confondus  à  peu  près  ou  du  moins  balancés  encore 
dans  un  sentiment  de  commune  admiration  qui  ne  pourrait  tout  à  fuit  subsister  de  m  s 
jours  ,  et  que  le  spirituel  critique  n'admettait ,  on  le  sent  bien  ,  que  par  une  concession 
forcé*    "i    ..ut  général.  Beaucoup  d'éloges  y  sont  de  fins  conseils. 


DE   LA   FRANCK.  259 

Jeanne  d'Arc  émanent  sans  contredit  de  la  même  inspiration  que  les  pre- 
mières Messéniennes ;  il  s'agit  encore  de  la  gloire  de  la  France,  célébrée 
malgré  ses  revers,  et  rappelée  sans  cesse  à  l'ennemi  dans  le  passé  aussi  bien 
que  dans  le  présent.  Seulement,  comme  la  nation  se  trouvait  quelque  peu 
apaisée ,  grâce  à  un  ordre  apparent  et  à  une  façon  de  charte  réparatrice , 
comme  les  désastres  de  1815  s'oubliaient  de  jour  en  jour  en  d'autres  préoccu- 
pations ,  le  poète,  attentif  au  mouvement  des  esprits,  s'était  lui-même  calmé 
à  l'unisson,  et  avait  éteint  par  degrés  ses  premiers  cris  énergiques  de  douleur. 
Ce  n'étaient  donc  plus  contre  l'étranger  les  imprécations  dictées  autrefois  ,  les 
mêmes  désirs  passionnés  et  véhéments .  mais  simplement  encore  une  allusion 
à  nos  antiques  prouesses  et  à  notre  vieil  esprit  d'indépendance,  une  sorte  de 
qui  vive  prévoyant  jeté  par  intervalle  ;  cela  entretenait  à  merveille  l'esprit 
national  sans  trop  d'éclatante  opposition,  et  maintenait  à  peu  de  risque  la 
patriotique  renommée  du  poète.  A  tout  prendre, d'ailleurs,  une  héroïque  infor- 
tune était  déplorée  noblement ,  et  la  vierge  de  Vaucouleurs  trouvait ,  au  pied 
de  son  bûcher,  une  muse  vengeresse. 

Qu'ils  sont  nobles  dans  leur  courroux  ! 
Qu'il  est  beau  d'insulter  un  bras  chargé  d'entraves! 
La  voyant  sans  défense  ,  ils  s'écriaient  ces  braves  : 

Quelle  meure  !  elle  a  contre  nous 
Des  esprits  infernaux  suscité  la  magie... 

Lâches  !  que  lui  reprochez-vous? 
D'un  courage  inspiré  la  brûlante  énergie, 
L'amour  de  nous  Français,  le  mépris  du  danger, 

Voilà  sa  magie  et  ses  charmes  ; 

En  faut-il  d'autres  que  des  armes 
Pour  combattre  ,  pour  vaincre  et  punir  l'étranger  ? 

Ainsi  en  fut-il  pour  chaque  événement  politique  qui  éclatait  d'année  en  an- 
née dans  l'Europe  pendant  celte  période  sourdement  agitée  de  la  restauration. 
Naples  vient-elle  à  essayer  d'une  révolution  comprimée  aussitôt  par  la  police 
armée  de  l'Autriche,  et  le  Piémont  par  contre-coup  à  conspirer,  le  poète  fran- 
çais tour  à  tour  applaudit  a  Parthenope  pour  ses  réminiscences  de  liberté 
antique  ou  la  raille  d'un  effort  trop  tôt  lassé.  Seulement  M.  Delavigne  ne 
sort  pas  des  thèmes  convenus  ,  et  obstinément  fidèle  à  ses  souvenirs  classiques, 
il  ne  trouve  guère  à  parler  que  du  laurier  de  Virgile  en  face  du  présent  en- 
sanglanté. Est-ce  la  Grèce  qui,  après  trois  siècles  d'esclavage  ,  veut  secouer 
ses  chaînes,  et  retrouve  enfin  ses  héros  d'autrefois?  le  poète  naturellement 
entonne  des  chants  d'amour  et  d'espoir  en  faveur  d'une  cause  sympathique  a 
tous,  même  aux  rois  de  l'Europe.  Mais  ici  encore  M.  Delavigne,  qui  se  re- 
trouvait plus  que  jamais  en  plein  dans  ses  sujels  de  prédilection,  obéit  presque 
sans  réserve  à  l'inspiration  païenne.  Il  se  souvient  beaucoup  plus  de  la  Grèce 
antique  que  des  modernes  Hellènes,  excepté  pourtant  dans  le  Jeune  Diacre  ; 
il  se  borne  à  encadrer  au  milieu  de  ses  hors-d'œuvre  classiques  quelque  fait 
emprunté  a  l'histoire  de  la  régénération  de  la  Grèce  par  M.  Pouqueville.  C'est 


2G0  POETES   ET   ROMANCIERS   MODERNES 

Tyrlée  radouci  qui  parle  aux  Grecs  en  des  strophes  pures  et  harmonieuses.  Le 
plus  souvent  on  entend  retentir  les  noms  de  Thémistocle ,  de  Démosthène  ,  et 
l'appellation  sacrée  de  Salamine;  l'évocation  de  Léonidas  précède  et  domine  à 
travers  les  siècles  l'ombre  de  Canaris. 

li  n'était  pas  moins  dans  la  nature  de  M.  Casimir  Delavigne  d'accompagner 
au  tombeau  et  d'entourer  de  son  crêpe  poétique  les  grandes  gloires  qui  s'étei- 
gnent au  milieu  des  universels  regrets.  Ainsi,  lorsque  dans  cette  même  an- 
née 1821  ,  déjà  si  remplie  d'événements,  le  captif  de  Sainte-Hélène  meurt  sur 
son  rocher,  le  poète,  attentif  à  celte  catastrophe  nouvelle,  chante  Napoléon  , 
toutefois  avec  un  plus  juste  sentiment  d'impartialité  qu'autrefois ,  lors  de  son 
premier  dithyrambe  si  naïvement  admiralif  : 

Tu  régnerais  encor  si  tu  l'avais  voulu. 
Fils  de  la  liberté,  tu  détrônas  ta  mère. 
Armé  contre  ses  droits  d'un  pouvoir  éphémère , 
Tu  croyais  l'accabler,  tu  l'avais  résolu  ; 
Mais  le  tombeau  creusé  pour  elle 
Dévore  tôt  ou  tard  le  monarque  absolu  : 
Un  tyran  tombe  ou  meurt;  seule  elle  est  immortelle. 

Et  quand  trois  ans  plus  tard  ,  le  chantre  de  Childe-Harold  s'en  va  tristement 
mourir  à  Missolonghi  au  milieu  de  ses  généreux  préparatifs  de  défense  pour 
la  Grèce,  M.  Delavigne  déplore  aussi  la  fatale  destinée  de  cet  autre  Homère  qui, 
si  Dieu  l'eût  permis,  fût  mort  comme  Achille.  Peut-être  les  vers  qu'il  fit  en- 
tendre à  cette  occasion  ont-ils  le  tort  de  rappeler  une  autre  pièce  célèbre  et  plus 
fortement  inspirée  en  l'honneur  du  même  génie  mystérieux.  Tel  fut  donc  tou- 
jours M.  Casimir  Delavigne  ,  dès  le  début  même  ,  employant  sa  muse  au  ser- 
vice de  toutes  les  causes  populaires,  se  faisant  l'écho  sonore,  le  contre-coup 
harmonieux  de  la  pensée  publique,  aussi  bien  dans  ses  apothéoses  que  dans 
ses  colères,  apologiste  de  l'opinion  plus  que  son  conseiller;  par  là  toujours 
écouté,  toujours  applaudi  à  la  suite,  mais  jamais  ne  précédant,  n'avertissant 
les  instincts  publics,  jamais  ne  sonnant  la  charge  d'aucune  idée  aventureuse, 
d'aucun  sentiment  nouveau. 

Dans  l'intervalle  de  ses  publications  lyriques  ,  M.  Casimir  Delavigne,  qui  se 
sentait  de  plus  en  plus  appelé  aux  suffrages  de  la  foule,  avait  abordé  le  théâ- 
tre. Déjà,  fort  jeune,  il  s'était  essayé  dans  une  tragédie  intitulée  Poli.vcne , 
laquelle  était  condamnée  à  ne  pas  voir  le  jour.  11  y  a  ,  comme  on  sait ,  dans 
toute  vie  d'homme  d'esprit  ou  de  talent,  vers  la  sortie  du  collège  environ, 
quelque  bonne  tragédie  classique  où  la  première  veine  se  dépense,  et  qui  doit 
à  jamais  rester  à  l'état  d'essai  primitif  non  avenu,  tout  au  plus  pierre  d'at- 
lenle  pour  des  blocs  futurs  mieux  équarris,  mais  plus  souvent  encore  jalon  so- 
litaire  et  abandonné  pourd'aulres  traces  moins  incertaines.  M.  Hugo  lui-même, 
dont  la  vocation  n'est  certes  pas  fort  dramatique  ,  a,  si  je  ne  me  trompe,  écrit 
avant  ses  odes  ,  avant  toutes  ses  œuvres,  une  tragédie  de  collège  ,  ayant  pour 
litre  Irtamène.  M.  Casimir  Delavigne,  destiné  aux  succès  de  théâtre,  pouvait 
refuser  moins  que  tout  autre  ce  premier  tribut  à  l'ardeur  iVuno  musc  adoles- 


DE   LÀ   FRANCE.  20 1 

cenle.  Chez  lui  toutefois,  l'avorton  obligé  ne  devait  pas  tardera  être  suivi 
d'un  heureux  et  complet  enfantement.  En  1819  parurent  les  Vêpres  sicilien- 
nes, tragédie  en  cinq  actes  ,  d'abord  reçue  à  correction ,  puis  refusée  au  pre- 
mier théâtre  français  ,  avec  de  singuliers  commentaires  ,  s'il  faut  en  croire  la 
chronique  (1),  et  en  définitive  représentée  à  l'Odéon  ,  depuis  peu  relevé  de  ses 
ruines  par  Picard.  Si  le  mérite  des  Vêpres  siciliennes  se  jugeait  au  taux  de 
son  succès  constaté  par  trois  cents  représentations,  il  devrait  être  réputé  im- 
mense. Rien  ,  en  effet,  ne  manqua  au  triomphe  de  ce  noviciat  dramatique.  La 
pièce  inaugurait  une  salle  nouvelle  au  bruit  d'applaudissements  unanimes; 
l'auteur  avait  été  lui-même  chargé  d'écrire  le  discours  d'ouverture,  où  nombre 
de  vers  heureux  et  élégamment  spirituels  parurent  tout  aussitôt  de  bon  pré- 
sage; même  le  public  alla  ,  je  crois,  jusqu'à  décerner  au  poète  une  ovation 
sur  la  scène.  Sans  mériter,  il  s'en  faut ,  une  approbation  aussi  démesurée,  les 
Vêpres  siciliennes  étaient  une  œuvre  remarquable  à  plus  d'un  titre,  ne  fût-ce 
que  parla  hardiesse  d'un  sujet  très-périlleux,  dont  l'exécution  n'avait  pas  dé- 
mérité ,  un  peu  sonore  d'ailleurs  et  redondante  comme  toute  inspiration  juvé- 
nile. Basée  sur  une  catastrophe  où  des  milliers  de  Français  périrent  victimes, 
l'action  devait  naturellement  exciter  un  intérêt  plein  d'émotion  dans  tous  les 
coeurs  ,  intérêt  auquel  sut  aider  le  poète  par  une  fable  attachante  liée  à  l'évé- 
nement principal  qu'elle  préparait  avec  assez  d'habileté  malgré  quelques  in- 
vraisemblances et  quelques  longueurs.  On  y  pouvait  admirer  çà  et  là  des  si- 
tuations frappantes  à  côté  de  quelques  scènes  mal  amenées  ;  le  caractère  de 
Won t fort ,  si  loyal  et  si  généreux  dans  ses  inconséquences  ,  celui  plus  énergi- 
que et  plus  brillant  du  conspirateur  Procida,  rachetaient  suffisamment  le  per- 
sonnage faible  et  embarrassant  d'Amélie.  Des  traits  vifs  et  chaleureux,  un  style 
pur,  élégant ,  animé,  presque  toujours  approprié  à  la  couleur  du  sujet,  la  re- 
production fidèle  des  mœurs  et  du  caractère  de  l'époque,  composaient  un 
mérite  d'ensemble  suffisamment  élevé,  et  signalaient,  sinon  un  esprit  bien 
saillant  et  bien  profondément  original,  du  moins  assez  de  forte  conception  et 
de  facile  verve. 

Les  Comédiens,  joués  à  quelques  mois  de  là  (G  janvier  1820),  furent  un  ti- 
mide essai  dans  le  genre  aristophanique.  L'auteur  avait  été  blessé  justement 
du  refus  dédaigneux  infligé  à  son  premier  ouvrage,  et  à  tout  prix  il  en  vou- 
lait tirer  vengeance;  pour  cela,  rien  n'était  plus  à  propos  que  de  mettre  en 
scène  messieurs  les  comédiens  avec  toute  leur  morgue  et  leurs  travaux  per- 
sistants. Un  jeune  auteur  dramatique,  souffre-douleur  obligé  des  intrigues  et 
des  cabales  de  coulisses,  dut  essentiellement  faire  partie  du  tableau.  Comme 
on  l'imagine,  le  beau  rôle  était  pour  le  poète,  et  il  parut  hors  de  doute,  malgré 
toute  protestation  contraire  du  prologue,  que  M.  Delavigne  s'était  peint  lui- 
même  sous  les  traits  de  Victor.  Sans  contredit ,  les  quolibets  malicieux,  les 
vives  et  piquantes  allusions,  le  persiflage  à  bout  portant,  ne  faisaient  point  dé- 
faut à  la  pièce  ;  mais,  par  malheur,  la  plus  légère  attention  démêlait  un  cane- 

(1)  Une  actrice,  membre  du  comilé  de  lecture,  motiva  ,  dit-on,  fort  singulièrement 
son  opposition  à  la  pièce ,  par  l'inconvenance  qu'il  y  aurait  à  placer  !<•  mot  vêpres  sur 
I  affiche  d'un  théâtre. 


262  POÈTES   ET   ROMANCIERS    MODERNES 

vas  faible,  nneaclion  presque  nulle,  des  mœurs  et  des  caractères  trop  spéciaux. 
C'était ,  à  vrai  dire ,  une  épigramme  dialoguée  avec  esprit  plutôt  qu'une  fran- 
che comédie  ,  une  satire  personnelle  plus  qu'une  peinture  générale ,  et  où 
d'ailleurs  la  comparaison  d'un  chapitre  de  Gil  Blas  était  provoquée  sans  avan- 
tage. Tout  en  se  révélant  homme  d'incontestable  esprit,  M.  Delavigne  était 
loin  d'atteindre  toutefois  le  vis  comica  du  vrai  genre. 

Désormais  vengé  à  sa  guise,  et  l'enivrement  d'un  double  succès  une  fois 
apaisé,  M.  Casimir  Delavigne  revint,  après  deux  ans,  à  ses  premières  éludes 
tragiques,  et  ce  fut  pour  trouver  dans  le  Paria  la  plus  brillante  sans  contredit 
de  toutes  ses  inspirations.  L'idée  du  Paria  était  visiblement  empruntée  à  la 
Chaumière  Indienne;  la  tragédie  tentait  de  paraphraser,  avec  ses  ressources 
et  ses  vices  d'amplification,  le  conte  si  ingénieusement  philosophique  de  Ber- 
nardin de  Saint-Pierre.  M.  Delavigne  avait  pris  à  cœur,  lui  aussi,  de  relever 
une  caste  d'hommes  de  son  injuste  abaissement,  et  employait,  pour  sa  part  , 
tout  son  prestige  dramatique  à  réhabiliter  de  malheureux  proscrits  en  face  de 
la  société  européenne.  C'était  encore  là  une  façon  de  thème  populaire  avec  des 
noms  indiens,  et  le  dialogue,  bien  qu'enfermé  à  Benarés,  pouvait,  franchis- 
sant deux  mille  lieues  de  distance,  trouver  sans  peine  son  écho  à  Paris.  Malgré 
nombre  d'inévitables  défauts,  un  plan  défectueux,  quelques  scènes  peu  natu- 
relles, un  trop  facile  écueil  d'exagération  dans  les  idées,  et  un  dénoûment  qui 
ne  satisfait  pas ,  cette  œuvre  tragique  avait  pourtant  des  parties  tout  à  fait  su- 
périeures ,  elle  révélait  en  M.  Delavigne  un  éclat  et  une  éloquence  poétiques 
qu'il  n'a  plus  atteints  depuis  lors  :  on  remarquait  de  ces  vers  magnifiques,  faits 
pour  être  applaudis  : 

La  vie  est  un  combat  dont  la  palme  est  aux  cieux. 

En  tant  que  travail  de  style,  cela  visait  de  près  à  la  perfection.  Surtout,  les 
chœurs  du  Paria,  semés  de  strophes  vraiment  lyriques  ,  rappelaient  avec  un 
rare  bonheur  les  chœurs  merveilleux  à'Eslher  et  ftJthalie.  L'Orient  et  sa 
mystérieuse  théogonie  se  trouvaient  réalisés  dans  leurs  plus  poétiques  cou- 
leurs; c'était  bien  la  patrie  des  roses  et  du  soleil  que  chantaient  ces  brames  , 
ces  guerriers  et  ces  jeunes  filles  : 

PREMIER    r.IÏAME. 

Du  soleil  qui  renaît  bénissez  la  puissance  ; 

Chantez  ,  peuples  heureux  ,  chantez  : 
Couronné  de  splendeur,  il  se  lève,  il  s'avance. 

Chantez  ,  peuples  heureux  ,  chantez 
Du  soleil  qui  renaît  les  dons  et  les  clartés. 

I.E     PEUPLE. 

Il  se  lève,  il  s'avance; 
Publions  sa  puissance, 
Adorons  ses  clartés. 


DE   LA   FRANCE.  2G3 

SECOND  ERAME. 

Sept  coursiers  qu'en  partant  le  dieu  contient  à  peine, 
Enflamment  l'horizon  de  leur  brûlante  haleine. 

0  soleil  fécond  ,  tu  parais  ! 
Avec  ses  champs  en  fleur,  ses  monts,  ses  bois  épais, 
Sa  vaste  mer  de  tes  feux  embrasée , 

L'univers ,  plus  jeune  et  plus  frais, 
Des  vapeurs  du  matin  sort  brillant  de  rosée. 

D'aulres  passages  sont  plus  poétiques  encore,  et  jamais,  depuis  Racine,  on 
n'avait  rien  entendu  de  mieux  rhylhmé,  de  plus  pur,  de  plus  harmonieux. 

L'auteur,  naguère  si  lyrique,  avait-il  fait  la  gageure  de  passer  tour  à  tour 
de  la  comédie  à  la  tragédie  ?  On  dut  le  croire  en  voyant  l'École  des  Vieillards 
succéder  bientôt  au  Paria,  de  même  que  les  Comédiens  avaient  suivi  les 
Vêpres  siciliennes.  Cette  fois,  du  reste,  le  Théâtre-Français  avait  ouvert  ses 
portes  à  M.  Casimir  Delavigne  ;  Talma  et  Mlle  Mars  représentaient  les  deux 
principaux  rôles,  et  l'adoption  du  poêle  était  complète.  A  bien  dire  pourtant , 
l'École  des  Vieillards  n'était  pas  une  vraie  comédie  ;  il  n'y  fallait  point  cher- 
cher la  moindre  parenté  avec  les  créations  de  Molière.  Danville  ne  ressemble 
évidemment  en  rien  à  l'Arnolphe  de  l'École  des  femmes.  Il  a  été  imprudent , 
mais  non  pas  imbécile,  et  se  laisse  voir  plus  malheureux  que  ridicule.  L'ex- 
plosion même  de  sa  jalousie  touche  au  pathétique ,  contre  l'ordinaire  des  si- 
tuations de  ce  genre.  On  est  certes  plus  porté  à  trembler  qu'à  s'égayer  de  sa 
position,  et  son  exemple  offre  moins  une  leçon  comique  qu'un  avertissement 
salutaire.  Horlense  ,  de  son  côté  ,  ne  peut.se  comparer  à  Agnès  ;  ce  n'est  point 
de  gaieté  de  cœur  et  par  niaise  ignorance  qu'elle  tromperait  Danville;  en  fin 
de  compte,  elle  reste  vertueuse  ,  mais  on  sent  que  son  cœur  est  fragile  et  qu'il 
ne  faudrait  jurer  de  rien.  Il  y  a  en  elie  un  peu  de  la  Victorine  du  Philosophe 
sans  le  savoir.  C'est  donc  moins  le  ridicule  d'un  mari  trompé  que  le  danger 
du  mariage  dans  ses  disproportions,  que  l'auteur  a  voulu  peindre.  Aussi  l'ou- 
vrage ,  dans  son  ensemble  et  ses  principales  scènes,  a-t-il  physionomie  de 
drame  plus  que  de  comédie;  on  perçoit  ça  et  là  une  teinte  de  Kolzeblle  ;  le  dé- 
noûment  tourne  visiblement  au  tragique.  Malgré  le  rôle  plaisant  de  Bonnard  , 
qui  fait  diversion,  le  comique  n'y  saurait  dominer.  Les  mœurs  et  les  travers  du 
temps  n'y  sont  non  plus  représentés,  pas  même  dans  le  personnage  terne  et 
effacé  du  duc  d'Elmar,  ce  neveu  de  minisire  qui  a  des  emplois  tout  prêts  pour 
les  maris  qu'il  déshonore.  Mais,  bien  que  M.  Casimir  Delavigne  se  fût  attaché 
à  peindre  les  faiblesses  du  cœur  au  lieu  des  ridicules  de  l'esprit,  cependant  la 
verve  même  des  détails,  la  grâce  de  quelques  scènes,  l'élégance  soutenue  de 
la  versification,  la  moralité  finale,  réalisaient  suffisamment  tout  un  côté 
agréable  et  instructif  de  la  comédie. 

Ce  fut  le  succès  de  l'École  des  Vieillards,  venant  après  tant  d'autres,  qui 
servit  à  M.  Delavigne  d'introducteur  à  l'Académie  française.  Déjà  deux  fois  il 
avait  tenté  d'en  Franchir  le  seuil,  mais  les  élégies  nationales  et  les  tragédies 
classiques  avaient  dû  céder  le  pas  tour  à  tour  aux  homélies  de  M.  t'rayssinous 
et  aux  inandeinenls  de  M.  de  Quélen.  Celte  fois,  la  presque  unanimité  des 


2G4         POETES  ET  ROMANCIERS  MODERNES 

suffrages  voulut  bien  consacrer  sans  réserve  les  droits  de  M.  Casimir  Delavigne 
au  fauteuil  de  M.  le  comte  Ferrand.  Le  discours  de  réception,  auquel  répondit 
M.  Auger  (7  juillet  1825),  n'offrit  littérairement  rien  de  remarquable.  Après 
l'éloge  obligé  et  banal  de  son  prédécesseur ,  le  récipiendaire  y  disserta  sur  ce 
llième  :  de  l'influence  de  la  conscience  en  littérature ,  dans  un  style  froid 
et  décoloré,  et  avec  une  vulgarité  de  pensées  qui  démontrèrent  sans  réplique 
l'impuissance  absolue  de  M.  Delavigne  à  se  traduire  en  prose,  alors  que  l'esprit, 
n'ayant  plus  pour  appui  les  grandes  écbasses  du  vers,  est  tenu  de  marcher 
seul  et  libre  dans  un  sentier  ouvert  de  foutes  parts.  Ce  qui  dut  paraître  singu- 
lier, même  assez  piquant,  c'est  que  ,  dans  ce  discours,  M.  Delavigne  vantait 
fort  l'énergique  spontanéité  de  l'âme  chez  l'écrivain,  lui  cependant  si  timide, 
surtout  depuis  lors  ,  lui  courtisan  si  naïf  et  presque  involontaire  de  l'opinion 
publique. 

Jusqu'à  l'heure  de  son  entrée  à  l'Académie,  M.  Casimir  Delavigne  avait  atteint 
Tin  niveau  de  gloire  de  jour  en  jour  supérieur;  les  circonstances  littéraires, 
d'ailleurs,  autant  que  politiques,  l'avaient  servi  à  point.  Entre  les  classiques 
-purs,  déjà  tombés  en  discrédit,  et  les  romantiques  qui  n'avaient  point  encore 
abordé  le  théâtre,  si  ce  n'est  par  quelques  enfants  perdus  dont  l'arène  était 
jonchée,  M.  Casimir  Delavigne  avait  le  plus  fidèlement  exprimé  un  présent  lit- 
téraire certain,  doué  de  vie  et  de  force,  autant  que  le  permettait  l'époque. 
Entre  deux  écoles,  dont  l'une  se  mourait  et  dont  l'autre  ne  vivait  pas  en- 
tore,  il  formait  par  privilège  le  seul  lien  de  transition  un  peu  puissant  au- 
quel se  pussent  rattacher  toutes  les  sympathies  moyennes.  Mais  l'instant 
n'était  pas  éloigné  où  ce  rôle  allait  déchoir  à  l'avènement  prochain  de  la  jeune 
génération  littéraire,  et  où  le  poète  des  Vêpres  siciliennes ,  déroulé  dans  ses 
allures,  dépassé  dans  sa  voie,  devait  perdre  un  terrain  considérable,  en  pro- 
portion de  l'audace  et  du  succès  des  novateurs.  Le  régime  académique  n'était 
pas  fait  non  plus  pour  aiguillonner  vivement  le  poète  menacé  d'une  déposses- 
sion prochaine.  C'est  une  remarque  générale  et  constante,  que  la  chaise  curule 
du  patriciat  littéraire  endort  en  quelque  façon  les  esprits  les  plus  vigilants  ;  il 
n'est  jamais  arrivé,  je  pense,  qu'aucun  écrivain  ait  gardé  toutes  ses  franchises 
d'inspiration  sous  les  voûtes  de  l'Institut,  celte  Capoue  si  fatale  aux  Annibals 
de  la  littérature.  Les  plus  jeunes  et  les  plus  intrépides  même,  ceux  qui  par 
tâche  et  entraînement  sont  voués  à  poursuivre,  sous  les  palmes  académiques , 
la  vie  littéraire  militante  ,  y  semblent  laisser  quelque  chose  de  leur  première 
veine.  Le  jour  où  il  niellait  pied  dans  l'Académie,  la  veille  du  triomphe  roman- 
tique, M.  Casimir  Delavigne  posait  une  barrière  que  sa  renommée,  sa  popu- 
larité, son  lalent  même,  ne  devaient  plus  franchir.  Soit  qu'il  se  reposât  trop 
sur  ses  triomphes,  soit  que  déjà  son  élan  poétique  fût  épuisé,  ou  plutôt  que  son 
étoile  eût  pâli  à  l'approche  d'un  nouvel  aslre,  l'auteur  du  Paria  et  de  l'École 
des  Vieillards,  quoi  qu'il  mi  fût  ,  abdiquait  désormais  le  sceptre.  Dès  lors  il 
parut  condamné  à  se  reproduire  lui-même,  ou  à  trop  chercher  en  d'autres  des 
inspirations  de  reflet. 

C'est  une  année  environ  après  son  entrée  à  l'Académie,  qu'il  faut  noter  un 
voyage  de  M.  Casimir  Delavigne  en  Italie  ,  lequel,  par  un  certain  côté,  a  bien 
son  importance.  Au  dire  de  quelques  biographes,  il  s'agissait  simplement , 


DE   LA  FRANCE.  2G3 

pour  le  poète  académicien,  de  rétablir  une  santé  chancelante  ;  niais  pour  moi 
j'aime  mieux  penser  qu'il  fut  naturellement  un  résultat  du  système  prévoyant 
de  M.  Casimir  Delavigne,  faisant  tout  à  propos,  mettant  chaque  chose  en  son 
lieu  .  agissant  en  tout  état  de  cause  avec  intention  et  parti  pris.  Après  les  bril- 
lants succès  de  théâtre,  après  le  couronnement  académique,  le  voyage  en 
Italie  formait  un  complément  indispensable  pour  tant  d'heur  et  de  satisfaction, 
et  était  comme  un  triomphe  achevé.  L'Italie  avait  vu  les  plus  grands  poètes  du 
siècle,  et  récemment  M.  de  Lamartine,  avec  lequel  une  épître  devait  être 
échangée  au  départ.  Et  puis,  il  fallait  renouveler  sa  palette,  rafraîchir  ses  cou- 
leurs. Je  veux  donc  croire  que  M.  Casimir  Delavigne  ,  sous  prétexte,  ou  tout 
au  moins  par  occasion  de  santé,  obéit  avant  tout  à  une  nécessité  poétique  du 
moment.  Il  s'en  fut  voir  celte  Italie  que  naguère  il  conviait  par  un  appel  trop 
vague  à  la  liberté  ,  et  avant  de  partir,  afin  de  ne  rien  omettre  de  convenu,  il 
dit  a  la  Fiance  ses  adieux  quelque  peu  fastueux  d'artiste  voyageur.  M.  Dela- 
vigne, ainsi  que  cela  convenait  tout  à  fait  à  un  poète  libéral,  dut  promener 
ses  pas  dans  tous  les  lieux  qui  pouvaient  fournir  texte  à  ses  exhumations  d'un 
passé  glorieux,  ou  à  ses  imprécations  contre  un  présent  déchu.  Ainsi,  le 
voyons-nous  s'asseoir  sous  les  portiques  du  Forum  où  sa  pensée  évoque  vaine- 
ment ,  par  un  clair  de  lune,  les  noms  de  Cieéron  ,  de  Numa  ,  de  iMichel-Ange 
et  du  Tasse  ;  il  adresse  une  consultation  virgilienne  à  l'antre  de  la  sibylle,  qui 
n'avait  plus  d'écho  pour  les  noms  de  patrie  et  de  liberté.  A  Venise,  où  l'herbe 
croissait  sur  les  degrés  des  palais  de  marbre,  il  gémit  a  la  vue  du  lion  de  Saint- 
Marc  dégénéré  ,  et  toute  sa  consolation  alors  est  de  penser  au  réveil  valeureux 
des  Hellènes.  Le  résultat  de  ce  pèlerinage  fut  la  publication  ,  au  retour,  de  sept 
nouvelles  Messénienncs  inspirées  par  les  circonstances  diverses  qui  l'avaient 
plus  ou  moins  poétiquement  signalé.  Trois  jours  de  Christophe  Colomb,  (e 
Faisseau,  lu  Sibylle,  les  Funérailles  du  général  F oy,  Adieux  à  Rome , 
Promenade  au  Lido,  tels  en  étaient  les  titres.  Par  malheur,  ces  productions 
ne  rappelèrent  tout  à  fait  que  par  le  nom  commun  les  premières  élégies  de 
M.  Casimir  Delavigne.  Le  mérite  poétique  en  était  sensiblement  moindre.  Bien 
que  ce  fût  encore  la  même  élégance ,  la  même  pureté  ,  la  même  habileté  d'exé- 
cution dans  le  détail,  cependant  les  plans  étaient  bien  moins  heureux,  on  sen- 
tait l'effort  dans  l'ascension  lyrique,  le  vide  se  laissait  trop  apercevoir  sous  le 
pli  flottant  des  draperies.  «  C'est  un  salon  toujours  magnifiquement  décoré  , 
disait  quelqu'un,  même  lorsque  la  maîtresse  est  absente.  »  Quant  aux  sujets, 
quanta  l'à-propos  des  nouvelles  Mcsséniennes ,  ils  n'avaient  plus  de  beau- 
coup la  même  valeur  qu'autrefois.  C'étaient ,  pour  la  plupart,  des  thèmes  con- 
venus, apprêtés,  auxquels  correspondait  une  inspiration  tout  artificielle.  Il 
s'agissait  surtout  d'impressions  personnelles  au  poète,  et  si,  par  aventure, 
quelque  l'ait  public  se  trouvait  en  cause,  il  reposait  tout  uniment  sur  une  fiction 
ou  même  sur  une  hypothèse  :  ainsi  de  ce  vaisseau  qui  devait  porter  à  Constan- 
tinople  M.  Strafford-Canning  ,  dont  la  mission  était,  disait-on ,  l'affranchis- 
sement de  la  Grèce.  Dans  les  Funérailles  du  général  Foy,  avec  \v.  meilleur 
désir  de  rester  poète  national  ,  même  hors  de  son  pays,  M.  Casimir  Delavigne 
se  mondait  plus  Romain  que  Gaulois;  il  parle  évidemment  un  peu  Irop  du  so- 
leil d'Italie,  et.  au  lieu  des  appellations  qui  eussent  pu  avoir  un  sens  si  formel, 


266  POÈTES   ET   ROMANCIERS    MODERNES 

on  est  tout  surpris  de  rencontrer  sous  sa  plume  les  noms  de  Camille  et  de  Tul- 
lius.  Déjà  ,  depuis  bien  longtemps,  il  ne  s'agissait  plus  d'invasion  étrangère  ; 
M.  Casimir  Delavigne  eut  le  tort  d'oublier  le  millésime  courant  de  1827,  et 
d'ignorer  qu'un  litre  bon  à  exprimer  les  sentiments  spéciaux  d'une  époque,  ne 
pouvait  convenir  à  des  sujets  pris  en  d'autres  temps  et  en  d'autres  lieux.  Les 
premières  Messèniennes  elles-mêmes  commençaient  à  subir  la  loi  de  l'oubli 
malgré  leur  ancien  retentissement,  elles  n'étaient  point  destinées  à  la  durée 
promise  aux  thèmes  généraux  et  éternels  qu'on  relit  sans  cesse.  Avec  bien  plus 
de  raison  le  poète  eût-il  dû  comprendre  qu'on  ne  refait  point  identiquement  le 
même  oeuvre,  et  qu'après  surtout  l'à-propos  enfui,  on  ne  saurait  retrouver  à 
longue  distance  un  succès  d'égale  veine. 

Une  dernière  fois,  alors  qu'éclata  juillet  1830,  M.  Casimir  Delavigne  devait 
revenir  à  l'idée  fondamentale  des  Messèniennes,  avec  un  sentiment  rajeuni 
sans  doute,  mais  aussi  avec  moins  de  réussite  encore  dans  la  forme.  Il  était 
tout  simple  que  la  révolution  de  juillet  rappelât  à  M.  Delavigne  son  rôle  inter- 
rompu, mais  toujours  cher,  de  poète  national,  d'autant  qu'il  le  pouvait  con- 
fondre celte  fois  dans  ses  sentiments  d'affection  pour  la  maison  d'Orléans.  A  ce 
double  litre,  il  entonna  coup  sur  coup  des  chants  populaires  inspirés  des  cir- 
constances ,  la  Parisienne ,  le  Dies  irœ  de  Kosciusko ,  la  Varsovienne ,  le 
Chien  du  Louvre,  lesquels ,  tant  que  dura  la  fièvre ,  eurent  le  privilège  de  dé- 
frayer le  triomphant  lyrisme  des  vainqueurs ,  et  dont  le  premier  résonna  mille 
fois  sur  toutes  les  places  publiques  de  France.  Mais  si  la  Parisienne  et  le 
Chien  du  Louvre  font  inconteslablement  honneur  aux  sentiments  patriotiques 
de  M.  Delavigne,  ils  ne  laissent  pas,  en  revanche,  une  idée  bien  haute  de  son 
talent  de  poète.  Ces  hymnes  populaires,  données  pour  la  plupart  comme  des 
improvisations  ,  en  avaient  un  peu  trop  en  effet  la  banalité  courante  et  l'air  de 
prose  chantée. 

Avant  d'aborder  toute  la  période  dramatique  nouvelle  de  M.  Casimir  Dela- 
vigne ,  je  ne  sais  s'il  faut  citer,  en  se  reportant  à  la  restauration  ,  une  comédie 
qui  restera  comme  l'erreur  capitale  de  cet  écrivain.  La  Princesse  Aurèlie 
s'isole  en  l'endroit  le  plus  obscur  du  réperloire  de  M.  Delavigne,  moins  encore 
peut-être  par  l'infériorité  de  mérite  que  par  sa  chute  tout  exceptionnelle.  Re- 
présentée en  1828,  après  quatre  ans  d'absence  du  théâtre,  c'était  de  tout  point 
une  rentrée  malheureuse  ,  et  l'allégation  d'une  préface  de  L'auteur,  où  la  pièce 
était  traitée  comme  un  pur  délassement ,  ne  pouvait  rien  atténuer.  Dans  celle 
comédie  politique,  faible  d'intrigue  et  presque  loute  en  conversation  ,  le  des- 
sein de  l'auteur  avait  été  de  persifler,  sous  le  voile  de  la  fiction,  un  triumvirat 
trop  célèbre;  mais  par  malheur  son  coup  de  collier  n'avait  abouti  qu'à  une 
œuvre  froide,  traînante,  prétentieuse,  et  qu'on  eût  jugée  mieux  venue  sous 
forme  de  satire,  telle  que  la  savaient  faire  les  auteurs  jumeaux  de  la  Fillèliadc. 
Jamais  ce  mol  d'un  critique  :  «  On  marche  lentement  dans  les  pièces  de  M.  De- 
lavigne, »  ne  paru)  plus  vrai.  On  estima  généralement  que  de  l'esprit,  de  jolis 
vers,  des  passages  ingénieux,  ne  faisaient  point  seuls  l'affaire  essentielle  du 
drame,  et  que  le  théâtre  avait  besoin  ,  avant  tout,  de  mouvement,  de  vérité 
générale,  «le  pensée  philosophique.  L'auteur,  comptant  évidemment  sur  le  pres- 
tige de  sa  versification  cl  sur  son  facile  esprit ,  n'avait  jamais  sacrifié  avec  plus 


DE   LÀ   IllANCE.  267 

d  insouciance  le  fond  Je  l'idée  à  la  parole  sonore,  le  trait  vif  et  juste  au  lieu 
commun  poétique;  jamais  il  n'avait  mieux  mis  en  jour  les  vices  inhérents  à  sa 
manière,  et  laissé  voir  plus  ouvertement  le  défaut  de  la  cuirasse.  L'ouvrage 
fut  arrêté  court,  et ,  malgré  ce  qui  est  dit  quelque  part,  d'intrigues  de  cou- 
lisses qui  en  auraient  interrompu  la  marche,  il  paraît  certain  que  la  froideur 
du  public ,  gagnée  de  jour  en  jour  au  contact  de  la  pièce,  en  paralysa  seule  le 
succès.  Les  journaux  graves  et  vraiment  littéraires  ne  manquèrent  pas  à  la  re- 
montrance; un  savant  et  spirituel  rédacteur  du  Globe  en  fit  notamment  une 
critique  qui  portait  coup  au  juste  endroit,  et  il  fut  démontré  sans  conteste  que 
l'auteur  venait  de  perdre,  à  trente-cinq  ans,  la  virginité  de  sa  gloire  drama- 
tique. 

L'instant  n'était  pas  éloigné  où  M.  Casimir  Delavigne  allait  dévier  sensible- 
ment de  sa  manière  poétique  naturelle,  et  pactiser  dans  une  certaine  mesure 
avec  le  goût  moderne.  En  1829,  la  réforme  poétique,  déjà  entreprise  dans  l'ode 
et  dans  le  roman,  faisait  invasion  à  la  scène,  entraînant  à  sa  suite  un  flot  tur- 
bulent de  vives  sympathies  et  de  bruyantes  adhésions.  D'une  part ,  la  tragédie 
de  l'empire  tentait  de  réagir  en  sens  contraire  avec  une  exagération  moins  lé- 
gitime encore,  et  pour  ressaisir,  comme  dans  un  effort  désespéré,  son  pouvoir 
compromis,  prétendait  imposer  violemment  (1)  des  calques  du  passé  sans  force 
et  sans  génie.  Pertinax  et  consorts  réclamaient  à  tout  prix  le  monopole  de  la 
scène  française.  Entre  ces  deux  extrêmes  en  lutte,  ce  fut  l'instinct  (  sans  cesse 
avisé)  de  M.  Delavigne  d'observer  un  prudent  milieu,  toutefois  en  inclinant 
un  peu  vers  le  genre  nouveau  que  le  public  semblait  adopter  de  préférence. 
Marino  Faliero,  transporté  du  Théâtre-Français  à  la  Porte-Saint-Martin,  en 
même  temps  qu'il  consacrait  une  scène  libre,  signalait  un  premier  degré  d'af- 
franchissement dans  le  système  dramatique  du  poète.  C'était  un  premier  pas 
tenté  dans  la  voie  de  l'innovation.  Le  fidèle  disciple  de  Racine  et  de  Voltaire 
s'était  écarté  cette  fois  du  giron  des  maîtres  en  gardant  néanmoins  quelques 
entraves.  La  conspiration  du  doge  Marin  Falier  contre  le  sénat  de  Venise  si 
bien  racontée  par  les  chroniques  de  Sanuto,  et  qui  avait  déjà  produit  un  drame 
sans  succès  de  lord  Byron,  venait  de  fournir  à  M.  Casimir  Delavigne  le  thème 
d'une  composition  libre,  dans  laquelle,  traduisant  d'une  part  et  inventant  de 
l'autre,  il  avait  su  interpréter  l'histoire  à  sa  guise.  En  bien  des  endroits,  l'imi- 
tation de  Byron  était  flagrante,  toujours  d'ailleurs  employée  à  utile  effet;  mais, 
averti  par  l'insuccès  du  poète  anglais,  M.  Delavigne  avait  surtout  visé  à  un  in- 
térêt dramatique  plus  vif ,  et  ne  craignit  point  de  sacrifier,  pour  l'atteindre, 
soit  la  vérité,  soit  l'intégrité  des  caractères.  Son  doge,  par  exemple,  ne  res- 
semble guère  à  ce  patricien  de  l'histoire  ,  irascible,  violent,  intraitable  sur 
l'offense  faite  à  son  honneur,  pour  l'honneur  seul,  et  du  reste,  ainsi  que  l'a 
peint  Byron,  se  mêlant  avec  une  sensible  répugnance  à  des  conspirateurs  plé- 
béiens. Il  s'est  changé,  grâce  à  M.  Delavigne,  en  un  vieillard  amoureux,  plus  ja- 
loux de  sa  femme  que  de  sa  dignité  personnelle,  se  confondant  volontiers  avec  le 

(l)On  n'a  pas  oublié  la  fameuse  pétition  classique  adressée  au  roi  (liarlcs  X  ,  la- 
quelle  ne  tendait  rien  mu  lus  qu'à  expulser  les  romantiques  du  tliéàirc ,  bous  préU  ite 

de  bonnes  inu'urs. 


268  POETES   ET   ROMANCIERS   MODERNES 

peuple  dans  une  vengeance  commune,  qu'on  dirait  empreint  quelque  peu  d'une 
teinte  de  moderne  libéralisme. 

Mes  vœux  tendent  plus  haut  :  oui ,  je  fus  prince  à  Rhode, 

Général  à  Zara ,  doge  à  Venise  ;  eh  bien  ! 

Je  ne  veux  pas  descendre  ,  et  me  fais  citoyen. 

N'est-ce  pas  là  un  reflet  du  carbonaro  de  la  restauration,  conspirant  lui 
aussi  et  criant  tout  aussi  fort  dans  son  club  que  Faliero  sur  la  place  publique? 
La  part  d'invention  de  M.  Delavigne  gisait  dans  quelques  ressorts  nouveaux 
et  en  d'heureux  développements  de  passion.  Des  scènes  imaginées  avec  talent, 
telles  que  la  provocation  de  Sténo  et  l'interrogatoire  deBertram,  lui  apparte- 
naient en  propre.  Dans  la  scène  entre  Israël  et  le  doge,  le  second  inventeur 
suivait  de  près  son  modèle.  Si  l'on  avait  à  regretter  la  candeur  et  la  pureté 
céleste  de  l'Angiolina  de  Byron,  sacrifiée  à  la  situation  bien  moins  neuve 
d'Élena  et  de  Fernando,  on  ne  pouvait  contester  qu'en  rendant  Élena  coupable, 
l'auteur  français  n'eût  mêlé  heureusement  le  drame  domestique  au  drame  po- 
litique, et  produit  ainsi  un  intérêt  plus  pathétique  et  plus  soutenu,  couronné 
par  la  belle  scène  finale  du  pardon.  Par  ses  libres  allures ,  son  mouvement  et 
ses  péripéties,  Marina  Faliero  réalisait  une  sorte  de  drame  à  grandes  pro- 
portions, mis  en  relief  par  le  jeu  de  Ligier  et  la  pantomime  expressive  de 
Mmc  Dorval  ;  mais  d'autre  part  il  se  rapprochait  encore  de  la  tragédie  par  une 
poésie  et  une  vigueur  de  style  supérieures  à  la  facture  commune  de  M.  Dela- 
vigne. 

II  a  dû  en  coûter  quelque  peu  sans  doute  à  M.  Casimir  Delavigne  de  se  dé- 
partir de  sa  ligne  tracée  dès  longtemps  entre  les  régulateurs  poétiques  des 
xvne  et  xvme  siècles.  D'abord  il  avait  paru  se  rattacher  suffisamment  à  la 
tradition  racinienne,  autant  par  l'inspiration  tout  antique  de  sa  première  muse 
que  par  la  pureté  inaltérable  de  la  forme.  Amené  sur  le  théâtre  vers  des  sujets 
nationaux,  ou  tout  au  moins  d'histoire  moderne  plus  conformes  au  goût  du 
public,  il  n'en  avait  pas  moins  respecté  la  discipline  aristotélique,  et  gardé 
sou  goût  particulier  d'élégante  paraphrase.  En  un  mot,  soit  que  M.  Delavigne 
fit  de  la  tragédie  pure,  régulière,  classique,  avec  un  ressouvenir  assez  présent 
du  sentencieux  auteur  de  Mahomet ,  soit  qu'il  essayât  de  la  comédie  de  carac- 
tère dans  le  genre  approchant  de  la  Métromanie  et  du  Méchant,  il  était  visi- 
blement resté  fidèle  à  l'ancienne  école  de  poésie  française,  un  peu  froide  et 
maniérée,  mais  toujours  élégante  dans  sa  mesure  (1).  Ce  n'est  donc  pas  sans 

(1)  M.  Casimir  Delavigne  a  été  aussi  appelé,  avec  un  semblant  de  justesse,  le  Boileau 
du  xixe  siècle.  L'auteur  des  Messèniennes  et  celui  de  VEptlre  sur  les  femmes  se  tou- 
chent ,  à  travers  deux  siècles  d'intervalle,  par  des  qualités  communes  assez  évidentes. 
Ils  ont  l'un  et  l'autre,  par  exemple,  moins  d'imagination  que  de  sens  et  d'esprit  ,  et 
plus  d'élégance  apprêtée  que  de  grâce  naturelle  ;  mais  là  se  borne  la  ressemblance. 
Boileau  était  un  maître  original ,  influent  .  un  docteur  en  poésie,  l'oracle  de  son  temps, 
le  conseil  et  le  juge  de  Racine,  de  Molière,  de  La  Fontaine.  M.  Delavigne  n'esl ,  de 
nos  jours,  que  le  premier  élève  de  l'école  de  Boileau.  M.  Delavigne  se  rattacherait 


DE   LA   FRANCE.  269 

quelque  violence,  je  veux  le  croire ,  qu'entraîné  de  plus  en  plus  il  a  réalisé 
ses  plus  importantes  concessions  au  romantisme.  Mais,  après  1830  surtout, 
l'école  nouvelle  s'étant  emparée  en  maître  du  théâtre,  force  avait  été  de  la  sui- 
vre sur  son  terrain,  sinon  de  lui  céder  toute  la  place.  De  Marino  Faliero, 
donné  le  30  mai  1829  ,  jusqu'à  Louis  XI ,  représenté  le  11  février  1852,  la 
témérité  de  M.  Delavigne  s'était  accrue  en  proportion  du  temps  et  des  événe- 
ments accomplis.  Son  goût  de  faveur  publique  l'entraînait  toutefois  sans  qu'il 
méconnût  la  distance  prescrite  par  l'allure  naturelle  de  son  génie.  Dans 
Louis  XI,  un  essai  de  conciliation  était  manifestement  tenté  d'une  main  ha- 
bile ,  mais  encore  peu  ferme.  C'était  de  tout  point,  comme  nécessité  subie  et 
comme  résultat  équilibré,  une  façon  de  ministère  Martignac  dramatique.  On 
ne  peut  nier  un  grand  art  de  combinaison  dans  ce  portrait  historique,  où  les 
moindres  accessoires  ,  les  plus  petits  accidents  de  costume  ne  sont  pas  moins 
étudiés,  moins  léchés  que  la  figure  principale,  où  les  détails  les  plus  familiers 
sont  abordés  à  côté  des  développements  les  plus  sérieux  et  les  plus  profonds  de 
caractère.  Sans  cesse  la  comédies'y  mêle  à  la  tragédie,  le  roman  y  est  soudé  à 
l'histoire.  M.  Casimir  Delavigne  a  tenté  par-dessus  tout  une  laborieuse  et  pa- 
tiente esquisse  du  caractère  de  Louis  XI  ,  réalisée  au  point  de  vue  d'Estienne 
Pasquier,  avec  force  emprunts  à  Mercier  et  à  Waller  Scott.  Mais  peut-être  ne 
nous  montre-t-il  ce  roi  fin  et  feint  en  ses  entreprises  que  sous  un  jour  spé- 
cial, qu'en  une  période  trop  courte  et  trop  effacée  de  sa  vie.  Nous  n'aperce- 
vons guère  que  Louis  XI  malade  en  son  château  de  Plessis-Ies-Tours,  sans 
cesse  disputant  avec  son  médecin,  ainsi  que  M.  Argant  dans  sa  chambre  à 
coucher.  Louis  XI ,  ce  prince  dont  le  règne  eut  de  si  importants  résultats,  pro- 
digue bien  moins  ici  les  actes  que  les  paroles.  La  seule  action  qui  se  rattache 
aux  scènes  essentielles  du  tableau  appartient  à  un  autre  personnage,  celui  du 
duc  de  Nemours  ;  encore  le  fils  du  malheureux  comte  d'Armagnac  ne  semble- 
t-il  apparaître,  avec  ses  projets  d'amour  et  de  vengeance,  que  pour  faire  poser 
Louis  XI.  Plusieurs  figures  entièrement  secondaires,  Coicticr,Olivier-le-Daim, 
Tristan  même,  sont  celles  qu'aurait  désavouées  assurément  la  dignité  compas- 
sée du  vieux  cothurne  ;  mais,  une  fois  admises,  il  n'eût  point  fallu  les  sacrifier 
au  caractère  principal;  c'est  à  peine  si  l'historien  Philippe  de  Confines  (st 
esquissé  de  profil.  Tout  cela  sent  bien  un  peu  le  placage  et  la  marqueterie. 
Quant  aux  petits  tableaux  partiels  ,  quant  aux  scènes  d'enluminure  intercalées 
à  dessein  comme  effet  de  variété  et  de  contraste,  telles  que  la  procession  des 
reliques  au  premier  acte,  les  danses  villageoises  du  troisième,  l'épisode  un  peu 
risqué  des  amours  du  dauphin  avec  la  jeune  Marie,  le  rôle  tout  entier  de  saint 
François  de  Paule  y  compris  la  belle  scène  de  la  confession,  le  romantisme  le 
plus  déterminé  les  revendique  pour  son  compte.  L'unité  et  la  simplicité  anti- 
que n'y  auraient  que  faire  en  vérité;  l'auteur,  celle  fois  ,  a  résolument  brisé 
ses  lisières.  Mais  du  reste,  ici  comme  toujours,  M.  Casimir  Delavigne,  fidèle  à 
sa  nature,  a  jeté  sur  ses  plus  téméraires  saillies  l'uniforme  vernis,  et,  pour 
ainsi  dire,  le  manteau  de  son  style.  Tout  s'y  trouve  anobli  jusqu'aux  moindres 

encore  ,  si  l'on  veut,  dans  sa  force  tempérée,  à  toute  une  souche  Je  pot'tcs  normands 
h    i  ompali  ioli  • .  qu'on  peu!  discerner  sans  peine. 

TOME    II.  19 


270         POETES  ET  ROMANCIERS  MODERNES 

détails.  C'est  un  soin  perpétuel  de  coquetterie  et  d'extrême  élégance  qui  aboutit 
souvent  à  la  périphrase,  malgré  quelques  rares  brisures.  On  devine  qu'il  s'a- 
git pour  le  poète  d'une  part  de  tradition  toute  spéciale,  qu'il  garde  par  goût 
autant  que  par  religion,  et  que  pour  rien  il  ne  voudrait  sacrifier  sur  les  autels 
plus  infidèles  du  romantisme. 

LesEnfants  d'Edouard,  écrits  clans  le  même  nouveau  système,  sont  le  dé- 
veloppement d'un  des  innombrables  épisodes  du  Richard  III  de  Shakspeare. 
et  comme  un  coin  de  ce  vaste  tableau  historique.  M.  Casimir  Delavigne  aurait 
eu  vraiment  trop  à  faire  pour  suivre  le  poêle  anglais  dans  sa  course  hardie  à 
travers  la  colossale  et  sanglante  biographie  du  duc  de  Glocester.  Son  dessein 
n'était  point  et  ne  pouvait  être  de  lutter  ni  pour  l'audace  de  la  conception  ni 
pour  la  témérité  du  système  avec  le  chef  de  la  scène  anglaise.  C'est  le  carac- 
tère propre  comme  la  limite  du  talent  de  M.  Delavigne  de  ranger  tout  emprunt , 
même  le  plus  hardi,  sous  un  certain  niveau  de  perfection  moyenne  ,  soit  qu'il 
ajoute  à  son  modèle,  ainsi  que  dans  Marino  Faliero ,  soit  qu'il  lui  retranche, 
comme  dans  les  Enfants  d'Edouard.  Les  personnages  les  plus  nombreux  et 
les  plus  divers ,  rois ,  reines ,  princes ,  lords ,  évêques ,  bourgeois  ,  se  pressent, 
se  succèdent  dans  l'œuvre  de  Shakspeare.  Tout  crime  et  toute  terreur  sont 
contenus  dans  Richard  III  :  d'abord  Henri  VI  et  son  fils  Edouard  poignardés 
dans  leur  prison  par  l'usurpateur  ;  puis  le  duc  de  Clarence,  frère  de  Richard, 
noyé  par  ses  ordres  dans  un  tonneau  de  malvoisie  ;  Rivers,  lord  Grey,  frère  et 
fils  de  la  reine  ,  mis  à  mort  dans  les  cachots  de  Ponfrect  ;  lord  Hastings ,  lord 
Buckingham  immolés  sur  l'échafaud  ;  enfin  la  femme  de  Richard,  lady  Anne, 
empoisonnée  par  son  mari  ;  et  l'espace  de  temps  durant  lequel  se  meuvent 
tant  d'événements  terribles  ,  ne  comprend  pas  moins  de  quatorze  années. 
Entre  tous  ces  sujets  dramatiques,  M.  Delavigne  n'en  choisit  au  contraire  qu'un 
seul ,  le  meurtre  des  enfants  d'Edouard  IV,  afin  qu'il  le  puisse  ménager  arec 
art,  et  ce  seul  fait ,  il  l'amène  en  trois  jours  ,  ce  qui  dépasse  encore  le  terme 
des  prescriptions  classiques.  Tout  l'intérêt  se  concentre  donc  sur  deux  jeunes 
rinces,  beaux  ,  aimables  ,  tristes,  unis  par  les  liens  d'une  louchante  frater- 
nité, et  dévoués  l'un  et  l'autre  à  devenir  victimes  d'une  barbare  ambition.  Il  y 
a  là  tout  le  charme  mélancolique  d'un  tableau  célèbre  dont  la  tragédie  de 
M.  Delavigne  a  passé  justement  pour  être  une  élégante  paraphrase  (1).  Celte 
lutte  ,  ce  contraste  du  crime  tout  puissant  qui  rugit  d'impatience  ,  prêt  à  dé- 

(1)  On  a  souvent  comparé  avec  infiniment  de  raison  M.  Casimir  Delavigne  à  M.  Paul 
Delaroclie  ;  la  comparaison  même  est  devenue  banale  à  force  d'être  vraie.  11  est  im- 
possible, en  effet,  de  rencontrer  deux  talents,  deux  manières  plus  exactement  sem- 
blables. A  la  rigueur,  M.  Delavigne  rappellerait  Horace  Ycrnet  quanta  la  même  facilité 
spirituelle  ;  mais  ce  dernier  échappe  bientôt  à  la  comparaison  par  sa  vivacité  prompte, 
sa  verve  toute  méridionale,  et  cette  furia  j'ravcese  que  n'a  pas  le  poète,  tandis  que 
chez  les  deux  interprètes  affaiblis  de  Shakspeare  le  rapport  se  trouve  de  tout  point 
mieux  venu.  Chez  l'un  comme  chez  l'autre,  c'est  la  même  touche  prudente  et  habile, 
le  même  arrangement  soigneux  ,  le  même  fini  patient  et  correct,  et  cette  faculté  com- 
mune de  saisir  la  foule  par  un  drame  adroitement  combiné  :  tous  deux  talents  heureux 
sans  audace ,  harmonieux  sans  vif  éclal ,  et  auxquels  plus  de  rudesse  inégale  prêterait 
plu«  'h   foi  ce. 


DE  LA  FRANCE.  271 

vorer  sa  proie,  avec  la  faiblesse  du  jeune  âge  que  protègent  seulement  son 
innocence  et  sa  grâce  ,  ce  meurtre  sans  cesse  suspendu  sur  deux  jeunes  têtes 
déshéritées,  tout  cela,  combiné  avec  l'élan  de  l'amour  maternel  qui  s'interpose 
sans  pouvoir  ,  fournissait  assurément  une  abondante  matière  au  pathétique 
et  à  la  terreur.  Mais  d'autre  part  le  sort  des  deux  victimes,  trop  sûrement  prévu 
dès  l'avance,  répand  sur  la  composition  entière  une  teinte  de  pitié  monotone 
qui  ne  peut  jamais  donner  lieu  ni  à  l'anxiété  ni  à  la  surprise.  On  voudrait 
aussi  l'action  plus  riche  et  plus  pleine.  Le  développement  des  caractères  sert 
presque  seul  à  remplir  les  trois  actes  et  à  fournir  les  dimensions  nécessaires  de 
la  tragédie.  M.  Delavigne  ne  prète-il  pas  encore  à  Richard  un  langage  trop 
ingénieux  ,  trop  raffiné  pour  sa  donnée  morale  ?  A  un  sarcarme  lancé  par  le 
petit  duc  d'Yorck  à  son  oncle  ,  Richard  répond  brusquement  : 

A  revoir,  bon  neveu. 

Et  puis  à  part  : 

Quand  ils  ont  tant  d'esprit,  les  enfants  vivent  peu. 
Ailleurs  ,  oubliant  sa  dissimulation  : 

Mauvaise  herbe  est  précoce  et  croît  avaut  le  temps. 

Richard  naturellement  peu  prodigue  de  réflexions,  n'était  pas  ,  j'imagine,  si 
sentencieux  ,  et  ne  s'amusait  guère  aux  quolibets.  Buckingham  est  reproduit , 
quant  au  fond  ,  du  poète  anglais  ,  seulement  avec  plus  de  développements  né- 
cessaires dans  sa  résistance  à  Richard  et  dans  les  scrupules  de  sa  conscience 
moins  soucieuse  du  sang  répandu  que  des  droits  de  la  loyauté.  Mais  c'est  le 
caractère  deTyrrel,  à  peine  indiqué  par  Shakspeare,  qui,  par  son  mélange 
de  scélératesse  et  de  sensibilité,  par  ses  contradictions  mêmes  d'un  effet  tout 
pathétique  ,  devait  toucher  la  fibre  si  caressée  du  nouveau  poète  ;  il  fait  pour 
l'émotion  commune  ce  que  réalisent  pour  les  esprits  délicats  la  perfection  des 
détails  et  le  grand  soin  littéraire  de  toute  la  pièce. 

Après  avoir  essayé  tour  à  tour  la  tragédie  classique,  la  comédie  de  caractère, 
le  drame  historique  et  moyen  âge  ,  M.  Casimir  Delavigne  parait  avoir  voulu 
comme  mêler  et  fondre  ensemble  ces  genres  divers  dans  Don  Juan  d'Autri- 
che. Après  avoir  visé  successivement  à  l'imitation  de  Racine,  de  Molière,  de 
Byron  ,  de  Shakspeare  ,  voici  que  maintenant  il  marche  résolument  sur  les  tra- 
ces de  M.  Hugo  ,  dont  la  témérité  lui  fait  ombrage.  Il  tente  tous  les  hasards  , 
toutes  les  péripéties  imprévues ,  tous  les  ressorts  périlleux  du  drame  moderne, 
sans  craindre  la  comparaison  devenue  possible  avec  Lucrèce  Borgia,  Maris 
Tudor  et  Anyelo.  Le  poète  ,  jadis  tant  circonspect  ,  secoue  à  la  lin  sans  res- 
triction le  joug  des  unités  ;  et,  ce  qui  n'est  pas  moins  nouveau,  c'est  que,  poin- 
ta première  fois  l'auteur  des  Fèpres  siciliennes  substitue  â  son  vers  correct, 
harmonieux,  sonore,  une  prose  vive,  sémillante,  pleine  d'antithèses  et  de 
concetti,  qu'il  s'efforce  d'emprunter  tour  a  tour  à  Voltaire  el  ;ï  Beauroar- 


272  POETES   ET   ROMANCIERS   MODERNES 

chais.  Don  Juan  d'Aulriche  ,  le  fils  naturel  de  Charles-Quint ,  le  brillant  vain- 
queur de  Lépanle  ,  devient  tout  à  coup  ,  sous  la  main  de  M.  Casimir  Delavigne, 
le  héros  d'une  drame  bizarre,  multiple,  compliqué  à  l'excès,  où  le  poète 
tente  ,  au  moyen  de  personnages  historiques  inusités  dans  l'ancienne  comé- 
die ,  de  fondre  ensemble  le  comique  et  l'intérêt,  le  rire  et  les  larmes.  Naturel- 
lement l'histoire  se  trouve  interprétée  d'une  façon  très-libre,  et ,  en  ce  qui 
louche  don  Juan  spécialement,  Brantôme  est  quelque  peu  faussé  dans  sa  chro- 
nique. M.  Delavigne  a  certes  mis  en  œuvre  bien  de  l'esprit  et  des  ressources 
d'imagination  dans  la  texture  et  la  broderie  de  ses  cinq  actes.  La  pétulance  de 
don  Juan  ,  destiné  au  cloître  et  ne  rêvant  toutefois  qu'amour  et  batailles,  le 
débordement  naïf  de  ses  goûts,  de  ses  penchants,  de  ses  espérances,  éveillent 
un  intérêt  vif  et  rapide.  Quexada,  si  plein  de  comique  frayeur  devant  l'élourde- 
rie  de  son  élève,  Quexada  ,  légèrement  poltron  et  néanmoins  capable  du  plus 
honnête  dévouement .  est  une  figure  plaisamment  saisie  ,  quoique  empruntée 
d'ailleurs  à  divers  types  connus  ,  et  qui  provoque  aisément  le  sourire.  La  si- 
tuation de  Charles-Quint  au  couvent  de  Saint-Jusl  est  heureuse  malgré  l'ana- 
chronisme. Celte  vieille  majesté  déchue,  jadis  l'arbitre  de  l'Europe,  employant 
aujourd'hui  toute  son  aclivilé  à  ourdir  une  intrigue  obscure  de  cloître  en  fa- 
veur de  son  fils  don  Juan,  ne  manque  pas  d'originalité,  bien  que  faussant  la 
réalité  historique  Le  personnage  malicieux  ,  ironique  ,  moqueur  du  petit 
moine  Peblo  incidente  gaiement  l'action  avec  un  aimable  ressouvenir  de 
Chérubin.  Comme  contraste  ,  la  rivalité  fatale  de  don  Juan  et  de  Philippe  II , 
amoureux  l'un  et  l'autre  de  dona  Florinde  sans  la  connaître,  et  la  scène  de 
provocation  du  quatrième  acte,  font  un  part  suffisante  à  la  terreur.  Mais 
si  Charles-Quint  a  paru  d'une  teinte  de  philosophie  par  trop  voltairienne  sous 
le  capuchon  de  frère  Arsène  ,  son  terrible  successeur  n'est  pas  montré  sous  un 
jour  plus  conforme  à  l'histoire.  Il  y  a  loin  de  cette  créalion  au  Philippe  II  de 
Schiller,  si  vivant  et  si  vrai.  On  ne  conçoit  guère  le  sombre  Philippe  II,  malgré 
son  âge  .amoureux  et  galant  comme  un  dameret;  en  tout  cas,  on  a  peine  à  se 
figurer  cet  allier  despote  au  geste  absolu,  faisant  de  si  misérables  et  de  si 
vains  efforts  pour  vaincre  la  résistance  d'une  jeune  fille.  Celle  adoration  sin- 
gulière et  obstinée  d'une  juive  par  deux  princes  dévots  comme  tous  bons  Cas- 
tillans, n'est  pas  un  moindre  démenli  donné  à  l'Espagne  catholique  du  xvicsiè- 
tie.  On  devine  aisément  que  l'auteur ,  dans  son  parti  pris  de  drame  romanesque 
cl  amusant,  a  dû  se  soucier  assez  peu  des  invraisemblances  non  plus  que  des 
effets  forcés,  et  que  satisfait  d'égayer  le  parterre  par  de  spirituelles  saillies, 
par  de  vives  et  gaies  inventions ,  il  a  sacrifié  sans  remords  toute  exigence  d'art 
sérieux. 

On  l'a  souvent  remarqué,  et  cela  surtout  apparaît  en  Don  Juan  d'Autri- 
che :  M.  Casimir  Delavigne  ,  mieux  que  tout  autre  poète  au  monde ,  a  sondé 
habilement  les  secrètes  préférences  de  la  foule  et  les  tendances  passagères 
d'un  jour;  mieux  ([lie  personne,  il  a  su  les  prévenir  d'avance,  y  céder  a  temps, 
leur  complaire  avec  charme  et  s'en  rendre  l'interprète  d'affection.  Toujours  il 
a  pressenti  quelle  juste  dose  de  gaieté  ou  de  pathétique  convient  pour  faire 
accepter  à  point  une  idée  ou  un  sentiment  perçu  en  commun  ;  d'ordinaire  il 
mesure  le  dév<  loppi  nient  d'une  scène,  l'intensité  d'une  situation  ,  en  raison  de 


DE   LA   FRANCE.  275 

l'intelligence  ou  de  la  sensibilité  présumée  d'un  auditoire  en  expectative.  Le 
poète  fera  au  besoin,  pour  le  succès  de  sa  cause,  de  la  propagande  politique 
sous  le  couvert  d'une  œuvre  purement  littéraire,  et  du  prosélytisme  philoso- 
phique sous  le  voile  dérobé  d'une  innocente  fiction.  Peut-être,  par  sa  prudence 
un  peu  méticuleuse,  ne  satisfait-il  aucun  parti  extrême,  mais  à  coup  sûr  il 
rallie  l'armée  entière  des  opinions  flottantes  qui  se  rangent  volontiers  dans  le 
milieu  impartial.  Trop  timide  aux  yeux  de  quelques-uns,  point  assez  hardi 
pour  les  autres,  M.  Casimir  Delavigne  s'inquiète  avant  tout  de  la  masse,  et 
discerne  par  instinct  en  quel  point  se  groupe  la  majorité  des  votes.  Dès  lors 
tous  les  traits  les  mieux  aiguisés  de  son  esprit ,  tous  les  plus  sûrs  effets  de  son 
discours  sont  directement  lancés  vers  le  but  indiqué  par  son  ambition.  Rien, 
pour  l'atteindre,  ne  saurait  lui  coûter  trop,  ni  sa  conviction  littéraire  primi- 
tive de  jour  en  jour  immolée  ,  ni  tout  l'ennui  inséparable  du  désir  de  plaire  et 
du  soin  scrupuleux  de  réussir  (1). 

Une  famille  au  temps  de  Luther  peut  être  considérée  comme  une  trêve 
indifférente  dans  l'œuvre  générale  de  M.  Casimir  Delavigne.  Pas  un  pouce  de 
terrain  n'y  est  gagné  ou  perdu  dans  la  voie  d'un  progrès  quelconque.  C'est  un 
de  ces  essais  sans  résultat  qui  laissent  toutes  questions  en  leur  place.  Le  même 
système  de  conciliation  entrepris  depuis  Louis  X/s'y  continue  et  s'y  clôt  jus- 
qu'à présent  avec  quelques  particularités  qui  se  recommandent  à  la  curiosité 
beaucoup  plus  qu'à  l'intérêt  moral  du  spectateur.  Une  tragédie  en  un  acte  et 
sans  amour  devait  passer  à  coup  sûr  pour  une  nouveauté  bizarre,  et  jusqu'ici 
tout  à  fait  sans  exemple  au  théâtre;  mais  hors  cela,  l'auteur  reste  fidèle, 
comme  précédemment,  à  son  parti  pris  de  fusion  dramatique.  Il  se  partage 
dans  une  mesure  presque  égale  entre  la  méthode  ancienne  et  le  genre  mo- 
derne. Le  sujet  est  emprunté  à  l'histoire  des  trois  derniers  siècles.  C'est  la 
lutte  de  deux  frères  de  religion  différente,  dont  l'un  catholique  fervent,  et 
l'autre  près  d'être  converti  au  luthéranisme.  La  péripétie  consiste  en  ce  que 
le  fanatisme  romain  de  Paolo  aboutit,  par  la  rigueur  de  ses  conséquences,  au 
meurtre  de  Luigi.  La  scène,  placée  dans  une  salle  basse  de  métairie ,  les  détails 
les  plus  familiers  de  la  vie  domestique  abordés  sans  hésitation,  un  rôle  de 
vieux  serviteur  qui  égayé  par  sa  raison  verbeuse,  font  ressembler  la  pièce  à 
une  sorte  de  drame  bourgeois  et  intime,  dans  lequel  M.  Delavigne  ose  plus, 
à  quelques  égards,  que  Diderot  et  Lachaussée;  et ,  d'autre  part ,  la  simplicité 
des  moyens,  la  nullité  de  l'intrigue,  l'élégance  constante  de  la  versification  , 
l'usage  fréquent  de  la  description  et  de  la  périphrase,  surpassent  même  les 


(1)  M.  Casimir  Delavigne  triomphe  a  la  scène  tout  au  rebours  de  M.  Victor  Hugo. 
Suivant  l'ingénieuse  comparaison  d'un  homme  de  beaucoup  d'esprit,  M.  Hugo  con- 
quiert l'assentiment  publie  et  vient  à  bout  des  résistances  un  peu  par  brutale  contrainte, 
pareil  à  ce  duc  de  Guise  du  drame  de  Henri  III  qui  froisse  sans  pitié  la  délicate  main 
de  sa  femme  dans  son  gantelet  d'acier.  M  Delavigne,  au  contraire  ,  ainsi  qu'un  liôlc 
cérémonieux,  voua  invite  a  sa  fête  avec  toute  sorte  d'avances  polies  et  de  ménagements 
discrets.  Mais  si  l'étreinte  impérieuse  de  M.  Hugo  laisse  après  elle  comme  une  poi- 
gnante sensation  et  une  sorte  de  meurtrissure,  la  courtoisie  charmante  de  M.  Delavigne 
n'a  souvent  abouti  qu'à  un  plaisir  trop  froidement  assaisonné, 


274  POËTES   ET   ROMANCIERS   MODERNES 

timidités  les  plus  apprêtées  de  l'école  classique.  Ainsi ,  différente  de  la  tragé- 
die dont  elle  viole  en  plus  d'un  point  les  sévères  convenances ,  non  moins 
différente  du  drame  dont  elle  n'a  pas  l'animation  et  la  variété,  cette  œuvre 
mixte  ne  prend  plus  rang,  surtout  à  la  lecture,  que  comme  une  épîlre  ingé- 
nieusement dialoguée  sur  la  tolérance  religieuse;  expression  directe,  à  tout 
prendre,  de  l'impartialité  toute  philosophique  de  l'auteur. 

On  ne  sait  trop  que  dire  de  la  Popularité ,  cet  infructueux  essor  de  M.  Ca- 
simir Delavigne  dans  la  comédie  politique  ,  terrain  vierge  pourtant ,  et  le  seul 
peut-être  qui  soit  à  exploiter  de  nos  jours.  Si  je  ne  me  trompe,  le  poète  a  fait 
défaut  au  genre  ,  moins  par  insuffisance  de  talent  que  par  une  allure  naturelle 
trop  peu  appropriée.  M.  Casimir  Delavigne,  on  l'a  très -justement  observé, 
n'est  pas  de  la  famiile  d'Aristophane.  Il  ne  lui  appartenait  donc  point  d'aborder 
la  comédie  directe,  personnelle,  nominale,  que  nos  mœurs  et  nos  lois  ne  sau- 
raient d'ailleurs  autoriser,  et  que  les  Cléon  de  nos  jours  ne  voudraient  point 
souffrir.  Mais  dans  cette  transaction  même  de  comédie  moyenne  ou  indirecte 
qu'il  a  tentée,  et  dans  laquelle  l'auteur  plus  osé  de  Bertrand  et  Raton  avait 
su  provoquer  le  rire  ,  M.  Delavigne  apportait  encore  trop  de  ménagement  im- 
partial et  de  tempérament  d'honnête  homme.  Traduisant  clairement  des  pas- 
sions et  des  faits  contemporains,  nationaux,  sous  l'allégorie  d'une  date 
ancienne  et  de  noms  étrangers,  il  a  craint  de  calomnier,  même  à  distance, 
l'année  1838,  qui  se  pouvait  lire  à  travers  l'énoncé  de  l'an  1745  et  du  règne 
de  George  II.  Les  caractères  divers  de  sa  pièce  devant  être,  dans  la  pensée  de 
l'auteur,  autant  de  symboles  d'un  principe,  d'une  opinion  ,  d'un  parti  ré- 
gnant, on  comprend  que  par  loyauté  il  ait  tenu  à  dessiner  chacun  dans  son 
meilleur  jour.  Aussi,  à  l'exception  de  Godvvin  ,  qui  seul  jette  une  ombre  dans 
son  coin,  la  plupart  des  autres  paraissent-ils  calqués  sur  la  réalité  la  moins 
obscurcie.  Sir  Edouard  Lindsay  représente  bien  l'orateur  de  l'opposition,  gé- 
néreux ,  éloquent,  plein  d'une  foi  naïve  dans  les  triomphes  populaires;  son 
vieux  père  sir  Gilbert,  le  sage  désabusé,  sachant  le  fond  des  affaires  qu'il  a 
pratiquées  avec  fruit;  Mortins,  le  républicain  honnête,  sincère,  rempli  d'en- 
ihousiasme  et  de  patriotisme  ;  lady  Siraffort,  la  fidélité  jacobite  dans  son  as- 
pect un  peu  aventureux  et  romanesque  ;  lord  Derby,  l'opinion  accommodante 
qui  pactise  volontiers  pour  atteindre  son  but.  11  n'est  guère,  au  milieu  de  tout 
cela ,  que  Caverly  dont  le  scepticisme  railleur  tranche  par  une  nuance  plus 
hasardée.  De  la  généralement  u\m  peinture  de  la  plus  entière  et  de  la  plus 
sereine  bonne  foi,  mais  aussi  trop  d'uniformité  dans  les  teintes,  un  partage 
trop  égal  dans  l'intérêt  des  caractères  ;  par  suite  nulle  saillie  principale,  nulle 
incisive  et  piquante  raillerie.  Quant  à  la  forme  ,  quant  au  style,  M.  Casimir 
Delavigne  était  rentré  celte  fois  dans  sa  première  manière  ,  la  plus  naturelle 
et  la  plus  vraie,  sinon  la  meilleure  possible.  On  eût  dit  qu'à  l'exemple  de  son 
héros  Edouard  Lindsay,  lui  aussi  avait  voulu  s'arrêter  en  cours  de  sacrifices 
populaires,  et  le  personnage  était  ici  un  peu  comme  le  symbole  du  poète.  — 
Quoi  qu'il  arrive,  et  alors  même  qu'il  s'est  le  plus  mépris  au  fond  ,  on  peut 
être  assuré  que  M.  Casimir  Delavigne  aura  gardé  quelque  chose  de  son  privi- 
lège inaliénable  dans  le  détail.  A  tout  prendre  ,  nul  plus  que  lui  ne  parle  na- 
turellement en   vers,  et   n'y  laisse  voir  une  allure  plus  aisée.  Le  langage 


DE  LA  FRANCE.  275 

poétique  esl  comme  un  souple  vêtement  qui  ne  gène  en  rien  son  geste  et  sa 
démarche.  II  sait  tout  ce  qu'on  peut  savoir  pour  le  maniement  de  la  phrase, 
l'habileté  des  tours  et  la  propriété  de  l'expression.  Son  dialogue  est  tour  à  tour 
spirituel  ou  éloquent;  les  plus  nobles  sentiments  ,  les  plus  généreuses  pensées 
s'y  peuvent  encadrer  dans  une  forme  souvent  naturelle,  quelquefois  précise. 
En  un  mot,  le  poêle  exécute  à  son  gré  tout  ce  qu'il  imagine  ,  et  s'il  imaginait 
davantage,  on  aurait  moins  à  reprendre;  mais  c'est  justement  la  hauteur  et 
la  force  d'imagination  qu'il  n'atteint  pas. 

Voici  que  pour  son  dernier  essai  M.  Casimir  Delavigne  vient  de  s'attaquer 
au  plus  grand  de  nos  tragiques.  Il  a  osé  nous  redonner  le  Cid  après  Corneille. 
Il  n'a  pas  craint  de  faire  revivre  celte  figure  si  noble,  si  fière ,  si  poétique, 
dans  laquelle  Pierre  Corneille  avait  dépensé  la  première  fleur  et  pour  ainsi  dire 
la  virginité  de  son  mâle  génie.  Toutefois  M.  Casimir  Delavigne  a  moins  pré- 
tendu reproduire  le  sujet  même  du  premier  Cid  que  l'héroïque  tradition  de  son 
caractère.  L'idée  fondamentale  de  la  Fille  du  Cid ,  ainsi  que  les  scènes  prin- 
cipales ,  reviennent  de  droit  au  Romancero  espagnol ,  dont  le  poète  moderne 
a  détaché  les  plus  poétiques  fleurs  pour  en  parer  le  nouveau  fruit  de  son  ima- 
gination. Il  ne  s'agit  plus  maintenant  du  jeune  et  fougueux  amant  de  Chi- 
mèue  ,  ce  Rodrigue  dont  lui-même  disait  : 


Aux  âmes  bien  nées 
La  valeur  n'attend  pas  le  nombre  des  années. 

Le  vaillant  Rodrigue  de  Bivar  s'est  fait  vieux,  ses  cheveux  ont  blanchi;  dis- 
gracié par  le  roi  Alphonse,  mais  toujours  redouté  des  Maures,  il  vit  à 
Valence,  une  de  ses  conquêtes  ,  entre  sa  fille  doua  Elvire  et  Rodrigue,  jeune 
novice  destiné  au  cloître  ,  fils  de  Phanès  de  Minaya ,  frère  d'armes  du  Cid. 
Quant  à  Chimène ,  elle  est  morte,  ainsi  l'a  voulu  M.  Casimir  Delavigne;  ce 
qui,  à  tout  prendre,  vaut  mieux  encore  que  s'il  nous  l'eût  montré  toute  chargé.' 
d'ans  et  de  rides.  Chimène  revit  ,  il  est  vrai,  dans  les  grâces  et  la  beauté  d>- 
sa  fille;  mais  Elvire ,  avec  une  teinte  de  fierté  plus  sauvage,  n'a  pas  la  tendresse 
et  le  cœur  de  Chimène.  M.  Delavigne  a  trop  grandi  la  stature  de  son  héroïne, 
(aillée  du  reste  sur  le  patron  des  femmes  de  Corneille.  Il  en  a  exagéré  la  cou- 
leur ironique  et  superbe.  On  aperçoit  trop  que  la  gamme  d'Elvire,  haussée  à 
tous  les  tons  du  sarcasme  et  du  dédain,  a  été  modulée  primitivement  sur  la 
voix  de  M"0  Rachel.  Ll vire  poursuit  tous  ceux  qui  l'entourent  de  ses  belli- 
queuses excitations  et  de  ses  implacables  railleries.  Elle  aime  son  jeune  cou- 
sin Rodrigue;  mais;  préférant  la  gloire  à  son  amour,  elle  ne  cesse  d'éveiller 
en  lui  la  fibre  guerrière  endormie  et  de  le  pousser  au  combat.  Quand  Ben- 
Saïd  ,  l'envoyé  des  Maures,  vient  offrir  la  royauté  au  \inix  Cid,  c'est  Elvire 
qui  prend  sur  elle  de  repousser  avec  bailleur  ces  offres  insolentes.  11  n'est  pas 
jusqu'à  son  père  lui-même  à  qui  Elvire  ne  donne  des  leçons  d'énergie  et  d'au- 
dace. A  la  vérité  le  vaillant  campeador  n'a  plus  son  inflexible  trempe  d'autre- 
fois, il  se  bat  un  peu  moins  à  présent,  et  fait  sonner  davantage  en  paroles  le 
renom  de  ses  vieilles  prouesses.  Le  Cid  est  aussi  devenu  singulièrement  conteur 


27G         POËTES  ET  ROMANCIERS  MODERNES 

avec  l'âge.  Tandis  que  les  Maures  s'apprêtent  à  assiéger  Valence,  il  fait  com- 
plaisamment  à  sa  fille  je  ne  sais  quels  anciens  récils  de  juifs  et  de  coffre- 
fort  : 

C'est  une  vieille  histoire 
Que  je  veux  vous  conter,  mais  bien  bas  pour  ma  gloire. 


D'autres  fois  il  se  montre  naïf  et  bon  homme  à  plaisir,  ou  professe  gaie- 
ment des  maximes  de  la  plus  indulgente  philosophie  en  matière  de  bravoure. 
Ce  n'est  pas  le  bouillant  adversaire  du  comte  de  Gormas  qui  eût  dit  par 
exemple  : 

L'habitude  est  pour  nous  la  moitié  du  courage. 

On  se  demande  jusqu'à  quel  point  il  convient  d'applaudir  à  ces  sortes  de  co- 
pies adroitement  falsifiées  d'une  œuvre  originale.  Le  poète,  je  l'accorde,  a 
plein  droit  généralement  de  refaire  pour  son  compte  toute  histoire  et  tout 
drame  tombés  dans  le  domaine  commun  ;  ce  n'est  pas  nous  qui  voudrons  bar- 
rer passage  aux  auteurs  vivants  avec  le  fantôme  des  morts  illustres  :  mais 
pourtant  il  est  telle  création  supérieurement  accomplie  et  si  achevée  en  elle- 
même  qu'elle  paraît  de  tout  point  définitive,  telle  figure  coulée  en  bronze  d'un 
jet  si  absolu  qu'il  semble  qu'on  ne  puisse  jamais  plus  l'altérer.  Ainsi  en  est-il 
du  Cid.  Depuis  que  Corneille  lui  a  donné  si  puissamment  le  souffle  et  la  vie, 
chacun  s'est  accoutumé  à  voir  dans  ce  type  un  héros  jeune,  impétueux,  hardi , 
plein  d'une  égale  ardeur  pour  l'amour  et  les  glorieux  combats.  Malaisément  on 
se  le  figure  vieux  ,  refroidi  par  l'âge,  d'un  sang  moins  bouillant,  d'un  bras 
moins  prompt,  d'une  valeur  plus  prudente  et  plus  réfléchie.  Pour  Cbimène, 
on  la  cherchera  toujours  avec  regret  dans  sa  poétique  auréole,  à  côlé  de  son 
Cid  bien-aimé  dont  l'imagination  ne  la  sépare  pas.  Cependant  l'hypothèse  de 
M.  Casimir  Delà  vigne  une  fois  admise,  on  ne  saurait  nier  qu'il  ait  exploité  avec 
une  grande  intelligence  et  un  rare  sentiment  les  deux  mines  fécondes  ouvertes 
sous  sa  main ,  c'est-à-dire  les  romances  espagnoles  et  la  tragédie  de  Corneille. 
Aux  unes  ,  il  a  emprunté  leur  fond  naïvement  original,  leurs  formes  vivantes 
et  pittoresques;  à  l'autre  ,  en  maint  endroit ,  sa  touche  mâle  et  vigoureuse  , 
son  accent  héroïque  et  fier,  ses  attitudes  et  ses  poses  si  martiales.  La  couleur 
romanesque  et  un  peu  fanfaronne  des  vieilles  épopées  est  généralement  saisie. 
Ce  sont  à  tout  propos  ressouvenirs  guerriers  ,  sentiments  chevaleresques;  dis- 
cours magnanimes,  fières  provocations  de  Maure  à  Castillan,  et  de  Castillan 
à  Maure.  On  croit  entendre  comme  une  succession  d'héroïques  refrains,  de 
ballades  tour  à  tour  énergiques  ou  gracieuses ,  qui  remuent  les  fibres  du  cœur 
et  tiennent  l'intérêt  en  émoi.  Plusieurs  des  traits  incisifs  de  Corneille  sont  re- 
produits en  maint  passage  avec  une  intention  manifeste;  chaque  personnage, 
pour  ainsi  dire,  semble  fait  à  dessein  pour  rappeler  quelqu'un  des  types  de 
l'ancienne  tragédie;  la  scène  de  défi  entre  le  jeune  Rodrigue  et  le  Maure  Ben- 
Siïd  rappelle,  à  s'y  méprendre,  la  situation  analogue  du  premier  Cid  avec  le 


DE   LA   FRANCE.  277 

comle  de  Gormas,  aussi  bien  par  le  ton  du  discours  que  par  la  forme  de  l'in- 
terpellation et  la  coupe  toute  cornélienne  du  vers  : 

—  Ton  nom? 

—  Je  n'en  ai  pas ,  mais  tu  vas  m'en  faire  un. 

On  voit  que  l'attention  du  poète  s'est  épuisée  dans  le  développement  des  ca- 
ractères. Celui  du  Cid  ,  entre  autres,  a  un  mélange  de  grandeur  et  de  bonho- 
mie, de  rudesse  et  de  bienveillance,  qui  en  ferait  une  création  des  plus  heu- 
reuses, si  l'on  pouvait  écarter  toute  comparaison  du  type  consacré.  Une  fois 
le  héros  castillan  accepté  dans  son  nouveau  jour,  on  admire  sans  réserve  une 
scène  d'un  charme  très-piquant,  et  d'ailleurs  empruntée  au  Romancero, 
celle  où  le  vieux  Cid,  pour  encourager  son  filleul  Rodrigue,  feint  d'avoir  lui- 
même  faibli  dans  la  mêlée.  Phanès  ,  par  un  nouvel  emprunt  fait  à  Corneille  , 
procède  du  vieil  Horace.  C'est  le  soldat  brutalement  intrépide,  le  père  inflexi- 
ble qui  met  l'honneur  de  ses  enfants  bien  au-dessus  de  leur  vie.  Placé  en  re- 
g.ird  de  la  valeur  clémente  du  Cid  ,  ce  sombre  courage  la  fait  ressortir  à  des- 
sein, comme  l'ombre  fait  jaillir  plus  vivement  la  lumière  sur  un  tableau.  A 
tout  prendre,  il  y  a  une  idée  dramatique  dans  l'opposition  des  deux  carac- 
tères d'Elvireetde  Rodrigue,  dans  cette  éducation  guerrière,  dans  cette  trans- 
formation morale  si  curieusement  réalisées  par  l'amour.  La  donnée  du  jeune 
Rodrigue,  sans  être  tout  a  fait  neuve  d'ailleurs,  a  un  effet  original  dans  l'en- 
semble :  le  poète  a  su  nous  intéresser,  même  aux  faiblesses  du  fils  de  Phanès, 
et  lorsque  enfin  le  jeune  novice  trouve  au  fond  de  son  âme  l'héroïsme  de  ses 
ancêtres,  lorsque,  pour  venger  son  frère  Fernand  ,  tué  aux  portes  de  Va- 
lence ,  il  défait  Ben-Saïd  ;  lorsque  ,  plus  tard  ,  il  rapporte  vaillamment  Tizo- 
nade,  celte  épée  que  le  Cid  défaillant  a  laissée  aux  mains  des  ennemis  ,  Ro- 
drigue achève  de  conquérir  toutes  nos  sympathies.  —  Le  tort  grave  de  la 
Fille  du  Cid  est  d'être  absolument  vide  d'action  ;  cette  tragédie,  étroitement 
enfermée,  du  reste,  dans  le  triangle  rigoureux  des  unités  ,  manque  de  centre 
et  d'intérêt  dramatique;  vainement  prétendrait-on  démêler  la  trame  et  le 
nœud  d'une  composition  qui  n'est,  d'un  bout  à  l'autre  ,  qu'un  long  et  brillant 
propos  de  chevaliers.  Aucun  personnage  ne  tend  à  une  fin  logique  à  travers 
les  évolutions  de  la  péripétie.  La  bataille  deux  fois  livrée  sous  les  murs  de 
Valence,  n'apporte  pas  même  le  plus  léger  retentissement  a  l'oreille  du  spec- 
tateur. Enfin  le  vieux  Cid,  accablé  par  l'âge  et  les  fatigues  du  combat,  de 
même  que  dans  le  Romancero ,  vient  doucement  expirer  sur  la  scène,  pour 
confirmer  les  tristes  pressentiments  que  naguère  il  révélait  à  sa  fille.  Le  Cid  a 
eu  un  rêve  dans  lequel  il  a  vu  Chimène  qui  l'appelait  à  elle,  il  l'a  vue  : 

Toujours  belle 
Belle  comme  à  vingt  ans ,  mais  morte  celte  fois. 
J'errais  sous  son  balcon  ,  chantant  àdemi-voix 
L'air  qui  fut  si  longtemps  sa  douce  fantaisie. 
Son  bras  avec  lenteur  leva  la  jalousie  ; 


278  POETES   ET   ROMANCIERS   MODERNES 

Ravi ,  je  crus  encor  la  voir  sous  ces  atours 

Que  préféraient  mes  yeux  au  temps  de  nos  amours  ; 

C'est  sous  son  blanc  linceul  airelle  m'est  apparue. 

Pâle  ,  elle  m'a  souri  ;  puis  dans  l'air  suspendue  , 

Vers  l'étoile  du  soir  elle  a  levé  sa  main, 

Et  s'est  évanouie  en  disant  :  A  demain  ! 

Au  rendez-vous  donné  je  fus  toujours  fidèle  ; 

Tu  vois  bien  que  ce  soir  je  dois  être  auprès  d'elle, 

Et  je  voudrais  ,  ma  fille  ,  au  dernier  rendez-vous  , 

Lui  dire  en  l'embrassant  le  nom  de  ton  époux. 


Maintenant  son  rêve  s'accomplit,  et  le  Ciel  n'a  plus  qu'à  mourir  en  disant  : 
«  Chimène,  me  voici  !»  —Si  cette  œuvre  signale  un  progrès  de  quelque  sorte, 
«''est ,  à  coup  sûr,  dans  le  style,  non  que  le  style  de  la  Fille  du  Cul  surpasse 
le  genre  de  perfection  réalisé  et  tant  prôné  jusqu'à  ce  jour  chez  M.  Casimir 
Delavigne  ,  mais  justement  parce  qu'il  est  tout  autre  ,  parce  qu'il  s'annonce 
assez  fréquemment  avec  des  allures  de  franchise,  de  vigueur  ,  de  sensibilité 
même  tout  à  fait  imprévues  et  qui  ont  élé  accueillies  avec  joie.  II  y  a  parfois 
dans  le  discours  un  air  noblement  familier  que  Corneille  ne  désavouerait  pas. 
et  des  traits  de  hardiesse  dans  lesquels  M.  Victor  Hugo  pourrait  se  reconnaî- 
tre. En  un  mot,  M.  Casimir  Delavigne  vient  de  montrer  qu'après  tant  d'autres 
nuances  habilement  empruntées ,  le  ton  de  force  et  de  naïveté  lui  était  encore 
possible  dans  l'occasion.  Par  malheur,  ce  nouveau  mérite  même  ne  fait  que 
confirmer  plus  surabondamment  le  penchant  déterminé  de  M.  Casimir  Dela- 
vigne à  l'imitation.  Nous  savons  maintenant  que  l'auteur  de  la  Fille  du  Cid 
peut,  avec  un  succès  égal,  marcher  à  la  suite  des  génies  les  plus  divers;  il  lui 
reste  encore  à  être  lui-même  ,  et  à  se  révéler  dans  une  voie  qui  n'ait  pas  été 
déjà  sillonnée  par  d'ineffaçables  empreintes. 

A  vouloir  juger  M.  Casimir  Delavigne  dans  son  ensemble  et  comme  carac- 
tère de  poète,  on  n'est  pas  en  vérité  sans  quelque  légitime  embarras.  Entre  le 
iiaut  piédestal  que  lui  dresse  la  foule  complaisante  et  le  socle  plus  abaissé  où 
le  pose  la  critique  austère  ,  son  rang  bien  précis  ne  se  dessine  pas  nettement 
à  l'œil.  Depuis  les  Messèniennes  jusqu'à  la  Fille  du  Cid,  M.  Delavigne, 
multipliant  sans  cesse  les  œuvres,  a  certes  touché  à  bien  des  points  et  varié 
sensiblement  ses  procédés  ;  mais,  avant  tout,  on  ne  saurait  le  rattacher  inti- 
mement à  aucune  des  deux  faces  de  la  littérature  du  xive  siècle,  soit  celle  qui 
embrasse  encore  le  passé  d'une  étreinte  fidèle,  soil  celle  qui  tourne  fièrement 
ses  aspirations  vers  l'avenir.  La  révolution  littéraire  entreprise  depuis  bientôt 
un  demi-siècle  par  M.  de  Chateaubriand  et  M,nede  Staël ,  laissa  manifestement 
en  dehors  M.  Casimir  Delavigne.  qui  ne  la  comprit  pas.  Lorsque  ,  pour  la  pre- 
mière fois,  l'auteur  des  Messèniennes  s'initie  à  la  vie  littéraire  ,  on  voit  qu'il 
n'est  nullement  frappé  de  ce  qui  se  passe  autour  de  lui  dans  le  domaine  intel- 
lectuel et  moral;  les  événements  extérieurs,  mondains,  ont  seuls  le  privilège 
d'exciter  son  attention.  A  vrai  dire,  ses  débuts  sont  moins  littéraires  que  po- 
litiques,  el  l'éclat  de  ses  succès  s'explique  surtout  parcet  instinct  merveilleux 
qu'il  a  de  faire  vibrer  sa  corde  lyrique  à  l'unisson  de  la  fibre  populaire.  Au 


DE   LA    FRANCE.  279 

jour  même  de  son  triomphe  le  plus  universel,  il  n'est  guère  de  son  temps  que 
par  les  sentiments  passagers,  par  une  communauté  d'idées  transitoires.  Le 
fond  propre  de  son  inspiration  et  les  formes  mêmes  de  son  langage  appar- 
tiennent à  une  autre  époque,  sont  d'un  autre  pays.  C'est  un  Grec  d'autrefois 
transplanté  dans  la  France  moderne  ,  et  qui  s'exprime  sur  les  choses  contem- 
poraines avec  les  images  et  les  souvenirs  de  l'antiquité.  A  l'exception  de  deux 
ou  trois  ,  les  poésies  nationales  de  M.  Casimir  Delavigne  manquent  de  vérité 
locale  ;  l'enthousiasme  qui  s'y  montre  procède  plus  d'une  sorte  d'arrangement 
littéraire  que  d'un  vif  sentiment  de  la  réalité.  Quant ,  un  peu  plus  tard  ,  à  l'a- 
vénement  de  l'auteur  des  Méditations,  l'école  de  poésie  française  presque 
tout  entière  aborde  les  mystérieuses  profondeurs  de  l'âme  humaine  et  de 
la  Divinité ,  M.  Casimir  Delavigne ,  loin  de  participer  à  celte  rénovation 
spirilualiste  du  jeune  siècle,  retourne,  au  contraire,  à  la  Grèce  et  à  Rome 
païenne  avec  une  persistance  désormais  sans  à-propos;  pourtant  sa  foi  dans 
le  culte  classique  n'est  pas  telle  qu'il  n'y  déroge  par  aventure.  Volontiers 
il  brise  le  pacte  ancien  et  se  laisse  aller  à  consentir  des  alliances  nou- 
velles, pour  peu  qu'on  le  sollicite.  Ainsi  n'eussent  pas  fléchi  sans  doute  les 
purs  et  fidèles  disciples  de  l'antique  religion  littéraire  ,  tels  que  le  chantre  de 
l'Aveugle. 

Au  théâtre,  M.  Casimir  Delavigne  a  manqué  d'invention;  le  plus  souvent  il 
s'est  borné  à  reproduire  les  situations  et  les  caractères  depuis  longtemps  con- 
sacrés sur  la  scène.  D'abord  tragique  de  l'école  de  Racine  et  de  Voltaire,  il  a 
marché  dans  la  comédie  ,  bien  qu'avec  moins  d'évidence,  entre  Gresset,  Beau- 
marchais ou  tel  autre,  s'aidanl  partout  de  deux  ressources  familières  à  l'abbé 
Delille,  la  périphrase  et  la  description.  Puis  successivement  il  s'est  essayé  à 
des  pastiches  de  tout  genre,  calqués  sur  Byron,  sur  Shakspeare,  sur  Mercier, 
sur  le  drame  français  moderne,  et  enfin  récemment  encore  sur  le  vieux  Cor- 
neille, avec  une  souplesse  de  plus  en  plus  complaisante.  11  s'est  fait  romanti- 
que à  la  suite,  recueillant  le  plus  sûr  butin  de  chaque  périlleuse  innovation, 
tout  comme  il  a  été  classique  de  reflet  ,  et  avec  une  teinte  particulière  de  son 
choix.  Surtout  on  doit  noter  chez  le  poète  des  Vêpres  Siciliennes  et  des  Co- 
médiens une  aptitude  peu  commune  à  chausser  pareillement  le  brodequin  et 
le  cothurne.  Une  telle  élasticité  de  veine  n'est  pas,  selon  nous  ,  l'indice  d'une 
vocation  bien  tranchée.  Il  peut  cerles  arriver  à  un  poêle  dramatique  de  sortir 
par  aventure  du  genre  familier  a  son  génie  intime.  Corneille  a  écrit  le  l/<  /■ 
leur,  et  le  tendre  auteur  de  Bérénice  s'est  avisé  un  jour  d'une  farce  très- 
amusante  comme  par  un  écart  passager  de  sa  muse  noble  et  sévère.  Mais  alter- 
ner ,  toute  sa  vie  durant,  du  tragique  au  comique  avec  une  sérénité  inaltéra- 
ble, nous  paraît  l'affaire  d'un  talent  studieux  bien  plus  que  celle  d'un  esprit 
grandement  original.  Quant  au  fond  même,  on  l'a  suffisamment  observé , 
M.  Casimir  Delavigne  n'a  fait  guère  que  refrapper  au  coin  de  son  exécution 
particulière  des  idées  primitivement  forgées  d'un  autre  métal  plus  riche  et  déjà 
mises  en  circulation.  I.a  philosophie  de  M.  Delavigne,  trop  superficielle  (Tail- 
leurs, ne  pénètre  jamais  aux  entrailles  menus  des  choses  humaines.  On  s'a- 
perçoil  que  le  pofite  n'a  contemplé  ni  d'assez  haut  ni  d'un  coup  d'œil  suffisam- 
ment scrutateur  l'océan  mural  de  son  époque.  Ilcroit,  faute  de  réflexion,  qu'on 


280  POÈTES   ET   ROMANCIERS   MODERNES 

peuL  peindre,  soit  au  théâtre,  soit  ailleurs  ,  les  hommes  et  les  choses,  au 
moyen  d'une  érudition  littéraire  ingénieusement  combinée. 

Toutefois  on  ne  saurait  le  nier,  par  ses  imperfections  mêmes  non  moins  que 
par  ses  mérites,  M.  Casimir  Delavigne  a  conquis  depuis  plus  de  vingt  ans  une 
faveur,  sinon  légitime  ,  du  moins  réelle  et  dûment  assise.  Son  règne  a  été  des 
plus  soutenus,  des  plus  unis ,  et  presque  jamais  il  n'a  donné  de  démenti  à  sa 
paisible  autorité.  Cette  stabilité  de  talent  toujours  sûr,  cette  perpétuité  de  suc- 
cès inaltérable  ,  ont  bien  ,  il  faut  le  dire  ,  quelque  originalité  et  quelque  gran- 
deur. Si  dans  le  détail  de  l'œuvre ,  dans  l'examen  scrupuleux  de  chaque  partie, 
le  poëte  fournit  matière  justement  à  bien  des  contradictions,  et  même  à  de 
vives  censures  ,  vu  dans  l'ensemble  du  monument ,  dans  sa  majestueuse  conti- 
nuité, il  impose  et  séduit.  A  défaut  d'originalité  directe  et  native,  il  semble 
que  M.  Casimir  Delavigne  s'en  soit  fait  une  après  coup ,  en  raison  même  de  son 
isolement  et  de  ses  allures  intermédiaires.  Il  se  classe  tout  à  la  fois  par  sa  sé- 
paration plus  ou  moins  ouverte,  mais  irrécusable,  du  mouvement  littéraire 
contemporain,  ef  par  sa  désertion  en  quelques  points  de  la  tradition  antérieure, 
se  maintenant  ainsi  sur  une  limite  où  nul  autre  n'est  rencontré.  En  plein 
xixe  siècle,  son  rôle  caractéristique  est  de  ne  paraître  ni  tout  à  fait  de  son 
temps  ,  ni  tout  à  fait  d'aucun  autre ,  soit  du  xvne  siècle ,  soit  du  xvnie.  Vivant 
à  l'écart,  loin  du  bruit  et  de  la  mêlée,  à  l'abri  des  influences  trop  tyranniques, 
composant  à  loisir  dans  la  plus  scrupuleuse  attention  ,  l'auteur  de  la  Fille  du 
(  id  a  poursuivi  son  système  ,  tout  repréhensible  qu'il  soit ,  avec  calme,  sang- 
froid  et  dignité,  pareil  au  juste  d'Horace.  Ce  qui  surtout  l'honore,  ce  qui  le 
propose  en  exemple  aux  écrivains  de  tous  les  temps ,  c'est  son  respect  inva- 
riable pour  lui-même  et  pour  le  public  dont  il  relève,  c'est  sa  préoccupation 
constante  du  mieux  possible  et  du  triomphe  mûrement  préparé.  Si  M.  Casimir 
Delavigne  ne  se  fût  point  distingué  par  son  rôle  littéraire,  à  coup  sûr  son  âme 
loyale  et  sa  vie  d'honnête  homme  l'eussent  encore  marqué  à  part  dans  la  mêlée 
confuse  des  écrivains.  Venant  après  la  distinction  de  l'esprit,  ce  lustre  moral 
est  comme  un  trait  achevé  et  comme  un  dernier  coup  de  pinceau  qui  complè- 
tent sa  physionomie  individuelle;  en  un  siècle  où  la  vertu  est  sans  contredit 
plus  rare  que  le  talent ,  on  doit  tenir  compte  à  l'écrivain  de  celte  alliance  peu 
commune  et  qui  suppose  un  accroissement  de  mérite  (1). 

Pour  être  un  poète  d'une  valeur  plus  puissamment  active  et  aussi  plus  du- 
rable, il  a  manqué  à  M.  Casimir  Delavigne  deux  importantes  facultés,  l'ini- 
liilive  et  la  passion,  l'une  qu'il  n'a  jamais  osé  prendre,  et  l'autre  qu'on  ne 


(1)  Nous  regrettons  seulement  que,  dans  une  circonstance  récente,  l'auteur  des 
Mcssénienne.t  ait  paru  démentir  de  parti  pris  cette  honnête  modération  de  cœur  et 
d'esprit  qui  a  été  jusqu'ici  un  de  ses  plus  beaux  titres.  Les  cabales  académiques  font 
tache  à  sa  loyauté  bien  connue  ,  et  il  devrait  laisser  à  d'autres  réputés  moins  intègres 
les  votes  haineux  ou  inintelligents.  Prendre  parti ,  dans  un  objet  purement  littéraire, 
pour  un  savant  tout  spécial  contre  un  poëte  éminent  que  parfois  on  n'a  pas  craint  d'imi- 
ter, c'est  laisser  voir  trop  clairement  ou  qu'on  repousse  un  rival  par  envie ,  ou  qu'on  le 
méconnaît  par  injustice;  fâcheuse  et  irrésistible  interprétation,  à  laquelle,  quoi  qu'il 
I     'il  ne  saurait  échapper. 


DE  LA   FRANCE.  281 

saurait  acquérir.  Il  n'a  certes  point  la  spontanéité  ni  l'imprévu  qui  toujours 
marquent  de  leur  double  empreinte  l'artiste  vraiment  créateur.  A  bien  dire , 
M.  Casimir  Delavigne  n'a  pas  remué  d'idées,  il  n'a  défriché  aucun  terrain  com- 
plètement neuf,  sondé  aucun  abîme  un  peu  profond,  ou  visité  des  parages 
lointains  et  inconnus.  Là  même  où  il  a  porté  ses  pas  avec  le  plus  de  succès  et 
quelque  velléité  hardie,  il  n'a  pourtant  laissé  après  lui  aucune  bien  chaude  et 
bien  vive  empreinte.  Pas  une  seule  fois  il  n'est  arrivé  au  poëte  de  prendre  en 
main  la  torche  qui  éclaire  l'avenir,  et  de  crier  à  son  siècle  d'une  voix  proplié- 
tique  :  Suivez-moi  !  voici  la  lumière  !  Venu  au  monde  en  un  temps  de  fièvre  et 
de  rénovation  ,  né  en  1793  ou  94  ,  au  port  du  Havre  ,  rien  ne  rappelle  dans  le 
poëte  celte  date  tant  significative.  C'est  à  peine  s'il  a  dérobé  quelques  pâles 
étincelles  à  ce  vaste  foyer  de  la  révolution  dont  plus  d'un  reflet  a  dû  se  projeter 
sur  son  berceau.  On  voudrait  donc  en  lui  plus  de  flamme  originelle  et  d'ai- 
guillon toujours  présent.  Son  style  même,  qui  est  sa  partie  la  plus  vive, 
manque  d'illumination  intérieure;  il  n'a  pas  non  plus  assez  de  relief  aiguisé 
et  de  tranchante  ciselure.  M.  Delavigne  renie  trop,  soit  au  fond,  soit  dans  la 
forme,  cette  famille  de  poètes  au  souffle  ardent  dont  Byron  est  à  la  fois  le  type 
sublime  et  outré.  Non  que  la  sérénité  de  l'âme  et  le  calme  extérieur  ne  soient 
compatibles  avec  la  poésie,  non  qu'il  faille  adopter  celte  formule  anarchique, 
désordre  et  génie ,  qui  a  prévalu  pendant  un  temps;  mais  parce  que  la  pas- 
sion seule,  dans  son  jet  expansif ,  peut  enfanter  les  inspirations  grandes  et 
vigoureuses.  Ce  défaut  de  passion  explique  comment  M.  Delavigne  a  loujouis 
réussi  plus  ou  moins  à  charmer  la  foule  par  le  plaisir  de  l'art,  sans  qu'il 
ait  jamais  pu  l'influencer  activement  ni  l'enchaîner  à  la  fortune  de  son 
esprit.  Il  a  régné  sans  gouverner,  un  peu  à  la  façon  des  rois  constitution- 
nels ,  qui  n'ont  point  d'action  propre  efficace  en  dépit  du  prestige  et  de  la 
pourpre. 

Si  un  bon  sens  éminent,  une  forme  d'une  habileté  rare,  de  la  grâce,  de 
l'esprit,  \u\  noble  caractère,  suffisaient  à  ['individualité  poétique,  sans  con- 
tredit, l'auteur  de  tant  d'ouvrages  où  tous  ces  mérites  respirent,  aurait  droit 
à  une  consécration  sans  réserve.  Si  la  constance  à  toute  épreuve,  l'ordre  le 
plus  parfait  dans  la  réalisation  du  talent,  les  succès  acquis  sans  relâche,  com- 
posaient la  valeur  absolue  et  éternelle  de  l'œuvre  ,  nul  n'aurait  édifié  un  mo- 
nument plus  beau  que  l'écrivain  le  plus  applaudi  et  le  plus  persévérant  de  nos 
jours.  Mais  la  patience  n'est  pas  tout  le  génie,  ainsi  que  l'a  dil  à  peu  près  Buf- 
fon.  Le  grand  poêle  ,  selon  nous,  est  moins  celui  qui  dispose  avec  prévoyance 
que  celui  qui  qui  crée  avec  feu.  Jeter  des  semences  nouvelles  dans  le  champ 
fertile  de  l'émotion  ,  découvrir  des  horizons  inaperçus  à  l'âme  et  à  la  pensée  , 
plonger  hardiment  dans  les  entrailles  de  la  vérité  sensible  pour  en  rapporter 
des  trésors  inconnus,  telle  est  la  mission  du  poêle  parmi  les  hommes.  Avec  le 
don  d'enchâsser  heureusement  des  idées  taillées  et  polies  par  avance,  avec  la 
mise  en  œuvre  parfaite  ,  on  a  sans  doute  de  belles  parties  du  caractère  poéti- 
que, on  n'est  pas  le  poêle  tout  entier.  Celui  dont  la  lâche  consiste  à  répéter 
sous  une  forme  plus  pure  les  vérités  acquises,  mérite  a  quelques  égards  les 
hommages  el  les  respects  de  la  foule,  unis  il  laisse  a  d'autres  mieux  doués  e( 
plus  complets  la  palme  souveraine;  il  offre  à  nos  regards  une  noble  figure 


282   POETES  ET  ROMANCIERS  MODERNES  DE  LÀ  FRANCE. 

,  u    ,  vMnfo    mais  en  la  contemplant,  un  regret  se  fait  sentir  : 

TÏÏiïiïS&E-  «  *• inépuiMble' nc  •* 1,as  p,us  mas" 

quement  illumili«e  de  ses  vives  flammes.  dksaius.KsgiS. 


DES  RÉVOLUTIONS 


LES  SOCIETES  NOUVELLES  ». 


Un  peuple  qui  a  vécu  pendant  des  siècles  sous  le  régime  des  castes  et  des 
classes ,  ne  parvient  a  un  état  social  démocratique  qu'à  travers  une  longue  suile 
de  transformations  plus  ou  moins  pénibles,  à  l'aide  de  violents  efforts,  et  après 
de  nombreuses  vicissitudes,  durant  lesquelles  les  biens  ,  les  opinions  et  le  pou- 
voir changent  rapidement  de  place. 

Alors  même  que  celte  grande  révolution  est  terminée,  l'on  voit  encore  sub- 
sister pendant  longtemps  les  habitudes  révolutionnaires  créées  par  elle  ,  et  de 
profondes  agitations  lui  succèdent. 

Comme  tout  ceci  se  passe  au  moment  où  les  conditions  s'égalisent ,  on  en 
conclut  qu'il  existe  un  rapport  caché  et  un  lien  secret  entre  l'égalité  même  et 
les  révolutions ,  de  telle  sorte  que  l'une  ne  saurait  exister  sans  que  les  autres 
naissent. 

Sur  ce  point,  le  raisonnement  semble  d'accord  avec  l'expérience. 

Chez  un  peuple  où  les  rangs  sont  à  peu  près  égaux,  aucun  lien  apparent  ne 
réunit  les  hommes  et  ne  les  lient  fermes  à  leur  place.  Nul  d'entre  eux  n'a  le 
droit  permanent,  ni  le  pouvoir  de  commander,  et  nul  n'a  pour  condilion 
d'obéir;  mais  chacun,  se  trouvant  pourvu  de  quelques  lumières  et  de  quel- 
ques ressources  ,  peut  choisir  sa  voie,  et  marcher  à  part  de  Ions  ses  semblab'es. 

Les  mêmes  causes  qui  rendent  les  citoyens  indépendants  les  uns  des  autres , 

(1)  M.  de  Tocqueville  ,  qui  va  publier  le  complément  de  son  remarquable  ouvrage 

sur  la  Démocratie  en  Amérique  ,  a  bien  voulu  nous  communiquer  ce  fragment  de  son 
travail. 


281  DES   RÉVOLUTIONS 

les  poussenl  chaque  jour  vers  de  nouveaux  et  inquiels  désirs,  et  les  aiguil- 
lonnent sans  cesse. 

Il  semble  donc  naturel  de  croire  que  ,  dans  une  société  démocratique,  les 
idées,  les  choses  et  les  hommes  doivent  éternellement  changer  de  formes  et  de 
places ,  et  que  les  siècles  démocratiques  seront  des  temps  de  transformations 
rapides  et  incessantes. 

Cela  est-il  en  effet?  l'égalité  des  conditions  porle-t-elle  les  hommes  d'une 
manière  habituelle  et  permanente  vers  les  révolutions?  contient-elle  quelque 
principe  perturbateur  qui  empêche  la  société  de  s'asseoir  et  dispose  les  citoyens 
à  renouveler  sans  cesse  leurs  lois,  leurs  doctrines  et  leurs  mœurs?  Je  ne  le 
crois  point. 

Presque  toutes  les  révolutions  qui  ont  changé  la  face  des  peuples  ont  été 
faites  pour  consacrer  ou  pour  détruire  l'inégalité.  Écartez  les  causes  secon- 
daires qui  ont  produit  les  grandes  agitations  des  hommes,  vous  en  arriverez 
presque  toujours  à  l'inégalilé.  Ce  sont  les  pauvres  qui  ont  voulu  ravir  les  biens 
des  riches,  ou  les  riches  qui  ont  essayé  d'enchaîner  les  pauvres.  Si  donc  vous 
pouvez  fonder  un  état  de  société  où  chacun  ait  quelque  chose  à  garder  et  peu 
à  prendre,  vous  aurez  beaucoup  fait  pour  la  paix  du  monde. 

Je  n'ignore  pas  que,  chez  un  grand  peuple  démocratique,  il  se  rencontre 
toujours  des  citoyens  très-pauvres  et  des  citoyens  très-riches;  mais  les  pauvres, 
au  lieu  d'y  former  l'immense  majorité  de  la  nation,  comme  cela  arrive  tou- 
jours dans  les  sociétés  aristocratiques,  sont  en  petit  nombre,  et  la  loi  ne  les 
a  pas  attachés  les  uns  aux  autres  par  les  liens  d'une  misère  irrémédiable  et 
héréditaire. 

Les  riches,  de  leur  côté,  sont  clair-semés  et  impuissants  ;  ils  n'ont  point  de 
privilèges  qui  attirent  les  regards;  leur  richesse  même  n'étant  plus  incorporée 
à  la  terre  et  représentée  par  elle,  est  insaisissable  et  comme  indivisible.  De 
même  qu'il  n'y  a  plus  de  races  de  pauvres,  il  n'y  a  plus  de  races  de  riches; 
ceux-ci  sortent  chaque  jour  du  sein  de  la  foule,  et  y  retournent  sans  cesse.  Ils 
ne  forment  donc  point  une  classe  à  part,  qu'on  puisse  aisément  définir  et  dé- 
pouiller ;  et ,  tenant  d'ailleurs  par  mille  fils  secrets  à  la  masse  de  leurs  conci- 
toyens ,  le  peuple  ne  saurait  guère  les  frapper  sans  s'atteindre  lui-même.  Entre 
ces  deux  extrémités  des  sociétés  démocratiques  se  trouve,  une  multitude  innom- 
brable d'hommes  presque  pareils,  qui,  sans  être  précisément  ni  riches  ni  pau- 
vres, possèdent  assez  de  biens  pour  désirer  l'ordre,  et  n'en  ont  pas  assez  pour 
exciter  l'envie. 

Ceux-là  sont  naturellement  ennemis  des  mouvements  violents;  leur  immo- 
bilité maintient  en  repos  tout  ce  qui  se  trouve  au-dessus  et  au-dessous  d'eux  , 
et  assure  le  corps  social  dans  son  assiette. 

Ce  n'est  pas  que  ceux-là  mêmes  soient  satisfaits  de  leur  fortune  présente,  ni 
qu'ils  ressentent  de  l'horreur  naturelle  pour  une  révolution  dont  ils  partage- 
raient les  dépouilles  sans  en  éprouver  les  maux  :  ils  désirent  au  contraire, 
avec  une  ardeur  sans  égale,  de  s'enrichir;  mais  l'embarras  est  de  savoir  sur 
qui  prendre.  Le  même  état  social  qui  leur  suggère  sans  cesse  des  désirs,  ren- 
ferme ces  désirs  dans  des  limites  nécessaires.  11  donne  aux  hommes  plus  de 
liberté  de  changi  r  el  moins  d'intérêt  au  changement. 


DANS  LES  SOCIÉTÉS  NOUVELLES.  285 

Non-seulement  les  hommes  des  démocraties  ne  désirent  pas  naturellement  les 
révolutions,  mais  ils  les  craignent. 

II  n'y  a  pas  de  révolution  qui  ne  menace  plus  ou  moins  la  propriété  acquise. 
La  plupart  de  ceux  qui  habitent  les  pays  démocratiques  sont  propriétaires  ;  iis 
n'ont  pas  seulement  des  propriétés ,  ils  vivent  dans  la  condition  où  les  hommes 
attachent  à  leur  propriété  le  plus  de  prix. 

Si  l'on  considère  attentivement  chacune  des  classes  dont  la  société  se  compose, 
il  est  facile  de  voir  qu'il  n'y  en  a  point  chez  lesquelles  les  passions  que  la  pro- 
priété fait  naître  soient  plus  âpres  et  plus  tenaces  que  chez  les  classes  moyennes. 

Souvent  les  pauvres  ne  se  soucient  guère  de  ce  qu'ils  possèdent .  parce  qu'ils 
souffrent  beaucoup  plus  de  ce  qui  leur  manque  qu'ils  ne  jouissent  du  peu  qu'ils 
ont.  Les  riches  ont  beaucoup  d'autres  passions  à  satisfaire  que  celle  des  riches- 
ses, et  d'ailleurs  le  long  et  pénible  usage  d'une  grande  fortune  finit  quelquefois 
par  les  rendre  comme  insensibles  à  ses  douceurs. 

Mais  les  hommes  qui  vivent  dans  une  aisance  également  éloignée  de  l'opu- 
lence et  de  la  misère  mettent  à  leurs  biens  un  prix  immense.  Comme  ils  sont 
encore  fort  voisins  de  la  pauvreté,  ils  voient  de  près  ses  rigueurs,  et  ils  les 
redoutent  ;  entre  elle  et  eux  il  n'y  a  rien  qu'un  petit  patrimoine  sur  lequel  ils 
fixent  aussitôt  leurs  craintes  et  leurs  espérances.  A  chaque  instant ,  ils  s'y  inté- 
ressent davantage  par  les  soucis  constants  qu'il  leur  donne,  et  ils  s'y  attachent 
par  les  efforts  journaliers  qu'ils  font  pour  l'augmenter.  L'idée  d'en  céder  la 
moindre  partie  leur  est  insupportable ,  et  ils  considèrent  sa  perte  entière 
comme  le  dernier  des  malheurs.  Or  c'est  le  nombre  de  ces  petits  propriétaires 
ardents  et  inquiets  que  l'égalité  des  conditions  accroît  sans  cesse. 

Ainsi,  dans  les  sociétés  démocratiques  ,  la  majorité  des  citoyens  ne  voit  pas 
clairement  ce  qu'elle  pourrait  gagner  à  une  révolution,  et  elle  sent  à  chaque 
instant ,  et  de  mille  manières  ,  ce  qu'elle  pourrait  y  perdre. 

L'égalité  des  conditions  pousse  naturellement  les  hommes  vers  les  carrières 
industrielles  et  commerçantes ,  elle  accroît  et  diversifie  la  propriété  foncière, 
elle  inspire  à  chaque  homme  un  désir  ardent  et  constant  d'augmenter  son  bien- 
être.  Il  n'y  a  rien  de  plus  contraire  aux  passions  révolutionnaires  que  toutes 
ces  choses. 

Il  peut  se  faire  que  par  son  résultat  final  une  révolution  serve  l'industrie  et 
le  commerce;  mais  son  premier  effet  sera  presque  de  ruiner  les  industriels  et 
les  commerçants,  parce  qu'elle  ne  peut  manquer  de  changer  tout  d'abord  l'état 
général  de  la  consommation,  et  de  renverser  momentanément  la  proportion 
qui  existait  entre  la  reproduction  et  les  besoins. 

Je  ne  sache  rien  d'ailleurs  de  plus  opposé  aux  mœurs  révolutionnaires  que 
les  mœurs  commerciales.  Le  commerce  est  naturellement  ennemi  de  toutes  les 
passions  violentes.  Il  aime  les  tempéraments,  se  plaît  dans  les  compromis, 
fuit  avec  grand  soin  la  colère.  Il  est  patient,  souple,  insinuant,  et  il  n'a  re- 
cours aux  moyens  extrêmes  que  quand  la  plus  absolue  nécessité  l'y  oblige.  Le 
commerce  rend  les  hommes  indépendants  les  uns  des  autres  ;  il  leur  donne  une 
haute  idée  de  leur  valeur  individuelle;  il  les  porte  à  vouloir  faire  leurs  propres 
affaires,  et  leur  apprend  à  y  réussir;  il  les  dispose  donc  a  la  liberté  ,  mais  il 
les  éloigne  des  révolutions. 

tome  il.  20 


280  DES   RÉVOLUTIONS 

Dans  une  révolution,  les  possesseurs  de  biens  mobiliers  ont  plus  à  craindre 
que  tous  les  autres  ,  car,  d'une  part,  leur  propriété  est  souvent  aisée  à  saisir, 
et,  de  l'autre,  elle  peut  à  tout  moment  disparaître  complètement;  ce  qu'ont 
moins  à  redouter  les  propriétaires  fonciers  qui ,  en  perdant  le  revenu  de  leurs 
terre,  espèrent  du  moins  garder,  à  travers  les  vicissitudes,  la  terre  elle- 
même.  Aussi  voit-on  que  les  uns  sont  plus  effrayés  que  les  autres  à  l'aspect  des 
mouvements  révolutionnaires. 

Les  peuples  sont  donc  moins  disposés  aux  révolutions  à  mesure  que,  chez 
eux  ,  les  biens  mobiliers  se  multiplient  et  se  diversifient ,  et  que  le  nombre  de 
ceux  qui  les  possèdent  devient  plus  grand. 

Quelle  que  soit  d'ailleurs  la  profession  qu'embrassent  les  hommes,  et  le  genre 
de  biens  dont  ils  jouissent,  un  trait  leur  est  commun  à  tous. 

Nul  n'est  pleinement  satisfait  de  sa  fortune  présente ,  et  tous  s'efforcent  cha- 
que jour,  par  raille  moyens  divers  ,  de  l'augmenter.  Considérez  chacun  d'entre 
eux  à  une  époque  quelconque  de  sa  vie,  et  vous  le  verrez  préoccupé  de  quel- 
ques plans  nouveaux  dont  l'objet  est  d'accroître  son  aisance;  ne  lui  parlez  pas 
des  intérêts  et  des  droits  du  genre  humain,  celte  petite  entreprise  domestique 
absorbe  pour  le  moment  toutes  ses  pensées  ,  et  lui  fait  souhaiter  de  remettre 
les  agitations  publiques  à  un  autre  temps. 

Cela  ne  les  empêche  pas  seulement  de  faire  des  révolutions,  mais  les  détourne 
de  le  vouloir.  Les  violentes  passions  politiques  ont  peu  de  prise  sur  des  hommes 
qui  ont  ainsi  attaché  toute  leur  âme  à  la  poursuite  du  bien-être.  L'ardeur  qu'ils 
mettent  aux  petites  affaires  les  calme  sur  les  grandes. 

Il  s'élève,  il  est  vrai,  de  temps  à  autre,  dans  les  sociétés  démocratiques, 
des  citoyens  entreprenants  et  ambitieux,  dont  les  immenses  désirs  ne  peuvent 
se  satisfaire  en  suivant  la  roule  commune.  Ceux-ci  aiment  les  révolutions  et 
les  appellent;  mais  ils  ont  grand'peine  à  les  faire  naître,  si  des  événements 
extraordinaires  ne  viennent  à  leur  aide. 

On  ne  lutte  point  avec  avantage  contre  l'esprit  de  son  siècle  et  de  son  pays, 
cl  un  homme,  quelque  puissant  qu'on  le  suppose,  fait  difficilement  partager  à 
ses  contemporains  des  sentiments  et  des  idées  que  l'ensemble  de  leurs  désirs  et 
de  leurs  sentiments  repousse.  Il  ne  faut  donc  pas  croire  que,  quand  une  fois 
Tégalité  des  conditions,  devenue  un  fait  ancien  et  incontesté,  a  imprimé  aux 
mœurs  son  caractère,  les  hommes  se  laissent  aisément  précipiter  dans  les 
hasards  à  la  suite  d'un  chef  imprudent  ou  d'un  hardi  novateur. 

Ce  n'est  pas  qu'ils  lui  résistent  d'une  manière  ouverte ,  à  l'aide  de  combinai- 
sons savantes ,  ou  même  par  un  dessein  prémédité  de  résister.  Ils  ne  le  combat- 
lent  point  avec  énergie  ,  ils  lui  applaudissent  même  quelquefois,  mais  ils  ne  le 
suivent  point.  A  sa  fougue,  ils  opposent  en  secret  leur  inertie;  à  ses  instincts 
révolutionnaires,  leurs  intérêts  conservateurs;  leurs  goûls  casaniers  à  ses  pas- 
sions aventureuses;  leur  bon  sens  aux  écarts  de  son  génie;  à  sa  poésie,  leur 
prose.  Il  les  soulève  un  moment  avec  mille  efforts  ,  et  bientôt  ils  lui  échappent , 
«  !  comme  entraînés  par  leur  propre  poids,  ils  retombent.  II  s'épuise  à  vouloir 
animer  celle  foule  indifférente  et  distraite,  et  il  se  voit  enfin  réduit  a  l'inipuis- 
iance  ,  non  qu'il  soif  vaincu  ,  mais  parce  qu'il  est  seul. 

Je  ne  prétends  poinl  que  les  hommes  qui  vivent  dans  les  sociétés  démocra- 


DANS    LES    SOCIÉTÉS   NOUVELLES.  ï>87 

tiques  soient  naturellement  immobiles;  je  pense,  au  contraire,  qu'il  règne  au 
sein  d'une  pareille  société  un  mouvement  éternel ,  et  que  personne  n'y  connaît 
le  repos;  mais  je  crois  que  les  hommes  s'y  agitent  entre  de  certaines  limites 
qu'ils  ne  dépassent  guère.  Ils  varient,  altèrent  ou  renouvellent  chaque  jour  les 
choses  secondaires;  ils  ont  grand  soin  de  ne  pas  toucher  aux  principales.  Ils 
aiment  le  changement  ;  mais  ils  redoutent  les  révolutions. 

Quoique  les  Américains  modifient  ou  abrogent  sans  cesse  quelques-unes  de 
leurs  lois,  ils  sont  bien  loin  de  faire  voir  des  passions  révolutionnaires.  II  est 
facile  de  découvrir,  à  la  promptitude  avec  laquelle  ils  s'arrêtent  et  se  calment 
lorsque  l'agitation  publique  commence  à  devenir  menaçante  et  au  moment 
même  où  les  passions  semblent  le  plus  excitées,  qu'ils  redoutent  une  révolution 
comme  le  plus  grand  des  malheurs,  et  que  chacun  d'entre  eux  est  résolu  inté- 
rieurement à  faire  de  grands  sacrifices  pour  l'éviter.  Il  n'y  a  pas  de  pays  au 
monde  où  le  sentimentdela  propriété  se  montre  plus  actif  et  plus  inquietqu'aux 
Étals-Unis,  et  où  la  majorité  témoigne  moins  de  penchant  pour  les  doctrines 
qui  menacent  d'altérer  d'une  manière  quelconque  la  constitution  des  biens. 

J'ai  souvent  remarqué  que  les  théories  qui  sont  révolutionnaires  de  leur  na- 
ture, en  ce  qu'elles  ne  peuvent  se  réaliser  que  par  un  changement  complet  et 
quelquefois  subit  dans  l'état  de  la  propriété  et  des  personnes ,  sont  infiniment 
moins  en  faveur  aux  États-Unis  que  dans  les  grandes  monarchies  de  l'Europe. 
Si  quelques  hommes  les  professent,  la  masse  les  repousse  avec  une  sorte  d'hor- 
reur instinctive. 

Je  ne  crains  pas  de  dire  que  la  plupart  des  maximes  qu'on  a  coutume  d'ap- 
peler démocratiques  en  France  seraient  proscrites  par  la  démocratie  des  États- 
Unis.  Cela  se  comprend  aisément.  En  Amérique,  on  a  des  idées  et  des  passions 
démocratiques;  en  Europe,  nous  avons  encore  des  passions  et  des  idées 
révolutionnaires. 

Si  l'Amérique  éprouve  jamais  de  grandes  révolutions  ,  elles  seront  amenées 
par  la  présence  des  noirs  sur  le  sol  des  États-Unis,  c'est-à-dire  que  ce  ne  sera 
pas  l'égalité  des  conditions ,  mais  au  contraire  leur  inégalité ,  qui  les  fera 
naître. 

Lorsque  les  conditions  sont  égales,  chacun  s'isole  volontiers  en  soi-même  et 
oublie  le  public.  Si  les  législateurs  des  peuples  démocratiques  ne  cherchaient 
point  à  corriger  cette  funeste  tendance  ou  la  favorisaient,  dans  la  pensée  qu'elle 
détourne  les  citoyens  des  passions  politiques  et  les  écarte  ainsi  des  révolutions, 
il  se  pourrait  qu'ils  finissent  eux-mêmes  par  produire  le  mal  qu'ils  veulent  évi- 
et  qu'il  arrivât  un  moment  où  les  passions  désordonnées  de  quelques  hommes, 
s'aidanlde  Pégoïsme  inintelligent  et  de  la  pusillanimité  du  plus  grand  nombre, 
finissent  par  contraindre  le  corps  social  à  subir,  d'étranges  vicissitudes. 

Dans  les  sociétés  démocratiques,  il  n'y  a  guère  que  de  petites  minorités  qui 
désirent  les  révolutions;  mais  les  minorités  peuvent  quelquefois  les  faire. 

Je  ne  dis  donc  point  que  les  nations  démocratiques  soient  à  l'abri  des  révo- 
lutions ,  je  dis  seulement  que  l'étal  social  de  ces  nations  ne  les  \  porte  pas  . 
mais  plutôt  les  en  éloigne.  Les  peuples  démocratiques,  livres  à  eux-mêmes,  ne 
.s'engagent  point  aisément  dans  les  grandes  aventures;  ils  ne  sont  entraînés 
vers  les  révolutions  qu'à  leur  insu  ;  ils  les  subissent  quelquefois .  mais  ils  ne 


288  DES   RÉVOLUTIONS 

les  font  pas.  El  j'ajoute  que  quand  on  leur  a  permis  d'acquérir  des  lumières  et 
de  l'expérience,  ils  ne  les  laissent  pas  faire. 

Je  sais  bien  qu'en  cette  matière  les  institutions  publiques  elles-mêmes  peu- 
vent beaucoup;  elles  favorisent  ou  contraignent  les  instincts  qui  naissent  de 
l'état  social.  Je  ne  soutiens  donc  pas,  je  le  répète,  qu'un  peuple  soit  à  l'abri 
des  révolulions  par  cela  seul  que,  dans  son  sein,  les  conditions  sont  égales; 
mais  je  crois  que  ,  quelles  que  soient  les  institutions  d'un  pareil  peuple,  les 
grandes  révolulions  y  seront  toujours  infiniment  moins  violentes  et  plus  rares 
qu'on  ne  le  suppose,  et  j'entrevois  aisément  tel  état  politique  qui,  venant  à  se 
combiner  avec  l'égalité,  rendrait  la  société  plus  stationnaire  qu'elle  ne  l'a 
jamais  été  dans  notre  Occident. 

Ce  que  je  viens  de  dire  des  faits  s'applique  en  partie  aux  idées. 

Deux  eboses  étonnent  aux  Étal-Unis;  la  grande  mobilité  de  la  plupart  des 
actions  humaines ,  et  la  fixité  singulière  de  certains  principes.  Les  hommes 
remuent  sans  cesse,  l'esprit  humain  semble  presque  immobile. 

Lorsqu'une  opinion  s'est  une  fois  étendue  sur  le  sol  américain  et  y  a  pris  ra- 
cine, on  dirait  que  nul  pouvoir  sur  la  terre  n'est  en  état  de  l'extirper.  Aux 
États-Unis,  les  doctrines  générales  en  matière  de  religion,  de  philosophie,  de 
morale  et  même  de  politique,  ne  varient  point,  ou  du  moins  elles  ne  se  modi- 
fient qu'après  un  travail  caché  et  souvent  insensible;  les  plus  grossiers  préjugés 
eux-mêmes  ne  s'effacent  qu'avec  une  lenteur  inconcevable  au  milieu  de  ces 
frottements  mille  fois  répétés  des  choses  et  des  hommes. 

J'entends  dire  qu'il  est  dans  la  nature  et  dans  les  habitudes  des  démocraties 
de  changer  à  tout  moment  de  sentiments  et  de  pensées.  Cela  peut  être  vrai  de 
petites  nations  démocratiques ,  comme  celles  de  l'antiquité  qu'on  réunissait 
tout  entières  sur  une  place  publique  et  qu'on  agitait  ensuite  au  gré  d'un  ora- 
teur. Je  n'ai  rien  vu  de  semblable  dans  le  sein  du  grand  peuple  démocratique 
qui  occupe  les  rivages  opposés  de  notre  Océan.  Ce  qui  m'a  frappé  aux  Étals- 
Unis,  c'est  la  peine  qu'on  éprouve  à  désabuser  la  majorité  d'une  idée  qu'elle  a 
conçue,  et  de  la  détacher  d'un  homme  qu'elle  adopte.  Les  écrits  ni  les  discours 
ne  sauraient  guère  y  réussir;  l'expérience  seule  en  vient  à  bout;  quelquefois 
encore  faut-il  qu'elle  se  répèle. 

Cela  étonne  au  premier  abord  ;  un  examen  plus  attentif  l'explique. 

Je  ne  crois  pas  qu'il  soit  aussi  facile  qu'on  l'imagine  de  déraciner  les  pré- 
jugés d'un  peuple  démocratique;  de  changer  ses  croyances;  de  substituer  de 
nouveaux  principes  religieux,  philosophiques,  politiques  et  moraux,  à  ceux  qui 
s'y  sont  une  fois  établis;  en  un  mot,  d'y  faire  de  grandes  et  fréquentes  révolu- 
lions dans  les  inteiligences.  Ce  n'est  pas  que  l'esprit  humain  y  soit  oisif;  il 
s'agite  sans  cesse,  mais  il  s'exerce  plutôt  à  varier  à  l'infini  les  conséquences 
des  principes  connus  et  à  en  découvrir  de  nouvelles,  qu'à  chercher  de  nouveaux 
principes.  11  tourne  avec  agilité  sur  lui-même  plutôt  qu'il  ne  s'élance  en  avant 
par  un  effort  rapide  et  direct;  il  étend  peu  à  peu  sa  sphère  par  de  petits  mou- 
vements continus  et  précipités;  il  ne  la  déplace  point  tout  à  coup. 

Des  hommes  égaux  en  droits,  en  éducation,  en  fortune,  et,  pour  tout  dire 
en  un  mol,  de  condition  pareille,  oui  nécessairement  des  besoins, des  habi- 
tudes et  des  goûts  peu  dissemblables.  Comme  ils  aperçoivent  les  objets  sous  le 


DANS   LES    SOCIÉTÉS   NOUVELLES.  289 

même  aspect,  leur  esprit  incline  naturellement  vers  des  idées  analogues ,  et , 
quoique  chacun  d'eux  puisse  s'écarter  de  ses  contemporains  et  se  taire  des 
croyances  à  lui,  ils  finissent  par  se  retrouver  tous  ,  sans  le  savoir  et  sans  le 
vouloir,  dans  un  certain  nombre  d'opinions  communes. 

Plus  je  considère  attentivement  les  effets  de  l'égalité  sur  l'intelligence,  et 
plus  je  me  persuade  que  l'anarchie  intellectuelle  dont  nous  sommes  témoins 
n'est  pas,  ainsi  que  plusieurs  le  supposent,  l'état  naturel  des  peuples  démocra- 
tiques. Je  crois  qu'il  faut  plutôt  la  considérer  comme  un  accident  particulier  à 
leur  jeunesse ,  et  qu'elle  ne  se  montre  qu'à  cette  époque  de  passage  où  les 
hommes  ont  déjà  brisé  les  antiques  liens  qui  les  attachaient  les  uns  aux  autres, 
et  diffèrent  encore  prodigieusement  par  l'origine,  l'éducation  et  les  mœurs, 
de  telle  sorte  que,  ayant  conservé  des  idées,  des  instincts  et  des  goûts  forts 
divers,  rien  ne  les  empêche  plus  de  les  produire.  Les  principales  opinions  des 
hommes  deviennent  semblables  à  mesure  que  les  conditions  se  ressemblent. 
Tel  me  paraît  être  le  fait  général  et  permanent  j  le  reste  est  fortuit  et  passager. 

Je  crois  qu'il  arrivera  rarement  que,  dans  le  sein  d'une  société  démocratique, 
un  homme  vienne  à  concevoir,  d'un  seul  coup,  un  système  d'idées  fort  éloi- 
gnées de  celui  qu'ont  adopté  ses  contemporains  ;  et,  si  un  pareil  novateur  se 
présentait,  j'imagine  qu'il  aurait  d'abord  grand'  peine  à  se  faire  écouler,  et 
plus  encore  à  se  faire  croire. 

Lorsque  les  conditions  sont  presque  pareilles,  un  homme  ne  se  laisse  pas 
aisément  persuader  par  un  autre.  Comme  tous  se  voient  de  très-près,  qu'ils 
ont  appris  ensemble  les  mêmes  choses  et  mènent  la  même  vie,  ils  ne  sont  pas 
naturellement  disposés  à  prendre  l'un  d'entre  eux  pour  guide,  et  à  le  suivre 
aveuglément  :  on  ne  croit  guère  sur  parole  son  semblable  ou  son  égal. 

Ce  n'est  pas  seulement  la  confiance  dans  les  lumières  de  certains  individus 
qui  s'affaiblit  chez  les  nations  démocratiques  :  l'idée  générale  de  la  supériorité 
intellectuelle  qu'un  homme  quelconque  peul  acquérir  sur  tous  les  autres  ne 
larde  pas  à  s'obscurcir. 

A  mesure  que  les  hommes  se  ressemblent  davantage,  le  dogme  de  l'égalité 
des  intelligences  s'insinue  peu  à  peu  dans  leurs  croyances,  et  il  devient  plus 
difficile  à  un  novateur,  quel  qu'il  soil,  d'acquérir  et  d'exercer  un  grand  pouvoir 
sur  l'esprit  d'un  peuple.  Dans  de  pareilles  sociétés,  les  soudaines  révolutions  in- 
tellectuelles sont  donc  rares  ;  car,  si  l'on  jette  les  yeux  sur  l'histoire  du  monde, 
l'on  voit  que  c'est  bien  moins  la  force  d'un  raisonnement  que  l'autorité  d'un 
nom  qui  a  produit  les  grandes  et  rapides  mutations  des  opinions  humaines. 

Remarquez  d'ailleurs  que  ,  comme  les  hommes  qui  vivent  dans  les  sociétés 
démocratiques  ne  sont  attachés  par  aucun  lien  les  uns  aux  autres,  il  faut  à 
part  convaincre  chacun  d'eux,  tandis  que,  dans  les  sociétés  aristocratiques, 
c'est  assez  de  pouvoir  agir  sur  l'esprit  de  quelques-uns  ;  tous  les  autres  suivent. 
Si  Luther  avait  vécu  dans  une  société  d'égalilé  ,  et  qu'il  n'eût  point  eu  pour 
auditeurs  des  seigneurs  et  des  princes,  il  aurait  peut-être  trouvé  plus  de  diffi- 
culté à  changer  la  face  de  l'Europe. 

Ce  n'esl  pas  que  les  hommes  des  démocraties  soient  naturellement  fort  con- 
vaincus de  la  certitude  de  leurs  opinions,  et  Irès-fermes  dans  leurs  croyances  ; 
ils  ont  soin  eut  dis  doutes  que  personne  ,  à  leurs  yeux  ,  ne  peut  résoudre.  Il 


:>})()  DES   RÉVOLUTIONS 

arrive  quelquefois  dans  ce  temps-là  que  l'esprit  humain  changerait  volontiers 
de  place  5  mais,  comme  rien  ne  le  pousse  puissamment  ni  ne  le  dirige,  il  oscille 
sur  lui-même  et  ne  se  déplace  pas  (1). 

Lorsqu'on  a  acquis  la  confiance  d'un  peuple  démocratique,  c'est  encore  une 
grande  affaire  que  d'obtenir  son  attention.  Il  est  très-difficile  de  se  faire  écou- 
ter des  hommes  qui  vivent  dans  les  démocraties,  lorsqu'on  ne  les  entretient 
point  d'eux-mêmes.  Us  n'écoutent  pas  les  choses  qu'on  leur  dit,  parce  qu'ils 
sont  toujours  fort  préoccupés  des  choses  qu'ils  font. 

Il  se  rencontre  ,  en  effet,  peu  d'oisifs  chez  les  nations  démocratiques.  La  vie 
s'y  passe  au  milieu  du  mouvement  et  du  bruit ,  et  les  hommes  y  sont  si  em- 
ployés à  agir,  qu'il  leur  reste  peu  de  temps  pour  penser.  Ce  que  je  veux  re- 
marquer surtout,  c'est  que  non-seulement  ils  sont  occupés,  mais  que  leurs 
occupations  les  passionnent.  Ils  sont  perpétuellement  en  action,  et  chacune  de 
leurs  actions  absorbe  leur  âme  :  le  feu  qu'ils  mettent  aux  affaires  les  empêche 
de  s'enflammer  pour  les  idées. 

Je  pense  qu'il  est  fort  malaisé  d'exciter  l'enthousiasme  d'un  peuple  démo- 
cratique pour  une  théorie  quelconque  qui  n'ait  pas  un  rapport  visible  ,  direct 
et  immédiat  avec  la  pratique  journalière  de  sa  vie.  Un  pareil  peuple  n'aban- 
donne donc  pas  aisément  ses  anciennes  croyances;  car  c'est  l'enthousiasme 
qui  précipite  l'esprit  humain  hors  des  routes  frayées,  et  qui  fait  les  grandes 
révolutions  intellectuelles  comme  les  grandes  révolutions  politiques. 

Ainsi ,  les  peuples  démocratiques  n'ont  ni  le  loisir  ni  le  goût  d'aller  a  la  re- 
cherche d'opinions  nouvelles.  Lors  même  qu'ils  viennent  à  douter  de  celles 
qu'ils  possèdent,  ils  les  conservent  néanmoins,  parce  qu'il  leur  faudrait  trop 
de  temps  et  d'examen  pour  en  changer  ;  ils  les  gardent,  non  comme  certaines, 
mais  comme  établies. 

Il  y  a  d'autres  raisons  encore  et  de  plus  puissantes  qui  s'opposent  à  ce 
qu'un  grand  changement  s'opère  aisément  dans  les  doctrines  d'un  peuple  dé- 
mocratique. 

(1)  Si  je  recherche  quel  est  l'état  de  société  le  plus  favorable  aux  grandes  révolutions 
de  l'intelligence,  je  trouve  qu'il  se  rencontre  quelque  part  entre  l'égalilé  complète  de 
tous  les  citoyens  et  la  séparation  absolue  des  classes. 

Sous  le  régime  des  castes ,  les  générations  se  succèdent  sans  que  les  hommes  changent 
de  place;  les  uns  n'attendent  rien  de  plus,  et  les  autres  n'espèrent  rien  de  mieux, 
(/imagination  s'endort  au  milieu  de  ce  silence  et  de  cette  immobilité  universelle,  et 
l'idée  même  du  mouvement  ne  s'offre  plus  à  l'esprit  humain. 

Quand  les  classes  ont  été  abolies  et  que  les  conditions  sont  devenues  presque  égales, 
tous  les  hommes  s'agitent  sans  cesse,  mais  chacun  d'eux  est  isolé,  indépendant  et  faible. 
Ce  dernier  état  diffère  prodigieusement  du  premier;  cependant  il  lui  est  analogue  en 
un  point.  Les  grandes  révolutions  de  l'esprit  humain  y  sont  fort  rares. 

Mais  entre  ces  deux  extrémités  de  l'histoire  des  peuples  se  rencontre  un  âge  inter- 
médiaire, époque  glorieuse  et  troublée  où  les  conditions  ne  sont  plus  assez  fixes  pour 
que  l'intelligence  sommeille  ,  et  où  elles  sont  assez  inégales  pour  que  les  hommes  exer- 
ii  ni  un  très  grand  pouvoir  sur  l'esprit  les  uns  des  autres,  et  que  quelques-uns  puissent 
modifier  les  croyances  de  tous.  C'est  alors  que  les  puissants  réformateurs  s'élèvent  et 
que  île  i vcllcs  idées  changent  tout  à  coup  la  face  du  monde. 


DANS   LES   SOCIÉTÉS    NOUVELLES.  291 

Si,  dans  le  sein  d'un  peuple  semblable,  les  influences  individuelles  sont 
faibles  et  presque  nulles,  le  pouvoir  exercé  par  la  masse  sur  l'esprit  de  cbaque 
individu  est  très-grand.  On  aurait  tort  de  croire  que  cela  dépendît  uniquement 
de  la  forme  du  gouvernement ,  et  que  la  majorité  dût  y  perdre  son  empire  in- 
tellectuel avec  son  pouvoir  politique. 

Dans  les  aristocraties,  les  hommes  ont  souvent  une  grandeur  et  une  force 
qui  leur  sont  propres.  Lorsqu'ils  se  trouvent  en  contradiction  avec  le  plus 
grand  nombre  de  leurs  semblables,  ils  se  retirent  en  eux-mêmes,  s'y  soutien- 
nent et  s'y  consolent.  Il  n'en  est  pas  de  même  parmi  les  peuples  démocrati- 
ques. Chez  eux,  la  faveur  publique  semble  aussi  nécessaire  que  l'air  que  l'on 
respire ,  et  c'est ,  pour  ainsi  dire,  ne  pas  vivre  que  d'être  en  désaccord  avec  la 
masse.  Celle-ci  n'a  pas  besoin  d'employer  les  lois  pour  plier  ceux  qui  ne 
pensent  pas  comme  elle.  Il  lui  suffit  de  les  désapprouver.  Le  sentiment  de 
leur  isolement  et  de  leur  impuissance  les  accable  aussitôt  et  les  désespère. 

Toutes  les  fois  que  les  conditions  sont  égales  ,  l'opinion  générale  pèse  d'un 
poids  immense  sur  l'esprit  de  chaque  individu  ;  elle  l'enveloppe,  le  dirige  el 
l'opprime  :  cela  tient  à  la  constitution  même  de  la  société  bien  plus  qu'à  ses 
lois  politiques.  A  mesure  que  tous  les  hommes  se  ressemblent  davantage,  chacun 
se  sent  de  plus  en  plus  faible  en  face  de  tous.  Ne  découvrant  rien  qui  l'élève 
fort  au-dessus  d'eux  et  qui  l'en  distingue,  il  se  défie  de  lui-même,  dès  qu'ils 
le  combattent;  non-seulement  il  doute  de  ses  forces,  mais  il  en  vient  à  douter 
de  son  droit,  et  il  est  bien  près  de  reconnaître  qu'il  a  tort ,  quand  le  plus 
grand  nombre  l'affirme.  La  majorité  n'a  pas  besoin  de  le  contraindre;  elle  le 
convainc. 

De  quelque  manière  qu'on  organise  les  pouvoirs  d'une  société  démocratique 
et  qu'on  les  pondère  ,  il  sera  donc  toujours  très-difficile  d'y  croire  ce  que  re- 
jette la  masse,  et  d'y  professer  ce  qu'elle  condamne. 

Ceci  favorise  merveilleusement  la  stabilité  des  croyances. 

Lorsqu'une  opinion  a  pris  pied  chez  un  peuple  démocratique  et  s'est  éta- 
blie dans  l'esprit  du  plus  grand  nombre  ,  elle  subsiste  ensuite  d'elle-même  et 
se  perpétue  sans  efforts,  parce  que  personne  ne  l'attaque.  Ceux  qui  l'avaient 
d'abord  repoussée  comme  fausse  finissent  par  la  recevoir  comme  générale  ; 
et  ceux  qui  continuent  ù  la  combattre  au  fond  de  leur  cœur  n'en  font  rien 
voir  ;  ils  ont  bien  soin  de  ne  point  s'engager  dans  une  lutte  dangereuse  et 
inutile. 

Il  est  vrai  que  quand  la  majorité  d'un  peuple  démocratique  change  d'opi- 
nion, elle  peut  opérer  à  son  gré  d'étranges  et  subites  révolutions  dans  le 
monde  des  intelligences;  mais  il  est  très-difficile  que  son  opinion  change,  et 
presque  aussi  difficile  de  constater  qu'elle  est  changée. 

Il  arrive  quelquefois  que  le  temps  ,  les  événements  ,  ou  l'effort  individuel 
et  solitaire  des  intelligences  ,  finissent  par  ébranler  ou  par  détruire  peu  à  peu 
une  croyance,  sans  qu'il  en  paraisse  rien  au  dehors.  On  ne  la  combal  poinl 
ouvertement;  on  ne  se  réunil  poini  pour  lui  faire  la  gui  rre.  Ses  sectateurs  la 
quittent  un  à  un  el  sans  bruit;  mais  chaque  jour  quelques  uns  l'abandonnent, 
jusqu'à  ce  qu'enfin  elle  n'esl  plus  partagée  que  par  le  i>< - 1 M  nombre. 

En  cet  état  elle  règne  encore. 


292  DES   RÉVOLUTIONS 

Comme  ses  ennemis  continuent  â  se  taire  ,  ou  ne  se  communiquent  qu'à  la 
dérobée  leurs  pensées,  ils  sont  eux-mêmes  longtemps  sans  pouvoir  s'assurer 
qu'une  grande  révolution  s'est  accomplie,  et  dans  le  doute  ils  demeurent  im- 
mobiles. Ils  observent  et  se  taisent.  La  majorité  ne  croit  plus  ;  mais  elle  a  en- 
core l'air  de  croire  ,  et  ce  vain  fantôme  d'une  opinion  publique  suffit  pour  gla- 
cer les  novateurs  ,  et  les  tenir  dans  le  silence  et  le  respect. 

Nous  vivons  à  une  époque  qui  a  vu  les  plus  rapides  changements  s'opérer 
dans  l'esprit  des  hommes.  Cependant  il  se  pourrait  faire  que  bientôt  les  prin- 
cipales opinions  humaines  soient  plus  stables  qu'elles  ne  l'ont  été  dans  les  siè- 
cles précédents  de  notre  histoire  ;  ce  temps  n'est  pas  venu  ,  mais  peut-être  il 
approche. 

A  mesure  que  j'examine  de  plus  près  les  besoins  et  les  instincts  naturels  des 
peuples  démocratiques,  je  me  persuade  que  ,  si  jamais  l'égalité  s'établit  d'une 
manière  générale  et  permanente  dans  le  monde  ,  les  grandes  révolutions  in- 
tellectuelles et  politiques  deviendront  bien  plus  difficiles  et  plus  rares  qu'on  ne 
le  suppose. 

Parce  que  les  hommes  des  démocraties  paraissent  toujours  émus ,  incer- 
tains, haletants,  prêts  à  changer  de  volonté  et  de  place,  on  se  figure  qu'ils 
vont  abolir  tout  à  coup  leurs  lois,  adopter  de  nouvelles  croyances  et  prendre 
de  nouvelles  mœurs.  On  ne  songe  point  que  si  l'égalité  porte  les  hommes  au 
changement,  elle  leur  suggère  des  intérêts  et  des  goûts  qui  ont  besoin  de  la 
stabilité  pour  se  satisfaire;  elle  les  pousse,  et,  en  même  temps,  elle  les  arrête; 
elle  les  aiguillonne  et  les  attache  à  la  terre  ;  elle  enflamme  leurs  désirs  et  li- 
mite leurs  forces. 

C'est  ce  qui  ne  se  découvre  pas  d'abord  :  ies  passions  qui  écartent  les  ci- 
toyens les  uns  des  autres  dans  une  démocratie  se  manifestent  d'elles-mêmes  ; 
mais  on  n'aperçoit  pas  du  premier  coup  d'oeil  la  force  cachée  qui  les  relient  et 
les  rassemble. 

Oserais-je  le  dire  au  milieu  des  ruines  qui  nous  environnent  ?  Ce  que  je  re- 
doute le  plus  pour  les  générations  à  venir,  ce  ne  sont  pas  les  révolutions. 

Si  les  citoyens  continuent  à  se  renfermer  de  plus  en  plus  étroitement  dans 
le  cercle  des  petits  intérêts  domestiques,  et  à  s'y  agiter  sans  repos,  on  peut 
appréhender  qu'ils  ne  finissent  par  devenir  comme  inaccessibles  à  ces  grandes 
et  puissantes  émotions  publiques  qui  troublent  les  peuples,  mais  qui  les  déve- 
loppent et  les  renouvellent.  Quand  je  vois  la  propriété  devenir  si  mobile,  et 
l'amour  de  la  propriété  si  inquiet  et  si  ardent,  je  ne  puis  m'empècher  de  crain- 
dre que  les  hommes  n'arrivent  à  ce  point,  de  regarder  toute  théorie  nouvelle 
comme  un  péril,  toute  innovation  comme  un  trouble  fâcheux,  tout  progrès 
social  comme  un  premier  pas  vers  une  révolution  ,  et  qu'ils  refusent  entière- 
ment de  se  mouvoir  de  peur  qu'on  les  entraîne.  Je  tremble  ,  je  le  confesse, 
qu'il  ne  se  laissent  enfin  si  bien  posséder  par  un  lâche  amour  des  jouissances 
présentes,  que  l'intérêt  de  leur  propre  avenir  et  de  celui  de  leurs  descen- 
dants disparaisse,  et  qu'ils  aiment  mieux  suivre  mollement  le  cours  de  leur 
destinée,  que  de  faire  au  besoin  un  soudain  et  énergique  effort  pour  le  re- 
dress<T. 

On  croit  que  les  sociétés  nouvelles  vont  chaque  jour  changer  de  face,  cl  moi 


DANS   LES   SOCIÉTÉS   NOUVELLES.  295 

j'ai  peur  qu'elles  ne  finissent  par  être  trop  invariablement  fixées  dans  les 
mêmes  institutions  ,  les  mêmes  préjugés ,  les  mêmes  mœurs,  de  telle  sorte  que 
le  genre  humain  s'arrête  et  se  borne;  que  l'esprit  se  plie  et  se  replie  éternel- 
lement sur  lui-même  sans  produire  d'idées  nouvelles  ;  que  l'homme  s'épuise 
en  petits  mouvements  solitaires  et  stériles,  et  que,  tout  en  se  remuant  sans 
cesse,  l'humanité  n'avance  plus. 

Alexis  de  Tocqievii.le. 


RÉFLEXIONS  POLITIQUES. 


Si. 

Il  paraît,  à  écouter  quelques  personnes,  d'ailleurs  bien  intentionnées,  nous 
n'en  doutons  pas,  que  de  grands  changements  se  sont  opérés  depuis  un  mois 
dans  la  politique  de  la  France,  et  qu'ainsi  ceux  qui  tiennent  à  conserver  les 
institutions  du  pays  doivent  se  réunir  et  se  concerter  pour  les  défendre.  Nous 
ne  saurions,  pour  notre  part,  quels  que  soient  nos  efforts,  découvrir  les  périls 
qu'on  nous  signale.  Nous  ne  les  voyons  ni  dans  le  pouvoir,  ni  hors  du  pou- 
voir, et  quelque  estime  que  nous  ayons  toujours  professée  pour  le  talent  et  la 
capacité  de  M.  Thiers,  il  nous  serait  difficile  de  reconnaître  qu'il  soit  appelé  à 
la  haute  destinée  que  lui  désignent  ses  adversaires  actuels.  Dans  sa  situation 
nouvelle,  M.  Thiers  n'a  selon  nous,  à  vaincre  ni  la  royauté,  ni  le  parti  con- 
servateur ,  qui  hésite  à  la  fois  à  l'appuyer  et  à  le  combattre  ,  car  il  ne  s'est  ja- 
mais fait  leur  adversaire,  et,  quanta  la  gauche,  nous  ne  craignons  pas  qu'elle 
l'entraîne.  11  y  a  dans  les  affaires  et  dans  la  direction  de  l'État  quelque  chose 
qui  parle  si  haut  à  un  esprit  juste,  il  y  a  dans  les  dépèches  et  dans  les  rapports 
administratifs  des  avertissements  si  fréquents,  et  si  péremptoires,  qu'une  in- 
telligence élevée  ne  peut  dévier  en  présence  de  ces  choses.  Comment  donc  sup- 
poser qu'un  ministre  qui  s'est  montré  subitement  homme  de  gouvernement  le 
lendemain  du  jour  où  il  avait  jeté  sa  plume  d'écrivain  de  l'opposition,  qui, 
jeune  encore,  a  fait  face  aux  imprudents  et  aux  exaltés  au  début  encore  brû- 
lant d'une  révolution  ,  comment  supposer,  disons-nous,  que  ce  ministre,  mûri 
par  l'âge  et  l'expérience,  vienne  reprendre  les  affaires  uniquement  pour 
donner  un  démenti  à  sa  vie  passée?  Encore  une  fois,  l'esprit  se  refuse  à  le 
noire.  Mais,  pour  mieux  appuyer  nos  convictions  à  cet  égard,  nous  allons 


RÉFLEXIONS    POLITIQUES.  295 

chercher  avec  sincérité  quels  changements  ont  pu  avoir  lieu  ou  se  préparent 
dans  la  politique  intérieure  et  extérieure  de  la  France. 

Rappelons-nous  d'abord,  sans  nous  y  arrêter,  ce  qui  s'est  passé  depuis  cin- 
quante ans.  Dans  ces  cinquantes  années ,  il  y  a  eu  trois  Europes,  celle  de  la  ré- 
volution, l'Europe  de  l'empire  et  l'Europe  de  la  restauration  :  celle-ci  nous  a 
été  léguée  beaucoup  plus  intacte  qu'on  ne  le  pense.  La  révolution  française, 
en  changeant  tous  les  rapports  de  la  France  avec  les  puissances  européennes, 
en  lui  créant  de  nouvelles  rivalités  ,  en  lui  aliénant  ses  anciens  alliés,  et  en 
brisant  les  nœuds  de  parenté  qui  l'unissaient  à  divers  États,  dérangea  à  la 
fois  l'équilibre  général  et  le  droit  public  en  Europe,  qui  subsistaient  encore 
sur  les  bases  établies  au  xvne  siècle  par  le  traité  de  Westphalie.  Les  souve- 
rains de  l'Europe,  intéressés  à  maintenir  ces  bases,  menacés  dans  leur  propre 
existence,  se  liguèrent  contre  la  France  et  méditèrent  son  partage.  C'est  dès 
ce  moment  que  se  présente  dans  l'histoire  moderne  un  fait  ou  plutôt  un  principe 
que  tous  les  actes  politiques,  que  tous  les  traités,  que  les  événements  même  , 
les  événements  les  plus  indépendants  de  la  volonté  des  nations  et  des  rois,  ont 
semblé  concourir  à  consolider.  Nous  parlons  de  la  coalition  tacite  ou  avouée, 
immédiate  ou  projetée,  active  ou  expectante,  de  la  majorité  des  Etats  de  l'Eu- 
lope  contre  la  France. 

En  s'arrètant  à  ces  faits  ,  la  pensée  serait  tentée  de  rétrograder  jusqu'aux 
dernières  années  du  règne  de  Louis  XIV  pour  y  chercher  l'origine  de  celle 
coalition  ;  mais  il  existe  en  réalité  une  différence  essentielle  entre  la  grande 
coaliiionde  1G89  et  celles  qui  l'ont  suivie.  Louis  XIV  et  la  France,  ambitieuse 
sous  lui  comme  elle  le  fut  depuis  sous  Napoléon,  excitaient  la  haine  et  la  ja- 
lousie de  l'Europe  ;  mais  Louis  XIV  élail  lui-même  un  principe,  et  un  principe 
qui  représentait  à  la  fois  le  droil  des  princes  et  leur  force,  et  ni  l'Espagne,  ni 
l'Empereur,  ni  les  Étals  d'Italie,  ni  même  l'Angleterre  et  la  Hollande  ne  vou- 
laient le  détrôner.  L'existence  sociale  de  notre  pays  ne  fut  menacée,  la  lutte 
ne  devint  en  quelque  sorte  personnelle  que  lorsque,  par  la  révolution,  le  peu- 
ple français  eut  limité  le  pouvoir  de  son  souverain  ;  elle  devint  mortelle 
quand  il  eut  frappé  en  lui,  avec  un  affreux  excès  de  rigueur,  tous  les  souve- 
rains sur  leur  trône. 

On  sait,  de  reste,  comment  la  coalition  européenne  ayant  manqué  son  but, 
la  réaction  se  fit  sous  le  consulat  et  sous  l'empire  de  Napoléon.  La  France,  dé- 
volue par  les  puissances  à  être  partagée,  partagea  l'Europe;  mais  la  coalition 
brisée,  foudroyée  par  le  canon  victorieux  de  Napoléon  ,  représentait  assez  bien, 
pour  qui  savait  les  intrigues  des  cabinets,  le  serpent  dont  les  tronçons  ont  été 
violemment  séparés.  Ils  ne  tendaient  qu'à  se  rejoindre.  Malgré  la  sincérité  des 
engagements  pris  à  Tilsit  par  l'empereur  Alexandre,  et  la  notoriété  de  cette 
alliance,  M.  Canning  écrivait  d'un  tout  autre  style  à  M.  de  Roumanzoff  qu'à 
M.  de  Champagny,  en  répondant  à  une  noie  adressée  en  commun  à  l'Angle- 
terre par  la  France  et  la  Russie  ;  et  en  dépit  de  toutes  les  assurances  con- 
traires, le  cabinet  autrichien  persistait  à  ne  voir  a  Saint-Pétersbourg  qu'un 
allié,  ou  tout  au  moins  qu'un  neutre.  En  ce  temps-là  même  ,  ou  vit  ,  par  une 
correspondance  interceptée,  que  le  comte  de  Stadion  promettait  à  l'archiduc 
Charles  prêt  à  entrer  en  campagne  contre  la  France,  le  secours  de  toutes  les 


29G  RÉFLEXIONS   POLITIQUES. 

nations  mécontentes,  au  premier  rang  desquelles  il  plaçait  la  Prusse  et  la 
Russie,  alors  alliées  à  la  France.  On  n'oubliait  pas  que  Napoléon,  tout  absolu 
qu'il  était,  appartenait,  par  l'origine  de  son  pouvoir,  à  la  révolution  de  1789, 
et  il  n'était,  au  milieu  de  ses  victoires,  qu'un  intrus  parmi  ceux  des  souverains 
qui  occupaient  à  titre  légitime  les  trônes  de  l'Europe. 

Le  congrès  de  Vienne  eut  lieu  sous  l'influence  de  ce  principe  ,  et  au  milieu 
de  grandes  nécessités  politiques  auxquelles  il  fallait  obéir.  Les  arrangemenls 
politiques  de  1814  et  les  traités  de  1815  furent  assurément  désastreux  pour 
la  France.  Pour  ces  traités,  comme  l'a  dit  M.  Thiers  quelque  part,  ils  furent 
un  malheur  et  non  pas  une  bonté  5  car  l'attitude  de  la  France,  en  les  subissant, 
fut  belle  et  noble,  et  c'est  l'attitude  d'un  pays  et  non  les  traités  auxquels  il  est 
obligé  de  se  référer,  qui  constituent  sa  dignité.  A  Vienne  cependant,  tout  ne 
se  passa  pas  en  démonstrations  hostiles  à  la  France  ,  et  nous  ne  craignons  pas 
dédire  que  peu  de  congrès  adopteraient  à  cette  heure  certaines  résolutions, 
presque  libérales,  qui  furent  prises  au  congrès  de  Vienne.  C'est  qu'alors  on 
était  effrayé  dans  les  cabinets  de  l'Europe  et  sur  les  trônes,  non  des  idées  libé- 
rales à  l'aide  desquelles  on  venait  de  vaincre  Napoléon,  et  qui  ne  s'étaient  pas 
encore  tournées  contre  ceux  qui  s'en  étaient  servi,  mais  de  la  seule  ambition  de 
l'homme  qui  comprimait  le  monde.  En  un  mot ,  la  guerre  qui  se  termina  en 
1814,  sous  les  murs  de  Paris,  ne  fut,  malgré  l'origine  révolutionnaire  de  Na- 
poléon, qu'une  lutte  entre  des  souverains  absolus,  telle  qu'elle  avait  eu  lieu 
dans  les  dernières  années  de  Louis  XIV,  une  coalition  formée  par  des  royautés 
opprimées,  contre  une  royauté  envahissante.  Les  nations  n'y  figurèrent  que 
comme  des  instruments  dans  les  mains  de  leurs  aristocraties  et  de  leurs  prin- 
ces; la  scène  ne  changea  que  vers  1815,  quand  Napoléon  fit  un  moment  place 
à  Lafayelte,  en  abdiquant  en  ses  mains.  Dès  lors,  la  coalition  européenne  con- 
tre la  France  reprit  le  caractère  qu'elle  avait  en  1789,  avec  cette  circonstance 
de  plus  qu'elle  s'appuyait  sur  la  victoire,  et  qu'elle  occupait  militairement  le 
pays  d'où  elle  avait  été  forcée  de  se  retirer  honteusement  autrefois. 

Le  gouvernement  de  la  restauration  avait  un  beau  rôle  a  jouer  à  cette  se- 
conde époque  de  son  établissement.  Nous  ne  lui  refuserons  pas  la  justice  que 
nous  venons  de  rendre  à  quelques  actes  du  congrès  de  Vienne,  et  nous  nous 
hâterons  d'ajouter  que  sa  lâche  n'était  pas  facile.  Ce  n'était  pas  une  petite 
tâche,  en  effet,  que  de  replacer  la  France  à  son  rang  dans  le  monde  européen, 
quand  elle  avait  perdu  les  armées  de  Napoléon  ,  quand  ses  ports  étaient  vides, 
ses  places  démantelées,  et  quand  des  traités,  qu'il  fallait  rigoureusement  ob- 
server, nous  interdisaient  de  réparer  les  pertes  que  nous  avaient  causées  nos 
désastres.  La  politique  extérieure  de  cette  époque  ne  manqua  pas,  il  faut  le 
dire,  d'une  certaine  grandeur.  Le  gouvernement  de  la  restauration  n'avait 
guère  été  plus  libre  de  rétrograder  vers  l'ancien  système  politique  extérieure 
de  la  France  que  vers  la  constitution  féodale.  Jadis  la  France  dominait  en  Al- 
lemagne en  se  portant  arbitre  et  médiatrice  dans  les  différends  de  la  confédé- 
ration germanique,  dont  elle  soudoyait  les  petits  princes  et  souvent  les  puis- 
sances secondaires.  Elle  s'appuyait  sur  la  Suisse  dont  elle  prenait  â  grands 
frais  les  soldats  à  son  service.  Elle  avait  un  parti  payé  aussi  dans  la  Hollande, 
alors  république  et  livrée  aux  différentes  influences  de  cette  forme  de  gouyer- 


RÉFLEXIONS   POLITIQUES.  207 

nement;  en  Suède,  en  Danemark  ,  elle  payait  des  subsides  ;  à  Rome ,  elle  trou- 
vait son  crédit  dans  une  foule  de  concessions  à  l'égard  du  clergé,  en  tant  qu'elles 
s'accordaient  avec  les  libertés  de  l'église  gallicane  ;  enfin  elle  avait  en  Europe 
mille  armes,  mille  moyens  de  succès ,  mille  genres  de  séductions  qu'elfe  n'a 
plus.  En  ces  temps-là,  la  France  avait  en  outre,  en  dehors ,  des  privilèges,  des 
droits  immémoriaux  ,  des  relations  de  famille,  des  prérogatives  et  jusqu'à  des 
droits  desuccessionacquisavec  les  différentes  provinces  quela  féodalité  vaincue 
lui  avait  cédées,  toutes  choses  que  la  révolution  abandonna  et  auxquelles  elle  dut 
renoncer  en  fait  et  en  droit ,  mais  qu'elle  remplaça  dès  lors ,  surtout  sous  le  règne 
de  Napoléon,  par  des  négociations  faites  l'épée  haute  et  par  des  victoires.  Qu'on 
juge  de  la  situation  delà  France,  quand  vaincue  par  l'Europe,  diminuée, 
repoussée  au  delà  des  limites  de  l'ancienne  monarchie ,  volontairement  dés- 
héritée des  privilèges  et  des  relations  de  la  royauté  de  huit  cents  ans  ,  privée 
de  l'épée  de  Napoléon  ,  elle  se  retrouva  ,  en  pleine  paix,  vis-à-vis  de  l'Europe 
étroitement  resserrée  ,  nouvellement  organisée  ,  et  organisée  contre  elle  ?  Ce- 
pendant il  faut  remarquer  que  sans  armée,  sans  finances,  sans  crédit,  sans 
appui  dans  le  pays  ,  ramené  qu'il  était  par  des  troupes  ennemies,  le  gouver- 
nement des  Bourbons  trouvait  dans  sa  fausse  situation  des  avantages  réels 
dont  il  profita.  D'abord,  aux  yeux  de  la  coalition,  ce  gouvernement  était 
étranger  et  à  l'esprit  de  conquête  sans  limites  qu'on  reprochait  à  la  France, 
et  aux  actes  de  la  révolution  dont  on  nous  fera  toujours  des  crimes.  Il  résista 
vivement  aux  prétentions  exagérées  des  puissances;  mais  celte  résistance  était 
sans  danger,  car  les  puissances  n'auraient  pas  voulu  détruire  en  lui  leur 
œuvre  ,  et  elles  ne  pouvaient  attribuer  aux  Bourbons ,  quelle  que  fût  leur  atti- 
lude.  la  pensée  de  recommencer  une  guerre  dans  laquelle  venait  de  succomber 
Napoléon.  En  résistant  aux  plénipotentiaires  des  puissances  alliées,  qui  vou- 
laient lui  arracher  l'Alsace  ,  la  Flandre  ,  la  Lorraine,  et  dépouiller  les  pelits- 
fils  des  conquêtes  de  leur  aïeul  ;  en  ne  cédant  que  les  conquêtes  de  la  révolu- 
tion, Louis  XVIII  replaçait  habilement  les  souverains  alliés  sur  le  terrain  de 
la  ligue  d'Augsbourg  ,  laquelle  n'avait  en  vue  que  l'humiliation  de  Louis  XIV, 
et  non  la  chute  du  trône  elle  morcellement  de  la  France.  Au  reste,  l'habileté 
n'exclut  pas  le  patriotisme,  cl  la  pensée  de  contester  à  Louis  XVIII  le  mérite 
de  sa  résistance  toute  française  est  bien  loin  de  nous.  La  lettre  écrite  par  le 
duc  de  Richelieu  ,  le  lendemain  de  la  signature  du  traité  du  20  novembre  1815, 
où  le  minisire  de  Louis  XV11I  annonçait  qu'il  avait  apposé  la  veille ,  «plus 
mort  que  vif,  «  son  nom  sur  ce  falal  traité,  celle  lettre  est  faite  pour  honorer 
l'homme  qui  l'a  écrile  et  le  gouvernement  qu'il  servait,  mais  qui  devait  se 
perdre  ,  et  sans  retour,  en  moins  de  quinze  ans  par  ses  excès  et  son  aveugle- 
ment. L'histoire  des  négociations  de  loute  cette  époque ,  commencée  par  la 
demande  d'évacualion  du  territoire  français  ,  finit  par  la  notification  de  la 
conquête  d'Alger,  faite  au  moment  où  le  gouvernement  de  Charles  X  expirait 
«.'ans  les  efforts  débiles  d'une  tentative  de  despotisme.  <Jue  la  restauration  n'a- 
t  -elle  négocié  au  dedans  avec  la  même  loyauté  qu'elle  l'a  fait  au  dehors!  Mais 
il  élail  dans  sa  destinée  de  ne  pouvoir  soutenir  la  lutte  et  de  ne  pouvoir  l'évi- 
ter, celle  lutte  où  elle  devait  périr.  Quoi  de  surprenant:'  N'avons-nous  pas  vu 
le  pouvoir  actuel  ,  né  de  la  volonté  nationale,  en  danger  île  mort  .  dans  une 


298  RÉFLEXIONS    POLITIQUES. 

lutte  heureusement  finie  ,  et  où  les  titres  qu'il  porte  au  front  n'ont  pas  été  de 
trop  pour  le  protéger?  Qu'était-ce  donc  que  les  dangers  de  la  restauration, 
qui  avait  à  combattre  et  le  parti  exagéré  qu'on  a  vaincu  en  1851,  et  le  parti 
modéré  qui  a  triomphé  en  18ô0? 

§  H. 

Quelle  tendance  se  manifesta  en  France  peu  de  temps  après  la  révolution  de 
juillet .  quand  elle  se  trouva  dominée  par  un  parti  violent  qui  rêvait  de  nou- 
veau la  conquête  du  monde?  Est-il  besoin  de  le  dire?  Ne  vit-on  pas  la  nation 
presque  entière  se  lever  en  quelque  sorte  pour  réclamer  l'ordre  et  la  modéra- 
tion dans  son  gouvernement?  Dès  que  Casimir  Périer,  aidé  de  M.  Thiers,  de 
M.  Guizot  et  de  tous  les  hommes  éminenls  qui  ont  figuré  depuis  dans  les  con- 
seils du  cabinet  du  11  octobre,  eut  déployé  sa  bannière,  toutes  les  forces  so- 
ciales du  pays  ne  vinrent-elles  pas  se  resserrer  autour  de  lui,  et  ne  vit-il  pas 
accourir  à  l'instant  l'immense  majorité  des  deux  chambres  pour  partager  avec 
lui  les  amertumes  et  les  dangers  de  sa  tâche?  On  ne  chercha  pas  longtemps 
cette  majorité,  elle  se  rallia  instantanément  à  la  profession  de  foi  ministérielle 
que  prononça  le  chef  du  cabinet  dans  la  chambre  des  députés.  Or  se  rappelle- 
t  on  bien  ce  qu'était  cette  profession  de  foi  du  ministère  du  lô  mars?  Le  minis- 
tère précédent  s'était  retiré  par  un  excès  de  susceptibilité  constitutionnelle ,  et , 
disons-le  sans  crainte,  nous  qui  ne  professons  aucune  sympathie  pour  les  prin- 
cipes qui  dirigeaient  ce  cabinet,  cette  susceptibilité  venait  peut-être  du  désir 
de  dissimuler  les  embarras  que  lui  causait  sa  faiblesse  et  qui  nécessitaient  la 
retraite  de  cette  administration.  Toujours  est-il  que  dès  lors  commencèrent  à 
s'élever  les  préventions  qu'on  n'a  cessé  depuis  de  répandre  sous  le  nom  de 
«  gouvernement  personnel.  »  La  déclaration  du  18  mars  1851  fut  très-explicite 
à  cet  égard,  et  les  premières  paroles  de  Casimir  Périer  dans  la  chambre  des 
députés  furent  celles-ci  :  «  Le  ministère  s'est  formé  d'une  manière  toute  con- 
stitutionnelle; il  prendra  sa  force  dans  sa  responsabilité  même.  Toutes  ses 
propositions,  toutes  ses  mesures  seront  l'expression  d'une  délibération  indé- 
pendante, d'une  volonté  commune.  Le  jour  où  cette  harmonie  cesserait  serait 
celui  de  la  dissolution.  »  A-t-on  ouï  dire  que  le  parti  conservateur  ait  été 
offensé  de  ces  paroles  qui  définissent  si  bien  le  caractère  de  la  responsabilité 
ministérielle?  les  trouva-t-il  offensantes  pour  le  trône,  et  Casimir  Périer  fut-il 
regardé  comme  un  dictateur  qui  venait  limiter  ou  violer  les  prérogatives  que 
la  Charte  constitutionnelle  à  attachées  à  la  couronne? 

Dans  cette  mémorable  séance  où  furent  jetées ,  on  peut  le  dire,  les  bases  de 
la  paix  publique  qui  règne  en  Europe  depuis  neuf  ans,  en  même  temps  qu'il 
proclamait  la  nécessité  de  l'accord  de  toutes  les  parties  de  l'administration,  et 
de  l'obéissance  absolue  des  fonctionnaires,  qui,  disait-il,  devaient  servir  le 
:;ouvernement  dans  le  sens  de  ses  desseins,  le  ministère  du  13  mars  se  hâtait 
•  le  linir  à  l'Europe  un  langage  modéré,  mais  clair,  mais  ferme,  où  il  posait  les 
limites  de  celle  nouvelle  révolution,  qui  avait  eu  pour  premier  résultat  le  res- 
serrement inslanlané  du  faisceau  de  tous  les  États  qui  formaient  la  sainte 
alliant  e  ,  sauf  l'Angleterre ,  qui  s'en  était  séparée  depuis  le  ministère  de  ML  Can- 


RÉFLEXIONS    POLITIQUES. 

ning.  «  Le  principe  de  la  révolution  de  juillet ,  disait-il ,  et  par  conséquent  du 
gouvernement  qui  en  dérive,  ce  n'est  pas  l'insurrection;  le  principe  delà  révo- 
lution de  juillet,  c'est  la  résistance  à  l'agression  du  pouvoir.  Le  respect  de  la 
foi  jurée  ,  le  respect  du  droit ,  voilà  le  principe  du  gouvernement  que  celte  ré- 
volution a  fondé.  »  Le  respect  du  droit,  ce  principe  habilement  déduit  de  la 
condamnation  prononcée  contre  le  parjure  de  Charles  X,  le  respect  du  droit 
disait  tout.  Ce  mot  consacrait  tout  l'état  social  de  l'Europe,  fondé  sur  des  traités 
que  la  France  avait  signés;  aussi  le  ministère  du  13  mars  se  montrait-il  tout  à 
fait  logique  quand  il  ajoutait  :  «  La  violence  ne  doit  être,  ni  au  dedans  ni  au 
dehors,  le  principe  de  notre  gouvernement.  Au  dedans  tout  appel  à  la  force, 
au  dehors  toute  provocation  à  l'insurrection  populaire  est  une  violence  de  son 
principe.  «  Et  il  ramenait,  sinon  la  confiance,  du  moins  le  calme  dans  les 
cabinets  étrangers,  quand  il  disait  encore  :  «  La  politique  étrangère  se  lie  à  la 
politique  intérieure  Pour  l'une  et  l'autre  ,  le  mal  et  le  remède  sont  les  mêmes. 
Le  mal,  c'est  encore  la  défiance.  On  voudrait  amener  la  France  à  se  défier  de 
l'Europe .  et  l'on  cherche  à  répandre  que  l'Europe  se  défie  de  notre  révolution.  « 
Suivait  l'assurance  que  le  gouvernement  respecterait  les  droits  de  tous  les  au- 
tres gouvernements,  qu'il  soutiendrait  partout  par  ses  négociations  le  principe 
de  non-intervention,  mais  qu'il  ne  prendrait  les  armes  et  ne  laisserait  verser 
le  sang  français  que  pour  défendre  les  intérêts  ou  la  dignité  de  la  France. 

Les  cabinets,  ainsi  que  tout  ce  qui  constitue  les  gouvernements  étrangers  , 
applaudirent  à  celte  déclaration  du  ministère  du  13  mars,  qui  rassurait  l'Eu- 
rope, effrayée  des  débuts  de  la  révolution  de  18-30.  Ainsi,  pour  la  première  fois 
depuis  celte  révolution  ,  l'assentiment  de  la  majorité  libérale  du  pays  se  trouva 
avoir  de  l'écho  au  dehors  dans  les  sphères  les  plus  élevées.  Ainsi  également, 
sans  faire  aucune  concession,  car  la  profession  de  foi  faite  le  13  mars  renfer- 
mait aussi  ces  paroles  :  «  Nous  voudrions  et  ferions  la  guerre  si  la  sûreté  ou 
l'honneur  de  la  France  était  en  péril,  car  la  liberté  aussi  serait  menacée  ;  » 
sans  concession  aucune,  disons-nous,  la  révolution  de  juillet  excitait  une 
sorte  de  sympathie  parmi  ses  ennemis  les  plus  déclarés,  et  le  gouvernement 
de  Louis-Philippe  se  trouva  ce  jour-là  réellement  reconnu  par  les  puissances. 
On  voudra  bien  remarquer  que  si  nous  insistons  sur  cette  circonstance;  ce 
n'est  pas  que  nous  fassions  dépendre  l'existence  de  la  France  constitutionnelle 
delà  volonté  des  États  absolus  de  l'Europe,  mais  c'est  qu'elle  annonce  un  véri- 
table progrès  dans  les  idées  de  ces  gouvernements,  progrès  qui  doit  en  faire 
.supposer  de  plus  grands  encore  parmi  les  populations  qu'ils  dirigent. 

L'Europe  et  la  majorité  conservatrice  approuvaient  donc  déjà  en  1831  les 
idées  du  13  mars,  et  nous  venons  de  voir  quelles  furent  ces  idées  :  la  respon- 
sabilité ministérielle  dans  toute  sa  réalité,  le  gouvernement  remis  aux  mains 
des  ministres,  l'indépendance  des  peuples  soutenue  par  les  négociations,  la 
liberté  et  la  dignité  de  la  France  défendues  au  besoin  par  les  armes.  Nous 
montrerons  tout  à  l'heure  que  depuis  celle  époque  l'Europe  a  fait  de  nouveaux 
progrès  dans  celle  voie.  Le  parti  conservateur  aurait-il  reculé  ? 

Nous  avons  eu  dessein  de  montrer,  par  les  réflexions  qui  précèdent,  que 
l'Europe  vil  sous  deux  influences,  donl  l'une  nous  est  contraire,  landis  que 
l'autre  nous  est  propice  :  nous  voulons  parler  de  l'effet  matériel  du  congrès  de 


300  RÉFLEXIONS  POLITIQUES. 

Vienne  et  des  conséquences  du  progrès  social  qui  a  lieu  en  Europe  depuis  la 
promulgation  de  ce  traité.  Quelle  secousse  eût  éprouvée  l'Europe,  à  quel  hasard 
eussent  été  remises  ses  destinées,  si  les  traités  de  1815  eussent  été  reniés 
en  1830  par  la  France  ,  comme  le  demandait  l'opposition?  Qui  oserait  soutenir 
que  le  progrès  social  de  l'Europe  eût  été  accéléré  si  la  France  avait  alors  ré- 
clamé ou  même  repris  les  limites  du  Rhin,  tenté  de  vive  force  la  démolition 
des  forteresses  belges ,  et  mis  nos  soldats  au  service  de  toutes  les  insurrec- 
tions? Au  lieu  de  cela,  qu'est-il  arrivé?  La  partie  des  actes  du  congrès  de 
Vienne  qui  n'est  pas  empreinte  de  l'esprit  de  justice,  et  qui  n'a  pas  été  conçue 
dans  les  principes  d'une  politique  haute  et  généreuse,  s'affaisse  chaque  jour 
et  se  détruit  peu  à  peu.  II  est  vrai  que  les  altérations  que  le  temps  fait  subir  à 
ces  actes  se  font  aussi  quelquefois  au  détriment  des  peuples  ;  mais  la  force  qui 
résultait  de  l'ensemble  de  ces  actes  ne  disparaît  pas  moins.  La  Pologne,  l'Es- 
pagne ,  le  Portugal ,  la  fondation  du  royaume  de  Belgique ,  et  surtout  le  fait  du 
traité  de  la  quadruple  alliance  signé  entre  une  puissance  qui  a  joué  un  grand 
rôle  au  congrès  de  Vienne,  une  puissance  qui  n'y  figurait  en  quelque  sorte  que 
comme  accusée ,  et  appelée  pour  répondre  aux  réclamations  de  toutes  les  au- 
tres, et  deux  États  qui  n'y  ont  pris  place  qu'en  seconde  ligne  ;  quelles  impor- 
tantes déviations  des  actes  de  1814  et  de  1815  !  Un  jour  donc,  quand  les  choses 
auront  pris  d'elles-mêmes  quelque  équilibre,  quand  les  intérêts  froissés  par  les 
événements  successifs  chercheront  une  place  nouvelle  dans  l'association  euro- 
péenne, il  arrivera  que,  sans  une  de  ces  longues  guerres  auxquelles  il  a  toujours 
fallu  en  venir  pour  amener  les  grandes  assemblées  réparatrices,  sans  secousse, 
on  se  mettra  à  régler  de  nouveau  le  droit  public  européen  où  s'introduisent 
successivement  tant  d'éléments  qui  n'y  figuraient  pas.  Or  il  est  bien  permis  de 
prévoir  l'importance  du  rôle  qui  reviendra  à  la  France  en  pareil  cas,  si  elle 
sait  conserver  et  faire  valoir  la  situation  qu'elle  a  prise  et  gardée  depuis  le 
13  mars  1851. 

Demander  l'anéantissement  des  actes  de  Vienne  et  la  rupture  des  déplorables 
traités  de  1815  ,  c'était  donc  vouloir  rompre  un  ensemble  de  rapports  existants 
qu'il  eût  fallu  remplacer  aussitôt ,  soit  en  faisant  reconnaître  son  droit  ou  ses 
prétentions  par  la  guerre,  moyen  toujours  hasardeux,  soit  en  appelant,  s'il  se 
pouvait ,  les  États  de  l'Europe  à  une  conférence  générale  où,  pacifiquement, 
on  n'était  pas  en  mesure  de  jouer  un  rôle.  En  un  mot,  la  gauche  voulait , 
en  1850  et  1831  ,  renverser  à  la  fois  la  charte  de  la  France  et  la  charte  de  l'Eu- 
rope; et  raisonnablement ,  si  on  pouvait  modifier  en  peu  d'heures  la  constitu- 
tion qui  nous  régissait ,  c'était  de  l'aveuglement  que  vouloir  exercer  ce  même 
droit  sur  la  constitution  d'État  consentie  par  vingt  peuples  différents. 

La  France  n'a  pas  à  jouer  ce  rôle;  ses  intérêts  ne  le  commandent  pas.  Elle 
est  assez  forte  pour  cire  modérée,  et,  dans  sa  situation  ,  la  modération  ajoute 
encore  à  sa  force.  L'Europe  le  sait  bien,  et  ceux  de  ses  gouvernants  qui  ont 
une  véritable  perspicacité  ne  s'alarmeront  pour  leur  influence  qu'en  nous 
voyant  dans  les  voies  de  la  modération. 


RÉFLEXIONS  POLITIQUES.  301 


S  m. 

Le  caractère  delà  révolution  de  1830  est  avant  tout  d'être  légale.  Ce  carac- 
tère éclata  surtout  à  l'époque  du  ministère  du  13  mars,  qui  a  fait  une  résis- 
tance si  vigoureuse  et  qui  a  livré  aux  partis  un  combat  acharné  sans  avoir  eu 
besoin  de  demander  du  secours  à  la  puissance  législative.  Le  ministère  qui  lui 
succéda  continua  la  lutte  sans  reculer  ;  les  hommes  éminents  qui  avaient  com- 
battu avec  Casimir  Périer  dans  la  chambre  prirent  le  pouvoir  et  s'en  servirent 
avec  force.  Mais  soit  qu'ils  eussent  repris  courage  à  la  mort  de  Casimir  Périer, 
soit  qu'ils  voulussent  tenter  le  dernier  effort  du  désespoir,  les  partis  extrêmes 
se  montrèrent  plus  audacieux,  et  les  armes  du  15  mars  ne  suffirent  déjà  plus 
au  11  octobre.  Les  partis  furent  décimés,  et  il  resta  de  la  lutte  l'antécédent  de 
l'état  de  siège  et  les  lois  de  septembre  ,  lois  rigoureuses,  mais  utiles,  qui  dor- 
ment en  quelque  sorte  aujourd'hui,  par  une  sorte  d'indulgence  tacite,  et  res- 
tent sous  la  main  du  pouvoir  comme  des  armes  sûres  qu'on  lient  prêtes  pour  le 
jour  du  combat.  Les  partis  furent  vaincus,  et  l'Europe  continua  de  rendre 
hommage  à  la  force  et  à  l'énergie  des  ministres  de  juillet;  cependant  elle  était 
alarmée  de  ce  conflit  terrible  et  de  cetle  bataille  sans  fin ,  car  elle  avait  vu  plus 
d'une  fois  ceux  qui  guerroient  sans  cesse  trouver  la  défaite  au  bout  de  longues 
victoires. 

Le  temps  a  dissipé  une  partie  de  ces  alarmes.  Après  quelques  essais  infruc- 
tueux de  conciliation  et  de  transaction  ,  après  le  temps  d'arrêt  du  22  février, 
où  se  forma  un  ministère  qu'on  donnait  déjà  dans  ce  temps-là  comme  le  minis- 
tère Martignacde  la  révolution  de  juillet,  et  qui  n'a  été  suivi  que  de  la  faible 
réaction  du  6  septembre,  lout  semblait  disposé  pour  la  pacification  au  dehors 
et  au  dedans.  Qui  donc  a  pu  ainsi  réunir  les  partis  presque  dissipés  devant  la 
majorité  qui  salua  la  venue  du  ministère  du  15  avril?  A  cette  époque,  ne  vit-on 
pas  la  gauche  modérée  soutenir  le  ministère  qui  venait  de  donner  l'amnistie 
devant  laquelle  avaient  reculé  ses  prédécesseurs,  et  la  droite  reconnaître,  par 
ses  manifestations  publiques  de  modération,  qu'elle  avait  peut-êlre  eu  le  tort 
de  conserver  au  delà  de  la  lutte  elle-même  l'irritation  que  donnent  toujours 
les  luttes  violentes?  A  nos  yeux,  les  succès  de  l'administration  du  15  avril, 
lors  de  sa  venue  ,  tenaient  à  ce  qu'elle  semblait  vouloir  prouver  à  la  France 
que  l'esprit  de  conciliation  est  propre  à  produire  l'ordre  en  certains  temps, 
comme  en  d'autres  la  force  et  l'énergie  seules  assurent  l'obéissance  ;  et  elle  fut 
accueillie  avec  joie,  parce  qu'après  les  rudes  nécessités  du  H  octobre  et  l'esprit 
rigoureux  du  G  septembre,  on  était  bien  aise  de  voir  que  les  formes  modérées 
pouvaient  servir  à  la  défense  et  au  maintien  des  idées  modérées.  Nous  sommes 
un  peu  mobiles,  et  la  nouveauté  de  ce  spectacle  charma  le  monde  politique 
pendant  quelque  temps.  Il  y  eut  alors  un  moment  de  véritable  calme.  De  leur 
côté,  les  cabinets  de  l'Europe  avaient  vu  avec  quelque  inquiétude  la  dissolution 
du  ministère  du  G  septembre  et  la  tendance  dans  laquelle  se  faisait  le  remanie- 
ment du  15  avril.  On  pensait  à  Vienne,  ù  Berlin,  à  Londres  même  peut-êlre, 
que  le  système  de  l'intimidation  était  le  meilleur  et  le  plus  sur  à  suivit;  en 
France.  C'est  ainsi  qu'on  avait  pensé  là ,  du  temps  de  Charles  X ,  que  le  minis- 

tome  n.  ljl 


302  RÉFLEXIONS   POLITIQUES. 

tère  du  prince  dfc  Polignac  était  réellement  le  seul  qui  convint  dans  l'état  où 
se  trouvait  alors  l'esprit  public  parmi  nous.  L'ordre  et  la  paix  ,  la  prospérité, 
qui  régnèrent  alors ,  désabusèrent  l'Europe ,  et  elle  dut  d'autant  plus  être  frap- 
pée des  résultats  d'un  système  conciliant  et  libéral ,  qu'elle  voyait  la  France 
pacifiée  et  profondément  occupée  de  ses  intérêts  matériels  au  moment  même 
où ,  au  Nord  et  au  Midi,  une  certaine  agitation  sociale  se  manifestait  en  Europe. 
En  Espagne,  dans  les  provinces  rhénanes,  dans  le  Luxembourg  et  dans  la 
Hollande,  les  esprits  étaient  animés  et  les  masses  prêtes  à  se  soulever,  tandis 
que  la  France,  ce  volcan  qui  effrayait  les  princes  de  l'Europe  et  faisait  dire  à 
l'un  d'eux  qu'il  fallait  le  cerner  et  le  laisser  se  dévorer  lui-même,  la  France 
donnait  l'exemple  de  la  tranquillité  et  du  respect  pour  la  paix  publique. 

Nous  avons  été  partisans  de  l'administration  du  15  avril,  parce  qu'elle  a 
fait  succéder  à  un  système  rigoureux  et  intimidateur  un  système  d'indulgence 
et  de  conciliation  ,  parce  qu'elle  a  donné  l'amnistie  et  signalé  son  passage  par 
deux  actes  honorables  pour  la  France,  la  seconde  expédition  de  Constantine 
et  la  prise  de  Saint-Jean  d'Ulloa,  mais  surtout  parce  qu'elle  avait  su  remplacer 
un  état  de  choses  précaire  par  le  temps  de  calme  et  de  tranquillité  dont  nous 
parlions  ,  et  parce  qu'elle  avait  mis  fin  à  une  sombre  époque  où  la  sécurité 
des  jours  du  roi  était  sans  cesse  en  péril.  Fidèles  à  nos  convictions ,  on  nous  a 
vus  défendre  les  actes  de  ce  cabinet  contre  l'administration  à  la  fois  nulle  et 
réactionnaire  qui  sortit  de  la  fatale  émeute  du  12  mai.  Ce  ministère  ,  né  d'une 
coalition  où  toutes  les  opinions,  même  les  plus  extrêmes,  avaient  été  admises, 
semblait  n'avoir  été  créé  qu'en  vue  d'assouvir  des  haines  individuelles  et  de 
satisfaire  des  penchants  personnels.  On  ne  peut  dire  que  la  France  et  l'Europe 
se  soient  émues  ou  alarmées  de  l'existence  de  ce  ministère,  qui,  sans  ses  fau- 
tes, serait  déjà  tombé  dans  l'oubli  le  plus  profond  ,  car  on  en  est  encore  à  se 
demander  quelle  pensée  y  présida  et  quelle  fut  sa  direction  politique.  Ce  n'est 
plus  l'heure  de  blâmer  la  coalition  qui  se  forma  contre  le  ministère  du  15  avril, 
aujourd'hui  surtout  que  son  plus  fâcheux  résultat  se  trouve  supprimé  par  le 
vote  de  la  chambre  sur  la  dotation,  acte  qui  a  malheureusement  frappé  plus 
haut  que  l'administration  à  laquelle  il  a  mis  fin.  La  coalition  a  été,  après  tout, 
un  fait  important ,  et  les  faits  ,  bons  ou  mauvais ,  ont  en  politique  une  valeur 
qu'on  ne  peut  leur  contester  et  des  conséquences  qu'il  faut  admettre.  Or  la 
conséquence  de  la  dernière  coalition  a  été  de  diminuer  dans  les  élections  la 
majorité  qui  soutenait  le  ministère  du  15  avril,  et  de  renforcer  les  différentes 
minorités  qui  s'étaient  réunies  dans  le  but  de  créer  une  nouvelle  administra- 
lion.  De  même  que  le  ministère  du  15  avril  avait  dû  marcher  vers  les  idées  du 
centre  gauche  qui  étaient  en  discrédit  dans  le  cabinet  du  6  septembre,  de 
même  le  ministère  sorti  des  élections  de  1838  ne  pouvait  guère  éviter  une  pa- 
reille tendance.  Tout  l'obligeait,  en  quelque  sorte,  pour  nous  servir  d'une 
image  tirée  de  la  méthode  mathématique  .  tout  l'obligeait  à  être  au  15  avril  ce 
que  le  15  avril  avait  été  au  G  septembre.  C'était  aux  restes  encore  puissants 
des  221  d'affaiblir  le  plus  qu'il  se  pouvait  cette  tendance  ,  et  l'accomplissement 
de  celte  tâche  ne  devait  pas  offrir  de  grands  obstacles,  si  l'on  veut  bien  <  onsi- 
dérer  la  nature  des  éléments  dont  se  foi  nia  le  ministère  du  19  mai.  L'embarras 
fut  grand  toutefois,  car,  lorsqu'on  se  mil  à  vouloir  modifier  le  programme  de 


RÉFLEXIONS   POLITIQUES.  503 

ce  ministère  de  gauche  où  figuraient  toutes  les  nuances  d'opinions,  il  se  trouva 
qu'il  n'avait  pas  de  programme  ,  et  qu'il  vivait  au  hasard ,  obéissant  en  aveu- 
gle à  son  antipathie  pour  certains  hommes  ,  ainsi  qu'à  sa  prédilection  et  à  ses 
antécédents  de  protection  pour  quelques  autres.  On  peut  caractériser  à  peu 
près  toutes  les  administrations  qui  se  sont  succédé  en  France  depuis  vingl- 
cinq  ans  ,  en  disant  que  les  unes  ont  marché  en  avant ,  et  c'est  le  petit  nombre, 
tandis  que  les  autres  ont  rétrogradé  rapidement,  ou  fait  quelques  pas  en  ar- 
rière; mais,  quant  au  ministère  du  12  mai,  il  a  erré  çà  et  là ,  et  n'a  pas  fait 
avancer  ni  reculer  une  seule  question  politique.  C'est  le  plus  bel  éloge  qu'on 
puisse  en  faire,  et  s'il  a  laissé  périr  presque  sans  ressource  l'alliance  anglaise  par 
l'activité  fanfaronne  de  ses  incertitudes  dans  l'affaire  d'Orient,  s'il  a  contribué 
ainsi  à  l'isolement  de  la  France,  c'est  assurément  un  fait  indépendant  de  sa 
volonté,  car  cette  volonté  était  bien  de  rester  inerte.  Malheureusement,  ce 
goût  presque  forcé  d'inertie  était  compliqué  d'une  autre  tendance  qui  ne  méri- 
terait pas  d'être  examinée  aujourd'hui ,  si  elle  touchait  à  la  naissance  du  mi- 
nistère actuel ,  et  ne  motivait  pour  ainsi  dire  sa  nécessité. 

11  y  a  dans  un  livre  publié  récemment  en  Allemagne,  et  conçu  dans  l'esprit 
le  plus  hostile  à  la  France,  un  passage  où  l'on  définit  cependant  avec  quelque 
vérité  la  nature  et  les  effets  de  l'opposition  radicale  ou  ultra-démocratique , 
comme  on  voudra  la  nommer.  Selon  le  publiciste  étranger,  dont  l'ouvrage  a 
fait  une  grande  sensation  ,  le  véritable  esprit  démocratique  manque  totalement 
en  France,  et  il  assure  que  les  différentes  phases  de  notre  première  révolution 
ont  démontré  la  vérité  de  cette  assertion  jusqu'à  l'évidence.  Le  sombre  et  ri- 
goureux esprit  de  nivellement  qui  s'emparerait  de  l'Allemagne  si  elle  en  venait 
à  regarder  une  révolution  comme  une  nécessité  de  l'amélioration  de  sa  vie 
sociale,  cet  esprit  (nous  continuons  de  citer  l'écrivain  allemand),  cet  esprit 
n'a  jamais  été  compris  par  le  peuple  français ,  et  il  l'a  méconnu  particulière- 
ment chaque  fois  qu'il  a  décrété  que  la  liberté  et  l'égalité  seraient  les  bases  de 
son  organisation.  Un  certain  esprit  d'aristocratie,  une  soif  ardente  de  la 
gloire,  de  l'honneur,  des  distinctions ,  du  rang,  du  pouvoir,  n'ont  jamais 
cessé  d'animer  la  France;  et  avec  ces  qualités  on  peut  arriver  à  fonder  tout, 
hormis  l'empire  de  l'égalité.  Plus  le  parti  radical  s'efforcera  de  s'allier  étroi- 
tement à  la  masse  populaire  et  de  vivre  dans  son  sein,  plus  les  instincts  aris- 
tocratiques ,  c'est-à-dire  le  besoin  de  s'élever  et  de  dominer,  s'y  manifesteront 
rapidement.  C'est  pourquoi  ce  parti  s'est  approprié  la  révolution  comme  une 
chose  à  lui  personnelle  ,  dont  il  faut  profiter  et  profiter  seul.  C'est  ainsi  qu'en 
lui  marchent,  par  voies  différentes  ,  les  individus  ,  les  séries,  les  sections,  les 
comités  et  les  directeurs.  Ici  la  division  des  forces  annonce  aussi  la  division 
des  moyens  et  des  pensées,  et  cette  division  du  parti  radical  ,  qui  s'explique 
par  l'histoire  très-analogue  des  partis  violents  dans  la  première  révolution , 
tient  un  peu  également  aux  différentes  phases  de  sa  fortune.  Quiconque  a  suivi 
avec  quelque  attention  l'existence  du  parti  radical  depuis  1830,  a  dû  être 
frappé,  in  effet,  du  passage  rapide  et  fréquent  de  sa  puissance  à  une  impuis- 
sance absolue,  de  l'activité  de  son  influence  à  un  étal  de  nullité  morale  et  de 
discrédit  dans  le  pays.  Ses  adversaires  l'ont  vu  quelquefois  apparaître  comme 
un  ensemble,  comme  un  corps ,  qu'on  surprenait  en  armes  sur  la  place  pu- 


304  RÉFLEXIONS   POLITIQUES. 

blique;  puis,  quand  on  l'avait  vaincu  ,  quand  la  loi  l'avait  frappé  et  relégué 
dans  les  cachots,  on  le  voyait  encore  s'agiter  comme  une  ombre,  se  manifester 
ailleurs  sous  mille  apparences  diverses,  et  bientôt  d'autres  faits  apprenaient 
au  monde  que  la  propagande  et  le  radicalisme  ne  consentaient  pas,  même 
après  leur  défaite  ,  à  se  renfermer  dans  leurs  théories.  En  suivant  plus  atten- 
tivement la  marche  du  parti  extrême  de  la  révolution  ,  on  voit  que  ce  n'est  ni 
son  état  antérieur,  ni  le  plus  ou  moins  de  découragement  qu'il  éprouve  qui 
terminent  ses  phrases  d'activité  ou  de  décadence,  mais  les  changements  suc- 
cessifs qui  ont  lieu  dans  le  pouvoir.  On  peut  dire  que  le  parti  exagéré  de  la 
gauche  exprime  ,  quand  il  agit,  la  négation  des  forces  sociales  et  gouverne- 
mentales. C'est  l'aiguille  qui  marque  le  trouble  ,  le  désaccord  et  l'énervement 
qui  régnent  dans  cette  sphère  ;  mais  dès  que  ce  parti  prétend  passer  à  une  ac- 
tion plus  positive,  se  présenter  comme  une  manifestation  républicaine,  con- 
sulaire ou  constitutionnelle  ,  son  pied  ne  louche  plus  le  sol  qui  est  à  lui,  il 
perd  à  la  fois  l'équilibre,  l'énergie,  la  force,  et  devient  ainsi  plus  facile  à 
combattre.  Transformée  en  architecte  (c'est  le  publiciste  étranger  qui  parle), 
transformée  en  architecte,  la  gauche  pure  n'est  qu'un  personnage  comique, 
une  véritable  caricature;  mais  comme  puissance  destructive,  c'est  l'ennemi  le 
plus  redoutable  de  toutes  les  institution  qui  n'ont  pas  leurs  racines  dans  les 
mœurs  et  l'opinion  nationales. 

II  y  a  du  vrai  et  du  faux  dans  cette  définition  de  la  gauche  pure.  Laissons  ce 
qui  est  faux;  mais  c'est  une  observation  pleine  de  justesse  que  celle  qui  a  été 
faite,  par  l'écrivain  étranger,  de  la  coïncidence  des  transformations  du  parti 
radical  et  des  modifications  diverses  du  pouvoir.  Au  début  de  la  révolution, 
toutes  sortes  de  sentiments  se  mêlaient  aux  idées  révolutionnaires  :  le  sort  de 
la  nation  belge  tout  entière  en  question,  l'Italie  persécutée  avec  une  froide  et 
systématique  cruauté,  la  Pologne  inondée  de  sang,  l'Espagne,  le  Portugal, 
couverts  d'échafauds  ;  c'étaient  là  des  pensées  à  remuer  tous  les  cœurs,  et 
l'esprit  de  radicalisme  et  de  propagande  s'y  glissait  souvent  à  leur  insu,  sous 
le  voile  de  la  compassion.  La  gauche  pure  eut  alors  ce  qu'on  pouvait  appeler 
une  de  ses  époques  morales  ,  quoique  l'émeute  en  fût  quelquefois  la  traduc- 
tion. Ce  fut  aussi  par  les  forces  morales  que  la  combattit  principalement  le 
ministère  du  lômars,  et  l'on  vit  les  plus  hautes  intelligences  du  pays  faire 
taire  leurs  désaccords  d'opinion  ,  pour  s'unir  dans  cette  grande  et  noble  tâche. 
Au  11  octobre,  toutes  les  illusions  qui  pouvaient  encore  entraîner  les  esprits 
abusés  vers  l'extrême  gauche,  étaient  déjà  dissipées.  Le  parti  intermédiaire 
s'augmenta  considérablement.  La  gauche  même  se  divisa  en  deux  nuances,  et 
le  parti  extra-parlementaire  ,  se  voyant  isolé  ,  tenta  son  effort  le  plus  désespéré 
dans  les  journées  de  juin.  Cette  manifestation  toute  brutale  appelait,  qu'on 
nous  passe  le  mot ,  un  pouvoir  un  peu  semblable  pour  la  réprimer.  Les  forces 
intellectuelles  qui  résidaient  dans  le  gouvernement  s'effacèrenl  devant  la  force 
matérielle  qui  y  figurait,  et  ce  fut  alors  qu'une  ancienne  vérité  éclata  On  vit 
que  la  fermeté  d'esprit  est  bien  distincte  de  l'habitude  des  périls ,  et  que  ce  ne 
sont  pas  les  hommes  les  plus  exercés  aux  combats  qui  montrent  le  plus  de 
sang-froid  eJ  de  vigueur  dans  les  dangers  politiques.  Les  collègues  du  maréchal 
Soull  en  appelèrent  a  sa  vieille  expérience  militaire,  et  accordèrent  l'état  de  siège 


RÉFLEXIONS    POLITIQUES.  30§ 

aux  exigences  urgentes  de  la  situation.  Au  15  avril ,  l'amnistie  fit  rentrer  le  parti 
radical  dans  l'étal  de  prostration  où  le  jettent  les  mesures  généreuses  soute- 
nues par  la  force,  en  même  temps  qu'elles  sont  prises  avec  opportunité,  et  il 
ne  dut  qu'à  l'avènement  de  la  coalition,  c'est-à-dire  à  des  forces  qui  n'étaient 
pas  à  lui,  et  dont  il  ne  pouvait  disposer,  même  momentanément,  la  chute  de 
l'administration  qui  avait  annulé  l'effet  de  ses  prédications  ,  et  désarmé  le  bras 
de  ses  adhérents  les  plus  coupables. 

L'échauffourée  du  1C2  mai,  celte  dernière  prise  d'armes  qui  nous  préservera 
peut-être  désormais  des  longues  crises  ministérielles ,  ramena  la  force  mili- 
taire au  pouvoir  sous  la  forme  du  maréchal  Soult  ;  et,  dans  le  tumulte,  dans 
l'effroi  de  cette  journée,  le  vieux  guerrier  se  trouva  avoir  conquis  deux  porte- 
feuilles au  lieu  de  celui  que  lui  assurait  de  droit  le  caractère  tout  spécial  de  ses 
antécédents.  La  chambre,  lasse  d'une  longue  crise,  ratifia  en  murmurant  la 
composition  de  ce  cabinet,  où  le  centre  droit  croyait  trouver  quelques  motifs 
de  sécurité  dans  la  glorieuse  épée  du  maréchal,  qu'il  voyait  tournée  contre 
l'émeute.  Mais  ce  cri  d'un  parti  aux  abois,  cette  émeute  qui  avait  profilé  d'une 
lacune  dans  le  pouvoir  pour  troubler  la  cité,  témoignaient  par  là  même  de  la 
décadence  et  de  l'anéantissement  des  factions  qui  osaient  autrefois  combattre 
le  pouvoir  en  face;  et,  sans  répression  violente,  sans  efforts,  sans  mesures  ri- 
goureuses ,  l'ordre  légal .  à  peine  suspendu  pendant  un  jour,  reprit  son  cours 
ordinaire.  L'Europe  diplomatique  elle-même,  qui  prend  si  exactement  note  et 
avantage  de  nos  embarras  intérieurs,  fit  à  peine  attention  à  cet  essai  de  révo- 
lution par  escalade,  et  le  ministère  du  maréchal  Soult,  né  l'épée  à  la  main, 
se  trouva  le  lendemain  de  son  installation  vis-à-vis  des  partis  qui  n'apparais- 
saient que  dans  la  presse  et  dans  l'enceinte  parlementaire,  seul  lieu  où  l'illustre 
maréchal  ne  s'est  jamais  montré  en  héros.  Or,  dès  qu'on  se  trouvait  avoir 
devant  soi  l'esprit  et  non  le  corps  du  parti  radical,  la  discussion  et  non  l'émeute, 
dès  qu'il  ne  fut  plus  question  de  se  mettre  en  campagne  contre  l'ennemi,  et 
d'aller  à  lui  comme  saint  George  attaquant  la  dragon,  le  ministère  du  maré- 
chal Soult,  où  figuraient  près  de  lui  quelques  hommes  d'un  talent  véritable, 
mais  qui  étaient  pour  la  plupart  nouveaux  venus  dans  la  direction  des  affaires, 
devint  insuffisant  pour  la  lâche  qu'il  avait  à  remplir;  et  cette  tâche  devait  re- 
venir de  droit  à  M.  Mole,  à  M.  Guizot  ou  à  M.  Thiers. 

On  s'est  étonné  de  la  chyle  subite  et  silencieuse  du  ministère  du  12  mai. 
Depuis  le  commencement  de  la  session,  la  chambre  se  prêtait  avec  complaisance 
à  toutes  les  exigences  delà  situation.  Elle  sentait  bien  que  le  ministère  n'avait 
pas  de  vie  par  lui-même,  et  qu'il  n'était  qu'un  ensemble  de  négations,  et 
comme  un  essai  qui  tendait  à  prouver  au  pays  qu'on  pouvait  le  gouverner  sans 
les  hommes  influents,  sans  les  chefs  des  différents  partis  politiques,  si  toutefois 
cette  pensée  n'allait  pas  plus  loin,  et  n'excluait  pas  les  partis  eux-mêmes  de  la 
participation  aux  affaires.  Que  vit-on  alors?  Les  influences  réelles  qui  domi- 
nent les  différentes  opinions  n'étant  pas  dans  le  pouvoir,  et  ne  s'excrçant  pas 
de  ce  centre  sur  les  masses,  la  force  et  l'influence  agirent  du  dehors  sur  le 
pouvoir,  et  le  dirigèrent  presque  à  son  insu.  Parmi  les  principaux  griefs  énoncés 
dans  la  coalition  contre  le  cabinet  du  1S  avril,  on  alléguait  surtout  que  les 
sommités  de  la  chambre  élective  ne  s'y  trouva ienl  pas  représentées.  Cela  est 


506  RÉFLEXIONS    POLITIQUES. 

vrai  ;  mais  le  ministère  du  15  avril  avail  arboré  un  drapeau  qui  lui  appartenait 
en  propre  :  il  était  parti  de  l'amnistie,  cette  mesure  politique  longtemps  dif- 
férée pur  quelques-uns  de  ses  adversaires,  et  entièrement  repousséepar  d'autres. 
Le  drapeau  était  bien  ou  mal  défendu,  soutenu  par  des  mains  plus  ou  moins 
fortes;  mais  enfin  il  y  avait  un  drapeau,  tandis  que  le  ministère  du  12  mai 
n'avait  pas  de  drapeau,  et  a,  jusqu'à  présent  même,  laissé  en  blanc  sa  devise. 
C'était  une  singulière  situation  que  celle  de  ce  cabinet  qui  prétendait  sortir 
d'une  nuance  de  la  chambre  où  M.  Thiers  occupait  le  premier  rang,  et  qui 
n'avait  au  fond  d'autre  programme  que  l'exclusion  de  M.  Thiers!  Et  c'est  ici 
qu'il  faut  reconnaître  la  force  puissanle  des  choses  et  le  néant  profond  qui 
résulte  d'une  fausse  situation.  Le  ministère  parlementaire  formé  le  12  mai  était, 
en  quelque  sorte,  annulé  par  deux  influences  :  celle  du  trône,  influence  bien 
légitime,  qui  modifia  bientôt  ce  qu'il  y  avail  de  contraire  à  l'esprit  de  gouver- 
nement dans  quelques  membres  de  ce  cabinet,  et  l'influence  de  l'homme  qui 
en  était  exclu,  et  qui  jouait ,  pour  ainsi  dire,  par  son  absence,  le  principal 
rôle  dans  les  conseils.  Il  nous  semble  que  nous  nous  faisons  comprendre  ,  et 
qu'il  est  facile  de  s'expliquer  la  marche  que  suivit  le  gouvernement  dans  ces 
neuf  mois  de  transition  que  dura  l'enfantement  du  ministère  actuel.  Le  gouver- 
nement se  faisait  par  secousses,  comme  dans  l'affaire  d'Orient,  où,  ainsi  que 
nous  le  montrerons  tout  à  l'heure,  on  passa  subitement  d'un  chaleureux  intérêt 
pour  la  Porte  à  la  défense  active  du  pacha.  A  chaque  question,  les  ministres  se 
demandaient  intérieurement  ce  qu'en  diraient  M.  Thiers  et  son  parti  dans  la 
session  suivante,  et  on  prenait  courage  à  marcher  souvent  au  delà  des  bornes 
que  marquait  la  prudence,  dans  la  crainte  d'être  dépassé  par  celui  qu'on  vou- 
lait écarter,  tout  en  parodiant  ses  vues  et  ses  principes.  Singulier  rôle  pour  un 
gouvernement  qui  imitait  ainsi  ceux  qui  se  jettent  élourdiment  en  tète  d'une 
émeute,  et  que  d'autres  poussent  en  avant  !  La  couronne  n'avait  donc  devant 
elle  dans  le  conseil  que  des  intermédiaires,  et  il  se  pourrait  que  dans  son  admi- 
rable sagacité,  et  dans  le  sentiment  de  sa  force,  elle  eût  quelquefois  secrète- 
ment préféré  avoir  affaire  au  centre  gauche  lui-même  qu'à  des  représentants 
munis  de  pouvoirs  si  irréguliers. 

En  outre  le  ministère  du  12  mai  n'était  pas  un  rempart  contre  les  principes 
de  la  gauche,  dont,  pour  notre  part ,  nous  ne  sommes  guère  effrayés,  car  le 
ministère  se  prétendait  issu  de  la  gauche,  et  comptait  bien  gouverner  avec  son 
concours.  Or  qu'est-ce  qu'un  ministère  qui  inquiète  le  parti  conservateur  et 
qui  n'apporte  pas  l'appui  du  parti  opposé?  La  majorité  du  15  avril  était  dé- 
truite, le  premier  résultat  des  élections  avait  été  la  chute  de  ce  ministère,  et 
l'on  aura  beau  dire  que  la  majorité  opposante  se  formait  de  plusieurs  mino- 
rités ;  encore  fallait-il  composer  avec  elles,  les  réunir  dans  un  but  possible, 
les  contenir,  les  diriger,  pour  opérer  une  action  gouvernementale  quelconque, 
et  le  ministère  du  12  mai  en  était  incapable.  On  a  comparé  la  gauche  à  un 
cheval  fougueux;  c'était  donc  au  meilleur  cavalier  à  le  conduire  ,  et  nous  n'a- 
vons jamais  entendu  dire  qu'en  pareil  cas  il  soit  bon  de  recourir  à  des  mains 
<h  biles  ou  inexpérimentées.  La  gauche  ,  le  centre  gauche,  le  centre  droit,  ne 
sorti  après  tout  que  des  nuances  de  la  révolution  de  juillet,  île  la  France  telle 
qu'elle  s'est  faite  après  avoir  jeté  le  frein  que  lui  avait  mis  ['Europe  quand  elle 


RÉFLEXIONS   POLITIQUES.  507 

lui  imposa  le  gouvernement  de  la  restauration.  Quand  celte  révolution  est  mo- 
dérée, quand  elle  ne  blesse  pas  les  sentiments  nationaux  des  autres  peuples  en 
demandant  la  Belgique  ou  les  limites  du  Rhin  ,  elle  a  pour  elle  tous  ceux  qui 
travaillent,  tous  ceux  qui  étudient ,  tous  ceux  qui  produisent,  tous  ceux  qui, 
dans  le  monde  entier,  éprouvent  le  besoin  d'améliorer  leur  condition  intellec- 
tuelle ou  sociale.  Or,  tant  que  le  centre  gauche  ne  sera  pas  accusé  d'apporter 
au  pouvoir  l'esprit  de  conquête  et  d'extension,  on  ne  doit  pas  redouter  son 
passage  aux  affaires,  même  en  supposant  que  M.  Thiers  soit  homme  à  les  li- 
vrer à  cette  nuance  d'opinions  ,  même  en  supposant ,  contre  toute  apparence , 
que  la  connaissance  et  la  pratique  des  affaires  ne  modifieraient  pas  les  idées  du 
centre  gauche  sur  la  nature  des  devoirs  d'un  gouvernement.  Voilà  pour  la  peur 
que  le  centre  gauche  peut  inspirer  à  l'Europe  dans  la  personne  de  M.  Thiers  , 
qui  n'est  pas  encore ,  que  nous  sachions ,  et  qui  ne  sera  pas ,  nous  en  avons  la 
confiance,  l'exécuteur  de  ses  volontés. 

On  dira  :  Les  peuples  ne  sont  pas  les  cabinets  ,  et  la  France  peut  avoir  de 
grands  embarras  en  penchant  au  delà  des  limites  du  15  avril.  Sans  doute,  à 
nos  yeux,  la  meilleure  ligne  est  celle  qui  ne  mène  pas  vers  certaines  idées 
impraticables  de  la  gauche  (idées  qui  ne  laissent  pas  que  d'être  nombreuses), 
sans  toutefois  dévier  vers  celles  des  idées  du  côté  droit,  que  nous  regardons 
comme  un  peu  étroites.  Toutefois  ,  le  gouvernement  représentatif  n'est  pas  un 
gouvernement  d'immobilité  ,  et  les  cabinets  étrangers  ne  s'attendent  pas  à 
voir  la  France  plus  pétrifiée  que  n'est  l'Angleterre,  qui  passe  des  tories  aux 
whigs  modérés  et  des  whigs  modérés  aux  whigs  purs ,  sans  se  créer  des  dé- 
mêlés avec  l'Europe.  Mais,  s'écrie-t-on  ,  la  prépondérance  que  les  cabinets 
étrangers  s'étaient  habitués  à  voir  exercer  par  la  couronne ,  reçoit  une  atteinte 
par  le  triomphe  de  la  majorité ,  où  la  gauche  joue  un  si  grand  rôle  ,  et  par  la 
venue  d'un  cabinet  né  à  la  suite  du  rejet  de  la  dotation.  Est-ce  qu'on  n'a  pas 
vu  récemment ,  sans  crainte  pour  la  solidité  du  trône  de  la  Grande-Bretagne, 
sir  Robert  Peel  et  le  duc  de  Wellington ,  c'est-à-dire  ceux  qui  veulent  le  plus 
la  monarchie  en  ce  temps-ci,  réduire  la  dotation  proposée  pour  le  prince  Al- 
bert, et  lui  refuser  la  préséance  sur  les  oncles  delà  reine,  c'est-à-dire  frapper 
la  royauté  et  la  rudoyer  quand  elle  ne  va  pas  à  leur  gré?  Est-ce  que  par  ha- 
sard l'Europe  en  serait  à  une  adoration  chinoise  de  la  monarchie  au  point  de 
prendre  l'alarme  à  l'aspect  de  quelques  boules  noires ,  quand  elle  a  vu  récem- 
ment encore  le  souverain  qui  a  fait  le  plus  de  sacrifices  à  la  nationalité  et  au 
bien-être  de  son  peuple  ,  le  roi  de  Hollande  ,  forcé  par  l'opinion  d'opter  entre 
la  femme  qu'il  voulait  honorer  d'un  choix  public  et  le  maintien  des  droits  que 
lui  donne  la  constitution  actuelle  du  pays?  Non  ,  l'Europe  n'est  pas  si  pointil- 
leuse, et  les  cabinets  ne  sont  pas  aussi  exigeants  qu'on  le  pense,  dans  un 
temps  où  tous  les  pouvoirs,  quelle  que  soit  leur  origine  el  leur  nature,  sont 
obligés  de  se  contenter  île  peu.  N'avons-nous  pas  vu  d'ailleurs,  en  ce  uni  est 
de  cet  éternel  thème  du  gouvernement  personnel,  que  le  ministère  de  Casimir 
Périer  lui-même  avait  été  une  réaction  contre  la  prétendue  influence  constitu- 
tionnelle de  la  couronne?  el  une  réaction  contre  qui  ?  contre  M.  Laffitteetses 
collègues,  qui  avaient,  disait  alors  l'opposition,  flécjii  sur  ce  point  el  com- 
promis par  leur  faiblesse  les  principes  qu'ils  professent  aujourd'hui  avec  tanl 


308  RÉFLEXIONS    POLITIQUES. 

d'ardeur  !  Nous  avons  assez  souvent  et  assez  vivement  débattu  contre  la 
gauche,  et  dans  le  sens  du  parti  conservateur,  cette  question  du  gouvernement 
personnel ,  pour  avoir  le  droit  de  ne  pas  partager  les  alarmes  qu'on  répand. 
Disons  donc  que  si  ceux  des  cabinets  étrangers  qui  souhaitent  vivement  une 
paix  durable ,  et  qui  font  des  vœux  pour  le  maintien  de  la  tranquillité  en 
France,  peuvent  être  rassurés,  c'est  justement  en  voyant  cesser  de  pareils 
débats.  L'Europe  estime  et  admire  le  roi ,  nous  sommes  heureux  de  le  con- 
stater; elle  sait ,  elle  dit  que  ,  grâce  à  sa  fermeté,  à  sa  persévérance,  il  a 
puissamment  contribué  à  maintenir  la  paix  générale ,  à  rendre  courage  aux 
hommes  d'ordre,  et  à  vaincre  les  passions  révolutionnaires.  L'Europe  recon- 
naît qu'aucun  des  prédécesseurs  de  Louis-Philippe  n'est  monté  sur  le  trône 
dans  des  circonstances  aussi  périlleuses  que  celles  où  il  s'est  trouvé.  «  L'Eu- 
rope, a  dit  un  écrivain  politique  étranger,  qui  n'est  pas  suspect  de  partialité 
pour  notre  gouvernement  ;  l'Europe  sait  ce  qu'elle  doit  au  caractère  résolu  et 
persuasif  du  roi  des  Français  ,  à  sa  constance  ,  à  la  marche  sage  et  réfléchie 
de  son  esprit  ;  l'Europe  connaît  aussi  les  dangers  que  lui  a  fait  courir  le 
manque  de  prévision  politique  de  la  dynastie  déchue,  et  ce  que  disent  les  ra- 
dicaux ou  les  légitimistes  irrités  n'affaiblira  en  rien,  aux  yeux  de  la  génération 
présente  et  de  l'histoire,  le  mérite  des  services  que  Louis-Philippe  a  rendus  à 
la  France  et  à  l'Europe  en  maintenant  la  paix.  A  cet  égard,  ni  les  sarcasmes 
de  M.  de  Cormenin  ni  les  figures  de  rhétorique  de  M.  Berryer,  oubliés  aussitôt 
qu'accueillis  par  les  esprits  légers  ,  n'ont  trouvé  accès  près  des  hommes  poli- 
tiques sérieux,  et  n'ont  influé  sur  le  jugement  des  hommes  d'État.  » 

Ne  soyons  pas  plus  royalistes  que  le  roi  ,  qui  a  dit  un  mot  digne  de  sa  sa- 
gesse en  déclarant  qu'il  est  le  roi  de  la  majorité.  Sans  doute  on  n'est  pas  roi 
sans  craindre  les  révolutions  et  les  bouleversements ,  que  craignent  bien  aussi 
un  peu  les  peuples  ;  mais  quand  on  a  formé  sa  sagesse  et  son  expérience  de  la 
fréquentation  de  toutes  les  classes  de  le  société,  quand  on  a  observé  quinze 
ans ,  près  du  trône  ,  les  fautes  de  ceux  qui  l'ont  occupé ,  on  ne  saurait  se  trom- 
per comme  le  fit  Charles  X ,  et  prendre  un  revirement  politique  pour  une  révo- 
lution. Une  commotion  sérieuse  ne  pourrait  avoir  lieu  en  France  que  par  une 
erreur  de  cette  sorte  ;  mais,  Dieu  merci ,  quoi  qu'en  aient  dit  les  exagérés  de 
la  gauche,  il  n'y  a  pas  de  parti  ultra  en  France ,  et  s'il  se  formait ,  il  se  trou- 
verait manquer  du  seul  chef  qui  pouvait  donner  le  pouvoir  de  soulever  la  France 
au  parti  ultra-royaliste  de  la  restauration.  Le  temps  est  sceptique  d'ailleurs, 
et  le  roi  est  de  son  temps.  Il  sait  (pie  le  gouvernement  représentatif  se  compose 
d'expériences,  et  qu'il  est  constitué  de  manière  que  les  correctifs  naissent  des 
fautes  mêmes  de  l'administration.  Si  le  ministère  actuel  adopte  ce  qu'il  y  a 
d'exagérations  et  de  vues  impossibles  dans  la  gauche,  la  raison  publique  en 
fera  bientôt  raison. 

Heureusement  nous  n'en  sommes  pas  là.  Qu'a  fait  la  gauche  depuis  l'avénc- 
ment  de  ce  ministère,  et  en  quoi  le  cabinet  a-l-il  pactisé  avec  elle?  Assurément, 
si  la  gauche  se  montre  assez  raisonnable  pour  voter  les  fonds  secrets,  les  pro- 
jets de  loi  d'utilité  publique  dont  elle  avait  hésité  a  reconnaître  l'importance 
sous  le  cabinet  du  15  avril;  si  elle  se  contente  dans  un  temps  indéterminé, 
d'une  simple  modification  des  lois  de  septembre  en  ce  qui  lient  à  Ja  définition 


RÉFLEXIONS   POLITIQUES.  309 

de  l'attentat ,  et  de  quelques  emplois  donnés  à  ses  membres  qui  reconnaîtraient 
les  nécessités  gouvernementales,  ces  rapports  bienveillants  de  la  gauche  et  du 
ministère  ne  peuvent  nuire  à  la  prospérité  du  pays,  bien  au  contraire,  et  nous 
ne  voyons  pas  que  le  parti  conservateur,  la  France  ou  l'Europe,  aient  lieu  de 
s'en  alarmer.  Que  si  la  gauche  voulait,  sans  autre  nécessité  que  ses  préten- 
tions ,  la  dissolution  de  la  chambre,  la  réforme  immédiate  et  absolue  du  sys- 
tème électoral ,  le  remplacement  de  tous  les  fonctionnaires  qui  n'ont  pas  pris 
part  à  la  coalition,  et  l'introduction  des  siens  dans  toutes  les  places  inférieures, 
dans  les  emplois  municipaux,  peuplés  d'hommes  modestes  et  modérés,  étran- 
gers aux  mouvements  de  la  politique,  oh!  alors  il  serait  temps  de  combattre 
le  ministère  qui  donnerait  les  mains  à  de  pareils  changements ,  et  de  l'arrêter 
dans  ses  desseins.  Mais  la  déclaration  faite  par  le  ministère  dans  la  chambre 
des  députés ,  le  24  mars  ,  n'annonce  rien  de  pareil ,  et ,  quant  à  ses  actes ,  on 
avouera  qu'il  serait  injuste  décrier  haro  sur  un  cabinet  sorti  de  l'opposition, 
qui,  en  présence  de  toute  une  hiérarchie  de  fonctionnaires  dont  la  bienveil- 
lance pour  lui  est  au  moins  douteuse,  loin  d'opérer  une  réaction  administrative, 
s'est  contenté  d'observer  ses  agents ,  afin  de  ne  frapper  qu'avec  certitude  et 
justice  ceux  qui  mettraient  obstacle  à  la  marche  du  pouvoir,  et  n'a  encore  pré- 
senté d'autres  projets  de  loi  qu'une  mesure  favorable  aux  chemins  de  fer  et  à 
d'autres  travaux  d'utilité  publique. 

Mais  le  ministère  a  déclaré  qu'il  souffrirait  la  réforme  des  lois  de  septembre 
en  ce  qui  touche  au  jury!  Les  lois  de  septembre,  dont  nous  souhaiterions, 
nous,  le  maintien  intégral  dans  l'intérêt  même  de  la  presse,  sont  un  drapeau 
qui  fut  levé  dans  un  moment  critique.  Après  la  révolution  de  juillet,  la  presse 
s'était  établie  sur  les  marches  du  trône;  elle  les  gravissait  sans  cesse  pour  y 
porter  ses  sommations  ;  la  législation  de  septembre  fut  un  coup  de  canon  tiré 
sur  les  plus  hardis.  Les  blessés  sont  morts,  le  monde  a  marché,  et  la  presse  a 
repris  à  peu  près  son  allure,  sans  se  hasarder  toutefois  à  attaquer  si  ouverte- 
ment ce  que  la  constitution  et  l'intérêt  général  commandent  de  respecter. 
L'arme  est  restée  au  pied  du  trône  et  devant  les  institutions,  il  est  vrai;  mais 
s'en  sert-on  réellement  dans  ces  temps  plus  calmes?  Exécute-l-on  sévèrement 
les  lois  de  septembre?  Telles  qu'on  les  applique  aujourd'hui,  elles  ne  suffiraient 
pas  dans  un  temps  de  troubles,  et  le  ministère  du  1er  mars,  qui  n'aimerait, 
sans  doute  ,  pas  plus  qu'un  autre  à  se  désarmer,  sait  bien  qu'il  n'affaiblira  pas 
le  gouvernement  en  remettant  une  partie  des  délits  de  la  presse  au  jugement 
du  jury. 

S  IV. 

Revenons  aux  cabinets  de  l'Europe.  On  n'a  pas  espéré  ,  sans  doute,  (pie 
l'Europe  absolue  tendrait  les  bras  au  gouvernement  de  juillet,  et  nous  avons 
rappelé  plus  haut  que  son  mauvais  vouloir  à  l'égard  de  la  France,  révolution" 
naire  ou  non  ,  ne  date  pas  d'hier.  Nous  avons  montré  tout  à  l'heure  quelle  a  élé 
son  attitude  depuis  cinquante  ans.  On  l'a  vue  : 

Alliée  tout  entière,  à  Augsbourg  et  en  1701,  contre  le  roi  de  France; 


510  RÉFLEXIONS   POLITIQUES. 

Alliée  de  nouveau ,  en  1790,  contre  la  révolution  française,  c'est-à-dire 
contre  la  France  elle-même; 

Réunie  encore,  en  1815,  contre  le  souverain  de  la  France,  mais  déclarant 
en  même  temps  qu'elle  combattait  contre  Napoléon  et  non  contre  la  France, 
et  qu'elle  désirait  plutôt  voir  la  France  grande,  forte  et  heureuse,  parce  que 
la  puissance  française  est  une  des  bases  de  l'édifice  social  de  l'Europe  (1). 

On  voit  ensuite  l'Europe  revenir  sur  cette  déclaration  et  menacer  la  France 
des  projets  les  plus  sinistres ,  quand  les  idées  de  propagande  y  apparaissent 
avec  le  général  Lafayette  et  le  parti  qui  força  Napoléon  à  abdiquer,  sans  s'ex- 
pliquer sur  la  réserve  faite  par  lui  en  faveur  de  son  fils. 

On  la  revoit  bientôt  alliée  avec  Louis  XVIII  et  Charles  X,  parce  que  leurs 
principes  de  gouvernement  étaient  hostiles  à  ceux  de  la  majorité  de  la  France. 

Elle  se  réunit  plus  étroitement  que  jamais  contre  la  France,  en  1850  ,  et  ne 
tarde  pas,  cependant,  à  se  montrer  satisfaite  du  ministère  de  Casimir  Périer. 
Ensuite  elle  fait  des  vœux  pour  le  maintien  du  cabinet  du  6  septembre  ,  et  ac- 
compagne de  ses  regrets  la  retraite  du  ministère  du  15  avril. 

Et,  aujourd'hui,  par  un  autre  genre  de  sollicitude  pour  la  paix  générale, 
l'Europe  monarchique  considérant  la  nature  des  débals  politiques  qui  ont  eu 
lieu  en  France  depuis  un  an  ,  débats  où  se  trouvait  étrangement  mêlé  le  nom 
d'un  souverain  en  qui  elle  a  justement  placé  sa  confiance,  l'Europe  voit  d'un 
œil  favorable  rétablissement  d'un  ministère  dont  la  seule  venue  termine  ces 
dangereuses  discussions.  Qu'il  nous  soit  donc  permis  de  regarder,  avec  l'Eu- 
rope, comme  un  fait  heureux,  la  disparition  du  nom  du  roi  si  longtemps  mêlé 
aux  débats  politiques,  ainsi  que  l'introduction  de  ministres  capables  et  spéciaux 
dans  les  principaux  départements  de  l'administration. 

L'Europe  absolue  n'aime  évidemment  ni  la  révolution  de  juillet ,  ni  quelque 
révolution  libérale  que  ce  soit  ;  mais  dans  son  éloignement  pour  ce  grand  fait 
qu'elle  peut  affaiblir  et  non  détruire,  et  avec  lequel  il  faut  composer  depuis 
qu'il  est  devenu  un  des  éléments  de  l'association  européenne  ,  elle  montre  une 
sorle  d'impartialité  qu'on  n'a  souvent  pas  en  France.  Il  est  vrai  qu'il  ne  se 
Irouve  dans  les  cabinets  européens  personne  qui  aspire  à  un  des  portefeuilles, 
et  une  situation  à  peu  près  désintéressée  amène  d'ordinaire  un  jugement  calme. 
C'est  ainsi,  nous  croyons  pouvoir  l'affirmer,  que  le  ministère  a  reçu  de  plu- 
sieurs cabinets  étrangers  quelques  communications  qui  exciteraient  beaucoup 
de  surprise  parmi  les  esprits  un  peu  exagérés  du  côté  droit,  surtout  parmi  ceux 
qui  s'attendaient  à  voir  l'Europe  mettre  ses  armées  au  complet  pour  parer  au 
grand  événement  du  1er  mars.  A  la  vue  de  la  marche  imprudente  du  dernier 
ministère ,  le  cabinet  autrichien  ,  nous  le  savons ,  avait  jugé  le  moment  favora- 
ble pour  saper  à  Paris  et  à  Londres  les  bases  de  l'alliance  anglo-française,  et 
M.  de  Metternich  n'avait  été  que  trop  bien  secondé  ,  à  Paris  surtout,  par  le  re- 
prèsi  ntant  de  l'Autriche.  On  pouvait  donc  croire  que  la  présence  au  départe- 
ment des  affaires  étrangères  ,  et  l'avènement  à  la  présidence  du  conseil  .  d'un 
ministre  qui  avait  hautement  désapprouvé  l'évacuation  d'Ancône  ,  activeraient 
encore  les  démarches  du  cabinet  autrichien.  Eh  bien  !  de  même  que  M.  de  Mel- 

1    Déclaration  «les  pnissanecs  alliée... 


RÉFLEXIONS    POLITIQUES.  511 

ternich  était  revenu  sur  ses  pas  lorsqu'une  sorte  d'approbation  tacite  de  la  po- 
liticjiie  de  la  France  à  l'égard  de  l'Orient  lui  avait  attiré  de  vives  représenta- 
tions de  la  part  de  la  Russie  ,  de  même  il  a  également  fait  un  pas  en  arrière 
quand  il  a  vu  quelles  perturbations  causait  déjà  en  Europe  la  simple  appa- 
rence d'une  rupture  delà  France  et  de  l'Angleterre.  Depuis  vingt-cinq  ans  que 
M.  de  Metlcrnich  maintient  le  statu  quo  européen  pièce  à  pièce,  il  ne  se  lasse 
pas  de  ressouder  et  de  relier  les  parties  qui  s'en  détachent,  et  on  ne  peut  s'em- 
pêcher d'admirer  l'habileté  avec  laquelle  il  se  tient  en  équilibre  sur  la  ligne 
étroite  qu'il  s'est  tracée  entre  la  crainte  des  agrandissements  de  la  Russie  et 
la  terreur  que  lui  inspire  l'esprit  de  la  révolution  française.  Or  la  destruction 
de  l'alliance  anglo-française  remettrait  tout  en  question,  l'Europe  se  verrait 
forcée  de  se  constituer  sur  de  nouvelles  bases  pour  effacer  les  traces  laissées 
par  cette  alliance  depuis  neuf  ans  ;  et  dans  ce  remaniement,  que  de  chances  se 
présenteraient  pour  anéantir  le  statu  quo  de  1815  ,  modifié,  il  est  vrai ,  mais 
insensiblement ,  mais  successivement  modifié  par  les  événements  !  La  division 
de  la  France  et  de  l'Angleterre  ,  c'est  Conslantinople  ouverte  à  la  Russie  ,  et  la 
conclusion  d'un  traité  entre  ces  deux  dernières  puissances,  c'est  l'anéantisse- 
ment de  l'Autriche  en  Orient ,  en  même  temps  que  l'extension  de  l'influence 
slave  dans  ses  provinces  héréditaires.  Ces  réflexions,  un  peu  tardives  il  est 
vrai,  ont  produit  à  Vienne  l'effet  qu'on  devait  en  attendre  ,  et  l'accueil  fait  à 
un  ministère  dont  le  chef  s'est  montré  si  vivement  attaché  à  l'alliance  anglaise 
s'en  est  ressenti. 

La  Prusse,  plus  calme  ,  plus  prudente  encore  ,  quoique  plus  exposée  du  côté 
de  la  France  et  du  côté  de  la  Russie,  la  Prusse  n'a  cessé  de  désirer,  dans  l'in- 
térêt de  l'Europe  et  dans  le  sien  ,  le  maintien  de  notre  alliance  anglaise.  Les 
communications  journalières  de  M.  de  Werther  avec  M.  Bresson  ,  ne  permet- 
tent pas  de  douter  que  le  cabinet  de  Berlin  n'ait  vu  dans  la  formation  du  mi- 
nistère du  1er  mars  une  circonstance  favorable  au  resserrement  des  liens  d'a- 
mitié de  la  France  et  de  l'Angleterre,  qui  s'étaient  étrangement  relâchés  sous 
l'administration  du  12  mai.  Que  serait,  en  effet,  la  Prusse,  si,  par  l'alliance 
de  l'Angleterre  et  de  la  Bussie,  celle  dernière  puissance  se  trouvait  en  posses- 
sion de  la  mer  de  Marmara  ,  et  traçait  ainsi  un  cercle  autour  de  l'Europe?  Si 
l'Autriche  est  intéressée  commercialement  comme  puissance  méridionale  ,  et 
politiquement,  comme  puissance  du  Nord  au  maintien  de  l'empire  turc  ;  si 
elle  ligure  au  premier  rang  après  l'Angleterre  dans  les  exportations  qui  se  font 
à  Trébizonde,  et  si  les  provinces  du  Danube,  ainsi  que  l'équilibre  de  l'Europe., 
lui  commandent  de  ne  pas  servir  la  politique  russe  dans  quelques  -mit.  de  ses 
projets,  la  Prusse  n'a  pas  des  intérêts  moins  pressants.  Depuis  neuf  ans,  cette 
puissance  assure  de  plus  en  plus  sa  prépondérance  dans  je  nord  de  l'Allema- 
gne, cl  cp  sim ait  marcher  ou vertement  contre  le  but  qu'elle  poursuit,  que  de 
se  consliliier  simple  satellite  de  la  Russie.  POUF  affermir  son  inlliience  au  nord 
de  la  confédération  germanique ,  et  balancer  celle  de  l'Autriche  dans  l'Alle- 
magne méridionale,  la  Puisse  dqit  être  entièrement  allemande,  et  ions  ses 
homines  d'Étal,  ses  écrivains  politiques,  se  récrient  hanteineiil  contre  ce  qu'ils 
nomment  la  perfidie  de  la  presse  anglaise  et  franc  lise,  qui  affecte  de  montrer 
la  Prusse  comme  un   pays  que  son  gouvernement  a  remis  sans  condition  dans 


312  RÉFLEXIONS    POLITIQUES. 

les  mains  de  la  Russie.  Ils  aiment  à  faire  remarquer,  au  contraire,  dans  leurs 
dépêches  et  leurs  écrits,  que,  depuis  l'administration  du  prince  de  Harden- 
berg,  la  politique  prussienne  a  incliné  plutôt  vers  l'Autriche  que  vers  la  Rus- 
sie, et  que  le  comte  de  Rernsdorf  lui-même,  qui  n'était  pas  un  partisan  de 
l'Autriche  ,  se  rangea  de  ce  côté  ,  quand  il  vit  que  le  progrès  des  idées  révo- 
lutionnaires qui  gagnaient  en  Allemagne,  exigerait  bientôt  un  centre  de  résis- 
tance et  une  grande  unité  de  répression  dans  tout  l'Empire.  Si  l'on  veut  bien  se 
rappeler  ,  en  outre  ,  que  la  Prusse  a  donné  ,  malgré  ses  penchants  alternatifs 
pour  la  Russie  et  pour  l'Autriche,  des  preuves  de  sympathie  pour  le  gouver- 
ment  actuel  de  la  France,  chaque  fois  que  sa  marche  ne  l'a  pas  alarmée,  on 
ne  sera  pas  étonné  du  bon  accueil  qu'elle  a  fait  à  un  ministère  dont  elle  espère 
raffermissement  de  l'équilibre  européen. 

Pour  la  Russie,  nos  rapports  comportent  peu  d'amélioration,  et  il  n'y  a 
qu'un  mot  à  dire.  Il  y  avait  eu  un  embarras  de  paroles  entre  le  maréchal  Soult 
et  M.  deMédem,  au  sujet  de  la  Pologne.  Il  cesse  et  disparaît  par  l'arrivée  de 
M.  Thiers.  Le  retour  de  M.  Pahlen  en  est  la  preuve  ,  et  la  réponse  du  gouver- 
nement russe  à  la  première  communication  du  ministère  actuel  était  conçue, 
si  nous  sommes  bien  informés ,  en  termes  conciliants.  S'il  était  vrai  qu'il  y  fût 
question  de  l'empressement  avec  lequel  le  gouvernement  impérial  contri- 
buera de  tout  son  pouvoir  à  rétablir  la  bonne  harmonie  entre  les  deux  grands 
Élats  constitutionnels,  loin  de  vouloir  profiter  de  leurs  dissentiments,  on 
pourrait  peut-être  voir  percer  là  une  satisfaction  un  peu  hautaine  de  la  po- 
sition acquise  par  la  Russie  pendant  le  ministère  du  12  mai;  mais  on  ne  pour- 
rait s'en  prendre  au  ministère  actuel,  car  ce  n'est  pas  lui  qui  y  aurait  donné 
lieu. 

Enfin  ,  les  cabinets  de  l'Allemagne  qui  sont  des  observateurs  froids  ,  et  qui 
avaient  prévu,  en  1829,  toutes  les  extrémités  auxquelles  devait  aboutir  la  lulle 
qui  s'était  engagée  en  France  ,  ces  cabinets  ont  tous  fait  exprimer,  nous  le  sa- 
vons, des  paroles  bienveillantes  au  ministère  du  1er  mars. 

Sans  doutes  ces  manifestations  ,  dont  rien  n'autorise  à  suspecter  la  sincé- 
rité, ne  diminuent  pas  les  graves  embarras  de  la  France  à  l'extérieur  ;  mais  les 
questions  principales  ne  sont  pas  aussi  compromises  qu'on  le  pense,  et  une 
direction  à  la  fois  habile,  prudente  et  serrée  ,  peut  opérer  de  grands  change- 
ments dans  cet  état  de  choses.  Les  grandes  mesures  ,  les  décisions  suprêmes, 
ne  se  prennent  pas  si  résolument  et  si  vite  dans  l'Europe  telle  qu'elle  est  con- 
stituée aujourd'hui.  On  négocie,  on  remue,  on  s'agite  sans  cesse  ,  il  est  vrai  ; 
de  grands  et  puissants  interlocuteurs,  nommés  la  France,  l'Angleterre ,  la 
Russie,  l'Autriche,  s'assemblent  fréquemment  a  Londres,  ù  Paris,  à  Constan- 
tinople,  à  Vienne  ,  pour  y  discuter  ;  mais  rien  de  décisif  n'aura  lieu  tant  que 
la  France  et  l'Angleterre  ne  seront  pas  ouvertement  séparées  sur  une  question 
européenne,  vitale;  et  une  séparation  de  ce  genre,  il  ne  faut  pas  se  le  dissi- 
muler, serait  la  guerre,  et  la  guerre  universelle  en  Europe  comme  en  Asie.  Or 
à  qui  profilerait  l'intérêt  de  cette  rupture?  A  la  Russie,  évidemment.  Le  ré- 
sultat pour  elle  serait  la  possession  de  Constanlinople.  Est-là  ce  que  vcu!  le 
cabinet  anglais? 

Il  a  fallu  loute  l'indécision  ,  toute  l'impérilie  du  ministère  du  l^i  mai  pour 


RÉFLEXIONS   POLITIQUES.  513 

amener  les  choses  au  point  où  elles  sont.  Après  la  mémorable  discussion  des 
affaires  d'Orient,  où  la  chambre  se  montra  si  prête  à  faire  tout  ce  que  com- 
manderaient la  [dignité  et  l'honneur  du  pays,  le  ministère  disait  chaque  jour 
dans  les  conseils  ces  paroles  que  l'un  de  ses  membres  a  rendues  depuis  si  cé- 
lèbres en  les  portant  à  la  tribune  :  «  Il  y  a  quelque  chose  à  faire  »,  et  l'on  sait 
quelles  résolutions  diverses  furent  proposées!  A  l'issue  de  maintes  délibéra- 
tions, on  se  livra  à  l'idée  d'un  congrès,  idée  suggérée  et  soigneusement  en- 
Iretenue  par  l'Autriche,  qui  flattait  le  ministère  de  l'espoir  qu'il  avait  d'y  voir 
iigurer  l'empereur  Nicolas  en  personne.  C'eût  été  ,  en  effet,  un  grand  triom- 
phe après  les  déclarations  solennelles  de  la  Russie ,  qui  avait  refusé  si  souvent 
d'admettre  des  arbitres  étrangers  dans  ses  affaires  avec  l'Orient  !  Mais  bientôt 
le  ministère  du  1 2  mai  dut  renoncer  à  cette  gloire  qu'il  se  promettait,  et  comme 
il  fallait  à  tout  prix  se  populariser  pour  la  session  suivante,  on  envoya  quinze 
vaisseaux  croiser  à  l'entrée  des  Dardanelles  ,  et  on  agaça  l'attention  publique 
en  faisant  beaucoup  de  bruit  des  équipages  qu'on  mettait  en  mer  et  des  mou- 
vements qu'on  faisait  dans  les  ateliers  de  Toulon.  Quant  à  la  flotte  ,  on  l'ex- 
pédia sans  pouvoir  se  dire  ce  qu'on  voulait  en  faire  ;  son  commandant  partit 
sans  emporter  une  seule  instruction  précise  ,  et  celles  de  l'amiral  Roussin , 
notre  ambassadeur  à  Conslantinople  ,  se  bornaient,  lecroira-l-on?  à  ceci  :  En 
cas  d'intervention  russe ,  demander  au  gouvernement  turc  la  permission  de 
faire  entrer  nos  vaisseaux  dans  la  mer  de  Marmara.  —  Dans  les  dépêches, 
n'en  de  plus.  On  n'y  mentionnait  même  pas  le  nom  des  Dardanelles  ;  il  sem- 
blait qu'à  ce  mot  l'Europe  entière  dût  s'écrouler!  Quant  aux  explications  que 
demandaient  de  temps  en  temps  les  envoyés  des  puissances  sur  les  préparatifs 
qui  se  faisaient  à  Toulon  ,  on  leur  répondait  que  la  situation  de  Tanger  et  du 
Maroc  exigeaient  des  armements ,  ou  bien  qu'il  était  nécessaire  d'exercer  et  de 
promener  nos  équipages.  Avec  l'Angleterre,  même  indécision.  Tantôt  on  avait 
foi  en  elle,  et  on  parlait  d'agir  de  concert  ;  d'autres  fois,  on  prétendait  jouer 
un  rôle  isolé,  menacer  tout  le  monde,  se  porter  contre  la  Russie,  contre  l'An- 
gleterre ,  mais  sans  vouloir  rien  en  réalité,  et  les  paroles  étaient  aussi  rudes 
que  la  conduite  était  timide  au  milieu  de  ces  démonstrations.  Il  résulta  de  ces 
incertitudes  que  la  flotte  anglaise  se  sépara  de  la  nôtre  ,  que  la  mésintelligence 
augmenta  entre  lord  Ponsonby  et  notre  ambassadeur,  et  que  de  Londres 
même  ,  on  en  vint  à  demander  des  explications  au  sujet  de  deux  articles  hos- 
tiles à  l'Angleterre,  publiés  par  deux  journaux  de  Paris,  qu'on  supposait  en 
rapport  avec  le  gouvernement.  Ce  fut  alors  que  la  Russie,  toujours  vigilante 
et  attentive,  adressa  ses  premières  propositions  à  l'Angleterre,  et  accrédita 
M.  de  Bruuow  comme  envoyé  temporaire  près  du  gouvernement  anglais. 

On  sait  ce  que  sont  les  Anglais.  Vifs  ,  entiers,  hardis,  rien  ne  les  arrête, 
«ion  ne  les  étonne,  quand  il  s'agit  de  leurs  intérêts.  Ils  connaissent  mal  l'Eu- 
rope et  daignent  à  peine  l'étudier,  mais  celle  connaissance  et  celte  étude  leur 
seraient  inutiles,  car  ils  pratiquent,  du  fond  de  leur  lie ,  leur  politique  en 
propre,  sans  s'inquiéter  de  celle  de  leurs  voisins.  M.  de  Brunow  leur  montra 
le  ministère  franc  lis  devenu  tout  à  coup  égyptien  outré,  et  il  les  excila  contre 
Méhémet-Ali ,  qui  se  prête  autant  qu'il  le  peul  aux  désirs  des  Anglais,  qui  ne 
leur  refuse  nullement  la  route  qu'ils  veulent  établir  par  l'isthme  de  Suer,  mais 


514  RÉFLEXIONS    POLITIQUES. 

qui  se  trouve  sur  leur  chemin  ,  ce  qui  est  un  tort  irrémissible  aux  yeux  de 
l'Angleterre.  Qu'advinl-t-il  de  toutes  ces  récriminations  laites  avec  mesure  et 
habileté?  Peut-être  moins  qu'on  ne  pense.  Quelques  velléités  d'arrangements 
avec  la  Russie  de  la  part  de  lord  Palmerslon  qui  ne  fut  pas  secondé  par  les  au- 
tres membres  du  cabinet,  et  entre  la  France  et  l'Angleterre  un  certain  refroidis- 
sement qui  est  moins  l'ouvrage  de  M.  de  Brunow  que  le  résultat  de  la  conduite 
du  dernier  cabinet.  Les  avertissements  ne  lui  avaient  cependant  pas  manqué, 
et  nous-mêmes,  dans  ce  recueil,  nous  lui  disions  un  mois  après  son  installa- 
lion  :  Dans  la  mer  de  Marmara ,  nous  pourrions  avoir  quelque  jour 
contre  nous  la  Russie  et  V Angleterre  (1).  Toutefois,  les  journaux  ont  beau 
sonner  l'alarme,  il  n'y  a  rien  de  plus  à  celte  heure  que  des  négociations,  el 
ce  n'est  que  trop  déjà.  Quant  au  litre  que  M.  de  Brunow  vient  de  recevoir  de 
sa  cour,  l'habileté  du  cabinet  russe  ne  pouvait  faire  moins  pour  lui.  On  eût 
avoué  un  insuccès,  en  le  renvoyant  à  Stuttgard,  et  M.  de  Brunow  eût  été 
sans  doute  même  nommé  ambassadeur  à  Londres  si  les  égards  commandés 
par  la  situation  du  comte  Pozzo  permettaient  de  disposer  de  ce  titre  de  son 
vivant. 

La  position  du  gouvernement  vis-a-vis  du  cabinet  anglais  est  difficile  sans 
doute,  et  la  question  assez  haute  pour  absorber  tous  ses  soins  et  toule  son 
attention.  Il  s'agit  de  la  prospérité  commerciale  de  la  France  ,  de  la  paix  du 
monde  ,  de  l'avenir  de  la  liberté.  JN'aggravons  pas  les  obstacles  aulour  d'un 
ministère  qui  réunit  quelques  conditions  heureuses  ,  et  dont  le  chef,  outre  sa 
capacité,  peut  trouver,  pour  accomplir  sa  grande  tâche,  un  surcroît  de  force 
dans  la  confiance  que  lui  témoignent  tous  les  partisans  de  l'alliance  anglaise. 
La  présence  de  M.  Guizotà  Londres,  le  noble  empressement  avec  lequel  il  se- 
conde les  efforts  d'une  administration  où  un  esprit  moins  élevé  que  le  sien 
aurait  pu  se  croire  un  rival ,  sont  encore  un  gage  de  sécurité  et  d'espoir.  En 
voyant  la  réunion  dans  un  même  but  de  deux  intelligences  aussi  éminentes ,  il 
nous  semble  qu'on  doit  croire  au  prochain  rétablissement  de  tous  les  bons 
rapports  qui  existaient  entre  la  France  et  l'Angleterre  ,  en  même  temps  que  le 
caractère  notoire  de  ces  deux  hommes  d'Étal  ne  permet  pas  de  supposer  que 
leurs  efforts  de  conciliation  puissent  être  accompagnés  de  circonstances  hu- 
miliantes pour  la  France. 

Au  moment  de  la  retraite  du  ministère  du  12  mai,  trois  personnes,  trois 
partis,  se  présentaient  naturellement  pour  recueillir  celte  succession  vacante. 
D'où  vient  qu'elle  est  tombée  dans  les  mains  de  M.  Thiers?  M.  Thiers  nous  l'a 
dit  lui-même,  el  nous  l'avons  entendu  dans  la  séance  du  24  mars,  nous  dé- 
rouler le  tableau  des  impossibilités  et  la  série  des  refus  qui  l'obligèrent  à  for- 
mer lui-même  un  cabinet.  Tout  fut  lenlé,  même  la  modification  du  ministère 
du  12  mai  ;  le  maréchal  Soull  refusa  la  présidence  du  conseil  pour  ne  pas  re- 
prendre le  ministère  de  la  guerre.  M.  de  Broglie,  déterminé  par  des  raisons 

(1)  Livraison  du  16  juillet  183J. 


RÉFLEXIONS   POLITIQUES,  515 

toutes  personnelles  et  de  famille,  déclina  l'honneur  que  lui  faisait  M.  Thiers 
en  lui  offrant  de  prendre  le  portefeuille  de  l'intérieur  dans  le  cabinet  où  le 
noble  pair  aurait  exercé  la  présidence  du  conseil  et  tenu  en  ses  mains  le  por- 
tefeuille des  affaires  étrangères;  et  M  ..Mole,  qui  se  connaît  en  question  d'op- 
portunité, ferma  l'oreille  à  toutes  les  suggestions  qu'on  lui  faisait  pour  es- 
sayer, sans  M.  Thiers  ,  d'une  combinaison  semblable  à  celle  du  15  avril.  Pour 
M.  Guizot,  déjà  rendu  à  son  poste,  il  n'eut  d'autre  pensée  que  celle  de  se  mon- 
trer dévoué,  là  comme  ailleurs  ,  aux  intérêts  de  son  pays  ,  en  déclarant  que 
loin  d'aspirer  au  ministère ,  il  était  prêt  à  recevoir  les  instructions  de 
M.  Thiers  comme  président  du  conseil  et  ministre  dirigeant  la  politique  ex- 
térieure. 

La  nécessité  ou  la  force  des  choses  ,  comme  on  voudra  l'appeler,  a  doue 
remis  le  pouvoir  dans  les  mains  de  M.  Thiers.  Est-ce  à  dire  que  le  pouvoir 
soit  tombé  dans  les  mains  de  la  gauche,  et  M.  de  Broglie  qui  a  puissamment 
contribué  à  fonder  ce  ministère,  M.  Guizot  qui  a  consenti  à  lui  prêter  le  con- 
cours de  ses  lumières,  M.  de  Rémusat,  M.  Jaubert,  qui  y  figurent,  sont-ils 
de  la  gauche,  et  ont-ils  pactisé  avec  elle  ,  comme  on  veut  bien  supposer  que 
M.  Thiers  le  fait  ou  est  à  la  veille  de  le  faire?  Nous  voyons  bien  une  certaine 
portion  de  la  gauche  demander  des  destitutions,  sommer  le  ministère  de  son- 
ger à  lui  donner  la  réforme  électorale,  déclarer  qu'elle  a  vaincu  et  qu'il  lui 
faut  des  otages;  mais  c'est  le  langage  naturel  à  celle  fraction  de  la  gauche, 
et  si  elle  le  lient  aujourd'hui  comme  hier,  nous  ne  voyons  pas  encore  là  ma- 
tière à  nous  alarmer.  Ce  qui  nous  importe  à  nous,  c'est  le  langage  du  gouver- 
nement, et  nous  ne  voyons  pas  qu'il  fasse  plus  mal  son  métier  que  la  gauche 
ne  fait  le  sien.  M.  Thiers  a-t-il  destitué  quelque  fonctionnaire  à  cause  de  ses 
idées  modérées  et  de  son  esprit  de  conservation?  A-t-il  même  destitué  per- 
sonne? Se  trouve-t-il ,  parmi  ses  adversaires  eux-mêmes ,  quelqu'un  qui ,  en 
conscience  ,  veuille  l'accuser  de  travailler  à  la  réforme  électorale  ?  Et  pour  les 
lois  de  septembre,  en  déclarant  qu'il  n'admettrait  la  modification  de  ces  lois 
que  sur  un  point,  sur  un  point  au  sujet  duquel  des  scrupules  s'étaient  élevés 
même  parmi  les  hommes  qui  ont  voté  les  lois  de  septembre  ,  ne  s'est-il  pas 
engagé  par  là  même  à  ne  pas  toucher  aux  autres  points  de  celte  législation? 

Pour  la  politique  extérieure,  les  dissentiments  qui  retenaient  M.  Thiers  dans 
l'opposition  ,  contre  le  cabinet  du  15  avril,  avec  M.  de  Broglie  et  M.  Guizot, 
ces  dissentiments  n'existent  plus,  car  les  questions  qui  les  avaient  fait  naître 
sont  terminées.  Il  reste  l'Orient ,  et,  comme  l'a  fort  bien  dit  M.  Thiers  à  la 
chambre  des  députés  ,  c'est  une  question  devenue  si  grave  que  ,  heureusement 
pour  nous,  pour  l'honneur  de  nos  hommes  d'Étal,  elle  ne  nous  divise  presque 
plus  du  tout.  En  effet,  la  presque  unanimité  de  la  chambre  s'est  prononcée  sur 
ces  deux  points  :  maintien  de  l'empire  dire  et  intérêt  efficace  pour  le  vice-roi. 
Or,  ces  principes  .noués,  il  n'y  a  plus  qu'à  attendre  avec  confiance  le  résultat 
des  négociations  d'un  cabinet  dont  le  chef ,  les  membres  et  sou  représentant 
à  Londres  n'ont  jamais  passé  pour  des  hommes  sans  habileté. 

Reste  encore  la  question  de  la  majorité.  Elle  sera  bien  petite,  disent  ceux  qui 
s'efforcent  en  ce  moment  de  la  diminuer.  Hélas  !  il  esl  vrai,  nous  ne  sommes 
pas  plus  dans  le  temps  des  grandes  majorités  qu'à  l'époque  des  fortes  convie- 


316  RÉFLEXIONS  POLITIQUES. 

lions.  Le  ministère  a  cependant  une  majorité  nombreuse;  mais  peut-être  ne 
doit-il  pas  trop  attacher  d'importance  à  la  conserver  sans  en  perdre  une  seule 
voix.  La  majorité  ainsi  faite,  lui  coûterait  trop  cher,  car  il  sérail  forcé  de  la 
demander  toujours  à  l'extrême  gauche  et  aux  légitimistes,  deux  partis  de  qui 
M.  Thiers  n'est  pas  tenté,  sans  doute,  de  faire  dépendre  le  gouvernement  de 
la  France.  La  majorité ,  la  véritable  majorité  .  se  formera  de  l'action  même  du 
ministère,  si  celte  action  est  à  la  fois  ferme  et  prudente,  et  elle  se  composera 
des  221  modérés  ainsi  (pie  des  hommes  modérés  de  la  gauche,  car  il  se  trouve 
des  hommes  modérés  de  ces  deux  côtés  de  la  chambre.  Ces  hommes  sont,  les 
uns ,  ceux  dont  M.  le  duc  de  Broglie  disait  très-justement,  il  y  a  trois  jours, 
dans  son  rapport  à  la  chambre  des  pairs  ,  que  pour  eux  il  n'y  a  qu'une  poli- 
tique ,  politique  de  résistance  énergique  tant  qu'ont  duré  l'attaque  et  le  danger, 
politique  de  transaction  ,  de  conciliation,  de  ralliement  après  la  victoire,  et, 
pour  les  autres,  qui  sont  placés  à  gauche,  nous  ajouterons  que  ce  sont  ceux 
qui  n'ont  jamais  prêché  la  propagande  et  la  guerre  extérieure,  et  dont  les  exi- 
gences n'ont  jamais  été  jusqu'à  vouloir  désarmer  le  gouvernement  en  présence 
des  factions.  Une  majorité  composée  de  ces  hommes,  ne  serait  pas  grande, 
mais,  à  notre  sens ,  elle  suffirait.  On  peut  opérer  de  grandes  choses,  faire  res- 
pecter le  pays,  se  montrer  fort  et  puissant  au  dehors,  el  défendre  les  lois  au 
dedans,  avec  une  majorité  restreinte.  Le  ministère  de  lord  Melbourne  n'a 
d'ordinaire  que  seize  voix  de  majorité;  cependant  il  résiste,  suffit  à  toutes  les 
exigences,  et  va  quelquefois  au  delà.  Avec  celte  majorité  de  seize  voix,  voyez 
tout  ce  que  fait  le  cabinet  anglais  !  Il  prend  Aden  ,  Buchir,  pénètre  dans  l'Asie 
centrale  par  leSind,  mène  ses  armées  à  Kaboul,  et  s'ouvre  ainsi,  par  les 
deux  extrémités,  une  nouvelle  roule  vers  les  Indes.  La  Chine  trouble  le  com- 
merce anglais  ,  le  cabinet  de  seize  voix  n'hésite  pas  à  armer  contre  la  Chine  , 
et  ne  balance  même  pas  à  l'idée  d'une  dépense  de  quelques  centaines  de  mil- 
lions et  des  hasards  d'une  expédition  poussée  à  quelques  mille  lieues  de  la 
Grande-Bretagne.  A  chaque  démonstration  chartiste,à  chaque  attaque  des 
tories,  le  ministère  répond  par  un  nouvel  acte  de  fermeté  au  dehors,  et  marche 
délibérément  à  la  solution  de  toutes  les  grandes  questions  qui  touchent  à  la 
puissance  actuelle  et  à  la  grandeur  à  venir  de  l'Angleterre.  Supposez  à  M.  Thiers 
une  majorité  restreinte  ,  mais  sûre  ,  mais  constante,  et  pénétrée  de  la  néces- 
sité de  le  soutenir,  ne  serait-il  pas  homme  à  en  faire  autant  ? 


THEATRE-FRANÇAIS. 


COSIMA, 

Brame, 
PAR  GEORGE  SAND. 


La  première  représentation  de  Cosima  a  en  lieu  devant  le  public  le  plus 
nombreux  ,  le  plus  choisi  et  le  plus  divers,  le  plus  littéraire  et  le  plus  mondain 
qui  se  puisse  imaginer.  Il  y  avait  une  attente  immense  ;  il  y  avait  autre  chose 
que  de  l'attente  encore,  c'est-à-dire  bien  des  petites  passions  enjeu.  C'était  là 
le  premier  prologue  de  la  pièce,  et  très-intéressant  en  effet.  On  ne  s'appelle 
pas  George  Sand  impunément  ;  on  n'a  pas  remué  depuis  huit  ans  toutes  les 
imaginations,  ravi  bien  des  cœurs,  offensé  et  flétri  bien  des  égoïsmes ,  heurté 
plus  d'une  autorité  et  d'une  croyance ,  déchaîné  tous  les  enthousiasmes  ,  toutes 
les  curiosités,  toutes  les  colères,  pour  venir  ensuite  débuter  un  soir  par  un 
drame  indifféremment  attendu  ,  impartialement  écoulé  ,  comme  on  ferait  pour 
un  auteur  nouveau-né  qui  ne  sera  connu  que  demain.  Non  pas  certes  que  nous 
prétendions,  dans  cet  état  de  la  salle  que  nous  appelons  le  vrai  prologue  du 
drame,  avoir  découvert  rien  qui  ressemblât  nulle  part  à  de  la  malveillance 
prononcée  contre  l'auteur.  George  Sand  est  en  possession  d'exciter  bien  des 
sentiments,  mais  point  de  malveillance  ;  ceux  mêmes  qui  s'irritent,  ceux  mêmes 
qui  se  portent  les  défenseurs  empressés  de  bien  des  causes  que  l'illustre  auteur 
n'attaque  pas,  rendenl  hommage  sur  de  certains  points,  et  n'auraient  besoin 
que  de  quelque  accident  de  rencontre ,  de  quelque  hasard  lumineux  pour  faire 

TOME   II.  22 


7)  1 8  THÉÂTRE-FRANÇAIS. 

volte-face  à  leurs  préventions.  Mais  ,  s'il  n'y  avait  pas  de  grosses  passions  en 
garde  à  la  soirée  de  Cosima ,  il  n'y  avait  que  plus  de  menus  sentiments.  Et 
d'abord,  ceux  qui  sont  si  chauds  partisans  de  ce  qu'on  appelle  la  réaction 
classique,  et  qui  la  comprennent  peu,  ceux  qui  y  voient  autre  chose  que  le  no- 
ble plaisir  d'entendre  une  jeune  tragédienne  de  talent  et  de  rapprendre,  grâce 
à  elle,  ce  qu'il  n'aurait  jamais  fallu  oublier,  ce  qu'il  faut  moins  que  jamais 
reproduire,  ceux-là  ,  épris  contre  le  drame  moderne  d'une  ferveur  novice  de 
croisés,  et  qui  ne  daignent  plus  faire  de  différence  de  H  e  ma  ni  à  Vautrin, 
étaient  quelque  peu  disposés  d'avance  à  y  confondre  Cosima.  Les  romantiques 
eux-mêmes  et  leurs  amis ,  s'ils  étaient  là  ne  devaient  pas  être  de  cet  avis  du 
tout  ;  le  nouveau  confrère  ,  déjà  couronné  par  d'autres  victoires  en  rase  cam- 
pagne ,  et  qui  leur  arrivait  à  l'assaut  sur  le  théâtre  d'élite  où  ils  n'ont  guère  eu 
qu'un  pied  ,  avait  de  quoi  les  inquiéter  d'abord ,  et  la  cause  ne  leur  semblait 
pas  tout  à  fait  commune.  Elle  ne  le  paraissait  pas  davantage,  certainement , 
aux  auteurs  dramatiques  de  toute  école  et  de  toute  nuance  ,  qui  n'aiment  ja- 
mais à  entrer  en  partage,  surtout  quand  le  nouveau  venu  est  suspect  de  griffe 
de  lion,  et,  sans  mettre  le  cœur  humain  au  pis,  on  peut  supposer  que  ces  au- 
teurs de  tous  bords  qui  surveillent  une  première  représentation,  n'auraient  pas 
volé  à  pensée  ouverte  pour  un  succès  non  marchandé.  Et  puis  ,  il  y  avait  bien 
des  femmes  du  monde  ,  charmantes  ,  spirituelles  ,  bonnes  au  fond  et  même 
très-indulgentes  quelquefois,  mais  railleuses  au  dehors  et  Irès-prononcées 
contre  tout  scandale  de  la  scène  ;  elles  n'eussent  pas  été  si  fâchées  d'en  voir 
un  ,  et  elles  espéraient  bien  en  faire  justice  à  coup  d'épigrammes  ,  avec  cette 
espèce  de  cant  si  naturel  et  si  facile  au  beau  monde  de  tous  les  pays.  Mais  il  y 
avait  surtout  les  indifférents  curieux  ,  les  badauds  de  toute  classe,  s'attendant, 
sur  la  foi  de  je  ne  sais  quelles  sottes  rumeurs,  à  des  excentricités  bien  révol- 
tantes et  bien  récréantes  ;  on  aurait  tiré  un  coup  de  canon  en  plein  drame, 
que  cela  n'eût  pas  été  trop  au-dessus  de  leurs  espérances.  George  Sand  ,  pour 
Cosima,  n'avait  pas  précisément  conçu  la  chose  ainsi.  En  général,  George 
Sand  est  un  auleur  beaucoup  moins  excentrique  et  moins  extraordinaire  que 
la  badauderie  d'une  certaine  renommée  ne  le  voudrait  faire  ;  ses  moyens  sont 
Irès-souvent  simples;  ce  qu'il  a  d'extraordinaire  avant  tout,  c'est  son  talent. 
Et  pour  le  style,  voyez!  en  est- il  un  plus  régulier  ,  plus  large  ,  mieux  mar- 
chant dans  les  grandes  voies  de  l'analogie  ,  de  la  clarté,  du  nombre?  Le  nom 
de  Jean-Jacques  revient  inévitablement  dès  qu'il  s'agit  d'un  maîlre  à  qui  di- 
gnement le  comparer.  Si  le  fond  et  l'idée  sont  parfois  plus  à  discuter  que  le 
style,  il  est  en  tout  une  certaine  précision,  une  certaine  franchise  et  un  sérieux 
(nous  y  reviendrons),  qui  ne  l'abandonnent  jamais.  En  abordant  le  théâtre, 
George  Sand  ne  s'est  pas  dit  qu'il  fallait  tout  changer.  Talent  fertile ,  il  n'a 
songé  qu'à  produire  sous  une  forme  nouvelle  un  ouvrage  de  plus.  Doué  dans 
le  roman  de  qualités  dramatiques  inconleslables  ,  il  a  pensé  à  appliquer  ces 
qualités  à  la  scène,  en  les  modifiant,  en  les  proportionnant  au  cadre  circon- 
scrit et  plus  sévère.  S'interdire  les  développements,  les  grands  effets  déployés 
d'un  style  toujours  sûr,  c'était  se  retrancher  sans  doute  une  portion  de  ses 
forces,  mais  il  lui  en  restait  encore  assez. 
Comme  on  est  empressé,  au  premier  effort  d'un  beau  génie  vers  un  second 


THÉÂTRE-FRANÇAIS.  5 1 9 

genre,  de  lui  contester  la  libre  sortie  du  précédent  et  de  l'y  bloquer  !  Au  pre- 
mier discours  de  M.  de  Lamartine,  on  disait  qu'il  ne  ferait  jamais  un  orateur 
politique.  Le  passage  du  drame  est  pour  George  Sand  une  transgression  beau- 
coup moindre  ;  mais  bien  des  gens  ne  peuvent  pas  s'y  résigner. 

On  oublie  ce  que  c'est  à  un  haut  degré  que  le  talent ,  cette  fertilité  d'un 
esprit  multiple  qui  ne  dépend  pas  des  formes  ,  qui  sait  s'y  faire  place  bientôt , 
et,  après  un  court  apprentissage  du  métier,  être  partout  lui-même,  à  l'aise  et 
souverain.  On  oublie  trop,  dans  le  cas  particulier,  ce  que  c'est  qu'un  talent 
actif,  généreux  ,  dont  le  plaisir  est  surtout  d'aller,  de  tenter,  qui  ne  compte 
pas  un  à  un  les  pas  accomplis,  qui  n'est  point  à  une  œuvre  ni  à  un  succès  près , 
qui  se  sent  comme  plein  de  lendemains;  un  talent  au-dessus  des  glorioles  ,  et 
qui  ne  marchande  pas  la  gloire. 

L'idée  de  Cosima  est  très-simple  et  très-autorisée  :  c'est  la  lutte  de  la  pas- 
sion et  du  devoir  au  sein  d'un  cœur  pur  qui  va  cesser  de  l'être  ;  c'est  l'antique 
et  éternel  sujet  du  drame  depuis  Phèdre  jusqu'à  nous.  Cosima  est  une  jeune 
femme  de  Florence  qui  a  un  mari  bourgeois,  marchand,  mais  excellent,  délicat 
et  noble  de  sentiments,  honnête  et  brave.  Un  étranger,  un  Vénitien  passe;  il 
s'occupe  d'elle  ;  sans  lui  parler  à  peine,  il  l'entoure  de  ses  soins  comme  de  pres- 
tiges ;  elle  n'a  guère  vu  encore  que  sa  plume  au  vent  et  son  manteau ,  que  déjà 
elle  l'aime  ,  comme  toute  jeune  femme ,  même  la  plus  pudique  ,  aimera,  si  elle 
n'y  prend  garde ,  le  jeune  étranger. 

Est-ce  moral?  dira  quelqu'un.  Celui-là  a  oublié  le  cœur  humain  depuis 
Hélène  et  Ariane  jusqu'à  la  religieuse  portugaise ,  jusqu'à  l'amante  du  Giaour  ; 
celui-là  n'a  jamais  voyagé  jeune  en  des  pays  lointains ,  et  n'y  a  jamais  cueilli 
sur  une  tige  fragile  son  plus  délicieux  souvenir. 

Le  rôle  de  Cosima  est  gracieux ,  fin  et  vrai  ;  celui  d'Ordonio  n'est  pas  moins 
vrai ,  bien  que  moins  aimable.  Ordonio  ne  pense  qu'à  séduire  et  qu'à  posséder. 
Fi  donc!  cela  vous  révolte?  Allons,  vous,  messieurs  ,  qui  vous  en  vantez  volon- 
tiers ,  et  vous  toutes  surtout,  qui  tout  bas  le  savez  trop  bien  au  prix  de  vos 
larmes,  mettez  la  main  sur  le  cœur,  les  trois  quarts  des  gentilshommes  qui 
passent  et  même  de  ceux  qui  séjournent  ne  sont-ils  pas  ainsi  ?  Ordonio  se  fait 
aimer  pourtant  de  Cosima ,  parce  qu'il  est  beau  ,  parce  qu'il  est  jeune  ,  parce 
qu'il  est  inconnu,  parce  qu'il  a  en  réalité  d'abord  bien  plus  de  distinction  de 
ton  et  de  tendresse  menteuse  que  l'acteur  Beauvallet  ne  lui  en  prête.  Il  y  a  à 
côté  d'Ordonio  ,  de  l'amant  égoïste,  une  douce  et  tendre  figure  d'amant  discret 
et  sacrifié.  Néri  est  une  variété  d'un  type  affectionné  de  l'auteur  et  reproduit 
par  lui  en  plus  d'un  endroit  ;  c'est  un  Ralph  plus  jeune  et  plus  gracieux.  Il  a 
de  la  pâleur  au  front,  comme  André  et  Sténio  ;  mais  son  cœur  est  autrement 
ardent  et  capable  des  grands  sacrifices.  Ce  caractère  est  vrai  encore.  Celui  du 
mari  de  Cosima,  Alvise  ,  a  de  la  noblesse  et  une  belle  expression  morale. 
Cbose  singulière  !  cet  auteur,  si  suspect  aux  religieux  observateurs  du  mariage, 
n'a  pas  craint  de  mettre  là  en  scène  un  mari  à  demi  trompé,  qui  n'a  rien  de 
ridicule  ni  de  paterne,  mais  plein  de  sérieux,  et  s'élevant  à  une  éloquence 
parfois  qui  a  gagné  le  public,  quelque  peu  surpris.  Au  quatrième  acte ,  lors- 
que Alvise.  qui  a  entendu  dans  le  parc  les  derniers  mots  d'adieu  de  sa  femme 
et  d'Ordonio  ,  vient  cbez  te  dernier  lui  demander  raison  de  l'injure  et  lui 


520  théâtre-français  . 

raconter  qu'il  sait  tout;  lorsqu'il  arrive  au  moment  même  où  sa  femme  était 
accourue  chez  le  séducteur  clans  un  accès  de  jalousie ,  et  tout  exprès  (subter- 
fuge du  cœur)  !  pour  lui  dire  qu'elle  ne  l'aime  pas,  rien  de  plus  scabreux  , 
on  le  comprend,  qu'une  telle  scène  ;  Geffroy  ,  qui  représente  Alvise,  l'entame 
très-bien  ;  le  gentilhomme  impatient ,  relancé  dans  ses  ruses  ,  est  obligé  d'en- 
tendre au  long  la  doléance,  la  sentence  de  l'honneur  outragé.  «Que  ces  bour- 
geois sont  pédants  !  s'écrie-t-il  à  merveille,  et  faut-il  tant  de  discours  avant 
de  laver  l'affront?»  Il  écoute  pourtant,  et  le  public  aussi.  Il  y  a  là  une  har- 
diesse courageuse  et  qui  était  en  train  de  réussir  ;  pourquoi  une  fausse  manière 
de  Geffroy,  qui  dit  bien  en  général  ,  est-elle  venue  la  faire  détonner?  Dans  le 
cours  de  sa  plainte  austère,  Alvise,  qui  s'exalte  ,  arrive  jusqu'à  dire  à  Ordonio  : 
«Je  vous  observais  depuis  longtemps;...  je  suivais  tout....  Si  vous  eussiez 
aimé  vraiment,...  si  vous  eussiez  été  aimé  ,...  peut-être...  alors...  qui  sait?... 
oui,...  j'aurais  pu  m'éloigner  alors,  me  supprimer...»  C'est  là  l'idée  du  moins, 
sinon  les  propres  paroles,  une  idée  de  sacrifice,  comme  dans  Jacques,  et 
comme  il  est  très -possible  qu'un  mari  tel  qu'Ai  vise  la  conçoive.  Mais  une  pen- 
sée semblable  était  difficile  à  articuler;  acteur,  il  fallait  en  marquer  l'effort, 
entrer,  pour  ainsi  dire,  dans  la  crainte  de  l'exprimer.  Au  lieu  de  cela,  Geffroy 
l'a  débitée  comme  la  chose  du  monde  la  plus  simple  et  la  plus  facile  à  penser 
et  à  dire  ,  et  le  succès  du  passage  en  a  été  troublé. 

Une  idée  fausse  qu'ont  sur  George  Sand  quelques  personnes  prévenues,  et 
qui  perçait  de  leur  part  à  la  première  représentation  de  Cosima,  c'est  de 
croire  à  je  ne  sais  quelles  situations  et, quelles  images  dont  cet  éloquent  écri- 
vain caresserait  le  tableau.  Je  le  dis  bien  haut,  parce  que  c'a  toujours  été  ma 
pensée:  dans  cette  Lélia  même,  si  attaquée  en  naissant,  il  n'y  a  rien  qui 
n'émane  d'un  esprit  plutôt  sévère  ,  d'une  imagination  sérieuse ,  trop  sérieuse 
même  ,  puisqu'elle  ne  prévoit  pas  toujours  les  chances  de  l'ironie  et  de  la  mali- 
gnité. 11  y  a  dans  le  travail  de  cette  pensée  ardente,  au  moment  de  la  produc- 
tion ,  une  sorte  de  candeur  conservée  ;  je  ne  sais  pas  d'autre  mot ,  et  je  le  livre 
aux  habiles  railleurs ,  aux  écrivains  de  toutes  sortes  ,  incorruptibles  champions 
de  la  morale  sociale.  Mais  tenons-nous  à  Cosima. 

En  général ,  il  faut  le  dire,  si  l'on  excepte  Mmc  Dorval,  qui  est  toujours  à 
excepter,  et  Geffroy,  qui  souvent  a  été  bien,  la  pièce  nous  a  paru  jouée  d'une 
manière  insuffisante  ,  sans  ensemble,  sans  célérité,  comme  si  les  acteurs  en- 
traient peu  dans  leur  rôle.  C'est  avec  regret  que  nous  avons  vu  Deauvallct 
refuser  au  rôle  d'Ordonio  la  noblesse  et  la  grâce  qui  en  font  une  partie  essen- 
tielle, et  en  charger  sans  nécessité  l'odieux  avec  une  brusquerie  vulgaire,  qui 
pouvait  compromettre  les  mots  les  plus  simples. 

C'est  ainsi  que  je  m'explique  surtout,  comment  bien  des  délicatesses  ont  été 
peu  senties  et  bien  des  finesses  ont  paru  échapper.  Au  second  acte,  par  exem- 
ple, quoi  de  mieux  comme  vérité  d'analyse  que  cette  scène  entre  Cosima  et 
Ordonio,  lorsque  celui-ci ,  qu'on  croyait  mort,  revenu  à  l'improviste,  surprend 
Cosima  en  larmes,  lisant  la  dernière  lettre  qu'elle  a  reçue  de  lui?  Elle  se 
retourne,  elle  le  reconnaît,  elle  s'écrie  :  Toi!  toi!  lui  dit-elle  tout  d'abord  , 
comme  en  continuant  son  rêve  ;  mais  bientôt,  à  mesure  que  l'explication  se 
déroule  à  ses  yeux  cl  que  sa  raison  se  ressaisit  clIe-mOine,  elle  recule  peu  à 


THÉÂTRE-FRANÇAIS.  521 

peu ,  elle  regagne  insensiblement  le  terrain  qu'un  instant  de  surprise  lui  avait 
fait  perdre ,  elle  finit  par  le  congédier.  Et  aussitôt  après ,  quand  l'oncle  le  cha- 
noine arrive,  et  tout  joyeux  lui  annonce  d'heureuses  nouvelles,  elle  s'est  déjà 
élancée  dans  ses  bras  :  «  Vous  les  savez,  mon  enfant?  demande  le  chanoine.  » 
Non ,  répond  Cosima;  ce  non,  si  naturel  à  la  fois  et  si  démenti  par  tout  son 
geste,  nous  rouvre  l'abîme  profond  de  son  cœur. 

Rien  de  plus  cruel,  mais  rien  de  plus  finement  observé  qu'à  la  fin  de  cet  acte 
l'oubli  qu'elle  fait  de  Néri  :  par  amour,  par  reconnaissance,  il  s'est  dévoué  pour 
sauver  les  jours  d'Alvise  accusé,  il  a  subi  la  prison  et  peut-être  la  torture  ; 
mais  l'horreur  s'éclaircif  ,  Ordonio  vit ,  Alvise  est  sauvé;  tous  reviennent ,  et 
c'est  fête  enlière.  Le  pauvre  Néri  seul ,  le  dernier,  reste  près  de  la  porte  et  n'a 
pas  eu  encore  un  regard  ni  une  pensée  de  Cosima.  II  est  vrai  que  ,  dès  qu'elle 
y  pense  et  qu'on  l'en  avertit ,  elle  répare  ,  elle  tombe  à  genoux  devant  lui  ; 
mais  c'est  trop  après  trop  peu.  Néri ,  s'il  n'est  pas  tout  à  fait  aveugle ,  ne  s'en 
trouvera  pas  consolé. 

Quelques  inexpériences  de  mise  en  œuvre,  inévitables  à  un  début ,  ne  me 
paraissent  pas  expliquer  suffisamment  le  peu  de  relief  que  la  première  repré- 
sentation a  donné  à  des  détails  tels  que  ceux-là.  La  faute  en  est  en  partie  aux 
acteurs  ,  je  l'ai  dit,  et  en  partie  au  public,  il  faut  oser  le  lui  dire.  Une  certaine 
fraction  du  public  paraissait  s'attendre  à  un  genre  d'extraordinaire  qui  n'est 
pas  venu;  cette  sorte  d'attention,  nécessairement  fort  défavorable,  lorsqu'elle 
a  cherché  à  se  porter  et  à  se  faire  jour  sur  certains  mots  du  dialogue  ,  a  été 
bientôt  déjouée,  car  la  suite  ne  répondait  en  rien  à  l'intention  qu'on  supposait 
voir  percer  et  qu'on  introduisait  plus  sottement  encore  que  malignement. 
Deux  ou  trois  fois  notamment,  quelques  murmures  soulevés  ont  fait  peu 
d'honneur  au  goût  littéraire  de  ceux  qui  se  les  permettaient.  Ainsi,  au  premier 
acte  ,  Cosima  ,  qui  n'entend  parler  depuis  quelques  jours,  et  à  son  oncle  le 
chanoine,  et  à  sa  soubrette,  que  de  son  honneur  à  elle  qu'Alvise  son  mari  doit 
défendre,  Cosima,  ennuyée,  excédée  de  cette  surveillance  qui  la  froisse  comme 
femme  de  bien,  et  qui  la  tente  comme  toute  fille  d'Eve  ,  s'écrie  avec  un  senti- 
ment douloureux  d'oppression  et  en  se  dirigeant  vers  la  fenêtre  où  elle  aper- 
cevra peut-être  l'ombre  d'Ordonio  :  «  L'air  qu'on  respire  ici  depuis  quelque 
temps  est  chargé  d'idées  blessantes  et  de  paroles  odieuses.  »  Si  on  murmure 
à  une  telle  phrase  au  lieu  d'applaudir  ,  il  faut  renoncer,  j'en  demande  pardon 
aux  puristes  du  parterre,  à  faire  parler  la  passion  moderne  au  théâtre  et  à  y 
traduire  la  pensée  en  d'énergiques  images. 

Il  y  a  des  inexpériences  d'agencement  sans  doute  ,  je  le  répète  pour  ne  pas 
avoir  l'air  de  le  dissimuler.  Quand  on  met  des  finesses  dans  une  pièce  de  théâ- 
tre, ce  ne  doit  pas  être  comme  dans  un  livre,  où  il  suffit  qu'elles  soient  en 
leur  lieu  et  place;  il  faut  qu'à  la  scène  elles  soient  développées,  éclairées  et 
syini'i risées  d'une  certaine  façon,  afin  qu'on  ait  le  moment  de  les  goûter  et  que 
les  plus  grossiers  n'en  perdent  rien. 

Et  puis  certains  caractères  peut  être  ne  doivent  pas  être  trop  vrais,  trop  réels. 
Ordonio,  édition  vénitienne  de  Raymond  de  Ramière ,  est  un  égoïste,  un  fat 
un  peu  cru,  comme  sont  les  trois  quarts  des  hommes  de  celle  espèce  dans  leurs 
relations  avec  les  femmes  sensibles.  Il  se  pourrait  qu'au  théâtre  on  nesup- 


T)"21  i HÉATRE-FRANÇAIS . 

portât  pris  en  face  de  telles  vérités  et  qu'il  fallût  toujours  une  certaine  dose  de 
jeune  premier  dans  l'amoureux.  Quelle  est  la  dose  précise  de  lieu  commun 
qui  est  nécessaire,  au  théâtre,  pour  faire  passer  une  nouveauté?  Voilà  le  point 
important  du  métier.  Messieurs  tels  et  tels  le  savent.  Je  m'imagine  que  c'est 
la  haine  de  ioul  lieu  commun  qui  a  détourné  du  théâtre  un  des  talents  les  plus 
foncièrement  dramatiques  et  les  plus  réels  à  la  fois,  M.  Mérimée. 

A  la  scène  ,  comme  au  reste  dans  les  romans,  le  dénoûment  n'est  presque 
jamais  celui  de  la  vie.  Cosima  elle-même  m'en  offre  un  exemple,  et,  en  assis- 
tant au  dénoûment,  je  me  disais  :  Non,  Cosima  dans  la  vie  ne  s'empoisonne- 
rait pas  encore  à  ce  moment-là  ;  elle  céderait,  elle  s'enfuirait  avec  l'homme 
indigne  ,  avec  l'amant  exécrable ,  et  ce  ne  serait  que  quinze  jours  après  que, 
repentante  ,  éperdue  ,  ayant  épuisé  l'illusion  jusqu'à  la  lie  ,  elle  se  donnerait 
la  mort.  —  11  est  vrai  que  si  Cosima  se  tue  à  ce  moment  dans  le  drame,  c'est 
parce  que  la  faute  en  son  cœur  était  consommée. 

Le  nom  de  l'auteur,  proclamé  à  la  fin  au  milieu  des  applaudissements,  a 
réduit  à  néant  les  quelques  murmures  passagers  et  comme  honteux  d'eux- 
mêmes  qui  s'étaient  çà  et  là  essayés.  Quand  le  succès  d'une  pièce  est  contesté, 
c'est  d'ordinaire  au  moment  où  l'arteur  parvient  à  nommer  l'auteur,  que  l'ex- 
plosion du  conflit  est  la  plus  forte.  Ici  l'acteur  ,  aussitôt  même  entendu  ,  n'a 
eu  qu'à  jeter  au  public  le  pseudonyme  retentissant.  Ou  a  compris  du  moins 
que,  devant  le  masque  à  demi  levé,  l'entier  respect  recommençait,  et  que  ce 
nom-là,  pour  tous,  en  ce  temps-ci,  c'était  une  gloire. 

Il  importe  qu'aux  prochaines  représentions  les  acteurs  aillent  plus  vite,  se 
concertent  mieux,  que  la  pièce  semble  rapide  comme  elle  doit  l'être  ,  et  qu'en 
gagnant  d'ensemble,  elle  ne  perde  pas  non  plus  ses  meilleurs  mots  et  ses  fi- 
nesses. 

S.-B. 


CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE. 


30  avril  1840. 


La  proposition  de  M.  de  Remilly  a  produit  les  effets  que  tout  homme  calme 
et  impartial  devait  en  attendre. 

La  chambre  en  a  reçu  une  atteinte  grave.  Une  partie  de  ses  membres  a  été  en 
quelque  sorte,  ainsi  que  l'a  fait  remarquer  un  puissant  orateur,  M.  Dupin  , 
mise  en  état  de  suspicion.  La  chambre  laissera-t-elle  tomber  cette  malheureuse 
proposition  dans  l'oubli  ?  C'est  sans  doute  ce  qu'elle  a  de  mieux  à  faire  11  n'est 
pas  moins  vrai  qu'un  coup  funeste  a  été  porté  a  son  autorité  morale,  qu'une 
délibération  de  la  chambre  elle-même  a  jeté  le  doute  dans  les  esprits  les  plus  timo- 
rés. Comment  espérer  que  la  composition  de  l'assemblée  paraisse  irréprochable 
au  vulgaire,  quand  la  chambre  proclame  hautement  qu'elle  doute  d'elle-même, 
quand  à  une  grande  majorité  elle  n'hésite  pas  à  s'appliquer  cette  formule 
désormais  proverbiale  :  il  y  a  quelque  cbose  à  faire? 

La  chambre  oserait-elle  passer  outre  et  mettre  la  main  à  un  projet  de  ré- 
forme ?  C'est  une  carrière  qu'il  est  facile  d'ouvrir,  difficile  de  fermer;  il  est 
difficile  de  la  fermer  ù  temps,  à  propos  ,  sans  remettre  tout  en  question,  sans 
ébranler  les  hases  de  notre  système  électif?  Vous  représentez-vous,  dans  l'état 
actuel  de  rassemblée,  dans  la  disposition  présente  des  esprits,  un  débat  où  cha- 
que classe  de  fonctionnaires  publics  se  verrait  successivement  menacée  d'ex- 
clusion, frappée  d'incompatibilité,  où  l'on  remanierait,  par  une  conséquence 
nécessaire  la  liste  des  éligibles,  une  des  parties  les  plus  importantes  de  notre 
loi  électorale? 

Quand  on  pense  que  ce  brandon  a  été  jeté  dans  l'assemblée  par  un  conser- 
vateur, on  se  demande  avec  effroi  :  sur  qui  peut-on  compter  aujourd'hui?  de 
qui  peut-on  espérer  cette  politique  mesurée,  prudente,  qui  lient  compte  avant 
tout  des  dangers  qu'elle  peut  susciter  et  qui  s'abstient  de  toute  impulsion  qu'elle 
ne  pourrait  pas  diriger? 

Le  ministère,  forcé  malgré  lui  de  prendre  sa  part  de  celte  périlleuse  dis- 
cussion ,  se  trouvait  dans  une  position  délicate,  dans  la  position  difficile  que 
lui  avait  préparée  la  tactique  des  partis.  On  espérait  que,  pressé  entre  les  ré- 
formistes et  les  conservateurs,  il  serait  contraint  d'opter,  de  se  jeter  tète  bais- 


524  REVUE.  —  CHRONIQUE. 

sée  tout  à  fait  à  gauche  ou  tout  à  fait  à  droite.  Dans  les  deux  hypothèses,  le 
ministère  paraissait  perdu.  Dans  la  première,  il  éloignait  de  lui  tous  les 
hommes  modérés  .  impartiaux;  il  devenait  le  chef  d'abord  ,  l'instrument  en- 
suite ,  d'un  parti;  il  excitait  de  vives  alarmes  ,  et  se  préparait  une  lutte  où  la 
victoire  aurait  peut-être,  pour  les  ministres  eux-mêmes,  été  plus  funeste  que  la 
défaite.  Dans  la  seconde  hypothèse,  le  ministère  aurait  abandonné  ses  amis 
pour  se  livrer  sans  conditions  à  ses  adversaires,  qui  l'auraient  accueilli 
bruyamment  pour  le  terrasser  le  lendemain.  Le  cabinet  serait  devenu  la  risée 
du  pays.  Nous  le  concevons  ,  mieux  vaut  encore  être  redouté  de  ses  adversaires 
que  bafoué. 

Mais  M.  le  président  du  conseil  n'est  pas  homme  à  se  laisser  ainsi  dominer 
dans  la  lutte  parlementaire  par  le  mouvement  des  partis.  Maître  de  lui-même, 
il  dirige  la  discussion  et  ne  la  subit  pas.  Il  y  a  sans  doute  chez  lui,  comme 
chez  tous  les  esprits  vifs  et  éminents ,  de  l'inattendu,  de  l'imprévu.  C'est  un 
général  qui  peut,  fort  heureusement ,  modifier  sur  le  champ  de  bataille  les 
plans  mûris  sous  la  tente.  Il  ne  maintient  pas  moins  la  direction  générale  de 
ses  idées,  il  ne  vise  pas  moins  au  but  qu'il  s'était  proposé  d'atteindre. 

Expliquons-nous  franchement.  En  dehors  de  toute  coterie,  sans  esprit  de 
parti,  prêts  à  attaquer  le  ministère  ,  le  jour  où  il  se  rangerait  sous  un  drapeau 
que  notre  conscience  regarderait  comme  dangereux  pour  la  monarchie  et  pour 
nos  institutions,  nous  ne  voulons  rien  pallier,  rien  dissimuler.  Le  ministère, 
dans  le  débat  de  la  proposition  Remilly,  a  fait,  dit-on,  un  mouvement  vers  la 
gauche,  un  mouvement  qui  paraît  annoncer  l'intention  de  franchir  la  ligne 
que  nous  désirons  le  voir  conserver. 

Mais,  et  ceci  s'applique  à  la  situation  générale,  à  qui  devrions- nous  imputer 
ce  mouvement?  A  ceux  qui  harcèlent  incessamment  le  cabinet  avec  une  hosti- 
lité qui  a  toutes  les  apparences  (nous  désirons  nous  tromper)  d'une  hostilité 
irrévocable  et  systématique.  Placé  entre  deux  grands  partis,  invitant  également 
à  se  rallier  autour  de  lui,  à  des  conditions  raisonnables,  les  hommes  sérieux  , 
modérés  de  l'un  et  de  l'autre  côté,  le  ministère,  tandis  qu'il  trouvait  du  calme, 
de  la  raison,  de  la  résignation,  si  Ton  veut ,  dans  la  gauche,  qu'a-l-il  trouvé 
à  la  droite?  Des  haines,  du  dédain,  et  une  méfiance  outrée  qu'on  pourrait, 
sans  trop  d'exagération,  appeler  injurieuse.  Le  ministère  incline  tant  soit  peu 
vers  la  gauche;  sans  rien  leur  accorder  de  grave  ,  de  dangereux,  de  décisif,  il 
penche  vers  ceux  qui  ('écoutent,  qui  lui  témoignent  estime  et  confiance  ,  qui 
lui  prêtent  leur  concours.  Encore  une  fois,  à  qui  la  faute? 

Ce  mouvement  a  été  sans  doute  volontaire,  réfléchi;  nous  n'en  disconve- 
nons pas.  Nous  ajoutons  seulement  qu'il  n'est  (pie  trop  naturel  ,  qu'il  est  une 
conséquence  des  répulsions  que  le  parti  conservateur  a  témoignées  au  mini- 
stère. II  faut  se  rappeler  une  vérité  banal.;,  c'est  que  toute  cause  active  et  per- 
manente produit  nécessairement  ses  effets.  Nous  ne  savons  si  les  conservateurs 
s'en  effrayent  ou  s'en  réjouissent;  mais  nous  savons  que  ,  dans  tous  les  cas, 
c'est  sur  eux  que  doit  peser  la  responsabilité  des  résultats. 

Pour  justifier  leur  résistance  a  la  conciliation,  a  la  transaction  hautement 
proclamée  par  le  ministère,  il  faudrait  prouver,  ou  que  toute  transaction  est 
impossible,  ou  que  le  ministère  a  déjà  montré  par  ses  actes  qu'elle  n'est  qu'un 


REVUE.  —  CHRONIQUE.  528 

leurre  ,  que  le  cabinet  est  dominé  par  un  parti ,  qu'il  ne  songe  qu'à  satisfaire 
les  prétentions,  qu'à  réaliser  les  utopies  de  la  gauche. 

Que  toute  transaction  soit  impossible,  quelques  personnes  l'ont  affirmé;  nul 
ne  l'a  démontré.  Nous  l'avons  déjà  dit,  et  il  importe  de  le  répéter,  dans  les 
temps  de  révolution ,  nul  ne  peut  se  flatter,  à  quelque  parti  qu'il  ail  appartenu, 
de  n'avoir  jamais  franchi  d'une  ligne  la  juste  mesure,  de  ne  s'être  jamais  écarté 
de  celte  modération  qui  dislingue  dans  les  temps  ordinaires  lous  les  hommes 
sensés,  lous  les  esprits  vraiment  politiques.  Sans  doute  les  hommes  d'oppo- 
silion,  dans  ces  temps  de  crise,  s'emportent  et  s'exaltent  bien  plus  que  les 
hommes  de  la  résistance.  Cela  a  été  vrai  surtout  dans  la  dernière  révolution  : 
le  parti  conservateur,  bien  que  vivement  appuyé,  disons  même  excité  par  la 
majorité  du  pays,  a  eu  la  gloire,  et  M.  le  président  du  conseil  a  le  droit  d'en 
réclamer  sa  part ,  de  maintenir  la  révolution  dans  ses  justes  limites  sans  porter 
à  nos  libertés  de  rudes  atteintes,  sans  demander  à  la  justice  sociale  de  san- 
glantes répressions.  Mais,  par  cela  même,  il  eût  été  à  la  fois  naturel  et  facile 
de  tendre,  au  retour  du  calme,  sur  le  terrain  de  la  charte  et  de  la  légalité, 
la  main  à  la  gauche  constitutionnelle  ,  qui  se  rapprochait  du  gouvernement, 
qui  en  comprenait  les  conditions  et  les  nécessités,  et  qui  se  personnifiait  dans 
un  homme  d'un  caractère  élevé,  d'un  esprit  grave  et  sérieux. 

Que  pouvait-on  craindre?  Des  prétentions  excessives?  Mais  nous  n'avons 
jamais  dit  au  parti  conservateur  de  se  désorganiser,  de  se  dissoudre,  de  se  livrer 
avec  une  confiance  aveugle,  implicite.  11  est  des  élans  et  des  délicatesses  qui 
font  le  charme  de  la  vie  privée,  mais  qui  ne  seraient  qu'aveuglement  et  niai- 
serie entre  des  partis  politiques.  En  politique,  on  se  rapproche  en  se  tenant 
sur  ses  gardes;  on  se  fait  des  concessions,  on  ne  se  livre  pas;  on  marche  de 
concert,  mais  seulement  jusqu'aux  limites  qu'un  parti  ne  peut  franchir  sans 
renoncer  à  ses  principes,  à  sa  dignité,  ù  son  honneur.  Il  y  a  paix,  harmonie  , 
tant  ((ue  tous  consentent  à  rester  sur  le  terrain  commun  ;  le  jour  où  l'un  ou 
l'autre  voudrait  en  sortir,  soit  en  reculant,  soit  en  se  portant  trop  en  avant, 
ce  jour-là  le  pacte  est  rompu,  loyalement  rompu,  et  chaque  parti  rentre  dans 
sa  sphère  particulière  d'activité.  En  Angleterre,  les  radicaux,  les  whigs ,  les 
Irlandais  ne  se  sont  pas  mêlés  et  confondus  dans  un  seul  et  même  parti.  Chaque 
parti  conserve  son  individualité;  mais  plusieurs  partis  agissent  de  concert 
dans  un  but  commun.  Ce  concert  cessera  peut-être  un  jour.  Qui  ne  connaît 
les  vicissitudes  de  la  politique?  En  attendant,  il  existe  et  il  ne  déshonore  per- 
sonne; et  cela  par  deux  raisons  que  les  hommes  politiques  de  l'Angleterre  con- 
çoivent à  merveille ,  et  dont  ils  font  une  si  heureuse  application  aux  affaires  de 
leur  pays  :  l'une,  qu'à  l'exception  des  partis  excentriques,  décidément  hos- 
tiles à  la  constitution  et  opposés  à  la  marche  générale  de  la  nalion,  les  partis 
alliés  sont  au  fond  d'accord  sur  la  plupart  des  affaires  et  des  doctrines  gou- 
vernementales ;  l'autre ,  que  si  dans  tout  système  politique  il  est  des  principes , 
des  bases  dont  le  parti  qui  professe  ce  système  ne  saurait  s'écarter  sans  abais- 
sement et  sans  honte  ,  il  est  aussi  une  foule  de  points  secondaires,  une  partie 
moins  invariable,  susceptible  de  plus  et  de  moins,  et  qui  peut  devenir,  sans 
reproches  pour  personne,  matière  de  négociations,  d'attcruioiemcnls,  de 
transactions. 


52G  REVUE.  —  CHRONIQUE. 

Est-ce  là  une  doctrine  relâchée,  inventée  aujourd'hui  même,  pour  la  circon- 
stance? Nullement.  Placé  entre  les  démocrates  et  les  fédéralistes,  entre  Jef- 
ferson  et  Hamilton,  membres  l'un  et  l'autre  du  ministère,  que  leur  disait 
Washington,  celui  dont  nul  ne  conteste  la  sagesse,  la  prévoyance,  le  patrio- 
tisme, la  moralité?  «  Faites-vous  des  concessions  les  uns  aux  autres,  cela  est 
toujours  possible  à  des  hommes  éclairés  et  prudents  ;  l'intérêt  de  la  commune 
patrie  vous  le  commande  !  »  Voulait-il  par  là  leur  conseiller  l'abandon  de  leurs 
principes,  l'abaissement  de  leur  caractère,  la  versatilité,  le  déshonneur?  Qui 
oserait  le  dire?  11  les  priait  seulement  de  suspendre,  d'ajourner  leurs  débals  et 
de  se  rallier  en  attendant  sur  ce  terrain  commun  que  découvrent  toujours  les 
hommes  honnêtes,  sensés,  jaloux  de  la  grandeur  et  de  la  prospérité  de  leur 
pays.  Il  faut  bien  le  dire  :  le  grand  homme  ne  fut  guère  écouté.  Aussi  Jefferson 
lui  même  a  été  plus  tard  débordé  par  le  parti  démocratique  ,  et  d'un  autre  côté 
les  fédéralistes  ne  sont  plus  aujourd'hui  qu'un  souvenir  historique. 

Le  cabinet ,  par  ses  actes,  ne  s'est  écarté  en  rien  de  la  position  qu'il  a  prise 
en  entrant  aux  affaires.  Il  avait  rassuré  tous  les  fonctionnaires,  quelle  que  fût 
leur  origine,  qui  se  rallieraient  franchement  à  lui  et  se  pénétreraient  de  l'es- 
prit impartial  et  conciliateur  du  gouvernement.  A-t-il  manqué  à  ses  promesses? 
Où  sont  ces  destitutions  qu'on  a  si  souvent  annoncées?  Où  sont  ces  larges 
faveurs  qu'il  devait  distribuer  à  la  gauche  à  pleines  mains,  comme  un  timide 
vassal  voulant  apaisera  tout  prix  la  colère  de  son  suzerain?  «  Cela  se  fera,  cela 
ne  peut  manquer  d'arriver;  »  et  on  fait  à  ce  sujet  des  prédictions,  on  rappelle 
des  bruits  sans  nombre  sur  lesquels  nul  ne  garde  le  silence  que  le  Moniteur. 
Nous  nous  en  tenons  au  Moniteur.  Ajoutons  seulement  deux  observations  : 
l'une  qu'il  n'y  aurait  pour  nous,  amis  sincères  de  la  conciliation,  ni  injustice, 
ni  scandale,  ni  danger,  si  quelques-uns  des  hommes  de  la  gauche  franchement 
ralliés  au  gouvernement  et  capables  de  bien  remplir  les  fonctions  qui  leur 
seraient  confiées ,  étaient  appelés  à  quelques  postes  vacants.  Nous  ne  concevons 
pas  une  transaction  qui  consisterait  à  tout  prendre  et  à  ne  rien  accorder.  Le 
blâme  ne  serait  légitimement  encouru  que  le  jour  où  le  cabinet  livrerait  les 
affaires  à  la  gauche,  que  le  jour  où  des  destitutions  ne  seraient  opérées  que 
pour  lui  préparer  des  places,  que  le  jour  où  les  ministres  nommeraient  à  des 
fonctions  quelconques  un  homme  de  la  gauche  ,  non  à  cause  de  sa  capacité  , 
mais  malgré  son  incapacité ,  uniquement  pour  le  retentissement  de  son  nom  et 
pour  obéir  aux  injonctions  d'un  parti. 

Nous  ferons  remarquer ,  en  second  lieu  ,  combien  il  serait  à  la  fois  impoliti- 
que et  immoral  de  mettre  en  quelque  sorte  le  gouvernement  au  défi  de  faire 
des  nominations  et  des  actes  qui  livreraient  les  affaires  à  un  parti.  Si  le  mi- 
nistère ,  cédant  à  l'irritation  et  au  dépit,  dépassait  toute  mesure  ,  s'il  appelait 
à  un  grand  nombre  de  places  inamovibles,  de  places  judiciaires,  des  hommes 
de  parti,  des  hommes  passionnés,  ou  seulement  des  hommes  dont  le  nom  sert, 
à  tort  ou  à  raison,  du  mot  du  ralliement,  que  ferait-on  ensuite?  Ferait-on  une 
révolution  pour  les  chasser  ,  pour  faire  ce  que  la  révolution  de  1830  n'a  pas 
osé  faire?  Provoquer  au  mal  pour  avoir  ensuite  le  triste  plaisir  de  le  blâmer, 
pour  pouvoir  ensuite  s'écrier  qu'on  l'avait  prévu,  il  n'y  aurait  là  ni  polilique 
ni  morale. 


REVUE.  —  CHRONIQUE*  327 

Un  grand  acte  politique  vient  d'être  accompli,  une  nouvelle  amnistie,  ou, 
pour  parler  comme  le  ministère  a  loyalement  parlé  dans  son  rapport  au  roi  , 
un  complément  d'amnistie.  C'est  un  pas  de  [dus  que  la  clémence  du  roi  a  voulu 
faire  dans  celle  carrière  de  réconciliation  et  de  paix  qu'avait  si  noblement  ou- 
verte l'ordonnance  royale  du  8  mai  1837,  sous  l'administration  de  M.  le  comte 
Mole.  Cette  pensée  de  conciliation,  de  transaction,  que  nous  voudrions  voir  se 
réaliser ,  remonte  ,  il  est  juste  de  le  reconnaître ,  à  cet  homme  d'État  qui  avait 
en  lui  tout  ce  qu'il  fallait  pour  l'accomplir,  mais  qui  ne  rencontra  hors  de  lui- 
même  qu'entraves  et  difficultés  de  toute  nature. 

Les  nobles  inspirations  de  la  clémence  royale  et  la  pensée  politique  et  con- 
ciliatrice du  cabinet  n'ont  pas  suffi  à  l'activité  intelligente  et  mesurée  de  M.  le 
garde  des  sceaux.  Parmi  ses  travaux,  nous  nous  plaisons  à  faire  remarquer  le 
projet  de  loi  ayant  pour  but  d'apporter  d'importantes  modifications  à  l'orga- 
nisation du  tribunal  de  première  instance  de  la  Seine.  La  suppression  gra- 
duelle ,  sans  détruire  aucune  position  acquise,  sans  rien  précipiter,  rien  brus- 
quer, de  ces  juges  qui,  suppléants  de  nom,  titulaires  de  fait ,  plaçaient  en 
quelque  sorte  le  tribunal  de  la  Seine  dans  une  exception  d'infériorité,  tandis 
que,  par  l'importance,  la  multitude,  la  rapidité  des  affaires,  c'est  a  une  excep- 
tion toute  contraire  qu'il  pouvait  prétendre,  nous  a  paru  un  gage  de  ces  amé- 
liorations prudentes,  réfléchies,  que  loul  homme  appelle  de  tous  ses  vœux, qui 
n'alarment  aucun  intérêt  légitime  ,  et  ne  sont  point  pour  les  consciences  timo- 
rées un  sujet  d'effroi  et  de  scrupules. 

Les  travaux  publics  recevront  du  ministère  une  impulsion  que  le  pays  était 
impatient  de  leur  voir  donner.  C'est  un  des  objets  les  plus  importants  de  cette 
session,  le  plus  important  peut-être.  11  intéresse  également  l'activité  et  la  di- 
gnité du  pays.  Espérons  que  les  chambres  seconderont  énergiquemenl  la  pensée 
du  gouvernement ,  et  que,  par  de  promptes  et  décisives  résolutions,  elles  fe- 
ront oublier  le  temps  que  la  politique  a  enlevé  aux  affaires. 

M.  Cousin  a  fait  un  pas  de  plus  dans  la  roule  qu'il  a  courageusement  et  nou- 
vellement ouverte.  La  fondation  d'une  université  à  Rennes  est  une  large  cl 
belle  conception.  C'est  une  pensée  ù  la  fois  singulière  et  mesquine  que  celle 
d'isoler  les  diverses  facultés,  de  rompre  ainsi  violemment ,  je  dirai  presque  à 
coups  de  hache,  les  liaisons  naturelles  qui  rattachent  les  unes  auxautres  toutes 
les  connaissances  humaines,  et  de  ne  permettre  qu'aux  habitants  de  Paris  des 
éludes  systématiques  et  complètes. 

Le  projet  de  M.  Cousin  ne  doit  point  alarmer  ceux  qui ,  comme  nous,  dési- 
rent maintenir  dans  toute  sa  vigueur  le  principe  salutaire  et  fécond  de  la  cen- 
tralisation. La  centralisation  ne  doil  pas  se  réaliser  par  l'absorption  dans  Paris 
de  tout  ce  qu'il  peut  y  avoir  de  vie,  d'énergie  dans  les  départements.  Qui  vou- 
drait d'une  tète  énorme  sur  un  corps  amaigri  ,  épuisé  ,  sans  vie?  Ce  que  nous 
voulons,  c'est  qu'il  n'y  ait  rien  dans  les  provinces  qui,  par  son  indépendance 
absolue  et  son  excentricité,  puisse  briser  ou  seulement  affaiblir  noire  admira- 
ble et  puissante  unité  nationale.  Ce  que  nous  voulons ,  c'est  que  la  France 
soil  une,  toujours  une,  qu'elle  décide  ,  qu'elle  agisse  ,  qu'elle  se  lève  au  be- 
soin comme  un  homme.  Et  il  faut  pour  cela  que  toutes  les  parties  soient  éga- 
lement robustes  et  satisfaites.  Le  premier  fondement  de  l'unité ,  c'est  l'har- 


328  REVUE.  —  CHRONIQUE. 

nionie  des  âmes  et  le  contentement  des  esprits.  Que  la  capitale,  que  la  ville 
française  par  excellence,  s'élève  et  grandisse  des  efforts,  du  concours  de  la 
France  entière,  c'est  bien;  mais  Paris  doit  à  son  tour  repousser  dans  les  ca- 
naux de  l'État  les  sucs  nutritifs  élaborés  au  foyer  de  la  civilisation  française. 
Les  congestions  cérébrales  tuent  ;  la  circulation  régulière  anime  et  entretient 
la  vie. 

Nous  espérons  que  M.  le  ministre  de  l'instruction  publique  ajoutera  un 
nouvel  intérêt  aux  améliorations  importantes  qu'il  a  déjà  faites  dans  les  écoles 
de  droit ,  en  se  concertant  avec  M.  le  garde  des  sceaux  pour  trouver  le  moyen 
de  fixer,  dans  une  juste  mesure,  l'attention  du  gouvernement  sur  ceux  des  li- 
cenciés et  docteurs  en  droit  qui  auraient  obtenu  les  premiers  prix  dans  les 
concours  ouverts  devant  les  facultés. 

Nos  relations  extérieures  se  ressentent  de  l'action  combinée  de  deux  hommes 
éminenls  ,  M.  Thiers  et  M.  Guizot. 

M  Guizot  a  obtenu  en  Angleterre  tout  le  succès  qui  était  dû  à  ses  rares  ta- 
lents, à  l'élévation  de  son  caractère  ,  à  sa  haute  renommée.  Et  nous  savons 
que  M.  le  président  du  conseil,  avec  celle  noble  impartialité  qui  n'appartient 
qu'aux  hommes  supérieurs  ,  se  plaît  à  parler  avec  effusion  et  spontanéité  des 
services  que  rend  au  pays  l'illustre  représentant  de  la  France  à  Londres. 

C'est  la  question  de  Naples  qui  préoccupe  le  plus  les  esprits  dans  ce  moment. 
L'Angleterre  n'a  pas  perdu  de  temps;  on  ne  met  pas  tant  de  façons  avec  les 
faibles  :  les  croiseurs  anglais  ont  déjà  capturé  plusieurs  navires  napolitains. 
Espérons  que  l'intervention  tout  amicale  de  la  France  fera  cesser  cette  mé- 
chante querelle,  d'autant  plus  facilement  que  le  bon  droit,  dans  toute  sa  plé- 
nitude ,  ne  se  trouve  d'aucun  côté. 

Le  soufre  est  un  monopole  naturel  de  la  Sicile  ,  et  c'est  une  denrée  essen- 
tiellement destinée  à  l'exportation.  Le  soufre  paraissait  au  gouvernement  de 
Naples  une  excellente  matière  imposable;  il  avait  raison.  Mais,  pour  établir  un 
■nouvel  impôt  frappant  sur  la  Sicile,  le  roi  aurait  dû  convoquer  le  parlement, 
et  réveiller  ainsi  l'esprit,  le  désir  de  ces  institutions  si  indignement  escamotées 
à  la  Sicile  dans  les  saturnales  diplomatiques  de  1815. 

N'osant  pas  établir  l'impôt  motu  proprio,  le  roi  a  essayé  de  tourner  la 
difficulté,  il  a  prêté  l'oreille  aux  offres  d'une  compagnie  sur  les  origines  de 
laquelle  il  serait  inutile  d'entrer  ici  dans  plus  de  détails,  et  moyennant  une 
somme  assez  considérable  et  certaines  stipulations  mises  à  la  charge  de  cette 
espèce  de  ferme  des  soufres,  il  lui  a  octroyé  le  monopole. 

Le  prix  du  soufre,  par  une  conséquence  naturelle,  s'est  élevé  rapidement. 
Le  soufre  entre  aujourd'hui  comme  matière  première  dans  les  industries  les 
plus  considérables,  et  le  commerce  ne  trouve  guère  de  soufre  qu'en  Sicile.  Le 
prix  du  monopole  et  les  profits  de  la  compagnie  retombent  naturellement  à  la 
charge  des  consommateurs,  qui  ne  peuvent  se  passer  de  celte  denrée,  ni  eu 
diminuer  l'emploi.  Ajoutons  que  la  compagnie  en  exportait,  dit-on,  un  tiers  de 
moins  qu'il  n'en  était  exporté  avant  le  monopole. 

Dans  cet  étal  de  choses,  tout  le  monde ,  la  compagnie  exceptée,  avait  le  droit 
de  se  plaindre,  de  représenter  au  roi  de  Naples  les  conséquences  fâcheuses,  et 
au  point  de  vue  politique,  et  au  poinl  de  vue  économique,  d'une  mesure  dont 


REVUE.  —  CHRONIQUE.  329 

le  profit  se  bornait  à  quelques  centaines  de  mille  francs  versés  dans  son  tré- 
sor. Tout  le  monde  pouvait  faire  au  gouvernement  de  Naples  les  représenta- 
tions amicales  qu'on  pourrait  faire  à  la  France,  s'il  nous  prenait  fantaisie  d'ac- 
corder à  une  compagnie  le  monopole  du  vin  de  Bordeaux  ou  du  vin  de  Champagne. 

Mais  nul  n'aurait  le  droit  de  contraindre  la  France  à  révoquer  la  mesure.  Les 
vignobles  de  la  Champagne  et  du  Bordelais  seraient  tout  entiers  la  propriété 
de  Prussiens,  d'Anglais,  d'Espagnols,  que  les  gouvernements  de  Prusse,  d'An- 
gleterre et  d'Espagne  n'auraient  aucun  droit  d'intervenir  dans  notre  législation 
et  de  nous  forcer  à  la  modifier.  Et  certes,  si  en  pareil  cas  on  nous  faisait  des 
sommations  semblables  à  celles  que  M.  Temple  paraît  avoir  adressées  au  roi 
de  Naples,  la  France,  quelque  vif  que  soit  le  désir  de  ne  pas  interrompre  la 
paix  du  monde,  n'aurait  répondu  que  par  un  refus  très-sec  et  ensuite  par  des 
coups  de  canon. 

Sur  quoi  se  fonde  la  prétention  de  l'Angleterre  à  l'égard  de  Naples?  Sur  la 
force  brutale?  Nous  n'osons  pas  le  dire  ,  mais  nous  dirons  qu'elle  nous  paraît 
se  fonder  sur  une  erreur. 

Dans  un  traité  de  1816,  l'Angleterre  a  stipulé  que  les  Anglais  jouiraient  en 
Sicile  du  traitement  réservé  aux  nations  les  plus  favorisées,  qu'ils  pourront  y 
acquérir,  y  posséder,  vendre  et  disposer  de  leurs  biens,  comme  les  nationaux. 
Qu'est-ce  que  cela  prouve?  Il  y  a  cent  traités  en  Europe  où  se  trouve  cette 
clause  qui  est  de  style.  Si  on  voulait  l'entendre  comme  les  Anglais  l'interprè- 
tent aujourd  hui ,  il  n'y  a  pas  un  État  en  Europe  qui  fût  encore  maître  chez 
lui,  arbitre  suprême  de  ses  intérêts  et  de  sa  législation  ;  il  n'y  en  a  pas  un  qui, 
avant  de  prendre  une  mesure  de  finances  quelconque,  ne  dût  consulter  très- 
humblement  les  gouvernements  avec  lesquels  il  aurait  traité ,  et  leur  demander 
la  permission  de  modifier  ses  lois.  A  ce  point  de  vue ,  la  question  est  très- 
grave,  car  il  s'agit  d'un  précédent  qui  n'intéresse  pas  seulement  l'État  de 
Naples,  mais  toutes  les  nations  qui  tiennent  à  leur  autocratie  a  leur  indépen- 
dance, à  leur  dignité.  La  clause  en  question  n'est  qu'une  clause  de  droit  d'au- 
baine ;  l'Angleterre  a  stipulé  ,  comme  c'est  l'usage  aujourd'hui ,  que  les  Anglais 
seraient  capables  de  posséder,  d'acquérir,  d'hériter,  de  disposer  de  toutes  sortes 
de  biens  en  Sicile ,  sans  avoir  à  craindre  ni  aubaine  ,  ni  délraclion ,  ni  aucune 
de  ces  vexations  que  l'ancien  droit  prodiguait  aux  étrangers. 

Ainsi  le  roi  de  Naples  a  commis  une  lourde  faute  d'administration  en  éta- 
blissant un  aussi  étrange  monopole  :  l'Angleterre  pouvait  lui  faire  des  repré- 
sentations diplomatiques  comme  a  un  ami  qui  se  trompe,  la  Fiance  le  pouvait 
ainsi  que  tout  gouvernement  ayant  des  relations  commerciales  avec  Naples; 
mais  nul  n'avait  droit  de  contrainte.  11  n'y  avait  pas  motif  légitime  de  capture 
et  de  guerre. 

Cependant  le  roi  de  Naples,  il  est  juste  de  le  dire,  a  nui  lui-même  à  sa  cause 
cl  donné  à  l'Angleterre  des  motifs  légitimes  de  plainte.  On  dit  qu'après  les  pre- 
mières représentations  et  sous  le  ministère  du  duc  de  Cassaro,  le  gouverne- 
ment de  Naples  aurait  promis  de  révoquer  le  monopole.  Mais  on  ajoute  qu'au 
moment  d'accomplir  la  promesse,  un  changement  fort  brusque,  et  que  nous  ne 
pouvons  approfondir,  eut  lieu  dans  le  cabinet  de  Naples;  la  révocation  du 
monopole  fut  refusée  :  on  sait  le  reste. 


350  REVUE.  —  ClIltOMQUE. 

Si  ces  faits  sont  vrais,  l'Angleterre  a  un  droit  incontestable,  non  le  droit 
primitif  qu'elle  réclame,  mais  le  droit  d'obtenir  satisfaction  pour  une  promesse 
qui  lui  a  été  faite  et  qui  n'a  pas  été  tenue.  Son  droit  ne  date  pas  de  1816,  mais 
du  jour  où  l'on  se  serait  joué  de  son  ministre  et  de  son  gouvernement.  Son 
droit  n'est  pas  d'intervenir  dans  la  législation  et  l'administration  de  la  Sicile, 
mais  d'obtenii' une  réparation.  Qu'on  la  lui  donne  sous  forme  d'indemnité, 
qu'on  la  lui  donne  en  révoquant  le  monopole  ;  c'est  là  sans  doute  doute  le  sujet 
de  la  négociation.  Et  comme  nous  le  disions,  la  négociation  doit  réussir  par 
cela  même  que  nul  n'a  de  son  côté  le  droit  tout  entier  ;  c'est  alors  que  les  trans- 
actions sont  possibles  et  faciles. 


POETES 


ROMANCIERS  MODERNES 

DE  LA  FRANCE. 


ωlILI!^  MBOB. 


Le  litre  de  littérateur  a  quelque  chose  de  vague,  et  c'est  le  seul  pourtant 
qui  définisse  avec  exactitude  certains  esprits ,  certains  écrivains.  On  peut  être 
littérateur,  sans  être  du  tout  historien  ,  sans  être  décidément  poète  ,  sans  être 
romancier  par  excellence.  L'historien  est  comme  un  fonctionnaire  officiel  et 
grave,  qui  suit  ou  fraye  les  grandes  routes  et  tient  le  centre  du  pays.  Le  poète 
recherche  les  sentiers  de  traverse  le  plus  souvent,  le  romancier  s'oublie  au 
cercle  du  foyer,  ou  sur  le  banc  du  seuil  devant  lequel  il  raconte.  Les  livres  et 
les  belles-lettres  peuvent  n'être  que  fort  secondaires  peureux,  et  l'historien 
lui-même,  qui  s'en  passe  moins  aisément,  y  voit  surtout  l'usage  positif  et  sé- 
vère. On  peut  être  littérateur  aussi  ,  sans  devenir  un  érudil  critique  à  propre- 
ment parler  ;  le  métier  el  le  talent  d'érudit  offrent  quelque  chose  de  distinct .  de 
précis,  de  consécutif  et  <le  rigoureux,  i  n  littérateur  ,  dans  le  sens  vague  et 
flottant  où  je  le  laisse  ,  serait  au  besoin  el  à  plaisir  un  peu  de  tout  cela ,  un  peu 
ou  beaucoup,  mais  par  instants  el  sans  rien  d'exclusif  et  d'unique.  Le  pur  litté- 
rateur aime  les  livres  ,  il  aime  la  poésie ,  il  s'essaye  aux  romans,  il  s'égaye  au 
pastiche,  il  effleure  parfois  l'histoire,  il  grapille  sans  cesse  à  l'érudition  ;  il 

TOME    II. 


35ï2  POETES   ET    ROMANCIERS    MODERNES 

abonde  surtout  aux  particularités  ,  aux  circonstances  des  auteurs  et  de  leurs 
ouvrages;  une  note  à  la  façon  de  Bayle  est  son  triomphe.  Il  peut  vivre  au  mi- 
lieu de  ces  diversités  ,  de  ces  trente  rayons  d'une  petite  bibliothèque  choisie , 
sans  faire  un  choix  lui-même  et  en  touchant  à  tout  :  voilà  ses  délices.  Il  y  a 
plus:  poêle  ,  romancier  ,  préfacier,  commentateur  ,  biographe  ,  le  litlératem' 
est  volontiers  à  la  fois  amateur  et  nécessiteux,  libre  et  commandé;  il  obéira 
mainte  fois  au  libraire  ,  sans  cesser  d'être  aux  ordres  de  sa  propre  fantaisie. 
Cette  nécessité  qu'il  maudit ,  il  l'aime  plus  qu'il  ne  se  l'avoue  :  dans  son  im- 
prévu ,  souvent,  elle  lui  demande  ce  qu'il  n'eût  pas  donné  d'une  autre  manière, 
elle  supplée  par  accès  et  fait  émulation  en  quelque  sorte  à  son  imagination 
même.  Sa  vie  intellectuelle  ainsi ,  dans  sa  variété  et  son  recommencement  de 
tous  les  jours,  est  le  contraire  d'une  spécialité,  d'une  voie  droite,  d'une  chaus- 
sée régulière.  Oh  !  combien  je  comprends  que  les  parents  sages  d'autrefois  ne 
voulussent  pas  de  littérateurs  parmi  leurs  enfants!  Les  historiens,  les  philo- 
sophes ,  les  érudits  ,  les  linguistes,  les  spéciaux ,  tous  tant  qu'ils  sont,  encais- 
sés dans  leur  rainure  (en  laquelle  une  fois  entrés ,  notez-le  bien ,  ils  arrivent 
le  plus  souvent  à  l'autre  bout  par  la  force  des  choses,  comme  sur  un  chemin 
de  fer  les  wagons),  tous  ces  esprits  justement  établis  sont  d'abord  assez  de 
l'avis  des  parents,  et  professent  eux-mêmes  une  sorte  de  dédain  pour  le  litté- 
rateur tel  que  je  le  laisse  flotter,  et,  pour  ce  peu  de  carrière  régulièrement  tra- 
cée, pour  cette  école  buissonnière  prolongée  à  travers  toutes  sortes  de  sujets 
et  de  livres  ;  jusqu'à  ce  qu'enfin  ce  littérateur  errant,  par  la  multitude  de  ses 
excursions  ,  l'amas  de  ses  notions  accessoires  ,  la  flexibilité  de  sa  plume,  la 
richesse  et  la  fertilité  de  ses  miscellanées  ,  se  fasse  un  nom  ,  une  position  ,  je 
ne  dis  pas  plus  utile  ,  mais  plus  considérable  que  celle  des  trois  quarts  des  spé- 
ciaux ;  et  alors  il  est  une  puissance  à  son  tour ,  il  a  cours  et  crédit  devant  tous, 
il  est  reconnu. 

Nul  écrivain  de  nos  jours  ne  saurait  mieux  prêter  à  nous  définir  d'une  ma- 
nière vivante  le  littérateur  indéfini,  comme  je  l'entends,  que  ce  riche  ,  aima- 
ble et  presque  insaisissable  polygraphe  ,  —  Charles  Nodier. 

Ce  qui  caractérise  précisément  son  personnage  littéraire,  c'est  de  n'avoir 
eu  aucun  parti  spécial,  de  s'être  essayé  dans  tout ,  de  façon  à  montrer  qu'il 
aurait  pu  réussir  à  tout ,  de  s'être  porté  sur  maints  points  à  certains  moments 
avec  une  vivacité  extrême  ,  avec  une  surexcitation  passionnée,  et  d'avoir  é;é 
vu  presque  aussitôt- ailleurs,  philologue  ici,  romanesque  là,  bibliographe  et 
werthérien  ,  académique  cet  autre  jour  avec  effusion  et  solennité,  et  le  lende- 
main ou  la  veille  le  plus  excentrique  ou  le  plus  malicieux  des  novateurs  :  un 
mélange  animé  de  Gabriel  Naudé  et  de  Cazolte  ,  légèrement  cadet  de  René  et 
d'Oberman  ,  représentant  tout  à  fait  en  France  un  essai  d'organisation  dépay- 
sée de  Byron,  de  Lewis  ,  d'Hoffmann  ,  français  à  travers  tout ,  comtois  d'ac- 
cent et  de  saveur  de  langage,  comme  I.a  Monnoye  élait  bourguignon  ,  mariant 
le  Ménagiana  à  Lara,  curieux  à  étudier  surtout  en  ce  que  seul  il  semble  lier 
au  présent  des  arrière-fonds  et  des  lointains  fuyants  de  littérature,  donnant  la 
main  de  Ronneville  à  M.  de  Dalzac  ,  et  de  Diderot  à  M.  Hugo.  Bref,  son  talent, 
ses  œuvres  ,  sa  vie  littéraire  ,  c'est  une  riche  ,  brillante  et  innombrable  armée, 
où  l'on  trouve  toutes  les  bannières  ,  toutes  les  belles  couleurs  ,  toutes  les  bar- 


DE   LA   FRANCE.  ôûù 

diessesd'avanl-gardeet  toutes  les  formes  d'aventures;...  tout  hormis  le  quar- 
tier général. 

C'est  le  quartier  général,  en  effet,  la  discipline  seule  qui  de  bonne  heure  a 
manqué  à  ces  recrues  généreuses  et  faciles ,  à  ces  ardentes  levées  de  bande  qui 
eurent  leur  coup  de  collier  chacune  ,  mais  qui,  trop  vile  ,  la  plupart,  ont  plié. 
Je  me  figure  une  armée  en  bataille  d'avant  Louvois  ;  chaque  compagnie  s'est 
déployée  sous  son  cbef  à  sa  guise  ;  chaque  capitaine;  chaque  colonel  a  étalé 
son  écharpe  et  sa  casaque  de  fantaisie.  En  tout ,  Nodier  a  été  un  peu  ainsi  :  s'il 
étudie  la  botanique  ou  les  insectes,  —  ces  brillants  coléoptères  à  qui  sa  plume 
déroba  leurs  couleurs,  —  dans  le  pli  de  science  où  il  se  joue,  c'est  à  un  point 
de  vue  particulier  toujours  et  sans  tant  s'inquiéter  des  classifications  générales 
et  des  grands  systèmes  naturels  :  Jean-Jacques  de  même  en  était  à  la  botani- 
que d'avant  Jussieu.  Nodier,  dans  les  genres  divers  qu'il  cultive,  s'en  tient 
volontiers  à  la  chimie  d'avant  Lavoisier,  comme  il  reviendrait  à  l'alchimie  ou 
aux  vertus  occultes  d'avant  Bacon  ;  après  l'Encyclopédie,  il  croit  aux  songes  ; 
en  linguistique ,  il  semble  un  contemporain  de  Court  de  Gébelin  ,  non  pas  des 
Grimm  ou  des  Humboldt.  C'est  toujours  ce  corps  d'armée  d'avant  le  grand 
ordonnateur  Louvois. 

On  dirait  que  dans  sa  destinée  prodigue ,  dans  cette  vocation  mobile  qui 
aime  à  s'épandre  hors  du  centre  ,  il  se  reflète  quelque  chose  de  la  destinée  de 
sa  province  elle-même  ,  si  lard  réunie.  Il  y  a  en  lui ,  littérairement  parlant , 
du  Comtois  d'avant  la  réunion  ,  du  fédéraliste  girondin. 

A  qui  la  faute  ?  et  est-ce  une  faute  en  ces  temps  de  révolution  et  de  coupures 
si  fréquentes?  Qu'on  songe  à  la  date  de  sa  naissance.  Nous  aurons  à  rappeler 
tout  à  l'heure  les  impressions  de  son  enfance  précoce,  les  orages  de  son  ado- 
lescence émancipée  ,  cette  vie  de  frontière  aux  lisières  des  monts,  aux  années 
d'émigration  et  d'anarchie  ,  entre  le  Directoire  expirant  et  l'empire  qui  n'était 
pas  né  ;  car  c'est  bien  alors  que  son  imagination  a  pris  son  pli  ineffaçable,  et 
que  l'idéal  en  lui ,  à  grands  traits  hasardeux  ,  s'est  formé.  L'honneur  de  No- 
dier dans  l'avenir  consistera,  quoi  qu'il  en  soit,  à  représentera  merveille  cette 
époque  convulsive  où  il  fut  jeté ,  cette  génération  littéraire ,  adolescente  au 
consulat,  coupée  par  l'empire  ,  assez  jeune  encore  au  début  de  la  restaura- 
tion ,  mais  qui  eut  toujours  pour  devise  une  sorte  de  contre-temps  historique: 
ou  trop  tôt  ou  trop  tard! 

Trop  tôt;  car  si  elle  eût  tardé  jusqu'à  la  restauration,  si  elle  y  eût  débuté 
fraîchement  à  l'origine  ,  elle  aurait  eu  quinze  années  de  pleine  liberté  et  d'ou- 
verte carrière  à  courir  tout  d'une  baleine.  Trop  tard;  car  si  elle  se  fût  pro- 
duite aussi  bien  vers  1780  ,  si  elle  fût  entrée  en  scène  le  lendemain  de  Jean- 
Jacques  ,  elle  aurait  eu  chance  de  se  faire  virile  en  ces  dix  années  ,  de  prendre 
rang  et  consistance  avant  les  orages  de  89. 

Mais  ,  dans  l'un  ou  dans  l'autre  cas ,  elle  n'aurait  plus  été  elle-même,  c'est- 
à-dire  une  génération  poétique  jetée  de  côté  cl  interceptée  par  un  char  de 
guerre,  uni;  génération  vouée  à  des  instincts  qu'exaltèrent  et  réprimèrent  à 
l'instant  les  choses,  et  dont  les  rares  individus  parurent  d'abord  marqués  au 
front  d'un  pâle  éclair  égaré.  Hélas  !  vous  muions  /m  (•Ira  !  a  dit  l'aimable 
miss  Landon  dans  un  refrain  mélancolique ,  récemment  cité  par  M.  Chaslcs. 


534  POETES   ET   ROMANCIERS   MODERNES 

C'est  la  devise  de  presque  toutes  les  existences.  Seulement  ici ,  de  ces  existen- 
ces littéraires  d'alors  qui  ont  manqué  et  qui  auraient  pu  être  ,  il  en  est  une 
qui  a  surgi ,  qui  ,  malgré  tout ,  a  brillé  ,  qui  ,  sans  y  songer,  a  hérité  à  la  lon- 
gue de  ces  infortunes  des  autres  et  des  siennes  propres  ,  qui  les  résume  en  soi 
avec  éclat  et  charme,  qui  en  est  aujourd'hui  en  un  mot  le  type  visible  et  sub- 
sistant. Cela  fait  aussi  une  gloire. 

J'insiste  encore  ,  car ,  pour  le  littérateur  ,  c'est  tout  si  on  le  peut  rattacher  à 
un  vrai  moment  social,  si  on  peut  sceller  à  jamais  son  nom  à  un  anneau  quel- 
conque de  cette  grande  chaîne  de  l'histoire.  Quelle  fut ,  à  les  prendre  dans  leur 
ensemble,  la  direction  principale  et  historique  des  générations  qui  arrivaient 
à  la  virilité  en  89  ,  et  de  celles  qui  y  atteignaient  vers  1803?  Pour  les  unes  ,  la 
politique,  la  liberté,  la  tribune;  pour  les  autres,  l'administration  ou  la  guerre. 
De  sorte  qu'on  peut  dire  ,  en  abrégeant ,  que  les  générations  politiques  et  ré- 
volutionnaires de  89  eurent  pour  mot  d'ordre  le  droit,  et  que  les  générations 
obéissantes  et  militaires  de  l'empire  eurent  pour  mot  d'ordre  le  devoir.  Or 
nos  générations  ,  à  nous,  romanesques  et  poétiques,  n'ont  guère  eu  pour  mot 
d'ordre  que  la  fantaisie. 

Mais  que  devinrent  les  éclaireurs  avancés,  les  enfants  perdus  de  nos  gé- 
nérations encore  lointaines,  lorsque,  s'ébattant  aux  dernières  soirées  du 
Directoire,  essayant  leur  premier  essor  aux  jeunes  soleils  du  consulat,  et 
croyant  déjà  à  la  plénitude  de  leur  printemps,  ils  furent  pris  par  l'empire, 
séparés  par  lui  de  leur  avenir  espéré,  et  enfermés  de  toutes  parts  un  matin 
en  un  horizon  de  fer  comme  dans  le  cercle  de  Popilius?  Ce  fut  un  vrai  cri  de 
rage  (1). 

Deux  seuls  grands  esprits  souvent  cités  résistèrent  à  cet  empire  et  lui  firent 
(ête,  M.  de  Chateaubriand  et  Mine  de  Staël.  Mais  remarquez  bien  qu'ils  étaient 
très  au  complet,  et  comme  en  armes  ,  quand  il  survint.  M.  de  Chateaubriand 
se  faisait  déjà  homme  en  89  ;  dix  ans  d'exil ,  d'émigration  et  de  solitude  ache- 
vèrent de  le  tremper.  Mmc  de  Staël ,  de  même ,  ne  put  être  supprimée  par  l'em- 
pire, auquel  elle  était  antérieure  de  position  prise  et  de  renommée  fon- 
dée. Nés  dix  ou  quinze  ans  plus  lard  ,  et  s'ils  n'avaient  eu  que  dix-sept  ans 
en  1800,  ces  deux  chefs  de  la  pensée  eussent-ils  fait  télé  aussi  fermement  à 
l'assaut?  Du  moins,  on  l'avouera,  les  difficultés  pour  eux  eussent  élé  tout 
autres. 

Il  faut  en  tenir  compte  au  brillant,  aimable  et  intermédiaire  génie  dont 
nous  parlons.  Charles-Emmanuel  Nodier  doit  être  né  à  Besançon  le  29  avril  1780, 
si  tant  est  qu'il  s'en  souvienne  rigoureusement  lui-même;  le  contrariant  Qué- 
rard  le  fait  naître  en  1783  seulement;  Weiss,  son  ami  d'enfance,  le  suppose 
né  en  1781.  Ce  point  initial  n'est  donc  pas  encore  parfaitement  éclairci,  et  je 
le  livre  aux  élucubrations  des  Mathanasius  futurs.  Son  père  ,  avocat  distingué, 
avait  été  de  l'Oratoire  et  avait  professé  la  rhétorique  à  Lyon.  Il  fut  le  premier 
et  longtemps  l'unique  maître  de  ce  fils  adoré ,  dont  l'éducation  ainsi  resta 

(1)  On  peut  lire  dans  les  Méditations  du  Cloilrc,  qui  foui  suite  au  Peintre  de 
Sallzbourij ,  le  paragraphe  qui  commenec  ainsi  :  «  Voilà  une  génération  tout  en- 
tière ,  etc.  " 


DE   LA   FRANCE,  35;> 

presque  entièrement  privée  et  qui  ne  parut  au  collège  que  dans  les  classes  su- 
périeures. Le  jeune  Nodier  suivit  pourtant  à  Besançon  les  cours  de  l'école 
centrale  et  fut  élève  de  M.  Ordinaire  ,  de  M.  Droz.  Ses  relations  avec  le  moine 
Schneider,  telles  qu'il  s'est  plu  à  nous  les  peindre,  ne  sont-elles  pas  une  ré- 
flexion fort  élargie,  une  pure  réfraction  du  souvenir  à  dislance  au  sein  d'une 
vaste  et  mobile  imagination?  Nous  nous  garderions  bien,  quand  nous  le  pour- 
rions, de  chercher  à  suivre  le  réel  biographique  dans  ce  qui  est  surtout  vrai 
comme  impression  et  comme  peinture  ,  et  d'y  décolorer  à  plaisir  ce  que  le 
charmant  auteur  a  si  richement  fondu  et  déployé.  Ce  que  nous  demandons  à 
l'enfance  et  à  la  jeunesse  de  Nodier,  c'est  moins  une  suite  de  faits  positifs  et 
d'incidents  sans  importance  que  ses  émotions  mêmes  et  ses  songes  ;  or,  de  sa 
part,  les  souvenirs  légèrement  romancés  nous  les  rendent  d'autant  mieux. 

Les  premiers  sentiments  du  jeune  Nodier  le  poussèrent  tout  à  fait  dans  le 
sens  de  la  révolution.  Son  père  fut  le  second  maire  constitutionnel  de  Besan- 
çon ;  M.  Ordinaire  avait  été  le  premier.  L'enfant ,  dès  onze  ou  douze  ans  ,  pro- 
nonçait des  discours  au  club.  Une  dépulation  de  ce  ciub  de  Besançon  alla 
rendre  visite  au  général  Pichegru  qui  avait  repoussé  les  Autrichiens,  du  côté 
de  Strasbourg  :  l'enfant  fut  de  la  partie;  deux  commissaires  le  demandèrent 
à  son  père  :  «  Donnez-nous-le  ,  nous  le  ferons  voyager  !  »  Pichegru  lui  fil  ac- 
cueil et  l'assit  même  sur  ses  genoux  ,  car  l'enfant ,  très-jeune  ,  était  de  plus 
très-mince  et  petit,  il  n'a  grandi  que  tard.  Il  passa  ainsi  trois  ou  quatre  jours 
au  quartier  généra]  et  partagea  le  lit  d'un  aide  de  camp.  Celte  excursion  fut 
féconde  pour  sa  jeune  âme;  mille  tableaux  s'y  gravèrent,  mille  couleurs  la 
remplirent.  II  put  dire  avec  orgueil  :  Pichegru  m'a  aimé.  Mais,  lorsqu'ensuile 
dans  son  culte  enthousiaste,  il  s'obstina  jusqu'au  bout  a  parler  de  Pichegru 
comme  d'une  pure  victime,  comme  d'un  bon  Français  et  d'un  loyal  défenseur 
du  sol,  il  fut  moins  fidèle  à  l'information  de  l'histoire  qu'à  la  reconnaissance 
et  au  pieux  désir. 

Pendant  la  (cireur  probablement ,  un  M.  Girod  de  Chantrans,  ancien  offi- 
cier de  génie  ,  forcé  de  quitter  Besançon  par  suite  du  décret  qui  interdisait  aux 
ci-devant  nobles  le  séjour  dans  les  places  de  guerre,  alla  habiter  Novilars 
château  à  deux  lieues  de  là;  il  emmena  le  jeune  Nodier  avec  lui.  C'était  un 
savant,  un  sage,  une  espèce  de  Linnée  bisontin.  Il  donna  à  l'enfant  des  leçons 
de  mathématiques  et  d'histoire  naturelle,  mais  l'élève  ne  mordit  qu'à  celte 
dernière.  C'est  là  qu'il  commença  ses  éludes  entomologiques,  ses  collections 
s'attachant  aux  coléoptères  particulièrement;  il  y  acquit  des  connaissances 
réelles,  découvrit  l'organe  de  l'ouie  chez  les  insectes  :  une  dissertation  pu- 
bliée à  Besançon  en  l'an  \i  (1798)  en  fait  foi.  M.  Duméril  confirma  depuis 
cette  opinion  ,  ou  même  ,  selon  son  jeune  et  jaloux  devancier,  s'en  empara  : 
il  y  eut  réclamation  dans  les  journaux.  Dès  ce  lemps  ,  Nodier  avait  commencé 
un  poème  sur  les  charmants  objets  de  ses  études  ;  on  en  citait  de  jolis  vers  que 
quelques  mémoires,  en  le  voulant  bien  ,  retrouveraient  peut-être  encore.  Je 
n'ai  pu  saisir  que  les  deux  premiers  : 

Hôtes  légers  des  bois ,  compagnons  des  beaux  jours, 
.le  dirai  vos  travaux,  vos  plaisirs,  vos  ,imonr« 


336  POETES   ET    ROMANCIERS   MODERNES 

Mais  qu'est-il  besoin  de  poème?  Ne  l'avons-nous  pas  dans  Sèraphine,  aussi  vif, 
aussi  fiais,  aussi  matinal  et  diapré  que  les  ailes  de  ces  papillons  sans  nombre 
que  l'auteur  décrit  amoureusement  et  qu'il  étale?  Quand  on  est  poète,  quand 
la  lumière  se  joue  dans  l'atmosphère  sereine  de  l'esprit  ou  en  colore  à  son  gré 
les  transparentes  vapeurs,  il  n'est  que  mieux  d'attendre  pour  peindre,  de  lais- 
ser la  distance  se  faire  ,  les  rayons  et  les  ombres  s'incliner,  les  horizons  se 
dorer  et  s'amollir.  Tous  ces  Souvenirs  enchanteurs  de  Nodier,  qui  commen- 
cent par  Sèraphine,  ont  pour  muse  et  pour  fée,  non  pas  le  Souvenir  même, 
beaucoup  trop  précis  et  trop  distinct,  mais  l'adorable  Réminiscence.  C'est 
bien  important ,  à  propos  de  Nodier,  de  poser  dès  l'abord  en  quoi  la  réminis- 
cence diffère  du  souvenir.  Un  amant  disait  à  sa  maîtresse  qui  brûlait  chaque 
fois  les  lettres  reçues  ,  et  qui  pourtant  s'en  ressouvenait  mieux  : 

Au  lieu  d'un  froid  tiroir  où  dort  le  souvenir, 
J'aime  bien  mieux  ce  cœur  qui  veut  tout  retenir, 
Qui  dans  sa  vigilance  à  lui  seul  se  confie, 
Recueille,  en  me  lisant,  des  mots  qu'il  vivifie, 
Les  mêle  à  son  désir,  les  plie  en  mille  tours, 
Incessamment  les  change  et  s'en  souvient  toujours. 
Abus  délicieux  !  confusion  charmante! 
Passé  qui  s'embellit  de  lui-même  et  s'augmente  ! 
Forêt  dont  le  mystère  invite  et  fait  songer, 
Où  la  Réminiscence ,  ainsi  qu'un  faon  léger, 
T'attire  sur  sa  trace  au  milieu  d'avenues 
Nouvelles  à  tes  yeux  et  non  pas  inconnues! 

C'est  ce  faon  léger  des  lointains  mystérieux,  ce  daim  ù  demi  fuyant  de  l'Égérie 
secrète,  que  dans  ses  inspirations  les  plus  heureuses  Nodier  vieillissant  a 
suivi. 

Au  retour  de  Novilars  ,  il  fréquenta  à  Resançon  les  cours  de  l'école  centrale; 
dès  1797,  il  était  adjoint  au  bibliothécaire  de  la  ville,  avec  de  petits  appointe- 
ments qui  lui  permirent  quelque  indépendance.  Jusqu'alors  il  avait  été  plutôt 
iimide  et  d'une  allure  toute  poétique  ;  il  commença  de  s'émanciper,  et  ces  vives 
années  de  son  adolescence  purent  paraître  très-dissipées  et  très-oisives.  Son 
père  l'aurait  voulu  avocat;  il  suivit  le  droit  à  Besançon  ,  mais  inexactement  et 
sans  fruit.  A  celte  époque  il  en  était  déjà  aux  romans,  soit  à  les  pratiquer,  soit 
à  les  écrire.  L'influence  de  Werther  fut  très-grande  sur  lui  et  l'exalla  singu- 
lièrement. La  mode  y  poussait;  le  plus  flatteur  triomphe  d'un  jeune-France 
(il  ce  temps-la  consistait  à  obtenir  des  parents  de  porter  l'habit  bleu  de  ciel  et 
la  culotte  jaune  de  Werther.  Dans  ces  premiers  accès  d'enthousiasme  germa- 
nique ,  Nodier  ne  savait  que  fort  peu  l'allemand;  il  lisait  plus  directement 
Sbakspeare;  mais  il  avait  pour  ainsi  dire  le  don  des  langues  ;  il  les  déchiffrai! 
très-vite  et  d'instinct,  et  en  général  il  sait  tout  comme  par  réminiscence.  Rien 
d'étonnant  que,  comme  toutes  les  réminiscences,  ses  connaissances,  d'autant 
plus  ingénieuses,  soient  parfois  un  peu  hasardées. 

Il  se  trouva  impliqué  en  170'.»  (an  vu)  dans  quelque  petite  écliauU'ounV  po- 


DE    LA    FRANCK.  557 

litique.  II  s'agissait  d'un  complot  contre  la  sûreté  de  l'État.  Condamné  d'a- 
bord par  contumace,  il  fut  ensuite  acquitté  à  la  majorité  d'une  voix,  le 
10  fructidor  an  vil. Il  avait  perdu  sa  place  de  bibliothécaire  adjoint;  son  père 
l'envoya  à  Paris  (vers  1800)  pour  y  continuer  ses  études  interrompues;  il  y 
porta  des  romans  déjà  faits,  et  y  contracta  de  nouvelles  liaisons  politiques. 
Après  un  premier  séjour  à  Paris  ,  il  fut  rappelé  à  Besançon  ;  c'était  l'époque  où 
les  émigrés  commençaient  à  rentrer;  il  se  lia  avec  ceux  d'entre  eux  qui  étaient 
encore  jeunes  ,  et  tourna  au  royalisme  en  combinant  ses  nouvelles  affections 
avec  les  anciennes.  Revenu  à  Paris  à  l'époque  où  Bonaparte  consul  visait  de 
près  à  l'empire,  il  y  fit  la  Napoléone  (1802) ,  encore  plus  républicaine  que 
royaliste  :  le  dernier  vers  y  salue  l'êchafaud  de  Sidney,  Il  publia  presque  en 
même  temps  le  petit  roman  des  Proscrits ,  et ,  dans  un  genre  fort  différent, 
itne  Bibliographie  cntomologùjue ;  il  avait  écrit  des  articles  dans  un  journal 
d'opposition  intitulé  le  Citoyen  français ,  qui  paraissait  pendant  la  première 
année  du  consulat.  Il  avait  déjà  fait  imprimer  à  Besançon  ,  en  1801 ,  et  tirera 
vingt-cinq  exemplaires  Quelques  Pensées  de  Shakspeare ,  avec  cette  épi- 
graphe de  Bonneville  : 

Génie  agreste  et  pur  qu'ils  traitent  de  barbare. 

En  quittant  chaque  fois  Besançon  ,  Nodier  y  laissait  un  ami  qu'il  revoyait 
toujours  ensuite  avec  bonheur ,  qu'il  émerveillait  de  ses  nouveaux  récits  ,  au 
cœur  de  qui  il  gravait  comme  sur  l'écorce  du  hêtre  les  chiffres  du  moment ,  et 
que  quarante  années  écoulées  depuis  lors  n'ont  pas  arraché  du  même  lieu. 
Weiss,  cet  ami  d'enfance,  bibliographe  comme  Nodier,  et,  qui  plus  est,  homme 
d'imagination  comme  lui ,  l'un  des  derniers  de  cette  franche  et  docte  race  pro- 
vinciale à  la  façon  du  xvie  siècle,  héritier  direct  des  Grosley  et  des  Boisot, 
l'excellent  AVeiss  est  resté  dans  sa  ville  natale  comme  un  exemplaire  déposé  de 
la  vie  première  et  de  l'âme  de  son  ami,  un  exemplaire  sans  les  arabesques  et 
les  dorures,  mais  avec  les  corrections  à  la  main  ,  avec  les  marges  entières  pré- 
cieuses, ce  qu'on  appelle  en  bibliographie  les  témoins.  Oui  donc  n'a  pas  ainsi 
quelqu'un  de  ces  amis  purs  et  fidèles  qui  est  resté  au  toit  quand  nous  l'avons 
déserté,  le  pigeon  casanier  qui  garde  la  tourelle  ?  mais  l'autre  souvent  ne  re- 
vient pas.  C'est  le  tome  premier  de  nous-meme  ,  et  celui  presque  toujours  qui 
nous  représente  le  mieux.  Pour  savoir  le  Nodier  d'alors,  c'est  bien  moins  le 
Nodier  d'aujourd'hui,  trop  lassé  de  .s'entendre,  qu'il  eût  fallu  interroger,  que 
le  témoin  mémoralif  et  glorieux  d'un  tel  ami ,  lorsque  dans  la  belle  prome- 
nade de  Chamars,  si  pleine  de  souvenirs  (avant  que  le  génie  militaire  eût  gâté 
Chamars),  il  s'épanchait  en  abondants  et  naïfs  récils,  et  faisait  revivre  sous 
les  grands  feuillages  d'automne  les  confidences  des  printemps  d'autrefois,  dés- 
espoirs ardents,  philires  mortels,  consolations  promptes  ,  complots,  terreurs 
crédules,  fuites  errantes,  une  fenêtre  escaladée,  les  années  légères. 

Je  me  représente  Nodier  à  ces  heures  de  jeunesse,  lorsque,  snperbe  et  puis- 
sant d'espérance,  ou,  ce  qui  revient  au  même,  prodigue  de  désespoir, il  partit 
pour  Paris  du  pied  de  la  montagne  comme  pour  une  conquête.  Il  n'était  pas 
tel  (pie  non-,  le  voyons  aujourd'hui  lorsqu'à  pas  lents,  un  peu  VOÛlé  el  comme 


538         POETES  ET  ROMANCIERS  MODERNES 

affaisé,  il  s'achemine  tous  les  jours  régulièrement  parles  quais  jusque  chez 
Crozet  el  Techener,  ou  devers  l'Académie  les  jours  de  séance,  afin  que  cela 
l'amuse,  comme  dirait  la  Fontaine.  «Vous  l'avez  rencontré  cent  fois,  vous 
l'avez  coudoyé,  dit  un  spirituel  critique,  qui  en  cetle  occasion  est  peintre  (1), 
et  sans  savoir  pourquoi  vous  avez  remarqué  sa  figure  anguleuse  et  grave,  son 
pas  incertain  et  aventureux,  son  œil  vif  et  las,  sa  démarche  fanlasque  et  pen- 
sive. »  Prenez  garde  pourtant,  atlendez  :  il  y  a  delà  vigueur  encore  sommeil- 
lante sous  celte  immense  lassitude,  il  survient  de  singuliers  réveils  dans  cette 
langueur.  Un  jour  que  je  le  rencontrais  ainsi  dans  une  de  ces  cours  de  l'Insti- 
tut que  les  profanes  traversent  irrévérencieusement  pour  racourcir  leur  che- 
min, comme  on  traverse  une  église,  —  un  jour  que  je  le  rencontrais  donc  ,  et 
qu'arrivé  tout  fraîchement  moi-même  de  sa  Franche-Comté  et  de  son  Jura,  je 
lui  en  rappelais  avec  feu  quelques  grands  sites,  il  m'éeoutail  en  souriant  ;  mais 
j'avais  cherché  vainement  le  nom  de  Cerdon  pour  le  rattacher  à  celle  haute 
et  austère  enlrée  dans  la  montagne  après  Pont-d'Ain  :  ce  nom  de  Cerdon  , 
que  je  ne  retrouvais  pas  el  que  je  balbutiais  inexactement .  avait  dérouté  à  lui- 
même  sa  mémoire,  et  nous  avions  tourné  autour,  sachant  au  juste  de  quel  lieu 
il  s'agissait,  mais  sans  le  hien  dénommer.  Il  m'avait  quitté  ,  il  était  loin,  lors- 
que du  fond  de  la  seconde  cour,  et  du  seuil  même  de  l'illustre  portique,  un 
cri,  un  accent  nel  et  vibrant,  le  mot  de  Cerdon,  qui  lui  était  revenu,  et  qu'il 
me  lançait  avec  une  joie  fière  en  se  retournant,  m'arriva  comme  un  rappel  so- 
nore du  paire  matinal  aux  échos  de  la  montagne  :  le  Nodier  jeune  et  puissant 
élait  retrouvé! 

Les  soirs  même  de  dimanche ,  en  cet  Arsenal  toujours  gracieux  et  embelli, 
s'il  s'oublie  quelquefois  ,  comme  par  mégarde,  à  causer  et  à  rajeunir  ,  si ,  de- 
bout à  la  cheminée,  il  s'engage  en  un  attachant  récit  qui  ne  va  plus  cesser, 
à  mesure  que  sa  parole  élégante  el  flexible  se  déroule,  écoulez,  assistez  ! 
Voyez-vous  cette  organisation  puissante  qui  a  faibli,  comme  elle  se  rehausse 
aux  souvenirs!  l'œil  s'éclaire,  la  voix  monte,  le  geste  lui-même,  à  peine 
sorti  de  sa  longue  indolence ,  est  éloquent.  Je  me  figure  un  Vergniaud  qui 
cause. 

Dans  le  Nodier  d'aujourd'hui ,  à  travers  la  fatigue,  il  y  a  encore  par  accès 
du  montagnard  élancé  à  haute  et  large  poitrine,  de  même  que  dans  celui  d'au- 
trefois et  jusqu'en  sa  pleine  force,  on  dut  entrevoir  toujours  quelque  chose  de 
ce  qui  a  promplemenl  fléchi.  Les  Francs-Comtois  transplantés  ne  sont-ils  pas 
volontiers  comme  cela  ? 

Quoi  qu'il  en  soit ,  lui  ,  il  était  tel  lorsque  ses  premiers  séjours  à  Paris  agran- 
dirent sous  ses  pas  bondissants  le  cercle  des  aventures.  J'ajourne  pour  un  in- 
stant les  échappées  politiques  :  littérairement  on  les  possède  dès  ce  moment-là, 
d'une  manière  complète  et  circonstanciée,  dans  quelques  petits  ouvrages  de 
lui  qui  fui  uni  conçus  sous  ces  coups  de  soleil  ardents,  sous  ces  premières  lunes 
sanglantes  cl  bizarres. 

Le  Peintre  de  Suit zbourg,  journal  des  émotions  d'un  cœur  souffrant,  suivi 
des  Méditations  du  cloître ,  1803. 

I    Portraits  littéraires ,  par  M.  Planche. 


DE  LA  FRANCE.  539 

Le  dernier  Chapitre  de  mon  Roman ,  1805. 

Essais  d'un  Jeune  Barde ,  1804. 

Les  Tristes ,  ou  Mélanges  tirés  des  tablettes  d'un  suicide,  1806. 

J'y  ajouterais  le  roman  intitulé  les  Proscrits  ,  si  on  pouvait  se  le  procurer  ; 
mais  j'y  joins  celui  d' Adèle,  qui,  publié  beaucoup  plus  tard,  remonte  pour  la 
première  idée  et  l'ébauche  de  la  composition  à  ces  années  de  prélude.  En  reli- 
sant ces  divers  écrits,  en  lâchant,  s'il  se  peut,  pour  les  Essais  d'un  jeune 
IJarde  et  pour  les  Tristes,  de  ressaisir  l'édition  originale  (car  dans  les  volumes 
des  OEuvres  Complètes  la  physionomie  particulière  de  ces  petits  recueils  s'est 
perdue  el  comme  fondue),  on  surprend  à  merveille  les  affinités  sentimentales  et 
poétiques  de  Nodier  dans  leurs  origines. 

Il  est  d'avant  René,  bien  qu'il  n'éclale  qu'un  peu  après  el  a  côté.  Il  n'a  pas 
non  plus  besoin  d'Oberman  pour  naître,  bien  qu'il  le  lise  de  bonne  heure  et 
qu'il  l'admire  aussitôt  ;  mais  si  Oberman  el  René  sont  pour  lui  des  frères  aînés 
et  plus  mûris,  ce  ne  sont  pas  ses  parents  directs,  ses  pères.  Nodier,  au  début, 
se  rattache  plus  directement  à  Saint-Preux,  mais  à  Saint-Preux  germanisé,  va- 
porisé, werlhérisé.  Il  a  lu  aussi  les  dernières  Aventures  du  jeune  d'Olban  , 
publiées  en  1777,  et  il  s'en  ressent  d'une  manière  sensible.  Mais  qu'est-ce,  me 
dira-t-on,  que  les  Aventures  du  jeune  d'Olban?  Avanl  89,  il  y  avait  en  France 
un  très-réel  commencement  de  romantisme,  une  veine  assez  grossissante  dont 
on  est  tout  surpris  à  l'examiner  de  près  :  les  drames  de  Diderot,  de  Mercier, 
les  traductions  et  les  préfaces  de  Le  Tourneur,  celles  de  Bonneville.  Tout  un 
jeune  public,  contre  lequel  tonnait  La  Harpe  ,  y  répondait  :  on  a  vu  ailleurs 
que  M.  Joubert .  l'ami  de  Fontanes,  en  était.  Or  Ramond,  depuis  membre 
grave  des  assemblées  politiques,  de  l'Académie  des  sciences  ,  et  historien  si 
éminent  des  Pyrénées,  Ramond  jeune,  nourri,  dans  Strasbourg  sa  patrie,  des 
premiers  sucs  de  la  littérature  allemande  mûrissante,  en  fui  légèrement  enivré. 
Séjournant  en  Suisse  el  dans  une  sorte  d'exil  commandé,  à  ce  qu'il  semble, 
par  quelque  passion  malheureuse,  il  publia  à  Yverdun,  en  1777,  les  Aventures 
du  jeune  d'Olban  qui  finissent  à  la  Werther  par  un  coup  de  pistolet .  et  l'an- 
née suivante  il  publia  encore,  dans  la  même  ville,  un  volume  d'Elégies  alsa- 
ciennes de  plus  de  sentiment  el  d'exaltation  que  d'harmonie  et  de  facture;  on 
y  lit  celle  rustique  approbation  signée  du  bailli  du  lieu  :  Permis  d  imprimer 
les  Elégies  ci-devant.  Nodier,  à  la  veille  du  Peintre  de  Saltzbounj,  se  res- 
souvenait du  roman  de  Ramond  (1);  il  ajouta  même  à  son  Peintre,  par 
manière  d'épilogue,  une  pièce  intitulée  :  Le  Suicide  et  les  Pèlerins,  qui  n'est 
qu'une  mise  en  vers  du  dernier  chapitre  de  d'Olban.  Comme  talent  décrire 
(bien  que  Ramond  en  ait  montré  dans  ses  autres  ouvrages),  il  n'y  a  pas  de 
comparaison  à  faire  entre  le  Peintre  de  Sait  zbourg  et  le  roman  alsacien;  mais 
c'est  le  même  fond  de  sentimentalité. 

Les  Essais  d'un  jeune  Barde  sont  dédiés  par  Nodier  à  Nicolas  Bonneville  ; 
c'est  à  lui  surtout,  a  ses  â]>rcs  et  sativaycs,  mais  /ivres  et  vigoureuses  tra- 
ductions, comme  il  les  appelle,  qu'il  avait  dû  d'être  initié  au  théâtre  allemand. 

(1)  Il  a  poussé  la  complaisance  et  la  longanimité  du  souvenir  jusqu'à  donner  une  édi- 
tion des  Aventura  <Ir  d'Othan  .  ave  notice.  1829,  chez  Techener. 


340  POËTES   ET   ROMANCIERS   MODERNES 

Bonneville  avait  débuté  jeune  par  des  poésies  originales  où  l'on  remarque 
de  la  verve;  ensuite  il  s'était  livré  au  travail  de  traducteur.  Vers  1786,  en  tête 
d'un  Choix  de  petits  romans  imités  de  l'allemand,  il  avait  mis  pour  son 
compte  une  préface  où  il  pousse  le  cri  famélique  et  orgueilleux  des  génies  mé- 
connus. II  n'y  manque  pas  l'exemple  de  Chatterton  qu'il  raconte  et  étale  avec 
vigueur.  II  est  l'un  des  premiers  qui  aient  commencé  d'entonner  celte  lugubre 
et  emphatique  complainte  qui  n'a  fait  que  grossir  depuis  et  dont  l'opiniâtre  re- 
frain revient  à  dire  :  Admire-moi,  ou  je  me  tue!  La  révolution  le  dispersa 
violemment  hors  de  la  littérature  (1).  Voilà  bien  quelques-uns  des  précurseurs 
parmi  cette  génération  werlhérienne  d'avant  89,  dont  fut  encore  Granville 
aussi  décousu,  plus  malheureux  que  Bonneville,  et  qui  semble  lui  disputer  un 
pan  de  ce  manteau  superbe  et  quelque  peu  troué  qui  se  déchira  tout  à  fait 
outre  ses  mains.  Granville  ,  auteur  du  dernier  Homme,  poème  en  prose  dont 
Nodier  s'est  fait  depuis  l'éditeur,  et  que  M.  Creusé  de  Lesser  a  rimé,  Granville, 
atteint  comme  Gilbert  d'une  fièvre  chaude,  se  noya  le  1er  février  1805  à  Amiens, 
dans  le  canal  de  la  Somme  qui  coulait  au  pied  de  son  jardin. 

Je  demande  pardon  de  remuer  de  si  trisles  frénésies  ;  mais  il  le  faut,  puisque 
c'est  de  la  généalogie  littéraire.  Remarquez  que  le  secret  du  malheur  de  ces 
écrivains  tourmentés  est  en  grande  partie  dans  la  disproportion  de  l'effort  avec 
le  talent.  Car  de  talent,  à  proprement  parler,  c'esl-à-dire  de  pouvoir  créateur, 
de  faculté  expressive  ,  de  mise  en  œuvre  heureuse  ,  ils  n'en  avaient  que  peu  ; 
ils  n'ont  laissé  que  des  lambeaux  aussi  déchirés  que  leur  vie,  des  canevas  in- 
formes que  les  imaginations  enthousiastes  ont  eu  besoin  de  revêtir  de  couleurs 
complaisantes,  de  leurs  propres  couleurs  à  elles,  pour  les  admirer. 

Ce  fut  sans  doute  un  malheur  de  Nodier  au  début ,  que  de  s'éprendre  de  ce 
côlé  et  de  se  trouver  engagé  par  je  ne  sais  quelle  fascination  irrésistible  vers 
tes  faux  et  troublants  modi-les.  Je  conçois  et  j'admets  qu'à  l'entrée  de  la  vie, 
les  premières  affections,  même  littéraires,  ne  soient  pas  dans  chacun  celles  de 
tous.  Dans  sa  jolie  nouvelle  de  la  Aeuvaine  de  la  Chandeleur ,  Nodier  en 
commençant  explique  très-bien  comme  quoi  il  n'y  a  de  véritable  enfance  qu'au 
village,  ou  du  moins  en  province,  dans  des  coins  à  part,  bien  loin  des  rendez- 
vous  des  capitales  et  de  la  rue  Saint-Honoré.  De  même  en  littérature,  en  poésie, 
les  premières  impressions,  et  souvent  les  plus  vraies  et  les  plus  tendres,  s'at- 
tachent à  des  œuvres  de  peu  de  renom  et  de  contestable  valeur,  mais  qui  nous 
ont  touché  un  matin  par  quelque  coin  pénétrant,  comme  le  son  d'une  certaine 
cloche,  comme  un  nid  imprévu  au  rebord  d'un  buisson,  comme  le  jeu  d'un 
rayon  de  soleil  sur  la  ferblanterie  d'un  petit  toit  solitaire.  Ainsi  ['Estelle 
de  Florian  ou  la  Lina  de  Droz,  les  Fragments  de  Ballanche  ou  les  Nuits 
Klyséennes  de  Gleizes,  peuvent  toucher  un  cœur  adolescent  autant  et  bien 
l-lus  qu'une  Iliade.  Même  plus  lard,  on  pourrait,  comme  faible  secret,  et  en  ne 
l'avouant  jamais,  préférer  Valérie  à  Sophocle;  on  peut,  et  en  l'avouant,  pré- 
férer le  Lac  des  Méditations  à  Phèdre  elle-même.  Dans  l'enfance  donc  et 
dans  l'adolescence  encore,  rien  de  mieux  littérairement,  poétiquement,  que  de 

(1)  Voir  sur  Bonneville  le  portrait  qu'en  trace  Nodier  dans  les  Priions  île  l'<iris  sous 
te  consulat,  cliap.  i  ,  et  la  note  vin  du  dernier  Banquet  des  Girondins. 


DE   LA   FRANCE.  541 

se  plaire,  durant  les  récréations  du  cœur,  à  quelques  sentiers  favoris  ,  hors 
des  grands  chemins,  auxquels  il  faut  bien  pourtant,  tôt  ou  tard,  se  rallier  et 
aboutir.  Mais  ces  grands  chemins,  c'est-à-dire  les  admirations  légitimes  et 
consacrées,  à  mesure  qu'on  avance,  on  ne  les  évite  pas  impunément;  tout  ce 
qui  compte  y  a  passé,  et  l'on  y  doit  passer  à  son  tour  :  ce  sont  les  voies  sacrées 
qui  mènent  à  la  Ville  éternelle  ,  au  rendez-vous  universel  de  la  gloire  et  de 
l'estime  humaine.  Nodier  si  fait  pour  pratiquer  ces  voies  et  pour  les  suivre, 
et  qui,  jeune,  en  savait  mieux  que  les  noms  ,  ne  les  hanta,  pour  ainsi  parler, 
qu'à  la  traverse,  et  ne  s'y  enfonça  à  aucun  moment  en  droiture.  Je  ne  sais  quelle 
fatalité  de  destinée  ou  quel  tourbillon  romanesque,  du  Peintre  de  Saltzbourg 
à  Jean  Sbogar,  le  jeta  toujours  par  les  précipices  ou  sur  les  lisières,  à  droite 
ou  à  gauche  de  ces  grandes  lignes  où  convergent  en  définitive  les  seules  et 
vraies  figures  du  poème  humain  comme  de  l'histoire.  Par  un  généreux,  mais 
décevant  instinct,  il  s'en  alla  accoster  d'emblée,  en  littérature  comme  en  po- 
litique, ceux  surtout  qui  étaient  dehors  et  qui  lui  parurent  immolés,  Bonneville 
ou  Granville,  comme  Oudet  et  Pichegru. 

Et  plus  tard,  tout  à  fait  mûr  et  le  plus  ingénieux  des  sceptiques,  ne  voudra- 
t  il  pas  réhabiliter  Cyrano?  il  appellera  Perrault  un  autre  Homère. 

Jeune,  deux  choses  entre  autres  le  sauvèrent  et  permirent  qu'à  la  fin,  arrivé 
à  son  tour,  reposé  ou  du  moins  assis,  et  comptant  devant  lui  les  débris  amassés, 
il  se  fit  une  richesse.  Et  d'abord,  si  sincère  qu'il  se  monlràt  dans  le  transport 
d'expression  de  ses  douleurs  juvéniles,  il  était  trop  poète  pour  que  son  imagi- 
nation, à  certains  moments,  ne  les  lui  exagérât  point  beaucoup,  et,  à  d'autres 
moments  aussi,  ne  les  vint  pas  distraire  et  presque  guérir.  Sa  sensibilité,  tem- 
pérée par  la  fantaisie,  ne  prenait  pas  le  malheur  dans  un  sérieux  aussi  continu 
que  de  loin  on  pourrait  le  croire.  Et  par  exemple ,  en  ce  temps  même  du 
Peintre  de  Saltzbourg,  il  écrivait  le  dernier  Chapitre  de  mon  Roman, 
réminiscence  trôs-ég;iyée  d'une  génération  légère  qui  avait  eu  ,  comme  il  l'a 
très-bien  dit,  Faublas  pour  Télémaque.  J'aime  peu  à  tous  égards  ce  dernier 
Chapitre,  si  spirituel  qu'il  soit;  il  rappelle  trop  son  modèle  par  des  côtés  non- 
seulement  scabreux,  mais  un  peu  vulgaires.  Je  ne  sais  en  ci;  genre-là  de  vrai- 
ment délicat  que  le  petit  conte  :  Point  de  Lendemain,  de  Denon,  qu'on  peut 
citer  sans  danger  puisqu'on  ne  trouvera  nulle  part  à  le  lire  (1).  Mais,  dans  ce 
dernier  Chapitre,  la  mélancolie  était  raillée,  et  il  y  était  fait  justice  des 
Werlhers  à  la  mode,  de  façon  à  rassurer  contre  les  autres  écrits  de  l'auteur 
lui-même.  Il  ne  manque  souvent  à  raideur  fiévreuse  de  la  jeunesse  et  à  ces 
fumeuses  exaltations  de  tête,  qu'une  soupape  de  sûreté  qui  empêche  l'explo- 
sion et  rétablisse  de  temps  en  temps  l'équilibre  :  le  dernier  Chapitre  de 
mon  Roman  prouverait  qu'ici,  dès  l'origine,  celte  espèce  de  garantie  étai! 
trouvée. 

Mais,  ce  qui  sauva  surtout  Nodier  et  le  tira  hors  de  pair  d'entre  tous  ces  faux 
modèles  secondaires  auxquels  il  faisait  trop  d'honneur  en  s'y  attachant,  et  qui 
ne  devaient  bientôt  plus  vivre  que  par  lui ,  c'esl  tout  simplement  le  talent,  le 
don,  le  jeu  d'écrire,  la  faculté  el  le  bonheur  d'exprimer  et  de  peindre,  une 

'1)  Paris,  1812,  Didol  l'aîné)  tiré  ;'•  très-peu  d'exemplaires. 


542  POETES   ET   ROMANCIERS   MODERNES 

plume  riche,  facile ,  gracieuse  et  vraiment  charmante,  elle  plaisir  qu'il  y  a, 
quand  on  en  est  maître,  à  laisser  courir  tout  cela. 

On  peut  se  donner  l'agrément,  et  j'y  invite,  de  lire  dans  Trilby,  dès  la 
troisième  ou  quatrième  page ,  une  certaine  phrase  infinie  qui  commence  par 
ces  mois  :  «  Quand  Jeannie,  de  retour  du  lac...  »  Jamais  ruban  soyeux  fut-il 
plus  flexueusement  dévidé,  jamais  soupir  de  lutin  plus  amoureusement  filé, 
jamais  fil  blanc  de  bonne  Vierge  plus  incroyablement  affiné  et  allongé  sous 
les  doigts  d'une  reine  Mab?  Eh  bien  !  quand  on  est  destiné  à  écrire  celte  phrase- 
là,  ou  celles  encore  de  la  magique  danse  des  castagnettes  dans  Inès  de  Las 
Sierras,  on  éprouve  trop  de  dédommagement  secret  à  décrire  même  ses  erreurs, 
même  ses  désespoirs,  pour  ne  pas  devoir  leur  échapper  bientôt  et  leur 
survivre. 

Nodier  écrivain,  s'il  le  faut  définir,  c'est  proprement  un  Arioste  de  la  phrase. 
Or,  si  Werther  qu'on  semble  au  début ,  quand  je  ne  sais  quel  Arioste  est  des- 
sous, j'ai  bon  espoir,  on  en  revient. 

Ces  fines  qualités  de  style  se  présageaient  déjà  vivement  dans  le  Peintre  de 
Saltzbourg ,  qui  n'a  plus  guère  conservé  d'intérêt  que  par  là.  A  travers  le  chi- 
mérique de  l'action,  la  vague  et  l'exalté  des  caractères,  on  y  peut  relever 
quelques  tableaux  de  nature  qui  rappelaient  alors  les  louches  encore  récentes 
de  Bernardin  de  Saint-Pierre,  et  qui  supposaient  le  voisinage  prochain  de 
Chateaubriand  et  d'Oberman.  Nodier,  grand  styliste  prédestiné,  a  de  bonne 
heure  excellé  à  revêtir  les  formes  et  les  leintes  d'alentour  :  une  de  ses  images 
favorites  est  celle  de  la  pierre  de  Bologne,  qui  garde  ,  dit-on  ,  quelque  temps 
les  rayons  dont  elle  a  été  pénétrée.  Le  Peintre  de  Saltzbourg  avait  de  plus, 
sur  quelques  points  de  sa  palette,  ses  rayons  à  lui.  On  distinguera  celle  belle 
page  sur  l'hiver,  datée  du  10  octobre  :  «  Oui ,  je  le  répèle  ,  l'hiver  dans  toute 
son  indigence,  l'hiver  avec  ses  astres  pâtes  et  ses  phénomènes  désastreux,  me 
promet  plus  de  ravissements  que  l'orgueilleuse  profusion  des  beaux  jours...  » 
Si  celle  page  se  fût  trouvée  aussi  bien  dans  VEmile  ou  dans  le  Génie  du  Chris- 
tianisme ,  elle  aurait  élé  mainte  fois  citée.  Je  noie  encore  une  admirable  des- 
cription de  matin  (14  septembre),  qui  se  termine  par  ces  traits  de  maître  : 
«...  Chaque  heure  qui  s'approche  amène  d'autres  scènes.  Quelquefois  un  seul 
coup  de  vent  suffit  pour  (oui  changer.  Toutes  les  forêts  s'inclinent,  tous  les 
saules  blanchissent,  tous  les  ruisseaux  se  rident .  el  lous  les  échos  soupirent.» 

De  plus  en  plus ,  en  avançant ,  le  style  de  Nodier,  avec  une  grâce  et  une  sou- 
plesse qui  ne  seront  qu'à  lui  et  qui  composeront  son  caractère,  atteindra  à 
peindre  de  la  sorte  les  mouvements  prompts  ,  les  reflets  soudains,  les  chatoie- 
ments infinis  de  la  verdure  et  des  eaux  .  moins  sans  doute  ,  dans  toute  scène, 
les  grands  traits  saillants  el  simples  qu'une  multitude  de  surfaces  nuancées  el 
d'intervalles  qui  semblaient  indéfinissables  et  qu'il  exprime.  Ainsi  dans  Jean 
Sbogar,  sa  plume  saisira  le  vol  des  goélands  qui  s'élèvent  à  perte  de  vue  et 
redescendent  en  roulant  sur  eux  mêmes,  comme  le  fuseau  d'une  bergère 
échappé  à  sa  main  (1).  Ainsi  .  à  un  autre  endroit  ,  il  prolongera  dans  le  sable 
fin  et  mobile  de  la  plage  les  ondulations  vagues  qui  bercent  la  voilure  et  le 

!    I  hap.  iv. 


DE  LA  FRANCE.  343 

rêve  d'Antonia  (1).  Son  mouvement  de  slyle,  aux  places  heureuses  ,  est  tout  à 
fait  tel,  parfois  rapide  et  plus  souvent  bercé. 

Le  roman  d'Adèle,  que  je  rapporte  à  cette  première  époque  de  Nodier,  s'ou- 
vre avec  intérêt  et  vie  :  il  y  a  du  soleil.  Le  monde  rentrant  des  émigrés  en 
province  y  est  assez  fidèlement  rendu,  Les  déclamations  mêmes  sur  la  noblesse, 
sur  les  inégalités  sociales,  sur  les  sciences,  ces  traces  présentes  de  Jean- 
Jacques,  deviennent  des  traits  assez  vrais  du  moment.  Bien  des  pages  y  sont 
délicieuses  de  simplicité  et  de  fraîcheur:  celle ,  par  exemple,  à  la  date  du 
17  avril ,  sur  les  fleurs  préférées  et  les  souvenirs  qui  s'y  rattachent.  On  y  voit 
déjà  ce  choix  de  Vancolie  qui  en  fait  la  fleur  de  Nodier,  comme  la  pervenche 
est  celle  de  Rousseau  (2).  A  la  date  du  8  juin,  je  note  un  doux  projet  d'Éden  , 
un  rêve  adolescent  de  chaumière;  et  puis  (8  mai)  l'ascension  à  la  Dôle,  le 
Chalet  des  Faucilles,  ce  joli  nid  à  romans  qu'on  appelle  pays  de  Vaud,  et 
l'éblouissante  splendeur  des  monts  d'au  delà,  de  laquelle  on  peut  rapprocher 
encore,  dans  la  nouvelle  A' Amélie,  la  plus  flottante  description  de  brume 
automnale  et  matinale  au  bord  du  lac  de  Neuchàtel  ;  car  c'est  le  triomphe  de 
cette  plume  amusée  d'avoir  à  dérouler  ainsi  des  réseaux  tour  à  tour  scintil- 
lants ou  vaporeux. 

Après  cela ,  malgré  les  grâces  courantes,  les  longs  rubans  flexibles  et  les 
méandres  de  mots ,  les  caractères  dans  ce  petit  roman  d' Adèle  laissent  forte- 
ment à  désirer.  Adèle  n'est  pas  une  vraie  femme  de  chambre,  ce  qu'il  faudrait 
pour  (pie  la  donnée  eût  toute  sa  hardiesse  originale;  elle  n'est  qu'une  demoi- 
selle déclassée  et  méconnue.  Maugis  ne  diffère  en  rien  du  pur  traître  des  vieux 
romans  de  chevalerie  ou  de  ceux  de  l'éternel  mélodrame.  La  conduite  de 
Gaston  et  des  autres  manque  tout  à  fait  d'une  certaine  faculté  de  justesse  et  de 
raisonnement  qui  n'est  jamais  tellement  absente.  Ce  ne  sont  que  personnages 
qui  croient,  se  détrompent ,  s'exaltent  encore,  ne  vérifient  rien  ,  et  se  jettent 
par  une  fenêtre  ou  se  cassent  d'autre  façon  la  tète,  un  peu  comme  dans  des 
romans  de  l'abbé  Prévost,  mais  d'un  abbé  Prévost  piqué  de  Werther.  Chez 
l'abbé  Prévost  ils  s'évanouissaient  simplement ,  ici  ils  se  tuent. 

Les  Tristes,  écrits  dans  des  quarts  d'heure  de  vie  errante,  ne  sont  qu'un 
recueil  de  différentes  petites  pièces  (prose  ou  vers),  originales  ou  imitées  de 
l'allemand  ,  de  l'anglais,  et  qui  sentent  le  lecteur  familier  d'Ossian  et  d'Young, 
le  mélancolique  glaneur  dans  tous  les  champs  de  la  tombe.  Toujours  mêmes 
couleurs  éparses ,  mêmes  complaintes  égarées,  même  affreuse  catastrophe. 
L'inconnu,  auteur  supposé  des  Tristes ,  se  lue  d'un  coup  de  lime  au  cœur, 
comme  Charles  Munster  (le  peintre  de  Sallzbourg)  se  noyait  dans  le  Danube, 

(1)  Chap.  v. 

(2)  Aimé  de  Loy,  poète  franc-comtois  des  plus  errants  et  des  plus  naufragés,  mais 
dont  l'amitié  vient  de  recueillir  les  débris  sous  le  titre  de  Feuilles  aux  /'culs,  a  dit 
quelque  part,  en  célébrant  une  de  ses  riantes  stations  passagères  : 

J'y  cultive,  .ni  pied  d'un  coteau  , 
La  fleur  de  N  idier,  l'ancolie, 
Si  chère  à  la  mélancolie  , 
Et  la  pervenche  «le  Rousseau. 


344  POETES   ET   ROMANCIERS   MODERNES 

comme  Gaston  dans  Adèle  se  fait ,  je  crois ,  sauter  la  tête.  Ce  qui  a  manqué  à 
ces  personnages  infortunés  de  Nodier,  si  souvent  reproduits  par  lui,  c'a  été  de 
se  résumer  à  temps  en  un  type  unique  ,  distinct,  et  qui  prît  rang  à  son  tour,  du 
droit  de  l'art,  entre  ces  hautes  figures  de  Werther,  de  René  et  de  Manfred, 
illustre  postérité  d'Hamlet.  Au  lieu  de  cela,  il  n'a  fait  que  fournir  les  plus  in- 
téressants peut-être  dans  cette  suite  de  cadets  trop  pâlissants  ,  qui  ont  tant  fait 
couler  de  pleurs  d'un  jour,  de  d'Olban  à  Antony. 

Plus  lard  ,  pour  les  figures  de  femmes,  surtout  déjeunes  filles,  il  a  mieux 
atteint  à  l'idéal  voulu  ,  et .  dans  le  charme  de  les  peindre,  son  pinceau  gra- 
cieux et  amolli  n'a  pas  eu  besoin  de  plus  d'effort.  Remarquez  pourtant  comme 
le  premier  pli  se  garde  toujours  ,  comme  le  trait  marquant  qui  s'est  prononcé 
à  nu  dans  la  jeunesse  se  transforme,  se  déguise,  s'arrange,  mais  se  reproduit 
inévitable  au  fond  et  ne  se  corrige  jamais.  Même  dans  les  plus  expansives  et 
sereines  réminiscences  des  soirs  d'automne  de  la  maturité  ,  même  quand  il 
semble  le  plus  loin  de  Charles  Munster  et  de  Gaston  de  Germancé  ,  quand  il 
n'est  plus  que  Maxime  Odin,  le  doux  railleur  légèrement  attendri,  quand 
près  de  sa  Séraphine,  en  d'aimables  gronderies ,  il  est  assis  sur  le  banc  de 
l'allée  des  marronniers,  le  lendemain  de  sa  nocturne  enjambée  au  bassin  des 
Salamandres  :  quand  se  multiplient  et  se  diversifient  à  ravir  sous  son  récit  les 
plus  rougissantes  scènes  adolescentes  ,  et  (idéal  du  premier  désir!)  ce  bouquet 
de  cerises  malicieusement  promené  sur  les  lèvres  de  celui  qu'on  croit  endormi; 
lorsque  véritablement  il  paraît  ne  plus  vouloir  emprunter  de  ses  précédents 
romans  trop  ensanglantés  que  les  souriantes  prémices  ou  les  douleurs  embel- 
lies, comme  étaient  dans  Thérèse  Aubert  les  adieux  à  la  Butte  des  Rosiers 
et  ce  baiser  à  travers  les  feuilles  d'une  rose  ;  quand  donc  on  se  croit  assuré 
qu'il  en  est  là  ,  tout  d'un  coup...  qu'est-ce  ?  Méfiez-vous  ,  attendez  !...  le  pro- 
cédé final  n'a  pas  changé;  l'adorable  idylle,  la  pastorale  enchantée  ,  tout 
amoureusement  tressée  qu'elle  semble  ,  va  se  trancher  net  encore  à  la  Werther 
ou  à  la  IFerthérie,  sinon  par  un  coup  de  pistolet,  au  moins  par  une  petite- 
vérole  qui  tue,  par  un  anévrisme  qui  rompt,  par  une  convulsion  délirante; 
Séraphine,  Thérèse,  Clémentine,  Amélie,  Cécile,  Adèle,  toutes  ces  amantes 
qu'il  a  touchées  au  front,  elles  en  sont  là  ;  il  a  comme  résumé  leur  destin  en 
un  seul  dans  ces  stances  mélodieuses,  où  du  moins  le  rhythme  et  l'image  ont 
tout  revêtu  et  adouci  : 

Elle  était  bien  jolie  ,  au  malin,  sans  atours, 
De  son  jardin  naissant  visitant  les  merveilles, 
Dans  leur  nid  d'ambroisie  épiant  les  abeilles, 
Et  du  parterre  en  fleurs  suivant  les  longs  détours. 

Elle  était  bien  jolie  ,  an  bal  de  la  soirée  , 
Quand  l'éclat  des  flambeaux  illuminait  son  front , 
El  <pje  ,  de  bleus  saphirs  ou  de  roses  parée  , 
De  la  danse  folàlre  elle  menait  le  roud. 

Elle  était  bien  jolie,  à  l'abri  de  son  voile 
Qu'elle  livrait  Huilant  au  souffle  de  la  nuit , 


DE   LA   FRANCE.  345 

Quand  pour  la  voir,  de  loin  ,  nous  étions  là,  sans  bruit , 
Heureux  de  la  connaître  au  reflet  d'une  étoile. 

Elle  était  bien  jolie  ;  et  de  pensers  touchants, 

D'un  espoir  vague  et  doux  chaque  jour  embellie  , 

L'amour  lui  manquait  seul  pour  être  plus  jolie  .'... 

—  «Paix!  voilà  son  convoi  qui  passe  dans  les  champs!...»  — 

Idylle  et  catastrophe,  une  vive  et  brillante  promesse  interceptée,  son  imagina- 
tion avait  pris  de  bonne  heure  ce  tour  dans  le  sentiment  de  sa  propre  destinée  et 
dans  l'expérience  des  malheurs  particuliers,  réels,  auxquels  il  est  temps  devenir. 

Nous  serons  bref  dans  un  détail  que  lui-même  nous  a  orné  de  couleurs  si 
vivantes  en  mainte  page  de  ses  Souvenirs.  Il  suffira  de  nous  rabattre  à  quel- 
ques points  précis  et  moins  illustrés.  En  1802,  la  Napoléone }  dont  les  copies 
se  multiplièrent  à  l'infini ,  el  une  foule  de  petits  écrits  séditieux  qui  s'impri- 
maient clandestinement  chez  le  républicain  Dabin  et  se  distribuaient  sous  le 
manteau,  attirèrent  les  recherches  delà  police.  Dabin  fut  arrêté.  On  m'assure 
que  Nodier,  dans  un  moment  d'exaltation  généreuse,  écrivit  à  Fouché  et  se 
dénonça  lui-même  comme  auteur  de  lu  JXapoléone.  Quoi  qu'il  en  soit ,  Fouché 
avait  pour  bibliothécaire  le  Père  Oudet,  ancien  ami  du  père  de  Nodier  dans 
l'Oratoire.  Cette  circonstance  ne  laissa  pas  de  tempérer  les  premières  sévérités 
politiques  contre  l'imprudent  jeune  homme.  Il  fut  renvoyé  à  son  père  à  Besan- 
çon; mais  d'activés  liaisons  avec  les  émigrés  rentrants  et  avec  les  ennemis  du 
gouvernement  en  général  ,  le  compromirent  de  nouveau.  Accusé  d'avoir  pris 
part  à  l'évasion  de  Bourmonl,  il  s'évada  lui-même  de  la  ville,  et  n'y  revint 
qu'après  qu'un  jugement  rendu  l'eut  mis  à  l'abri.  Il  dut  fuir  encore,  comme 
plus  ou  moins  enveloppé  dans  la  grande  machination  dénoncée  par  Méhée  sous 
le  nom  d'alliance  des  jacobins  et  des  royalistes  :  il  était  en  danger  de  passer 
pour  un  trait-d 'union  des  deux  partis.  Prévenu  à  temps,  il  gagna  lacampagne 
et  resta  errant  jusque  vers  le  commencement  de  180G  ,  soit  dans  le  Jura  fran- 
çais, soit  en  Suisse.  C'est  dans  cet  intervalle  qu'il  produisit  les  Tristes,  el 
même  le  Dictionnaire  des  Onomatopées,  singulière  inspiration  chez  un  pros- 
crit romanesque,  et  bien  notable  indice  d'un  instinct  philologique  qui  grandira. 

En  1806,  son  mandat  d'arrêt  fut  levé  et  converti  en  un  permis  de  séjour  à 
Dole  ,  sous  la  surveillance  du  sous-préfet,  M.  de  Roujoux  ,  homme  aimable . 
instruit,  qui  préparait  dès  lors  son  estimable  essai  des  Nccolutions  des  Arts 
et  des  Sciences.  Nodier  y  connut  beaucoup  Benjamin  Constant,  qui  avait  A 
Doit:  une  partie  de  sa  famille  :  leurs  esprits  souples  et  brillants  ,  leurs  sensibi- 
lités promptes  et  A  demi  brisées,  devaient  du  premier  coup  s'enlacer  etse  con- 
venir. Il  ouvrit  un  cours  de  littérature  qui  fut  très-suivi,  et,  s'il  avait  lusse 
If  temps  aux  préventions  politiques  de  s'effacer  .  l'université  aurait  probable- 
ment fini  par  l'accueillir.  Le  préfel  .  Jean  de  Bry,  lui  portait  intérêt;  le  mi- 
nistre Fouché  associait  son  nom  à  des  souvenir  oratoriens.  Ces  années  ne  fu- 
rent donc  pas  absolument  malheureuses;  les  sentiments  consolants  delà 
jeunesse  les  embellissaient .  el  «le  Fréquentes  tournées  au  village  de  Quintigny. 
qui  recelait  pour  son  cœur  une  espérance  charmante    lui  décoraient  l'avenir 


546  POETES   ET  ROMANCIERS   MODERNES 

11  rêvait  de  faire  une  flore  du  Jura;  il  rêvait  mieux  ,  une  vie  heureuse,  do- 
mestique, studieuse,  sous  l'humble  toit  verdoyant.  Il  a  exprimé  lui-même  ces 
poétiques  douceurs  d'alors  à  quelques  années  de  là.  lorsque  dans  son  exil  d'Illyrie 
il  se  reportait  avec  une  plainte  mélodieuse  vers  les  saisons  déjà  regrettables. 

Qui  me  rendra  l'aspect  des  plantes  familières, 

Mes  antiques  forêts  aux  coupoles  allières, 

Des  bouquets  du  printemps  mon  parterre  épaissi, 

Le  houx  aux  lances  meurtrières, 

L'ancolie  au  front  obscurci 

Qui  se  penche  sur  les  bruyères, 
Le  jonc  qui  des  étangs  protège  les  lisières  . 
Et  la  pâle  anémone  et  l'éclatant  souci? 


Les  arbres  que  j'aimais  ne  croissent  point  ici. 

0  riant  Quintigny,  vallon  rempli  de  grâces  , 
Temple  de  mes  amours,  trône  de  mon  printemps, 
Séjour  que  l'espérance  offrait  à  mes  vieux  ans  ; 
Tes  sentiers  mal  frayés  ont-ils  gardé  mes  traces  ? 

Le  hasard  a-t-il  respecté 
Ce  bocage  si  frais  que  mes  mains  ont  planté, 
Mon  tapis  de  pervenche  ,  et  la  sombre  avenue 
Où  je  plaignais  Werther  que  j'aurais  imité!... 

Rien  n'est  doux  et  brillant  comme  de  regarder  à  distance  nos  jeunes  années 
malheureuses  à  travers  ce  prisme  qu'on  appelle  une  larme. 

Le  poète  chezïNodier  est  déjà  bien  avancé,  bien  en  train  de  mûrir:  une  cir- 
constance particulière  vint  développer  en  lui  le  philologue,  le  lexicographe, 
et  lui  permit  dès  lors  de  pousser  de  front  ce  goût  vif  à  côté  de  ses  autres  pré- 
dilections un  peu  contrastantes.  Le  chevalier  Herbert  Croft,  baronnet  anglais  , 
prisonnier  de  guerre  à  Amiens ,  où  il  s'occupait  de  travaux  importants  sur  les 
classiques  grecs,  latins  et  français,  eut  besoin  d'un  secrétaire  et  d'un  collabo- 
rateur :  Nodier  lui  fut  indiqué  et  fut  agréé  ;  il  obtint  l'autorisation  d'aller  près 
de  lui.  Il  nous  a  peint  plus  tard  son  vieil  ami  sous  le  nom  légèrement  adouci 
de  sir  Robert  Grove  ,  dans  son  attachante  nouvelle  à? Amélie.  Il  était  impossi- 
ble de  toucher  un  tel  portrait  à  la  Sterne  avec  une  plus  gracieuse  et.  pour 
ainsi  dire,  affectueuse  ironie  :  «  Ce  qui  faisait  sourire  l'esprit,  conclut-il,  dans 
les  innocentes  manies  du  chevalier,  faisait  en  même  temps  pleurer  l'âme.  On 
se  disait  :  Voilà  pointant  ce  que  nous  sommes,  quand  nous  sommes  tout  ce 
qu'il  nous  est  permis  d'être  au-dessus  de  notre  espèce!  » 

Sans  plus  recourir  au  portrait  un  peu  flatté  du  vieux  savant  dans  jfmétie 
et  en  m'en  lenanl  aux  notices  critiques  de  Nodier  même  du  vivant  ou  peu 
après  la  mort  du  chevalier  (1),  il  eu  résulte  que  sir  Herbert  Croft,  ancien  élève 

(1)  Au  tome  1er,  page  205  ,  et  au  tome  II ,  page  '«SO ,  des  Mélanges  de  Littérature  cl 
•le  Critirjuc  tk  Charles  Nodier,  recueillis  par  Barginet  (de  Grenoble),  1820. 


DE  LA.  FRANCE.  347 

de Tévêque  Lowlh  qui  a  écrit  VEssai  sur  la  Poésie  des  Hébreux,  l'élève 
aussi  elle  collaborateur  du  docteur  Johnson  soit  pour  la  Vied'Young,  soit 
pour  les  travaux  du  Dictionnaire,  avait  de  plus  en  plus  creusé  et  raffiné  dans 
les  recherches  littéraires  et  dans  l'étude  singulière  des  mots  ;  doué  par  la  na- 
ture de  l'organe  le  plus  exquis  des  commentateurs,  il  l'avait  encore  armé  d'une 
loupe  grossissante  qui  ne  se  fixait  plus  décidément  que  sur  les  infiniment  pe- 
tits de  la  grammaire.  «  M.  le  chevalier  Croft,  écrivait  de  lui  Nodier  émancipé 
dans  un  article  un  peu  railleur  ,  peut  se  dire  hautement  l'Épicure  de  la  syn- 
taxe et  le  Leihnitz  du  rudiment;  il  a  trouvé  l'atome,  la  monade  grammati- 
cale... »  Quand  il  s'appliquait  à  un  classique ,  suus  prétexte  de  l'éclaircir  ,  il  y 
piquait  de  tous  points  ses  vrilles  imperceptibles  et  jusqu'à  un  certain  point 
destructives,  presque  comme  celles  des  insectes  rongeurs  particuliers  aux  bi- 
bliothèques. Son  analyse  pointilleuse  prétendait  mettre  à  nu,  par  exemple , 
dans  telle  période  de  Massillon  (car  sir  Herbert  travaillait  beaucoup  sur  nos  au- 
teurs français)  une  quantitée  déterminée  de  consonances  et  d'assonances 
qu'une  éloquence  harmonieuse  sait  trouver  d'elle-même  ,  mais  qu'elle  dérobe 
à  la  critique  et  qu'à  ce  degré  de  rigueur  elle  ne  calcule  jamais.  Ce  fut  durant 
la  participation  de  Nodier,  comme  secrétaire  ,  aux  travaux  du  chevalier,  que 
celui-ci  fit  paraître  son  Horace  éclairci par  la  ponctuation,  ouvrage  curieux 
et  subtil ,  dont  le  litre  seul  promet  parmi  les  hasards  de  la  conjecture  bien 
des  aperçus  piquants.  A  ses  profondes  préoccupations  érudiles,  sir  Herbert 
joignait  par  accidents  certaines  vues  libres ,  romantiques,  comme  des  ressou- 
venus du  biographe  d'Young.  11  fut  le  premier  à  tirer  d'un  entier  oubli  le 
dernier  Homme  de  Granville,  cette  admirable  débauche  d'épopée,  s'é- 
criait Nodier,  et  gui  fera  la  gloire  d'un  plagiaire  heureux.  On  voit  par  com- 
bien de  points  vifs  devaient  se  toucher  d'abord  le  jeune  secrétaire  et  le  vieux 
maître. 

L'association  ne  dura  pas  aussi  longtemps  qu'on  aurait  pu  croire.  Après  une 
année  environ  ,  l'amour  de  l'indépendance  et  la  passion  de  l'histoire  naturelle 
ramenèrent  Nodier  dans  son  village  de  Quinligny.  11  s'élail  marié  ,  il  allait 
être  père  :  de  nouveaux  projets  commençaient.  Pourtant  les  relations  avec  le 
chevalier  portèrent  leur  fruit;  celte  veine  d'études  philologiques  aboutit 
en  1811  au  livre  ingénieux  des  Questions  de  Littérature  légale.  11  faut 
tout  dire:  le  bon  chevalier  Croft,  qui  n'était  pas  tout  à  fait  sir  Grove ,  se 
montra  un  peu  jaloux  de  son  élève  et  du  succès  de  celle  brochure  populaire, 
comme  il  la  qualifia  non  sans  quelque  intention  de  dédain  :  sur  deux  ou  (rois 
points  de  textes  comparés  ,  il  revendiqua  même,  à  mois  couverts,  la  priorité 
de  la  note.  Nodier,  en  rendant  compte  dans  les  Débals  de  l'ouvrage  où  per- 
çait celle  petite  aigreur,  la  releva  avec  uue  vivacité  spirituelle  et  polie,  mais 
assez  aiguisée  à  sou  tour.  A  la  mort  du  chevalier,  il  ne  se  ressouvint  plus  que 
de  ses  mérites  dans  un  article  nécrologique  détaille  et  louchant.  J'ai  souri 
toutefois  en  saisissant  l'instant  même  où  l'élève  philologue  s'est  émancipé  : 
comme  dans  toute  émancipation  ,  il  y  a  eu  un  brin  de  révolte. 

Ce  livre  des  Questions  de  Littérature  légale,  forl  augmenté  depuis  l'édition 
de  1812,  et  qui,  sous  son  titre  à  la  Bariole,  contient  une  quantité  de  parti- 
cularités et  d'aménités  littéraires  des  plus  curieuses  relativement  au  plagiai 

TOME  il.  24 


548  POETES  ET   ROMANCIERS   MODERNES 

à  l'imitation,  aux  pastiches,  etc.,  etc.,  est  d'une  lecture  fort  agréable ,  foi  L 
diverse  ,  et  représente  à  merveille  le  genre  de  mérite  el  de  piquant  qui  recom- 
mande tout  ce  côté  considérable  des  travaux  de  Nodier.  Dans  ses  Onomato- 
pées, dans  sa  Linguistique,  dans  ses  Mélanges  tirés  d'une  petite  Biblio- 
thèque  ,  dans  celle  foule  de  petites  dissertations  fines,  annexées  comme  des 
cachets  précieux  au  Bulletin  du  Bibliophile  (1),  on  le  retrouve  le  même  de 
manière  et  de  méthode  ,  si  méthode  il  y  a,  d'érudition  courante,  rompue,  va- 
riée ,  excursive.  Ne  lui  demandez  pas  une  discussion  suivie  et  rigoureuse, 
armée  de  précautions  ,  appuyée  aux  lignes  établies  de  l'histoire,  aux  grands 
résultats  acquis  et  aux  jugements  généraux  de  la  littérature  ,  il  s'échappe  à 
toul  moment  parla  tangente ,  il  ne  vise  qu'à  des  points  spéciaux,  à  des  trou- 
vailles imprévues,  à  des  râtelés  d'exception  où  il  se  porte  tout  entier  et  où  son 
scepticisme  déguisé  agile  l'hyperbole.  Sa  critique,  c'est  bien  souvent  une  vraie 
guerre  de  guérillas  ,  une  Fronde  qui  fait  échec  aux  grands  corps  réguliers  de 
la  littérature  et  de  l'histoire.  Ou  encore,  sans  but  aucun,  c'est  un  assaison- 
nement perpétuel,  le  hors  d'œuvre  à  la  fin  d'un  grand  banquet,  après  une 
littérature  finie.  Athénée  en  son  temps  n'a  guère  fait  autre  chose.  Bayle  parle 
quelque  part  de  ces  lectures  mélangées  qui  sont  comme  le  dessert  de  l'esprit. 
Nodier  accommode  par  goût  l'érudition  pour  les  estomacs  rassasiés  et  dé- 
daigneux. Son  livre  des  Questions  légales  ,  par  exemple,  c'est  proprement  un 
quatre-mendiants  de  la  littérature  ;  on  passe  des  heures  musardes  à  y  gra- 
piller  sans  besoin  ,  à  y  ronger  avec  délices.  Il  a  poussé  en  ce  sens  le  Bayle 
et  le  Montaigne  à  leurs  extrêmes  conséquences  ;  ce  ne  sont  plus  que  miellés 
friandes. 

Les  esprits  fermes,  à  régime  sain  ,  qui  n'ont  jamais  eu  de  dégoût  indolent 
ni  de  caprice,  les  esprits  applicables,  d'appétit  judicieux,  empressés  de  mordre 
d'abord  à  quelque  pièce  de  bonne  digestion,  pourront  se  demander  souvent  à 
quoi  bon  ces  raffinements  de  coup  d'œil  sur  des  riens,  ces  jeux  de  l'ongle  sur 
desécorces,  ces  dégustations  exquises  sur  le  plus  rare  des  Ana  ;  à  quoi  bon 
de  savoir  si  la  sphère  au  frontispice  est  un  insigne  tout  spécial  des  Elzévirs,  et 
si  leur  large  guirlande  de  roses  trémières  ne  leur  a  pas  été  en  maint  cas  dé- 
robée. Les  esprits  même  les  plus  en  délicatesse  de  littérature  pourront  désirer 
quelquefois  plus  de  circonspection  et  de  sévérité  dans  certains  jugements  qui 
atteignent  des  noms  connus  :  ainsi,  M.  de  La  Rochefoucauld  n'est  pas  for- 
mellement accusé,  à  l'article  iv  des  Questions ,  d'être  un  plagiaire  de  Corbi- 
nelli;  mais  cette  singulière  accusation  ,  une  fois  soulevée,  n'est  pas  non  plus 
réfutée  et  réduite  à  néant ,  comme  il  l'aurait  fallu.  Pascal  ,  à  l'article  v,  de- 
meure hautement  accusé  d'avoir  pillé  Monlaigne  ;  son  plagiat  est  même  pro- 
clamé le  plus  évident  et  le  plus  manifestement  intentionnel  (pie  l'on  con- 
naisse ,  et  l'on  oublie  que  Pascal  ,  mort  depuis  plusieurs  années  lorsqu'on 
recueillit  et  qu'on  publia  ses  Pensées,  ne  peut  répondre  des  petits  papiers 
qu'on  y  inséra  el  qui  pour  lui  n'étaient  que  des  notes  dont  il  se  réservait  l'u- 
sage. Ses  pieux  amis  ,  les  éditeurs  ,  plus  versés  dans  saint  Augustin  que  dans 
Monlaigne,  ne  s'aperçurent  pas  qu'ils  avaient  affaire  par  endroits  à  des  ex- 

(  ))  Chez  TechcutT. 


1)E   LA   lit  AN  CL.  54U 

(rails  de  ce  dernier  ,  et  négligèrent  naturellement  d'en  avertir.  Ou  aurait  à 
multiplier  les  remarques  de  ce  genre  à  propos  de  la  critique  de  notre  ingé- 
nieux et  poétique  érudit.  Un  jour,  dans  un  article  sur  le  cardinal  de  Retz,  il 
lui  appliquera  je  ne  sais  quel  mot  de  celui  qu'il  appelle  tout  d'un  coup  le  sage 
et  vertueux  Balzac ,  oubliant  trop  que  cet  estimable  écrivain  n'était  pas  lu 
moins  du  monde  un  philosophe  ni  un  sage,  mais  bien  un  utile  pédant  doué 
de  nombre,  sous  qui  notre  prose  a  fait  et  doublé  une  excellente  rhétorique  : 
voilà  tout. 

Dans  le  plus  suivi  et  le  plus  philosophique  de  ses  jeux  érudits ,  dans  ses  Élé- 
ments de  Linguistique ,  Nodier  a  développé  un  système  entier  de  formation 
des  langues ,  l'histoire  imagée  du  mot  depuis  sa  première  éclosion  sur  les  lèvres 
de  l'homme  jusqu'à  l'invention  de  l'écriture  et  à  l'achèvement  des  idiomes.  Ces 
sortes  de  questions  dépassent  de  beaucoup  le  cercle  des  conjectures  sur  les- 
quelles nous  nous  permettons  d'exprimer  et  même  d'avoir  un  avis.  Un  savant 
article  du  baron  d'Eckstein  (1)  vint  protester  au  nom  des  résultats  et  des  pro- 
cédés de  l'école  historique  :  il  fut  sévère.  En  revanche,  de  consolants  et  affec- 
tueux articles  de  M.  Vinet  (2)  exprimèrent  l'admiration  sans  réserve  et  bien 
flatteuse  d'un  lecteur  sérieux,  complètement  séduit. 

A  des  endroits  un  peu  moins  antédiluviens,  et  où  nous  nous  sentirions  plus  a 
même  de  prendre  parti,  il  nous  semble  que  Nodier,  érudit,  ne  triomphe  jamais 
plus  sûrement,  ne  s'ébat  jamais  avec  une  plus  heureuse  licence  qu'en  plein 
xvie  siècle ,  en  cette  époque  de  liberté ,  de  fantaisie  aussi  et  de  vaste  bigarrure, 
et  de  style  français  déjà  excellent.  II  est  de  son  mieux  quand  il  disserte  à  fond 
sur  le  Cymbalmn  mundi ,  et  la  réhabilitation  de  Bonaventure  Desperiers  peut 
en  ce  genre  passer  pour  son  chef-d'œuvre,  à  moins  qu'on  ne  le  préfère  discou- 
rant, après  Naudé,  sur  les  mazarinades,  et  épuisant  la  théorie  des  deux  édi- 
tions du  Mascurat. 

Pour  revenir,  est-ce  aller  trop  loin  que  de  croire  de  Nodier  bibliographe, 
lexicographe  et  philologue,  qu'après  tout,  l'élève  du  chevalier  Croft  garda  ton 
jours  quelque  chose  de  lui ,  et  que  même  pour  les  doctes  excentricités  qu'il 
jugeait  en  souriant  et  que  depuis  il  nous  a  peintes ,  il  s'en  inocula  dès  lors  quel- 
ques-unes avec  originalité?  En  attendant,  il  est  curieux  de  voir  comme  dès  1812 
son  butin  se  grossit,  comme  sa  pacotille  encyclopédique  se  bigarre  et  s'amasse. 
Encore  un  moment,  encore  le  voyage  d'Illyrie,  et  nous  posséderons  Nodier  au 
complet,  avec  tous  ses  piquants  romantismes  et  diletlanlismes. 

Comptons  un  peu  et  récapitulons ,  comme  parle  trou  du  caléïdoscope,  quel- 
ques points  au  hasard  dans  l'élincelant  pêle-mêle  d'idéal  qui  survivra.  Il  aime, 
il  caresse  d'imagination  les  proscrits,  les  brigands  héroïques,  les  grands  des- 
tins avortés,  les  lutins  invisibles,  les  livres  anonymes  qui  ont  besoin  d'une 
clef,  les  auteurs  illustres  cachés  sous  l'anagramme,  les  patois  persistants  à 
rencontre  des  langues  souveraines,  tous  les  recoins  poudreux  ou  sanglants  de 
raretés  et  de  mystères,  bien  des  rogatons  de  prix,  bien  des  paradoxes  iftgé 
nieux  et  qui  sont  des  échancrures  de  vérités,  la  liberté  de  la  presse  d'avant 

(1)  Journal  de  l'Institut  historique,  2o  livraison. 
(2;  Essais  de  Philosophie  morale. 


ÔoO  POÈTES   ET   ROMANCIERS   MODERNES 

Louis  XIV,  la  publicité  littéraire  d'avant  l'imprimerie,  l'orthographe  surtout 
d'avant  Voltaire  :  il  fera  une  guerre  à  mort  aux  a  des  imparfaits. 

Vers  1811,  l'ennui  de  ses  facultés  mohiles,  bientôt  à  l'étroit  dans  le  riant 
Ouintigny,  et  l'espérance  de  trouver  des  ressources  à  l'étranger,  le  poussèrent 
en  Italie,  et  de  là  en  Carniole  :  il  fut  nommé  bibliothécaire  à  Laybach.  Son 
caractère  aimable  et  la  douceur  de  ses  mœurs  lui  ayant  procuré,  comme  par- 
tout, des  protecteurs  et  des  amis,  il  fut  chargé  de  la  direction  de  la  librairie, 
et  devint,  à  ce  titre,  propriétaire  et  rédacteur  en  chef  d'un  journal  intitulé  : 
le  Télégraphe }  qu'il  publia  d'abord  en  trois  langues,  français,  allemand  et 
italien ,  puis  en  quatre  ,  en  y  ajoutant  le  slave  vindique.  Il  y  inséra ,  sur  la  lan- 
gue et  la  littérature  du  pays,  de  nombreux  articles  dont  on  peut  prendre  idée 
par  ceux  qu'il  mil  plus  lard  dans  le  Journal  des  Débats  (1).  Jean  Sbogar,  et 
S  marra,  et  Mademoiselle  de  Marsan ,  furent,  dès  celle  époque,  ses  secrètes 
et  poétiques  conquêtes. 

L'arrivée  de  Fouché  comme  gouverneur  semblait  devoir  donner  à  sa  fortune 
une  face  nouvelle;  la  place  de  secrétaire  général  de  l'intendance  dTllyrie  lui 
fut  proposée;  il  négligea  ces  avantages,  et  l'occasion  rapide  ne  revint  pas. 
L'abandon  des  provinces  illyriennes  le  ramena  en  France,  à  Paris,  ce  cenlre 
final  d'où  jusque-là  il  avait  touiours  élé  repoussé.  Il  entra  dans  la  rédaction 
des  Débats,  alors  Journal  de  l'Empire ,  et  que  dirigeait  encore  M.  Etienne. 
On  assure  que,  quand  Geoffroy  sur  les  derniers  temps  fut  malade,  Nodier  le 
suppléa  dans  les  feuilletons  en  conservant  l'ancienne  signature  et  en  imitant 
sa  manière;  si  bien  que  le  recueil  qu'on  fit  ensuite  de  Geoffroy  contient  plu- 
sieurs morceaux  de  lui.  On  court  risque  ,  avec  Nodier,  comme  avec  Diderot,  de 
le  retrouver  ainsi  souvent  dans  ce  que  des  voisins  ont  signé;  il  faut  prendre 
garde,  en  retour,  de  lui  trop  rapporter  bien  des  écrits  plus  apparents  où  on 
ne  le  retrouve  pas. 

Nodier,  revenu  en  France,  avait  trente  ans  passés;  il  doit  être  mûr;  le  voilà 
au  centre;  une  nouvelle  vie  mieux  assise  et  plus  en  vue  de  l'avenir  pourrait- 
elle  commencer?  Par  malheur,  l'atmosphère  est  bien  fiévreuse,  et  les  temps 
plus  que  jamais  sont  dissipants.  Je  n'essayerai  pas  de  le  deviner  et  de  le  suivre 
à  travers  ces  enthousiastes  chaleurs  de  la  première  et  de  la  seconde  restaura- 
lion.  Les Cent-Jours  le  rejetèrent  à  douze  années  en  arrière,  aux  fougues  poli- 
tiques du  consulat;  le  18  mars,  il  écrivait  dans  le  Journal  des  Débats  une 
autre  Napoléone ,  une  philippique  à  l'envi  de  celle  que  Benjamin-Constant  y 
traçait  vers  le  même  moment.  Il  résisla  mieux  à  l'épreuve  du  lendemain.  Non 
pas  tout  à  fait  Napoléon ,  il  est  vrai ,  mais  Fouché  le  fit  venir,  et  lui  demanda 
ce  qu'il  voulait. —  »  Eh  bien  !  donnez-moi  cinq  cenls  francs,...  pour  aller  a 
Gand.  »  Il  est  l'auteur  de  la  pièce  intitulée  :  Bonaparte  au  4  mai ,  qui  parut 
dans  le  Nain  jaune  et  dans  le  Moniteur  de  Gand;  il  est  l'auteur  du  vote 
attribué  à  divers  royalistes,  et  qui  circula  au  champ  de  mai  ;  «  Puisqu'on 
veut  absolument  pour  la  France  un  souverain  qui  monte  à  cheval,  je  vote 
pour  Franconi.  »  Au   resle,  il  se  déroba  de  Paris  durant  la  plus  grande 

il,  lîecucillig  au  tome  11  ,  page  ô6Z  cl  suiv. ,  de  «es  Mélanges  de  Littérature  cl  de 
Critique     IK-JO. 


DE   LA   FRANCE.  551 

partie  des  Cent-Jouis,   et  les  passa  à  la  campagne  dans  un  château  ami. 

Les  années  qui  suivent ,  et  où  se  rassemble  avec  redoublement  son  reste  de 
jeunesse,  suffisent  à  peine,  ce  semble,  à  tant  d'emplois  divers  d'une  verve 
continuelle  et  en  tous  sens  exhalée  :  journaliste,  romancier,  bibliophile  tou- 
jours, dramaturge  quelque  peu  et  très-assidu  au  théâtre,  témoin  aux  cartels, 
tout  aux  amis  dans  tous  les  camps ,  improvisateur  dès  le  malin  comme  le  neveu 
de  Rameau.  Avec  cela  des  retours  par  accès  vers  les  champs,  des  reprises  de 
tendresse  pour  l'histoire  naturelle  et  l'entomologie  :  un  jour,  ou  plutôt  une 
nuit,  qu'il  errait  au  bois  de  Boulogne  pour  sa  docte  recherche,  une  lanterne 
à  la  main,  il  se  vit  arrêté  comme  malfaiteur. 

Il  demeura  jusqu'en  1820  dans  la  rédaction  des  Débats ,  et  ne  passa  qu'alors 
à  celle  de  la  Quotidienne ,  sans  préjudice  des  journaux  de  rencontre.  11  publia 
Jean  Sbogar  en  1818,  Thérèse  Aubert  en  1819,  Adèle  en  1820,  Smarra 
en  1821,  Trilby  en  1822  :  je  ne  touche  qu'aux  productions  bien  visibles.  Cha- 
cun de  ces  rapides  écrits  était  comme  un  écho  français  ,  et  bien  à  nous,  qui 
répondait  aux  enthousiasmes  qui  commençaient  à  nous  venir  de  Waller  Scott 
et  de  Byron.  La  valeur  définitive  de  chaque  ouvrage  se  peut  plus  ou  moins  dis- 
cuter; mais  leur  ensemble,  leur  multiplicité,  dénonçait  un  talent  bien  fertile, 
une  incontestable  richesse,  et  il  reste  à  citer  de  tous  de  ravissantes  pages  d'é- 
crivain. A  dater  de  1820,  la  position  littéraire  de  Nodier  prit  manifestement  de 
la  consistance. 

Pour  mettre  un  peu  d'ordre  à  notre  sujet,  et  éviter  (ce  qui  en  est  recueil) 
la  dispersion  des  points  de  vue  ,  nous  ne  tenterons  ni  l'analyse  des  principaux 
ouvrages  en  particulier,  ni  encore  moins  le  dénombrement,  impossible  peut- 
être  à  l'auteur  lui-même,  de  tous  les  écrits  qui  lui  sont  échappés.  Deux  ques- 
tions, qui  dominent  l'étendue  de  son  talent,  nous  semblent  à  poser  :  l°la  nature 
et  surtout  le  degré  d'influence  des  grands  modèles  étrangers  sur  Nodier,  qui, 
au  premier  aspect,  les  réfléchit;  2°  sa  propre  influence  sur  l'école  moderne 
qu'il  devança,  qu'il  présageait  dès  1802,  qu'il  vil  surgir  et  qu'il  applaudit  le 
premier  en  1820. 

L'influence  des  modèles  étrangers  sur  Nodier,  on  peut  déjà  le  conclure  de 
notre  étude  suivie,  est  encore  plus  apparente  que  réelle.  On  a  vu  à  ses  débuts 
sa  vocalion  marquée,  on  a  saisi  ses  inclinations  à  l'origine.  Il  procède  de 
JFerther  sans  doute;  mais  on  ne  se  compromet  pas  en  affirmant  que,  si 
Werther  n'eût  pas  existé,  il  l'aurait  inventé.  Il  ne  connut  longtemps  de  la 
littérature  allemande  que  ce  qui  nous  en  arrivait  par  Mme  de  Staël  après  Bon- 
neville;  mais  l'esprit  lui  en  arrivait  surtout  :  la  ballade  de  Lènore,  le  Roi  des 
Aulnes,  la  Fiancée  de  Corinthe ,  le  Songe  de  Jean-Paul,  faisaient  le  plus 
vibrer  ses  fibres  secrètes  de  fantaisie  et  de  terreur.  Jean  Sbogar,  conçu  en  1812 
sur  les  lieux  mêmes  de  la  scène,  était  autre  chose  certainement  que  le  Charles 
Moorde  Schiller,  et  n'avait  pas  besoin  de  Rob-Roy.  Ces  neuves  et  vivantes 
descriptions  du  paysage,  la  scène  dramatique  d'Anlonia  au  piano  devant  celle 
{[liée  qui  lui  réfléchit  brusquement,  au-dessus  des  plis  de  son  cachemire  rouge, 
la  tète  pâle  et  immobile  de  l'amant  inconnu,  ce  sont  là  des  marques  aussi  de 
franche  possession  et  d'indépendante  investiture.  Trilby,  le  Irais  lutin ,  put 
naître  sans  VOndine  de  1  a  Molbe-Fouqué;  Smarra  se  réclamai!  surtout  d'A- 


352  POETES    Eï   ROMANCIERS   MODERNES 

pulée.  Il  serait  chimérique  de  prétendre  ressaisir  et  désigner,  au  sein  d'un 
talent  aussi  complexe  et  aussi  mobile,  le  reflet  et  le  croisement  de  tous  les 
rayons  étrangers  qui  y  rencontraient,  y  éveillaient  une  lumière  vive  et  mille 
jets  naturels.  La  venue  d'Hoffmann  et  son  heureuse  naturalisation  en  France 
durent  imprimer  à  l'imagination  de  Nodier  un  nouvel  ébranlement ,  une  toute 
récente  émulation  de  fantaisie;  la  lecture  du  Majorât  le  provoqua  peut-être 
ou  ne  nuisit  pas  du  moins  à  Inès  ou  à  Lydie;  le  Songe  d'or,  ou  la  Fée  aux 
Miettes  purent  également  se  ressentir  de  contes  plus  ou  moins  analogues; 
mais  n'avait-il  pas,  sans  tant  de  provocations  du  dehors,  cette  autre  lignée 
bien  directe  au  coin  du  feu,  cetle  facile  descendance  du  bon  Perrault  et  de 
M.  Galand?  En  somme,  il  m'est  évident  que  Nodier  se  trouve  originellement 
en  France  de  cette  famille  poétique  d'HofFmann  et  des  autres,  et  que,  s'il  ré- 
pond si  vite  sur  ce  ton  au  moindre  appel ,  c'est  qu'il  a  l'accent  en  lui.  Ce  qu'ils 
traduisent  en  chants  ou  en  récits,  il  se  ressouvient  tout  aussitôt  de  l'avoir 
pensé,  de  l'avoir  rêvé.  Nodier  peut  être  dit  un  frère  cadet  (bien  français  d'ail- 
leurs )  des  grands  poêles  romantiques  étrangers ,  et  il  le  faut  maintenir  en 
même  temps  original  :  il  était  en  grand  train  d'ébaucher  de  son  côté  ce  qui 
éclatait  du  leur. 

A  l'égard  de  l'école  française  moderne ,  ce  fut  un  frère  aîné  des  plus  em- 
pressés et  des  plus  influents.  On  l'a  vu  ,  vingt  ans  auparavant ,  le  plus  matinal 
au  téméraire  assaut  et  séparé  tout  d'un  coup  de  ceux-là  ,  à  jamais  inconnus, 
qui  probablement  eussent  aidé  et  succédé.  Nulle  aigreur  ne  suivit  en  lui  ces 
mécomptes  du  talent  et  de  la  gloire.  Les  jeunes  essais,  qui  désormais  rejoi- 
gnent ses  espérances  brisées  ,  le  retrouvent  souriant,  et  il  bat  des  mains  avec 
transport  aux  premiers  triomphes.  11  avait  connu  et  aimé  Millevoye  faiblissant  ; 
il  enhardissait  De  Latouche  éditeur  d'André  Chénier;  il  n'eut  qu'un  cri  d'ad- 
miration et  de  tendresse  pour  le  chant  inouï  de  Lamartine.  Il  connut  Victor 
Hugo  de  bonne  heure  ,  à  la  suite  d'un  article  qui  n'était  pas  sans  réserve  ,  si  j<; 
ne  me  trompe  sur  Han  d'Islande;  il  découvrit  vile,  au  langage  vibrant  du 
jeune  lyrique,  les  dons  les  plus  royaux  du  rhythme  et  de  la  couleur.  Un  voyage 
en  Suisse  qu'ils  rirent  tous  deux  ensemble  et  en  famille,  vers  1825,  acheva  e! 
fleurit  le  lien.  Dans  le  même  temps  ,  par  ses  publications  avec  son  ami 
M.  Taylor,  par  les  descriptions  de  provinces  auxquelles  il  prit  une  part  effec 
live  au  moins  au  début,  il  poussait  à  l'intelligence  du  gothique,  au  respect  des 
monuments  de  la  vieille  France.  Ses  préfaces  spirituelles  ,  qu'en  toute  circon- 
stance il  ne  haïssait  pas  de  redoubler,  harcelaient  les  classiques,  et,  en  vrai 
père  de  Trilby,  il  sut  piquer  plus  d'un  de  ses  vieux  amis  sans  amertume.  Les 
savantes  expériences  de  sa  prose  cadencée,  les  artifices  de  déroulement  de  sa 
plume  en  de  certaines  pages  merveilleuses,  eussent  été  plus  appréciés  encore 
et  eussent  mieux  servi  la  cause  de  l'art,  si  on  ne  les  avait  pu  confonllre  par  en- 
droits avec  les  allanguissemenls  inévitables  dus  à  la  fatigue  d'écrire  beau- 
coup, à  la  nécessité  d'écrire  toujours.  Nombre  de  ses  images,  qui  exprimeul 
des  nuances  ,  des  éclairs  de  mouvements  presque  inexprimables  (comme  celle 
du  goéland  qui  tombe,  citée  plus  haul  ),  étaient  faites  pour  illustrer  et  cou- 
ronner l'audace,  et ,  dans  une  poétique  de  l'école  moderne,  si  on  avait  pris 
soin  de  la  dresser,  mil  peut-être  n'aurait   apporté  un  plus  riche  contingent 


DE   LA   FRANCE.  '"■">" 

d'exemples.  Le  petit  volume  de  poésies  qu'il  publia  en  1827.  vint  montrer  tout 
ce  qu'il  aurait  pu  ,  s'il  avait  concentré  ses  facultés  de  grâce  et  d'harmonie  en 
un  seul  genre  ,  et  combien  cette  admiration  fraternelle  qu'il  prodiguait  autour 
de  lui  était  négligente  d'elle-même  et  de  ses  propres  trésors  par  trop  dissipés. 
Deux  ou  (rois  tendres  élégies  ,  quelques  chansonnettes  nées  d'une  larme  ,  sur- 
tout des  contes  délicieux  datés  d'époques  déjà  anciennes  ,  firent  comprendre 
avec  regret  que,  si  elle  y  avait  plus  tôt  songé,  il  y  aurait  eu  là  en  vers  une  nou- 
velle muse.  Mais  ,  avant  tout,  un  dégoût  bien  vrai  delà  gloire,  un  pur  amour 
du  rêve,  y  respiraient  : 

Loué  soit  Dieu!  puisque  dans  ma  misère  , 

De  tous  les  biens  qu'il  voulut  m'enlever, 

Il  m'a  laissé  le  bien  que  je  préfère  : 

0  mes  amis ,  quel  plaisir  de  rêver, 

De  se  livrer  au  cours  de  ses  pensées, 

Par  le  hasard  Tune  à  l'autre  enlacées, 

Non  par  dessein  :  le  dessein  y  nuirait. 

L'heureux  loisir  qui  délasse  ma  vie 

Perd  de  son  charme  en  perdant  son  secret  ; 

11  est  volage  ,  irrégulier,  distrait  ; 

Le  nonchaloir  ajoute  à  son  attrait, 

Et  sa  douceur  est  clans  sa  fantaisie. 

On  se  néglige  ,  il  semble  qu'on  s'oublie , 

Et  cependant  on  se  possède  mieux. 

On  doit  alors  à  la  bonté  des  dieux 

Deux  attributs  de  leur  grandeur  suprême  : 

Car  on  existe ,  on  est  tout  par  soi-même , 

Et  l'on  embrasse  et  les  temps  et  les  lieux. 

En  fait  de  biens  chacun  a  son  système, 

Desquels  le  moindre  a  du  prix  à  mon  gré  : 

Si  l'un  pourtant  doit  être  préféré  , 

Jouir  est  bon  ,  mais  c'est  rêver  que  j'aime  (1). 

La  clarté  facile  et  la  grâce  mélodieuse  distinguent  ce  petit  nombre  de  vers 
de  Nodier;  et  il  s'étend  même  assez  souvent  avec  complaisance  sur  ce  cha- 
pitre des  qualités  naturelles  ,  pour  qu'on  y  puisse  voir  sans  malice  une  leçon 
insinuante  à  ses  jeunes  amis.  En  homme  revenu  et  sage  il  se  faisait  toutes  h  s 
objections,  en  ami  chaud  il  ne  les  disait  pas.  Voici  une  pièce  de  lui  peu  con- 
nue ,  et  qui  n'a  pas  été  insérée  dans  son  volume  de  vers  :  c'est  une  petite  poé- 
tique ,  telle  ,  ce  me  semble  ,  qu'à  deux  ou  (rois  mois  près  l'aurait  pu  signer  I  : 
Fontaine. 

DU  STYLE. 

«  Tout  bon  habitant  du  marais 

.   Fait  «les  vers  qui  ne  coûtent  guère, 

I     I  r  Fou  ilr  Pirir.  ronle. 


554  POETES   ET   ROMANCIERS   MODERNES 

»  Moi  c'esl  ainsi  que  je  les  fais  , 
»  Et,  si  je  voulais  les  mieux  faire , 
»  Je  les  ferais  bicu  plus  mauvais.  » 

C'est  ainsi  que  parlait  Chapelle  , 
Et  moi  je  pense  comme  lui» 
Le  vers  qui  vient  sans  qu'on  l'appelle , 
Voilà  le  vers  qu'on  se  rappelle. 
Rimer  autrement,  c'est  ennui. 

Peu  m'importe  que  la  pensée 
Qui  s'égare  en  objets  divers, 
Dans  une  phrase  cadencée  , 
Soumette  sa  marche  pressée 
Aux  règles  faciles  des  vers  ; 

Ou  que  la  prose  journalière , 
Avec  moins  d'étude  et  d'apprêts, 
L'enlace  ,  vive  et  familière, 
Comme  les  bras  d'un  jeune  lierre 
Un  orme  géant  des  forêts  ; 

Si  la  manière  en  est  bannie 
Et  qu'un  sens  toujours  de  saison 
S'y  déploie  avec  harmonie, 
Sans  prêter  les  droits  du  génie 
Aux  débauches  de  la  raison. 

La  parole  est  la  voix  de  lame , 
Elle  vit  par  le  sentiment  ; 
Elle  est  comme  une  pure  flamme 
Que  la  nuit  du  néant  réclame  (1) 
Quand  elle  manque  d'aliment. 

Elle  part  prompte  et  fugitive  , 
Comme  la  flèche  qui  fend  l'air, 
Et  son  trait  vif,  rapide  et  clair, 
Va  frapper  la  foule  attentive 
D'un  jour  plus  brillant  que  l'éclair. 

Si  quelque  gène  l'emprisonne, 
Défiez-vous  de  son  lien. 
Tout  effort  est  contraire  au  bien  , 
Et  la  parole  en  vain  foisonne, 
Sitôt  que  le  cœur  ne  dit  rien. 

(\)  Je  n'aime  pas  cette  nuit  du  néant  qui  réclame  une  flamme;  c'est  la  rime  qui  a 

il. une  cela, 


DR   LA   FRANCE.  355 

Le  simple  ,  c'est  le  beau  que  j'aime  , 
Oui ,  sans  frais  ,  sans  tours  éclatants , 
Fait  le  charme  de  tous  les  temps. 
Je  donnerais  un  long  poème 
Pour  un  cri  du  cœur  que  j'entends. 

En  vain  une  muse  fardée 

S'enlumine  d'or  et  d'azur. 

Le  naturel  est  bien  plus  sûr. 

Le  mot  doit  mûrir  sur  l'idée 

Et  puis  tomber  comme  un  fruit  mûr. 

Cette  coulante  doctrine  de  la  facilité  naturelle  ,  cet  épicuréisme  de  la  dic- 
tion, si  bon  à  opposer  en  temps  et  lieu  au  stoïcisme  guindé  de  l'art,  a  pour- 
tant ses  limites  ;  et ,  quand  l'auteur  dit  qu'en  style  tout  effort  est  contraire  au 
bien,  il  n'entend  parler  que  de  l'effort  qui  se  trahit,  il  oublie  celui  qui  se 
dérobe. 

Un  an  avant  la  publication  de  ses  propres  poésies  ,  Nodier  donnait ,  de  con- 
cert avec  son  ami  M.  de  Roujoux.  un  second  volume  de  Clolilde  de  Surville  (1), 
qui  est  en  grande  partie  de  sa  façon.  Il  s'était  prononcé  dans  ses  Questions  de 
Littérature  légale  contre  l'authenticité  des  premières  poésies  de  Clolilde  ,  et 
s'était  même  appuyé  alors  de  l'opinion  exprimée  par  M.  de  Roujoux  (2).  Mais 
ce  dernier  possédait  un  manuscrit  de  M.  de  Surville  avec  des  ébauches  iné- 
dites de  pastiches  nouveaux,  et  les  deux  amis  ,  malgré  leur  jugement  anté- 
rieur, ne  purent  résister  au  plaisir  de  rentrer,  en  la  prolongeant ,  dans  la 
supercherie  innocente. 

Comme,  après  tout,  la  prétendue  Clolilde  est  un  poète  de  l'école  poétique 
moderne,  un  boulon  d'églantine  éclos  en  serre  à  la  veille  de  la  renaissance 
de  1800,  il  convenait  à  Nodier,  ce  précurseur  universel ,  d'y  toucher  du  doigt. 
Il  se  trouve  mêlé,  plus  on  y  regarde,  à  toutes  les  brillantes  formes  d'essai,  à 
tous  les  déguisements  du  romantisme. 

En  résumé,  Nodier,  par  rapport  à  la  nouvelle  école  qu'il  aurait  pu  songer 
à  se  rattacher  et  à  conduire,  et  qu'il  ne  voulut  qu'aider  et  aimer,  Nodier  sans 
prétention,  sans  morgue,  sans  regret,  ne  fut  aux  poêles  survenants  que  le 
frère  aîné ,  comme  je  l'ai  dit ,  et  le  premier  camarade  ,  un  camarade  bon, 
charmant,  enthousiaste,  encourageant ,  désintéressé,  redevenu  bien  souvent  le 
plus  jeune  de  tous  par  le  cœur  et  le  plus  sensible.  Si  on  l'eût  écouté,  volon- 
tiers il  ne  leur  eût  été  qu'un  lierait  l  d'armes. 

Sur  ces  entrefaites,  son  existence  s'était  assise  enfin  et  fixée.  Il  avait  lâché 
de  renoncer,  dès  1820  ,  à  la  politique  si  effervescente;  son  insouciance  pour  sa 
fortune  personnelle  n'avait  pas  changé.  En  182i,  M.  de  Corbière,  minisire  de 
l'intérieur  et  bibliophile  très-éclairé ,  le  nomma  ,  sur  sa  réputation  et  sans  qu'il 
l'eûl  demandé,  bibliothécaire  de  l'Arsenal  en  remplacement  de  l'abbé  Grosier 
qui  venait  de  mourir.  On  nouveau  cercle  d'habitudes  se  forma.  La  jeunesse, 

(I)  Poésies  inédites  de  Clolilde  de  Survillc ,  chez  Nepveu  ,  1826. 
i    \u  irini»'  II,  pnnje  80.  des  Révolutions  des  Sciences  etdes  Beaux'  tris. 


356  POETES   ET   ROMANCIERS   MODERNES 

quand  elle  se  prolonge,  est  toujours  embarrassante  à  fini.";  rien  n'est  pénible 

à  démêler  comme  les  confins  des  âges  (Lucanus  an  Jppulus,  anceps);  il 
faut  souvent  que  quelque  chose  vienne  du  dehors  et  coupe  court.  Dans  sa  re- 
traite une  fois  trouvée,  au  soleil  ,  au  milieu  des  livres  dont  une  élite  sous  sa 
main  lui  sourit,  la  vie  de  Nodier  s'ordonna  :  des  matinées  studieuses,  liseuses, 
et  de  plus  en  plus  productives  de  pages  toujours  plus  goûtées.  Je  me  figure  que 
bien  des  journées  de  Le  Sage,  de  l'abbé  Prévost  vieillissant  ,se  passaient  ainsi. 
Les  travaux  même  non  voulus,  les  heures  assujetties  dont  on  se  plaint,  gar- 
dent au  fond  plus  d'un  correctif  aimable ,  bien  des  enchantements  secrets. 
A  en  juger  par  les  fruits  plus  savoureux  en  avançant ,  il  faut  croire  que  la  fa- 
tigue intérieure  et  trop  réelle  se  trompe  ,  s'élude,  dans  la  production ,  par  de 
certains  charmes.  Je  ne  sais  quel  penseur  misanthropique  a  dit,  en  façon  de  re- 
cette et  de  conseil  :  «  Un  peu  d'amertume  dans  les  talents  sur  l'âge  est  comme 
quelque  chose  d'astringent  qui  donne  du  ton.  »  Assez  d'écrivains  éminents  en 
ont  eu  de  reste  :  ils  n'ont  pas  ménagé  cette  dose  d'astringent  ;  Nodier,  lui ,  en 
manque  tout  à  fait,  et  pourtant  sa  veine  de  talent  a  plutôt  gagné,  elle  s'est 
comme  échauffée  d'une  douce  chaleur,  en  déployant  au  couchant  la  diversité 
de  ses  teintes.  Si  de  tout  temps  il  y  eut  en  sa  manière  quelque  chose  qui  est  le 
contraire  de  la  condensation,  ces  qualité  élargies  n'ont  pas  dépassé  la  mesure 
en  se  continuant ,  et  elles  ont  rencontré ,  pour  y  jouer,  des  cadres  de  mieux  en 
mieux  assortis.  Toutes  les  fois  qu'il  reproduit  des  souvenirs  ou  des  songes  de 
sa  jeunesse,  Nodier  écrivain  reprend  une  sève  plus  montante  et  plus  colorée. 
Séraphine,  Amélie,  la  fleur  de  ces  récits  heureux,  l'ont  assez  prouvé  :  qu'on 
y  ajoute  la  première  partie  d'Inès ,  ou  aura  le  plus  parfait  et  le  dernier  mot 
de  sa  manière.  Qu'on  ne  dédaigne  pas  non  plus ,  comme  échantillon  final . 
deux  ou  trois  dissertations  de  bibliophile,  où,  sous  prétexte  de  bouquins  pou- 
dreux ,  il  butine  le  joli  et  le  fin  :  il  y  a  tel  petit  extrait  sur  la  reliure  moderne, 
qui  commence  ,  à  la  lettre  ,  par  une  hymne  au  rossignol. 

En  1832,  ses  œuvres  complètes  ,  et  pourtant  choisies  encore  ,  parurent  pour 
la  première  fois,  et  vinrent  déployer  en  une  série  imposante  les  titres  jusqu'a- 
lors épars  d'une  renommée  qui  dès  longtemps  ne  se  contestait  plus.  En  1834  . 
l'Académie  française,  réparant  de  trop  longs  délais,  le  choisit  à  l'unanimité 
en  remplacement  de  M.  Laya.  Nodier,  qui  s'était  pris  tant  de  fois  de  raillerie  au 
célèbre  corps ,  fut  saisi  d'une  joie  toute  naïve  et  attendrie  en  y  entrant.  Aucun 
autre  discours  de  récipiendaire  ne  respire  peut-être,  à  l'égal  du  sien,  l'expan- 
sion sentie  de  la  reconnaissance.  Il  la  prouva  surtout  par  un  dévouement  sans 
réserve  à  ses  devoirs  d'académicien  :  le  Dictionnaire  futur  n'a  pas  de  fonda- 
teur plus  absorbé  ni  plus  amusé  que  lui.  El  qui  donc  serait  plus  capable,  en 
effet ,  de  suivre  en  buissonnant  l'histoire  et  les  aventures  de  chaque  mot  à  tra- 
vers la  langue?  Odyssée  pour  odyssée,  celle-là ,  à  ses  yeux,  en  vaut  bien  une 
autre.  Revenu  de  tout ,  il  s'anime  d'autant  plus ,  il  se  passionne,  en  sceptique 
qu'on  croirait  crédule,  à  ces  menues  questions  de  vocabulaire,  d'étymologie, 
d'orthographe;  prenez  garde!  elles  ne  sont,  dans  la  bouche  du  Lucien  au  fin 
sourire,  qu'une  façon  détournée  et  bienveillante  d'ironie  universelle.  Ainsi 
souvent  il  se  délasse  de  l'ennui  de  trop  penser.  Il  s'en  délasse  à  moins  de 
hais,  avec  une  plus  vraie  douceur,  en  famille,  les  soirs,  en  cel  Arsenal  ra- 


DE   LA   FRANCE.  357 

jaunissant,  on  tous  ceux  qui  y  reviennent  après  des  années  retrouvent  un 

passé  encore  présent,  un  frais  sentiment  d'eux-mêmes,  et  des  souvenirs  qui 
semblent  à  peine  des  regrets,  dans  une  atmosphère  de  poésie,  de  grâce  et 
d'indulgence. 

Sainte-Beuve. 


LETTRES  DU  NORD 


DU  MIDI  DE  L'EUROPE. 


LA  SICILE. 


ïii(i). 

Je  ne  sais  ,  monsieur,  si  vous  et  vos  lecteurs  ,  vous  vous  souviendrez  d'un 
correspondant  que  vous  aviez  du  côté  de  Palerme,  et  à  qui  il  prend  envie  de 
vous  parler  aujourd'hui  de  la  Sicile.  J'écris  à  mes  loisirs,  et  je  vous  avoue  que 
j'en  trouve  peu  sur  les  grandes  routes  et  sur  les  mers  où  je  réside  souvent; 
mais  je  n'ai  pas  oublié  les  engagements  que  j'ai  pris  avec  vous,  et ,  pour  peu 
que  vous  conseilliez  à  accueillir  des  notes  âgées  de  deux  années,  je  vous  re- 
prendrai à  la  porte  de  Païenne  où  ma  dernière  lettre  vous  a  laissé  ,  et  nous 
suivrons,  si  vous  voulez  bien,  la  roule  de  Catane. 

Quand  nous  partîmes  pour  celle  ville,  moi  et  mes  gens,  les  muletiers,  dans 
leur  cosîume  pittoresque,  couvraient  déjà  la  roule.  Le  jour  commençait  à 
peine.  Une  brume  de  novembre  venait  de  la  mer,  et  les  émanations  chaudes  du 
rivage  demi- africain  y  mêlaient  une  teinte  d'or.  A  noire  droite  et  derrière 
nous,  se  montraient  de  grandes  ombres  que  formaient  sur  l'horizon  le  mont 
IVIIegrino  cl  les  hautes  montagnes  qui  se  dessinent  au  delà  de  Palerme,  et  de- 
vant nous  s'ouvrait  la  roule  de  Vallelonga,  bordée  CCOpuntii  aux  longues 

(1)  Voyez  la  Jlvvue  des  31  juillet  et  15  octobre  1838. 


LA    SICILE.  359 

membrures  grises  et  décharnées ,  qui  ressemblaient,  dans  la  clarté  confuse  de 
l'aurore,  à  des  haies  poudreuses  élevées  avec  des  ossements  humains.  A  cha- 
que moment,  nous  enlen  lions  les  tintements  des  lourdes  clochettes  et  le  bruit 
de  la  secousse  des  chaînes  qui  pendaient  aux  bals  des  mulets  que  chassait  de- 
vant lui  un  homme  monté  sur  un  cheval  maigre,  et  qui  était  lui-même  couvert 
d'un  manteau  noir  douhlé  de  blanc,  dont  le  capuchon  conique  lui  couvrait  le 
front  jusqu'aux  yeux.  Quelquefois  ces  spectres  voilés  psalmodiaient  à  mi-voix 
sur  un  ton  plaintif,  une  chanson  sicilienne,  et  il  était  impossible  de  ne  passe 
livrer  à  des  pensées  mélancoliques,  en  entendant  des  paroles  du  genre  de 
celles-ci,  dont  le  rhylhme,  l'accent  et  l'idiome  s'accordaient  si  bien  avec  tout 
cequi  passait  devant  nos  yeux  :  SU  silencio,  sti muntagni ,  sti  rallati,  l'ha 
criati  la  naturapri  li  cori  inamurati  (1).  Souvent  aussi  des  moines  déchaux 
de  la  Merci  et  d'autres  religieux  passaient  sur  leurs  mules  comme  des  ombres 
et  nous  en  trouvions  d'autres  immobiles  près  d'informes  piliers  mauresques 
couverls  de  mousse,  d'où  découle  une  onde  fraîche  qui  s'élève  d'elle-même  du 
sol,  grâce  au  simple  et  ingénieux  procédé  dont  le  génie  des  Arabes  a  doté  la 
Sicile.  Peu  à  peu,  le  soleil  qui  se  levait  nous  montra  des  champs  d'oliviers 
garnis  de  pampres  ,  et  une  riante  verdure  ,  qu'on  apercevait  dans  les  inter- 
valles d'un  bois  d'aloès  et  de  figuiers  d'Inde,  jusqu'au  moment  où  nous  arri- 
vâmes aux  montagnes,  où  la  nature  change  d'aspect. 

Là,  il  semhle  qu'on  voyage  dans  un  cratère,  et  sans  la  splendeur  du  ciel  qui 
se  déploie  sur  votre  tête,  et  la  route  admirable  qui  coupe  ces  masses  de  ro- 
chers, on  se  croirait  perdu  dans  les  entrailles  d'une  mine.  Je  ne  puis  comparer 
cette  roule,  pour  sa  beauté,  qu'à  celle  qui  traverse  les  deux  Calabres,  la  prin- 
cipauté de  Citra  ,  et  s'étend  de  Villa-Giovanni  jusqu'à  Salerne.  Imaginez  une 
large  chaussée,  construite  en  mille  endroits  sur  des  aquedues  de  marbre,  je- 
tée en  d'autres  sur  des  rochers  qui  bordent  d'immenses  précipices,  dominant 
les  gorges,  les  torrents,  tournant  autour  des  pics  où  sont  construites  les  petites 
cités  siciliennes  ,  y  menant  par  une  pente  rapide  ,  et  vous  aurez  à  peine  une 
idée  de  celle  magnifique  construction,  pour  laquelle  les  matériaux  n'ont  pas 
manqué  ,  il  est  vrai  ;  car  d'innombrables  blocs  de  granit  el  de  marbre  la  bor- 
dent comme  de  hautes  murailles,  el  offrent  partout  leurs  fragments  pour  la 
raffermir.  Ce  n'est  pas  une  des  moindres  curiosités  de  ce  trajet ,  que  la  vue  des 
richesses  minérales  qu'on  rencontre  partout.  Les  palais  sont  en  quelque  sorle 
rangés  devant  vous  dans  ces  montagnes;  il  n'y  manque  que  le  péristyle  et  les 
fenêtres  ,  qu'on  voudrait  voir  creusés  dans  les  grands  rocs  de  marbre  blanc 
qui  s'élèvent  avec  une  sorle  de  régularité  sur  votre  passage.  Quelquefois  on 
descend  dans  des  plaines  fertiles  ,  où  la  terre  rend  trente  fois  le  grain  (pie  le 
cultivateur  jette  négligemment  à  sa  surface  ;  mais,  au  sortir  de  la  vallée  de 
Palerme,  dès  l'auberge  isolée  de  Manganara  jusqu'à  Caslrogiovanni ,  le  centre 
de  l'île,  on  chemine  suspendu  entre  les  rochers. 

A  voir  les  villes  de  l'intérieur  de  la  Sicile,  on  comprend  la  durée  des  guerres 
et  des  révoltes  qui  ont  eu  lieu  dans  ce  pays.  Caslrogiovanni,  dont  je  viens  de 

(1)  Ce  silence,  celle  verdure  ,  ces  montagnes ,  Dieu  a  tait  tout  cela  pour  les  CŒUre 
amoureux. 


560  LA   SICILE. 

parler,  et  Calalaseibella,  deux  de  ces  villes,  sont  situées  vis-à-vis  l'une  de 
l'autre  sur  deux  pics  opposés  qu'on  découvre  déjà  en  sortant  du  bourg  de  San- 
Calei  ina.  Caslrogiovanni ,  vous  pouvez  l'avoir  oublié  tant  il  y  a  longtemps  que 
je  vous  l'ai  dit,  Caslrogiovanni  est  l'antique  Enna,  et  domine  la  fertile  cam- 
pagne ainsi  que  le  petit  lac  de  Perguse ,  au  bord  duquel  jouait  avec  d'autres 
jeunes  filles  la  belle  Proserpine  quand  Pluton  sortit  de  quelque  solfatarre  voi- 
sine pour  l'enlever.  La  route  passe  entre  les  deux  pics,  et  il  ne  tient  qu'aux 
habitants  de  ces  deux  villes  de  ne  pas  descendre  de  leurs  rocs  respectifs  pour 
rester  parfaitement  étrangers  les  uns  aux  autres,  comme  au  reste  de  la  terre. 
En  outre,  ils  n'ont  qu'à  fermer  leurs  portes  pour  être  imprenables,  et  même, 
si  on  les  forçait ,  chaque  maison  étant  bâtie  sur  des  gorges  de  montagne  et  as- 
sise sur  un  rocher,  dans  des  lieux  qui  semblent  inaccessibles  même  à  ceux  qui 
ont  gravi  les  aiguilles  où  reposent  ces  étranges  cités,  chaque  maison  est  une 
citadelle  dont  des  Siciliens  seuls  pourraient  tenter  de  s'emparer.  A  cette  hau- 
teur l'hiver  est  très-rigoureux.  Mon  épaisse  pelisse  russe  ,  qui  était  un  objet  fle 
curiosité  pour  les  habitants  .  me  préservait  à  peine  du  froid.  La  montée  de 
Caslrogiovanni  ne  laisse  pas  que  d'être  rude;  mais,  à  mesure  qu'on  gravit,  de 
ravissants  aspects  se  présentent  à  vos  regards.  Le  sentier  se  couvrait  de  pay- 
sans et  de  bergers  qui  montaient  en  même  temps  «pie  nous,  précédés  par  leurs 
mules,  ornées  de  rubans  et  de  paillons,  ou  conduisant  des  bœufs  d'une  espèce 
particulière  à  l'île,  et  dont  les  cornes,  droites  et  longues,  s'élancent  d'une 
petite  tête  élégante  comme  celle  des  chevaux,  Les  bergers,  chaussés  d'espa- 
drilles .  WA  manteau  noir  négligemment  jeté  sur  l'épaule  ,  se  faisaient  remar- 
quer par  la  finessede  leurs  traits  et  la  fiertéde  leur  visage  que  relevaientencore 
leurs  petites  mous  taches  noires.  Les  autres  paysans  portaient  un  costume  encore 
plus  pittoresque,  et  leur  justaucorps  de  velours  bleu  ou  noir,  serré  par  un  large 
ceinturon  de  cuir  bouclé  devant  ,  leurs  longues  guêtres  de  laine  drapées,  leur 
double  surtout  de  laine  blanche  ou  noir,  rappelaient  le  moyen  âge,  et  se  trou- 
vaient parfaitement  en  harmonie  avec  la  vieille  tour  octogone  bâtie  par  Fré- 
déric Il  ,  qui  s'élève  sur  l'esplanade  où  se  termine  la  montée.  La  ville  s'offrit 
alors  à  nous  avec  sa  porte  et  ses  murs  délabrés,  ses  vieux  châteaux  Banques 
de  tours  à  demi  écroulées,  et  les  toits  élevés  de  ses  dix-sept  monastères.  Au 
défour  d'une  rue,  nous  trouvions  souvent  Un  sentier  percé  dans  les  rochers  qui 
mènent  au  sommet  de  la  ville,  et,  dans  les  parties  les  plus  populeuses,  les  mai- 
sons sont  bâties  sur  le  bord  de  précipices  profonds.  Les  habitations  ne  dif- 
fèrent pas  moins  entré  elles  (pie  les  diverses  parties  du  sol ,  et  il  n'est  pas  rare 
de  voir,  entre  deux  maisons  de  bonne  apparence,  une  grotte  dont  la  voûte  est 
soutenue  par  des  piliers  et  où  vhcn'  de  misérables  familles;  mais  bientôt  on 
est  dédommagé  de  ce  triste  aspect  eh  approchant  du  vieux  château.  Là,  tout 
à  coup,  la  Sicile  entière  se  déroule  à  vos  pieds.  Devant  vous,  si  vous  vous  tour- 
nez vers  la  mer  Thyrrénienne,  vous  découvrez  un  chaos  de  vallées  et  de  mon- 
tagnes, semé  de  villes  et  de  petites  bourgades,  les  unes  jetées  à  la  cime  de 
pics  semblables  à  celui  où  vous  êtes,  les  autres  ensevelies  dans  des  gorges  pro- 
fondes où  elles  apparaissent  comme  des  points  blancs  et  lumineux.  Plus  au 
nord  se  dp  (Mi  ',s  longues  thaînes  des  monts  Pelore  e(  Madonia ,  qui  Vont , 
jusqu'au  détroit  de  Messine,  faire  face  aux  montagnes  de  la  Calabre  ultérieure 


LA   SICILE.  ÔG1 

première,  et,  traversant  toute  Pile,  touchent  à  son  autre  extrémité  Palerme  et 
Trapani  ;  et  au  sud  vous  voyez  la  Sicile  s'abaisser  vers  la  mer  d'Afrique  par 
les  vallées  de  Caltaniseita  et  de  Syracuse,  mais  s'abaisser  graduellement  par 
divers  amphithéâtres  de  rochers  et  de  montagnes  entre  lesquels  se  dérobent  les 
vertes  profondeurs  où  gisent  Mazzarino,  Scordia  ,  Lentini,  Modica  et  une 
foule  de  petites  cités  entourées  de  campagnes  fertiles.  Nous  étions  au  mois  de 
novembre;  le  ciel  était  pur,  dégagé  de  vapeurs,  et  l'œil  pouvait  suivre  les 
nuances  géologiques  de  ces  diverses  hauteurs  parmi  lesquelles  on  voyait  do- 
miner les  pilons  noirs  des  rochers  qui  forment  la  crête  des  montagnes,  puis 
au-dessous  les  teintes  vertes  des  pâturages  qu'on  trouve  sous  les  chaînes  secon- 
daires, puis  plus  bas  encore  les  flancs  jaunes  et  blancs  des  soufrières,  des 
mines  de  sel  gemme  et  des  carrières  de  marbre  blanc  ;  et  au  dernier  plan,  cou- 
raient les  lignes  argentées  des  ruisseaux  el  des  torrents  qui  fuient  entre  les 
plus  basses  collines  el  se  répandent  dans  les  plaines.  Tournant  enfin  mes  re- 
gards vers  la  mer  Ionienne  ,  j'aperçus  au  plus  haut  du  ciel,  dominant  toutes 
les  montagnes  et  remplissant  tout  un  côté  de  l'horizon,  l'immense  cime  cou- 
verte de  neige  du  vieux  roi  des  volcans,  de  l'Etna.  En  voyant  l'Etna  ,  on  est 
de  l'avis  de  Spallanzani,  qui,  dans  sa  nomenclature,  nomme  le  Vésuve  un  vol- 
can de  cabinet! 

Dès  qu'on  a  vu  l'Etna  de  ce  point  central  de  Caslrogiovanni ,  on  ne  le  perd 
plus  de  vue;  et  soit  qu'on  remonte  de  Calane  à  Messine,  soit  qu'on  descende 
vers  le  midi  de  l'île ,  par  les  vallées  du  centre  ou  le  long  du  rivage  ,  à  Augusia, 
à  Syracuse ,  à  Nolo ,  au  cap  Negro ,  l'Etna  reparaît  sans  cesse  devant  vos  yeux, 
vous  montrant  une  de  ses  faces,  ou  présentant  sa  cime  blanche  au-dessus  d.:s 
autres  montagnes.  De  la  mer,  près  du  cap  Sanla-Croce,  sous  la  citadelle 
d'Augusla  ,  d'où  l'on  découvre  toute  la  baie  de  Calana  ,  j'ai  vu  l'Etna  dans  tout 
son  développement,  et  sans  les  interpositions  des  autres  montagnes  qui  en 
dérobent  souvent  la  base.  L'effet  en  est  prodigieux,  et  on  ne  peut  s'en  faire 
une  idée  si  on  ne  l'a  pas  vu  ,  qu'en  se  figurant  une  pyramide  dont  la  base 
serait  de  dix  lieues.  On  peut  affirmer  du  moins  que,  depuis  le  rocher  de  Taoï- 
mine  jusqu'au  lac  Gurrila,  de  là  à  Troïne,  de  Troïne  à  Centorbi ,  de  cette 
ville  à  Calane,  et  de  Calane  au  roc  de  Taormine,  c'est-à-dire  sur  une  étendue 
de  terrain  de  soixante  lieues  de  tour,  tout  n'est  que  laves  el  cendres  vomies 
par  l'Eina.  Dix  heures  avant  d'arriver  à  Calane,  nos  chevaux  enfonçaient 
déjà  jusqu'à  mi-jambes  dans  la  cendre  brune  et  fine  que  le  volcan  a  répandue 
autour  de  lui  ;  et,  en  sortant  de  celte  ville  pour  aller  à  Messine  ,  nous  voya- 
geâmes un  jour  el  une  nuit  à  travers  les  laves,  suffoquant  au  milieu  de  ces 
émanations  cinéraires,  et  labourant  des  pieds  de  nos  montures  les  scories 
friables  dont  se  forme  la  terre  végétale  de  cetle  partie  si  fertile  du  sol  sicilien. 

A  Léon  forte  ,  ville  également  peu  liée  sur  un  pic  immense  ,  vis-à-vis  d'un 
autre  roc  perpendiculaire  où  se  trouve  la  ville  d  Azaro,  je  vis  l'Etna  encore 
plus  gigantesque;  mais  déjà  le  spectacle  de  la  misère  publique  me  frappait 
plus  vivement  que  toutes  les  magnificences  du  sol.  A  San-Philippo  d'Argiro ,  à 
Regal-Bula  ,  qui  sonl  aussi  sur  des  cimes ,  je  trouvai  de  malheureux  habitants 
demi-nus,  dont  la  faim  disputait  quelques  fruits  gâtés  à  leur  maigre  bétail , 
et  des  enfants  tellement  défigurés  par  la  salelé  et   les   privations ,  qu'on  ne 


5(52 


LÀ  SICILL. 


pouvait  distinguer  leur  peau  des  lambeaux  grisâtres  qui  la  couvraient  à  peine. 
A  Leonfoi'te,  la  détresse  des  habitants  était  la  même,  et  ils  restaient  couchés 
pèle  mêle  sur  le  seuil  de  leurs  misérables  maisons  ,  dans  une  oisiveté  forcée. 
Une  mine  de  soufre  qui  se  trouve  dans  le  voisinage  avait  été  abandonnée,  et 
sur  ce  sol  où  gissent  le  bitume,  l'asphalte ,  le  pétrole,  où  l'olivier  et  les  grains 
de  toute  espèce  se  trouvent  en  abondance,  des  milliers  de  malheureux  mou- 
raient de  faim. 

Je  me  suis  enquis  souvent  des  causes  de  la  misère  qui  règne  ou  qui  régnait 
dans  celte  partie  de  l'île  ,  quand  je  la  visitai  il  y  a  deux  ans,  et  j'en  suis  venu 
à  l'attribuer  à  la  fois  aux  habitants,  aux  circonstances  et  à  l'administration. 
Dans  cette  petite  ville  de  Leonforle,  par  exemple ,  et  sur  son  territoire,  l'ex- 
ploitation des  minières  de  soufre  et  de  bitume  ,  l'agriculture  et  le  travail  des 
fabriques  pouvaient  occuper  bien  des  bras  ;  mais  l'hôte  qui  me  logeait  exerçait 
la  profession  de  fabricant  de  vases  de  terre  cuite,  et  un  nouvel  impôt  sur  l'ar- 
gile l'avait  forcé  de  renoncer  à  cette  industrie;  le  mauvais  système  des  jachè- 
res laissait  en  friche  un  tiers  des  propriétés;  l'argent  manquait  aux  proprié- 
taires pour  exploiter  leurs  mines,  et,  pour  comble  de  détresse,  le  choléra 
ravageait  le  pays.  Plus  de  deux  cent  cinquante  personnes  avaient  péri  en  peu 
de  jours  dans  celte  petite  ville,  déjà  bien  dépeuplée  ,  et  la  basse  classe  ,  man- 
quant de  tout,  réduite  à  vivre  de  fruits  malsains,  ne  pouvait  rien  faire  pour 
se  préserver  du  fléau. 

Dans  les  petites  villes  et  dans  les  campagnes  de  la  Sicile  ,  les  classes  infé- 
rieures se  composent  des  laboureurs  et  des  ouvriers  qui  travaillent  aux  mines. 
Voici  ce  que  j'ai  recueilli,  sur  les  lieux  mêmes,  touchant  les  différentes  condi- 
tions de  leur  existence.  Ce  qu'on  peut  nommer  la  population  agricole  se  divise 
en  trois  classes  :  les  borgesi.  les  inquilini  ou  sous-locataires  ,  et  les  coûta- 
it i  ni  ou  paysans.  Les  borgesi  peuvent  encore  se  diviser  en  deux  sections  ;  la 
première  embrasse  les  barons  ou  les  nobles  de  tous  rangs  qui  vivent  sur  leurs 
terres,  et  qu'on  peut  comparer  aux  statesmen  du  nord  de  l'Angleterre.  Ils 
cultivent  leurs  propres  champs;  à  Païenne,  à  Messine,  on  les  voit  surtout 
adonnés  à  la  culture  des  oranp.ers  et  des  limoniers,  et,  dans  le  district  de 
Callagirone  ,  à  celle  des  céréales.  La  seconde  comprend  les  gabilotti,  ou  in- 
termédiaires entre  les  propriétaires  et  les  laboureurs.  Les  sous  locataires  se 
divisent  en  censuarii ,  qui  louent  par  bail  emphytéotique,  et  les  metatieri ou 
métayers. 

Les  gabilolti  sont  des  personnes  qui  ont  un  capital  de  12  à  40,000  francs. 
Ils  louent  à  bail  les  terres  des  églises  et  des  monastères,  ainsi  que  celles  des 
grands  propriétaires.  D'ordinaire,  les  terres  ecclésiastiques  sont  louées  pour 
trois  ans.  Les  baux  des  grands  propriétaires  embrassent  une  période  de  six  et 
quelquefois  neuf  ans.  Ces  gabilolti  sous-louent  aux  autres  inquilini  qui  les 
payent  souvent  en  nature;  quant  à  eux  ,  ils  payent  la  renie  de  terre  aux  pro- 
priétaires ,  par  tiers ,  tous  les  quatre  mois,  à  compter  du  1  «  janvier.  En  beau- 
coup de  localités  ,  on  fixe  une  partie  des  fermages  du  sous-loealaire  en  argent. 
Tel  est  le  cas  dans  tout  le  duché  de  Bronle .  donné  en  1801.  par  la  munificence 
royale  de  Ferdinand  IV,  à  l'amiral  Nelson,  et  dont  lady  Bredport,  sa  nièce, 
est  aujourd'hui  propriétaire;  mais  a  Broute  et  ailleurs,  quand  les  inquilini  ne 


LA   SICILE.  060 

peuvent  pas  payer,  les  gabilotli  se  font  livrer  tous  les  fermages  en  nature,  et 
les  prix  sont  fixés  par  un  tribunal  ad  hoc ,  composé  des  autorités  du  district. 
Dans  le  sud  de  File,  les  sous-fermiers  nu  contractent  que  pour  une  récolte,  et 
payent  en  nature. 

Le  contrat  des  censuarii  se  nomme  censo  perpetuo.  Ce  contrat  est  légué 
du  père  aux  enfants  ,  et  des  parents  consanguins  à  leurs  enfants.  On  paye  une 
amende  d'une  année  si  on  le  vend  à  un -étranger;  en  pareil  cas,  le  proprié- 
taire a  la  préférence  ,  et  peut  racheter  au  même  prix.  L'usage  de  ces  sortes  de 
contrats  était  presque  universel  en  Sicile;  mais  il  diminue  chaque  jour  En 
général ,  la  courte  durée  des  baux  exerce  une  fâcheuse  influence  sur  l'état  de 
l'agriculture.  En  ce  qui  est  de  la  Sicile,  la  plupart  des  grands  propriétaires, 
vivant  à  Palerme  ou  à  Catane,  ne  se  rendent  presque  jamais  dans  leurs  (erres, 
et  j'en  ai  connu  quelques-uns  qui  ne  les  ont  jamais  vues,  bien  qu'ils  n'eussent 
qu'une  petite  dislance  à  parcourir  pour  les  visiter.  Pendant  ce  temps ,  les 
razionati ou  comptables,  qui  s'enrichissent  à  leurs  dépens ,  les  entretiennent 
dans  des  illusions  continuelles , et  leur  font  espérer  tantôt  la  découverte  d'une 
mine,  tantôt  une  hausse  subite  des  denrées.  Dans  cet  espoir,  les  propriétaires 
refusent  de  contracter  des  baux  trop  longs,  et  le  terme  de  six  années,  qui  est 
généralement  adoplé  ,  ne  permet  pas  au  métayer  de  se  livrer  à  un  système  de 
cufture  propre  à  améliorer  la  terre. 

Les  métayers  ont  une  condition  misérable.  Ils  cultivent  à  la  part ,  et  ont  un 
tiers  ou  moins,  selon  le  genre  de  la  culture.  Les  inquilini ,  ou  sous-tenanciers, 
mieux  parlagés,  possèdent  des  bœufs  et  des  instruments  de  labourage;  mais 
malheureusement  la  loi  permet ,  en  Sicile,  de  saisir  les  ustensiles  de  la  ferme 
et  les  instruments  aratoires,  et  souvent  cet  excès  de  rigueur  change  un  pauvre 
cultivateur  honnête  ou  un  ouvrier  en  mendiant  qui  finit  par  exercer  le  brigan- 
dage sur  les  routes  et  dans  les  gorges  des  monts.  Enfin  ,  il  y  a  les  ouvriers 
ruraux,  qui  ont  établi  la  résidence  de  leur  famille  dans  les  villes.  Ils  vont  à 
la  campagne  le  lundi  malin,  et  ne  reviennent  que  le  samedi  soir  dans  leur 
ménage.  Ces  ouvriers  dépensent  ainsi  dans  la  ville  ce  qu'ils  gagnent  à  la  cam- 
pagne ,  mais  ils  apportent  aussi  leur  misère  dans  la  cité  pendant  les  temps  de 
chômage.  Pour  les  contadini ,  ou  paysans ,  on  en  trouve  diverses  sortes  dans 
les  communes  rurales  :  les  surveillants,  arpenteurs  ou  comptables,  les  la- 
boureurs, les  sous-laboureurs,  bergers  ,  bouviers  ou  chevriers , et  les  garçons 
de  ferme. 

Toute  cette  population  agricole  vit  dans  un  état  voisin  de  l'indigence,  et 
souvent  dans  un  dénûmenl  complet  ,  car  ,  aux  causes  de  misère  que  j'ai  énu- 
mérées ,  il  faut  joindre  le  manque  absolu  de  circulation  dans  l'intérieur  de 
l'île  ,  où  l'on  ne  trouve  ni  roulis  ni  canaux,  la  cherté  de  l'administration, 
le  mode  de  perception  des  impôts  ,  ainsi  que  les  effets  de  la  loi  du  50  no- 
vembre 18-24  ,  par  laquelle  les  marchandises  envoj  1  es  de  Naples  dans  les  porls 
de  Sicile,  et  qui  ,  ayant  déjà  élé  soumises  aux  droits  de  douane  dans  la  partie 
du  royaume  des  Deux-Siciles  située  en  deçà  du  phare  ,  sont  tenues  d'acquitter 
une  seconde  fois  le  droit,  comme  8i  la  Sicile  n'était  pas  nue  partie  du  royaume 
napolitain.  Il  n'est  pas .  admirez  la  fatalité  !  jusqu'à  la  présence  du  corps  d'oc- 
cupalion  anglais  eu  Sicile  qui  n'ait  contribué  à  l'état  Pâ<  lieux  ou  si   fro  IVC  1  1 


364  LA   SICILE. 

pays  aujourd'hui.  On  sait  que  ,  lors  du  départ  de  la  cour  de  Naples  pour  Pa- 
ïenne ,  le  gouvernement  anglais  expédia  trente  mille  hommes  en  Sicile  ,  qui  y 
séjournèrent  plusieurs  années.  Cinq  millions  de  livres  sterling  ,  sans  compter 
les  dépenses  personnelles  des  officiers  et  des  soldais  ,  passaient  alors  annuelle- 
ment d'Angleterre  en  Sicile.  Le  numéraire  y  devint  donc  très-abondant;  et, 
bien  que  les  Anglais  fissent  venir  du  dehors  même  les  fourrages  de  leurs  che- 
vaux ,  les  denrées  haussèrent  bientôt  tellement  que  la  saline  de  blé  se  payait 
de  8  à  10  onces.  Elle  en  vaut  à  peine  2  maintenant  ,  c'est-à-dire  que  l'hecfoii- 
tre  ,  qui  valait  de  56  à  45  francs ,  en  vaut  aujourd'hui  9.  C'est  sur  ces  bases 
que  le  gouvernement,  qui  fit  dresser  un  cadastre  général  en  1816,  a  établi 
l'impôt  foncier.  La  valeur  des  céréales  en  fut  la  base,  et  on  les  frappa  d'uni' 
taxe  qui  s'élève  avec  la  surtaxe  à  12  1/2  pour  100  ;  ce  qui,  vu  la  dépréciation 
actuelle  des  grains,  porte  en  réalité  cet  impôt  au  taux  énorme  de  62  1/2  p.  100. 
Les  autres  taxes,  établies  sur  le  prix  des  denrées  pendant  l'occupation  an- 
glaise ne  sont  pas  moins  hors  de  proportion  avec  les  ressources  du  pays.  Il 
faut  remarquer  en  outre  que,  sur  1,700,000  onces  dont  se  compose  le  budget 
des  dépenses  de  la  Sicile,  900.000  environ  se  dépensent  hors  de  l'île,  et  pas- 
sent à  Naples  pour  acquitter  le  contingent  de  la  Sicile  dans  les  dépenses  du 
budget  général  du  royaume  des  Deux-Siciles. 

On  m'a  assuré  en  Sicile,  mais  j'ai  peine  à  le  croire  en  songeant  à  l'état  ou 
j'ai  trouvé  le  centre  de  l'île,  ainsi  que  le  littoral  de  Catane  à  Messine,  et  de 
Messine  à  Syracuse:  on  m'a  assuré,  dis-je,  qu'en  1810  l'état  de  l'agriculture 
était  pire  encore  en  Sicile  qu'il  n'est  aujourd'hui ,  et  que  la  pauvreté  des  agri- 
culteurs ,  ainsi  que  leur  condition ,  rappelaient  l'état  agricole  du  royaume  de 
Naples  en  1734  ,  quand,  au  lieu  d'être  distribué  en  petites  propriétés  comme  il 
l'est  aujourd'hui  (pie  le  chiffre  des  contribuables  est  de  plus  d'un  million,  le 
territoire  napolitain  était  dans  les  mains  du  roi,  du  clergé,  des  barons  et  des 
villes  municipales.  En  1810  ,  lelerriloire  sicilien  était  ainsi  partagé;  les  routes 
étaient  infectées  de  bandits,  les  manufactures  en  petit  nombre  ou  délaissées, 
le  cabotage  dangereux  à  cause  des  pirates,  et  l'échange  des  produits  indigènes 
rendu  difficile  par  mille  règlements  locaux,  expression  des  haines  que  se  por- 
taient entre  elles  les  municipalités. 

Il  paraît  que  des  améliorations  avaient  eu  lieu  depuis  jusqu'à  ces  dernières 
années  où  la  condition  sociale  de  la  population  sicilienne  semble  avoir  rétro- 
gradé de  nouveau.  Il  est  certain  ,  toutefois  ,  (pie  la  laine  s'exporte  à  Malle  sans 
obstacles,  que  la  pression  du  vin  et  des  olives  s'est  perfectionnée,  que  l'ex- 
traction du  sel  et  du  soufre  a  augmenté,  que  des  manufactures  de  soie,  de 
coton  ,  de  papier  et  de  crème  de  tartre,  établies  par  des  étrangers,  ont  employé 
des  capitaux  considérables,  cl  que  le  seul  établissement  fondé  en  1815  à  Mar- 
zala  ,  par  M.  Woodhouse  ,  pour  le  commerce  des  vins  de  la  Sicile,  a  répandu 
une  certaine  prospérité  sur  ce  point  du  littoral.  En  outre,  le  commerce  exté- 
rieur embrasse  le  centre  et  le  midi  de  l'Europe,  ainsi  que  certaines  contrées 
du  nord  et  du  sud  de  l'Amérique;  le  cabotage  et  les  pêcheries  emploient  nom- 
bre de  marins,  et  on  n'en  peut  douter,  car  une  statistique  municipale  porte 
en  1835  la  marine  marchande  de  la  Sicile  à  2,058  navires  mesurant  ensemble 
41,800  tonneaux.  D'où  vient  donc  la  détresse  actuelle  de  la  Sicile?  les  fautes 


LA  SICILE.  365 

administratives  que  je  vous  ai  signalées  l'ont-elles  seules  produite  tout  entière  ? 
Je  ne  puis  le  penser. 

Les  soufres ,  cette  matière  qui  vient  d'acquérir  une  si  haute  importance 
politique ,  par  les  difficultés  qui  s'élèvent  en  ce  moment  entre  le  gouvernement 
des  Deux-Siciles  et  l'Angleterre  ,  avaient  été  ,  jusqu'en  cette  année  1835  ,  une 
source  de  richesse  et  de  prospérité.  Sur  la  route  que  je  parcourais  en  me  ren- 
dant à  Catane ,  à  la  fin  de  l'année  1857,  et  particulièrement  du  côté  de  Villa- 
Rosa  et  de  Castrogiovanni ,  je  rencontrais  sans  cesse  de  légères  voitures  tirées 
par  un  seul  cheval  et  chargées  de  fragments  de  soufre.  La  route  ,  seméed'unc 
épaisse  poussière  jaune  ,  attestait  le  fréquent  passage  de  ces  transports  qui  se 
dirigeaient  à  la  fois  sur  Palerme  et  sur  Catane  ,  deux  ports  opposés,  mais  éga- 
lement favorables  à  l'exportation.  J'appris  cependant  que  les  principales  mines 
de  soufre  étaient  remplies  d'eau  ,  et  qu'on  ne  pouvait  les  dessécher  faute  de 
machines  à  vapeur  et  de  charhon  de  terre  pour  alimenter  les  pompes.  Remar- 
quez que  le  charhon  de  terre  se  trouve  en  Sicile,  mais  on  néglige  de  l'exploiter. 
Les  mines  de  soufre  de  Girgenti ,  sur  la  côle  ,  étaient  seules  en  pleine  exploita- 
tion, et  toute  une  population  ouvrière,  autre  que  celle  des  villes  et  des  cam- 
pagnes, pâlissait  de  l'état  d'abandon  où  se  trouvaient  les  soufrières. 

Si  vous  tenez,  monsieur,  à  prendre  une  idée  de  l'importance  de  cette  pro- 
duction pour  la  Sicile  et  le  gouvernement,  veuillez,  surmonter  la  répugnance 
que  causent  toujours  ,  à  juste  titre  ,  les  colonnes  de  chiffres ,  jeler  les  yeux  sili- 
ceux qui  suivent  et  que  j'ai  recueillis  d'après  des  documents  exacts. 

En  remontant  jusqu'à  18-26,  vous  verrez  que  la  Sicile  produisit,  en  celle 
année  ,  500,000  cantares  de  soufre  (1). 

La  production  fut  : 

En  1830        de  350,000  cantares. 

1831  et  32  de  400,000         — 

1833  de  495,769    — 

1834  de  668,256    — 

1835  de  663,573    — 

La  distribution  s'en  fit  de  la  manière  suivante  : 

A  l'aS(-.LETERRE.  A  LA  FRANCE.  A  d'aI'TRES  PATS. 

En  1833         —         259,126         —         201,126  55.517 

1834  —         238,085         —         293,110         —         37,061 

1835  —        323,753         —        262,774         —         73.008 

Ces  exportations  se  tirent  par  les  points  suivants  : 

En  1833  En  1834. 

De  Palerme 54,715  cantares.        63,683  cantares. 

De  Messine 43,696       —  41.146       — 

(1)  Le  cantarc  équivaut  a  79  kilogrammes. 


3(it>  LA   SICILE. 

En  1835.  En  1834. 

De  Calane 47,508  cantares.       09,600  canlares. 

De  Syracuse »           —  70       — 

De  Terranova 40.870       —  76.574       — 

De  Licala 216,381       —  302,080      — 

DePalma 2,400       —  1,700      — 

De  Girgenti 83,874      —  108,000      — 

De  Siculiana 4,300      —  5,400       — 

DeSiacca 1,665       —  5,100       — 

De  Marzala »         —  1.255      — 

De  Trapani 360      —  1,805      — 

En  1832,  la  valeur  du  soufre  exporté  s'éleva  à  4,703,776  francs  ,  en  1833, 
elle  fut  de  7,073.022,  et  en  1834  ,  de  7,157,579. 

Vous  voyez  que  l'Angleterre  prend  d'ordinaire  la  plus  grande  part  dans  ces 
exportations,  mais  que  la  France  la  suit  de  près,  et  que,  même  en  1854,  son 
chiffre  dépasse  celui  de  l'Angleterre.  Le  bleacking  powder  qu'on  fait  en  An- 
gleterre ,  et  les  nombreuses  fabriques  de  soude  factice  qui  se  sont  formées  en 
France,  expliquent  la  place  importante  que  tiennent  les  deux  nations  dans  le 
tableau  des  exportations  du  soufre  de  la  Sicile.  Pour  l'Angleterre,  elle  ne  se 
bornait  pas  ,  comme  a  fait  la  France  ,  jusqu'à  la  dernière  concession  du  gou- 
vernement napolitain  ,  à  exporter  ce  produit;  ses  nationaux  s'occupaient  eux- 
mêmes  à  l'extraire  dans  l'intérieur  de  Pile,  et  les  seules  mines  de  Gallizi, 
appartenant  au  baron  de  Mandrascati,  et  louées  ainsi  qu'exploitées  par  un  An- 
glais, M.  Wood  ,  fournissaient ,  quelques  années  après  la  première  exploita- 
lion  ,  une  masse  de  soufre  équivalente  à  un  tiers  de  la  production  en  soufre  de 
toute  la  Sicile.  I!  est  bon  de  faire  connaître  à  quelles  vicissitudes  est  exposée 
l'exploitation  des  mines  de  soufre.  Celle  des  mines  de  Gallizi  était  plus  dispen- 
dieuse que  d'autres  qui  sont  mieux  situées  pour  l'exportation.  En  1828,  1829 
et  1850,  les  prix  de  délivrance  aux  acheteurs  baissèrent  tellement  que  les 
entrepreneurs  refusèrent  de  renouveler  leur  contrat  ;  mais  en  1831  le  soufre 
reprit  faveur,  et  le  propriétaire  de  ces  mines  fit  un  b;iil  avantageux  pour  lui. 
En  1832  et  1855  ,  elles  produisirent  de  55,000  à  40,000  cantares,  et  en  1854, 
dernière  année  du  contrat,  l'extraction  fut  de  60,000  cantares;  mais  le 
terrain  s'était  exhaussé,  les  mines  furent  inondées,  et  à  l'époque  où  je  par- 
courais la  Sicile,  elles  étaient  abandonnées  et  vacantes. 

Le  transport  du  soufre  est  un  item  important,  comme  on  dit  en  style  de 
commerce,  dans  les  dépenses  que  nécessite  l'exploitation  de  ce  produit.  Ces 
frais  sont  irréguliers,  et  ils  varieront  jusqu'à  ce  que  la  Sicile  soit  traversée 
par  des  roules  semblables  à  la  seule  que  l'île  possède,  celle  de  Païenne  à  Ca- 
tane  et  Messine.  Jusqu'alors  on  ne  trouvera  de  profit  réel  et  constant  qu'en 
exploitant  les  mines  situées,  comme  celles  de  Girgenti,  sur  la  côte.  Aussi,  les 
compagnies  qui  soumissionnaient  pour  le  monopole  des  soufres ,  demandaient- 
elles  toutes  qu'une  partie  du  droit  qu'elles  payeraient  au  gouvernement  napo- 
politain  fût  consacrée  à  la  construction  de  nouvelles  roules  en  Sicile.  Les  au- 
tres dépenses  peuvent  être  calculées  plus  régulièrement.  Ainsi,  le  personnel 


LA   SICILE.  367 

de  la  régie  d'une  mine  de  soufre  se  compose  d'un  administrateur  local,  de 
deux  scrivani  el  de  gardiens.  L'administrateur  est  d'ordinaire  un  homme 
grossier  qui  a  quelque  importance.  11  dirige  les  excavations  à  l'aide  du  capo- 
maestro,  el  les  comptes  avec  le.scrivano.  Cet  homme  est  souvent  actionnaire 
de  la  mine,  et  reçoit  de  12  à  20  tarins  par  jour.  L'écrivain  rappelle  un  peu 
les  écrivains  de  la  camhuse  i|u'on  trouve  à  bord  des  vaisseaux,  el  sa  vie  est 
presque  la  même.  Il  ne  sort  de  la  mine  que  les  jours  de  fêtes ,  et  le  reste  de 
l'année,  il  le  passe  dans  une  sorte  de  cage  souterraine,  à  inscrire  le  soufre 
qui  sorl,  celui  qu'on  extrait,  et  les  joui  nées  de  travail.  Ces  malheureux  re- 
çoivent de  5  à  8  tarins  par  jour.  Le  capo-maeslro  a  toute  l'indépendance  d'un 
ouvrier  et  la  hauteur  d'un  employé  qui  se  sent  nécessaire.  C'est  une  espèce 
d'hommes  dangereuse  et  indomptée  qui  mènent  les  mineurs  à  leur  gré  ,  et  sont 
toujours  disposés  à  se  faire  chefs  de  bande.  Ils  acquièrent  une  certaine  aisance 
aux  dépens  des  propriétaires  et  des  locataires  de  la  mine  ,  et  jouent  un  grand 
rôle  à  l'époque  des  renouvellements  des  baux.  Ils  ne  reçoivent,  toutefois  que 
12  tarins  par  jour.  Les  gardiens  reçoivent  de  5  à  4  larins  ;  ils  n'ont  d'autre 
office  que  celui  de  surveiller  les  abords  de  la  mine,  d'empêcher  les  étrangers 
d'y  pénétrer  et  les  ouvriers  de  quitter  leur  travail.  Pour  ceux-ci ,  qui  se  com- 
posent,  pour  la  plupart,  de  pionniers,  c'est  une  population  entièrement,  vi- 
cieuse el  abrutie.  Quand  ils  ne  travaillent  pas,  ce  qui  a  lieu  plus  de  cent  cinquante 
jours  par  an  ,  on  les  voit  rôder  dans  les  villages ,  dormir  sur  les  routes  ou  se 
livrer  à  mille  excès  II  y  a  encore  les  arditori  ou  brûleurs,  qu'on  paye  à  rai- 
son de  5  tarins  (1),  les  trombatori  ou  pompeurs,  qui  sont  exposés  à  mille  dan- 
gers par  l'effet  du  gaz  qu'exhalent  les  eaux  quand  elles  sont  agitées  par  les 
pompes,  et  qui  causent  souvent  la  cécilé,  el,  enfin  ,  les  enfants  employés  en 
grand  nombre  aux  menus  travaux.  Leuraspecl  fait  pitié.  On  peulencore comp- 
ter comme  une  des  classes  qui  vivent  de  l'exploitation  des  soufrières,  les  bor- 
donari ,  qui  Font  le  transport  du  soufre  aux  côtes.  Il  est  peu  de  mines  où  les 
frais  de  ce  transport  dépassent  0  tarins  par  canlare  ,  et  un  tarin  par  cantare 
pour  frais  d'embarquement.  Toutefois,  sans  y  comprendre  ces  bordonari  ,  on 
peut  affirmer  que  les  mines  de  soufre  de  la  Sicile  occupent  environ  vingt  mille 
personnes,  sur  une  population  de  deux  millions  d'individus.  Pendant  mon  sé- 
jour en  Sicile,  les  travaux  des  soufrières  étaient  en  stagnation,  el  la  misère 
publique  s'était  encore  accrue  par  l'effet  de  ce  surcroît  de  population  oisive. 

Je  vous  ai  montré  que  la  France  et  l'Angleterre  sont  pour  la  Sicile  les  deux 
plus  grands  débouchés  de  ce  produit  ;  ce  sont,  en  effet,  des  compagnies  fran- 
çaises et  anglaises  qui  s'occupenl  principalement,  en  Sicile  ,  du  commerce  des 
soufres.  Quant  aux  autres  puissances,  elles  prennent  à  peine  part  ù  celle  exploi- 
tation, et  les  Étals-Unis  d'Amérique  qui  figurent  dans  le  tableau  des  exporla- 
tations  du  soufre  pour  la  plus  grande  part  après  la  France  et  l'Angleterre, 
n'ont  tiré  en  18ÔÔ  que  8,153  can tares  ,  el  en  1834  que  14,021  canlares  ,  tandis 
que  nos  chiffres,  qui  sont  moindres  que  ceux  de  l'Anglclerre ,  s'élèvent  pour 
ces  années,  comme  vous  l'avez  vu  ,  a  201,200  el  2:0.820  canlares  c'est-à-dire 
1,207,200  el  1,780,'J20  kilogrammes.  La  valeur  de  ces  exportations  était  pour 

il    Le  tarin  vaut  42  centimes  1/2. 


"G8  LA    SICILE. 

la  première  de  ces  années  de  2,874.859  fr.  et  pour  la  seconde  de  5,570,120  te. 
Vous  voyez  que  la  question  du  monopole  des  soufres  concerne  presque  unique- 
ment la  France  et  l'Angleterre  ,  et  que,  quant  à  nous,  et  à  ne  l'envisager  que 
sous  le  rapport  commercial,  il  nous  sérail  impossible  de  rester  indifférents  à 
ce  qui  se  passe  à  cette  heure  entre  le  ministère  anglais  et  le  gouvernement  na- 
politain. Je  vais  donc  m'y  arrêter  un  moment.  L'exportation  du  soufre  avait 
dépassé  dans  les  dernières  années  600,000  cantares,  c'est-à-dire  4,800.000  ki- 
logrammes ;  mais  l'extraction  était  plus  considérable  d'un  tiers,  et  en  achetant 
celte  masse  restante  à  vil  prix,  les  spéculateurs  étaient  maîtres  de  déprécier 
la  valeur  des  soufres.  Aussi,  grâce  à  ce  jeu,  les  variations  du  prix  des  dernières 
années  avaient  été  énormes,  el  les  locataires  de  mines  demandaient  tous  une 
mesure  qui  pût  donner  quelque  fixité  à  la  valeur  de  leurs  produits.  Je  me  trou- 
vais encore  en  Sicile  quand  une  société,  sous  le  nom  de  Taix,  Aycard  et 
compagnie,  où  figuraient  des  capitalistes  siciliens  et  napolitains,  proposa  au 
roi  l'établissement  d'une  ferme  générale  des  soufres  dont  elle  demandait  la 
concession.  Son  projet  fut  modifié,  et  il  fut  convenu  qu'elle  s'engagerait  à 
acheter  pour  son  compte  les  600.000  cantares  absorbés  annuellement  par  la 
production  du  dehors,  à  les  payer  à  un  taux  déterminé  qui  assurerait  aux  pro- 
priétaires de  soufre  un  prix  moyen  de  2  ducats  50  grains  par  quintal  sicilien, 
à  donner  à  ces  derniers  une  indemnité  de  2  fr.  15  cent,  par  cantare,  dans  le 
cas  où  les  quantités  extraites  par  eux  dépasseraient  la  part  de  vente  qui  ieur 
serait  garantie  par  la  compagnie  Taix  dans  les  600,000  cantares  ;  à  laisser  aux 
producteurs  et  indistinctement  à  tout  le  commerce  la  liberté  d'exporter  direc- 
tement les  soufres,  à  la  condition  de  payer  à  la  compagnie  un  droit  de  8  fr. 
80  cent,  par  cantare  ;  à  fixer  un  maximum  pour  les  prix  auxquels  la  compagnie 
revendrait  les  soufres  au  dehors  ;  à  tenir  constamment  dans  les  ports  de  Sicile 
[me.  réserve  de  150.000  cantares  ;  enfin  à  payer  au  gouvernement  de  S.  M.  le  roi 
des  Deux-Siciles une redevanceannuellede  400.000  ducats.  Ces  400.000  ducats 
étaient  destinés,  selon  le  contrat,  à  combler  en  partie  le  déficit  de500,000ducats 
que  causait,  dans  les  finances  napolitaines,  une  diminution  de4  tarins  par  salme 
de  blé,  accordée  par  leroià  laSicilesur  l'impôt  de  mouture,  en  sorte  que  la  rup- 
lurede  ce  contrat  obligerait  le  roideNaples  à  rétablir  en  Sicile  le  droit  de  mou- 
ture pour  combler  ced.  ficit.  La  compagnie  s'engageait,  en  outre,  à  établir  une 
grande  fabrique  d'acide  sulfurique,  en  employant  des  apprentis  siciliens  pour 
apprendre  les  procédés  de  cette  industrie  ,  et  à  remplir  quelques  autres  condi- 
tions de  cette  nature.  Le  contrat  fut  publié  le  4  juillet  1838;  il  fut  permis  au 
commerce  d'exporter  librement  le  soufre  en  franchise  jusqu'à  la  fin  du  mois 
d'août.  L'exportation  ainsi  faite  s'éleva  à  380.000  cantares. 

Vous  voyez  tout  de  suite  les  avantages  elles  inconvénients  de  ce  contrat. 
D'une  part,  les  prix  si;  trouvent  fixés  pour  les  producteurs,  leur  vente  est  assu- 
rée même  au  delà  des  600.000  cantates  de  production  annuelle,  puisqu'ils  re- 
çoivent une  indemnité  qui  empêche  la  dépréciation  du  tiers  en  sus  qui  dépassa 
les  besoins  des  nations  exportantes  ;  enfin  l'exportation  directe  est  libre,  puisque 
150  mille  cantates  sont  mis  en  réserve  à  cet  effet,  sans  compter  ce  tiers  en 
sus.  donl  les  pin  in  leurs  sont  libres  de  disposer  à  leur  gré.  après  avoir  joui 
d'une  indemnité  de  2  francs  15  centimes  par  cantare;  mais  d'un  autre  côLél'ex- 


LA    SICILE.  3(iif 

poi'tation  directe  est  soumise  à  un  droit  considérable  en  faveur  de  ia  compagnie, 
et  il  peut  arriver  de  graves  abus  dans  la  fixation  du  maximum  auquel  elle  esl 
tenue  de  vendre.  Toutefois,  les  producteurs  ne  se  plaignent  pas,  et  il  parait, 
au  contraire,  que  ce  sont  eux  qui  ont  demandé  le  maintien  de  ce  contrat. 

A  mon  passage  à  Naples,  bien  que  les  négociations  eussent  été  tenues  secrètes, 
quelque  cbose  avait  déjà  transpiré,  et  le  chargé  d'affaires  de  France,  ainsi 
que  M.  Temple,  minisire  d'Angleterre,  ne  tardèrent  pas  à  en  être  informés.  Ils 
unirent  leurs  efforts  pour  empêcher  la  conclusion  du  traité,  qui  fut  néanmoins 
ratifié  par  le  roi  de  Naples  et  par  la  consulte  de  Sicile.  Bientôt  le  droit  de 
8  fr.  80  cent,  par  cantare,  frappé  sur  les  soufres  à  leur  sortie  de  la  Sicile  , 
causa  une  grande  agitation  à  Marseille  et  en  Angleterre,  où  parvenaient  chaque 
jour  les  plaintes  des  spéculateurs  anglais  établis  en  Sicile,  qui  se  révoltaient  à 
l'idée  de  payer  une  contribution  à  une  compagnie  française.  Le  ministre  de  la 
guerre  ,  en  France,  se  plaignit  également  de  l'élévation  du  prix  des  soufres, 
qui  entravait  la  fabrication  de  la  poudre  de  guerre,  et  le  chargé  d'affaires  de 
France  à  Naples  eut  ordre  de  réclamer  contre  le  monopole.  Toutefois  sa  note 
ne  contenait  qu'une  simple  réclamation,  et  jusqu'alors  on  marcha  dans  cette 
affaire  d'un  pas  tout  à  fait  égal  à  celui  de  l'Angleterre,  et  on  agit  de  concert 
avec  elle. 

Celte  négociation  gardait  encore  un  caractère  amiable.  Le  gouvernement 
napolitain  répondait  qu'il  avait  usé  de  sa  prérogative,  et  fait  simplement  un 
acte  d'administration  intérieure  en  mettant  un  droit  de  sortie  sur  les  soufres, 
et  quant  à  ce  qui  se  passait  entre  lui  et  la  compagnie  Taix,  des  tiers  n'avaient 
pas  à  y  intervenir;  cependant  le  gouvernement  napolitain  ne  se  refusait  pas 
positivement  à  résilier  le  bail,  et  la  compagnie  elle-même  offrait  de  le  modifier 
de  manière  à  amener  un  abaissement  dans  les  prix. 

Les  choses  en  étaient  là ,  quand  le  cabinet  anglais  sembla  envisager  la 
question  sous  une  nouvelle  face,  et  se  plaignit,  dit-on,  de  la  violation  de  son 
traité  de  commerce  avec  le  gouvernement  napolitain,  traité  qui  assure  aux 
sujets  anglais  les  avantages  commerciaux  accordés  à  la  nation  la  plus  favo- 
risée. Or  la  violation  d'un  traité  constitue  un  véritable  cas  de  guerre.  Une  note 
présentée  dans  ce  sens  par  M.  Temple  fut  accueillie  par  le  roi  comme  une 
menace  qu'il  3e  croyait  en  droit  de  repousser,  et  il  s'ensuivit  la  rupture  dont 
tout  le  monde  a  pu  connaître  les  circonstances  dans  le  plus  grand  détail.  La 
question  est  devenue  ainsi  des  plus  hautes,  et  elle  s'étend  bien  autrement  loin 
que  le  commerce  des  soufres  et  le  plus  ou  moins  de  prospérité  de  la  Sicile. 

Je  reçois  de  Naples  en  ce  moment  même  où  je  vous  écris  ,  une  brochure  de 
quelques  pages  qu'on  dit  venir  d'une  source  officielle  ,  et  qui  me  paraît,  en 
effet,  l'ouvrage  d'un  des  nombreux  et  habiles  jurisconsultes  italiens  qui  mettent 
journellement  leurs  lumières  et  leur  science  au  service  du  gouvernement  na- 
politain. I.a  défense  y  est  vive  ,  serrée,  et  je  suis  curieux  de  voir  la  réponse 
que  Feront  les  avocats  de  la  couronne  d'Angleterre,  maintenant  que  lord  Pal- 
merslon  a  honorablement  consenti  à  traiter  la  question  autrement  qu'à  coups 
de  canon.  L'acceptation,  par  l'Angleterre,  de  la  médiation  du  gouvernement 
français,  si  habilement  et  si  heureusement  offerte  par  M.  Guizol,  permettant 
dVspérer  aujourd'hui  la  pacifique  issue  de  cette  affaire,  je  vais  profiler  île  ce 


570  LA   SICILE. 

temps  d'arrêl  pour  parcourir  avec  vous  l'écrit  du  gouvernement  napolitain. 
Le  gouvernement  napolitain  (car  il  faut  bien  reconnaître  que  cette  publica- 
tion émane  de  lui)  prétend  d'abord  qu'il  est  faux  qu'aucune  stipulation  faite 
entre  le  roi  des  Deux-Siciles  el  l'Angleterre  ail  été  enfreinte  en  aucun  point; 
puisque  les  commerçants  anglais  n'ont  aucun  motif  de  se  regarder  comme 
blessés  dans  leurs  droits ,  «  en  leur  qualité  d'Anglais,  »  et  qu'ainsi  leurs  plaintes 
relatives  au  casus  fœileris  sont  complètement  injustes.  Si  le  décret  du  roi  des 
Deux-Siciles  (je  cite  toujours  la  publication  semi-officielle)  a  nui  aux  intérêts 
de  la  propriété  en  Sicile,  ou  aux  intérêts  des  propriétaires  des  soufres,  ou, 
comme  le  dit  la  note  de  M  Temple,  «  à  tous  ceux  qui  exercent  le  commerce 
dans  les  Siciles,  qu'ils  soient  Anglais,  Siciliens  ou  autres,  »  tous  ceux  qui  se 
trouvent  lésés  ont  droit  de  recourir  à  l'autorité  du  gouvernement  et  de  de- 
mander au  roi  des  Deux-Siciles  de  proléger  et  de  sauver  leurs  intérêts  com- 
promis. Or,  dit  le  publiciste  napolitain  ,  les  propriétaires  et  commerçants  na- 
politains l'ont  déjà  fait ,  et  le  roi ,  prêtant  l'oreille  à  leurs  suppliques,  a  déjà 
chargé  son  conseil  d'examiner  si  les  doléances  de  la  propriété  et  du  commerce 
sont  fondées;  mais  il  ne  faut  pas  oublier  que  ce  sont  les  propriétaires  siciliens 
eux-mêmes  qui  demandent  le  maintien  du  contrat.  Selon  l'écrivain  officiel  que 
je  traduis,  il  ne  s'agit  donc  que  de  savoir  si,  par  le  contrat  des  soufres,  on  a 
violé  le  droit  de  l'Angleterre,  si  un  traité  a  été  enfreint,  et  si  les  Anglais,  ne  se 
considérant  pas  comme  faisant  partie  des  commerçants  établis  en  Sicile  ,  mais 
spécialement  comme  Anglais ,  sont  fondés  à  regarder  ce  contrat  comme  con- 
stituant la  violation  ù'un  droit  acquis.  Je  reproduis  exactement  tous  les  mots 
inscrits  en  lettres  italiques  dans  l'original ,  qui  sont  sans  doute  extraits  textuel- 
lement de  la  note  présentée  au  prince  Cassaro  par  le  ministre  d'Angleterre. 
Voici  comment  le  document  napolitain  procède  à  la  réfutation  de  celte  note: 
Letrailéde  1816  ne  contient  que  deux  stipulations.  La  première,  qui  est 
développée  dans  les  articles  1 ,  2,  G,  7  et  8,  et  dans  un  article  additionnel , 
consiste  en  ceci  :  «  Aux  privilèges  possédés  jusqu'à  ce  jour  par  l'Angleterre  et 
;inxquels  elle  renonce,  est  substitué  le  bénéfice  d'une  diminution  de  10  pour  100 
de  la  taxe  d'importation  sur  les  produits  britaniques;  »  la  seconde  stipulation 
développée  dans  les  articles  ô ,  4  et  5  ,  renferme  les  conditions  auxquelles  com- 
mercent les  sujets  britanniques  dans  le  royaume  des  Deux-Siciles.  Par  l'arti- 
cle 5,  S.  M.  Sicilienne  promet  que  les  sujets  de  S.  M.  Brilaniquc  ne  seront  pas 
«oumis,  dans  ses  Étals,  à  un  système  de  visites  de  douanes  et  de  perquisitions 
plus  rigoureuses  que  celui  qui  s'applique  aux  sujets  du  roi  des  Deux-Siciles. 
L'article  4  stipule  que  les  sujets  anglais  seront  traités  sur  le  pied  de  la  nation 
l.i  plus  favorisée,  non-seulement  en  ce  qui  concerne  leurs  propriétés,  mais 
tous  les  objets  dont  ils  commercent  .  ainsi  que  les  droits  et  impositions  à  payer 
sur  les  objets  d'importation.  L'article  5  garantit  aux  sujets  britanniques  la  liberté 
de  voyager  et  de  résider  dans  les  Étals  du  roi  des  Deux-Siciles.  el  stipule  que 
les  précautions  de  police  à  leur  égard  seront  celles  qui  s'appliquent  à  la  nation 
la  plus  favorisée.  Il  leur  est  également  accordé  d'occuper  des  maisons  el  des 
magasins,  et  de  disposer  de  Unis  propriétés  de  toute  nature,  par  vente,  dona- 
tion, échange  ou  testament,  sans  qu'il  y  soit  fait  le  moindre  obstacle  ou  em- 
pêchement. Ils  seront,  en  outre,  exempts  de  tout  service  militaire,  soit  sur 


LA    SICILE.  37i 

terre,  soit  sur  mer;  leurs  résidences,  magasins,  etc. ,  seront  respectés;  on  ne 
pourra  faire  aucune  inspection  arbitraire  de  leurs  registres  et  de  leurs  comptes, 
sous  forme  d'oidre  suprême,  et  cet  examen  ne  pourra  avoir  lieu  que  par  suite 
d'une  sentence  légale  des  tribunaux  compétents.  C'est  là  tout  le  contrat;  on  n'y 
trouve  que  cela,  dit  la  brochure  napolitaine,  il  n'y  a  ni  plus,  ni  moins  ;  non 
ri  si  livrera  c/ie  cio ,  no  più  ne  meiio. 

Quelle  est  la  clause,  ajoute  le  document,  quelle  est  la  clause  qui  constitue  tous 
les  droits  des  Anglais  dans  les  ports  et  sur  le  territoire  des  deux  Deux-Siciles? 
Nulle  autre  que  la  clause  ordinaire  qui  fait  constamment  la  base  des  traités  de 
commerce  depuis  que  le  droit  public  a  commencé  de  prendre  en  horreur  les 
privilèges  qui  s'accordent  à  une  nation  aux  dépens  des  autres,  clause  qui  est 
la  règle  universelle  et  la  limite  des  concessions  qui  se  font  au  commerce  des 
nations  amies  ,  ■*  d'être  traitées  sur  le  pied  des  nations  les  plus  favorisées.» 
Mably,  dans  son  Traité  du  Droit  public  </e  l'Europe ,  avait  dé|à  dit  :  «  Tous 
les  traités  de  commerce  semblent  jetés  au  même  moule  depuis  que  les  puissances 
se  sont  mises  sur  le  pied  de  s'accorder  réciproquement  tous  les  avantages 
qu'elles  donneront  dans  la  suite  à  la  nation  la  plus  favorisée.  «  Or  il  est  bon 
d'observer  que  cette  clause,  qui  a  commencé  une  ère  nouvelle,  a  servi  de 
passage  du  système  des  privilèges  au  système  de  l'égalité,  et  qu'elle  a  ouvert 
la  roule  au  système  de  la  réciprocité. 

Le  diplomate  ou  le  jurisconsulte  étranger,  auteur  du  mémoire,  cite  ici  diver- 
ses autorités,  et  particulièrement  Vmceiis ,  qui  émet  l'opinion  qu'en  déclarant 
vouloir  se  traiter  respectivement  comme  la  n;ilion  la  plus  favorisée,  les  parties 
contractantes  renoncent  à  mettre  aucun  droit  à  la  charge  de  l'une  ou  de  l'autre 
qui  ne  soit  pas  général  et  commun  à  toutes  les  nations  (1);  en  sorte  que  tel 
devrait  être  le  caractère  qui  constituerait  une  infraction  au  traité  de  181G. 
L'histoire  des  traités  de  commerce,  surtout  à  l'époque  où  les  privilèges  étaient 
en  faveur,  offre  une  infinité  de  stipulations  qui  seraient  des  infractions  au  droit 
de  jouir  du  traitement  de  la  nation  la  plus  favorisée.  La  remarquable  clause 
du  traite  de  Methuem  (c'est  toujours  l'écrivain  étranger  qui  parle),  le  traité 
de  Methuem  de  1703,  par  lequel  l'Angleterre  accordait  au  Portugal  l'admis- 
sion de  ses  vins  en  payant  la  moitié  du  droit  que  subissaient  les  vins  de  France 
à  leur  entrée  en  Angleterre,  cette  clause  eu!  été  oiu-  violation  d'un  traite  .sem- 
blable à  celui  de  l<sl(>.  s'il  en  avail  existé  un  alors  entre  la  France  et  l'Angle- 
terre. Le  traité  de  1787.  par  lequel  la  Russie  consentait  à  une  diminution  du 
tiers  d'entrée  sur  les  vins  de  Naples ,  et  le  gouvernement  napolitain  a  une  dimi- 
nution de  G  pour  100  sur  les  cuirs  russes,  et  le  traité  de  1798,  par  lequel  la 
Russie  rabattait  la  moitié  du  droit  sur  les  huiles,  l'indigo  el  le  tabac,  prove- 
nant du  Portugal ,  en  même  temps  que  le  gouvernement  portugais  accordait 

une  diminution  semblable  sur  les  produits  russes,  ces  traités  ne  pouvaient 
s'accorder  avec  les  stipulations  dont  profilent  les  nations  les  plus  favorisées, 
insérées  dans  la  plupart  des  conventions  actuelles.  Or.  continue  l'auteur  du 
mémoire,  en  quoi  le  contrai  des  soufres  a-l  il  pu  violer  ces  sortes  de  traités? 
Les  stipulations  essentielles  de  ce  contrat  sont  au  nombre  de  deux.  La  première 

I    F..rj>ositipn  raisonnée  delà  législation  iale,  liv.  Ml ,  8ect,  u  .  tit.  v. 


372  LA    SICILE. 

restreint  le  droit  des  propriétaires,  et  leur  prescrit  des  limites  dans  leurs 
fouilles;  la  seconde  les  oblige  à  vendre  le  minerai  exclusivement  à  un  compa- 
gnie avec  la  faculté  de  s'en  affranchir  en  payant  une  prime.  Il  y  aurait  casus 
fœt/eris  si  le  droit  d'être  unique  acheteur  ou  de  prélever  une  prime  était  ac- 
cordé non  à  une  compagnie  privée  ,  mais  à  une  autre  nation  ,  ou  si  une  nation 
quelconque  était  exceptée  des  clauses  imposées  à  toutes,  même  aux  nationaux 
siciliens  ,  par  ce  contrat.  Or  de  quoi  se  plaignent  les  Anglais?  quels  sont  les 
termes  de  leur  plainte?  Le  gouvernement  det  Deux-Siciles  a  accordé  à  une  com- 
pagnie le  monopole  du  soufre.  Soit  ;  mais  quelle  est  la  nation  que  le  contrat  des 
soufres  a  plus  favorisée  que.  l'Angleterre?  Le  privilège  a-l-il  exclu  les  Anglais 
du  commerce  des  soufres?  Les  Français  le  sont  aussi,  ainsi  que  les  Suisses, 
les  Américains ,  et  même  les  sujets  siciliens.  Le  privilège  parle  d'une  compagnie 
et  non  dune  nation.  Le  mémoire  soutient  donc  que  le  roi,  en  concédant  ce 
piivilége,  a  fait  un  acte  d'administration  intérieure;  il  déclare  que  la  réclama- 
tion de  l'Angleterre  porte  atteinte  à  l'indépendance  de  la  souveraineté  du  roi 
des  Deux-Siei!es,  et  à  cet  appui,  il  invoque  le  témoignage  de  Kliiber,  qui  a 
ainsi  défini  l'exercice  du  pouvoir  suprême  :  «  La  souveraineté  renferme  le  droit 
de  faire  les  institutions  qui  sont  nécessaires  à  l'exécution  et  à  l'application  des 
règlements  donnés  conformément  au  but  de  l'État.  C'est  ce  qu'on  comprend 
sous  la  dénomination  de  pouvoir  exécutif  suprême.  Même  les  États  étrangers  et 
leurs  sujets  sont  tenus  de  se  soumettre  a  l'exercice  de  ce  pouvoir,  en  tant  que 
leur  situation  laisse  influer  sur  eux  les  lois  étrangères,  et  qu'ils  n'en  sont 
exceptés  que  par  des  traités  (1).  » 

Je  continue  l'examen  du  mémoire.  Qu'a  fait  le  roi  des  D:'ux-Siciles ,  dit  la 
défense  de  son  gouvernement  ;  qu'a  fait  le  roi  en  accordant  un  monopole  à  une 
compagnie?  Un  acte  ordinaire  de  son  pouvoir  comme  administrateur  indépen- 
d  int  de  son  royaume;  une  mesure  (pie  la  prudence  a  souvent  conseillée  aux 
gouvernements.  Celle  mesure  peut  être  opportune  ou  non  ,  utile  ou  nuisible  au 
commerce  sicilien  ;  mais  on  ne  peut  dire  qu'elle  blesse  les  droits  d'aucune  na- 
tion étrangère.  —  En  fait,  et  c'est  avec  plaisir  que  je  le  fais  remarquer,  l'écri- 
vain officiel  ne  défend  pas  les  monopoles  dans  ce  mémoire  au  moins  approuvé 
par  le  gouvernement  napolitain  et  ouvertement  publié  sous  ses  auspices.  11 
cite  encore  Grotius  et  Val  tel.  L'un  admet  les  monopoles  sans  les  justifier  vive- 
ment,  l'autre  les  regarde  comme  étant  en  général  contraires  aux  droits  des 
citoyens;  mais  il  reconnaît  qu'en  certaines  circonstances  les  forces  des  par- 
ticuliers ne  suffisent  pas,  et  qu'alors  il  est  naturel  qu'il  se  forme  des  compa- 
gnies sous  la  protection  du  gouvernement.  Ainsi  se  formèrent  les  grandes 
associations  qui  exploitèrent  le  commerce  de  l'Orient.  Il  est  inutile  d'ajouter 
•pie  cette  citation  est  faite  en  vue  de  la  compagnie  des  Indes. 

Revenons  à  la  compagnie  des  soufres  et  à  son  traité.  Quant  à  la  première 
clause  de  ce  contrat,  qui  limite  le  droit  des  propriétaires  à  étendre  les  excava- 
tions à  leur  gré,  le  gouvernement  invoque  tous  les  principes  qui  régissent  les 
mines ,  le  témoignage  des  négociants  anglais  eux-mêmes,  qui  prqvoquaienl 
en  1853  la  démarche  par  laquelle  on  appela  l'attention  de  l'autorité  sicilienne 

1 1  Droit  des  gens  moderne  de  L'Europe-  pag.  11 ,  loin.  1  ,  chap.  xi,  %  50. 


LA    SICILE.  373 

sur  la  nécessité  de  modérer  les  fouilles,  et,  le  croira-t-on?  le  décret  émané 
do  l'assemblée  constituante,  en  juillet  1791,  qui  posait  en  principe  que  les 
mines  et  minières  sont  des  propriétés  privées,  avec  cette  condition  toutefois 
qu'elles  seront  à  la  disposition  de  l'État,  et  qu'elles  ne  pourront  être  exploitées 
que  de  son  consentement  et  sous  sa  surveillance.  Ce  n  est  pas  un  des  traits  les 
moins  curieux  du  caractère  de  noire  époque  que  cette  soumission  d'un  gou- 
vernement ab  olu  et  si  éloigné  des  principes  de  notre  révolution,  aux  décisions 
d;1  l'assemblée  constituante!  «  Si  on  s'en  tient  maintenant  à  énoncer  que  la 
concession  du  privilège  des  soufres  est  souverainement  désavantageuse  à  l'An- 
gleterre, est-il  dit,  comme  conclusion  assez  énergique  de  ce  mémoire,  on  se 
demandera  si  le  souverain  des  Deux-Siciles  est  obligé,  par  hasard  ,  d'adminis- 
frer  son  royaume  pour  le  plus  grand  avantage  de  l'Angleterre.  Est-ce  à  dire 
peut-être  que  le  roi  des  Deux-Siciles  esl  le  ministre  du  royaume-uni?  Non, 
le  royaume  des  Deux-Siciles  n'est  pas  encore  une  factorerie  anglaise.  Le  devoir 
du  gouvernement  sicilien  envers  l'Angleterre  est  de  maintenir  le  commerce  et 
les  sujets  anglais  dans  une  parfaite  égalité  de  droits  avec  les  nations  les  plus 
favorisées,  et  il  l'a  fait.  On  ajoute  que  cet  acte  est  nuisible  à  la  Sicile.  El  d'où 
vient  le  droit  que  prend  le  gouvernement  anglais  de  se  consliluer  le  censeur 
d(i  l'administration  du  royaume  des  Deux-Siciles?  Concluons.  Le  gouvernement 
de  ce  pays  a  exercé  en  cela  son  droit  de  souveraineté  ;  il  a  fait  ce  qu'il  avait 
droit  de  faire,  et  la  question  de  maintenir  ou  de  résilier  le  contrat  des  soufres 
peut  être  une  question  d'économie  politique,  d'administration  intérieure,  de 
famille,  mais  jamais  une  question  internationale.  »  —  Enfin,  dans  un  post- 
SCriptum  ,  on  cite  un  passage  du  projet  de  traité  de  commerce  proposé  en  der- 
nier lieu  par  M.  Mac-Grégor  au  gouvernement  des  Deux-Siciles,  et  dont  l'ar- 
ticle 12  stipulait  que  les  sujets  respectifs  des  parties  contractants  ne  sciaient 
troublés  dans  leur  commerce  par  aucun  monopole  ,  en  exceptant,  pour  les 
Deux-Siciles,  les  privatives  royaux  des  caries  à  jouer,  du  tabac,  du  sel  et  de 
la  poudre.  —  «  Or,  dit  le  mémoire,  ceux  qui  ont  proposé  l'introduction  de  cet 
article  en  1840  avaient  la  conscience  de  ne  pas  l'avoir  obtenue  en  1816.  »  — 
.l'avoue,  pour  moi .  que  ce  dernier  trait  de  logique  me  semble  assez  pressant. 

Sans  doute,  les  Anglais  peuvent  alléguer  que  l'article  5  du  traité  de  com- 
merce de  1816  leur  assurant  le  droit  de  disposer  sans  obstacles  de  leurs  pro- 
priétés, le  gouvernement  napolitain  ne  saurait  restreindre  ce  droit  dont 
usant  les  locataires  des  mines  de  soufre  quand  ils  prétendent  exporter  libre- 
ment leurs  produits;  mas  il  resterait  alors  à  débattre  une  question  impor- 
tante ,  à  savoir  :  si  les  traités  de  commerce  ,  qui  renferment  ions  de  pareilles 
Stipulations,  peuvent  limiter  le  droit  souverain  d'élever  ou  d'abaisser  I  impôt. 
Il  y  aurait  aussi  matière  à  controverse  au  sujet  de  la  concession  d'un  monopole 
fait  à  une  compagnie  qu'on  érigerait  ainsi  en  une  classe  plus  particulièrement 
:  cilégiée  que  la  nation  la  plus  favorisée,  ei  les  jurisconsultes  auraient  à 
décider  si  on  <loii  s'en  tenir  à  la  lettre  du  traité,  «pii  esl  en  laveur  du  gouver- 
nement sicilien,  ou  à  son  esprit ,  qui  pourrai!  bien  être  interprété  dans  le  sens 
des  réclamations  de  l'Anglelerre ,  donl  les  iniéièis  sont  ici  communs  aux 
autres  nations, el  particulièrement  à  la  France.  C'esl  donc  d'un  procès,  d'un 
arbitrage  commercial  qu'il  s'agit,  el  je  soutiens  que  ce  serait  sortir  à  toute 


374  LA   SICILE. 

force  de  la  question  ,  que  de  vouloir  commencer  par  une  guerre,  comme  on 
en  a  prêlé  l'intention  au  gouvernement  anglais.  Je  sais  loute  l'importance  des 
questions  commerciales  en  tous  les  temps  et  surtout  à  l'époque  où  nous  vivons, 
je  sais  que  ces  questions  touchent  encore  plus  vivement  l'Angleterre  que  toutes 
les  autres  nations;  mais  il  me  semble  qu'il  y  avait  lieu  à  d'autres  explications 
avant  d'en  venir  à  des  démonstrations  hostiles,  et  l'Angleterre  elle-même  l'a 
bientôt  reconnu  en  acceptant  la  médiation  pacifique  de  notre  gouvernement. 
La  France  est  on  ne  peut  mieux  placée  ,  en  effet,  pour  jouer  le  rôle  de  média- 
trice dans  cette  affaire. 

Je  vous  ai  montré  la  part  importante  que  prend  la  France  à  l'exportation 
du  soufre  de  Sicile.  Le  commerce  français,  qui  fait  un  si  grand  usage  de  ce 
produit,  et  le  comité  de  la  guerre  avaient  élevé  a  la  fois  des  réclamations 
pressantes  au  sujet  de  l'élévation  des  prix  causée  par  le  contrat.  Le  gouver- 
nement français,  déjà  engagé  dans  une  difficulté  sérieuse  avec  le  gouverne- 
ment du  royaume  des  Deux-Siciles,  se  borna  à  demander  une  modification  de 
ce  contrat ,  et  cette  négociation  ,  déjà  avancée  ,  était  sur  le  point  de  se  termi- 
ner conformément  aux  désirs  exprimés  par  nos  agents,  quand  survint  la  note 
de  M.  Temple.  Dès  lors  il  y  a  eu  ,  comme  on  dit,  embarras  de  paroles  entre  le 
roi  des  Deux-Siciles  et  le  représentant  de  l'Angleterre,  et  cet  embarras  eût  été 
déjà  suivi  d'un  conflit  plus  grave  encore  ,  si  l'union  de  la  France  et  de  l'Angle- 
terre, qui  se  resserre  heureusement  depuis  peu  de  temps,  n'ouvrait  une  voie 
honorable  aux  accommodements  Je  dis  que  cette  voie  est  aujourd'hui  ou- 
verte, car  je  ne  puis  douter  que  la  modération  montrée  depuis  un  an  par  la 
France  dans  celle  question  où  ses  intérêts  sont  engagés,  n'ait  frappé  le  gou- 
vernement de  S.  M.  le  roi  des  Deux-Siciles  ,  et  ne  le  décide  à  accepter  de  son 
côté  notre  médiation. 

Toutefois  ,  en  prévoyant  le  cas ,  très-peu  probable  .  d'un  refus  de  ce  genre , 
et  le  cas,  alors  très-probable,  quoique  non  justifié  à  mes  yeux,  d'une  agres- 
sion de  la  part  de  l'Angleterre ,  je  ne  verrais  pas  dans  ce  double  événement  la 
cause  d'une  perturbation  grave  et  immédiate  en  Europe.  On  s'est  souvent  de- 
mandé ,  dans  les  hautes  sphères  politiques,  ce  qui  résulterait  d'un  soulève- 
ment de  la  Sicile,  et  les  cabinets  européens  ont  été  un  moment  préoccupées 
de  cette  question  lors  des  révoltes  qui  eurent  lieu  ù  Païenne,  à  Catane  et  à 
Syracuse ,  à  l'époque  où  le  choléra  ravagea  ce  malheureux  pays.  On  appré- 
hendait (pie  l'envoi  d'une  partie  de  l'armée  napolitaine  en  Sicile  ne  fût  suivi 
de  troubles  au  sein  même  du  royaume  de  Naples ,  et  que  l'Autriche,  liée  par 
un  traité  secret  au  gouvernement  napolitain,  ne  fil  avancer  ses  troupes  par 
les  Ahruzzes,  ou  n'opérât  un  débarquement  dans  un  des  ports  adrialiques  du 
royaume  .  d'où  .  en  vertu  du  principe  de  non-intervention  ,  il  aurait  pu  résulter 
un  débarquemenl  de  troupes  anglaises  à  Païenne  ou  à  Syracuse,  sans  parler 
de  la  conduite  que  de  pareils  faits  eussent  dictée  à  la  France.  Vous  voyez  , 
monsieur,  qu'indépendamment  des  difficultés  survenues  entre  Naples  et  l'An- 
gleterre, nu  simple  petit  .soulèvement  sicilien  mal  comprimé  peut  mettre  la 
paix  du  inonde  en  péril.  Maintenant  ,  vous  me  demanderez  sans  doute  si  la 
Sicile  est  prête  à  se  soulever,  et  si  les  mécontents  qui  s'y  trouvent  profiteraient. 
de  la  présence  de  quelques  vaisseaux  anglais  pour  arborer  le  drapeau  jaune, 


LA   SIL1LL.  oi,i 

qui  fut  levé  contre  le  gouvernement  napolitain  en  1857^  A  cela,  je  vous  ré- 
pondrai que  je  ne  me  mêle  pas  de  prophétiser  en  politique,  comme  faisait 
mon  aimable  et  si  regrettable  ami  feu  le  spirituel  abbé  de  Pradt ,  mais  qu'à 
mon  avis,  si  j'ai  bien  observé  la  Sicile  à  cette  époque-là  même  où  je  la  visitai  , 
et  à  moins  que  l'Angleterre  ne  le  veuille  formellement,  ce  que  je  ne  puis  ad- 
mettre, l'Europe,  cette  fois,  ne  sera  pas  troublée  de  ce  côté.  Je  vais  me  bâter 
de  vous  dire  les  motifs  de  ma  sécurité  à  cet  égard,  et  de  vous  les  faire  parta- 
ger, s'il  est  possible. 

Je  commence  par  dire  que  la  Sicile  est  digne  du  plus  vif  intérêt.  Il  suffit  de 
la  parcourir  pour  voir  que  Dieu,  qui  l'a  déposée  si  belle  entre  trois  mers  pro- 
pices, l'a  faite  pour  être  paisible  et  prospère.  Ce  riche  emporium ,  ce  grenier 
d'abondance  de  l'antiquité,  ne  devait  pas  être  un  pays  de  détresse  et  de  fa- 
mine, ce  terroir  qui  rend  avec  une  si  généreuse  usure  ce  qu'on  lui  prête, 
celle  île  qui  produit  le  miel ,  la  canne  à  sucre  ,  le  mûrier,  le  coton  ,  le  tabac, 
le  chanvre,  les  céréales  des  deux  mondes,  où  abondent  toutes  les  richesses 
minérales,  ne  peut  devenir  une  lande  inculte  ,  une  1er  te  incapable  de  nourri!' 
ses  habitants ,  sans  que  toutes  ses  destinées  ne  soient  trahies.  J'ajoute  que  le 
peuple  sicilien  est  fier,  hardi ,  brave ,  et  au  niveau  des  populations  les  plus 
naturellement  intelligentes  ;  qu'il  n'est  pas  faux,  qu'il  n'est  pas  cruel ,  comme 
on  l'a  dit,  mais  seulement  abandonné  et  malheureux.  En  songeant  a  lui ,  en 
soulageant  ses  misères,  on  le  rendra  à  son  caractère  véritable,  et  on  le  fera  pen- 
cher vers  l'Europe,  dont  le  plus  beau,  le  plus  noble  sang  coule  dans  ses  veines, 
au  lieu  d'exciter  les  penchants  qui  lui  viennent  encore  de  l'Afrique  ,  sa  plus 
ancienne  patrie.  Naples  doit  à  la  Sicile  ses  plus  vaillants  officiers,  ses  meilleurs 
marins;  elle  reçoit  de  la  Sicile  une  partie  des  ressources  dont  elle  dispose;  elle  se 
doit  donc  de  chercher  les  causes  de  l'infortune  de  ce  pauvre  peuple,  son  frère  , 
d'en  trouver  le  remède  et  de  lui  rendre  le  rang  qui  lui  appartient  dans  l'union 
des  deux  Etals.  Un  pays  où  les  souverains  de  Naples  oui  trouvé  deux  fois  un 
asile, qui  les  accueillit  avec  respect  dans  leur  infortune,  ne  doit  pas,  d'ailleurs, 
être  placé  dans  leurs  affections  au-dessous  de  leurs  autres  domaines.  La  Sicile 
ne  l'est  pas  ,  en  effet ,  j'en  suis  convaincu  ,  mais  je  ne  puis  nier  qu'elle  attend 
encore  des  témoignages  efficaces  de  la  sollicitude  de  son  gouvernement ,  et 
comme  elle  les  mérite  ,  comme  c'est  un  double  devoir  que  de  les  lui  accorder 
dans  la  pins  grande  latitude,  comme  une  bonne  politique  commande  de  faire 
cesser  ses  maux,  j'espère  pour  elle  un  meilleur  avenir  ;  je  sais  déjà  même  que 
depuis  deux  années  elle  a  été  l'objet  de  mesures  bienfaisantes  de  la  part  du  roi 
Ferdinand.  Pour  moi  .  voyant  les  malheurs  et  les  excès  de  la  Sicile  en  1857, 
je  n'ai  pas  tout  attribué .  vous  le  savez  ,  à  son  gouvernement ,  et  dans  les  deux 
lettres  que  je  vous  ai  adressées,  j'ai  .su  faire  la  part  des  circonstances  anté- 
rieures, du  déplacement  des  intérêts  produits  par  à^^  réformes  ou  hâtives  ou 
incomplètes,  et  des  craintes  qu'inspirait  à  certaines  puissances  la  situation 
géographique,  je  déviais  due  politique,  de  la  Sicile.  D'un  autre  côté ,  appré- 
ciant de  près  les  causes  de  l'insurrection  sicilienne  .  ses  ressources  el  ses  ten- 
dances; la  voyant  dominée  par  quelques  soldais  suisses,  «lis. nuire  sans  diffi- 
culté d'un  boul  à  l'autre  de  l'Ile j  ayant  trouvé,  le  lendemain  de  celle  révolte, 
les  haines  de  ville  à  ville  aussi  actives  qu'au  temps  de  la  domination  espagnole, 


376  LA    SICILE. 

les  diverses  classes  aussi  divisées  que  les  associations  municipales ,  les  nobles 
aussi  effrayés  du  déchaînement  du  peuple  qu'à  l'époque  des  troubles  de  1820, 
quand  Païenne  ouvrait  ses  portes  aux  troupes  napolitaines,  à  l'instigation 
active  du  prince  Paterno,  le  plus  populaire  et  le  plus  patriote  des  seigneurs 
siciliens  ;  ayant  séjourné  à  Messine  quand  elle  se  réjouissait  de  voir  arriver  de 
l'autre  côté  du  détroit  un  gouverneur  civil  napolitain  ,  au  lieu  d'un  Palermilain 
qu'elle  avait,  et  à  qui  elle  ne  pardonnait,  à  cause  de  son  origine,  ni  ses  lu- 
mières, ni  son  activité,  ni  son  dévouement  aux  intérêts  de  la  ville;  je  n'ai  pu 
croire  au  retour  prochain  d'un  mouvement  semblable,  encore  moins  à  sa 
durée  et  à  son  caractère  sérieux,  s'il  avait  lieu  quelque  jour.  D'ailleurs,  les 
circonstances  ne  seraient  pas  les  mêmes ,  et  à  moins  d'une  occupation  directe  , 
patente,  de  la  Sicile,  par  une  puissance  étrangère,  je  ne  crois  pas  que  rien 
décide  les  Siciliens  ,  influents  ou  non ,  à  courir  les  chances  de  1857  et  de  1850. 

En  18:20,  Naples  elle-même  avait  fait  une  révolution,  les  souvenirs  de  la 
constitution  de  1812  étaient  encore  tout  récents,  la  noblesse  était  mécontente 
d'avoir  perdu  ses  privilèges  féodaux,  et  (l'être  privée  en  même  temps  de  ceux 
que  lui  donnait  le  nouvel  état  de  choses  ;  les  libéraux  de  Naples ,  qui  voulaient 
la  liberté  et  l'indépendance  pour  eux  seuls,  s'npiniâtraienl  à  maintenir  les  lois 
de  timbre  et  de  conscription  ;  tout  contribuait  alors  à  exciter  un  soulèvement 
en  Sicile.  11  eut  lieu;  mais  les  excès  de  la  populace  réunirent  bientôt  contre  eile 
la  noblesse  ainsi  que  la  bourgeoisie ,  et  ce  fut ,  je  vous  l'ai  dit ,  par  le  concours 
de  ces  deux  classes,  que  la  Sicile  renoua  ses  liens  avec  le  gouvernement  de 
Naples.  et  reconnut  son  autorité. 

En  1837,  le  choléra  joua  un  grand  rôle  dans  la  révolte,  comme  je  vous  l'ai 
déjà  conté.  Vous  savez  comment  un  navire,  le  San-Antonio ,  qui  portait  des 
médicaments .  fut  repoussé  du  port  de  Palerme  par  le  peuple  ,  qui  assurait  que 
le  gouvernement ,  voulant  se  débarrasser  des  basses  classes  ,  leur  envoyait  des 
breuvages  empoisonnés.  Ce  fut  là  le  commencement  des  troubles.  J'entrai 
le  15  novembre  1837  à  Catane.  La  même  croyance  y  avait  produit  d'affreux 
excès  ,  ainsi  qu'à  Syracuse,  où  je  recueillis  les  plus  tristes  faits.  Dès  le  mois 
de  juin,  la  terreur  que  répandait  le  choléra  asiatique  ,  qui  régnait  alors  à  Pa- 
lerme, s'était  étendue  jusque  dans  Catane.  Des  désordres  eurent  lieu  aussitôt, 
et  l'intendant,  le  préfet,  ainsi  que  les  autres  autorités  ,  se  hâtèrent  d'organiser 
une  garde  de  sécurité  publique  dont  le  commandement  fut  remis  au  capitaine 
d'armes  et  à  un  membre  de  la  noblesse,,  le  baron  Bruca.  Le  but  apparent  de 
celte  garde  était  de  former  un  cordon  sanitaire  .  afin  d'empêcher  toute  commu- 
nication avec  Palerme;  mais  ,  en  réalité,  et  secrètement,  elle  était  destinée  à 
préserver  la  ville  du  pillage  et  des  massacres  dont  elle  était  menacée  par  la 
populace. 

Les  choses  en  étaient  là  .  et  les  habitants  de  Catane  vivaient  dans  Patiente 
la  plus  cruelle,  les  yeux  tournés  du  côté  de  Palerme,  où  la  mortalité  faisait 
d'effrayants  progrès ,  quand  tout  à  coup  on  apprit  que  le  choléra  avait  éclaté 
sur  un  autre  point ,  du  côté  opposé  ,  à  Syracuse  ,  niellant  ainsi  Catane  entre 
deux  villes  infectées  Lu  même  temps,  un  major  de  gendarmerie  napolitain, 
M.  Simoneschi,  échappé  des  massacres  de  Syracuse,  vint  se  réfugier  à  Catane 
dans  le  couvent  des  pères  bénédictins.   Bientôt  le  peuple  s'arma  el  vint  s'at- 


LA   SICILE.  377 

trouper  devant  le  monastère,  demandant  qu'on  lui  livrât  le  major,  qui  n'était 
venu,  disait-on,  à  Gatane  que  pour  y  répandre  les  poisons  qui  donnaient  le 
choléra,  et  dont  il  avait  fait  usage  contre  les  habitants  de  Syracuse.  Une  com- 
mission sanitaire  avait  été  formée  en  même  temps  que  la  garde  urbaine.  Le 
18  juillet,  les  révoltés  la  surprirent  au  milieu  d'une  séance  ,  chassèrent  quel- 
ques-uns doses  membres,  et  lui  donnèrent  pour  chef  un  noble  de  Calane , 
peli  favorable,  disait-on,  au  gouvernement  de  Naples,  dont  il  était  person- 
nellement mécontent.  C'était  le  marquis  de  San-Giuliano,  dont  le  nom  a  retenti 
dans  toute  l'Europe.  On  le  mit,  bon  gré  mal  gré,  à  la  léte  de  la  foule  révolîée, 
qui  se  porla  de  nouveau  au  couvent  des  bénédictins.  Les  portes  de  ce  magni- 
fique monastère  furent  forcées,  et  les  moines,  qui  s'étaient  assemblés  dans  la 
vaste  salle  de  leur  bibliothèque ,  insultés  et  sommés  de  livrer  le  major  Simones- 
chi.  Les  bénédictins  sont  tous  gentilshommes,  des  meilleures  familles  de  la 
Sicile.  La  vue  de  celte  populace  effrénée  ne  les  intimida  pas.  Jusqu'au  soir  que 
durèrent  les  perquisitions  qu'on  fit  dans  toutes  les  cellules  de  cet  immense  cou- 
vent,  ils  restèrent,  le  couteau  sur  la  gorge,  sans  vouloir  désigner  le  lieu  où 
ils  avaient  caché  le  major.  L'intervention  du  marquis  de  San-Giuliano  ne  put 
modérer  les  furieux,  et  ce  fut  à  grand'peine  qu'il  parvint  a  les  détourner  ciu 
projet  d'incendier  le  monastère,  qui  renferme  les  plus  admirables  tableaux  du 
Morrealèse,  et  qui  peut  être  comparé  aux  plus  beaux  édifices  de  l'Italie. 

Les  révoltés,  encouragés  par  l'irrésolution  de  l'intendant,  demandèrent  le 
changement  des  chefs  de  la  garde  urbaine,  et,  le  20  juillet,  ils  arrêtèrent  à 
la  fois  l'intendant,  le  procureur  général  et  le  lieutenant  commandant  de  la 
gendarmerie,  qu'ils  déposèrent  dans  la  villa  du  duc  de  Carcaci.  Pendant  ce 
temps,  une  autre  partie  du  peuple ,  également  soulevée,  se  portait  chez  le 
gérant  de  l'intendant,  chez  le  commissaire  et  l'inspecteur  de  police,  et  les 
massacrait  en  répandant  le  bruit  qu'on  avait  trouvé  dans  leurs  maisons  une 
grande  quantité  de  poisons.  Des  députés  envoyés  d'une  ville  à  l'autre  se  ren- 
contrèrent a  Brucola  ,  et  ceux  de  Syracuse  remirent  aux  envoyés  de  Catane  un 
manifeste  qui  fut  affiché  dans  cette  ville.  Dans  celle  pièce,  promulguée  par 
une  prétendue  commission  de  vigilance  sanitaire  présidée  par  un  baron  de 
Pancali,  les  Syracusains  avertissaient  leurs  compatriotes  qu'un  directeur  de 
cosmorama  ,  nommé  Joseph  Schwentzer,  interrogé  par  une  commission  nom- 
mée à  cet  effet,  et  par  le  juge  instructeur  don  Francesco  Mistretta,  avait  fait 
l'aveu  delà  part  qu'il  avait  prise  aux  compositions  vénéneuses  qui  avaienl  ré- 
pandu le  choléra  a  Syracuse,  et  à  l'aide  desquelles  on  comptait  le  propager  à 
Messine  et  à  Calane.  La  commission  de  vigilance  sanitaire  déclarait  encore  que 
la  matière  trouvée  chez  les  fonctionnaires,  «qui  dans  la  chaleur  de  la  décou- 
verte étaient  restés  victimes  de  l'indignation  du  peuple  (I).  »  n'était  autre  que 
du  nitrate  d'arsenic.  En  conséquence,  M.  le  baron  Pancali  et  ses  adhérents 
avaient  eu  le  déplaisir  de  rester  spectateurs  de  divers  événements  tragiques, 
effets  de  in  juste  fureur  populaire  (2). 

(1)  «  I  quali  ncl  calor  délia  Bcoperla  rimasero  vittima  dcl  sdogno  del  popolo.  » 

(2)  u  AU>iàmo  avulo  il  dispiacere  di  dover  esserc  spettatori  di  diveni  tragici  aveni- 
mculi ,  effetti  di  gfuuto  furor  popularo,  » 


578  LA   SICILE. 

yous  pouvez  vous  figurer,  monsieur,  l'effet  que  produisit  celle  horrible  pro- 
clamation sur  la  populace  de  Calane ,  déjà  dès-animée.  La  terreur  la  contint 
toutefois  pendant  les  premiers  jours  ,  et  ce  ne  fut  (pie  le  28  que  les  chefs  ré- 
volulionnaires  se  rendirent  chez  le  marquis  de  San-Giuliano  pour  lui  reprocher 
de  n'avoir  pas  permis  le  massacre  des  autorités  accusées  ,  et  lui  demandèrent 
de  les  traduire  en  jugement,  c'est-à-dire  de  les  faire  mettre  à  mort.  Le  mar- 
quis s'efforça  de  les  modérer,  et ,  parlant  leur  langage  populaire  ,  comme  fai- 
sait à  Païenne,  en  1820,  le  prince  Paterno,  il  les  exhorta  d'un  ton  demi- 
sérieux,  demi-facétieux,  à  ne  pas  livrer  la  ville  au  pillage,  et  à  rappeler  les 
autorités.  Dès  ce  moment  le  marquis  perdit  toute  son  influence  sur  les  révoltés, 
et  il  dut  songer  à  sa  sûreté  personnelle.  Le  peuple,  sans  autres  chefs  que  ceux 
qu'il  se  donnait  momentanément  et  qu'il  prenait  dans  son  sein,  gens  aussi 
bornés  et  aussi  ignorants  qu'on  peut  l'être  dans  une  cité  séparée  à  la  fois  du 
monde  entier  et  du  reste  de  la  Sicile,  se  jeta  sur  les  postes  militaires  qu'il 
désarma,  courut  aux  hôpitaux,  et  s'empara  des  effets  des  malades  ainsi  que 
des  chariots  qu'on  avait  préparés  pour  transporter  les  victimes  du  choléra. 

Ces  différents  objets  furent  portés  solennellement  sur  la  place  de  la  Porle 
d'Aci ,  et  brûlés  aux  acclamations  de  la  multitude.  Puis ,  à  l'issue  d  un  souper 
qui  eut  lieu  dans  la  nuit ,  le  drapeau  jaune  fut  déployé  .  et  l'indépendance  de  la 
Sicile  proclamée  par  une  junte  provisoire  de  gouvernement ,  qui  remplaça  la 
junle  de  sécurité  publique  élue  auparavant  (1).  J'ai  celle  proclamation  sous 
les  yeux  en  ce  moment ,  et  je  n'y  vois  d'autre  chef  d'accusation  contre  le  gou- 
vernement de  Naples  que  l'introduction  du  choléra  en  Sicile  :  «  Pero  il  cho- 
iera ,  non  asiatico  ma  Borbouico.  »  Ce  je:i  de  mots  est  l'unique  grief  qui  se 
trouve  allégué  comme  motif  d'un  acte  aussi  grave,  quand  il  était  possible,  il 
faut  l'avouer,  d'en  trouver  quelques  autres  moins  insensés.  M  lis  le  peuple  n'é- 
tait soulevé  (pie  par  l'effroi  (pie  lui  inspirait  le  choléra  ,  et  celte  frayeur  seule 
pouvait  le  soutenir  dans  sa  résistance. 

A  Catane,  qui  renferme  un  grand  nombre  de  manufactures,  et  où  l'industrie 
est  plus  florissante  que  dans  le  reste  de  la  Sicile,  la  noblesse  et  la  bourgeoisie 
notable  ne  pouvaient  tolérer  longtemps  un  tel  état  de  choses.  Le  marquis  de 
San-Giuliano  et  son  tils  essayèrent  d'attirer  les  plus  fougueux  révolutionnaires 
hors  de  la  ville  ,  en  les  engageant  à  aller  faire  reconnaître  l'indépendance  de 
la  Sicile  dans  les  vallées  d'alentour;  mais  cette  proposition  ne  fut  pas  agréée  , 

(t)  Cette  première  junte ,  où  figuraient  quelques  membres  dont  on  n'avait  pas  de- 
mandé le  consentement ,  se  composait  des  personnes  suivantes  :  le  marquis  de  San-Giu- 
liano ,  arrêté  plus  tard  ;  Salvaiore  Tornambiene ,  m  ble  peu  aisé  ,  qui  eut  le  bonheur  de 
s'échapper;  Gabriel lo  Carnazzo,  avocat;  Diego  Arangio,  marchand,  également  contu- 
mace; le  prince  Valsavoja ,  qui ,  ayant  prouvé  qu'il  avait  été  contraint,  fut  mis  en 
liberté  ;  Beneiletto  Privitera  ,  avocat ,  qui  eut  le  même  avantage  ;  Vinzenzo  Cordaro  ,  le 
savant  historien  de  Catane,  qui  fut  acquitté;  un  distillateur  nommé  Giuseppe  Mirone  ; 
un  médecin ,  professeur  de  l'univi  rsité  ,  I)i  Giacomo  ;  un  professeur  d'histoire ,  Gcmel- 
laroj  un  autre  médecin,  Carmelo  Platania  ;  un  employé,  Bianchi  Carbonaro  ;  un  mar- 
chand de  soie ,  Domenico  Vuteri  ;  le  caissier  de  la  province,  prince  Maletto  ;  le  prieur 
Riccioli  :  un  juge  de  la  grande  cour  de  Palerme  ;  Pasquale  ISinfo  .  tous  mis  en  liberté  ; 
enfin  ,  le  secrétaire  de  la  i  H  tait  Salvadore  liarhagallo  Pittà  ,  qui  fut  fusille. 


LA   SICILE.  370 

et  de  nouveaux  excès ,  ainsi  que  dp  nouvelles  arrestations ,  eurent  lieu  dans 
Catane.  Enfin  ,  dans  la  nuit  du  5  aoûl  .  sept  citoyens  de  Catane ,  hommes  Irès- 
considérés,  parmi  lesquels  se  trouvait  M.  Beninlendi ,  membre  de  la  consulte 
d'État,  ayant  été  enlevés  de  leurs  demeures  et  jetés  dans  les  prisons,  les  prin- 
cipaux habitants  de  Catane  se  rendirent  à  la  place  du  Dôme  ,  s'y  formèrent  de 
nouveau  en  garde  nationale,  qui  se  divisa  en  deux  régiments,  et  se  portant 
rapidement  vers  les  casernes,  où  s'étaient  établis  les  insurgés,  les  en  chas- 
sèrent, arrêtèrent  leurs  chefs, s'emparèrent  des  vieux  canons  (pie  le  peuple  avait 
enlevés  du  musée  du  prince  Biscari  .  déchirèrent  le  drapeau  jaune,  et  arbo- 
rèrent à  sa  place  le  drapeau  des  Deux-Siciles.  Ce  mouvement  eut  lieu  sans 
brûler  une  seule  amorce  et  sans  qu'une  seule  goutte  de  sang  eût  été  répandue. 
Les  citoyens  arrêtés  au  nom  de  la  junte  furent  mis  en  liberté;  le  peuple  traîna 
par  toute  la  ville  le  conseiller  Beninlendi  dans  un  carrosse,  et  les  autorités, 
ramenées  de  la  villa  où  elles  étaient  prisonnières,  reprirent  leurs  fonctions. 
La  révolution  de  Catane  avait  duré  trois  jours  ! 

Le  retour  à  l'ordre  avait  eu  lieu  le  2.  Le  4 ,  on  apprit  à  Catane  que  le  mar- 
quis del  Caretta  ,  revêtu  des  pouvoirs  iV aller  ego  ,  s'était  embarqué  avec  un 
corps  de  troupes,  et  le  5  l'escadre  napolitaine  parut  devant  la  rade.  Quand  les 
députés  de  la  ville  se  rendirent  à  bord  du  vaisseau  où  se  trouvait  le  lieutenant 
général  del  Caretta  ,  ils  eurent  peine  à  lui  persuader  que  la  ville  était  tran- 
quille ;  et  lorsqu'il  ne  put  en  douter  ,  une  juste  défiance  le  fil  hésiter  à  débar- 
quer, car  il  soupçonnait  un  piège.  Les  autorités  s'étant  remises  en  otages  ,  le 
général  fit  son  entrée  dans  la  ville  et  fut  reçu  au  milieu  des  fêles  qui  durèrent 
quatre  jours,  tristes  fêles  célébrées  entre  les  excès  de  juillet  et  les  ravages  du 
choléra  qui  éclala  quelques  jouis  après  !  En  un  mois  ,  neuf  mille  personnes  de 
cette  cité  peu  populeuse  furent  jetées  nues  et  ivresque  sans  sépulture  dans  le 
champ  des  arènes.  En  même  temps,  les  commissions  militaires  procédaient 
contre  les  plus  compromis.  Deux  listes  de  contumaces  furent  dressées,  et  on 
offrit  300  et  120  ducats  de  récompense  à  ceux  qui  livreraient  les  accusés  qui 
se  trouvaient  dans  ces  deux  catégories.  Pour  le  marquis  de  San-Giuliano  que 
je  vis  à  Catane  deux  mois  après,  il  ne  fut  jugé  que  plus  lard  ;  le  marchesîno, 
son  fils,  prit  la  fuite  avec  quelques  amis,  et  se  retrancha,  au  milieu  d'une 
guérilla  de  paysans,  dans  la  vallée  de  Modica.  En  me  rendant  à  Modica,  je 
rencontrais  souvent  dans  la  vallée  des  soldats  suisses  accompagnés  de  cam- 
pieri,  qui  sont  les  gendarmes  siciliens  ,  ou  plutôt  des  campieri  gardés  à  vue 
par  des  soldats  suisses,  et  faisant  des  battues  dans  les  bois.  Au  reste,  nulle 
trace  d'émotion  ,  el  bientôt  j'appris  que  le  marchesino  avait  pu  gagner  la  côle 
et  s'embarquer  pour  Malte.  A  Syracuse,  l'insurrection  avait  suivi  la  même 
marche  qu'à  Catane;  seulement  le  mouvement  politique  avait  élé  moins  pro- 
noncé, car  les  bateliers  et  la  populace  se  livraient  à  leurs  excès  en  criant  : 
Viva  el  rc  e  Santa  l.ucia  !  Sainte  Lucie  est  la  patronne  de  Syracuse.  Les  com- 
missions militaires  y  condamnèrent  aussi  un  certain  nombre  de  personnes, 
toutes  accusées  de  massacres  el  non  de  crimes  politiques,  les  unes  a  plusieurs 
années  de  l'ers  .les  autres  à  la  mort.  Là  aussi  le  marquis  del  Caretta  ne  se  pré- 
senta que  pour  recevoir  des  marques  de  soumission  à  l'autorité  royale  ,  qui 
avait  été  rétablie  avant  son  arrivée  ,  et  pour  assister  à  des  bals.  A  son  départ 

tome  ii.  26 


580  LA    SICILE. 

pour  Noto ,  qui  eut  lieu  la  nuit ,  toute  la  population  des  campagnes ,  en  habits 
de  fête  ,  l'accompagna  avec  des  torches  à  travers  les  monts  et  les  vallées  jus- 
qu'à sa  destination.  On  parle  encore  dans  la  vallée  de  Syracuse  du  prodigieux 
spectacle  que  donna  cette  immense  procession.  Ainsi  le  volcan  s'était  éteint  de 
lui-même  en  Sicile  et  à  Catane,  et  le  mouvement  que  la  crainte  du  choléra 
avait  fait  naître  avait  cessé  même  avant  la  venue  du  fléau.  Pendant  tous  ees 
troubles,  un  brick  de  guerre  anglais,  destiné  à  proléger  les  sujets  britanni- 
ques, était  venu  de  Malte  stationner  devant  la  rade  de  Catane,  et  un  autre  se 
tenait ,  dans  le  même  but ,  à  l'entrée  du  port  de  Syracuse. 

Voilà  toute  la  révolution  sicilienne  de  1857.  A  Païenne,  ce  fut  encore  moin-. 
A  Syracuse  ,  l'âge  extrêmement  avancé  du  général  Tanzi ,  qui  y  commandait , 
et  le  petit  nombre  de  troupes  dont  il  pouvait  disposer,  empêchèrent  de  prendre 
des  mesures  énergiques  contre  les  dévastateurs.  Je  vous  ai  dit  dans  mes  pré- 
cédentes lettres  ce  qui  se  passa  à  Messine,  où  n'eut  lieu  aucune  démonstra- 
tion politique  ,  enfin  ,  à  Catane,  le  marquis  San-Giuliano  lui-même,  qui  tenait 
aux  meilleures  familles,  et  qui  ne  s'engagea  dans  le  mouvement  que  pour  con- 
tenir son  fils  ,  ne  fut  suivi  que  par  des  médecins,  des  professeurs  et  des  avo- 
cats. Le  peuple  qui  se  souleva  ne  songeait  qu'au  choléra  ;  la  noblesse  se  tint  à 
l'écart,  et  l'ordre  public  se  trouva  rétabli  presque  sans  le  concours  des  forces 
napolitaines.  Les  rigueurs  qui  suivirent  sont  à  déplorer  sans  doute,  mais  noiis 
avons  vu ,  en  France  même  ,  que  les  gouvernements  ne  sont  pas  toujours  maî- 
tres de  procéder  par  la  clémence  en  pareil  cas. 

Je  vous  l'ai  dit  avec  franchise,  et  je  ne  l'ai  pas  caché  à  Napies  à  mon  re- 
tour, la  Sicile  n'est  pas  satisfaite,  mais  elle  espère  une  amélioration  de  son 
sort,  et  j'ose  affirmer  que  si  le  gouvernement  napolitain  s'occupe  sérieusement 
de  l'avenir  de  ce  pays,  les  pavillons  de  guerre  étrangers  pourront  se  présen- 
ter devant  ses  ports  sans  ébranler  la  fidélité  de  personne.  Des  mesures  telles 
que  la  suppression  partielle  de  l'impôt  de  mouture  sont  propres  à  amener  de 
tels  résultats,  et  il  en  est  d'autres  que  désigne  naturellement  l'état  du  pays. 
Les  Siciliens  sont  meilleurs  marins  que  les  habitants  du  royaume  deNaples; 
ils  étudient  plus  sérieusement  l'art  nautique.  Après  ie  départ  des  Anglais  ,  ils 
s'approprièrent  avec  beaucoup  de  talents  leurs  procédés,  leurs  modes  de  grée- 
ment  et  leur  manière  de  construire.  En  outre  ,  les  bois  de  construction  abon- 
dent dans  le  royaume  de  Naples;  mais  ils  sont  poreux,  se  crevassent,  et  deman 
dent  beaucoup  de  soins,  et  sur  tous  les  navires  construits  en  bois  indigène  . 
où  la  mâture  seule  vient  de  Venise  ou  de  Riga,  les  Siciliens  conviennent  mieux 
pour  composer  les  équipages  que  les  Napolitains.  Le  gouvernement  napolitain, 
qui  paraît  vouloir  donner  des  soins  à  sa  marine,  diminuera  encore  les  fer- 
ments de  troubles  de  la  Sicile  en  employant  celte  population  maritime  ,  si  né- 
gligée depuis  vingt  ans.  Des  routes,  des  fabriques,  les  travaux  des  mines,  des 
encouragements  à  l'agriculture ,  voilà  ce  qui  achèvera  de  calmer  la  Sicile  ,  H 
dès  lors  elle  ne  sera  plus  un  sujet  d'inquiétude  pour  l'Europe.  Quanta  l'An 
gleterre,  elle  n'a  pas  laissé  des  souvenirs  bien  ardents  dans  la  population  si- 
cilienne; à  Païenne,  à  Messine,  on  ne  se  souvicul  guère  plus  de  sir  William 
Bentinck  «pie  de  l'amiral  Vivonne.  Dans  celte  dernière  ville ,  où  ils  ont  résidé 
longtemps,  les  Anglais  ont  créé  une  petite  roule  de  Messine  au  phare  .   roule 


LA   SICILE.  381 

qui  leur  était  nécessaire  pour  le  transport  de  leurs  approvisionnements.  C'est 
le  seul  monument  qui  soit  resté  de  leur  séjour  en  Sicile.  Les  sympathies  sont 
donc  à  peu  près  nulles  en  Sicile  pour  l'Angleterre  comme  pour  la  France.  Il 
est  vrai  que  depuis  l'occupation  d'Alger  et  la  destruction  de  la  piraterie  qui 
nuisait  à  la  petite  navigation  sicilienne  ,  et  particulièrement  à  la  pêche  des 
coraux  près  des  côtes  d'Afrique  ,  le  nom  français  est  prononcé  avec  quelque 
respect  par  les  populations  maritimes  de  la  Sicile  ,  surtout  dans  la  partie  mé- 
ridionale de  l'île;  mais  c'est  là  tout.  S'il  y  a  un  parti  en  Sicile,  c'est  celui  de 
l'indépendance,  qui  repousse  le  concours  de  toutes  les  nations.  Ce  parti  se 
trouve  donc  isolé,  c'est-à-dire  faible  par  son  principe  même,  et  il  dépend  du 
gouvernement  des  Deux-Siciles  de  l'affaiblir  et  de  l'isoler  encore  plus ,  en  tra- 
vaillant activement  à  améliorer  le  sort  des  Siciliens.  Je  termine  sur  cette  vérité, 
monsieur,  et  je  remets  à  un  autre  jour  le  plaisir  que  j'aurais  à  vous  parler 
de  la  triste  beauté  des  villes  de  Catane  et  de  Syracuse,  mais  le  soufre  m'a  en- 
traîné trop  loin. 
Je  suis,  etc. 


SITUATION 


FINANCIÈRE 


DE  LA  FRANCE. 


Io  Formation  Je  la  dette  française.  —  Considérations  sur  le  crédit  public.  —  Conver- 
sion des  rentes.  —  Budgets  de  la  France  et  de  l'Angleterre  comparés.  —  Organisa- 
tion du  crédit  privé.  —  Du  privilège  de  la  Banque  de  France. 

2o  Examen  de  plusieurs  publications  récentes.  —  Histoire  financière  et  statistique  de 
l'empire  britannique ,  par  M.  Pablo  de  Pebrer.  —  Bu  Crédit  et  de  la  Circulation  , 
par  M.  A.  Cieszkowski.  —  Examen  des  Revenus  publics ,  par  M.  le  marquis  d'Au- 
diffret.  —  Du  Crédit  en  France ,  par  M.  Courtct  de  l'Isle.  —  Traité  des  Banques , 
par  M.  Condy-Raguet.  —  Brochures,  opinions  et  documents  divers. 

De  (ouïes  les  dissemblances  qui  séparent  les  temps  antiques  de  la  civilisa- 
tion moderne,  il  n'en  est  pas  de  plus  significatives  que  celles  qui  sont  produi- 
tes par  le  magique  pouvoir  du  crédit.  Les  peuples  peu  avancés  se  distribuent 
par  instinct  en  castes  diverses,  entre  lesquelles  les  fonctions  sociales  se  répar- 
tissent :  à  l'une,  la  méditation,  le  culte  austère  delà  vertu  et  de  la  science  ; 
à  l'autre,  le  métier  des  armes,  et  au  besoin  l'impôt  du  sang,  au  plus  grand 
nombre,  le  tribut  journalier  de  ses  sueurs.  Chaque  ordre,  en  accomplissant 
la  tâche  commandée  par  l'intérêt  général ,  acquitte  sa  part  de  la  dette  com- 
mune. Chez  les  peuples  ainsi  constitués  ,  de  grandes  choses  ont  pu  se  faire  avec 
peu  ou  point  d'argent.  Au  contraire,  dans  le  monde  où  nous  vivons  ,  chaque 
individu  s'appartient,  et  se  vend  ce  qu'il  s'estime  lui-même  :  un  gouvernement 
n'obtient  que  ce  qu'il  peul  payer.  Il  étail  d'usage  dans  les  cités  antiques  et 


SITUATION   FINANCIÈRE   DE   LA   FRANCE.  385 

dans  les  seigneuries  féodales  d'accumuler  de  longue  main  les  uialières  pré- 
cieuses ,  afin  de  n'èlre  pas  pris  au  dépourvu  par  une  calamité  publique.  De  nos 
jours,  le  système  des  réserves  métalliques  est  abandonné.  L'économie  con- 
siste à  réduire  les  impôts  :  le  seul  trésor  des  Étals  est  la  confiance  qu'ils  in- 
spireni  ;  la  facilité  qu'ils  trouvent  a  contracter  des  dettes  est  la  mesure  de  leur 
puissance,  et  quand  ils  se  libèrent  d'un  emprunt,  c'est  uniquement  pour  se 
ménager  le  moyen  d'emprunter  encore. 

La  conséquence  forcée  de  ces  changements  est  que  l'autorité  se  morcelle  en 
se  monélisanl,  et  passe  peu  a  peu  dans  la  circulation.  Le  sénat  où  elle  tend  à 
se  concentrer,  c'est  le  parquet  de  la  Bourse.  La  balance  des  intérêts  échappe 
aux  mains  de  l'homme  d'État  :  ce  n'est  pi  lis  le  chef  militaire  qui  fait  appel  aux 
hommes  d'armes.  Le  seul  conquérant  possible  ,  au  xixe  siècle,  c'est  le  finan- 
cier qui  ,  nonchalamment  accoudé  sur  son  bureau  et  caressant  de  l'œil  son 
livre  de  caisse,  décrète  la  paix  ou  la  guerre  :  c'est  sur  un  mot  d'ordre  trans- 
mis aux  courtiers  ,  ses  valeureux  aides  de  camp,  que  les  arsenaux  s'animent, 
que  les  armées  s'ébranlent ,  et  que  des  peuples  succombent. 

Ce  nouvel  aspect  des  sociétés  est  peu  poétique.  Si  pourtant  on  pénètre  au 
cœur  des  choses,  il  n'y  a  rien  là  qui  doive  effrayer.  C'est  la  consécration  maté- 
rielle d'un  fait  de  haute  importance  dans  l'ordre  moral.  En  théorie,  tout  ca- 
pital est  considéré  comme  la  représentation,  le  produit  accumulé  d'un  travail 
antérieur.  Or  l'autorité  acquise  aux  capitaux  prouve  que  la  suprématie  poli- 
tique, au  lieu  d'être  le  droit  exclusif  de  la  naissance,  est  déjà  la  conquête 
sinon  précisément  des  travailleurs,  du  moins  de  ceux  qui  conduisent  le  travail. 
De  ce  point  de  vue,  la  royauté  de  l'argent  paraît  légitime.  Mais  ,  à  une  époque 
où  toutes  les  couronnes  ont  perdu  de  leur  poids ,  l'argent  seul  conservera-t-il 
le  privilège  du  pouvoir  absolu  ?  Ne  serait-il  pas  à  craindre  que  son  despotisme 
ne  devînt  le  plus  aveugle,  le  plus  irritant  de  tous  ,  si  son  immense  portée  n'é- 
tait pas  restreinte,  si  la  force  absorbante  qui  est  en  lui  n'était  pas  vigoureuse- 
ment contenue  ? 

Ces  réflexions  que  tout  le  monde  a  faites  ,  donnent  une  sorte  de  solennité 
aux  débals  qui  louchent  les  institutions  financières.  Par  une  coïncidence  re- 
marquable, le  crédit  public  est  mis  en  cause  dans  le  projet  de  conversion  des 
rentes,  en  même  temps  que  le  crédit  privé .  par  la  prorogation  demandée  du 
privilège  de  ta  Banque  de  France.  Nous  n'insisterons  pas  sur  l'importance 
des  so'ulions  qui  doivent  intervenir  :  elle  est  heureusement  sentie,  même  dans 
les  classes  qui  ,  d'ordinaire,  accordent  peu  d'attention  aux  problèmes  écono- 
miques. Aussi,  craindrons-nous  beaucoup  moins  d'appeler  nos  lecteurs  sur  un 
terrain  aride,  où  il  faut  creuser  péniblement  jusqu'à  la  racine  des  faits,  où  l'on 
ne  saurait  avancer  qu'à  travers  les  chiffres  et  les  plus  épineux  raisonne- 
ments. 

I.—  FORMATION    DE   LA.    DETTE    FRANÇAISE. 

Les  doctrines  catholiques  sur  le  prêt  à  intérêt  s'opposèrent  longtemps  à  un 
système  équitable  et  régulier  d'emprunts  publics.  L'Église  se  faisait  un  devoir 
d'agiter  constamment  ses  foudres  sur  l'usure  .  ce  monstre  insatiable  auquel  de 


584  SITUATION   FINANCIÈRE   DE   LA   FRANCE. 

mauvais  princes  eussent  livré  sans  pudeur  la  chair  et  le  sang  des  peuples.  Un 
lemps  vint  cependant,  pu  le  travail  fut  mis  en  honneur  :  les  capitaux  s'accu- 
mulèrent dans  les  mains  industrieuses,  et ,  faute  de  circulation,  on  dut  remar- 
quer un  engorgement  maladif  sur  quelques  points,  et  partout  ailleurs  une  lan- 
gueur affligeante.  Il  y  eut  dès  lors  urgence  de  rétablir  l'équilibre  vital,  en 
provoquant,  par  l'attrait  du  gain,  le  salutaire  écoulement  des  richesses.  Tou- 
tefois, l'Église  ne  fit  fléchir  l'ancienne  discipline  qu'avec  une  extrême  circon- 
spection. Elle  se  réserva  d'intervenir  entre  les  parties  comme  tutrice  légitime 
du  plus  faible,  et  dans  la  crainte  que  le  nécessiteux  ne  se  précipitât  aveuglé- 
ment sous  le  joug  du  riche,  elle  formula  un  contrat  dont  les  bases  principales 
sont  autant  de  garanties  pour  l'emprunteur.  Pendant  la  première  moitié  du 
xve  siècle,  les  papes  Martin  V  et  Calixle  III  déclarèrent  que  le  placement  de 
l'argent  devenait  licite  avec  les  restrictions  suivantes  :  d'abord,  que  le  produit 
annuel  ne  devait  jamais  dépasser  le  taux  énoncé  par  la  loi;  en  second  lieu  , 
que  le  fonds  serait  toujours  fourni  en  argent  et  non  pas  en  autres  valeurs, 
pour  empêcher  qu'une  estimation  arbitraire  ne  favorisât  la  fraude;  enfin,  sur- 
tout, que  l'emprunteur  pourrait  à  sa  volonté  se  libérer  par  le  remboursement 
du  capital,  sans  qu'il  pût  jamais  y  être  contraint  par  le  créancier.  Un  peu  plus 
tard,  on  déclara  que  le  bénéfice  de  la  prescription  pour  les  arrérages  était  ac- 
quis au  débiteur  au  bout  de  cinq  années.  Telles  sont  les  dispositions  qui,  de  la 
jurisprudence  canonique,  ont  passé  dans  le  droit  civil ,  et  forment  encore  au- 
jourd'hui la  base  du  contratde  rente  perpétuelle.  C'est  ainsi  qu'à  une  époque 
où  le  pouvoir  spirituel  n'était  pas  un  vain  mot,  l'Église  intervenait  pour  mo- 
raliser les  innovations  réclamées  par  le  progrès  des  sociétés. 

Dans  l'origine,  les  prêteurs  exigeaient  qu'une  valeur  foncière  ou  mobilière 
fût  spécialement  engagée  en  garantie  de  leurs  avances.  La  rente  devait  être 
prélevée  sur  le  revenu  de  l'un  des  domaines  de  la  couronne,  ou  sur  l'une  des 
branches  de  l'impôt,  comme  la  taille  ou  les  gabelles.  Louis  XII  emprunta  ainsi 
une  somme  assez  considérable  pour  le  temps.  Le  crédit  public,  tel  que  nous  le 
définissons  aujourd'hui  n'existait  donc  pas  encore  ;  il  ne  date  en  France  que 
du  jour  où  on  put  faire  appel  aux  capitalistes,  sans  autre  gage  a  offrir  que  la 
responsabilité  morale  du  prince  et  l'ensemble  des  ressources  nationales.  Les 
rentes  créées  à  ces  conditions  furent  assignées  vaguement  sur  l'hôtel  de 
tille  de  Paris.  On  a  compté  cinq  émissions  de  cette  nature  sous  François  I". 
trente-trois  sous  Henri  II,  quatre  sous  François  II ,  vingt-sept  sous  Charles IX, 
et  sept  sous  Henri  III.  Ces  emprunts  faits  sans  mesure,  et  à  la  première  tenta- 
tion du  besoin,  grevèrent  l'État  d'une  dette  annuelle  de  5,428,233  livres, 
somme  qui  serait  à  peine  représentée  de  nos  jours  par  un  chiffre  dix  fois  plus 
fort,  l.u  dette  perpétuelle  ,  qui  seule  est  l'objet  de  nos  recherches,  ne  consti- 
tuait néanmoins  que  la  plus  faible  partie  du  fardeau.  Dans  ces  lemps  d'inexpé- 
rience financière,  une  sorte  de  dette  flottante,  beaucoup  plus  onéreuse,  résul- 
tait de  l'anticipation  sur  les  revenus,  de  l'appointement  des  offices  mis  en  vente, 
des  exemptions,  des  concessions  de  monopoles,  et  d'une  foule  d'opérations  qui 
n'étaient  au  fond  que  des  emprunts  usuraires. 

F.n  dépit  des  aventureuses  théories  qui  préconisent  les  gros  budgets  et  les 
splendides  emprunts,  les  peuples  s'obstinent  a  vénérer  les  hommes  d'État  qui 


SITUATION   FINANCIÈRE   DE    LA   FRANGE.  385 

ont  pris  à  tâche  d'alléger  les  charges  communes.  Si  c'est  là  un  des  mille  pré- 
jugés de  la  foule,  comme  certains  économistes  i'onl  prétendu,  c'est  à  coup  sûr 
un  de  ceux  qu'il  faut  respecter.  Pourquoi  la  reconnaissance  nationale  a-t-elle 
inscrit  le  nom  de  Sully  parmi  ceux  des  plus  grands  hommes?  C'est  surtout 
parce  que  ce  rigide  économe  avait  pour  programme  d'arriver  par  la  réduction 
des  dépenses  à  celle  des  impôts.  On  ne  créa  pas  de  rentes  nouvelles  sous  son 
ministère,  et  on  obtint  même  une  diminution  sur  la  somme  des  engagements 
antérieurs  par  une  révision  sévère  des  titres.  Après  la  mort  de  Henri  IV  ,  la  ré- 
serve numéraire  amassée  par  Sully,  et  surtout  les  traditions  administratives 
qui  se  conservèrent  malgré  sa  disgrâce  .  procurèrent  encore  quelques  années 
tolérables.  Mais  depuis  la  domination  de  Richelieu  jusqu'à  l'avènement  de  Col- 
bert,  peu  d'années  se  passèrent  sans  qu'on  fût  obligée  d'avoir  recours  aux  res- 
sources extraordinaires.  Pendant  un  demi-siècle,  l'histoire  financière  de  la 
France  n'offre  plus  qu'une  alternative  d'emprunts  ruineux  et  de  banqueroutes 
indécentes  :  fût-il  possible  d'en  établir  la  succession  par  des  chiffres,  il  n'y 
aurait  pas  d'utilité  à  le  faire,  puisque  aucun  système  ne  présidait  à  la  gestion 
de  la  fortune  publique,  et  que  les  affaires  d'argent  n'étaient,  à  vrai  dire, 
qu'une  guerre  ouverte  entre  une  poignée  d'ignobles  traitants  et  les  agents 
d'un  pouvoir  sans  pudeur  qui  confondait  le  droit  et  la  force.  Des  usuriers  ne 
rougissaient  pas  de  demander  2o  pour  ICO.  Le  ministre  acceptait,  car  il  avait 
ordre  de  mettre  sur  pied  une  compagnie  ou  d'organiser  quelque  passe-temps 
royal  ;  mais  il  ne  (ardait  pas  à  se  donner  quittance  à  lui-même  par  une  ordon- 
nance de  réduction,  et  pourtant,  en  dernier  résultat,  l'avantage  demeurait 
toujours  au  préteur.  Semblable  à  la  fatalité  des  temps  antiques,  sous  laquelle 
il  fallait  inévitablement  succomber,  le  dieu  fatal  des  temps  modernes,  l'argent, 
ne  pei'd  jamais  ses  droits  :  il  faut  tôt  ou  lard  subir  la  loi  qu'il  daigne  dicter 
par  l'organe  de  ceux  qui  se  sont  voués  à  son  culte.  Déjà,  au  xvue  siècle,  on 
connaissait  l'art  perfide  d'éluder  la  loi  qui  fixe  le  maximum  de  l'intérêt  en 
achetant  une  créance  à  un  cours  très-inférieur  au  chiffre  énoncé  dans  le  con- 
Irat.  Au  commencement  du  xvie  siècle,  le  taux  légal  du  placement  était  le  de- 
nier dix,  c'est-à-dire  qu'on  pouvait  acquérir  légitimement  une  livre  de  rente 
pour  un  capital  de  dix  livres.  Ce  taux  fut  porté  sous  Charles  IX  au  denier 
douze,  sous  Henri  IV  au  denier  seize,  sous  Louis  XIII  au  denier  dix-huit,  sous 
Louis  XIV  au  denier  vingt,  ou,  comme  on  dirait  de  nos  jours,  à  5  pour  100. 
Mais  les  limites  tracées  parla  loi  furent  toujours  franchies  avec  effronterie,  et 
Colbert  lui-même,  aux  meilleurs  jours  de  son  administration  ,  n'obtint  jamais 
des  secours  à  moins  de  10  pour  100. 

La  vieillesse  de  Louis  XIV  devait  être  une  douloureuse  expiation  de  son 
étincelante  jeunesse,  de  sa  majestueuse  virilité.  Les  bilans  financiers  de  cette 
époque  dénoncent  une  perturbation  qu'on  ne  peut  plus  regarder  sans  vertige, 
quand  on  est  accoutumé  au  mécanisme  régulier  des  gouvernements  représen- 
tatifs. Duranl  les  quatorze  dernières  années  du  grand  règne,  la  guerre  et  les 
Beaux  naturels  élevèrent  le  chiffre  total  des  dépenses  à  près  de  3  milliards: 
les  recettes,  réduites  par  des  anticipations,  avaienl  à  peine  couvert  le  tiers  de 
cette  somme  ;  il  fallut  demander  au  crédit  les  deux  autres  tiers.  Le  capital  des 
renies  sur  l'hôtel  de  ville  montai!  à  1,292,000  livres,  dont  le  service  annuel, 


58G  SITUATION   FINANCIÈRE   DE   LA   FRANCE. 

à  raison  de  4  pour  100,  absorbait  environ  52  millions.  D'autres  rentes  consti- 
tuées à  divers  titres,  le  capital  des  offices  qu'on  avait  scandaleusement  multi- 
pliés, et  surtout  une  dette  flottante  et  exigible,  puisqu'elle  était  représentée 
par  une  sorte  de  papier-monnaie  en  circulation,  portèrent  te  total  de  la  dette 
publique  à  2  milliards  596  millions  (l).La  valeur  des  espèces  métalliques  était 
si  incertaine  en  ces  temps  de  crise,  qu'il  est  fort  difficile  d'en  établir  la  rela- 
tion avec  les  cours  actuels.  Nous  croyons  pourtant  qu'on  ne  s'éloignerait  pas 
de  la  vérité  en  avançant  que  la  dette  léguée  par  Louis  XIV  à  la  régence  n'était 
pas  de  beaucoup  inférieure  en  capital  à  celle  que  supporte  aujourd'hui  la 
Fiance  constitutionnelle.  Mais  la  disproportion  devient  effrayante,  dès  qu'on 
balance  la  population  et  les  ressources  des  deux  époques. 

On  eut  recours  aux  expédients  ordinaires  du  despotisme  ,  à  la  refonte  frau- 
duleuse des  monnaies,  à  la  révision  arbitraire  des  titres  de  créances,  aux  con- 
fiscations, à  des  supplices  même  prononcés  contre  ceux  qui  insultaient  par 
leur  faste  à  la  misère  publique.  Ce  sont  là  de  ces  palliatifs  qui  ne  retardent  la 
crise  que  pour  en  augmenter  l'intensité.  La  régence  songeait  donc  forcément 
à  rejeter  le  fardeau  par  une  secousse  violente  ,  quand  Law  commença  à  semer 
dans  le  pays  ses  aventureuses  théories.  On  sait  avec  quelle  merveilleuse  étour- 
derie  la  France  tout  entière  se  prêta,  sur  la  foi  d'un  prospectus,  à  la  réalisa- 
tion du  fameux  système.  Certes,  pour  un  gouvernement  réduit  à  organiser 
une  banqueroute,  ce  fut  une  bonne  fortune  que  d'avoir  la  nation  entière  pour 
complice.  Les  rentiers,  qui ,  toutes  réductions  faites,  touchaient  des  arrérages 
à  raison  de  4  pour  100,  acceptèrent  le  remboursement  de  leurs  créances  en 
actions  de  la  nouvelle  banque,  qui  ne  portaient  que  2  et  demi  pour  100  d'in- 
térêt, mais  dont  les  titres  pouvaient  se  négocier  sur  la  place  avec  un  bénéfice 
énorme.  Les  premières  actions,  auxquelles  étaient  attachés  certains  privilèges, 
s'élevèrent  en  même  temps  de  500  livres  à  20,000.  L'argent  perdit  10  p.  100 
sur  les  billets.  Mais  les  agioteurs  n'avaient  pas  ,  comme  les  philosophes  des 
beaux  temps  de  la  Grèce,  la  prétention  de  porter  toujours  leur  fortune  avec  eux. 
L'engouement  pour  le  papier  s'épuisa  ,  et  comme  à  un  signal  donné  chacun 
courut  au  remboursement.  Dès  le  premier  choc,  tout  l'échafaudage  du  crédit 
fut  éhranlé,  et  la  chute  des  divers  effets  fut  d'autant  plus  lourde  qu'ils  tom- 
baient d'une  hauteur  exorbitante.  L'action  qu'on  s'était  arrachée  à  20,000 
livres  fut  offerte  pour  un  louis.  Les  billets  de  banque  donnés  aux  rentiers  en 
échange  de  leurs  titres  avaient  été  garantis  par  l'État,  et  on  n'aurait  pu  ,  sans 
déloyauté  ,  profiler  strictement  de  leur  dépréciation.  La  somme  totale  des  en- 
gagements laissés  par  Louis  XIV  ne  se  trouva  réduite  que  d'un  quart  au  plus, 
c'est-à-dire  qu'après  l'opération  du  visa,  à  laquelle  furent  soumises  toutes  les 
valeurs  créées  par  Law,  le  capital  de  la  dette  publique  flottait  entre  dix-sept 
et  dix-huit  cents  millions. 

La  déplorable  expérience  qu'on  venait  de  faire  développa  dans  la  région  du 
pouvoir  l'horreur  des  systèmes  et  des  réformes.  L'abbé  Terray  disait,  assure- 
nt) Selon  le  compte  du  ministre  Desmarets  ,  reproduit  par  Forbonnais.  Quelques  his- 
toriens ont  mémo  dénoncé  un  déficit  de  3  milliards  111  millions  ;  mais  la  base  de  cette 
évaluation  nous  échappe. 


SITUATION   FINANCIÈRE   DE   LA   FRANCE.  387 

l-on  ,  que  la  science  du  crédit  public  consiste  à  emprunter  de  foules  mains  et  à 
tous  prix  ,  sauf  à  se  remettre  au  pair  de  temps  en  temps  par  une  banqueroute 
aussi  décente  que  possible.  Sans  dire  aussi  effrontément  leur  dernier  mot,  les 
hommes  d'Étal  du  siècle  passé  s'en  tinrent  assez  généralement  à  celte  complai- 
sante théorie  De  17ôô  A  1788  .  lus  ministres  ou  plutôt  les  intendants  de  la  cour 
firent  argent  de  tout.  Pour  exciter  le  démon  de  l'agiotage  ,  l'emprunt  se  pré- 
senta sous  les  formes  les  plus  diverses  et  les  plus  agaçantes  ,  telles  que  rentes 
perpétuelles  ou  viagères,  concessions  vendues  aux  pays  d'état,  traités  parti- 
culiers avec  certaines  villes  françaises  ou  étrangères,  négociations  avec  des 
compagnies  financières  ,  des  corps  constitués  ou  des  ordres  religieux  ,  institu- 
tions de  loteries  el  de  tontines  ,  aliénations  d'impôts,  cessions  de  monopoles  , 
emprunts  sur  hypothèques  et  même  sur  nantissement  de  valeurs  mobilières.  On 
ne  saurait  déterminer  la  somme  versée  effectivement  dans  les  caisses  publiques 
par  suite  de  ces  transactions:  le  capital  dont  l'Étal  s'esl  reconnu  débiteur  a  pu 
seul  être  évalué,  et  il  ne  demeure  pas  de  beaucoup  au-dessous  de  4  milliards  (1). 
Ajoutée  au  déficit  déjà  laissé  par  la  régence,  celte  somme  eût  formé  une  masse 
d'engagements  intolérable,  si  elle  n'eût  été  plusieurs  fois  allégée  par  des  ma- 
nœuvres dans  le  genre  de  celles  que  conseillait  l'abbé  Terray  (2).  Malgré  le 
bénéfice  des  réductions,  Necker,  dans  son  budget,  ne  demandait  pas  moins 
de 202,500,000  livres  pour  le  service  des  renies  constituées,  des  dettes  échues 
et  des  pensions,  el  assurément  celte  somme  était  hors  de  proportion  avec  les 
ressources  de  la  France  à  celte  époque. 

Le  pouvoir  populaire  qui  hérita  de  la  monarchie  accepta  loyalement  les 
charges  de  la  succession.  Émerveillée  des  ressources  qu'elle  découvrait  en  elle- 
même,  la  nation  eut  un  instant  l'espoir  de  se  libérer  intégralement ,  el  elle  dé- 
créta, comme  mesure  préliminaire,  un  apurement  général  des  comptes.  Celte 
opération  donna  le  résultat  suivant,  consigné  dans  le  Moniteur  du  5  avril  1792  : 

Rentes  perpétuelles     ....         70,844.949  livres. 
Rentes  viagères 102,255.192     — 


179.100,141  livres. 


Ce  chiffre  représentait  particulièrement  la  dette  de  l'ancien  régime.  Celle 
de  la  révolution  consistait  en  pensions  accordées,  comme  indemnités,  aux 
ecclésiastiques  et  aux  victimes  i\u  nouvel  ordre  de  choses.  Ces  pensions  exi- 
geaient le  sacrifice  annuel  de  97.291.000  livres.  Il  n'y  avait  pas  encore  à  s'in- 
quiéter de  celle  autre  dette,  beaucoup  plus  lourde  pourtant,  qui  avait  pour 

(1)  Arnould  ,  Balance  du  Commerce ,  tom.  III ,  tableau  \i\. 

(2)  M.  le  duc  de  Galle  s'exprime  ainsi  dans  une  brochure  qu'il  vient  de  publier  à 
l'occasion  de  la  conversion  projetée  :  «  Les  rentes  établies  sur  les  tailles  étaient  de 
temps  en  temps  soumises  à  des  réductions ,  jusqu'à  ce  «pic  leur  modicité  permît  enfin 
de  les  faire  disparaître  sans  scandale  et  sans  bruit.  Il  suffisait  de  les  retrancher  des 
états  du  roi.  C'est  de  cette  manière  que  s'exerçait  alors  le  droit  de  remboursement. 
Voilà  ce  que  j'ai  vu  sur  la  fin  du  règne  de  Louis  XV,  à  mon  début  dans  les  finances  , 
auxquelles  j'ai  consacré  ma  vie. 


388  SITUATION   FINANCIÈRE   DE   LA   FRANCE. 

titres  les  assignats,  parce  qu'on  les  croyait  alors  suffisamment  garantis  par 
les  biens  nationaux,  qui  leur  servaient  de  gages. 

L'irrégularité  des  opérations  financières,  sous  l'ancien  régime,  avait  telle- 
ment multiplié  les  titres,  qu'il  était  devenu  fort  difficile  de  les  reconnaître  et 
de  les  classer.  Le  service  des  arrérages  souffrait  de  cette  confusion  (1).  D'ail- 
leurs plusieurs  créances  reposaient  sur  des  institutions  que  les  premiers  souf- 
fles de  l'orage  avaient  fait  disparaître.  II  y  avait  donc  justice  et  convenance  à 
simplifier  le  mécanisme  du  crédit  public.  Le  17  août  1793  ,  le  comité  des  finan- 
ces proposa  ,  par  l'organe  de  Cambon,  de  reconnaître  ,  par  une  seule  et  même 
formule,  les  droits  divers  des  créanciers  de  l'État.  «  L'opération  consiste,  dit 
le  rapporteur,  à  inscrire  sur  un  grand  livre,  que  nous  appellerons  Livre  de 
la  dette  publique ,  toutes  les  espèces  de  créances  de  la  nation.  Chaque  créan- 
cier sera  porté  suivant  l'ordre  alphabétique...  Nous  aurons  sur  ce  livre  le  total 
de  la  dette  nationale.  Alors  nous  la  consoliderons  à  raison  de  5  pour  100.  » 
Cette  mesure  devait  être  accueillie  moins  encore  comme  une  réforme  excel- 
lente ,  que  comme  un  trait  de  haute  et  vigoureuse  politique.  Les  créanciers  de 
l'ancienne  monarchie  allaient  devenir  ceux  de  la  république  ;  on  enchaînait  de 
vive  force  au  char  de  la  révolution  la  classe  timide  et  sournoise  des  rentiers. 
Malheureusement,  le  défi  que  la  Fiance  avait  à  soutenir  contre  l'Europe  coa- 
lisée absorbait  jusqu'à  ses  moindres  ressources.  Le  plus  sacré  de  tous  les  en- 
gagemenfs  était  alors  d'envoyer  aux  frontières  du  pain  et  de  la  poudre.  Avant 
même  que  l'échange  des  vieux  titres  contre  les  certificats  d'inscriptions  fût 
effectué  ,  le  gouvernement  avait  avoué  l'impuissance  de  faire  honneur  au  der- 
nier contrat. 

La  nécessité  qui  dicta  la  loi  de  l'an  vi  était  si  criante ,  qu'elle  étouffa  les  re- 
proches haineux  et  jusqu'aux  gémissements  du  besoin.  La  réduction  des  deux 
tiers  de  la  dette  fut  résolue. On  se  piqua  du  moins  de  savoir-vivre,  et  ,  pour  la 
première  fois ,  ce  vilain  mot  de  banqueroute  fut  remplacé  par  celui  de  rem- 
boursement. Le  titre  xiv  de  la  loi  du  9  vendémiaire  an  vi  ,  pouvant  être  con- 
sidéré  comme  le  contrat  définitif  passé  entre  1  État  et  ses  créanciers,  mérite 
mie  attention  particulière.  Il  porte  que  chaque  inscription  sera  remboursée 
par  les  deux  tiers  en  bons  au  porteur  délivrés  par  la  trésorerie  nationale,  le 
capital  de  la  rente  perpétuelle  devant  être  estimé  au  denier  vingt,  et  celui  de 
la  rente  viagère  au  denier  dix.  Par  une  déclaration  expresse,  le  tiers  cotise rvé 
de  la  dette  nationale  est  garanti  de  toute  retenue  présente  ou  future.  Cette 
consolidation  du  tiers  appliquée  aux  pensions,  aussi  bien  qu'aux  renies  cons- 
ignées ,  fil  descendre  les  arrérages  annuels  de  280  millions  à  90  environ.  Com- 
prise dans  celle  somme  ,  les  renies  ô  pour  100  ,  dont  nous  avons  a  suivre  plus 
particulièrement  les  vicissitudes,  atteignirent  au  terme  de  la  liquidation  le 
chiffre  de  41,717,607  francs. 

Un  tel  discrédit  pesait  sur  le  Directoire,  qu'on  ne  lui  supposa  ni  le  pouvoir  ni 
l'intention  de  respecter  le  concordai  qu'il  venait  d'obtenir.  Les  rentiers  vivaient 

(1)  Certaines  rentes  étaient ,  dit-on,  attribuées  à  trente  ou  quarante  payeurs,  à  qui 
il  fallait  s'adresser  successivement.  La  récolte  des  rentes  était  alors  une  industrie  aussi 
lu  i  alive  «pie  compliquée. 


SITUATION   FINANCIÈRE   DE    LA   FRANCE.  389 

dans  la  crainte  de  voir  s'écrouler  tout  à  coup  les  débris  mal  consolidés  de  leur 
fortune.  La  panique  fut  si  grande,  que  la  plupart  des  inscriptions,  vendues  au 
prix  d'une  seule  année  d'arrérages ,  passèrent  dans  les  mains  des  agioteurs. 
Les  bons  pour  les  deux  autres  tiers  affluèrent  en  même  temps  sur  la  place  ,  et 
tombèrent  dans  un  égal  avilissement. 

Enfin  ,  la  victoire  dissipa  les  nuages  qui  cachaient  l'avenir.  La  confiance  se 
i  établit  peu  à  peu  :  la  Bourse  se  constitua.  Les  valeurs  ,  timidement  soulevéeSj 
demeurèrent  bien  au-dessous  de  leur  niveau  naturel.  En  1802  ,  tandis  que  le 
premier  consul  dictait  a  l'Angleterre  la  paix  d'Amiens,  le  5  pour  100  avait 
peine  à  dépasser  le  cours  de  55  francs.  Déjà  pourtant  on  pouvait  discerner  que 
le  ressort  du  crédit  allait  devenir  un  des  plus  importants  dans  le  mécanisme 
général  de  l'État  :  l'heure  de  le  régler  définitivement  paraissait  venue.  Tel  fut 
l'objet  de  la  loi  du  21  floréal  an  x  ,  par  laquelle  il  fut  déclaré  que  le  tiers  con- 
solidé recevrait  à  l'avenir  la  dénomination  légale  de  5  pour  100  consolidé. 
Cette  variante  ne  fut  pas  adoptée,  comme  on  l'a  dit,  pour  préciser  le  capital 
nominal  en  cas  de  liquidation  ,  car  les  valeurs  étaient  encore  tellement  dépré- 
ciées ,  que  l'éventualité  d'un  remboursement  au  pair  ne  pouvait  pas  même  se 
présenter  à  l'esprit.  On  se  proposa  seulement ,  la  discussion  en  fait  foi ,  d'atté- 
nuer le  souvenir  de  la  spoliation  dont  les  rentiers  venaient  d'être  victimes  ,  en 
rhangeant  le  nom  qui  la  rappelait.  La  théorie  qui  soutient  que  le  service  an- 
nuel des  dettes  d'un  État  ne  doit  jamais  excéder  le  dixième  de  son  revenu  total, 
devint  en  même  temps  article  de  loi.  Le  maximum  de  la  dette  française  fut 
arrêté  A  50  millions,  dixième  du  budget  ordinaire  des  recettes.  Mais  depuis  la 
consolidation  du  tiers ,  les  besoins  d'une  époque  agitée  avaient  donné  lieu  à 
de  nouvelles  émissions  de  renies  ,  et  déjà  le  chiffre  des  intérêts  à  servir  dépas- 
sait de  plus  de  9  millions  le  maximum  légal.  On  institua  donc,  par  cette  même 
loi  de  l'an  x,  un  amortissement  dont  l'unique  fonction  devait  être  de  ramener 
et  de  contenir  la  dette  dans  les  limites  voulues.  Les  délibérations  soulevées  à 
ccsujet  décèlent  une  grande  inexpérience  financière  :  c'est  qu'en  effet  la  science 
du  crédit  est ,  de  toutes  les  sciences  qui  font  l'homme  d'État ,  la  plus  difficile  à 
acquérir,  et  celle  dont  l'apprentissage  coûte  le  plus  cher  aux  peuples.  Le  chef 
de  l'empire  dédaigna  de  s'en  approprier  les  ressources.  La  caisse  d'amortisse- 
ment ne  fut  pour  lui  qu'un  fonds  de  réserve  où  il  puisait  sans  contrôle  pour 
récompenser  ses  fidèles.  Il  délivrait  de  son  propre  mouvement  des  rentes  sur 
le  grand-livre  ,  et  se  débarrassait  des  fournisseurs  et  des  créanciers  importuns, 
en  leur  jetant  des  inscriptions  au  pair  qui  eussent  perdu  20  à  30  pour  100  sur 
la  place. 

Quand  on  se  rappelle  la  grande  épopée  impériale,  qu'on  énumère  les  trois 
millions  d'hommes  que  Napoléon  a  mis  sur  pied  ,  ses  marches  gigantesques  à 
travers  l'Europe,  ses  huit  campagnes,  mieux  vaudrait  dire  cette  unique  et 
monstrueuse  bataille  qui  dura  dix  ans,  et  en  même  temps  les  immenses  tra- 
vaux qu'il  a  menés  à  fin  ,  les  établissements  qu"il  a  fondés,  et  les  riches  dota- 
Lions,  et  les  nobles  encouragements  qui  tombaient  si  facilement  de  sa  main, 
on  s'étonne  de  ne  trouver  sur  le  grand-livre,  à  ladatedu  1er  avril  1814,  qu'une 
dette  annuelle  de  63,307,637  fr.  '  Mais  ce  <  hiffre .  il  faul  le  dire,  n'est  qu'un 
mensonge.  L'énorme  contribution  de  guerre  imposée  à  la  France  en  1815.  el 


390  SITUATION   FINANCIÈRE   DE  LA  FRANCE. 

qui  fut  représentée  dans  noire  budget  pour  une  rente  de  plus  de  95  millions  , 
esta  coup  sûr  une  dette  du  conquérant.  Il  en  est  de  même  des  rentes  créées 
pour  éteindre  l'arriéré  antérieur  à  1816  et  pour  le  remboursement  des  biens 
des  communes .  décrété  en  1813,  mais  non  réalisé.  L'ensemble  de  ces  nou- 
velles inscriptions  forme  environ  130  millions.  Quoiqu'elles  n'aient  été  effec- 
tuées que  sous  le  gouvernement  représentatif,  elles  sont  le  fait  du  despotisme 
militaire,  et  réunies  aux  renies  déjà  immatriculées  en  1814,  elles  élèvent  le 
bilan  impérial  à  la  somme  de  193,454.700  francs.  Or  nous  allons  voir  bien- 
tôt qu'en  1840,  moins  de  196  millions  suffiront  à  l'acquittement  de  toute  la 
dette  perpétuelle.  La  surcharge  apportée  par  la  restauration  et  par  la  royauté 
de  1830,  à  peu  près  compensée  par  des  amortissements  ,  est ,  pour  ainsi  dire, 
imperceptible.  Le  régime  constitutionnel  ne  coûte  dont  pas  aussi  cher  qu'on  se 
plaît  à  le  répéter. 

Les  engagements  contractés  personnellement  par  Louis  XVIII  pendant  son 
exil ,  la  guerre  d'Espagne  ,  les  dépenses  extraordinaires  provoquées  par  la 
commotion  de  1830,  sont  venus  s'ajouter  successivement  au  fonds  des  5  pour 
100,  et  ont  porté  la  somme  totale  des  inscriptions  faites  depuis  la  consolida- 
tion du  tiers  à  214,733,504  francs.  Mais  cette  somme  n'a  jamais  été  servie  in- 
tégralement par  le  trésor:  elle  a  été  allégée  à  plusieurs  reprises  et  notamment 
par  la  conversion  volontaire  (1)  d'une  partie  du  5  en  5  pour  100,  par  l'annu- 
lation d'une  partie  des  litres  dévolus  à  la  caisse  d'amortissement ,  et  enfin  par 
quelques  extinctions  et  déchéances  au  profit  de  l'État  Malheureusement,  tan- 
dis que  le  5  pour  100  s'atténuait,  le  milliard  accordé  aux  émigrés  et  la  con- 
version en  rentes  de  la  réserve  de  l'amortissement  nécessitaient  l'ouverture  de 
plusieurs  autres  comptes,  sous  la  dénomination  de  3,  de  4  et  de  4  1/2  pour  100. 

Résumons  cet  exposé  par  des  chiffres  exacts  empruntés  au  tableau  des  rentes 
perpétuelles  inscrites  sur  le  grand-livre  le  1er  janvier  1840  : 

Capital  évalué  au  pair.  Intérêts  à  solder. 

Cinq  pour  cent.     .     .     .         2,942.249,620  —  147,112,481 

Quatre  et  demi  pour  cent.              22,813,333  —  1,026.600 

Quatre  pour  cent    .     .     .            299,469,150  —  11,978,766 

Trois  pour  cent.     .     .     .         1,195.109,607  —  35  795,290 

4,457,641,770         —         195.911.157 
La  dotation  annuelle  de  l'amortissement  est  de.     .    .  44,616,463 


Ce  qui  donne  en  total  la  somme  de 240,5:27,600 

solder  annuellement  pour  les  seuls  arrérages  des  rentes  constituées. 


(1)  Celle  conversion  eut  lieu  en  1825,  après  le  rejet  de  l'opération  combinée  par 
M.  de  Villèle  dans  l'intérêt  des  émigrés.  Les  fonctionnaires  lurent  avec  effroi  dans  un 
journal  officiel  :  «  Ceux  qui  se  refuseront  à  la  conversion  déclareront  par  là  qu'ils 
n'ont  aucune  confiance  dans  le  gouvernement  du  roi.  »  Cet  ordre  fut  compris  de  tous 
ceux  qui  vivaient  dans  la  dépendance  du  pouvoir.  Trente  millions  de  rentes  furent 
converties  et  laissèrent  au  Trésor  un  bénéfice  annuel  de  six  millions, 


SITUATION   FINANCIÈRE  DE   LA   FRANGE.  391 

Mais  la  dette  inscrite  sur  le  grand-livre  n'est  qu'une  partie  du  fardeau  qui 
pèse  sur  l'État,  lequel  se  complique  de  la  dette  flottante,  ainsi  répartie  : 

1"  Intérêts  des  emprunts  contractés  spécialement 
pour  des  travaux  d'utilité  publique  (1)  .     .     .     .  10,683,300 

2°  Intérêts  des  cautionnements  et  dettes  exigibles 

du  Trésor  .     .     .     .     • 18,000,000 

3°  Rentes  viagères  (2)  et  pensions  diverses.   .     .     .  55.413,000 

84,096,500 

La  réunion  de  la  dette  consolidée  et  de  la  dette  flottante  absorberont  donc  , 
suivant  les  prévisions  du  budget  de  1841,  la  somme  de  324.023,900  francs, 
et  porteront  le  capital  réel  de  la  dette  française  à  cinq  milliards  soixante- 
huit  millions  sept  cent  quarante-cinq  mille  neuf  cent  cinquante  francs. 

Ces  chiffres,  si  retentissants  qu  ils  soient,  n'ont  rien  qui  doive  effrayer.  Les 
forces  de  la  nation  se  sont  développées  dans  une  proportion  plus  grande  encore 
que  le  fardeau  commun,  et  si  on  songe  à  l'alléger  aujourd'hui,  ce  n'est  pas  la 
nécessité  qui  commande,  c'est  la  prudence  qui  conseille.  Le  laboureur  s'élance, 
au  premier  rayon  qui  suit  l'orage,  pour  réparer  la  dégradation  du  champ  dont 
il  est  roi.  Ainsi  doivent  faire  les  hommes  d'État  quand  reviennent  les  jours  de 
calme  après  les  secousses  désastreuses.  Combler  un  déficit  antérieur,  c'est 
accumuler  des  ressources,  c'est  recruter  pour  l'avenir  des  travailleurs  ou  des 
soldats. 

II.   —   DES   SYSTÈMES   PROPOSÉS   POUR   l'eXTIN'CTION    DES   DETTES  PUBLIQUES. 

Il  n'était  pas  inutile  de  remonter  aux  sources  oubliées  de  la  dette  française, 
et  d'en  suivre  les  fluctuations  jusqu'à  nos  jours.  Le  pouvoir  sous  la  monarchie 
donne  l'idée  d'un  fils  de  famille  qui  se  livre  aux  usuriers  avec  l'arrière-pensée 
de  leur  échapper  par  quelque  ruse  de  guerre,  et  qui  souvent  se  permet, 
comme  des  espiègleries,  de  ces  expédients  qui  déshonorent.  Aujourd'hui,  ce 
même  débiteur  a  le  triste  avantage  de  la  maturité  ;  il  a  la  respect  de  sa  propre 
parole,  et  sait  d'ailleurs  qu'en  affaires  d'intérêt  la  probité  est  encore  de 
l'adresse.  Il  mesure  donc  gravement  ses  engagements  et  sis  ressources,  et 
malgré  les  bénéfices  qu'il  attend  d'une  libération  ,  il  y  renoncerait  s'il  ne  pou- 
vait l'obtenir  avec  convenance  et  loyauté. 

Il  n'y  a  en  réalité  que  deux  moyens  de  payer  ses  dettes  :  c'est  d'obtenir  des 
économies  par  une  réduction  «le  la  dépense,  ou  de  créer  un  excédant  de  recette 
par  un  surcroît  de  travail.  C'est  ainsi  qu'en  agissent  les  particuliers.  Mais  les 
nations  ,  qui  ne  se  sentent  pas  vieillir,  n'ont  pas ,  comme  les  individus,  Pin- 

(11  Cet  article  ne  constitue  pas  une  charge  réelle,  puisqu'il  a  pour  objet  une  dépense 
productive. 

(2)  Les  rentes  viagères,  autrefois  considérables,  sont  descendues  au  chiffre  de 
3,707,000  francs  :  elles  se  reluisent  chaque  année,  et  seront  probablement  éteintes 
en  1880. 


392  SITUATION   FINANCIÈRE    DE   LA    FRANCE. 

slinct  cie  la  prévoyance  ,  et  il  est  difficile  d'en  obtenir  le  sacrifice  du  présent 
au  profit  de  l'avenir.  Il  faut  ajouter  que  dans  les  jours  où  nous  vivons,  les 
administrateurs  ne  s'arrêtent  guère  à  des  plans  de  réforme  dont  l'accomplis- 
sement exigerait  une  longue  suite  d'années.  La  mobilité  du  gouvernement  con- 
stitutionnel ,  longtemps  vantée  comme  une  condition  de  progrés ,  ne  sera 
bientôt  plus,  grâce  au  déchaînement  des  passions ,  qu'un  remuement  dés- 
ordonné. Quel  moyen  d'asseoir  une  idée  et  d'en  poursuivre  les  résultats,  quand 
toute  position  est  sourdement  minée,  quand  la  première  affaire  pour  chacun 
est  de  s'affermir  contre  les  secousses  d'une  perfide  bascule;  quand  on  dépense 
en  caquetages  le  temps  qu'il  faudrait  donner  à  la  méditation  ou  à  l'œuvre; 
quand  les  hommes  se  remplacent  sans  se  continuer,  et  que  les  projels^se  suc- 
cèdent comme  pour  se  contredire? 

Dans  les  sociétés  ainsi  faites  ,  au  lieu  de  réduire  le  mal  par  un  régime  sage 
et  soutenu,  on  préfère  l'attaquer  par  un  traitement  prompt,  incisif,  et  dont 
l'effet  parle  aux  yeux.  Or  l'ulcère  qui  ronge  tous  les  gouvernements  européens, 
la  dette,  a  exercé  bien  des  docteurs  :  nombre  de  spécifiques  ont  été  proposés; 
ils  se  rapportent  tous  à  quatre  genres  d'opérations  que  nous  allons  exposer 
successivement. 

En  première  ligne  se  présente  le  système  de  Vamortissement ,  accueilli  il  y 
a  soixante  ans  comme  une  révélation  providentielle,  mais  qui  commence  à 
perdre  de  son  prestige.  L'amortissement  repose  sur  la  puissance  d'accroisse- 
ment qui  est  propre  à  l'intérêt  composé.  Tout  le  monde  sait  qu'en  ajoutant 
chaque  année  l'intérêt  donné  par  une  somme  à  cette  somme  elle-même,  de 
façon  à  ce  que  le  total  produise  intérêt  à  son  tour,  on  double  en  quatorze  ans 
environ  un  capital  prêté  à  5  pour  100.  Si  on  continue  l'opération  avec  ce  capi- 
tal doublé,  on  obtient  une  progression  si  rapide,  qu'elle  cause  une  sorte  de 
vertige.  Un  calculateur  du  siècle  dernier  avait  découvert  que  le  bonheur  du 
genre  humain  ne  lui  coûterait  que  500  livres.  L'honnête  homme  déclara  donc 
par  testament  que  ladite  somme  de  500  liv.,  prélevée  sur  sa  succession,  devait 
être  divisée  en  cinq  portions  égales,  et  placées  à  intérêts  composés.  Le  premier 
cinquième  devait  produire  au  bout  de  cent  ans  15,100  livres,  et  être  donné  a 
l'auteur  du  meilleur  mémoire  sur  les  placements  à  intérêts.  La  seconde  somme 
de  100  livres ,  montant  après  deux  siècles  à  1,700,000  livres,  était  destinée  a 
l'encouragement  des  beaux  ouvrages  et  des  aclions  vertueuses.  Avec  plus  de 
25  millions  obtenus  au  bout  de  trois  siècles  pour  le  troisième  lot ,  on  devail 
doter  des  établissements  de  crédit.  La  quatrième  portion,  élevée  à  50  milliards 
à  la  fin  du  quatrième  siècle  ,  devait  servir  à  bâtir  une  centaine  de  villes,  ou  la 
moitié  de  la  population  française  eût  trouvé  abri.  Enfin,  avec  le  produit  du 
dernier  cinquième,  montant  au  bout  de  cinq  cents  ans  à  quatre  mille  milliards, 
on  devait  éteindre  les  dettes  publiques  de  la  France  et  de  l'Angleterre,  fonder 
un  revenu  annuel  qui,  partagé  entre  les  diverses  puissances  de  l'Europe,  eûl 
affranchi  les  peuples  des  impôts  les  plus  onéreux,  élever  gratuitement  tous  les 
enfants  jusqu'à  l'âge  de  trois  ans,  enrichir  les  savants,  doter  les  filles  sages , 
soulager  les  pauvres,  etc.  Quelques  monceaux  d'or  sans  emploi  étaient  laissés 
à  la  discrétion  des  exécuteurs  testamentaires  i 

Ce  ridicule  enthousiasme  découvre  le  vice  «Jes  théories  d'accumulation  fon- 


SITUATION    FINANCIÈRE   DE   LÀ   FRANCE.  393 

dées  sur  la  vertu  de  l'intérêt  composé.  Les  nombres  abstraits,  que  rien  ne  gène 
sur  le  papier,  parviennent,  il  est  vrai,  à  des  grandeurs  indéfinies;  mais  les  ca- 
pitaux effectifs  ont  à  subir  des  fluctuations  qui  dérangent  fous  les  calculs.  Le 
seul  fait  de  leur  multiplication  suffit  pour  les  déprécier.  N'est-il  pas  évident 
qu'un  fonds  de  placement,  augmentant  sans  cesse  à  mesure  que  les  besoins 
d'emprunts  diminuent,  languira  bientôt  faute  d'un  emploi  profitable. 

Appliquons  ce  raisonnement  aux  fonds  d'amortissement  de  rentes.  En 
théorie,  une  dotation  de  1  pour  100  sur  le  capital  dû  par  l'État,  étant  employée 
au  rachat  de  la  dette,  et  grossie  annuellement  des  intérêts  du  capital  racheté  , 
suffit  pour  éteindre  en  trente-sept  ans  une  rente  à  5,  en  quarante  et  un  ans  une 
rente  à  4  .  en  quarante-quatre  ans  une  rente  à  5  pour  100.  On  demande  donc 
annuellement  aux  contribuables  français,  en  sus  des  195  millions  absorbés  pour 
le  solde  des  annuités ,  plus  de  44  millions  qui  vont  se  capitaliser  dans  la  caisse 
d'amortissement,  avec  les  intérêts  des  rentes  rachetées  journellement  sur  la 
place.  Depuis  1816,  un  milliard  environ  a  été  versé  à  cet  effet,  et  par 
la  progression  des  intérêts  a  produit  le  rachat  de  71  millions  de  rentes, 
dont  plus  de  48  ont  été  rayés  du  grand-livre,  et  dont  l'excédant  continue  d'être 
soldé  par  le  trésor  à  l'établissement  qui  demeure  son  créancier  par  une  fiction 
légale. 

Ce  résultat  brillant  n'est-il  pas  une  illusion?  Ce  n'est  pas  seulement  un 
milliard  que  vous  avez  demandé  aux  contribuables  :  c'est  encore  la  producti- 
vité de  ce  milliard,  les  intérêts  qu'il  eût  engendrés  dans  leurs  mains.  La  sur- 
charge de  l'impôt  et  les  intérêts  perdus  balancent  à  peu  près  pour  eux  le  capital 
amorti  :  il  y  a  transformation,  déplacement,  et  non  pas  bénéfice  réel.  L'amor- 
tissement agit  pourtant  d'une  façon  profitable  dans  les  temps  de  crise  finan- 
cière, parce  qu'en  achetant  alors  à  des  cours  déprimés,  il  relève  le  crédit  public, 
tout  en  bénéficiant  sur  la  dépréciation  des  valeurs.  Mais  comme  son  fonds  de 
roulement  gagne  en  puissance  à  chaque  acquisilion  qifil  fait ,  il  est  forcé  de 
l'utiliser  à  tous  prix.  Il  enchérit  donc  sur  tous  les  acheteurs  qui  se  présentent 
à  la  Bourse,  et  exaltant  sans  cesse  les  prétentions  des  vendeurs,  il  rapproche 
artificiellement  la  limite  où  l'État  ne  peut  plus  raisonnablement  acheter  ;  des 
lors  la  machine  absorbante  demeure  inactive.  Il  n'est  donc  pas  parfaitement 
exact  de  dire  que  l'amortissement  peut  éteindre  un  emprunt  ;  il  n'en  saisira 
jamais  qu'une  faible  partie,  et  à  des  conditions  de  plus  en  plus  onéreuses.  Aussi 
n'est-il  déjà  plus  qu'un  levier  dont  se  servent  les  hommes  d'État  pour  soulever 
les  fonds  au-dessus  du  pair,  et  justifier  au  besoin  l'abaissement  du  taux  de  la 
rente  par  une  conversion  au-dessous  du  pair.  Les  services  que  rend  l'amor- 
tissement en  celle  circonstance  sont  même  si  chèrement  payés .  (pie  d'habiles 
financiers  réclament  chez  nous  sa  suppression  ,  et  (pie  depuis  douze  ans  l'An- 
gleterre a  abandonné  un  système  dont  elle  avait  la  première  préconisé  les 
bienfaits. 

On  a  fait  avec  justesse  la  remarque  que  le  fléau  des  dettes  publiques  est  poui 
les  peuples  la  punition  du  crime  d'égoïsme.  Une  série  d'emprunts,  a-i-on  dit . 
rejetant  sans  cesse  sur  l'avenir  la  charge  du  présent,  linit  par  agglomérer  un 
dette  perpétuelle,  plus  onéreuse  par  ses  seuls  intérêts  que  ne  l'eût  été  un  sa 
criftee  une  fois  Fail  au  jour  delà  crise.  Par  exemple,  l'Angleterre  acquitte  en 


394  SITUATION  FINANCIERE  DE   LA  FRANCE. 

viron  780  millions  de  fr.  par  an,  et  payait,  il  y  a  vingt  ans,  plus  d'un  milliard  : 
certes,  il  n'est  pas  de  guerre  ou  d'oeuvre  nationale  qui  lui  ait  coulé  par  année 
une  pareille  somme.  Si  donc,  au  lieu  d'emprunter  successivement,  elle  avait 
décrété  chaque  fois  une  contribution  extraordinaire,  elle  n'eût  pas  payé  davan- 
tage en  dernier  résultat,  et  ne  gémirait  pas  aujourd'hui  sous  le  poids  d'une  dette 
de  20  milliards  en  capital  (1).  Parlant  de  ce  principe,  plusieurs  économistes 
anglais,  et  notamment  Hutchinson  ,  membre  du  parlement  sous  George  Ier, 
Wilks  en  1821,  la  Revue  d'Edimbourg  en  1827,  et  un  publicisle  anonyme 
en  1832,  ont  proposé  des  plans  pour  la  liquidation  intégrale  ou  partielle  de  la 
dette,  au  moyen  d'une  contribution  une  fois  payée.  Le  sacrifice  imposé  aux 
propriétaires  se  trouverait  compensé  par  un  affranchissement  immédiat  de  la 
plupart  des  impôts,  par  la  diffusion  d'un  capital  énorme  qui  élèverait  le  prix 
de  toutes  les  propriétés,  et  communiquerait  à  l'industrie  un  merveilleux  mou- 
vement d'accélération.  11  ne  serait  pas  permis  de  présenter  un  plan  aussi  vaste 
sans  faire  connaître  les  engagements,  les  ressources,  les  forces  productives 
d'un  pays,  sans  faire  palper  un  à  un  les  organes  qui  enlretienrent  la  vie  na- 
tionale. Un  dernier  partisan  de  la  liquidation,  M.  Pablo  de  Pebrer,  a  parfaite- 
ment compris  cette  nécessité,  et  il  a  appuyé  son  travail  de  tant  de  faits,  d'aperçus 
théoriques,  de  calculs  et  de  pièces  officielles,  qu'il  a  pu  à  bon  droit  lui  donner 
le  titre  A"1  Histoire  financière  et  statistique  de  l'empire  britannique  (2).  Le 
premier  volume,  purement  historique,  présente  des  recherches  fort  curieuses 
sur  les  accroissements  de  la  fortune  publique,  sur  l'impôt,  la  dette  et  les  deux 
centres  d'action  du  monde  financier,  la  Banque  et  la  Bourse.  Le  second  volume 
offre  le  bilan  général  de  celle  grande  sociélé  commerciale  qualifiée  du  nom 
d'empire  britannique,  et  se  termine  par  le  plan  d'une  liquidation  gigantesque. 
Plein  de  foi  dans  son  système,  l'auteur  le  présente  comme  la  seule  chance  de 
salut  laissée  à  la  Grande-Bretagne;  mais  c'est  là  un  travers  sur  lequel  nous 
aurions  tort  d'insister,  puisque  nous  lui  devons  un  entassement  de  matériaux 
qu'on  ne  fouillera  pas  sans  profit,  et  dans  lequel  nous  avons  trouvé  nous  même 
des  documents  fort  instructifs  pour  la  question  à  l'ordre  du  jour. 

D'après  les  calculs  de  M.  Pebrer,  la  somme  des  richesses  appartenant  en 
propre  aux  sujets  de  l'Angleterre  équivaut  aujourd'hui  à  près  de  140  milliards 
de  francs  (2).  Sur  cette  somme,  une  contribution  de  9  1/4  pour  100,  frappant 

(1)  En  1838,  elle  s'élevait  à  762,275,188  livres  sterling  pour  la  dette  consolidée, 
plus  28  à  30  millions  sterling  pour  la  capitalisation  de  la  dette  flottante. 

(2)  La  traduction  française  de  M.  Jacobi,  avocat,  vient  d'obtenir  les  honneurs  d'une 
seconde  édition,  continuée  jusqu'aux  dates  les  plus  récentes.  — 2  vol.  in-8o,  avec 
149  tableaux  ;  chez  Bellizard  ,  rue  de  Verneuil. 

(ôj  Sous  le  nom  de  propriété  publique ,  M.  Pebrer  comprend  tous  les  édifices  reli- 
gieux, civils  ou  militaires,  les  voies  de  communication,  les  arsenaux,  les  chantiers, 
le  matériel  de  guerre,  et  enfin  les  richesses  mobilières  de  la  nation. 

La  propriété  particulière  est  divisée  en  valeurs  productives  et  en  valeurs  non  pro- 
ductives. La  première  section  c prend  les  constructions,  les  terres  cultivées,  les 

mines,  les  manufactures  et  marchandises  ,1e  bétail,  etc.  La  seconde  section  est  con- 
c  bus  terres  non  cultivées,  aux  effets  mobiliers  et  usuels,  au  numéraire  en  cir- 
culation ,  aux  sommes  en  dépôt,  etc.  Une  pareille  estimation  laisse  certainement  beau- 


SITUATION   FINANCIERE   DE   LA   FRANCE. 


595 


toutes  les  familles,  à  l'exception  de  celles  dont  l'avoir  commun  ne  dépasse  pas 
50  livres  sterling  ou  750  francs,  et  une  autre  contribution,  atteignant  dans 
une  égale  mesure  le  revenu  des  fonctions  publiques,  des  professions  libérales, 
et  même  les  salaires  ,  en  respectant  ceux  des  classes  nécessiteuses,  suffiraient 
pour  rembourser  au  pair  la  dette  nationale  .  jusqu'à  concurrence  de  500  mil- 
lions de  livres  sterling  (  12,500.000,000  de  francs).  Le  versement  devrait  être 
effectué  en  huit  payements  et  dans  l'espace  de  deux  ans,  et  aussitôt  l'impôt 
foncier  serait  réduit  au  tiers  ,  les  taxes  qui  entravent  l'industrie  et  affectent 
les  objets  de  première  nécessité  seraient  intégralement  supprimées.  Les  deux 
mesures,  étant  simultanées,  se  simplifieraient  l'une  par  l'autre,  de  telle  sorte 


coup  de  prise  à  Varhitraire  :  nous  croyons  toutefois  qu'on  nous  saura  gré  d'en  offrir 
le  résumé  : 

INVENTAIRE  GÉNÉRAL  DES  RICHESSES  0E  L'EMPIRE  BRITANNIQUE  E?i  1832. 


POSSESSIONS 

ANGLAISES. 

© 
H 

P 

CU 

O 

eu 

PROPRIÉTÉ 
PUBLIQUE. 

CAPITAL. 

PROPRIETE 
PARTICULIERE. 

TOTAL. 

Grande-Bretagne  et 

Irlande  .... 

Possessions  en  Eu- 

Id.  dans  l'Amérique 

du  Nord.     . 
Id.  dans   les  Indes 

occidentales    . 
Id.  dans  l'Océan  in- 

Id.  en  Afrique  . 

Jd.  en  Australie.    . 

Id.  dans  les    Indes 

orientales   .     . 

24,271,758 

247,701 

911,227 

733,017 

1,034,046 

154,046 

39,685 

89,577,206 

Liv.  st. 

103,800,000 

7,300,000 

2,933,331 

3,853,000 

3,733,332 

1,426,665 

140,000 

15,529,243 

Liv.  st. 

3,575,700,000 

19,815,094 

59,167,135 

127,199,424 

23,776,449 

5,017,733 

2,545,000 

1,595,548,111 

Liv.  st. 

3,679,500,000 

27,115,094 

62,100,466 

131,052,424 

27,509,781 

6,444,398 

2,685,000 

1,611,077,354 

116,969,978 

138,715,571 

5,408,768,956 

5,547,484,517 

a  Mais,  dit  M.  Pebrer  dans  un  appendice,  celte  estimation  de  18"2  est  déjà  très- 
instiffisante.  Depuis  sept  ans,  toutes  les  ramifical  in  us  de  la  puiss.Hn  e  anglaise  se  sont 
simultanément  développées,  et  il  n'y  aurai!  pas  d'exagération  à  porter  le  chiffre  de  la 
population  à  plus  de  cent  vingt  millions  d'âmes,  et  le  total  des  valeurs  publiques  et  pri- 
vées à  7  milliards  sterling  ,  ou  175  milliards  de  francs,  » 


10!^    II. 


27 


396  SITUATION   FINANCIÈRE   DE    LA   FRANCE. 

que  le  dégrèvement  obtenu  par  le  contribuable  réduisît  d'autant  sa  quote-part 
dans  la  contribution  exceptionnelle.  Au  premier  aperçu,  le  projet  est  spécieux. 
Il  est  certain  que  chacun  abandonnerait  volontiers  un  dixième  de  son  capital 
pour  être  affranchi  à  tout  jamais  de  la  surcharge  d'impôts  occasionnés  par  les 
dettes  publiques.  Mais  la  réflexion  suscite  bien  des  doutes,  et  nous  ajouterions 
une  longue  série  d'objections  à  celles  que  M.  Pebrer  se  présente  à  lui-même 
pour  se  donner  le  plaisir  de  les  résoudre,  s'il  ne  nous  semblait  pas  hors  de 
propos  de  discuter  un  projet  sans  application  possible  dans  notre  pays. 

Un  troisième  moyen  pour  l'extinction  des  dettes  publiques  consiste  à  faire 
jaillir,  au  profit  de  l'État ,  de  nouvelles  sources  de  crédit.  L'exposé  de  ce  sys- 
tème nous  oblige  à  remonter  aux  principes  de  la  science  économique.  Toutes 
les  richesses  dont  se  compose  l'avoir  d'une  nation  ,  se  divisent  en  capitaux 
fixes  ou  engagés,  et  en  capitaux  mobiles  ou  circulants.  Les  premiers,  qui 
sont  les  terres,  les  bâtiments,  les  machines,  ne  produisent  qu'un  revenu  es- 
sentiellement limité,  sous  le  nom  de  loyer  ou  de  fermage.  Au  contraire,  les 
valeurs  qui  sont  de  nature  à  passer  dans  la  circulation  ,  comme  les  marchan- 
dises et  le  numéraire,  se  transformant  sans  cesse,  s'appropiiant  à  tous  les 
besoins,  profitant  de  toutes  les  chances  favorables,  ayant  enfin  l'énorme  pri- 
vilège de  se  multiplier  par  leur  représentation  en  papier,  sont  d'un  rapport 
infiniment  profitable.  Or  le  vrai  problème  du  crédit  est  de  mobiliser  les  va- 
leurs fixes  ,  de  leur  communiquer  les  avantages  des  valeurs  circulantes  ,  tout 
en  leur  conservant,  autant  que  possible  ,  leur  caractère  de  stabilité.  Si  une 
somme  de  100  millions  en  espèces  métalliques  forme  une  réserve  suffisante 
pour  l'émission  d'une  somme  triple  en  billets ,  et  procure  ainsi  les  bénéfices 
d'un  roulement  de  400  millions,  est-ce  qu'une  valeur  de  100  millions  en 
fonds  de  terre  ne  fournirait  pas  une  base  aussi  solide  pour  une  opération  ana- 
logue? L'État,  en  se  réservant  la  réalisation  d'une  pareille  idée,  n'y  trouve- 
rait-il pas  des  ressources  assez  abondantes  pour  combler  l'abîme  de  la  dette? 
Ce  raisonnement,  qui  a  engendré  déjà  plusieurs  utopies  financières,  vient 
d'être  repris  avec  habileté  par  M.  Auguste  Cieszkowski,  docteur  en  philoso- 
phie ,  dans  un  traité  qui  a  pour  titre  :  Du  Crédit  de  la  Circulation  (1).  Nous 
négligeons  à  regret  une  excellente  analyse  de  la  nature  du  crédit  et  de  son  dé- 
veloppement pour  toucher  les  seuls  points  en  contact  avec  le  sujet  que  nous 
essayons  d'éclairer. 

L'impôt  foncier,  dit  M.  Cieszkowski ,  n'est  pas  une  rente  abstraite  ;  il  ré- 
pond ,  au  contraire,  à  un  capital  en  biens-fonds  qui,  quoique  laissé  entre  les 
mains  des  particuliers ,  peut  être  considéré  comme  une  propriété  foncière  de 
l'État,  puisqu'il  est  le  gage  d'une  hypothèque  privilégiée  dont  l'impôt  est  le  re- 
venu annuel.  L'impôt  foncier,  joint  au  domaine  national  et  aux  biens  commu- 
naux, donne  un  revenu  inscrit  annuellement  au  budget  pour  une  somme  d'en- 
viron 400  millions  ,qui,  en  la  supposant  capitalisée  à  raison  de  4  pour  100, 
fournirait  plus  de  10  milliards,  le  double  du  total  des  dettes  publiques.  On 
pourrait  donc  mobiliser,  selon  les  besoins,  ce  fonds  stagnant  du  10  milliards 
en  le  faisant  servir  de  garantie  à  des  émissions  d'effets  de  crédit  remboursables 

(1)  Un  vol.  in-8o;  chez  Treutel  et  YVurtz  ,  rue  de  Lille,  no  17  à  Paris. 


SITUATION   FINANCIÈRE  DE  LA  FRANCE.  39f 

à  vue,  et  ayant  cours  légal  comme  le  papier  des  banques  privilégiées.  M.  Ciesz- 
kowski  propose  de  créer  des  billets  à  rentes  produisant  dans  les  mains  du  por- 
teur 1  cent,  pour  100  fr.  par  jour,  ou  5  fr.  G5  cent,  par  an  d'intérêt.  Ces  bil- 
lets donnant  ainsi  un  loyer  comme  les  biens-fonds  aux  propriétaires,  et 
fonctionnant  à  volonté  dans  les  transactions  comme  monnaie  légale,  réuni- 
raient les  qualités  diverses  des  deux  natures  de  capitaux ,  et  ce  double  avan- 
tage les  ferait  rechercher  de  préférence  à  tous  les  autres  genres  de  numéraire. 
L'Etat,  réglant  les  émissions  sur  les  demandes,  deviendrait  dès  lors  le  régula- 
teur suprême  de  la  circulation ,  et  le  crédit ,  au  lieu  de  porter  profit  à  quelques 
compagnies  privilégiées,  serait  le  bénéfice  d'une  nation  entière.  La  liquidation 
des  dettes  publiques  ne  rencontrerait  plus  de  difficultés.  Le  rentier,  remboursé 
en  valeurs  donnant  intérêt ,  n'aurait  pas  l'inquiétude  de  chercher  un  place- 
ment nouveau  ,  et  on  calculerait  l'opération  de  telle  sorte  que  le  détenteur  du 
5  pour  100,  payé  en  billets  rapportant  seulement  5,05,  n'éprouvât  pas  une 
déperdition  de  revenu  trop  sensible.  11  y  aurait  perle  apparente  dans  ce  rem- 
boursement au-dessus  du  pair  nominal  ;  mais  l'excédant  dps  valeurs  laissées  à 
la  disposition  du  gouvernement  permettrait  d'accomplir  les  grands  travaux 
d'utilité  publique  sans  tendre  la  main  aux  capitalistes,  et  il  en  résulterait  une 
telle  amélioration  des  revenus  ,  qu'on  pourrait  retirer  peu  à  peu  les  litres  de 
créances  et  effacer  enfin  jusqu'aux  traces  du  déficit  antérieur. 

Qu'on  ne  juge  pas  la  doctrine  de  M.  Cieszkowski  sur  une  analyse  que  nous 
sommes  obligé  de  condenser  en  quelques  lignes  :  qu'on  étudie  son  livre  ,  fort 
digne  assurément  de  cette  distinction,  et  on  comprendra  que  son  système , 
assez  hardi  pour  paraître  inquiétant ,  ne  manque  pas  absolument  de  solidité. 
Quelque  conception  analogue  à  la  sienne  est ,  à  n'en  pas  douter,  une  des  né- 
cessités de  l'avenir  (1).  Malheureusement  les  théories  économiques  ne  sont 
réalisables  que  lorsqu'elles  ont  pénétré  dans  la  foule.  La  confiance  publique 
ne  se  décrèle  pas  par  ordonnance  :  elle  est  l'œuvre  du  temps  et  de  la  routine 
plutôt  que  d'une  intelligente  conviction.  Le  gage  matériel  offert  pour  les  billets 
à  rente  serait  loin  d'être  pour  les  prêteurs  un  motif  suffisant  de  sécurité.  Les 
hypothèques  sont  en  effet  de  peu  de  valeur  conlre  un  débiteur  qu'il  serait 
difficile  de  déposséder,  et  qui  pourrait  à  la  rigueur  prononcer  sa  libération  par 
un  article  de  loi.  L'expropriation  fût-elle  même  possible,  que  la  vente  des 
biens  saisis  cesserait  de  l'être  en  raison  de  leur  multiplicité  el  de  la  déprécia- 
tion de  toutes  choses  dans  une  catastrophe  universelle.  Mais  ,  dira-t-on  peut- 
être  ,  les  renies  inscrites  sur  le  grand-livre  n'ont  pas  même  ce  genre  de  ga- 
rantie spéciale  ,  et  leur  seule  caution  est  la  loyauté  publique.  C'est  pour  celte 
raison,  répondrons-nous,  qu'il  a  fallu  quarante  ans  pour  porter  nos  fonds 
de  7  fr.  pour  B  fr.  de  renie  (cours  de  1799)  à  114  fr.  (dernier  cours).  D'ailleurs 
un  capital  immense,  remboursé  avec  des  valeurs  de  fraîche  date  et  déversé 
tout  à  coup  dans  la  circulation  ,  occasionne  une  secousse  presque  toujours  fa- 
tale, el  on  m;  peut  penser  sans  effroi  à  ces  grandes  expéditions  financières ,  où 

(1)  On  pont  considérer  comme  un  essai  de  réalisation  la  société  de  l'Omnium ,  donl 
les  bases  ont  été  exposées  par  M.  de  La  Mennais  dans  la  Revue  des  Deux  Mondes , 
livraison  du  1er  septembre  1838. 


598  SITUATION   FINANCIÈRE  DE   LA    FRANCE. 

il  suffit  d'une  erreur  de  tactique,  d'une  simple  inadvertance ,  pour  compro- 
mettre le  sort  d'un  peuple.  Nous  ne  sommes  pas  de  ceux  qui  s'accroupissent 
dans  l'ornière  par  crainte  d'être  entraînés  en  avant;  mais  nous  n'avons  garde 
d'oublier  que  les  inovations  les  plus  désirables  deviennent  des  calamités  quand 
elles  sont  prématurées. 

Il  faut  pourtant  un  procédé  quelconque  pour  absorber  le  courant  des  dettes 
publiques ,  que  le  syslème  des  emprunts  tend  à  gonfler  sans  cesse.  Il  en  est 
un  des  plus  expéditifs,  et  en  grande  faveur  aujourd'hui  dans  le  monde  finan- 
cier. C'est  celui  des  conversions ,  qui  consiste  à  obtenir  au  créancier  l'aban- 
don volontaire  d'une  partie  des  intérêts  auxquels  il  a  droit  suivant  les  termes 
du  conlral  primitif.  Le  premier  exemple  de  cette  manœuvre  fut  donné  par 
l'Angleterre  en  1699,  et  répété  depuis  aussi  souvent  que  les  circonstances  l'ont 
permis.  Nous  ne  rappellerons  ici  que  les  qualre  dernières  conversions  opérées 
de  1822  à  1834,  et  qui  ont  été  conduites  assez  heureusement  pour  procurer 
une  réduction  de  2,555,845  livres  sterling  sur  les  intérêts  (  près  de  59  millions 
de  francs),  sans  augmenter  sensiblement  le  capital.  —  De  1829  à  1855,  la 
Prusse  a  converti  avec  bénéfice  ses  renies  à  5  pour  100,  et  abaissé  le  taux  de 
sa  dette  provinciale  de  4  à  5  1/2.  —  La  Russie  a  entrepris  de  se  libérer  envers 
ses  débiteurs  étrangers ,  et  en  même  temps  elle  s'applique  à  fondre  nombre  de 
petits  emprunts  contractés  à  l'intérieur  à  des  conditions  fort  diverses,  pour  en 
composer  une  dette  nationale  homogène ,  sur  laquelle  elle  se  réserve  d'agir 
activement.  —  L'Autriche  a  repris  ,  en  1835,  le  remboursement  de  ses  5  pour 
100,  interrompu  en  18-31  par  le  contre-coup  de  notre  révolution.  L'impulsion 
donnée  par  les  grands  États  de  l'Allemagne  a  entraîné  tour  à  tour  les  États 
secondaires.  La  Bavière,  le  Wurtemberg  ,  le  Hanovre,  les  duchés  de  Bade,  de 
Saxe-Cobourg  et  de  Saxe-Altenbourg,  de  Nassau  et  de  Brunswick,  Hesse- 
Darmstadt  et  Hesse  électorale,  les  villes  libres,  Brème,  Francfort,  Hambourg, 
ont  décrété  l'abaissement  de  l'intérêt  des  renies,  sans  même  offrir  l'alternative 
du  remboursement  intégral.  Les  efforts  évidents  de  plusieurs  autres  puissan- 
ces, et  notamment  des  États  italiens  ,  pour  élever  au-dessus  du  pair  le  cours 
de  leurs  fonds,  annoncent  sans  doute  des  projets  de  même  nature.  La  France 
enfin  ,  qui  a  si  souvent  les  honneurs  de  l'initiative  ,  semble  éprouver  le  regret 
de  s'être  laissé  devancer  celte  fois.  On  ne  peut  nier  que  l'opinion  commune , 
séduite  par  des  théories  qui  ne  sont  peut-être  pas  parfaitement  désintéressées, 
ne  se  soit  monlrée  assez  favorable  à  la  conversion  de  nos  rentes  pour  détermi- 
ner le  gouvernement  à  la  présentation  d'un  projet  de  loi. 

En  thèse  générale  ,  le  système  des  conversions  suscite  des  préventions  assez 
légitimes.  Moralement,  il  est  presque  toujours  entaché  de  déloyauté;  comme 
opération  de  finance ,  ses  avantages  sont  ordinairement  détruits  par  de  graves 
inconvénients. 

Un  gouvernement  peut  très-justement  demander  une  réduction  d'intérêt , 
quand  les  fonds  s'élèvent  au-dessus  de  leur  niveau  sans  le  secours  des  ma- 
nœuvres de  Bourse  qui  les  font  déborder  artificiellement,  quand  la  surabon- 
dance de  l'argent  est  évidente,  et  qu'il  est  hors  de  doute  que  l'État  pourrait 
emprunter  a  un  taux  inférieur  à  celui  des  rentes  constituées.  Les  exemples 
d'une  lelle  prospérité  sont  malheureusement  irop  rares.  Pour  prévenir  le  rc- 


SITUATION   FINANCIÈRE   DE   LA  FRANCE.  399 

proche  de  violence ,  on  met  le  créancier  en  demeure  d'opter  entre  la  réduc- 
tion de  l'intérêt  promis  et  le  remboursement  de  sa  créance.  Mais  cette  offre 
n'est  pas  sincère;  elle  est  presque  toujours  inexécutable  :  en  la  faisant,  on 
espère  bien  qu'elle  ne  sera  pas  acceptée;  on  se  trouve  même  parfois  enlrainé 
à  de  misérables  ruses  pour  la  rendre  inacceptable  (1).  Quelques  lignes  d'un 
apologiste  des  coups  d'État  de  ce  genre  donnent  matière  à  réflexion.  «  Si 
les  minisires  français  .  dit  M.  Pebrer  à  propos  du  projet  avorté  de  1837, 
avaient  eu  sous  les  yeux  l'histoire  de  la  conversion  de  la  dette  anglaise  ,  peut- 
êlre  auraienl-ils  médité  plus  sérieusement  Vunité  de  conception,  le  secret  et 
la  rapidité  d'aciion  qu'exigent  ces  opérations,  et  ils  auraient  surtout  compris 
qu'il  était  de  toute  impossibilité  de  les  effectuer  en  employant  le  système 
vraiment  unique  de  laisser  chaque  député  proposer,  motiver  et  défendre,  son 
plan  particulier  de  conversion  (2).  »  A  voir  les  mots  soulignés  par  l'auteur  ne 
doit-on  pas  se  demander  s'il  s'agit  d'une  transaction  franche  et  légale  ou  d'une 
exécution  par  surprise? 

Le  second  grief  est  de  ceux  qui  se  traduisent  en  chiffres.  Nous  voulons 
parler  de  l'augmentation  presque  inévitable  du  capital  dû  par  l'État ,  soit  qu'on 
substitue  un  fonds  au-dessous  du  pair  à  celui  qui  a  dépassé  le  pair,  soit  qu'on 
ait  recours  à  des  emprunts  pour  faire  face  aux  remboursement  demandés.  Les 
porteurs  d'inscriptions  se  groupent  en  deux  classes  :  les  rentiers  proprement 
dits,  dont  Punique  ambition  est  de  vivre  de  leurs  revenus,  et  les  agioteurs, 
qui  accaparent  pour  revendre  et  trouvent  leur  compte  à  tous  les  déplacements. 
Or  la  réduction  de  l'intérêt  serait,  sinon  impossible,  au  moins  très-difficile, 
si  l'État  n'achetait  pas  la  coopération  de  ces  derniers  en  leur  offrant  matière 
à  bénéfices  sur  le  capital.  Par  exemple  ,  dans  la  combinaison  de  M.  de  Villèle, 
au  lieu  d'une  rente  de  5  francs  pour  100  francs,  on  offrait  3  francs  de  rentes 
pour  75  :  c'était  une  réduction  d'un  cinquième  sur  l'intérêt  à  payer;  mais,  en 
revanche,  chaque  5  francs  de  rente  donnait  lieu  à  l'inscription  sur  le  grand- 
livre  de  100  francs  en  capital ,  ce  qui  augmentait  d'un  tiers  ou  de  53  pour 
cent  la  dette  nationale.  De  là  une  funeste  alternative.  Si  l'État  poursuit  l'œuvre 
de  sa  libération,  il  versera  des  flots  d'or  en  pure  perle  pour  éteindre  cette 
dette  additionnelle.  S'il  renonce  au  rachat,  il  arrivera  infailliblement  a.  la 
banqueroute,  quelle  (pie  soit  la  modicité  des  intérêts  à  payer. 

Il  a  été  dit  dernièrement  à  la  tribune  que  les  chances  aléatoires  sont  pour 
l'État  comme  pour  les  particuliers,  et  que  parfois  ,  après  une  conversion  ,  on 
rachète  au-dessous  du  prix  d'émission.  Il  en  fut  ainsi  en  1624.  Après  la  fa- 
meuse manœuvre  qui  devait  porter  le  3  pour  100  au  pair,  il  se  trouva  offert 
sur  place  au  prix  de  05,  de  sorte  que  les  convertis  furent  indemnisés  d'une 
perte  de  20  pour  100  sur  le  revenu,  par  une  perle  de  15  pour  100  sur  le  capital  ! 
M'ambitionnons  pas  pour  le  pays  un  pareil  bénéfice,  car  il  fut  la  conséquence 

(1)  Nous  lisons  dans  une  brochure,  provoquée  en  1824  parle  projet  de  M.  de  Villèle, 
que  la  Banque  de  France,  chargée  du  solde  îles  renies  rendues,  refusa  de  payer  en 
billets,  et  ne  livra  plus  que  des  écus,  afin  d'enchaîner  les  rentiers  timides  par  la  crainte 
de  retirer  ostensiblement  ou  de  garder  chez  eux  de  grandes  somme»  en  numéraire. 

(•_'    Histoire  financière ,  citée  plus  hn.ut.tom.  Il,  pnç.  5"s 


400  SITUATION    FINANCIÈRE   DE   LA   FRANCE. 

d'une  crise  commerciale  qui  désola  pendant  trois  ans  la  France  et  l'Angle- 
terre, et  on  sait  que  la  stagnation  des  affaires ,  l'avilissement  des  produits, 
l'inquiétude  qui  gronde  comme  un  orage  avant  d'éclater  en  désordres  ,  coûtent 
plus  cher  au  trésor  que  tout  ce  qu'il  peut  gagner  aux  opérations  de  l'amor- 
tissement. Flattons  nous  plutôt  de  rencontrer  une  heureuse  veine  de  prospérité. 
Espérons  que  le  niveau  des  valeurs  publiques  n'éprouvera  aucune  dépression, 
que  le  placement  sur  l'État  obtiendra  toujours  la  préférence,  comme  le  plus 
sûr,  et  essayons  de  prévoir,  d'après  ces  conjectures  ,  les  résultats  définitifs  de 
la  grande  mesure  qui  a  déjà  pour  elle  l'assentiment  de  la  chambre  élective. 

III.  —  DE  LA  CONVERSION  DES  RENTES  FRANÇAISES. 

Avant  d'entrer  dans  les  détails  de  l'opération  projetée  ,  il  importe  de  vider 
une  question  préalable,  celle  de  la  légalité.  Le  droit  de  rembourser  ou  de 
convertir  ne  pourrait  être  l'objet  d'un  doute  en  Angleterre,  parce  qu'il  y  est 
consacré  par  l'usage,  et  quelquefois  même  mentionné  dans  le  contrat  passé 
entre  le  gouvernement  et  les  prêteurs.  Mais  on  a  rappelé  chez  nous  que  notre 
tonds  5  pour  100 ,  devant  son  origine  à  une  loi  de  spoliation  ,  a  été  déclaré  par 
compensation  exempt  de  toute  retenue  présente  ou  future.  On  s'est  prévalu 
de  l'incertitude  des  termes  employés  dans  les  actes  législatifs  pour  prétendre 
que  le  capital  de  la  dette  n'a  pas  été  limité,  et  que  le  remboursement,  en 
supposant  qu'il  fût  admissible ,  devrait  être  effectué  ,  non  pas  au  pair,  mais  au 
cours  de  la  Bourse.  Nous  avouons  en  toute  conscience  que  ces  prétentions  nous 
semblent  peu  fondées.  La  loi  de  l'an  vi  ne  serait  applicable  à  la  rigueur  qu'aux 
victimes  de  la  réduction  des  deux  tiers  et  non  pas  aux  prêteurs  qui  plus  tard 
ont  su  tirer  de  leurs  fonds  des  profits  usuraires.  Le  droit  de  se  racheter  d'une 
servitude  est  inscrit  dans  la  loi  naturelle,  et  il  n'est  pas  au  pouvoir  d'une 
assemblée  délibérante  de  l'aliéner  à  perpétuité.  Quant  aux  conditions  du 
rachat,  elles  ont  été  suffisamment  indiquées  par  la  consolidation  des  anciennes 
créances  calculées  par  Cambon  sur  le  pied  du  denier  vingt ,  et  par  le  titre 
de  cinq  pour  cent  donné  aux  fonds  créés  postérieurement.  Admettre  le  rachat 
au-dessus  du  pair,  ce  serait  irriter  follement  la  cupidité  du  créancier  et  rendre 
toute  liquidation  impossible. 

Reconnaissons  donc  que  la  réduction  des  dettes  publiques  est  pour  les  tuteurs 
de  notre  pays  un  droit  en  même  temps  qu'un  devoir.  Le  moyen  de  libération 
qu'on  voudrait  consacrer  est-il  le  plus  sûr,  le  plus  équitable?  les  bénéfices 
qu'il  promet  rachètent-ils  les  embarras,  les  dangers  qu'il  fait  craindre?  C'est 
là  qu'est  pour  nous  toute  la  question. 

Déjà  les  merveilles  signalées  par  les  promoteurs  de  la  mesure  se  sont  éva- 
nouies au  grand  jour  de  la  discussion.  La  conversion,  disait-on  il  y  a  deux 
ans,  doit  améliorer  la  condition  ordinaire  du  crédit  public,  abaisser  le  loyer  de 
l'argent,  déverser  des  capitaux  dans  la  circulation,  raviver  l'agriculture  et 
l'industrie.  On  a  peine  à  concevoir  (pie  ces  phrases  de  prospectus  aient  été 
produites  sérieusement  et  qu'elles  aienl  pu  agir  un  instant  sur  l'opinion. 

Est-ce  donc  qu'il  suffit  d'abaisser  le  taux  nominal  des  fonds  publics  pour 
trouver  réellement  des  secours  à  bas  prix?  En  ces  sortes  d'affaires,  les  termes 


SITUATION   FINANCIÈRE   DE    LA   FRANCE.  401 

du  contrat  sont  une  entrave  pour  l'État  qui  est  en  péril,  mais  jamais  pour  le 
capitaliste  qui  tient  le  saiut  public  enfermé  dans  son  coffre-fort.  De  1793 
à  1819 ,  l'Angleterre  a  contracté  plus  de  soixante  emprunts  à  des  taux  ordinai- 
rement fort  bas,  et  cependant  elle  a  toujours  payé  plus  de  5  pour  100,  soit 
qu'elle  attribuât  un  intérêt  de  o  pour  100  à  une  somme  double  de  celle  qui  lui 
était  versée  effectivement,  soit  qu'elle  ajoutât  au  coupon  de  rentes  perpétuelles 
une  longue  série  d'annuités  détachées.  On  ne  saurait  trop  le  répéter,  l'abais- 
sement du  taux  nominal  de  la  dette  n'a  pas  été  le  fait  des  hommes  d'État  de 
la  Grande-Bretagne.  Ce  fut  au  contraire  une  condition  commandée  par  les 
agioteurs  pour  se  mettre  à  l'abri  des  conversions  en  stipulant  un  intérêt  nomi- 
nalement si  faible  qu'il  devînt  en  quelque  sorte  irréductible ,  et  aussi  pour 
profiter  de  la  surcharge  des  litres  en  cas  de  rachat  ou  d'amortissement.  Presque 
(ous  les  puhlicistes  qui  ont  écrit  avec  autorité  sur  les  finances  de  l'Angleterre, 
Price  ,  Slewart,  John  Sainclair,  Colquhoun  ,  Robert  Hamillon,  dont  l'avis  est 
de  si  grand  poids,  ont  condamné  cette  tendance  à  abaisser  fictivement  le  taux 
de  la  dette,  qui,  en  gonflant  le  capital,  éloigne  le  terme  de  la  libération.  Ce 
n'est  donc  pas  faire  un  progrès  dans  la  carrière  du  crédit  que  d'adopter,  ai: 
milieu  d'une  incontestable  prospérité,  les  expédients  financiers  subis  par  nos 
voisins  dans  les  jours  de  détresse  (1). 

Y  aura-t-il  reflux  des  capitaux  dans  la  région  des  affaires,  et,  par  suite, 
abaissement  du  prix  de  l'argent?  Assurément  non.  Si  les  rentiers  se  liguaient 
pour  demander  à  être  remboursés,  la  conversion  et  ses  prétendus  bienfaits 
seraient  réduits  a  néant.  Si,  au  contraire,  elle  était  acceptée,  il  n'y  aurait 
qu'une  diminution  des  revenus  de  chacun  el  non  pas  diffusion  des  sommes 
aujourd'hui  détenues  par  l'État.  Mais  à  quoi  bon  discuter  les  promesses  dorées 
des  convertisseurs?  Le  ministre  qui  a  présenté  la  loi  en  a  fait  justice  le  pre- 
mier, en  disant  dans  l'exposé  de  son  projet  :  «  On  sait  maintenant  à  quoi  s'en 
tenir  sur  les  effets  de  la  mesure.  Si  l'on  ne  croit  plus  que  le  remboursement 
des  rentes  5  pour  100  et  leur  conversion  en  effets  à  un  litre  inférieur  puissent 
influer  directement  sur  le  taux  de  l'intérêt,  du  moins  ne  conteste-t-on  plus  la  réa- 
lité des  avantages  à  recueillir  de  la  diminution  des  arrérages  acquittés  par  l'État. 

L'opération  ne  devant  aboutir  qu'à  une  économie  pour  le  trésor,  il  nous 
reste  à  tracer  le  plan  financier  de  la  campagne  ,  à  indiquer  la  situation  respec- 
tive des  trois  partis  qui  s'y  trouvent  engagés,  les  rentiers,  l'Étal  elles  agioteurs. 

Le  fonds  5  pour  100,  qui  doit  être  soumis  à  la  conversion,  donne  en  nombre 
rond  la  somme  de  147  millions.  Il  faut  commencer  par  en  distraire  environ 
57  millions,  qui  appartiennent  à  l'amortissement,  à  la  Légion  d'honneur,  aux 
invalides  de  la  marine ,  aux  communes ,  aux  hospices,  à  divers  établissements 
publics  et  religieux.  La  chambre  des  députés  n'a  pas  admis  cette  exception,  et 
a  voulu  que  la  radiation  du  5  pour  100  fût  complète.  Ce  sera  une  fiction  de 
plus  dans  la  loi,  que  d'appauvrir  des  institutions  dont  les  besoins  retombent 

(1)  Vienne  une  crise  politique  ,  et  l'État  sera  sans  doute  trop  heureux  d'obtenir  des 
secours  à  5  pour  100  ;  mais  ce  dernier  titre  étant  rayé  du  grand-livre,  il  faudra  donner 
du  4  1/2  à  90  ou  même  du  4  à  80,  c'esl-u-dirc  qu'on  acceptera  un  capital  surchargé 
de  10  à  20  pour  100. 


402  SITUATION    FINANCIÈRE   DE   LA   FRANCE. 

forcément  à  la  charge  du  trésor  public.  La  somme  retranchée  au  chapitre  de  la 
dette  reparaîtra  infailliblement  à  quelque  autre  page  du  budget.  Il  n'est  pas 
moins  évident  qu'il  n'y  a  pas  de  bénéfice  réel  sur  le  dixième  retranché  aux 
renies  de  l'amortissement.  Si  l'on  ne  lient  pas  à  grossir  les  chiffres  pour  se  faire 
illusion  à  soi-même,  il  faut  laisser  en  dehors  cette  somme  de  57  millions,  et 
ne  faire  porter  les  calculs  que  sur  une  rente  de  110  millions  de  francs. 

Pour  bien  apprécier  la  résolution  prise  par  la  majorité  de  la  chambre,  il 
faut  la  comparer  au  système  développé  par  la  commission. 

Aux  termes  du  rapport,  les  détenteurs  du  5  pour  100  avaient  à  opter  entre 
les  trois  propositions  suivantes  : 

1°  Le  remboursement  intégra)  au  pair  du  capital; 

2°  La  réduction  d'un  dixième  des  intérêts,  c'est-à-dire  la  conversion  du 
7)  pour  100  en  quatre  et  demi  sans  augmentation  de  capital  ; 

o°  La  conversion  du  5  pour  100  en  trois  et  demi ,  à  raison  de  4  fr.  05  c. 
de  rente  pour  86  fr.  42  c.  du  capital  remboursable,  c'est-à-dire  une  diminution 
de  95  cent,  sur  5  fr.  de  rente  ,  et,  en  compensation,  un  accroissement  de 
15  fr.  71  c.  sur  100  fr.  de  capital  dû  par  l'État. 

Nous  l'avons  déjà  dit ,  l'offre  de  remboursement  n'est  jamais  faite  que  pour 
la  forme.  Le  fin  de  l'affaire  consiste  à  ce  qu'aucun  rentier,  à  moins  d'un 
étrange  aveuglement ,  ne  songe  à  se  faire  rembourser  par  l'État.  Il  ne  recevrait 
en  effet  que  100  francs  pour  5  francs  de  rente  en  se  présentant  au  trésor  pour 
réaliser  son  inscription  au  pair.  Qu'il  accepte  au  contraire  la  conversion ,  et  il 
pourra  dès  le  lendemain  revendre  son  nouveau  litre  avec  une  bénéfice  nota- 
ble. Selon  toutes  les  probabilités ,  ce  trois  et  demi,  que  l'État  devait  créer 
à  86  fr.  42  c. ,  eu!  élé  enlevé  aussitôt  jusqu'à  98  parla  puissance  de  l'amor- 
tissement et  par  ses  tendances  naturelles.  Ce  cours  de  98  est  précisément  celui 
du  5  1/2anglais,  et  il  correspond  à  noire  trois  pour  100  (1),  qui  se  maintient 
à  84.  On  espérait  donc  que  la  majorité  des  porteurs  de  rentes  se  laisserait  sé- 
duire par  la  chance  de  gagner  plus  de  13  pour  100,  c'est-à-dire  de  recevoir  sur 
la  place  1 15  fr.  58  cent,  pour  le  litre  converti,  au  lieu  de  100  francs  auxquels 
donne  droit  l'inscription  primitive. 

Les  créanciers  de  l'Etat  se  divisent  en  deux  classes  :  d'un  côté  ,  les  rentiers 
proprement  dits  dont  le  revenu  mesure  le  bien-être,  et  de  l'autre  les  spécula- 
teurs qui  jouent  sur  le  capital.  Les  premiers  eussent  choisi  l'immobile  4  1/2, 
qui  ne  retranche  que  50  cent,  par  5  francs.  Les  seconds  sont  les  champions 
déclarés  du  5  1/2,  danl  la  séduisante  élasticité  les  ravit. 

Supposons,  d'après  ces  conjectures,  que  les  110  raillions  de  rentes  à  réduire 
se  lussent  partagés  ainsi  : 

50.000, 000  convertis  en  4' /,.     —     Rabais  obtenus  par  l'Étal.     .     5,000.000 
60.000.000         —  Z'L.     —  —  —  11.100.000 


110,000,000  16,400,000 

I)  100  francs  employés  en  ô  pour  100,  à  84,  donnent  en  revenu  3  f.  57  c.  1/5 
—  —  5  1/-'  à  98,  donneraient.     .     .  ri      "»7       1/7 


SITUATION   FINANCIÈRE   DE   LA   FRANCE.  405 

La  transformation  du  capital  eût  donné  alors  les  résultats  suivants  : 

4 '/»  avant  la  conversion  1,000,000.000  —  Après  la  conversion  1,000.000.000 
3",         —  —  1,200.000.000—  —  —  1 .588.000  000 


2,200,000,000  2,588,000,000 

En  somme,  surcroît  de  capital  de  188  millions,  dont  l'État  se  reconnaissait 
débiteur  au  profit  du  5  1/2.  C'était  pourtant  la  moindre  des  faveurs  ménag  es 
à  ce  dernier  fonds.  Conslilué  par  la  conversion  au-dessous  du  pair,  il  devait 
profiler  seul  sans  doute  des  sommes  destinées  à  éteindre  les  renies  qu'il  rem- 
plaçait. La  dotation  affectée  au  rachat  du  5  atteindra  bientôt  le  chiffre  de 
55  millions.  Laissons  jouer  cet  amortissement  pendant  dix  années,  terme  de 
la  trêve  accordée  aux  rentiers. 

55  millions  ,  rachetant  à  intérêt  composé  du  3  1/2  au  taux  moyen  de  98,  sai- 
siraient en  dix  ans  un  peu  plus  de  25  millions  de  renies. 

Pendant  ces  dix  ans,  la  dolalion  elles  intérêts  confondus  eussent  formé  une 
somme  ronde  de  647,558,000  fr.,  c'est-à-dire  une  moyenne  de  64,755,000  fr. 
employés  annuellement  en  acquisitions;  et  comme  l'État  devait  racheter  98  fr. 
ce  qu'il  vendait  86  fr.  42  c,  il  en  eût  résulté  pour  lui  une  perte  annuelle  d'en- 
viron 7,640.000  francs.  Dans  le  système  de  la  conversion  avec  accroissement 
de  capital,  cette  perte  volontaire  n'est  pas  autre  chose  qu'une  prime  accordée 
aux  banquiers  pour  prix  de  leur  coopération. 

Qu'on  ne  vienne  pas  dire  que  tout  porteur  de  renies  est  appelé  au  partage  de 
celte  prime.  Le  bénéfice  n'existe  que  pour  les  habiles  qui  savent  remuer  à  pro- 
pos leur  capital  ,  et  non  pas  pour  les  innocents  qui  n'aspirent  qu'à  vivre  du 
produit.  Qu'un  rentier  forcé  de  vendre  participe  au  bénéfice  de  la  hausse,  ce 
ne  sera  jamais  qu'un  fait  exceptionnel.  Cela  est  si  vrai ,  que  si  la  majorité  des 
créanciers  de  l'État  se  laissaient  prendre  aux  amorces  de  la  spéculation,  et  ve- 
naient présenter  leur  inscription  sur  la  place,  la  rente  retomberait  lourdement 
cl  creuserait  un  abîme  assez  large  pour  engloutir  les  agioteurs  eux-mêmes. 
La  rente  dans  les  mains  des  banquiers  n'est  qu'une  marchandise  achetée  pour 
être  vendue,  et  le  prix  de  celle  marchandise  se  règle  d'après  la  loi  commune, 
par  la  proportion  de  l'offre  et  de  la  demande.  Ainsi ,  quand  la  commission  de 
la  chambre  accordait  au  rentier  les  bénéfices  d'un  accroissement  de  capital, 
c'était  a  condition  qu'il  ne  lui  prendrait  jamais  fantaisie  d'en  profiter.  On  i  la- 
lait  un  trésor  devant  lui,  et  il  pouvait  se  donner  le  plaisir  de  le  caresser  des 
yeux;  mais  qu'il  étendit  la  main  pour  le  saisir,  et  tout  s'évanouissait  en 
fumée  ! 

En  définitive,  de  belles  chances  de  gain  étaient  offertes  aux  spéculateurs. 
La  moyenne  des  ventes  réelles  opérées  chaque  année  en  5  pour  loO  a  été  éva- 
luée à  plus  de  30  millions  de  renies.  Que  le  nouveau  l'omis  i  ûl  donné  lieu  à  une 
même  somme  d'affaires,  en  obéissant  à  sa  tendance  naturelle  à  la  hausse  dans 
la  limite  de  87  à  08  ,  et  il  en  eût  résulté  pour  les  M'vemh  ms  des  profils  qui  eus- 
sent fait  reluire  des  millions  à  leurs  yeux.  Peut-être  même  que  ceux  qui  ont 
poussé  à  la  conversion,  sous  prétexte  qu'un  intérêt  de  5  pour  100  est  exagéré, 
auraient  trouvé  moyen  de  placera  10. 


404  SITUATION   FINANCIÈRE   DE   LA   FRANCE. 

Il  eût  failli  déduire  des  bénéfices  obtenus  par  l'État  la  perte  présumée  de  l'a- 
mortissement, ce  qui  eût  fait  descendre  l'économie  annuelle  à  moins  de 
9  millions. 

Quant  au  compte  des  rentiers,  il  était  net  et  clair  :  perte  de  16  millions  par 
année. 

Au  bout  de  dix  ans,  les  créanciers  de  l'État  auraient  subi  un  déficit  de 
i  64  millions  ,  qui  se  seraient  partagés  entre  le  trésor  pour  88  millions,  et  pour 
76  millions  au  profit  des  joueurs  beureux. 

Tels  étaient  les  ressorts  financiers  et  les  résultats  probables  du  projet  pri- 
mitif. Mais  la  chambre  des  députés  vient  de  donner  à  l'opération  un  caractère 
tout  nouveau.  268  voix  contre  165  ont  condamné  la  création  du  fonds  5  1/2 
au-dessous  du  pair,  et  n'ont  laissé  aux  créanciers  de  l'État  que  l'option  entre  le 
retrait  de  leur  capital  au  pair,  ou  l'abandon  de  la  dixième  partie  de  leur  revenu. 
11  ne  s'agit  plus,  à  proprement  parler  ,  d'une  conversion ,  mais  d'une  réduc- 
tion des  rentes.  Plus  de  capital  additionnel ,  plus  de  spéculation  sur  le  jeu  de 
l'amortissement,  plus  de  catégories  entre  les  porteurs  d'inscriptions.  Le  vote 
de  la  chambre  les  frappe  tous,  depuis  les  plus  humbles  jusqu'aux  redoutables 
opérateurs  de  la  Bourse.  11  millions  seulement  au  lieu  de  16  doivent  être  re- 
retranchés aux  rentiers  ,  mais  comme  le  trésor  n'admet  plus  personne  au  par- 
tage de  son  bénéfice,  ces  11  millions  lui  sont  assurés  au  lieu  de  9  ,  qu'il  pou- 
vait se  promettre  suivant  le  premier  plan  de  campagne. 

A  la  première  vue  ,  la  loi  ainsi  amendée  paraît  plus  équitable  et  plus  lucra- 
tive ;  mais  on  en  a  rendu  l'exécution  fort  difficile,  en  tournant  contre  elle  ses 
plus  ardents  promoteurs,  ses  auxiliaires  les  plus  actifs.  Il  est  permis  de  ne  pas 
croire  au  désintéressement  parfait  des  agioteurs  de  profession.  Une  mesure 
qui  leur  inflige  un  sacrifice  au  lieu  du  profit  qu'ils  en  attendaient,  obtiendrait- 
elle  leur  concours  ?  11  serait  peu  prudent  de  l'espérer.  Sans  se  mettre  en  hosti- 
lité déclarée,  il  leur  suffirait  d'un  mot  d'ordre  donné  à  la  Bourse  ,  de  quelques 
entreprises  lancées  habilement  sur  le  flot  de  la  spéculation  ,  de  l'appât  d'un 
fonds  étranger  offert  sur  notre  place,  pour  élever  beaucoupplushaut  qu'on  ne 
le  suppose  le  chiffre  des  remboursements  à  effectuer.  Alors  le  gouvernement 
se  trouverait  fort  embarrassé  de  sa  contenance  en  présence  des  capitalistes  qui 
lui  tendraient  une  main  pour  recevoir  et  l'autre  pour  prêter. 

Ajoutons  que  l'une  des  conséquences  du  dernier  vote  est  de  nature  à  inquié- 
ter les  partisans  sévères  de  L'économie.  Chacun  sait  que  notre  amortissement, 
aux  termes  de  la  loi  qui  l'a  reconstitué  en  1835 ,  ne  peut  plus  racheter  les 
rentes  au  delà  du  pair.  La  commission  prétendait  lui  rendre  son  activité  en  re- 
ioulant  les  cours  au-dessous  du  pair  par  une  conversion  du  5  en  5  1/2.  La  ma- 
jorité a  senti  que  ce  retour  au  mouvement  serait  plus  ruineux  encore  que 
l'inertie,  puisque  L'amortissement  devrait  fonctionner  à  perle  jusqu'à  ce  qu'il 
eût  absorbé  le  capital  additionnel  ;  au  5  pour  100,  elle  substitue  seulement 
du  4  1/2  par  changement  de  litre,  ou  du  4  par  un  emprunt.  Mais  ces  fonds  qui 
dépassent  déjà  le  pair  sont  en  dehors  des  conditions  de  rachat.  Ainsi,  l'impuis- 
sance de  l'amortissement,  sa  situation  irrégulière  et  exceptionnelle,  se  trou- 
w  ni  perpétuées  et  en  quelque  sorte  légalisées.  C'en  est  assez  pour  neutraliser 
les  résultats  économiques  de  L'opération.  La  loi  des  rentes ,  telle  qu'elle  estsor- 


SITUATION   FINANCIERE   DE   LA   FRANCE. 


405 


lie  de  la  chambre  élective,  doit  donc  réunir  contre  elle  les  rentiers,  les  spécu- 
lateurs, les  hommes  d'État  et  même  les  contribuables  éclairés.  Il  est  plus  que 
jamais  probable  qu'une  condamnation  éclatante  l'attend  à  la  chambre  des 
pairs,  et  personne  cette  fois  ne  sera  tenté  de  réclamer. 

Les  hommes  sérieux  applaudiront  à  la  chute  d'une  mesure  dont  l'exécution 
soulèverait  des  difficultés  sans  nombre  ,  et  sèmerait  des  mécontentements  dans 
plus  de  cent  vingt  mille  familles  (1).  Sans  renoncer  à  l'espérance  d'alléger  les 
charges  communes,  ils  se  demanderont  s'il  n'y  aurait  pas  d'autres  moyens  d'y 
parvenir  ;  si  l'on  ne  va  pas  à  rencontre  des  idées  qui  ont  cours  en  France,  en 
favorisant  la  tendance  fatale  qu'a  l'argent  à  se  concentrer  dans  les  mêmes 
mains  ;  si  l'agiotage  n'abuse  pas  des  forces  qu'on  lui  a  laissé  prendre,  pour 
peser  sur  les  ressorts  de  nos  affaires  publiques?  Nous  fournirons  une  base  à 
leurs  méditations ,  en  faisant  passer  sous  leurs  yeux  le  tableau  des  emprunts 
législatifs  contractés  en  France  depuis  1815  jusqu'à  1857  : 


|     RENTES  CRÉÉES. 

SOMMES 

rerues 

PAU  l'état. 

CAPITAL 
au 

PAIR    NOMINAL. 

COURS 
actuel  de  la 

BOURSE. 

VALEUR 

du  capital  au 

cours  de  la 

BOURSE. 

5»/0  —119,218,582 
4°/0  —  11,993,408 
5%  —    1,410,090 

1,757,062,834 

298,324,527 

38,053,598 

2,584,567,640 

299,855,200 

47,003,000 

113 

104 

84 

2,696,555,455 

511,828,808 

59,482,520 

132,621,880 

2,083,420,759 

2,731,205,840 
2,083,420,759 

5,047,646,761 
2,0S3,420,759 

Les  sommes  versées 
La  plus  value  du  ca| 

,'élèvent  à  .  .   . 
>ital  est  de  .   .  . 

647,785,081 

964,726,012 

Nous  négligeons  les  emprunts  spéciaux  et  locaux  pour  ne  parler  que  de 
ceux  qui  ont  été  inscrits  sur  le  grand-livre  de  la  dette  nationale ,  et  il  ressort 
de  ce  tableau  que  le  gouvernement  s'est  reconnu  débiteur  d'une  somme  qui  dé- 


(1)  Le  nombre  des  inscriptions  en  5  pour  100  est  de  230,975,  Celui  des  parties  pre- 
nantes est  de  120,262  ,  dont  la  sixième  partie  seulement  appartient  ;'i  la  province.  Sur 
100,000  rentiers  <  nviron  qui  habitent  Paris .  \  compte  58,000  au-dessous  de  100  fr. 

36,600,  de  100  fr.  à  500  fr.  —  12,200,  de  500  fr.  à  1,000  fr,  8,500,  de  1,000  1V. 
à  2,000  fr.  —  6,300,  de  2,000  à  5,000  fr.,  et  3,400,  de  5,000  fr.  et  au-dessué,  —  Dans 
les  départements ,  il  y  a  18,000  rentiers  au-dessous  de  1000  fr. 


40G  SITUATION   FINANCIÈRE   DE   LA   FRANCE. 

passe  de  647,785,000  francs  celle  qui!  a  reçue;  autrement  dit  qu'il  paye  les  in- 
térêts d'un  capital  dont  il  n'a  touché  que  les  deux  tiers,  et  qu'enfin  la  somme 
prêtée,  estimée  au  dernier  cours  de  la  Bourse,  offre  une  plus  value  de  près 
d'un  milliard. 

Qui  fera  ton  histoire  ,  ô  démon  de  l'agiotage  ,  depuis  le  jour  où  le  dieu  des 
Juifs,  remarquant  les  débuts  au  sein  d'Israël,  te  fit  dire  par  la  bouche  de 
Moïse  :  «  Quand  lu  prêteras  de  l'argent  à  mon  pauvre  peuple,  tu  ne  l'accable- 
ras pas  (1)?»  On  te  verrait  dans  les  cités  antiques,  assis  au  milieu  du  marché, 
devant  une  table  de  bois,  échanger  l'argent  du  riche  contre  le  gage  du  pauvre, 
accepter  de  l'usure  toute  la  honte,  et  en  partager  les  profils.  Mais  patience! 
A  force  de  rogner  les  écus  d'aulrui,  tu  en  auras  un  jour  assez  loi-même  pour 
prendre  à  bail  le  champ  de  l'impôt.  Ne  cherchez  plus  dans  le  Forum  V argen- 
tier en  plein  vent.  La  civilisation  a  marché.  Le  prêteur  sur  gages  est  devenu 
capitaliste.  A  l'aide  des  honnêtes  sénateurs  intéressés  dans  ses  affaires,  il  ob- 
tient des  entreprises,  des  perceptions;  des  fournitures.  Au  lieu  d'une  échoppe, 
i!  a  un  palais ,  des  clients  ,  des  esclaves,  nombre  d'amis.  Il  s'est  fail  une  sorle 
de  noblesse  pour  se  tirer  tout  à  fait  de  la  plèbe:  il  est  chevalier.  Cicéron  des- 
cend des  hauteurs  de  sa  rhétorique  pour  se  mettre  à  sa  portée,  et  s'applaudit 
de  lui  avoir  donné  dans  l'œil  (2).  Le  vainqueur  des  Gaulois,  César,  lui  accorde 
un  pot-de-vin  pour  prix  de  l'empire,  et  avant  peu  le  monde  aura  pour  maître 
Auguste,  le  petit-fils  d'un  banquier! 

Le  déclin  de  la  société  romaine  est  encore  favorable  à  l'agiotage  :  les  empe- 
reurs sont  faciles  en  affaires ,  comme  toujours  ceux  qui  se  ruinent.  Mais  la 
féodalité  chrétienne  se  montre  moins  trailable.  Pour  les  farouches  barons  du 
moyen  âge  ,  juifs,  lombards,  caorsins,  tout  ce  qui  fail  trafic  de  l'argent  an 
péril  de  son  âme ,  ne  compose  qu'une  seule  et  même  race  de  mécréants ,  à  la- 
quelle on  peut  manquer  de  parole  en  sûreté  de  conscience.  Le  roi  d'Angleterre, 
le  roi  de  Jérusalem  et  d'autres  princes  encore  semblent  un  jour  s'être  donné  le 
mot  pour  renier  à  la  fois  leurs  dettes,  et  réduire  à  la  banqueroute  les  Irop 
puissants  banquiers  de  Florence.  Aussi  on  prendra  ses  sûretés  à  l'avenir,  et  si 
on  prèle ,  ce  sera  sur  de  bons  gages,  sur  les  diamants  d'une  couronne  ou  la 
moustache  d'Albuquerque. 

Vient  la  monarchie  absolue.  Trop  grande  dame  pour  compter  avec  ses  gens, 
elle  se  confie  à  des  surintendants,  qui  eux-mêmes  s'en  rapportent  à  leurs  la- 
quais, en  se  contentant  de  partager  avec  eux.  On  jetait  le  filet  en  eau  trouble, 
et  tous  les  coups  étaient  bons.  Mais  l'or  qu'on  amoncelait  n'était  pas  sans 
alliage.  Les  traitants  étaient  peu  considérés  ,  et  on  ne  se  faisait  pas  faute  d'en 
pendre  quelques-uns  pour  que  le  peuple  ,  manquant  de  pain  ,  eûl  du  moins  les 
jeux  du  Cirque.  Mauvais  temps  après  tout  !  Oh  !  que  vaut  mieux  pour  l'agio- 
le'ir  ce  bénin  régime  que  l'Angleterre  a  l'honneur  d'avoir  inventé  ,  el  qui  doit 
faire  le  tour  du  monde  !  11  était  trop  dur  d'avoir  à  compter  avec  un  despote, 
arbitre  absolu  des  fortunes  el  des  existences.  Le  pouvoir  revu  et  corrigé  est  de 
plus  douce  composition.  Qu'on  se  figure  un  pauvre  interdit  qui  a  du  bien, 

(1)  Exode,  ch.  xxn,  v.  25. 

Publicanorum  in  oculis  sumus,  [Epistola ad  Atticum ,  '2. 


SITUATION  FINANCIÈRE  DE   LA  FRANCE,  407 

mais  non  pas  la  gestion  de  son  bien  ;  qui ,  tourmenté  de  la  démangeaison  du 
bien-vivre,  est  toujours  en  quête  des  usuriers  pour  en  soutirer  quelques  avan- 
ces. Aussi  l'âge  d'or  est-il  venu  pour  ceux  qui  sont  initiés  aux  arcanes  du 
crédit.  On  les  ménage,  on  les  choie;  ils  ont  un  pied  dans  les  conseils.  Avec 
l'argent  gagné  dans  les  emprunts,  on  se  fait  homme  politique,  et  politique  , 
on  trame  des  emprunts  pour  gagner  de  l'argent. ... 

Mais  c'est  un  cercle  vicieux  ,  vont  dire  les  logiciens.  D'autres  diront  :  c'est 
la  roue  de  fortune  ! 

IV.  —  ÉC0!V03IIES  ET  RÉFORMES. 

Le  rejet  probable  de  la  loi  des  rentes  par  la  chambre  des  pairs  ne  sera  qu'un 
ajournement  et  non  pas  une  solution.  Chaque  année  on  entendra  retentir  cette 
argumentation  passionnée  qui  déjà  a  triomphé  .  parce  qu'elle  caresse  un  sen- 
timent de  jalousie  trop  bien  justifié  par  le  misérable  étal  de  la  propriété  fon- 
cière. Si  vous  accordez  grâce  au  5  pour  100  ,  diia-t-on  aux  propriétaires  qui 
siègent  clans  les  chambres ,  il  s'élèvera  d'un  seul  jet  au  cours  de  1-35 ,  et  celte 
plus  value  aggravera  encore  la  position  désavantageuse  des  possesseurs  du  sol 
en  présence  des  délenteurs  de  la  richesse  mobile.  L'impossibilité  de  racheter 
à  des  prix  exorbitants  éternisera  la  dette,  et  l'étranger,  qui  a  fait  d'énormes 
placemenls  dans  nos  fonds,  appauvrira  notre  pays  de  tous  les  bénéfices  qu'il 
pourra  réaliser  par  la  vente. 

Il  nous  semble  qu'il  y  a  dans  tout  ceci  un  fâcheux  malentendu.  Il  n'est  per- 
sonne qui  ne  désire  le  soulagement  des  contribuables;  il  est  impossible  de 
consacrer  l'inviolabilité  absolue  des  rentiers.  On  s'est  élevé  seulement  contre 
l'emploi  d'un  remède  intempestif  qui  peut-être  aggraverait  le  mal  ;  on  a  com- 
battu un  système  financier  qui  nous  précipiterait  dans  celle  voie  perfide  où 
l'Angleterre  se  débat  depuis  plus  d'un  demi-siècle. 

Est-ce  donc  qu'il  n'existe  pas  une  issue  sans  périls?  Puisqu'il  est  générale- 
ment reconnu  qu'un  bénéfice  éventuel  d'une  dizaine  de  millions  est  tout  ce 
qu'il  faut  attendre  du  remaniement  des  renies,  pourquoi  n'emploierail-on  pas 
les  ressources  disponibles  pour  obtenir  sur  d'autres  branches  du  service  des 
économies  au  moins  équivalentes?  Ainsi  satisfaction  serait  donnée  provisoi- 
menl  aux  contribuables,  et  on  se  ménagerait  le  temps  de  concentrer  les  études 
des  hommes  spéciaux  sur  le  système  justement  suspect  de  notre  crédit  public, 
d'éclairer  l'opinion  à  ce  sujet ,  de  produire  enfin  un  mode  d'emprunt  et 
de  libération,  une  loi  constitutive  du  crédit,  destinée  à  devenir  la  hase 
de  tous  les  contrats  futurs  entre  l'État  el  les  capitalistes,  et  en  vertu  de 
laquelle  on  entamerait  l'œuvre  du  remboursement  ou  de  la  diminution  des 
rentes. 

Pour  réaliser  la  première  partie  de  ce  programme,  il  ne  faut  que  la  volonté 
ferme  d'engager  la  tulle  contre  les  intérêts  privilégiés,  et  surtout  contre 
l'inertie  et  les  routines  administratives.  Quand  un  gouvernement  dispose  d'une 
réserve  en  argent,  et  c'est,  grâce  au  ciel,  le  cas  où  se  trouve  la  France,  il  a 
dix  occasions  pour  une  d'opérer  avec  profit.  Le  fonds  disponible  remis  en 
comptes  courants  à  la  Banque  de  France  est  quelquefois  considérable.  En  1 839, 


408  SITUATION   FINANCIÈRE   DE   LA   FRANCE. 

le  (résor  a  eu  en  dépôt  jusqu'à  193  millions,  qui  ne  lui  ont  pns  rapporté  un 
centime  d'intérêt  ,  tandis  qu'à  l'échéance  de  chaque  semestre  il  a  dû  payer  à 
cette  même  banque  environ  1,700,000  francs  pour  le  solde  des  inscriptions 
qu'elle  possède.  A  l'excédant  du  trésor,  il  faut  ajouter  les  acquisitions  faites 
par  la  caisse  d'amortissement ,  qui ,  pour  le  seul  fonds  5  pour  100 ,  s'élèvent  à 
plus  de  20  millions  de  rentes.  Ces  ressources,  improductives  aujourd'hui,  per- 
mettent de  réaliser  des  économies  bien  supérieures  à  celles  de  la  conversion. 
Nous  signalerons  seulement  deux  opérations  indiquées  par  l'un  des  habiles 
financiers  qui  siègent  à  la  chambre  des  pairs. 

La  première  est  la  liquidation  intégrale  du  A  1/2  qu'on  peut  effectuer  sans 
opposition  ,  puisque  ce  fonds,  constitué  en  1825,  a  été  déclaré  remboursable 
au  bout  de  dix  années. 

La  rente  4  1/2  est  soldée  annuellement  par  1,020,600  fr.  qui ,  déduction  faite 
de  la  portion  déjà  rachetée  par  l'amortissement,  ne  représentent  qu'un  capital 
de  19,822,000  fr.  Avec  cette  dernière  somme  on  éteindrait  donc  : 

Arrérages 1,026,600  francs. 

Part  de  la  dotation  de  l'amortissement,  attribuée  au  4  '/,.  246,254     — 

Produit  de  la  consolidation  de  la  réserve  du  même  fonds.  18,951     — 

Intérêts  de  la  réserve 56,30ô     — 


Bénéfice  annuel 1,328,108  francs. 


C'est-à-dire  qu'à  une  époque  où  l'État  prétend  abaisser  le  prix  de  l'argent  à 
4  pour  100 ,  il  ferait  lui-même  un  placement  à  près  de  7.  Une  objection  a  pour- 
tant été  faite.  On  a  prétendu  qu'il  serait  étrange  de  rembourser  le  4  1/2  avant 
le  5.  Ce  qui  nous  paraît  étrange,  c'est  un  pareil  scrupule.  Pourquoi  l'État 
s'abstiendrait-il  de  faire  valoir  un  droit  incontesté ,  du  moment  surtout  qu'il 
déclarerait  son  intention  d'agir  en  temps  utile  sur  le  5  pour  100? 

La  seconde  mesure  est  la  conversion  des  cautionnements  en  contrats  de 
rentes  ,  au  sujet  de  laquelle  un  plan  repose  déjà  ,  dit-on  ,  dans  les  cartons  de 
la  trésorerie.  L'intérêt  des  cautionnements  exigés  des  fonctionnaires  figure  au 
budget  des  dépenses  pour  un  chiffre  de  9  millions.  Le  capital  de  cette  somme 
est  évalué,  sur  le  pied  de  4  pour  100  par  an  ,  à  225  millions.  Si  on  restituait  à 
la  fois  ou  successivement  ces  cautionnements  fournis  en  numéraire,  en  exigeant 
à  leur  place  des  inscriptions  de  renies  sur  l'État,  dont  le  capital  présentât  une 
garantie  suffisante  de  la  gestion  des  comptables  ,  la  fortune  publique  serait  à 
couvert,  et  l'intérêt  des  nantissements  ne  serait  plus  une  charge  pour  les  con- 
tribuables. L'opération  élèverait  naturellement  le  cours  des  effets  publics  :  elle 
offrirait  aux  fonctionnaires  eux-mêmes  la  chance  d'une  amélioration  de  ca- 
pital ;  elle  profiterait  véritablement  à  l'industrie,  puisqu'un  remboursement 
effectif  rejetterait  forcément  dans  la  circulation  les  sommes  rendues  par  le 
trésor. 

Déjà  les  résultats  promis  par  la  conversion  sont  à  peu  près  obtenus.  Se  lia- 
sarde-t-on  dans  celte  sombre  forêt  de  chiffres  dont  se  compose  un  budget ,  on 


SITUATION    FINANCIÈRE   DE   LA   FRANCE.  409 

entrevoit  d'autres  bénéfices  qu'il  ne  serait  peut-être  pas  impossible  d'atteindre. 
On  a  peine  à  concevoir,  par  exemple,  que  des  sommes  souvent  considérables 
soient  frappées  de  stérilité  en  entrant  dans  les  caisses  publiques.  Sans  transfor- 
mer la  trésorerie  en  comptoir  de  banque,  sans  rien  livrer  aux  hasards  de  la 
spéculation ,  le  gouvernement  ne  pourrait-il  pas  emprunter  à  la  science  du 
crédit  quelques  combinaisons  qui  conservassent  à  l'argent  sa  vertu  produc- 
trice? 

Les  économies  les  plus  fécondes  ne  sont  pas  toujours  celles  qui  résultent  de 
la  réduction  des  dépenses.  Nous  attachons  beaucoup  plus  d'importance  au 
bon  emploi  des  subsides  obtenus  ,  aux  réformes  administratives  qui  hâtent  le 
majestueux  déploiement  des  ressources  nationales.  Les  avantages  d'une  plus 
juste  assiette  de  la  contribution  foncière  ont  été  souvent  démontrés.  Récem- 
ment encore,  un  travail  qui  ne  devait  fournir  qu'un  discours  de  tribune,  a 
pris  sous  la  plume  inslructive  de  M.  d'Audiffret  l'étendue  et  l'importance  d'un 
livre,  et  vient  d'être  publié  sous  ce  titre  :  Examen  des  revenus  publics  (1). 
M.  d'Audiffret  propose  un  nouveau  mode  pour  la  péréquation  de  l'impôt  direct, 
qui  permettrait  de  rectifier  les  inégalités  encore  existantes  entre  les  différentes 
régions  de  la  France,  qui  simplifierait  de  beaucoup  la  confection  trop  dispen- 
dieuse du  cadastre,  empêcherait  les  fraudes  journalières,  préparerait  une  plus 
équitable  distribution  des  charges,  et,  en  résumé,  assurerait  au  trésor  un 
profit  annuel  qu'on  pourrait  compter  par  millions.  Il  est  impossible  qu'on  ne 
prenne  pas  en  sérieuse  considération  les  avis  d'un  homme  qui  a  fait,  dans  les 
plus  hauts  emplois,  ses  preuves  de  savoir  et  de  sagacité  pratique.  Il  serait 
même  regrettable  qu'un  écrit  tel  que  celui  que  nous  avons  plaisir  à  citer,  ne 
sortit  pas  de  la  sphère  nébuleuse  où  se  discutent  les  problèmes  financiers.  Ce 
judicieux  inventaire  de  la  fortune  publique,  clair  et  abondant  malgré  sa  pré- 
cision, est  de  nature  à  vulgariser  des  notions  trop  négligées,  à  dissiper  des 
préjugés  fâcheux  :  sans  ornements  déplacés,  il  excite  l'intérêt  et  la  sympathie, 
parce  qu'en  l'étudiant  on  se  croit  associé  au  louable  désir  du  bien  public  qui 
anime  l'auteur. 

Ceux  qui  acceptent  sans  contrôle  les  phrases  qu'on  se  jette  avec  colère  dans 
la  mêlée  des  partis  ,  se  demandent  sans  doute  si  l'on  ne  pourrait  pas  réduire 
de  beaucoup  le  milliard  du  budget.  Nous  répondrons  d'abord,  en  nous  appro- 
priant les  calculs  de  M.  d'Audiffret,  que  le  chiffre  total  du  compte  de  recette? 
dépasse  en  effet  un  milliard,  mais  que  la  somme  prélevée  par  l'impôt  reste 
ordinairement  inférieure  à  900  millions,  dont  le  sixième  environ  est  laissé  a 
la  disposition  des  contribuables.  C'est  ce  que  nous  allons  démontrer  en  pre- 
nant pour  base  le  dernier  compte  définitif,  celui  de  1837  ,  arrêté  au  chiffre 
de  1,073,702,73-2  francs.  En  décomposant  celte  somme  suivant  l'origine  des 
recettes,  on  trouve  : 

1°  Impôts  sur  la  propriété  immobilière  ,  comprenant  la  taxe 
foncière,  les  droits  d'enregistrement  et  d'hypothèques,  les 


(1)  Cher  Dufart ,  rue  des  Saints-Pcre*  ,  1  ,  à  Paris. 


410  SITUATION   FINANCIÈRE  DE   LA  FRANCE. 

droits  de  timbre  et  de  greffes  qui  s'appliquent  aux  transac- 
tions sur  les  immeubles 449,905,394 

2°  Contributions  assises  sur  les  personnes  et  les  valeurs  mo- 
bilières proprement  dites 128,176,547 

5°  Contributions  indirectes  :  impôts  prélevés  sur  les  consom- 
mations et  les  jouissances,  sur  les  capitaux  mobiles,  sur 
les  bénéfices  du  commerce  et  de  l'industrie 510,896,519 

888,976,260 
Ce  cbiffre  est  exactement  celui  de  l'impôt. 
Le  complément  de  la  somme  nécessaire  pour  les  services 

publics  provient  du  : 

1°  Revenu  des  biens  de  l'État,  forêts,  mines,  salines,  droits 
divers,  produits  coloniaux,  ventes  de  domaines,  vente 
d'objets  de  réforme,  recouvrements  de  créances  ....  54.655,675 

2°  Produit  des  services  exploités  p3r  l'État,  qui  ne  constituent 
pas  un  impôt,  puisque  le  particulier  reçoit  en  échange  de 
son  argent  un  objet  de  consommation  ou  un  service  quel- 
conque ,  à  un  prix  ordinairement  avantageux  pour  lui.  Tels 
sont  le  débit  des  tabacs  et  des  poudres ,  le  transport  des 
lettres  et  des  voyageurs ,  les  pensions  payées  dans  les  éta- 
blissements publics,  la  vérification  des  matières  précieuses, 
des  poids  et  mesures,  etc 150.102,797 

Total  général  des  recettes  de  1857.     .     .     .     1. 075.752.752 


Un  impôt  de  889  millions  ,  en. le  supposant  réparti  également  entre  54  mil- 
lions d'individus,  donnerait  par  têle  26  fr.  15  cent.  La  proportion  est  à  peu 
près  double  pour  l'Angleterre  ,  ainsi  qu'il  ressort  d'un  compte  de  recettes  dont 
nous  avons  converti  les  nombres  en  francs. 

État  des  revenus  de  la  Grande-Bretagne  (1857). 

I  Douanes 745,765,425   \ 
Excise,  ou  impôts  sur  les  / 

denrées 225,565,850   \     1,152,886,700 
Timbre,  ou  impôts  sur  les  \ 

transactions 185,759,425  J 

Contributions  foncières  et  taxes  somptuaires  {assessed-taxes 

et  land-taxes) 98.059.875 

Postes 58,765,050 

Terres  de  la  couronne  (domaine  public) 9.059,825 

Ressources  diverses 5.653,250 

1,522,584.700 

A  déduire  pour  remises  et  escomptes 5;).404.625 

Reste  net 1,262,880,075 


SITUATION   FINANCIÈRE  DE   LA  FRANCE.  411 

On  voit  qu'à  l'exception  du  produit  des  postes  et  des  terres  de  la  couronne , 
qui  donnent  une  somme  de  68  millions  à  défalquer,  toutes  les  branches  du 
budget  anglais  proviennent  des  sacrifices  imposés  aux  contribuables.  1 ,215  mil- 
lions qu'elles  fournissent,  partagés  entre  vingt-quatre  millions  d'individus, 
produisent  par  tète  50  francs  60  centimes.  Signalons  encore  un  fait  trop  peu 
remarqué.  En  France,  l'impôt  frappé  sur  la  propriété  compose  à  lui  seul  plus 
de  la  moitié  du  revenu,  ce  qui  ne  dispense  pas  lu  propriétaire  de  grossir,  comme 
consommateur,  l'impôt  indirect,  de  sorte  qu'il  acquitte  plus  des  trois  quarts 
delà  dette  commune,  tandis  que  le  prolétaire  n'y  subvient  que  dans  la  faible 
proposition  de  ses  consommations  ou  des  jouissances  qu'il  se  permet.  Dans  la 
Grande-Bretagne,  au  contraire,  l'impôt  levé  sur  les  biens-fonds  et  les  objets 
de  luxe  (1)  fournit  à  peine  la  douzième  partie  du  revenu  public.  Le  reste  est 
prélevé  sur  la  satisfaction  des  besoins  et  sur  les  transactions,  ce  qui  rejette 
presque  tout  le  fardeau  sur  les  têtes  populaires.  Chez  nous,  pour  une  surtaxe 
de  moins  de  dix  francs  répartie  sur  ses  dépenses  d'une  année,  l'artisan,  simple 
consommateur,  profite  de  tous  les  services  publics,  de  toutes  les  institutions 
qui  relèvent  au  rang  d'homme  civilisé.  De  l'autre  côte  du  détroit,  les  mêmes 
avantages  lui  couleraient  48  francs  !  Il  est  loin  de  notre  pensée  de  blâmer  la 
faveur  accordée  au  pauvre  par  la  loi  française;  mais  qu'on  en  convienne  avec 
nous  :  dénoncer  aux  mauvaises  passions  de  la  foule  la  classe  des  propriétaires 
comme  privilégiés  dans  notre  ordre  social,  ce  serait  une  manœuvre  odieuse, 
si  ce  n'était  une  coupable  étourderie. 

L'ignorance  des  règles  particulières  à  chaque  comptabilité  a  aussi  donné 
cours  à  des  erreurs  fâcheuses  relativement  à  l'emploi  de  l'impôt.  Peu  de  per- 
sonnes savent  qu'une  forte  partie  des  sommes  allouées  au  trésor  est  immédia- 
tement restituée  aux  contribuables,  et  ne  figure  que  pour  ordre  au  compte 
général  des  dépenses.  Donnons  pour  point  d'appui  à  nos  remarques  le  budget 
comparatif  des  dépenses  de  la  France  et  de  l'Angleterre  pendant  l'année  1857, 
tableau  dans  lequel  nous  "avons  établi  la  relation  des  services  administratifs 
autant  que  les  usages  de  chaque  pays  le  permettent. 

(1)  Les  assessed-taxes  portent  sur  les  laquais,  les  chevaux,  les  voitures  et  les  chiens. 


TOME    II.  28 


412 


SITUATION   FINANCIERE  DE   LA   FUANCE. 


DESIGNATION 

DES 

DÉPENSES. 


FRANCE. 


GRANDE- 
BRETAGNE. 


DETTE   PUBLIQUE. 

Consolidée ,  flottante  et  viagère  .     . 

DOTATIONS. 

Liste  civile ,  Chambres  des  pairs  et 
des  députés,  Légion  d'honneur  . 

MINISTERES. 

Justice 

Cultes 

Affaires  étrangères 

Instruction  publique 

Administration  intérieure  .... 

Agriculture,  Commerce,  Travaux 
publics  ,  Ponts  et  Chaussées.    . 

Guerre 

Marines  et  Colonies 

Finances  (gestion  centrale).    .     .     . 

Frais  de  régie  du  domaine ,  percep- 
tion des  revenus ,  postes  ,  douanes, 
timbres  ,  fabrication  de  poudres  et 
tabacs 

Primes,  restitutions  et  non-valeurs. 

Totaux. 


332,842,816 

19,170,117  (2) 

19,405,479 
35,599,789 
7,299,619 
14,413,516 
91,046,037 

58,193,592  (3) 
238,608,148 
66,059,807 
23,537,910 

121,840,750 
52,453,075 


1,080,470,655  (4) 


737,239,250  (1) 

11,101,625 

16,886,300 

» 

9,554,550 

5S,620,435 

195,655,950 

118,766,450 

14,474,000 

104,703,975 


1,267,002,425 


(1)  Ce  chiffre  ne  comprend  plus  le  fonds  d'amortissement,  qui,  en  France,  se  con- 
fond avec  la  dette. 

(2)  Le  chiffre  de  cette  année  comprend  les  dépenses  extraordinaires  pour  le  mariage 
«lu  prince  royal  et  la  «lot  de  la  reine  dos  Itelges. 

(3)  Ces  attributions  forment  aujourd'hui  deux  ministères. 

(  i)  La  somme  allouée  provisoirement  pour  l'ordinaire  de  1840  est  de  1,100,554,487; 


SITUATION   FINANCIÈRE   DE   LA   FRANCE.  413 

La  somme  prélevée  dans  chaque  pays  pour  l'acquittement  de  la  dette  publi- 
que étant  laissée  en  dehors,  il  semblerait  résulter  que  les  frais  d'administra- 
tion sont  plus  forts  chez  nous  que  chez  nos  voisins;  mais  on  ne  remarque  pas 
que  des  748  millions  qui  restent  disponibles  après  le  solde  de  notre  dette ,  il 
faut  rabattre  encore  : 

1°  Les  fonds  spéciaux  des  départements  ,  des  communes  et  des 
colonies  ,  qui ,  bien  que  portés  au  compte  général ,  n'entrent 
pas  dans  les  coffres  de  l'État,  et  sont  laissés  à  la  disposition 
des  localités  qui  ont  jugé  convenable  de  s'imposer  extraordi- 
nairement.  Ces  sommes  diverses  s'élèvent,  suivant  les  calculs 
de  M.  d'Audiffret ,  à 110,136,994 

2°  La  plus  grande  partie  des  sommes  dont  se  compose  le  der- 
nier article ,  c'est-à-dire  le  montant  des  restitutions  et  des 
non-valeurs  ,  dont  la  mention  sur  les  états  n'est  qu'une  pure 
formalité 28,090,904 


138,227,898 


La  régularité  des  écritures  exige  encore  qu'on  note  comme  dépense  l'achat 
des  matières  premières  employées  dans  les  exploitations  que  l'État  se  réserve. 
Ces  articles  ne  sont  pourtant  pas  onéreux  aux  contribuables,  puisqu'ils  repa- 
raissent avec  bénéfice  au  compte  des  recettes. 

Si  on  observe  d'autre  part  que  le  budget  de  la  Grande-Bretagne  ne  donne 
pas  lieu  à  des  éliminations  comme  le  nôtre,  qu'il  laisse  plusieurs  services  et 
des  plus  importants  à  la  charge  des  localités,  qu'il  ne  comprend  pas  l'écrasante 
taxe  des  pauvres }  on  devra  reconnaître  que  ,  malgré  la  disproportion  des  ter- 
ritoires et  des  populations,  le  gouvernement  ne  coule  pas  plus  cher  en  France 
qu'en  Angleterre;  que  si  on  mesurait  enfin  retendue  et  la  régularité  des  ser- 
vices publics ,  l'avantage  serait  incontestablement  de  notre  côté. 

Des  économies  et  des  réformes  ,  comme  celles  que  nous  avons  fait  entrevoir, 
calmeraient  les  impatients  qui  s'exagèrent  la  nécessité  d'alléger  notre  budget. 
Ainsi  on  gagnerait  du  temps,  et  au  lieu  d'immoler  brusquement  les  rentiers  , 
on  préparerait  avec  une  sage  lenteur  la  rénovation  du  contrat  qui  lie  l'État  à 
ses  créanciers.  Quel  système  serait  le  plus  avantageux  pour  les  deux  parties? 
Nous  répondrons  en  deux  mots  :  le  plus  sincère,  le  plus  transparent  aux  yeux 
de  la  foule.  Nous  voudrions  qu'a  l'avenir  le  taux  véritable  des  emprunts  ne  fût 
jamais  déguisé ,  que  le  terme  et  les  conditions  du  rachat  fussent  nettement  sti  - 
pulés,  que  la  part  laissée  à  l'agiotage  fût  aussi  restreinte  que  possible. 

celle  qu'on  demande  pour  1841  est  de  1,114,109,823  ,  sans  compter  le  budget  extraor- 
dinaire des  travaux  publics ,  montant  à  57  millions ,  couverts  par  la  réserve  de  l'amor- 
tissement. Chaque  année  ,  nous  voyons  enfler  le  total  de  notre  budget  :  c'est  une  ten- 
dance qui  n'est  pas  nécessairement  dangereuse,  mais  à  laquelle  il  ne  faudrait  pas  non 
plus  s'abandonner  légèrement.  Le  chiffre  des  dépenses  tend ,  au  contraire,  a  l'affaiblir 
en  Angleterre  ,  où  la  loi  de  l'économie  est  plu^  impérii  use  encore  que  clic/  nous. 


414  SITUATION   FINANCIÈRE  DE  LA  FRANGE. 

L'attention  de  ceux  qui  seront  appelés  à  réformer  notre  crédit  public  devra 
porter  particulièrement  sur  le  mécanisme  de  notre  amortissement.  Nous  avons 
dit  déjà  que  l'Étal,  en  constituant  un  fonds  perpétuel  de  rachat,  devait  être 
amené  à  l'alternative  de  racheter  à  des  prix  excessifs  et  avec  une  perte  toujours 
croissante,  ou  de  laisser  sans  emploi  cette  machine  absorbante,  dont  l'entre- 
tien coûte  si  cher  aux  contribuables.  Qu'arrive-t-ils  alors?  On  gémit  de  laisser 
improductif  tant  d'argent  accumulé,  et  on  se  crée  des  besoins  pour  l'utiliser. 
Le  gouvernement  se  fait  autoriser  à  consolider  la  réserve  de  la  caisse,  c'est- 
à-dire  qu'il  dispose  du  capital ,  et  en  établit  la  compensation  par  une  rente  an- 
nuelle. Une  institution  fondée  dans  le  but  d'éteindre  les  anciens  emprunts  ne 
sert  plus  qu'à  faciliter  des  emprunts  nouveaux.  Les  choses  se  passaient  ainsi 
en  Angleterre,  mais  on  ouvrit  les  yeux,  et  l'amortissement  fut  condamné. 
Chez  nous,  rien  n'est  encore  changé.  Du  1er  juillet  1855,  époque  de  la  révision 
des  statuts  de  l'amortissement,  jusqu'au  dernier  jour  de  l'année  qui  vient  de 
finir,  le  trésor  a  versé,  tant  pour  la  dotation  annuelle  des  rentes  au-dessus 
du  pair,  que  pour  les  arrérages  déjà  acquis  à  l'établissement,  une  somme  qui 
excède  549  millions  de  francs.  De  cette  somme,  on  a  distrait  154  millions  pour 
l'intérêt  desquels  on  a  inscrit  sur  le  grand-livre  au  profit  de  la  caisse  d'amor- 
tissement : 

En  4  °/o 4,765,811  fr. 

En  3  % 1,410,090 

Total 6,175,901 

Restaient  195  millions  comme  réserve  ,  et  à  ce  titre  ,  ils  ont 

été  convertis  en  bons  du  trésor,  dont  l'intérêt,  confondu 

dans  la  dette  flottante,  forme  un  surcroit  de  charge  de.  .        4,915,121 

De  sorte  qu'après  avoir  payé  549  millions  pour  l'allégement 

de  leur  dette  ,  les  contribuables  sont  surchargés  d'une 


dette  annuelle  de 11,089,022 

«  Voilà ,  a  dit  spirituellement  M.  de  Mosbourg ,  voilà  comme  on  a  créé  non- 
seulement  l'art  étrange  de  contracter  des  dettes  sans  emprunter,  mais  aussi 
l'art  de  payer  toujours  sans  se  libérer  ,  et  ce  qui  semblait  plus  difficile  encore, 
l'art  d'accroître  ses  dettes  sans  cesse  en  payant  toujours.  » 

Nous  conviendrons  que  l'emploi  des  sommes  accumulées  pour  le  rachat  des 
renies  a  trouvé  son  excuse  dans  des  besoins  urgents,  et  que  sans  cette  res- 
source ,  il  eût  fallu  faire  un  appel  aux  capitalistes.  Il  n'est  pas  moins  vrai,  en 
thèse  générale,  que  du  jour  où  un  fonds  d'amortissement  a  perdu  le  privilège  de 
son  inviolabilité,  il  devient  une  provocation  permanente  au  gaspillage;  une 
trop  grande  facilité  d'emprunter  est  aussi  pernicieuse  pour  les  gouvernements 
que  pour  les  individus. 

Nous  avons  reconnu  sans  la  moindre  hésitation  la  légitimité  du  rembourse- 
ment. Malheureusement  la  qualification  de  perpétuelles,  attrihuée  aux  an- 
ciennes rentes,  a  vulgarisé  l'opinion  contraire  ,  et  aux  yeux  de  la  foule  igno- 
rante .  les  plus  louables  tentatives  pour  alléger  la  dette  publique  ne  seront 


SITUATION   FINANCIÈRE   DE   LA   FRANCE.  415 

jamais  qu'un  abus  de  pouvoir.  Sans  trop  sacrifier  à  ce  préjugé,  il  serait  impoli- 
tique de  le  mépriser.  L'État  ne  saurait  prendre  trop  de  ménagements  quand  il 
entrera  pour  la  première  fois  dans  l'exercice  de  son  droit.  Aux  systèmes  rigou- 
reux et  tranchants  qu'on  a  produits  jusqu'à  ce  jour  ,  ne  pourrait-on  substituer 
quelque  combinaison  bienveillante  qui  facilitât  la  réforme  en  corrigeant  ses 
rigueurs  ?  Nous  citerons  un  exemple ,  non  pas  avec  la  prétention  de  tracer 
la  seule  route  à  suivre,  mais  seulement  pour  exposer  pleinement  notre 
pensée. 

Un  amendement  développé  à  la  tribune  par  M.  de  Bérigny  avait  pour  but 
d'appliquer  la  dotation  de  l'amortissement  à  un  remboursement  par  séries  ap- 
pelées successivement  et  selon  les  ressources  disponibles.  En  étudiant  cette 
proposition ,  nous  avons  trouvé  que  55  millions  employés  annuellement  en 
rachats  au  pair ,  et  accrus  par  la  progression  des  arrérages  amortis  ,  saisi- 
raient en  vingt-deux  ans  les  110,000,000  de  rentes  sur  lesquelles  on  doit  opé- 
rer, et  rendraient  effectivement  à  la  circulation  un  capital  de  2,200,000,000  fr. 
Cet  amendement  se  présentait  avec  un  caractère  inflexible  qui  l'a  fait  rejeter. 
La  chambre  aurait  cru  infliger  nn  supplice  aux  rentiers  en  les  condamnant  à 
subir  le  remboursement  et  à  chercher  un  nouvel  emploi  de  leurs  fonds;  mais 
il  nous  semble  qu'une  administration  habile  en  même  temps  que  bienveillante 
pourrait  ménager  à  ceux  qui  seraient  exclus  delà  rente  un  placement  sans  dan- 
gers. Aujourd'hui  la  réserve  de  l'amortissement  est  appliquée  aux  travaux  pu- 
blics. Pourquoi  ne  combinerait-on  pas  ,  à  l'aide  de  cet  amortissement ,  un  sys- 
tème de  liquidation  qui  favorisât  l'avancement  des  entreprises  d'utilité  natio- 
nale? Si,  par  exemple,  l'État  consentait  à  garantir  un  minimum  d'intérêt  aux 
actionnaires  des  grandes  lignes  de  chemins  de  fer,  le  remboursement  de  la 
rente  ,  au  lieu  d'être  une  mesure  acerbe,  ne  serait  plus  qu'une  substitution 
également  profitable  aux  rentiers ,  au  trésor  public  et  à  l'industrie  parti- 
culière. 

Nous  ne  nous  faisons  pas  illusion.  Les  combinaisons  de  cette  nature  n'ont 
pas  aujourd'hui  la  moindre  chance  d'être  adoptées.  Elles  ont  un  toit  impar- 
donnable :  celui  de  couper  court  aux  manœuvres  de  Bourse.  En  matière  de 
finances  ,  les  préjugés  sont  plus  nombrenx  peut-être  qu'en  toute  autre  ,  par  la 
raison  que  les  seules  personnes  capables  de  dévoiler  les  abus  sont  ordinaire- 
ment celles  qui  en  profitent.  On  déclare  l'agiolage  un  mal  nécessaire  ;  on  pa- 
rait croire  qu'en  le  contrariant,  l'Étal  endommagerait  son  propre  crédit  et 
s'exposerait  a  ne  plus  pouvoir  emprunter.  Autant  vaudrait  dire  que  le  mar- 
chand de  drap  ou  de  sucre  refusera  de  vendre ,  si  la  loi  ne  lui  accorde  pas  un 
privilège.  L'argent  n'est  qu'une  marchandise  dans  les  mains  de  ceux  qui  en 
trafiquent.  Le  capitaliste  ,  quand  ses  coffres  sont  pleins,  éprouve  un  besoin 
aussi  vif  de  prêter  que  la  partie  adverse  d'emprunter,  et  il  n'y  a  pas  a  craindre 
qu'il  boude  contre  ses  intérêts.  Le  taux  des  emprunts  n'a  jamais  d'autres  règles 
que  la  quotité  du  capital  disponible  et  la  solidité  de  l'emprunteur.  La  France  a 
eu  beau  parodier  depuis  vingt-cinq  ans  toutes  les  belles  conceptions  du  génie 
anglais  ,  elle  n'en  a  pas  moins  payé  en  moyenne  8  pour  100  d'intérêts.  Au  con- 
traire, un  siècle  plus  tôt,  dans  un  pays  qui  ne  connaissait  ni  les  titres  surchar- 
gés ,  ni  l'amortissement ,  en  Hollande,  le  gouvernement  n'avait  qu'à  manifes- 


410  SITUATION   FINANCIÈRE   DE   LA   FRANCE. 

ter  un  besoin  pour  que  l'argent  lui  fût  offert  aux  tau  de  1  1/2  à  2  pour  100. 
C'est  qu'au  milieu  d'une  nation  vraiment  opulente  ,  les  capitalistes  recevaient 
la  loi  au  lieu  de  la  dicter.  La  tyrannie  de  l'agiotage  n'est  donc  pas,  comme  on 
le  suppose,  une  fatalité  à  subir  ;  et,  loin  d'être  impossible,  la  réforme  du  cré- 
dit public  s'opérerait  d'elle-même  sous  l'influence  d'une  incontestable  pros- 
périté. Ceci  nous  amène  à  parler  des  banques  et  du  crédit  privé  dont  la 
sage  répartition  est  indispensable  au  développement  de  la  richesse  indivi- 
duelle. 

V.  —  ORGANISATION  DU  CRÉDIT  PRIVÉ.  —  DE  LA  BANQUE  DE  FRANCE. 

Lorsqu'en  1852,  le  renouvellement  du  privilège  de  la  banque  d'Angleterre 
fut  mis  en  délibération  ,  un  comité  d'enquête  institué  par  le  parlement  dressa 
une  liste  de  5,978  questions  sur  lesquelles  il  interrogea  vingt-quatre  personnes 
renommées  par  leur  savoir  et  leur  habileté  pratique.  La  diffusion  soudaine  de 
tant  de  lumières  eut  pour  résultat  un  éblouissement  général  qui  interrompit 
l'examen,  et  la  commission,  après  avoir  entendu  les  vingt-quatre  docteurs  , 
déclara  en  toute  humilité  qu'elle  n'était  point  fondée  a  émettre  une  solution. 
C'est  là  précisément  ce  qu'on  éprouve  quand  on  remue  ,  avec  le  désir  de  s'in- 
struire ,  le  monceau  de  livres  et  de  brochures  composés  sur  la  science  mysté- 
rieuse du  crédit,  véritable  Babel  où  toutes  les  langues  de  la  civilisation  sont 
représentées ,  mais  où  domine  la  langue  anglo-américaine.  En  Angleterre  et 
aux  États-Unis,  toute  intelligence  un  peu  vive  a  composé  son  utopie  financière, 
de  même  qu'en  France  chacun  a  chargé  sa  conscience  littéraire  d'un  roman 
ou  d'un  drame.  Le  grand  nombre  des  écrits  relatifs  au  crédit  et  aux  banques 
n'a  produit  qu'une  indécision  fort  nuisible  aux  connaissances  qu'on  désirait 
propager,  car  il  en  est  des  idées  comme  des  monnaies  dont  le  cours  s'arrête 
dès  qu'on  peut  élever  des  doutes  sur  leur  empreinte  et  leur  valeur.  Dans  ce  con- 
flit d'opinions, le  plus  prudent  est  de  ressaisir  comme  point  d'appui  les  notions 
élémentaires,  les  faits  simples  et  incontestés. 

Ou'esl-ce  qu'une  banque  ? 

On  appela  d'abord  banque  de  dépôt  un  fonds  commun  formé  parles  négo- 
ciants d'une  ville  dans  le  but  de  régler  tous  les  comptes  courants  par  un  sim- 
ple virement  d'écritures  :  c'était  le  moyen  d'économiser,  avec  un  temps  pré- 
cieux, les  frais  de  garde  et  de  transport  des  espèces,  et  de  substituer  une 
monnaie  de  change,  d'une  valeur  strictement  déterminée,  aux  monnaies  réelles 
trop  souvent  falsifiées.  Tet  fut  le  but  de  la  banque  de  Venise  qui  date  du 
xii°  siècle,  et  des  comptoirs  non  moins  célèbres  qui  s'élevèrent  successivement 
à  Gènes ,  à  Séville  ,  à  Amsterdam  et  à  Hambourg.  Plus  tard  on  en  vint  à  uti- 
liser le  fonds  stagnant  dans  les  caisses  ,  en  l'employant  à  Vescompte  des  va- 
leurs commerciales.  Les  banques  trouvèrent  enfin  le  moyen  d'augmenter  leurs 
profits  ,  en  prêtant,  au  lieu  d'argent ,  leur  crédit ,  qui,  sur  la  place ,  avait  la 
puissance  de  l'argent ,  et  elles  escomptèrent  les  effets  à  terme  avec  du  papier 
réalisable  en  espèces  a  la  première  réquisition  du  porteur.  L'expérience  dé- 
montra qu'on  pouvait  sans  inconvénient  émettre  ainsi  une  somme  de  billets  su- 
périeure "i  celle  du  numéraire  métallique  réservé  en  caisse,  et  dès  lors  la  pria- 


SITUATION   FINANCIÈRE   DE    LA   FRANCE.  447 

cipale  spéculation  des  banques  reposa  sur  les  phénomènes  de  la  circulation 
et  sur  les  propriétés  du  crédit.  Les  institutions  privilégiées  de  la  France  et  de 
la  Grande-Bretagne  sont  classées  comme  caisses  de  dépôt ,  d'escompte  et  de 
circulation.  Beaucoup  d'autres  établissements  publics  ou  privés  ont  élargi  ou 
modifié  ces  bases  essentielles.  Quoi  qu'il  en  soit ,  toute  la  tactique  de  la  ban- 
que revient  à  l'opération  suivante  :  une  mise  de  fonds  d'un  million  ,  étant  por- 
tée à  5  ou  4  millions  par  les  dépôts  en  comptes  courants  ,  autorise  une  émis- 
sion de  10  à  12  millions  en  billets  de  sorte  qu'en  faisant  l'escompte  avec  ces 
billets ,  au  taux  minime  de  3  ou  4  pour  100,  le  million  primitif  pourrait  rap- 
porter effectivement  plus  de  40  p.  100.  Mais  pour  obtenir  de  pareils  bénéfices, 
il  faudrait  entretenir  sans  cesse  tout  le  capital  en  mouvement  et  gaspiller  le 
crédit  au  risque  de  jeter  le  trouble  dans  les  affaires.  Les  comptoirs  privilégiés 
agissent  au  contraire  avec  une  circonspection  parfois  exagérée;  aussi  demeu- 
rent-ils toujours  dans  la  mesure  des  bénéfices  honnêtes.  Le  maximun  des  di- 
videndes donnés  par  la  banque  d'Angleterre  a  été  de  10  pour  100  en  1807; 
depuis  plusieurs  années  ,  ils  se  sont  maintenus  à  8  pour  100  ,  et  ont  même  flé- 
chi jusqu'à  7  l'année  dernière;  le  nombre  des  parties  prenantes  dépasse  189,000. 
La  Banque  de  France  qui  sollicite,  comme  on  sait,  le  renouvellement  de 
son  privilège,  a  voulu  se  concilier  le  commerce  parisien  en  multipliant  les 
escomptes.  Cette  conduite  a  élevé  les  dividendes  de  1839  à  un  chiffre  que  le 
gouverneur  a  déclaré  exceptionnel.  La  part  attribuée  à  chaque  action  est  de 
144  fr.  ou  14  fr.  40  cent,  pour  100  ,  ce  qui  a  porté  le  prix  vénal  de  chaque  ac- 
tion à  plus  de  3,300  fr.  Les  actions ,  au  nombre  de  67,900 ,  sont  aujourd'hui  la 
propriété  de  4,254  actionnaires. 

A  n'en  juger  que  par  les  apparences,  les  banques  seraient  plus  utiles  encore 
aux  localités  où  elles  fonctionnent  qu'aux  compagnies  qui  les  dirigent.  Autour 
d'une  caisse  d'escomptes,  répandant  avecquelque  libéralité  l'armedes  conquêtes 
industrielles,  le  crédit,  il  n'y  a  plus  de  spéculations  impossibles,  plus  de  ter- 
rains ingrats.  Les  travailleurs  sont  appelés  de  toutes  parts,  et  leur  influente 
détermine  un  surcroît  de  consommation  qui  exalte  les  petits  revendeurs.  Cha- 
cun étend  son  commerce  pour  multiplier  ses  profils  ;  chacun  escompte  en  jouis- 
sances les  profits  qu'il  se  promet ,  et  bientôt  un  reflet  de  prospérité  illumine 
toute  la  sphère  où  ce  mouvement  s'exerce.  Ces  phénomènes  ,  qui  frappent  à 
première  vue  ,  ont  gagné  la  majorité  des  publicistes  à  la  cause  des  banques  li- 
bres. Mais  écoutez  d'autres  observateurs  moins  accessibles  à  l'enthousiasme  , 
et  ils  vous  diront  que  cette  surexcitation  dont  la  foule  s'émerveille  n'est  qu'un 
accès  de  fièvre  ,  symptôme  précurseur  d'une  atonie  mortelle.  Ils  vous  diront 
que  le  crédit,  pour  n'être  pas  funeste,  doit  êlre  distribué  avec  une  excessive 
réserve  ;  que  la  rivalité  des  banques  tend  à  le  développer  d'une  façon  artifi- 
cielle et  quelquefois  frauduleuse,  qu'après  un  malaise  plus  ou  moins  long- 
temps comprimé  viendront  nécessairement  les  crises  commerciales,  l'entraîne- 
ment contagieux  de  la  banqueroute  qui  bouleverse  un  pays  à  l'intérieur,  et 
le  dégrade  aux  yeux  des  étrangers. 

Deux  ouvrages ,  récemment  publiés ,  pourraient  servir  de  manifestes  à  ces 
opinions  extrêmes.  Nous  allons  les  opposer  l'un  à  l'autre,  comme  correctif 
nécessaire. 


418  SITUATION   FINANCIÈRE   DE   LA  FRANCE. 

Dans  un  opuscule  intilulé  :  Du  crédit  en  France  {\) ,  M.  Courtet  du  Plsle 
pose  en  principe  que  la  nation  dont  le  crédit  est  le  plus  étendu  vit  aux  dépens 
de  celles  qui  retendent  moins,  que  plus  on  doit  commercialement,  plus  on  est 
fort  politiquement.  La  faillite  de  la  banque  belge ,  le  sauve  qui  peut  des  agio- 
teurs américains  ont-ils  porté  préjudice  à  la  Belgique  ou  aux  États  de  l'Union? 
Il  y  aurait  de  la  simplicité  à  le  croire.  La  Belgique  n'en  demeure  pas  moins 
avec  une  industrie  vigoureusement  constituée.  Il  reste  à  l'Amérique  ses  canaux, 
ses  chemins  de  fer,  ses  défrichements  immenses,  son  commerce  sans  limites. 
Les  frais  de  toutes  ces  belles  choses  ont  été  faits  par  les  capitalistes  parisiens, 
qui  ont  souscrit  des  actions  à  Bruxelles,  par  les  négociants  de  Lyon  et  de 
Liverpool,  qui  ont  fait  battre  leurs  métiers  au  profit  des  Américains.  «  De  tous 
»  ces  faits  découle  une  conclusion  bien  naturelle,  ajoute  naïvement  M.  Courtet 
»  de  l'Isle ,  c'est  que  le  peuple  le  plus  habile  est  celui  qui  développe  le  plus 
»  son  crédit.  » 

Qu'arriverait-il ,  nous  le  demandons  à  M.  Courtet  de  l'Isle,  si  tous  les  peu- 
ples, prenant  son  conseil  à  la  lettre,  multipliaient  à  l'envi  les  valeurs  de  con- 
fiance ,  pour  se  faire  un  beau  jour  faillite  l'un  à  l'autre  ?  Mais  n'abusons  pas 
plus  longtemps  d'une  expression  indiscrète  qui  a  trahi  la  pensée  de  l'auteur, 
et  reconnaissons  qu'il  est  bien  loin  de  préconiser  une  politique  suspecte.  Ce 
qu'il  recommande  à  la  France ,  c'est  la  prompte  mobilisation  de  toutes  les  va- 
leurs existantes.  11  propose  donc  de  monétiser  les  contrats  hypothécaires  et 
les  gages  improductifs  des  monts-de-piété,  de  réaliser  le  capital  des  biens  des 
communes  et  des  hospices,  de  multiplier  les  banques  privilégiées  en  autorisant 
les  établissements  libres  de  crédit,  d'organiser  des  banques  agricoles,  d'émettre 
des  mandats  de  petites  sommes  payables  à  tous  les  bureaux  de  poste;  en  un 
mot,  de  verser  tout  à  toup  dans  la  circulation  une  quinzaine  de  milliards  en 
papier,  de  grossir  le  cours  indolent  des  affaires  jusqu'à  ce  qu'il  déborde 
en  torrent!  Ce  plan  nous  fait  rétrograder  jusqu'à  l'époque  de  Law,  où  l'on 
croyait  enrichir  un  pays  en  multipliant  les  signes  représentatifs  de  la  richesse. 
L'augmentation  du  numéraire,  argent  ou  papier,  n'est  profitable  qu'autant 
qu'elle  ne  dépasse  pas  une  proportion  fort  difficile  à  déterminer.  Au  delà  de  ce 
terme,  l'argent  surabondant  se  fait  sans  profit  concurrence  à  lui-même;  c'est- 
à-dire  qu'avec  une  même  somme  on  obtient  moins  de  choses  qu'auparavant. 
Il  n'y  a  pas  lieu  de  s'émerveiller,  comme  le  fait  M.  Courtet  de  l'Isle,  de  ce  qu'un 
Anglais,  pauvre  chez  lui  avec  5,000  francs  de  revenu,  se  trouve  presque  riche 
dès  qu'il  met  le  pied  en  Italie.  C'est  qu'il  transporte  l'argent,  marchandise 
dépréciée  dans  son  pays,  sur  un  marché  où  cette  marchandise,  plus  rare,  con- 
serve une  haute  valeur  d'échange.  Celte  circonstance  est  sans  doute  favorable 
au  commerce  extérieur,  qui ,  soutenu  par  son  capital  mobile,  peut  planer  sur 
tous  les  points  du  globe  et  s'abattre  dès  qu'il  voit  un  bénéfice  à  saisir;  mais 
elle  tourne  au  détriment  de  la  foule  attachée  au  sol  national,  des  salariés  sur- 
tout, parce  qu'en  dépit  des  théories  accommodantes ,  il  ne  nous  parait  pas  dé- 
montré que  la  progression  des  salaires  suive  exactement  celle  du  prix  des 
denrées. 

(1)  Chez  Ch.  Gosselin,  rue  Saint-Gcrmain-dcs-Près,  9,  à  Paris. 


SITUATION   FINANCIÈRE   DE    LA   FUANCE.  419 

Après  avoir  protesté  contre  un  développement  exagéré  du  crédit,  nous  nous 
ferons  un  devoir  de  constater  que ,  dans  la  série  de  plans  financiers  produite 
par  M.  Courlet  de  l'Isle ,  il  en  est  qui  sont  dignes  d'attention.  Celui  qui  tend 
à  faire  de  la  poste  un  auxiliaire  des  autres  banques,  par  l'émission  d'une 
monnaie  de  papier  facilement  transmissible  et  convertible  en  espèces  à  tous 
les  bureaux  de  celte  administration,  offrirait  l'avantage  de  faciliter  les  petits 
recouvrements  si  dispendieux  aujourd'hui ,  et  de  rattacher  les  hameaux  les 
plus  languissants  aux  grands  centres  d'affaires.  Ce  plan  soulève  toutefois  une 
objection  :  c'est  l'ignorance  des  employés  subalternes  des  petits  localités,  qui 
laisserait  trop  beau  jeu  aux  faussaires.  Les  hommes  studieux  doivent  aussi 
savoir  gré  à  M.  Courte!  de  l'Isle  des  renseignements  qu'il  a  recueillis  sur  les 
institutions  de  crédit  foncier  en  Prusse,  en  Pologne  et  en  Russie,  de  son  ana- 
lyse des  travaux  faits  en  France  à  ce  sujet,  et  enfin  des  solutions  qui  sont  le 
fruit  de  ses  propres  études. 

Le  second  ouvrage  a  été  écrit  dans  un  pays  où,  sur  959  caisses  publiques 
(850  banques  et  109  succursales),  5G  sont  présentement  en  faillite  déclarée, 
545  ont  suspendu  leurs  payements  en  totalité,  et  C2  en  partie.  L'impression  de 
ces  désastres  est  profonde  et  douloureuse  dans  le  Traité  des  Banques  et  de 
la  Circulation  (1),  que  M.  L.  Lemaitre  vient  de  traduire  d'après  M.  Condy-Ra- 
guet,  ancien  chargé  d'affairesdes  États-Unis  à  la  cour  du  Brésil.  La  circulation 
présente  des  phénomènes  qui  varient  suivant  les  éléments  dont  elle  se  com- 
pose. L'auteur  a  tracé  son  plan  d'après  cet  axiome.  Dans  son  premier  livre, 
il  décrit  une  circulation  fournie  uniquement  par  les  métaux  précieux  qui  , 
étant  à  la  fois  mesures  monétaires  et  marchandises,  ont,  sur  les  signes  de 
crédit,  l'avantage  de  porter  leur  hypothèque  en  eux-mêmes.  Le  second  livre  , 
le  plus  important,  est  consacré  à  l'élude  d'une  circulation  mixte,  composée  de 
métaux  monnayés  et  de  papier  convertible  en  espèces  métalliques.  La  troisième 
partie  traite  de  la  circulation  restreinte  à  des  billets  non  convertibles,  c'est-à- 
dire  au  papier  monnaie.  La  division  exacte  de  ce  cadre,  la  minutieuse  analyse 
des  lois  qui  entretiennent  la  vie  matérielle  des  sociétés,  sembleraient  indiquer 
que  l'auteur  a  conservé  le  calme  et  l'impartialité  scientifiques;  mais,  au  fond, 
son  livre  n'est  qu'un  cri  de  réaction  contre  celle  insatiable  engeance  qui  a  dé- 
voré les  ressources  de  la  nation  américaine.  Ces  régents  de  banque  qui ,  du 
fond  de  leur  comptoir,  élèvent  ou  précipitent  la  valeur  des  choses,  M.  Condy- 
Raguet  les  compare  aux  lyrans  féodaux  qui  se  faisaient  un  revenu  de  la  falsi- 
fication des  monnaies  et  du  remaniement  continuel  des  poids  et  mesures.  Dans 
le  nombre  des  fraudes  que  se  permettent  les  agioteurs  américains,  il  en  est 
qui,  chez  nous,  provoqueraient  la  flétrissure  des  tribunaux.  Que  penser  de 
cette  compagnie  qui ,  après  avoir  offert  aux  planteurs  des  avances  en  billets 
contre  des  marchandises ,  déprécia  son  propre  papier  par  une  émission  sura- 
bondante, afin  (pie  la  perle  éprouvée  par  les  prêteurs  les  mit  dans  l'impossibi- 
lité de  retirer  leurs  gages,  tandis  qu'elle-même  rachetait  a  vil  prix  Ses  billets 
avec  le  produit  des  gages  vendus?  On  cite  des  banques  qui  refusent  les  valeurs 
présentées  à  l'escompte  pour  les  frapper  de  discrédit  ,  et  qui  fournissent  sous 

(1)  Un  vol.  in-8<>,  chez  Renard,  rue  Sainte-Anne,  71,  à  Paris, 


420  SITUATION   FINANCIÈRE   DE    LA   FRANCE. 

main,  à  des  affidés,  les  moyens  de  ics  négocier  sur  la  place  à  des  conditions 
usuraires.  Rien  de  plus  commun  que  les  capitaux  fictifs,  que  les  caisses  sans 
réserves,  que  les  actionnaires  fondateurs  qui  acquittent  leurs  actions  avec  les 
crédits  qu'ils  s'accordent  à  eux-mêmes  aux  dépens  des  actionnaires  confiants. 
Des  rapports  officiels  déclarent  que  les  directeurs  des  seize  banques  de  la 
Nouvelle-Orléans  se  sont  attribué  à  eux-mêmes  plus  du  tiers  du  total  des  prêts 
et  avances  faits  dans  l'année.  M.  le  sénateur  Walker  a  étendu  ses  recherches 
a  d'autres  états,  et  il  se  croit  modéré  en  évaluant  au  quart  des  émissions  de 
foutes  les  banques  de  l'Union  la  somme  de  crédit  que  les  directeurs  ont  jugé 
bon  de  se  faire  en  1858,  de  sorte  que  le  montant  des  facilités  accordées  par 
les  900  banques  américaines  ayant  été  de  2,667,000.000  francs,  les  directeurs 
ont  pu  réaliser  les  bénéfices  d'un  crédit  de  près  de  700  millions.  Ce  qu'on  a  le 
plus  à  craindre  après  les  fabricateurs  de  billets,  ce  sont  les  faussaires  qui  les 
copient.  Un  recueil  périodique  a  pour  spécialité  d'éclairer  le  chaos  de  la  circu- 
lation, et,  dans  le  numéro  de  janvier  1859,  il  signalait  20  banques  imaginaires 
dont  les  billets  sont  lancés  dans  le  courant  des  affaires,  254  banques  dont  les 
billets  ont  été  falsifiés,  et  1595  descriptions  de  billets  contrefaits  ou  altérés  de 
î  dollar  à  500  (5  fr.  35  c.  à  2,665  fr.). 

En  dénonçant  ces  turpitudes ,  M.  Condy-Raguet  fait  acte  de  courage.  Mais 
l'indignation  du  citoyen  ne  troubie-t-elle  pas  le  penseur?  Est-il  encore  dans 
le  vrai  quand  il  prétend  prouver  que  les  banques  ne  créent  pas  de  capitaux  , 
qu'elles  n'enrichissent  un  pays  que  d'une  somme  égale  à  celle  des  métaux  pré- 
cieux qu'elles  rendent  inutiles  comme  monnaie,  et  qui,  redevenus  marchan- 
dises ,  peuvent  être  exportés  avec  bénéfice  sur  les  marchés  étrangers  ?  Non 
sans  doute,  les  banques  ne  créent  pas  directement  les  capitaux,  et  les  billets 
qu'elles  répandent  ne  sont  par  eux-mêmes  que  des  bribes  de  papier;  mais  ces 
papiers  deviennent  des  instruments  de  travail,  à  l'aide  desquels  des  richesses 
très-réelles  sont  produites.  La  vraie  fonction  d'une  banque  est  moins  de  créer 
un  capital  nouveau  que  de  féconder  le  capital  qui  existe  improductif.  Qu'on 
nous  pardonne  un  exemple.  Un  propriétaire  possède  un  terrain  qu'il  laisse 
inculte  faute  d'argent  :  une  banque  lui  offre  l'usage  de  son  crédit,  et  se  garantit 
en  prenant  hypothèque  sur  le  fonds.  A  l'aide  des  billets  qui  ont  la  puissance  de 
l'argent,  une  exploitation  s'organise,  et  des  produits  nouveaux  s'ajoutent  au 
capital  national  :  ce  n'est  pas,  à  proprement  parler,  la  banque  qui  les  a  créés, 
mais  elle  en  a  certainement  provoqué  la  formation ,  ce  qui  revient  au  même 
pour  le  pays. 

La  conclusion  qui  jaillit  du  choc  des  systèmes  est  que,  dans  les  institutions 
de  crédit,  le  mal  est  tellement  mêlé  au  bien,  que  l'enthousiasme  des  uns  est 
aussi  excusable  que  les  violentes  récriminations  des  autres.  L'économie  poli- 
tique n'admet  pas  plus  que  la  médecine  les  prescriptions  absolues  Elle  décrit 
les  phénomènes  généraux;  elle  établit  entre  eux  des  relations  de  cause  et 
d'effet,  et  indique  un  certain  nombre  de  remèdes  cuire  lesquels  le  docteur  doit 
choisir,  selon  l'occasion  et  le  tempérament  de  ceux  qui  souffrent,  appliquons 
donc  nos  observations  à  la  France,  et  constatons  ce  qui  existe,  avant  d'indi- 
quer les  innovations  désirables. 

La  Banque  de  France  a  été  formée  en  l'an  un  par  des  souscriptions  parti- 


SITUATION    FINANCIÈRE   DE    LA   FRANCE.  421 

culières  qui  ont  produit  un  capital  de  45  millions,  divisé  en  45,000  actions  de 
1,000  fr.  Ce  fonds  social,  doublé  en  vertu  d'un  décret  impérial,  a  été  réduit 
à  67,900,000  fr.  par  l'amortissement  fait  par  la  Banque  elle-même  d'une  partie 
des  actions  (1).  Une  retenue  faite  sur  le  bénéfice  forme  une  sorte  de  caution- 
nement qui ,  deux  fois  déjà  ,  en  1820  et  en  1851,  s'est  trouvé  surabondant  et 
a  donné  lieu  à  des  répartitions  supplémentaires  entre  les  actionnaires  (2).  Un 
arrêté  qui  date  de  1858  a  limité  cette  réserve  à  10  millions  ,  représentés  par 
l'inscription  d'une  rente  de  500,000  fr.  en  5  pour  100,  auxquels  il  faut  ajouter 
le  palais  de  la  Banque  avec  ses  dépendances ,  acheté  près  de  4  millions  avant 
les  embellissements  qui  en  ont  augmenté  la  valeur.  Mais  la  plus  belle  propriété 
de  la  compagnie  est  à  coup  sûr  son  privilège,  qui  lui  accorde  le  droit  d'émettre 
des  billets  assimilés  à  la  monnaie  légale,  puisque  leur  contrefaçon  entraîne  la 
peine  de  mort.  Ce  privilège ,  obtenu  d'abord  pour  quinze  années  et  prorogé 
pour  vingt-cinq  ans  de  plus,  en  considération  des  services  rendus  au  gouver- 
nement impérial,  expire  enfin  le  22  septembre  1845. 

L'autorité  est  représentée  à  la  Banque  par  un  gouverneur  et  deux  sous- 
gouverneurs  nommés  officiellement,  mais  rétribués  par  la  compagnie.  Les 
censeurs  et  régents  qui  composent  le  conseil  d'administration  sont  délégués'par 
les  actionnaires.  Forte  de  son  privilège  qui  la  met  à  l'abri  de  toute  concurrence 
sérieuse,  la  Banque  opère  avec  une  sévérité  qui  lui  a  été  souvent  reprochée. 
La  spéculation  lui  est  interdite,  si  ce  n'est  sur  les  matières  d'or  et  d'argent. 
Elle  fait  des  avances  sur  lingots,  inscriptions  de  rentes  et  titres  d'une  solidilé 
inébranlable.  Tout  négociant  honorablement  placé  est  admis  à  présenter  à 
l'escompte  du  papier  sur  Paris,  à  quatre-vingt-dix  jours  d'échéance  (5) ,  et 
garantis  par  trois  signatures  notoirement  solvables.  L'action  de  la  Banque 
s'étend  aujourd'hui  à  Reims,  à  Saint-Etienne,  à  Saint-Quentin  et  à  Montpellier 
par  les  succursales  établies  dans  ces  villes  :  un  cinquième  comptoir  vient  d'être 
autorisé  pour  Grenoble.  L'escompte  fixé  primitivement  à  G  pour  100  est 
descendu  à  4,  et  depuis  vingt  ans  est  demeuré  à  ce  niveau. 

L'année  dernière,  la  Banque  a  été  un  peu  plus  libérale  envers  le  commerce 
que  précédemment.  On  jugera  des  facilités  qu'elle  lui  a  accordées  par  le  ta- 
bleau suivant  : 

Nombre  Montant  des  Produit 

d'effets  escomptés.  sommes  escomptées.  des  escomp(< is, 

1"  semestre.  —  558,475  —  587,044,159  28  —  3,735,69110 
2"        —  —       557,575       —         599,170,111  60       —       3,868,685  70 

696,048       —      1,186,220,270  88       —       7,604,566  80 

(1)  La  banque  d'Angleterre  repose  sur  des  hases  beaucoup  plus  larges,  mai;,  aussi 
moins  solides.  Son  capital  consiste  en  une  créance  sur  le  gouvernement  de  11  millions 
sterl.  (275  millions  de  francs),  pour  lesquels  l'État  lui  paye  400,000  liv.  st.  (10  millions 
de  francs)  d'intérêt. 

(2)  Une  action  de  1,000  francs,  souscrite  en  1800  et  vendue  en  1840  au  cours  de  la 
Bourse,  aurait  rapporté  environ  5,200  fr.  pour  les  dividendes  annuels,  550  fr,  pour 
partage  des  bénéfices  réservés,  2/250  fr.  pour  plus-value  de  l'action  :  total  5,800  fr., 
c'est-à-dire  une  moyenne  de  If 5  fr.  par  année,  ou  14  1/2  pour  100. 

(3)  La  moyenne  des  échéances  a  été  de  57  jouis  2/8  en  18.">!>. 


422  SITUATION    FINANCIÈRE   DE    LA   FRANCE. 

La  moyenne  des  billets  en  circulation  a  été  de  210  millions;  celle  des  valeurs 
métalliques  conservées  en  caisse,  de  225.  Le  roulement  général  des  caisses 
donne  le  chiffre  de  7  milliards  478  millions.  Les  pertes  qui  résultent  de  cet 
énorme  mouvement  d'affaires  sont  à  peine  sensibles.  La  Banque,  depuis  son 
origine  ,  n'a  pas  perdu  50,  000  fr.  année  moyenne  ,  et  le  déficit  est  journelle- 
ment atténué  par  le  retrait  des  billets  en  souffrance. 

Telle  est  l'institution  en  faveur  de  laquelle  le  gouvernement  demande  une 
continuation  de  privilège  jusqu'au  51  décembre  1867.  La  seule  modification 
projetée  est  de  la  replacer  sous  l'empire  de  la  loi  commune  quant  au  timbre; 
mais,  en  revanche  ,  on  lui  promet  des  facilités  pour  l'érection  successive  de 
ses  comptoirs  provinciaux. 

Les  opposants  sont  assez  nombreux.  A  les  entendre,  la  Banque  de  Paris 
exerce  sa  puissance  d'attraction  au  préjudice  des  départements;  elle  tient 
trop  élevé  le  taux  des  escomptes  ;  la  condition  des  trois  signatures  et  le  terme 
de  l'échéance  rendent  ses  comptoirs  inabordables  et  assurent  une  forte  prime 
à  l'escompteur  intermédiaire  dont  il  faut  acheter  la  caution.  La  Banque , 
dit-on  encore,  enfouit  dans  ses  caves  une  réserve  métallique  trop  forte, 
quelquefois  même  supérieure  au  montant  de  ses  billets  de  crédit ,  et  c'est 
trahir  sa  mission,  puisque  ainsi  elle  absorbe  le  capital  circulant  au  lieu  de  le 
multiplier. 

Ouoi  qu'on  puisse  dire,  nous  verrions  avec  regret  qu'on  obligeât  notre  Ban- 
que à  se  départir  des  règles  sévères  qui  font  sa  force  et  relèvent  à  la  dignité 
d'une  institution  nationale.  Depuis  que  le  crédit  est  devenu  une  puissance  po- 
litique, l'organe  qui  règle  la  circulation  dans  le  corps  social  est  de  ceux  qu'il 
est  le  plus  dangereux  d'affaiblir.  Les  négociants  qui  font  entendre  des  plaintes 
ignorent  d'ailleurs  que  le  laisser  aller  des  banques  leur  serait  plus  préjudicia- 
ble encore  que  la  rigueur  même  excessive.  Serait-il  possible  d'abaisser  le  taux 
de  l'escompte  en  se  contentant  de  deux  signatures  ,  c'est-à-dire  de  réduire  la 
prime  d'assurance  en  même  temps  qu'on  affaiblirait  les  garanties  de  solvabi- 
lité? Le  portefeuille  ne  doit-il  pas  être  toujours  pour  les  billets  en  circulation 
une  caution  aussi  solide  que  les  lingots?  Il  vaut  mieux,  selon  nous  ,  que  l'es- 
compte soit  maintenu  à  4  pour  100  que  de  flotter,  comme  il  arrive  à  Londres, 
de  3  à  6.  Les  compagnies  dont  l'existence  se  rattache  à  des  exploitations  par- 
ticulières sont  périodiquement  compromises:  la  triste  expérience  en  a  été  faite 
à  Bruxelles  (1).  En  présence  d'un  établissement  dont  la  force  et  la  portée  sont 
colossales,  le  danger  est  plus  grand  encore.  S'intéresse-t-il  au  succès  de  quel- 
que grande  spéculation?  il  multiplie  son  papier  de  crédit ,  il  verse  a  flots  l'or 


(1)11  y  a  en  Belgique  deux  grands  établissements  de  crédit.  La  Société  générale , 
fondée  par  le  roi  Guillaume,  et  à  laquelle  se  sont  ralliées  depuis  la  Société  du  Com- 
merce  et  la  Société  nationale  ,  soutient ,  avec  un  capital  de  164  millions  ,  trente  et  une 
entreprises  industrielles,  fondées  au  capital  de  102  millions.  La  Banque  de  Belgique  , 
fondée  en  1835  au  capital  de  20  millions,  el  réunie  à  la  Société  des  actions  réunies , 
d  nt  le  capital  est  de  12  millions  ,  a  pris  sous  son  patronage  vingt-deux  exploitations 
diverses ,  qui  absorbent  en  capital  54  millions  !  Aussi,  après  trois  ans  d'existence,  la 
Banque  de  Belgique  a  suspendu  ses  payements. 


SITUATION   FINANCIÈRE   DE   LA  FRANCE.  425 

de  ses  caisses.  Le  papier  suffit  pour  l'instant  aux  besoins  du  commerce  inté- 
rieur; l'or  est  envoyé  sur  tous  les  marchés  du  globe  pour  s'y  transformer  en 
objets  de  revente  et  réaliser  des  bénéfices.  Il  y  a ,  ce  qu'on  appelle  en  termes 
de  comptoir,  expansion  ;  ce  qui  n'est  autre  chose  aux  yeux  des  docteurs  en 
économie  que  la  première  période  d'une  maladie  commerciale.  En  effet ,  la 
Banque  s'aperçoit  bientôt  que  sa  réserve  métallique  n'est  plus  en  proportion 
avec  les  billets  en  émission  ,  et  la  prudence  lui  commande  de  rappeler  les  es- 
pèces dans  ses  coffres.  Le  moyen  avoué  pour  obtenir  ce  résultat  est  de  déter- 
miner l'avilissement  de  toutes  les  marchandises.  Il  suffit  à  la  Banque  toute 
puissante  d'élever  le  taux  des  escomptes  et  de  restreindre  tout  à  coup  les  faci- 
lités accordées  à  ses  clients  habituels.  Ceux-ci  sont  réduits  à  l'alternative  de 
manquera  leurs  engagements  ou  de  vendre  à  perte  pour  y  faire  honneur.  Com- 
mence alors  la  période  douloureuse,  celle  de  la  contraction.  Chacun  a  peur  du 
lendemain  et  se  hâte  de  réaliser;  les  produits  offerts  de  toutes  parts  se  dété- 
riorent par  leur  abondance,  et  ils  tombent  à  si  vil  prix,  que  les  négociants 
rappellent  le  numéraire  exporté,  parce  qu'il  y  a  moyen  de  l'employer  plus 
avantageusement  encore  à  l'intérieur  que  sur  les  marchés  lointains.  L'appât 
des  gros  bénéfices  attire  en  même  temps  les  spéculateurs  étrangers.  Ce  reflux 
soudain  des  espèces  métallique  rétablit  naturellement  l'équilibre  entre  la  mon- 
naie réelle  et  la  monnaie  de  papier.  La  Banque  est  sauvée,  mais  le  commerce 
a  fait  des  pertes  incalculables.  C'est  ainsi  qu'en  1836,  après  avoir  prodigué  les 
facilités,  la  banque  d'Angleterre,  se  trouvant  avec  un  encaisse  de  4  millions 
sterling  (100  millions  de  francs)  pour  faire  face  à  une  émission  sept  à  huit 
fois  plus  forte,  éleva  de  2  pour  100  le  (aux  de  ses  escomptes.  Une  baisse  subite, 
évaluée  en  moyenne  à  25  pour  100,  déprécia  les  marchandises,  et  de  tous  les 
points  du  globe  les  lingots  et  les  espèces  revinrent  à  Londres.  Pareilles  ma- 
nœuvres se  renouvelèrent  en  1859;  mais  ceLle  fois,  l'or  étranger  n'obéissant 
pas  assez  vite,  on  fut  obligé  de  faire  un  appel  à  la  Banque  de  France,  qui 
prêta,  comme  on  sait,  50  millions  de  francs.  La  chambre  de  commerce  de 
Manchester  (1)  évalue  à  plus  d'un  milliard  de  francs  les  pertes  infligées  en  ces 
circonstances  aux  cinq  grandes  ramifications  de  l'industrie  britannique.  Dans 
ces  bourrasques ,  il  n'est  pas  de  fortune  qui  ne  puisse  être  engloutie  en  un  in- 
stant. On  conçoit  donc  que  des  cris  de  rage  et  de  malédiction  poursuivent  sou- 
vent les  vingt-six  régents  de  la  banque  de  Londres  qui  sont  maîtres  de  dé- 
créter la  ruine  des  familles,  et  qui,  sans  que  leur  responsabilité  personnelle 
soit  engagée,  sacrifient  le  corps  national  à  la  sécurité  d'une  spéculation  par- 
ticulière. 

Multiplier  les  comptoirs  locaux,  pour  contre-balancer  la  prépondérance 
d'une  banque  centrale,  n'est-ce  pas  morceler  un  privilège,  et,  pour  ainsi  dire, 
en  éparpiller  les  inconvénients?  Toute  compagnie  d'actionnaires  fera  sentir 
son  despotisme  dans  sa  sphère,  si  rétrécie  qu'elle  soit,  de  même  que  la 
banque  d'Angleterre  sur  le  grand  théâtre  européen.  Se  prêter  trop  facilement 
à  l'érection  des  comptoirs  indépendants  ,  c'est  constituer  autant  de  petits  fiefs 

(1)  Dans  un  manifeste  daté  du  12  décembre  18!>9.  AI.  Lemaltre  a  traduit  celte  pièce 
intéressante  à  la  suite  du  Traite  des  Banques  de  M.  Condy-Raguet. 


424  SITUATION   FINANCIÈRE  DE  LA  FRANCE. 

et  donner  pied  dans  une  nation  à  celte  caste  envahissante  contre  laquelle  la 
démocratie  américaine  s'est  prononcée  récemment.  Nous  verrions  donc  avec 
inquiétude  que  la  chambre  des  députés  levât  les  prudentes  restrictions  oppo- 
sées jusqu'ici  à  l'établissement  des  banques  départementales  (1).  Au  point 
où  en  sont  venues  les  sociétés,  il  n'est  plus  permis  d'abandonner  la  répartition 
du  crédit  aux  intérêts  égoïstes  des  spéculateurs.  Toutes  les  veines  destinées  à 
la  circulation  doivent  dépendre  d'un  organisme  général  approprié  à  la  consti- 
tution politique  et  à  l'état  moral  de  chaque  peuple.  Le  système  qui  répond  le 
mieux  aux  dispositions  de  la  France  est  celui  qui  distribuera  les  secours  avec 
la  plus  grande  égalité,  avec  la  plus  rigoureuse  justice.  Cette  proposition, 
contre  laquelle  personne  n'osera  s'inscrire ,  pose  très-nettement  le  problème  à 
résoudre. 

Or  les  institutions  de  crédit  portent  un  double  profit ,  d'une  part ,  aux  capi- 
talistes qui  les  fondent  et  les  dirigent ,  d'autre  part,  aux  emprunteurs  qui  en 
reçoivent  des  secours. 

La  première  condition  se  trouverait  très-naturellement  remplie,  si  autour 
d'une  caisse  centrale  se  constituaient,  sur  les  bases  que  nous  allons  indiquer 
bientôt ,  des  comptoirs  particuliers  qui  appelleraient  dans  chaque  spécialité 
commerciale  un  grand  nombre  d'actionnaires  à  la  participation  des  bénéfices  ; 
et  si  toute  banque  autorisée,  depuis  le  grand  réservoir  national  jusqu'aux  plus 
humbles  établissements,  était  tenue  envers  l'État,  c'est-à-dire  envers  la  géné- 
lité  des  citoyens  ,  à  une  somme  de  redevances  ou  de  services  proportionnée  à 
sa  puissance  et  à  ses  succès. 

Pour  réaliser  la  seconde  condition,  il  faudrait  faire  en  sorte  que  l'instru- 
ment du  travail ,  le  capital ,  fût  à  prix  égal  pour  la  haute  et  pour  la  petite  in- 
dustrie, pour  l'humble  fermier  comme  pour  le  riche  exploilateur.  Nous  ne 
croyons  pas  être  dupe  d'une  illusion  en  supposant  la  possibilité  d'un  aussi 
beau  résultat.  Un  principe  élémentaire  en  économie  politique  sera  la  base  de 
notre  raisonnement.  L'intérêt  de  l'argent  se  décompose  en  deux  parts  ,  dont 
l'une  est  le  loyer  qu'on  paye  pour  l'usage  de  cet  argent,  l'autre  une  prime 
d'assurance  que  le  prêteur  exige  en  raison  des  chances  qu'il  croit  courir.  Le 
premier  élément  est  invariable  ;  le  second  se  proportionne  à  la  solvabilité  pré- 
sumée de  l'emprunteur.  Un  banquier  fastueux  trouve  toutes  les  bourses  ou- 
vertes, et  y  puise  à  raison  de  4  pour  100.  Le  modeste  boutiquier,  dont  la  va- 
leur, plus  réelle  peut-être,  est  inaperçue,  n'escomptera  pas  à  moins  de  8.  Dans 
le  premier  cas,  la  prime  d'assurance  sera  seulement  de  1  pour  100,  tandis 
qu'elle  s'élèvera  à  5  dans  le  second.  Supposons  maintenant  qu'il  fût  possible  de 
réunir  les  petits  emprunts  par  le  lien  d'une  garantie  réciproque ,  d'établir  une 
sorte  de  mutualité  qui  réduisît  à  rien  les  chances  de  perle  :  il  n'y  aurait  plus 
de  raison  pour  que  le  papier  provenant  du  petit  commerce  fût  moins  favorisé 
que  les  valeurs  présentées  par  un  riche  capitaliste. 

Que  le  lecteur  veuille  bien  nous  suivre  dans  une  boutique  obscure,  et  étu- 

(1)  On  en  compte  neuf  dans  nos  principales  places  de  commerce  :  Bordeaux,  Rouen, 
Nantes,  Lyon,  Marseille,  Lille,  le  Havre,  Toulouse  et  Orléans.  Plusieurs  autres  villes 
sollicitent  vivcmcnl  do  privilèges. 


SITUATION   FINANCIÈRE   DE   LA   FllANGE.  425 

(lier  avec  nous  ce  qui  s'y  passe.  Un  marchand  fait  une  vente  à  un  de  ses  con- 
frères, et  reçoit  en  payement  un  effet  à  terme.  Ce  billet,  il  a  hâte  de  le  réali- 
ser; mais  il  n'a  pas  à  choisir  entre  les  capitalistes;  il  n'est  connu  personnelle- 
ment que  d'un  seul,  de  celui  qui  fait  le  papier  de  son  commerce,  de  l'escompteur 
qui  a  l'œil  ouvert  sur  tout  ce  qui  se  passe  dans  la  partie ,  qui  sait  par  francs 
et  centimes  ce  que  vaut  chacun  de  ceux  qui  y  sont  agrégés.  L'escompteur, 
affranchi  de  toute  concurrence,  taxe  à  sa  volonté  celui  qui  a  recours  à  lui  ; 
puis  ,  rendant  le  billet  présentable  à  la  Banque  ,  en  y  apposant  sa  signature 
qui  fait  la  troisième,  il  réescompte  à  4  pour  100  l'effet  dont  il  a  tiré  G  à  7. 
L'augmentation  qu'il  s'adjuge  est  à  ses  yeux  la  prime  d'assurance  ;  mais  l'é- 
tude qu'il  a  faite  de  sa  clientèle  spéciale  diminue  assez  les  chances  défavora- 
bles pour  que  la  plus  forle  part  de  ce  qu'il  perçoit  lui  reste  en  bénéfice.  Eh 
bien!  n'a-t-on  pas  conçu  déjà  la  possibilité  de  neutraliser  ce  ver  rongeur,  qui 
fait  son  chemin  sous  terre  d'une  boutique  à  l'autre  ?  Supposez  des  comptoirs 
d'escomptes  constitués  de  telle  sorte  que,  d'un  côté,  on  y  pût  connaître  le  per- 
sonnel d'une  industrie  aussi  bien  que  le  banquier  qui  l'exploitait  à  ses  risques 
et  périls,  et  que  d'un  autre  côté  ,  ils  offrissent  à  la  banque  centrale  une  ga- 
rantie suffisante  par  l'évidence  de  leurs  ressources  et  la  sagesse  de  leurs  sta- 
tuts; supposez  que  ces  comptoirs  répétassent  en  petit  les  opérations  qui  font  la 
fortune  des  grandes  banques ,  et  que ,  distribuant  les  capitaux  à  très-bas 
prix,  ils  conservassent  à  leurs  actionnaires  les  chances  d'un  dividende  sédui- 
sant ,  et  vous  entreverrez  la  solution  du  problème  qui  a  été  proposé  plus 
haut. 

Cette  conception  implique  l'existence  d'un  organe  central  du  crédit ,  d'une 
banque  nationale  autour  de  laquelle  se  coordonneraient  toutes  les  autres.  11 
serait  à  désirer  qu'un  établissement  de  cette  importance  fût  une  des  propriétés 
de  la  nation.  Un  temps  viendra,  et  plus  tôt  qu'on  ne  le  soupçonne,  un  temps 
viendra  où  les  mystères  du  crédit  seront  vulgarisés,  où  chacun  saura  que  l'ar- 
gent empilé  dans  les  coffres  d'une  banque  y  acquiert  l'élasticité  de  la  vapeur 
condensée  dans  une  machine,  où  l'on  saura  qu'une  société  d'actionnaires , 
maîtres  de  suspendre  ou  de  précipiter  la  circulation,  est  un  pouvoir  de  fait  qui 
règne  et  gouverne  ;  et  alors,  on  trouvera  absurde  que  le  premier  venu  puisse 
aller,  bourse  en  main,  acheter  au  cours  du  jour  une  portion  de  royauté.  Mais 
demander  aujourd'hui  des  changements  de  nature  à  heurter  des  intérêts  con- 
sacrés, ce  serait  compromettre  les  améliorations  les  plus  urgentes.  11  est  juste 
d'ailleurs  de  reconnaître  que  la  banque  de  France  a  usé  du  pouvoir  qui  lui  est 
départi  avec  une  sagesse  et  une  modération  fort  rassurantes.  La  rigueur  de 
principes,  qu'on  lui  a  tant  reprochée  ,  lui  donne,  selon  nous,  l'aplomb  néc<  s- 
saire  pour  servir  de  base  à  un  système  complet  et  libéral.  Le  renouvellement 
de  sa  charte  doit  donc  être  accordé.  Nous  croyons  toutefois  que  le  terme  de 
vingt-cinq  ans  est  beaucoup  trop  long,  et  qu'en  fait  de  monopole,  il  est  témé- 
raire d'engager  l'avenir.  11  nous  semble  encore  de  toute  justice  que  l'Étal  n'a- 
bandonne  pas  sans  réserve  à  quelques  individus  un  droit  qu'il  pourrait  exploi- 
ter dans  l'intérêt  commun;  que,  par  exemple,  au  lieu  d'une  modique  patente 
de  10,000 francs,  il  se  ménage  une  pari  proportionnelle  dans  les  bénéfices, ou 
du  moins  une  somme  de  services  publics  <|in.  sans  être  forl  onéreuse  pour 


426  SITUATION   FINANCIÈRE  DE   LA  FRANCE. 

la  Banque  ,   réduirait   de  beaucoup  les   frais    énormes    de  trésorerie  (1). 

Quant  aux  banques  secondaires,  si  le  but  politique  et  moral  que  nous  avons 
indiqué  avait  rallié  les  suffrages  ,  l'organisation  ne  serait  plus  qu'une  affaire 
administrative.  Si  un  groupe  formé  par  l'attraction  mutuelle  des  intérêts  ou  par 
l'affinité  des  industries  demandait  une  autorisation  pour  l'établissement  d'un 
comptoir  spécial  (2) ,  le  gouvernement  aurait  à  stipuler  les  garanties  nécessaires 
à  la  sécurité  publique  et  à  constituer  un  agent  de  surveillance  dont  les  pou- 
voirs fussent  analogues  à  ceux  du  gouverneur  royal  de  la  Banque  de  France. 
Après  la  réalisation  certaine  et  complote  du  fonds  de  réserve  ,  les  actionnaires 
choisiraient  entre  eux  un  conseil  d'escompte  qui,  pouvant  apprécier  et  la  mo- 
ralité personnelle  des  emprunteurs  et  la  portée  de  leurs  entreprises  ,  ne  se  pro- 
noncerait qu'avec  parfaite  connaissance  de  cause  et  éloignerait  les  chances  de 
perles  autant  qu'il  est  raisonnable  de  l'espérer  dans  les  opérations  de  ce  genre. 
En  échange  des  billets  admis  à  l'escompte,  la  banque  spéciale  donnerait  des 
mandats  à  deux  ou  trois  jours  de  vue  ou  même  à  présentation.  Il  est  vraisem- 
blable qu'on  ne  se  presserait  pas  de  présenter  au  remboursement  le  papier 
d'une  banque  qui  travaillerait  au  grand  jour  et  dont  les  ressources  et  la  ges- 
tion seraient  parfaitement  connues ,  et  que  la  circulation  des  mandats  s'établi- 
rait au  moins  dans  la  sphère  commerciale  dont  la  banque  serait  le  centre.  Dans 
ce  cas,  les  billets  escomptés  resteraient  en  portefeuille  jusqu'à  leur  échéance, 
et  il  en  résulterait  un  bénéfice  qui  permettrait  de  distribuer  le  crédit  à  un  prix 
très-favorable.  Si,  au  contraire,  il  fallait  faire  face  à  des  remboursements  répé- 
tés ,  la  petite  banque  viderait  son  portefeuille  dans  celui  de  la  banque  centrale, 
qui  n'aurait  rien  à  craindre  en  traitant  avec  les  établissements  secondaires , 
parce  que,  les  dominant  dans  la  hiérarchie  des  institutions  de  crédit,  elle  se 
réserverait  comme  un  droit  d'en  contrôler  la  situation.  Ainsi,  la  Banque  de 
France  trouverait  dans  ces  intermédiaires  une  caution  plus  solide  à  coup  sûr 
que  celle  de  l'endosseur  qui  lui  suffit  présentement.  Les  comptoirs  spéciaux , 
quoique  ayant  des  intérêts  distincts  de  ceux  de  la  banque  privilégiée, 
seraient  en  quelque  sorte  une  de  ses  dépendances,  et,  loin  de  lui  opposer 
une  concurrence ,  ils  en  simplifieraient  l'action  et  en  augmenteraient  les 
profits. 

Nous  prévoyons  la  contradiction.  On  dira  que  les  membres  d'un  comité 
d'escompte  pourraient  s'armer  de  leur  influence  contre  leurs  rivaux  en  indus- 
trie et  ruiner  leur  crédit  en  condamnant  leurs  signatures.  Ce  vice  est  celui  de 
toutes  les  banques  par  actions;  mais  ,  du  moins,  dans  l'organisation  que  nous 
appelons  de  nos  vœux ,  il  serait  atténué  par  la  publicité  des  actes.  Peut-être 
encore  retournera-t-on  contre  nous  l'objection  que  nous  avons  opposée  à  d'au- 
tres systèmes ,  en  disant  qu'une  émission  simultanée  d'un  grand  nombre 
d'effets  de  crédit  précipiterait  la  circulation  et  causerait  l'avilissement  du 

(1)  2,730,000  francs  sont  demandés  par  le  budget  de  1841  pour  les  frais  de  trans- 
port et  d'emballage  de  fonds,  pour  les  commissions,  courtages,  etc.  Ces  dépenses  doi- 
vent disparaître  à  mesure  que  les  banques  étendront  leurs  ramifications. 

(2)  Supposons,  par  exemple,  la  réunion  des  professions  qui  se  rapportent  aux  arts 
typographiques,  librairie,  papeterie,  imprimerie,  reliure,  estampes,  etc. 


SITUATION   FINANCIÈRE  DE   LA   FRANCE.  427 

numéraire.  Il  nous  semble  que  des  mandats  émis  par  une  caisse  indus- 
trielle pourraient  acquérir  la  valeur  de  l'argent  dans  une  sphère  limitée; 
mais  qu'ils  entreraient  difficilement  dans  la  circulation  générale ,  c'est-à- 
dire  qu'ils  faciliteraient  les  transactions  sans  devenir  précisément  papier- 
monnaie. 

Au  surplus,  il  est  probable  que  de  plus  habiles  dissiperaient  les  préventions, 
en  développant  le  mécanisme  dont  nous  indiquons  seulement  la  loi  générale. 
Il  nous  suffit  d'établir  qu'avec  des  caisses  particulières  constituées  de  façon  à 
cautionner  les  individus  auprès  d'un  grand  comptoir  national,  le  petit  com- 
merce aurait  chance  de  s'affranchir  de  l'oppression  des  gros  capitaux;  qu'ainsi, 
l'égalité  qui  n'existe  encore  que  devant  les  trihunaux ,  s'introduirait  dans  le 
domaine  des  intérêts  positifs.  En  même  temps  on  verrait  se  former  au  sein  de 
chaque  industrie  un  pouvoir  modérateur  qui,  sans  porter  atteinte  au  grand 
principe  de  la  liberté  commerciale,  préviendrait  les  crises  en  comprimant  la 
spéculation  désordonnée,  la  concurrence  déloyale  et  désastreuse.  Un  bon 
système  de  crédit  extensible  a  tous  les  genres  d'entreprises  ne  serait-il  pas  un 
instrument  politique  d'immense  portée?  Un  gouvernement  qui  pourrait  à 
volonté  surexciter  les  intérêts  en  souffrance,  les  exploitations  frappées  de  lan- 
gueur, ne  deviendrait-il  pas  en  quelque  sorte  invulnérable?  Par  exemple,  un 
remède  s'offrirait  de  lui-même  pour  notre  industrie  agricole  dont  l'état  alar- 
mant est  révélé  par  la  détresse  de  la  propriété  foncière.  Il  est  évident  enfin 
que  l'aisance  générale,  développée  par  une  meilleure  organisation  du  crédit 
privé,  fournirait  le  moyen  le  plus  efficace,  le  seul  moyen  peut-être  d'améliorer 
les  conditions  du  crédit  public  et  de  réduire  progressivement  la  dette  na- 
tionale. 

Après  une  exploration  longue  cl  laborieuse,  on  a  besoin  de  jeter  un  coup 
d'oeil  en  arrière,  pour  embrasser  dans*  son  ensemble  l'espace  qu'on  vient  de 
parcourir,  et  raviver  les  impressions  que  la  fatigue  et  les  inévitables  distrac- 
tions ont  obscurcies. 

Un  aperçu  rapide  de  l'origine  et  des  accroissements  de  la  dette  nationale 
nous  a  conduit  à  l'exposé  des  systèmes  de  libération  proposés  par  divers  pu- 
blicisles.  L'expédient  qui  vient  de  recevoir  la  consécration  d'un  vote  législatif, 
la  conversion,  a  été  soumis  particulièrement  à  l'analyse.  Son  principe,  appli- 
qué à  notre  pays ,  nous  a  paru  blessant  et  impolilique  ,  son  exécution  difficile  , 
son  résultat  financier  mesquin  et  mal  assuré.  Les  obstacles  qu'on  rencontre 
dans  un  temps  prospère,  lorsqu'on  entreprend  de  réduire  les  engagements  con- 
tractés pendant  la  détresse,  nous  autorisaient  à  conclure  que  le  mécanisme  de 
notre  crédit  public  cache  un  vice  qu'il  est  nécessaire  de  corriger,  Mais  les  ré- 
formes en  matière  de  finances  ne  sont  pas  de  celles  qui  s'improvisent,  et,  sur 
ce  terrain,  l'esprit  aventureux  est  plus  funeste  encore  que  l'inertie.  Le  plus 
prudent,  selon  nous,  est  de  satisfaire  d'abord  par  des  économies  faciles  et  im- 
médiatement praticables  à  ce  qu'exige  le  présent;  ensuite,  de  réviser  le  pacte 
aveugle  qui  lie  l'État  à  ses  créanciers,  et  d'y  substituer  une  législation  qui  ré- 
gularise les  transactions  anciennes  et  fasse  autorité  pour  l'avenir.  Et  comme 
l'amélioration  de  la  fortune  publique  ne  peut  résulter  que  delà  prospérité  indi- 
viduelle, aiuès  une  étude  attentive  de  la  constitution  du  crédit  privé  .  fort  de 

tome  n.  2'J 


428  SITUATION   FINANCIÈRE  DE   LA  FRANCE. 

l'opinion  commune  qui  le  déclare  insuffisant  et  vicieux,  nous  proposons  une 
organisation  complète  et  homogène  ,  qui  fortifierait  tout  le  corps  industriel ,  en 
dirigeant  jusque  dans  ses  moindres  veines  une  circulation  vivifiante. 

A.  Cochut. 


TIRSO  DE  MOLINA. 


Le  théâtre  espagnol  n'est  certainement  pas  une  école  de  morale.  Les  fai- 
blesses de  l'amour,  les  excès,  les  trahisons  ,  les  violences  dont  il  peut  devenir 
le  principe,  sont  les  ressorts  habituels  sur  lesquels  repose  l'intrigue  des  drames 
péninsulaires.  Souvent  même  ils  nous  présentent  des  situations  tellement 
vives  ,  que  nos  dramaturges  modernes,  au  milieu  de  leurs  plus  extrêmes  har- 
diesses, n'oseraient  pas  les  risquer.  Hàtons-nous  de  dire  que,  grâce  à  l'élévation 
du  langage,  à  la  couleur  poétique,  à  l'exaltation  qui  en  anime  le  tableau,  ces 
situations  n'ont  en  réalité  rien  de  bien  choquant.  Chez  Lope  ,  chez  Calderon  et 
la  plupart  de  leurs  imitateurs,  l'expression  cesse  rarement  d'être  chaste,  alors 
même  que  la  pensée  est  le  plus  hasardée.  Au  sérieux,  à  la  dignité  ,  a  la  pureté 
même  qui  régnent  dans  la  peinture  de  ces  égarements ,  on  sent  que  c'est  la  pas- 
sion qui  parle  et  non  pas  le  libertinage.  C'est  là  un  trait  caractéristique  dont 
on  ne  saurait  tenir  trop  de  compte,  parce  qu'il  donne  la  véritable  mesure  de 
l'époque  et  du  pays. 

Un  seul  poêle  fait  exception  a  cette  règle  :  nous  voulons  parler  de  Tirso  de 
Molina,  un  des  esprits  1rs  plus  originaux  qui  aient, jamais  existé. 

Son  véritable  nom  était  Gabriel  Tellez.  Il  était  moine  de  la  Merci;  cette  cir- 
constance, rapprochée  delà  nature  de  ses  drames,  fait  comprendre  qu'il  ail 
cru  devoir  se  couvrir  du  voile,  d'ailleurs  très-transparent,  du  pseudonyme.  Il 
est  vrai  que  lorsqu'il  prit  l'habit  religieux  a  l'âge  de  cinquante  ans,  la  plupart 
de  ses  comédies  étaient  déjà  composées;  niais  on  croit  qu'antérieurement  â 
cette  époque,  il  avait  déjà  reçu  les  ordres  sacrés.  Né  à  Madrid  vers  l'an  1570, 
huit  ans  après  Lope  deVega,  dont  il  fut,  dit-on.  l'ami .  cl  pour  qui  il  professait 
une  grande  admiration  ,  il  mourut  en  1G-18,  à  Soria  ,  dans  un  couvent  dont  il 
était  depuis  peu  devenu  le  supérieur.  Le  souvenir  de  ses  travaux  plus  que  pro- 


450  TIRSO  DE   MOLINA. 

fanes  ne  l'avait  pas  empêché  d'être  appelé  dans  les  dernières  années  de  sa  vie 
aux  fonctions  les  plus  actives  et  aux  emplois  de  confiance  de  la  carrière  mo- 
nastique, à  ceux  de  prédicateur,  de  professeur  en  théologie,  de  qualificateur, 
d'historiographe.  S'il  faut  en  croire  le  témoignage  d'un  écrivain  contemporain, 
la  supériorité  qui  distingue  ses  œuvres  poétiques  ne  l'aurait  pas  abandonné 
dans  les  compositions  si  différentes  auxquelles  il  consacra  la  fin  de  sa  longue 
existence. 

Avec  Lope  de  Vega,  Calderon  et  Moreto,  Tirso  de  Molina  occupe,  parmi  les 
poëtes  dramatiques  de  l'Espagne ,  un  rang  qui  le  place  tout  à  fait  hors  de 
ligne.  C'est  d'ailleurs  le  seul  rapport  qui  existe  entre  lui  et  ces  trois  grands 
hommes.  Son  génie  est  d'une  nature  tellement  singulière ,  qu'il  ne  comporte 
pour  ainsi  dire  aucune  comparaison. 

Il  ne  faut  chercher  dans  ses  comédies  ni  l'art  de  disposer  un  sujet  avec  ré- 
gularité, ni  celui  d'enchaîner,  de  préparer  les  incidents  de  manière  à  les  rendre 
vraisemblables.  Bien  plus  encore  que  Lope  de  Vega  ,  il  semble  avoir  méconnu 
l'importance  de  ce  genre  de  mérite  qui  constitue  pourtant  une  portion  si  essen- 
tielle de  la  perfection  du  talent  dramatique.  11  ne  faut  lui  demander  non  plus 
ni  ce  bonheur  d'invention  qui  distinque  Lope,  ni  l'habileté  à  varier  les  carac- 
tères, ni  une  élévation  ,  une  pureté  de  sentiments  auxquelles  il  paraît  avoir  été 
tout  à  fait  étranger.  Soit  par  l'effet  de  sa  propre  nature ,  soit  par  celui  de  ses 
habitudes  sociales,  il  est  certain  qu'on  trouve  dans  ses  écrits  l'empreinte  d'une 
grossièreté  de  mœurs  qui  forme  un  contraste  fort  étrange  avec  la  délicatesse 
exquise  de  la  plupart  des  maîtres  de  la  scène  espagnole.  Chez  lui ,  les  situations 
sont  parfois  d'une  immoralité  révoltante,  les  plaisanteries  descendent  trop 
souvent  jusqu'à  l'obscénité.  L'amour,  tel  qu'il  le  conçoit,  n'est  pas  ce  sentiment 
tendre  et  dévoué  qu'on  admire  dans  Lope  ,  ce  n'est  pas  non  plus  cette  exalta- 
lion  chevaleresque  et  métaphysique  tout  à  la  fois  qui  plaît  tant  chez  Calderon  : 
Tirso  ne  voit  dans  l'amour  que  le  désordre  des  sens  et  tout  au  plus  celui  de 
l'imagination.  Ses  héroïnes,  à  très-peu  d'exceptions  près,  se  font  remarquer 
par  un  dévergondage  effronté  que  rendent  à  peine  supportable  les  séductions 
de  la  grâce  piquante  dont  il  a  soin  de  les  orner. 

Voilà  sans  doute  de  grandes  imperfections ,  mais  elles  s'effacent  en  quelque 
sorte  devant  les  rares  et  admirables  qualités  qui  donnent  aux  ouvrages  de 
Tirso  une  physionomie  si  particulière.  Il  est  supérieur  à  tous  ses  rivaux  par  la 
richesse  et  la  variété  de  sa  poésie.  Nul  n'a  possédé  comme  lui  le  secret  des  in- 
nombrables ressources  de  la  belle  langue  castillane;  nul  n'a  su  la  manier  avec 
celte  merveilleuse  facilité  et  en  faire  un  instrument  aussi  souple ,  aussi  flexible. 
Ses  dialogues  sont  un  modèle  achevé  de  naturel,  de  grâce  et  de  malice.  L'es- 
prit qu'il  y  répand  à  pleines  mains  est  de  celte  nature  saine  et  vigoureuse  qui 
constitue  la  véritable  force  comique.  Sans  doute  Tirso  a  peu  de  scrupules  sur 
les  moyens  d'amener  des  effets  aussi  puissants  :  tout  y  est  sacrifié,  conve- 
nance, vraisemblance,  possibilité  même;  mais  le  plaisir  qu'on  éprouve  à  voir 
se  développer  en  liberté  cette  ingénieuse  et  brillante  imagination  est  si  vif, 
qu'on  lui  pardonne  les  expédients  bizarres  et  pourtant  monotones  par  lesquels 
elle  s'ouvre  trop  souvent  la  carrière. 

Mn  Espagne  les  écrivains  dramatiques  se  sont  généralement  signalés  par  leur 


TIRSO  DE    MOLINA.  431 

étonnante  fécondifé;  Tirso,  sous  ce  rapport  encore,  est  un  des  plus  remar- 
quables. Près  de  trente  ans  avant  sa  mort,  il  avait  déjà  composé  trois  cents 
pièces  de  théâtre;  quatre-vingts  seulement  ont  été  conservées.  Dans  ce  grand 
nombre  figurent,  indépendamment  des  comédies  d'intrigue,  base  principale 
de  sa  renommée,  beaucoup  de  drames  historiques  qui  sont  loin  d'être  sans  mé- 
rite. La  femme  prudente  {la  Prudencia  en  la  muger)  présente  un  tableau 
animé  et  fidèle  des  luîtes  de  la  royauté  et  de  l'aristocratie  castillanes  pendant 
le  moyen  âge.  Dans  Sixte-Quint  ou  le  Choix  par  la  vertu,  on  suit  avec  in- 
térêt le  développement  du  caractère  à  la  fois  pieux,  austère  et  ambitieux  que 
le  poète,  d'accord  avec  l'histoire,  prête  à  cet  illustre  pontife.  Les  Exploits 
des  Pizarres  reproduisent,  avec  une  vérité  frappante,  l'indomptable  énergie, 
l'esprit  aventureux,  les  passions  effrénées  des  premiers  conquérants  de  l'Amé- 
rique, l'admiration  qui  s'attachait  à  leurs  succès  prodigieux,  et  les  fabuleuses 
exagérations  qu'y  mêlait  la  crédulité  populaire.  On  trouve,  dans  tous  ces  ou- 
vrages, de  la  poésie,  des  traits  ingénieux  et  parfois  un  talent  remarquable  à 
tirer  parti  des  traditions  et  des  circonstances  locales  pour  donner  au  sujet  une 
couleur  historique  assez  mal  soutenue,  il  est  vrai,  dans  d'autres  endroits. 
Néanmoins  il  n'en  est  pas  un  seul  qui  soit  resté  au  théâtre  ou  qu'on  lise  habi- 
tuellement,  parce  que  la  composition  générale  en  est  très-défectueuse,  parce 
que  l'intérêt,  au  lieu  de  se  rattacher  à  une  action  unique  ou  principale,  s'y 
perd  dans  la  multitude  des  personnages  et  des  incidents  inutiles,  parce  qu'enfin 
ce  sont  plutôt,  dans  leur  ensemble,  des  chroniques  dialoguées,  confuses  et 
prolixes,  que  de  véritables  drames. 

Les  comédies  religieuses  de  Tirso,  celle  dont  il  a  puisé  le  sujet  dans  la  vie 
des  saints ,  donnent  lieu  à  peu  près  aux  mêmes  observations.  La  plus  remar- 
quable peut-être  porte  un  titre  qu'il  est  assez  difficile  de  traduire  en  français  : 
El  Condenado  por  dcsconfiado,  c'est-à-dire  l'Homme  damné  pour  avoir 
désespéré.  L'idée  en  est  frappante  et  ne  manque  pas  de  profondeur.  Un  ermite 
qui  a  passé  dix  années  dans  la  prière  et  dans  les  austérités  du  désert,  se  laisse 
entraîner  à  douter  des  promesses  célestes  et  de  l'avenir  que  la  bonté  divine  lui 
réserve  dans  l'éternité.  Le  démon  ,  saisissant  avec  empressement  ce  moment  de 
faiblesse,  réussit,  par  ses  insinuations  perfides,  par  ses  conseils  décevants,  à 
jeter  dans  l'âme  de  l'ermite  les  germes  du  désespoir.  Le  malheureux  en  vient 
bientôt  à  se  regarder  comme  prédestiné  aux  flammes  infernales.  Pour  s'étour- 
dir, pour  se  venger  en  quelque  sorte,  il  se  précipite  dans  tous  les  excès;  il  meurt 
enfin,  couvert  de  crimes,  dévoré  de  remords,  mais  n'osant,  ne  voulant  pas 
faire  à  la  clémence  divine  un  appel  dont  il  n'attend  plus  rien.  Dans  le  même 
moment,  un  brigand,  un  assassin,  un  homme  dont  la  vie  entière  n'a  été  qu'un 
tissu  de  forfaits,  mais  qui  n'a  jamais  entièrement  désespéré  de  la  bonté  de  Dieu, 
expire  sur  un  échafaud  ,  repentant  et  contrit.  Son  âme,  portée  par  les  anges, 
s'élève  vers  le  ciel,  et  celle  de  l'ermite  est  plongée  dans  l'abîme.  Une  telle  con- 
ception caractérise  d'une  manière  trop  frappante  le  catholicisme  espagnol  de 
celte  époque  pour  que  nous  n'eussions  pas  cru  devoir  la  signaler,  alors  même 
qu'elle  n'eût  pas  fourni  à  Tirso  des  inspirations  admirables ,  malheureusement 
mêlées  de  grandes  extravagances  et  d'indignes  bouffonneries.  Il  règne  dans 
celte  œuvre  étrange  une  ardeur  de  foi  ci  de  charité,  mie  exaltation  pieuse 


432  TIBSO   DE    MOLINA. 

dont  l'expression  vraiment  entraînante  forme  un  contraste  singulier  avec  la 
manière  habituelle  de  rauteur.  Il  ne  semble  pas  d'ailleurs  que  de  son  temps  ce 
contraste  parût  aussi  extraordinaire  :  on  peut  le  supposer  du  moins,  en  lisant 
dans  les  approbations  motivées  par  lesquelles  les  censeurs  ecclésiastiques  auto- 
risaient la  publication  des  diverses  parties  de  son  théâtre,  qu'ils  n'y  ont  rien 
vu  de  contraire  à  la  religion  et  aux  bonnes  mœurs ,  rien  qui  ne  fût  pro- 
pre à  récréer  honnêtement  les  esprits  studieux  et  à  prémunir  la  jeunesse 
contre  les  dangers  du  monde. 

Nous  ne  nous  étendrons  pas  davantage  sur  les  drames  historiques  et  reli- 
gieux de  Tirso  de  Molina.  Comme  nous  l'avons  dit,  ils  sont  aujourd'hui  com- 
plètement oubliés  ,  et  c'est  dans  ses  comédies  d'intrigue  qu'il  faut  chercher  ses 
litres  de  gloire.  Ne  pouvant  nous  dissimuler  l'impossibilité  de  faire  suffisamment 
apprécier  par  voie  d'analyse  ou  de  traduction  les  beautés  qu'il  y  a  prodiguées, 
et  qui  tiennent  d'une  manière  si  exclusive  au  génie  particulier  de  la  langue 
castillane,  nous  allons  cependant  essayer  d'en  donner  quelque  idée. 

On  considère  assez  généralement  comme  son  chef-d'œuvre  l'Amant  timide, 
ou,  pour  traduire  plus  exactement  le  titre  espagnol,  le  Courtisan  timide 
{el  Vergonzoso  en  palacio).  L'idée  est  au  fond  la  même  que  celle  d'une  cé- 
lèbre comédie  de  Lope  de  Vega,  le  Chien  du  Jardinier;  mais  contrairement 
â  la  tendance  ordinaire  des  deux  poètes ,  Tirso  a  porté  dans  l'exécution  une  dé- 
licatesse dont  l'œuvre  de  Lope  est  tout  à  fait  dépourvue. 

La  scène  est  en  Portugal.  On  peut  remarquer  en  passant  que  ce  pays,  alors 
simple  province  de  la  monarchie  espagnole ,  paraît  avoir  été  pour  Tirso  l'objet 
d'une  sorte  de  prédilection  :  il  se  plaît  ù  y  placer  le  théâtre  de  ses  drames, 
à  peindre  le  caractère  jaloux  et  passionné  de  ses  habitants ,  à  faire  ressortir  les 
traits  particuliers  de  leur  esprit,  quelquefois  même  à  reproduire  leur  langage, 
dont  la  mollesse  et  la  mignardise  sont  pour  lui  une  source  intarissable  de  plai- 
santeries. L'action,  tout  à  fait  imaginaire,  mais  que  l'auteur  a  rattachée  à  des 
circonstances  historiques,  se  passe  au  xive  siècle.  Un  jeune  homme  ,  élevé  à  la 
campagne  au  milieu  des  bergers  dont  il  partage  les  travaux ,  se  décide  à  fuir 
la  maison  paternelle  pour  chercher  fortune  et  se  soustraire  à  l'insupportable 
ennui  d'une  existence  trop  peu  en  accord  avec  les  rêves  ambitieux  de  son  ima- 
gination. Le  hasard  le  conduit  à  la  cour  du  duc  d'Avero,  prince  de  la  maison 
royale.  Gravement  compromis,  au  moment  même  de  son  arrivée,  par  l'impru- 
dente générosité  avec  laquelle  il  favorise  la  fuite  d'un  proscrit,  il  obtient  son 
pardon  par  l'intercession  de  la  princesse  Madelaine,  fille  du  vieux  duc,  qui 
n'a  pu  voir  sans  en  être  touchée  le  dévouement  courageux,  la  bonne  grâce  el 
le  danger  du  jeune  aventurier.  Elle  fait  plus  ,  elle  obtient  de  son  père  que  don 
Dionis  (c'est  le  nom  qu'il  a  pris)  restera  auprès  d'elle  pour  lui  servir  de  secré- 
taire el  pour  achever  son  éducation.  Dans  cette  situation  qui  établit  entre  eux 
des  rapports  si  intimes,  le  sentiment  de  préférence  que  la  princesse  éprouve 
déjà  pour  don  Dionis  prend  bientôt  le  caractère  d'une  violente  passion.  Don 
Dionis  lui-même  est  loin  d'être  insensible  aux  attraits  de  sa  charmante  élève, 
il  ne  tarde  pas,  d'ailleurs,  à  s'apercevoir  de  l'impression  qu'il  produit  sur  elle; 
mais  d'autant  plus  timide  qu'il  aime  davantage,  il  ne  peut  croire  entièrement 
i  son  bonheur,  Vainement  Madelaine  ,  comprenant  la  nécessité  d'encourager 


TIRSO   DE   MOLINA.  433 

un  amant  que  l'extrême  inégalité  de  leurs  positions  respectives  doit  rendre  peu 
hardi,  lui  prodigue,  avec  une  coquetterie  fine  et  piquante,  des  avances  peu 
équivoques.  Si  un  moment  il  semble  près  d'y  répondre  par  l'aveu  de  son  amour, 
bientôt,  et  dès  que  la  princesse,  croyant  en  avoir  assez  dit,  craignant  peut- 
être  d'avoir  dépassé  les  bornes  de  la  pudeur,  s'arrête  et  attend  sa  réponse  ,  il 
s'inquiète  de  ce  silence;  il  en  conclut  que  les  espérances  qu'il  commençait  à 
former  étaient  de  pures  illusions,  et  qu'il  avait  mal  interprété  quelques  pa- 
roles prononcées  au  hasard.  Celte  situation  si  naturelle  et  si  gracieuse  est  ad- 
mirablement rendue.  Elle  rappelle  à  quelques  égards,  comme  nous  le  disions 
tout  à  l'heure  ,  celle  d'une  comédie  de  Lope  ;  mais  ce  qui  en  fait  la  grande  su- 
périorité, ce  qui  rend  bien  plus  intéressants  don  Dionis  et  sa  maîtresse  ,  c'est 
qu'ici  ce  sont  deux  sentiments  tendres  et  sincères  qui  se  trouvent  aux  prises, 
tandis  que  ,  dans  le  Chien  du  Jardinier,  la  lutte  est  celle  d'une  femme  altière 
et  capricieuse  avec  un  homme  froid  et  intéressé,  qui  ne  l'aime  pas,  qui  ne  voit 
dans  sa  liaison  avec  elle  que  l'occasion  de  faire  fortune ,  et  dont  l'âme  est  aussi 
subalterne  que  le  rang. 

Cependant  la  princesse  se  décide  à  mettre  fin  à  cet  état  d'incertitude  et  d'an- 
goisses. Le  comte  de  Vasconcelos,  que  son  père  veut  lui  faire  épouser,  est  sur 
le  point  d'arriver,  et  elle  veut,  avant  qu'il  se  présente ,  s'être  mise  hors  d'état 
de  lui  donner  sa  main.  Elle  fait  appeler  don  Dionis,  qui  se  hâte  d'accourir  ; 
cette  scène  caractérise  trop  bien  le  genre  de  Tirso  pour  que  je  n'essaye  pas  de 
la  traduire. 

Don  Dioîvis.—  Je  me  rends  aux  ordres  de  Votre  Excellence.  Veut-elle  prendre 
en  cet  instant  sa  leçon?  (A  part.)  Sa  présence  me  fait  déjà  trembler...  Puis- 
qu'elle ne  me  répond  pas ,  sans  doute  elle  ne  m'a  pas  vu  entrer...  Elle  est  as- 
sise,  la  tête  appuyée  sur  sa  main. 

Madelaine,  à  part.  —  Je  voudrais  en  vain  m'en  empêcher,  il  faut  que  je  me 
fasse  comprendre.  Je  feindrai  de  dormir. 

Don  Dionis.  —  Madame  ,  je  suis  don  Dionis...  Elle  ne  me  répond  pas...  Dor- 
mirait-elle ?...  Oui ,  elle  dort...  Profitons  de  son  sommeil  pour  oser  enfin  con- 
templer ces  charmes  qui  troublent  ma  raison.  Elle  a  les  yeux  fermés,  je  puis 
m'approcher  sans  crainte  :  leurs  traits  ne  sauraient  me  blesser  en  ce  moment. 
Le  Tout-Puissant  a-t-il  jamais  créé  une  beauté  plus  accomplie?...  Je  veux 
baiser  sa  main...  En  aurai-je  le  courage?  Oh!  non,  elle  appartient  à  une  divi- 
nité, et  ma  bouche  est  indigne  delà  toucher...  Quoi!  je  suis  homme  et  je 
tremble!  Qu'est-ce  donc  que  j'éprouve?...  Du  courage!...  Est-ce  qu'elle  ne 
dormirai!  pas  en  effet?  Elle  dort  certainement,  je  vais  m'approcher  d'elle... 
Mais  si  elle  se  réveillait  !  Je  frémis  à  cette  pensée;  je  mourrais  certainement,  si 
elle  me  .surprenait  de  la  sorte.  Pour  ne  pas  tout  perdre  ,  je  dois  me  résigner  à 
perdre  l'occasion  qui  s'offre  à  moi;  la  crainte  l'emporte  sur  l'amour  ;  je  vais, 
hors  de  celle  chambre,  attendre  son  réveil. 

Maoei.aine  ,  à  part.  —  Il  n'a  pas  même  osé  s'approcher  de  moi.  Quel  excès 
de  timidité! 

Don  Dionis.  —  Non..,  je  ne  puis  rester  ici ,  puisqu'elle  dort...  11  faut  que  je 
m'éloigne. 


434  TIRSO   DE    MOLINA, 

Madelaine  ,  à  part.  —  Il  s'en  va  ,  en  effet.  (Haut.)  Don  Dionis  ! 

Don  Dionis.  —  Elle  m'a  appelé  !  je  ne  me  trompe  pas...  Qu'elle  s'est  promp- 
tement  réveillée...  Si  j'avais  cédé  à  mon  premier  mouvement,  dans  quelle  si- 
tuation je  me  trouverais!...  Mais  est-elle  éveillée?...  Non...  je  crois  qu'un 
songe  vient  encourager  mes  espérances  comme  pour  me  donner  à  penser  que 
ceile  qui  m'appelle  dans  son  sommeil  ne  me  hait  pas  lorsqu'elle  veille.  Si,  en 
effet,  elle  rêvait  de  moi!  si  je  pouvais  savoir  ce  qui  se  passe  dans  son  esprit! 

Madelaine,  feignant  de  rêver.  —  Ne  sortez  pas  ,  don  Dionis  ,  approchez- 
vous. 

Don  Dionis. —  Son  rêve  m'ordonne  de  m'approcher  ;  quelle  heureuse  occa- 
sion !  il  faut  lui  obéir  ;  même  en  dormant,  elle  est  ma  maîtresse.  Amour,  par- 
lez enfin  ,  triomphez  de  votre  timidité. 

Madelaine.  —  Don  Dionis,  puisque  vous  venez  m'enseigner  tout  à  la  fois  à 
écrire  et  à  aimer...  le  comte  de  Vasconcelos... 

Don  Dionis.  —  Qu'entends-je  !  oh!  jalousie... 

Madelaine.  —  Dites-moi  si  vous  savez  ce  que  c'est  que  l'amour,  ce  que  c'est 
que  la  jalousie.  Il  serait  fâcheux  que  ,  par  votre  faute,  je  restasse  dans  mon 
ignorance  ,  car  nul  ne  peut  m'enseigner  ce  qu'il  ne  sait  pas.  Dites-moi ,  êtes- 
vous  amoureux?  ne  Pavez-vous  jamais  été?  Pourquoi  rougissez-vous?  Répon- 
dez ,  répondez  sans  crainte.  L'amour  est  un  tribut  que  tout  être  vivant  doit  à 
la  nature  ,  depuis  l'ange  jusqu'à  la  brute.  Pourquoi  donc  en  rougir?  Aimez- 
vous?  —  Oui,  madame.  —  Grâce  au  ciel,  j'ai  pu  enfin  tirer  de  vous  une 
parole. 

Don  Dionis.  —  Y  eut-il  jamais  songe  plus  charmant!  quel  bonheur  de 
l'entendre  et  d'en  être  témoin  !  mais  n'est-ce  pas  moi  qui  rêve,  et  ma  félicité 
n'est-elle  pas  elle-même  un  songe  ? 

Madelaine.  —  Et  avez-vous  dit  votre  amour  à  votre  dame?  —  Je  n'ai  pas 
osé.  —  Elle  ne  le  connaît  donc  pas  —  Comme  l'amour  est  tout  flamme  ,  elle 
l'aura  lu  sans  doute  dans  mes  yeux.  —  C'est  à  la  langue  à  donner  des  explica- 
tions ,  cet  autre  langage  ne  s'entend  pas  assez  distinctement.  Ne  vous  a-l-elie 
fourni  aucune  occasion  de  vous  déclarer?  —  Elle  m'en  a  tant  donné,  que  je 
suis  confus  de  ma  timidité.  —  Parlez-donc,  tant  de  relards  font  tort  à  votre 
amour.  —  Je  crains  de  perdre,  en  parlant,  le  bonheur  que  m'assure  mon  si- 
lence. —  C'est  une  folie.  Un  homme  d'esprit  a  comparé  celui  qui  aime  et  qui 
se  lait  à  une  belle  tapisserie  qu'on  ne  déroulerait  pas.  Le  peintre  qui,  désirant 
vendre  ses  tableaux,  ne  se  déciderait  pas  à  les  exposer  aux  yeux  du  public, 
parviendrait  difficilement  à  son  but.  La  timidité  réussit  mal  à  la  cour.  Déroulez 
donc  votre  tableau  et  pensez  qu'on  ne  peut  guérir  le  mal  dont  ou  ignore  la  na- 
ture.—  Mais,  madame,  L'inégalité  qui  existe  entre  moi  et  la  personne  que 
j'aime  m'épouvante.  —  L'amour  n'est-il  pas  un  dieu  ?  —  Oui ,  madame.  — 
P.irlez  donc;  ses  lois  humilient  les  monarques  sous  leur  joug  absolu  et  savent 
égaler  aux  palais  les  plus  humbles  chaumières  Je  veux  è!re  votre  intermé- 
diaire. Dites-moi  qui  vous  aimez.  —  Je  n'ose  pas.  —  Pourquoi  hésitez-vous? 
Me  jugez-vous  peu  propre  à  cet  office?  —  Non  ,  mais  je  crains  ,  hélas!  —  Et  si 
je  vous  dis  son  nom  ,  me  confesserez-vous  que  je  l'ai  deviné?  Est-ce  moi,  par 
hasard?  —  Oui ,  madame.  —  Vous  l'avouez  enfin.  Mais  je  sais  que  vous  êtes 


TIRSO   DE   MOLINA.  435 

jaloux  du  comte  de  Vasconcelos.  —  Madame,  je  me  désespère  en  pensant  qu'il 
est  votre  égal  et  l'héritier  du  duc  de  Bragance.—  L'égalité,  la  sympathie,  ne 
consistent  pas  dans  la  naissance  de  l'amant,  mais  dans  les  rapports  de  l'âme  et 
du  cœur.  Déclarez-vous ,  je  vous  y  engage  :  dans  le  jeu  de  l'amour,  un  peu 
trop  de  hardiesse  vaut  mieux  qu'un  peu  trop  de  timidité.  Il  y  a  longtemps  que 
je  vous  préfère  au  comte  de  Vasconcelos. 

Don  Dionis,  poussant  un  cri ,  —  Qu'entends-je  ,  juste  ciel  ! 

Madelaine,  feignant  de  se  réveilller.  —  Oh  !  mon  Dieu,  qui  est-ce  donc? 
comment  êtes-vous  ici,  don  Dionis? 

Don  Dionis.  —  Madame... 

Madelaine.  —  Que  faites-vous  ici? 

Don  Dionis.  —  J'étais  venu  pour  donner  leçon  à  Votre  Excellence,  je  l'ai 
trouvée  endormie  ,  et  j'attendais  son  réveil. 

Madelaine.  —  Il  est  vrai,  je  m'étais  endormie,  et  cela  m'est  si  peu  ordi- 
naire, que  j'en  suis  toute  surprise.  (Elle  se  lève.) 

Don  Dionis.  —  Si,  dans  votre  sommeil ,  vous  avez  toujours  de  semblables 
songes  ,  je  suis  bien  heureux. 

Madelaine,  à  part.  —  Le  ciel  soit  loué  !  le  muet  parle  enfin  ! 

Don  Dionis.  —  Je  suis  tout  tremblant. 

Madelaine.  —  Vous  savez  ce  que  j'ai  rêvé? 

Don  dionis.  —  Il  m'a  été  facile  de  le  savoir. 

Madelaine.  —  Vous  êtes  donc  un  autre  Joseph? 

Don  Dionis.  —  Je  l'ai  égalé  en  réserve,  en  timidité,  mais  non  dans  son  ta- 
lent pour  la  divination. 

Madelaine.  —  Expliquez-moi  donc  comment  vous  avez  connaissance  de 
mon  rêve  ? 

Don  Dionis.  —  Votre  Excellence  parlait  à  haute  voix  dans  son  sommeil. 

Madelaine.  —  Est  il  possible? 

Don  Dionis.  —  Et  je  l'ai  entendue  prononcer  en  ma  faveur  un  arrêt  qui 
rendrait  ma  félicité  complète ,  si  elle  le  continuait ,  maintenant  qu'elle  est  ré- 
veillée. 

Madelaine.  —  Je  ne  ine  souviens  de  rien.  Dites-moi  ce  que  vous  avec  en- 
tendu ,  peut-être  la  mémoire  me  reviendra-l-elle. 

Don  Dionis.  —  Je  n'ose  pas. 

Madelaine.  —  Ce  doit  être  quelque  chose  de  bien  mal ,  puisque  vous  n'osez 
pas  me  le  dire. 

Don  Dionis.  —  C'est  quelque  chose  qui  m'est  trop  favorable,-  c'est  le  seul 
sujet  de  ma  crainte. 

Madelaine.  —  Je  veux  absolument  le  savoir.  Parlez,  je  l'exige. 

Don  Dionis.  —  Tant  d'insistance  surmonte  enfin  ma  timidité.  Votre  Excel- 
lence, dans  son  sommeil...  Mais  je  ne  puis  continuer. 

Madelaine.  —  Finissez  donc  enfin,  vous  me  fatiguez- 
Don  Dionis.  —  Votre  Excellence  a  laissé  voir  qu'elle  ne  me  hait  pas. 

Madelaine.  —  Moi,  comment? 

Don  Dionis.  —  Elle  a  éclairé  ma  jalousie,  cl  elle  m'a  promis  en  songe... 

Madelaine.  —  Vraiment  ! 


436  TIRSO   DE   MOLINA. 

Don  Dionis.  —  Que  je  serais  préféré  au  comte  de  Vasconcelos.  Sont-ce  là  de 
faibles  marques  de  bonté? 

Madelaine.  —  Don  Dionis,  ne  croyez  pas  aux  songes,  car  enfin...  ce  sont 
des  songes. 

Et  elle  s'éloigne,  laissant  en  proie  à  de  nouvelles  incertitudes,  à  de  nou- 
velles agitations,  l'amant  qu'elle  vient  d'enivrer  de  bonheur. 

Il  y  a  une  autre  scène  vraiment  charmante ,  mais  qu'il  est  impossible  de  tra- 
duire, parce  que  l'agrément  infini  dont  elle  est  remplie  consiste  dans  une  suite 
d'équivoques  étroitement  liées  au  génie  et  au  tour  particulier  de  la  langue 
espagnole.  Le  vieux  duc,  bien  éloigné  de  soupçonner  ce  qui  se  passe  entre  sa 
fille  et  don  Dionis  ,  demande  à  ce  dernier  s'il  est  content  des  progrès  de  son 
élève.  Madelaine,  feignant  de  rappeler  les  détails  d'une  leçon  qu'il  lui  aurait 
donnée,  fait  allusion  à  son  prétendu  songe  et  à  l'entretien  dont  il  a  été  suivi. 
Dans  un  langage  plein  de  dépit  et  d'irritation  ,  elle  se  plaint  de  la  maladresse 
de  don  Dionis,  qui,  dit-elle,  s'embarrasse  de  tout,  ne  la  comprend  pas,  et  ne 
sait  pas  se  faire  comprendre.  Elle  met  ainsi  à  profit  la  présence  de  son  père 
pour  adresser  à  son  amant  des  aveux  et  des  reproches  que ,  seule  avec  lui ,  elle 
n'eût  pas  osé  lui  exprimer.  La  joie  secrète  de  don  Dionis  ,  trouvant  dans  ces 
emportements  la  preuve  non  équivoque  de  la  passion  qu'il  inspire,  la  bonho- 
mie du  vieux  duc,  qui ,  prenant  au  sérieux  la  colère  de  sa  fille,  s'efforce  de 
calmer  ce  qu'il  regarde  comme  un  caprice,  et  de  la  réconcilier  avec  son  pré- 
cepteur, tout  cela  forme  un  jeu  de  théâtre  plein  de  grâce,  de  naturel  et  de  vrai 
comique. 

Sur  ces  entrefaites  on  vient  annoncer  que  le  fiancé  de  la  princesse,  le  comlc 
de  Vasconcelos  ,  n'est  plus  qu'à  quelques  lieues  d'Avero,  où  il  doit  arriver  le 
lendemain.  Il  n'y  a  plus  un  moment  à  perdre  pour  rendre  impossible  le  ma- 
riage projeté.  Madelaine  n'hésite  pas.  Enhardie  par  le  désespoir  qu'elle  lit  sur 
la  figure  de  don  Dionis  ,  elle  lui  écrit  de  se  trouver  à  minuit  dans  le  jardin  du 
palais,  où  finiront ,  dit-elle,  les  craintes  du  courtisan  timide.  A  minuit, en 
effet,  elle  vient  l'y  chercher,  et,  l'appelant  en  termes  caressants,  elle  l'intro- 
duit dans  son  appartement....  A  peine  le  jour  a-t-il  paru,  qu'elle  s'empresse  , 
avec  une  audace  digne  des  héroïnes  de  Tirso,  d'aller  déclarer  à  son  père  qu'elle 
a  fait  choix  d'un  époux  ,  que  cet  époux  est  don  Dionis,  et  qu'il  ne  faut  plus 
penser  au  comte  de  Vasconcelos.  Le  duc,  comme  on  peut  le  croire,  est  d'abord 
fort  scandalisé  d'un  pareil  aveu  ;  mais,  par  le  plus  grand  hasard  ,  on  découvre 
en  ce  moment  même  que  don  Dionis  n'est  rien  moins  que  le  cousin  du  roi,  le 
fils  du  duc  de  Coïmbra.  Enveloppé  presque  en  naissant  dans  la  proscription 
qu'une  injuste  accusation  de  trahison  a  attirée  sur  la  tôle  de  son  père  ,  on  a 
dû  jusqu'alors,  pour  le  sauver,  cacher  sa  naissance  et  la  lui  laisser  ignorer  à 
lui-même;  l'innocence  du  duc  de  Coïmbra  est  enfin  reconnue,  il  rentre  dans 
son  rang ,  dans  ses  honneurs ,  et  son  fils  devient ,  sans  difficulté ,  l'époux  de  la 
princesse,  qui  s'était  donnée  à  lui  lorsqu'elle  le  croyait  encore  un  aventurier 
obscur. 

Cette  comédie  serait  un  chef-d'œuvre  achevé  si  l'auteur  se  fût  attaché  à  con- 
cenlrer  l'intérêt  sur  Madelaine  et  don  Dionis.  Il  est  fâcheux  qu'il  ait  cru  de- 


tirso  de  molina.  437 

voir  joindre  à  l'action  principale  une  multitude  d'incidents  oiseux  et  une 
secondeinlrigue,  qui,  bien  que  fort  agréable  dans  plusieurs  de  ses  détails,  con- 
stitue un  hors-d'œuvre  des  plus  invraisemblables.  Elle  roule  sur  les  amours  de 
la  sœur  de  Madelaine,  la  princesse  Sérafine,  dont  le  caractère  romanesque, 
l'imagination  spirituelle  el  exaltée,  sont  peints  d'une  manière  fort  attachante. 
Cette  intrigue  se  dénoue  comme  la  première  et  dans  le  même  instant,  par  un 
rendez-vous  nocturne;  mais  les  circonstances  en  sont  bien  autrement  bizarres. 
A  la  faveur  de  l'obscurité,  Sérafine  reçoit  chez  elle  ,  à  la  place  de  celui  qu'elle 
avait  appelé,  un  amant  jusqu'alors  malheureux.  Lorsque  le  jour  vient  lui  ré- 
véler son  erreur^  elle  en  témoigne  d'abord  quelque  courroux;  mais,  appre- 
nant que  le  coupable  est  un  des  plus  grand  seigneurs  du  Portugal ,  elle  se  ré- 
signe sans  beaucoup  de  peine  à  lui  donner  sa  main. 

Nous  avons  dit  qu'à  notre  avis  le  Courtisan  timide  était  le  chef-d'œuvre  de 
son  auteur.  Cependant,  si  nous  avions  à  désigner ,  parmi  les  comédies  de 
Tirso  de  Molina,  celle  qui  donne  l'idée  la  plus  complète  des  qualités  de  son  es- 
prit el  de  son  style,  notre  choix  s'arrêterait  peut-être  sur  la  Villageoise  de 
Fallecas. 

Le  sujet  de  celte  pièce  esl  assez  compliqué.  Un  officier,  récemment  revenu 
de  l'armée  de  Flandre,  qu'il  a  quittée  pour  échapper  aux  suites  d'un  duel , 
s'est  arrêté  quelque  temps  à  Valence  avant  de  se  diriger  sur  Madrid,  où  il  va 
solliciter  sa  grâce.  Il  est  parvenu  à  séduire  une  jeune  personne  d'une  noble 
naissance,  et  bientôt  après  il  a  continué  son  voyage  sans  l'avertir  de  son  dé- 
part ,  sans  même  lui  avouer  qu'il  ne  s'était  fait  connaître  à  elle  que  sous  un 
nom  supposé.  Presque  aux  portes  de  Madrid,  don  Vicente  (c'est  le  nom  de  l'of- 
ficier) se  repose  un  moment,  à  l'entrée  de  la  nuit,  dans  une  auberge  où  il  ren- 
contre un  autre  voyageur.  La  maladresse  d'un  valel  amène  le  troc  involon- 
taire de  leurs  valises;  ils  ne  découvrent  l'erreur  qu'après  leur  départ,  lorsqu'ils 
ne  peuvent  plus  se  rejoindre  et  la  réparer.  Don  Vicente  ,  en  examinant  les 
objets  contenus  dans  la  valise  qui  lui  est  tombée  entre  les  mains,  y  trouve  les 
papiers  d'un  jeune  homme  arrivé  du  Mexique  peu  de  jours  auparavant  pour 
se  marier  à  Madrid.  Muni  de  ses  papiers,  il  n'hésite  pas  se  présenter  à  la 
place  du  futur  époux  dans  la  maison  de  la  fiancée  ,  la  belle  Sérafine,  où  ils 
sont  également  inconnus  l'un  et  l'autre  ,  et  il  y  obtient  un  succès  si  complet, 
que  ,  lorsque  le  véritable  Mexicain  se  présente,  il  est  repoussé  comme  un  im- 
posteur. Tout  cela  donne  lieu  à  une  suite  d'incidents  très-piquants  ,  où  l'ima- 
gination de  Tirso  se  joue  avec  la  gaieté  el  la  force  comique  qui  lui  sont  ordi- 
naires. 

Cependant ,  tandis  que  le  perfide  don  Vicente  se  prépare  à  consommer  sa 
double  trahison,  l'amante  qu'il  a  si  indignement  trompée  à  Valence,  la  mal- 
heureuse Violante,  s'est  mise  à  sa  poursuite  ,  et  elle  est  parvenue  à  retrouver 
sa  trace.  Déguisée  en  villageoise  ,  elle  s'est  établie  dans  le  village  deVallecas, 
d'où  elle  vient  chaque  matin  apporter  et  vendre  aux  riches  habitants  de  Madrid 
des  pains  délicats  et  exquis.  La  maison  de  sa  rivale  esl ,  comme  on  le  pense 
bien,  du  nombre  de  celles  où  elle  s'introduit  de  la  sorte,  el  à  force  d'adresse 
et  d'artifice,  elle  réussit  à  faire  nuire,  pour  entraver  les  projets  de  don  Vi- 
cente, des  obstacles  dont  il  s'efforce  vainement  de  découvrir  la  sourci    Dm 


438  TIRSO   DE   MOLINA. 

circonstance  inattendue,  en  donnant  à  Violante  un  accès  et  des  intelligences 
plus  faciles  dans  celte  maison ,  vient  singulièrement  en  aide  à  ce  stratagème. 
En  dépit  du  costume  vulgaire  dont  elle  est  revêtue  ,  ses  attraits  ont  touché  le 
cœur  du  frère  de  Sérafine,  qui,  ne  s'attendant  pas  sans  doute  à  éprouver 
beaucoup  de  résistance  de  la  part  d'une  personne  de  cette  condition  ,  s'em- 
presse de  lui  faire  part  des  sentiments  qu'il  éprouve  pour  elle.  C'est  à  cet  in- 
cident, purement  épisodique  en  apparence,  que  se  rattachent  les  plus  jolies 
scènes  de  la  Villageoise  de  Vallecas.  Violante  ne  veut  ni  accueillir  des  hom- 
mages qu'elle  ne  peut  payer  de  retour,  ni  désespérer,  par  de  trop  brusques 
refus,  un  amant  dont  le  concours  peut  servir  utilement  ses  desseins.  Dans 
celte  situation  difficile,  elle  a  recours,  pour  ne  rien  compromettre,  à  toutes 
les  ressources  d'une  coquetterie  d'autant  plus  raffinée,  qu'elle  se  déguise  sous 
les  dehors  d'une  extrême  naïveté.  Tantôt  feignant  de  ne  pas  bien  comprendre 
la  galanterie  délicate  de  don  Juan,  elle  y  répond  avec  une  affectation  de  simpli- 
cité ignorante  et  gracieuse  qui,  tout  à  la  fois,  le  désespère  et  le  ravit;  tantôt, 
pressée  plus  vivement,  elle  se  défend  par  des  saillies  imprévues  où  l'esprit  le 
[dus  fin  et  le  plus  charmant  se  fait  jour  à  travers  la  feinte  rusticité  du  lan- 
gage. Nous  voudrions  qu'il  fût  possible  de  traduire  un  pareil  dialogue.  C'est 
la  vivacité  de  Beaumarchais  ,  c'est  ce  feu  roulant  de  spirituelles  équivoques , 
de  reparties  vives,  inattendues,  rehaussées  encore  par  l'attrait  de  la  poésie  et 
aussi  par  une  vérité  de  sentiment,  par  un  naturel  auquel  Beaumarchais,  qui 
visait  exclusivement  à  l'épigramme,  n'a  jamais  aspiré.  Nous  devons  insister  sur 
cette  comparaison ,  parce  qu'elle  caractérise  le  mérite  principal  de  Tirso  de 
Molina ,  parce  que  des  scènes  plus  ou  moins  semblables  à  celles  que  nous  ve- 
nons d'indiquer  se  rencontrent  dans  la  plupart  de  ses  ouvrages,  parce  qu'au- 
jourd'hui même,  au  théâtre,  de  la  part  d'un  public  peu  littéraire  et  qu'on  pour- 
rait croire  peu  capable  d'apprécier  de  telles  beautés,  ces  gracieux  ébats  d'une 
riche  imagination  ,  cet  emploi  merveilleux  de  la  souplesse  et  des  innombra- 
bles ressources  d'une  des  plus  belles  langues  du  monde  excitent  encore  de  vé- 
ritables transports. 

11  est  inutile  de  dire  que  la  Villageoise  de  Vallecas  se  termine,  comme 
toutes  les  comédies  de  Tirso  ,  par  un  mariage  qui  vient,  en  réparant  l'honneur 
de  l'héroïne,  récompenser  son  courage  et  son  adresse.  Cette  pièce  nous  sug- 
gère quelques  réflexions  applicables  d'ailleurs  à  presque  tous  les  ouvrages  du 
poète.  Il  est  évident  que  Tirso  n'avait  pas  le  sentiment  de  ce  qu'il  y  a  de  dé- 
gradant ,  de  pénible,  dans  la  situation  de  Violante,  courant  comme  une  aven- 
turière après  l'homme  qui  l'a  séduite,  et  qui,  au  moment  même  où  il  se  voit 
en  quelque  sorte  contraint  de  l'épouser,  dissimule  assez  mal  le  regret  qu'il 
éprouve  de  cette  nécessité.  Voulant ,  sans  aucun  doute,  appeler  l'intérêt  sur 
celte  jeune  fille,  s'il  eût  jugé  une  telle  situation  avec  les  idées  qu'elle  nous  in- 
spire, il  se  fût  attaché  a  la  dissimuler,  a  l'adoucir,  au  lieu  d'en  faire  un  sujet 
de  plaisanteries  empreintes  parfois  d'une  licence  vraiment  grossière.  Ce  qui  est 
remarquable  aussi ,  c'est  le  caractère  du  héros  qui ,  non  content  de  trahir  Vio- 
lante ,  veut,  sous  un  faux  nom  .  à  laide  de  la  plus  indigne  supercherie,  enlever 
Sérafine  a  l'époux  qui  lui  est  destiné.  Don  Vicente  n'en  est  pas  moins  repré- 
senté comme  un  modèle  de  franchise,  de  loyauté  et  de  bravoure.  On  voit  que 


TIRSO  DE   MOLINA.  439 

dans  sa  conviction ,  et  par  conséquent  dans  celle  de  Tirso ,  l'amour  excuse  suf- 
fisamment les  déceptions  les  plus  odieuses  dont  il  est  le  mobile.  C'est ,  au  sur- 
plus, la  morale  que  professent  à  peu  près  indistinctement  les  poètes  dramati- 
ques de  l'Espagne,  et  Lope,  Calderon ,  Moreto  eux-mêmes  prêtent  sans  scrupule 
à  ces  amants  si  chevaleresques,  à  ces  amantes  si  délicates  ,  si  exaltées,  qu'ils 
se  plaisent  à  mettre  sur  la  scène ,  des  actes  de  perfidie  et  même  de  cruauté 
dont  nous  ne  tolérerions  par  le  spectacle. 

Il  y  a  une  autre  comédie  de  Tirso,  la  Villageoise  de  la  Sagra,  qui  ressemble 
singulièrement  à  la  Villageoise  de  Vallecas ,  tant  par  la  nature  du  sujet  que 
par  le  genre  d'esprit  qu'il  y  a  prodigué,  Un  de  ses  grands  moyens  de  succès, 
un  des  ressorts  qu'il  emploie  le  plus  habituellement,  c'est  le  contraste  de  la 
naïveté  rustique  réunie  à  la  finesse  et  à  la  grâce  de  la  coquetterie  la  plus  ex- 
quise. Tantôt,  comme  dans  les  deux  comédies  dont  nous  venons  de  parler,  ce 
contraste  si  piquant  n'est  qu'un  artifice  auquel  a  recours  une  jeune  fille  enga- 
gée dans  une  entreprise  amoureuse  qui  la  force  à  cacher  son  rang  sous  un 
humble  déguisement.  Tantôt,  comme  dans  Marie  Hemandez  la  Galicienne; 
et  dans  plusieurs  autres  pièces,  il  s'agit  véritablement  d'une  paysanne  dont  la 
passion  et  la  jalousie  exaltent  ou  développent  l'esprit  naturel.  La  répétition  de 
ces  combinaisons  si  peu  variées  et  qui  se  ressemblent  tellement  lorsqu'elles  ne 
sont  pas  complètement  identiques,  n'eût  fourni  à  un  poète  ordinaire  que  des 
effets  d'une  fatigante  monotonie.  Tirso,  en  homme  de  génie,  a  su  se  repro- 
duire continuellement  sans  se  copier.  Chacune  des  scènes  où  il  fait  figurer  ces 
villageoises  vraies  ou  prétendues  se  distingue  par  la  variété  non  moins  que  par 
la  grâce  incomparable  des  saillies  originales  et  des  reparties  inattendues  qu'il 
y  a  semées  à  plaines  mains. 

C'est  a  un  autre  genre  de  mérite  que  Don  Gil  aux  chausses  vertes  doit  la 
popularité  extrême  dont  il  jouit  sur  le  théâtre  de  Madrid.  L'intrigue  de  celte 
comédie,  l'une  des  plus  invraisemblables  de  l'auteur,  et  ce  n'est  pas  peu  dire, 
est  une  modèle  de  complication  et  de  vivacité.  Les  incidents  s'y  croisent  et  s'y 
multiplient  ù  un  tel  point ,  que  l'esprit  éprouverait  à  les  suivre  une  véritable 
fatigue,  s'il  n'y  trouvait  aussi  un  très-grand  amusement.  Rarement,  d'ail- 
leurs, Tirso  a  donné  à  ses  héroïnes  autant  d'audace,  de  pétulance,  de  déver- 
gondage ,  nous  dirions  d'impudence,  si,  à  force  de  grâce  et  de  malice,  il  ne 
désarmait  le  sentiment  qui  dicterait  une  qualification  aussi  sévère.  11  s'agit, 
suivant  l'usage  à  peu  prés  invariable  de  l'auteur,  d'une  amante  abandonnée  qui 
poursuit  son  amant  infidèle,  et  qui ,  après  avoir  fait  échouer,  au  moyen  de 
mille  artifices,  ses  projets  de  mariage,  l'amène  enfin  â  réparer  ses  torts.  Par 
une  autre  combinaison  non  moins  familière  à  Tirso,  c'est  sous  un  déguisement 
d'homme  que  dona  Juana  accomplit  son  entreprise,  et,  ainsi  déguisée,  elle 
parvient  à  inspirer  à  sa  rivale  une  violente  passion.  La  prédilection  de  Tirso 
pour  un  ressort  aussi  singulier,  la  complaisance  un  peu  monotone  avec  laquelle 
il  ne  cesse  d'y  revenir,  les  plaisanteries  plus  que  libres  dont  celle  idée  bizarre 
lui  fournit  l'inépuisable  texle,  décèlent  bien  l'imagination  corrompue  et  blasée 
du  moine  licencieux. 

Dne  autre  de  ses  comédies,  Marthe  la  pieuse  ou  la  Dévote  amoureuse, 
est  empreinte  à  un  [dus  haut  degré  encore  du  même  caractère.  C'est  peut- 


440  TIRSO   DE    MOLINA. 

être  le  plus  original  de  ses  ouvrages.  Une  jeune  fille,  que  son  père  veut  forcer 
à  époustr  un  riche  vieillard  ,  a  recouru,  pour  se  conserver  à  l'homme  qu'elle 
aime  secrètement,  au  plus  étrange  des  stratagèmes.  Elle  feint  de  se  sentir 
tout  à  coup  saisie  d'une  ardeur  de  dévotion  qui  ne  lui  permet  pas  de  penser 
au  mariage.  Son  père  ,  après  avoir  vainement  essayé  de  lutter  contre  sa  résis- 
tance ,  se  voit  contraint  d'y  céder  et  de  lui  laisser  suivre  un  genre  de  vie  con- 
forme à  ses  nouvelles  inclinations.  Sous  prétexte  de  fréquenter  les  églises , 
de  visiter  les  hôpitaux  ,  de  porter  aux  malades  des  secours  et  des  consolations, 
Marthe  obtient  une  liberté  qu'elle  n'avait  jamais  eue  jusqu'alors.  Maîtresse  ab- 
solue de  ses  démarches  qui  n'excitent  plus  aucun  soupçon  ,  elle  profite  dans 
l'intérêt  de  son  amour  des  facilités  qu'elle  s'est  ainsi  ménagées.  L'amant  préféré 
par  elle  ,  don  Philippe  ,  se  présente  sous  le  costume  d'un  pauvre  étudiant  ma- 
lade qui  demande  l'aumône  de  porte  en  porte.  Le  père  de  Marthe  veut  le  con- 
gédier après  lui  avoir  donné  quelques  secours  ;  mais,  comme  entraînée  par 
l'impulsion  d'une  ardente  charité,  elle  s'approche  du  pauvre  étudiant,  elle 
l'embrasse  comme  si  elle  voulait  soutenir  sa  faiblesse;  elle  insiste  pour  le  re- 
tenir, pour  le  soigner,  pour  ne  le  laisser  partir  que  lorsqu'il  sera  complètement 
guéri.  Le  vieillard  se  montre  d'abord  aussi  surpris  que  mécontent  de  ce  qui  lui 
paraît  un  caprice  fort  étrange,  il  exige  le  départ  du  prétendu  malade.  Néan- 
moins les  larmes  de  sa  fille,  ses  gémissements  ,  ses  supplications  finissent  par- 
le désarmer.  Fatigué  plutôt  que  convaincu  ,  il  consent  à  ce  que  l'étudiant  reste 
dans  sa  maison,  où  il  promet  de  donner  à  Marthe  des  leçons  de  grammaire  el 
de  latin,  pour  qu'elle  puisse,  dit-elle,  comprendre  ses  prières. 

Ici  commence  une  suite  de  scènes  tellement  bizarres,  qu'il  est  difficile  d'en 
donner  une  idée.  Tirso  nous  montre  les  deux  amants  se  prodiguant  les  caresses 
les  plus  intimes  et  mêlant  aux  vives  expressions  de  la  passion  ou  plutôt  de 
l'ivresse  des  sens  le  jargon  d'un  mysticisme  dérisoire  par  lequel  ils  semblent 
se  plaire  à  aiguiser  le  sentiment  du  plaisir  autant  qu'à  abuser  le  crédule  don- 
Gomez,  qui,  témoin  de  leurs  transports,  de  leurs  jalousies,  de  leurs  raccom- 
modements, n'y  voit  qu'autant  d'élans  de  la  piété  de  sa  fille.  On  ne  saurait 
imaginer  une  combinaison  plus  scandaleuse ,  plus  immorale ,  nous  dirions 
plus  impie,  s'il  n'était  souverainement  injuste  d'appliquer  les  susceptibilités  de 
notre  siècle  sceptique  à  une  époque  où  la  foi  religieuse  était  trop  solidement 
établie  pour  qu'on  pût  voir  dans  de  pareils  écarts  une  attaque  sérieuse  dirigée; 
contre  elle.  Tirso  seul  pouvait  traiter  un  semblable  sujet  avec  assez  d'art , 
d'esprit,  de  malice,  et  y  jeter  une  force  comique  assez  puissante  pour  le  rendre 
supportable.  Quelque  convaincus  que  nous  soyons  de  l'impossibilité  de  trans- 
porter dans  une  autre  langue  des  choses  aussi  profondément  originales ,  nous 
tenterons  de  traduire  un  des  passages  les  plus  piquants  de  cette  singulière 
comédie. 

La  sœur  de  Marthe  ,  Lucie,  a  découvert  le  secret  du  prétendu  étudiant.  Don 
Philippe  ,  qui,  comme  nous  le  verrons  plus  tard,  a  de  puissantes  raisons  pour 
craindre  d'être  reconnu  ,  essaye  de  s'assurer  de  son  silence  en  lui  persuadant 
que  c'est  pour  elle  qu'il  a  pris  ce  déguisement.  Il  y  réussit  avec  d'autant  plus 
de  i.ii  ilité  qu'elle  est  d'avance  toute  disposée  à  accepter  ses  hommages,  bientôt 
Marthe  les  surprend  à  sou  tour  dans  les  bras  l'un  de  l'autre.  A  cette  apparente 


TIRSO   DE   MOLINA.  441 

trahison,  sa  jalousie  éclate  avec  fureur.  Vainement  don  Philippe  essaye  de  la 
calmer  en  lui  expliquant  l'embarras  où  il  s'est  trouvé ,  l'artifice  auquel  il  a 
dû  recourir  pour  leur  sûreté  commune  :  elle  n'écoute  rien,  elle  menace  de 
tout  révéler  à  don  Gomez.  Don  Philippe  s'épuise  en  protestations  et  en  prières. 
«  Non,  non,  lui  répond-elle  avec  emportement;  vive  Dieu,  je  ne  serai  satis- 
faite que  lorsqu'on  m'aura  vengée  en  vous  donnant  la  mort.  »  Ces  derniers 
mots  ont  été  entendus  par  don  Gomez  ,  survenu  à  l'improviste  avec  son  ami  le 
vieux  capitaine  Urbina  ,  celui-là  même  à  qui  il  avait  d'abord  destiné  la  main 
de  Marthe. 

Dow  Gomez.  —  Qu'entend-je  ?  ma  fille  pousse  des  cris,  ma  fille  jure?  Qu'est- 
ce  que  cela  signifie  ? 

Le  capitaine.  —  Une  jeune  fille  jurer  ! 

Do>'  Philippe,  à  voix  basse.  —  Eh  bien  !  cruelle  ,  vengez -vous.  Voici  les 
deux  vieillards  ,  ils  vous  ont  entendue  ,  achevez  de  me  donner  la  mort. 

Marthe,  à  voix  basse.  —  Ne  dites  rien.  {Haut.  )  Un  chrétien  jurer!  violer 
ainsi  le  second  des  commandements!  Prendre  en  vain  le  nom  de  Dieu  !  Misé- 
rable étudiant,  pas  un  mot  de  réplique,  sortez  à  l'instant  de  cette  maison,  ou 
prosternez-vous  et  baisez  la  terre  pour  expier  un  tel  péché.  Voilà  donc  ce  dont 
vous  êtes  capable  !  Je  ne  puis  contenir  ma  colère ,  je  me  sens  toute  brûlante  ; 
sortez ,  vous  dis-je  ,  ou  bien  baisez  la  terre. 

Don  Philippe.  —  Madame ,  madame ,  doucement ,  je  me  fâcherai  à  mon 
tour.  Il  n'y  a  pas  un  si  grand  mal  à  invoquer  le  nom  de  Dieu  lorsqu'on  dit  la 
vérité. 

Don  Gomez,  au  capitaine.  —  Elle  le  gronde  parce  qu'elle  croit  qu'il  a  offensé 
Dieu  en  jurant  !  Vit-on  jamais  piété  aussi  parfaite  ! 

Le  capitaine.  —  Quel  excès  de  scrupule  ! 

Don  Philippe.  —  Au  reste ,  je  vais  quitter  celte  maison. 

Marthe,  le  frappant.  —  Vous  allez  partir,  méchant  homme?  C'est  ainsi 
que  je  châtie  ceux  qui  jurent  en  vain. 

Don  Philippe.  —  Doucement,  vous  dis-je,  cela  devient  sérieux. 

Marthe,  à  demi-voix.  —  Perfide,  c'est  la  jalousie  qui  me  met  hors  de 
moi. 

Don  Gomez.  —  Ma  fille ,  calme-toi ,  ne  t'emporte  pas  de  la  sorte. 

Marthe.  —  Non,  mon  père,  l'insolent  a  mérité  la  mort.  Quoique  je  sois  une 
pécheresse,  je  ne  permettrai  jamais  à  personne  de  jurer  en  ma  présence,  c'est 
un  trop  grand  péché. 

Le  capitaine.  —  Elle  pleure! 

Don  Gomez.  —  C'est  assez  ,  Marthe  ,  ton  zèle  pieux  s'est  assez  manifesté  ; 
s'il  n'a  juré  que  pour  dire  la  vérité  ,  il  n'y  a  pas  un  si  grand  mal. 

Don  Philippe.  —  Certes,  j*1  ne  l'ai  pas  fait  sans  qu'elle  m'en  eût  donné  de 
justes  motifs.  Vous  ne  connaissez  pas  son  caractère. 

Do\  Gomez.  —  Qu'esl-il  donc  arrivé  .' 

Don  Philippe.  —  Je  lui  donnais  une  leçon  de  grammaire  :  elle  voulait  dô- 
climer  le  mot  cœlu8}  cœli,  avec  le  mol  atnor,  amoris;  je  lui  représentais 
qu'ils  n'appartiennenl  pas  à  la  même  déclinaison  j  elle  n'en  tenait  i pli     I  li 


442  TIRSO   DE   MOLINA. 

fini  par  me  fâcher.  Vive  Dieu  !  lui  ai-je  dit ,  vous  ne  devez  pas  décliner  ainsi 
ces  deux  mois.  Voilà  ce  qui  l'a  mise  dans  l'étal  où  vous  la  voyez.  Je  ne  resterai 
pas  ici  un  moment  de  plus. 

Marthe.  —  Ce  qu'il  dit  est  vrai,  les  choses  se  sont  passées  de  la  sorte. 

Don  Philippe.  —  Adieu  donc  ,  on  ne  traite  pas  ainsi  les  gens  de  bien. 

Marthe.  — Vous  partez  en  effet?  Allons,  revenez,  maître  Berrio. 

Don  Philippe.  —  Non,  je  ne  reviendrai  pas.  Fussiez-vous  ma  mère  ,  je  ne 
permettrai  à  personne  de  porter  la  main  sur  moi.  Adieu ,  vous  dis-je. 

Marthe.  —  Retenez-le,  mon  père. 

Don  Gomez.  —  Qu'il  s'en  aille,  s'il  veut. 

Marthe.  —  Vous  le  laissez  partir?  Ne  voyez-vous  pas  qu'il  est  en  colère? 

Don  Gomez.  —  Qu'importe? 

Marthe.  —  Que  deviendra-t-il ,  malade  comme  il  est?  Oh  !  mon  Dieu  !  je 
pleure  de  pitié  rien  qu'en  y  pensant  ! 

Don  Philippe.  —  Laissez-moi  en  liberté. 

Marthe.  —  Apaisez-le  ,  de  grâce,  faites-moi  cette  faveur.  Je  ne  puis  sup- 
porter la  pensée  que  ce  soit  à  cause  de  moi  qu'il  quitte  la  maison. 

Don  Gomez.  —  Allons,  revenez,  frère. 

Le  capitaine.  —  Qu'il  ne  soit  plus  question  de  rien. 

Don  Philippe.  —  Porter  les  mains  sur  moi,  sur  un  licencié,  sur  un  homme 
qui  a  pris  ses  degrés  ,  sur  un  clerc  lonsuré  ! 

Marthe.  —  Quoi  !  mon  frère,  vous  avez  reçu  les  ordres  sacrés?  Pardon  , 
pardon ,  je  l'ignorais. 

Don  Philippe.  —  Je  ne  vous  pardonnerai  qu'à  condition  que  vous  me  bai- 
serez la  main  à  genoux. 

Marthe,  s' agenouillant  —  Je  subirai  celte  mortification. 

Le  capitaine.  —  Quelle  humilité  inouïe  ! 

Marthe  ,  à  part.  — -  Ah  !  ce  baiser  a  la  saveur  du  miel. 

Nous  disions  tout  à  l'heure  que  don  Philippe  avait  de  puissants  motifs  pour 
craindre  d'être  reconnu.  En  effet,  Tirso,  qui  semble,  dans  cette  comédie , 
avoir  voulu  se  jouer  de  toutes  lès  convenances  et  braver  tous  les  sentiments 
honnêles  ,  Tirso  suppose  que  don  Philippe  a  récemment  donné  la  mort  au  frère 
de  Marthe  et  de  Lucie,  au  fils  de  Don  Gomez.  Et  remarquez  que  les  deux 
jeunes  personnes ,  au  moment  où  elles  se  livrent  à  lui ,  le  savent  parfaitement. 
Don  Gomez  en  est  également  informé,  et  il  dirige  un  procès  criminel  contre  ce 
même  homme  qu'il  loge  à  son  insu  dans  sa  maison.  Les  choses  n'en  restent  pas 
là.  Marthe  et  son  amant  trouvent,  dans  le  fait  même  qui  semblerait  élever 
entre  eux  une  insurmontable  barrière,  un  moyen  de  faciliter  leur  union.  Un 
messager  aposlé  par  eux  vient  annoncer  à  don  Gomez  que  don  Philippe  a  été 
arrêté  à  Séville  ,  que  le  procès  se  poursuit  avec  rapidité,  et  que ,  s'il  désire  se 
donner  la  satisfaction  d'assisler  au  supplice  du  meurtrier  de  son  fils,  il  n'a 
pas  un  moment  à  perdre.  Le  crédule  don  Gomez,  saisi  de  la  joie  la  plus  vive  , 
part  sur-le-champ  pour  l'Andalousie  ;  mais  à  peine  a-l-il  quitté  Madrid,  qu'il 
apprend  la  déception  dont  il  vient,  d'être  l'objet.  Il  s'empresse  de  revenir  sur 
ses  pas.  Il  n'est  déjà  plus  temps.  Marthe  a  mis  son  absence  à  profit  pour  épou- 


TIRSO   DE   MOLINA.  443 

ser  le  prétendu  licencié  ,  et  il  ne  lui  reste  plus  d'autre  parti  à  prendre  que  de 
pardonner,  ce  qu'il  fait  d'assez  bonne  grâce. 

Le  Tour  et  le  Souterrain  est  encore  un  des  chefs-d'œuvre  de  Tirso.  Cette 
comédie  sort  un  peu  du  cercle  habituel  des  déguisements  et  des  intrigues  plus 
qu'invraisemblables  sur  lesquels  sont  fondés  presque  tous  les  drames  de  ce 
poëte.  Avec  plus  de  vérité  ,  de  naturel  et  de  décence ,  elle  n'a  ni  moins  de  grâce 
ni  moins  de  piquant  que  les  meilleures  de  celles  dont  nous  avons  déjà  parlé , 
et  il  n'en  est  peut-être  pas  où  l'on  trouve  plus  de  ces  observations  fines  ,  de  ces 
traits  vraiment  comiques  ,  de  ces  expressions  pittoresques  et  originales  ,  créées 
avec  tant  de  bonheur  et  si  parfaitement  appropriées  au  sujet,  qu'on  n'est  pas 
d'abord  frappé  de  leur  nouveauté  hardie. 

Une  veuve  encore  jeune  et  jolie,  mais  pauvre  ,  a  sous  sa  dépendance  une 
sœur  à  peine  sortie  de  l'enfance.  Elle  veut  la  marier  à  un  riche  vieillard  qui 
doit  les  doter  l'une  et  l'autre.  Le  futur  époux  est  attendu  à  Madrid,  et  déjà 
les  deux  sœurs  sont  établies  dans  la  maison  conjugale,  que  sa  jalouse  pré- 
voyance a  fait  en  quelque  sorte  disposer  comme  un  couvent.  L'entrée  doit  en 
être  absolument  interdite  à  tout  étranger,  et  c'est  seulement  par  un  tour  qu'au- 
ront lieu  les  communications  nécessaires  avec  le  dehors.  A  l'aspect  de  ces  pré- 
paratifs, la  jeune  fille  ,  qui  s'était  représenté  le  mariage  comme  un  état  de 
liberté,  recule  d'effroi;  ta  terreur  qu'elle  éprouve,  surmontant  sa  timidité 
enfantine,  la  porte  à  écouter  les  vœux  d'un  amant  en  qui  elle  voit  un  libéra- 
teur. En  dépit  des  obstacles  accumulés  par  la  jalousie  ,  un  souterrain  dont  on 
n'avait  pas  deviné  l'existence  leur  donne  un  moyen  facile  de  s'entendre  et  de  se 
rapprocher.  Ils  ont  pourtant  quelque  peine  à  éluder  la  surveillance  intéressée 
de  la  veuve,  qui  ne  veut  pas  laisser  échapper  pour  sa  sœur,  et  surtout  pour 
elle-même,  l'occasion  d'un  établissement;  mais  cette  surveillance  est  mise  en 
défaut  par  une  heureuse  circonstance.  Tandis  qu'avec  une  gravité  affectée  elle 
prêche  à  sa  jeune  sœur  la  résignation  aux  devoirs  les  plus  sévères  du  mariage, 
et  qu'à  la  plus  légère  apparence  de  regrets  mondains  elle  l'accable  du  pompeux 
étalage  d'une  rigoureuse  morale,  elle  est  loin  d'éprouver  elle-même  l'insensi- 
bilité dont  elle  veut  lui  imposer  la  loi.  Elle  a  remarqué  les  empressements  d'un 
autre  jeune  homme  qui,  charmé  de  sa  beauté,  a  recours  à  mille  stratagèmes 
pour  pénétrer  jusqu'à  elle  ,  cl  bien  qu'elle  feigne  d'abord  d'en  être  très-irritée, 
elle  ne  peut  bien  longtemps  soutenir  une  dissimulation  trop  contraire  à  ses 
sentiments  réels.  Il  se  trouve  que  les  amants  des  deux  sœurs  sont  liés  d'une 
intime  amitié.  Ils  mettent  en  commun  leurs  espérances  et  leurs  projets  ,  et 
après  une  longue  suite  d'artifices  ,  dont  l'objet  est  d'amener  la  veuve  à  ne  pas 
se  montrer  moins  indulgente  pour  autrui  qu'elle  ne  l'est  pour  elle,  ce  but  est 
enfin  atteint.  Le  vieillard  est  congédié. 

Les  deux  caractères  de  femmes  sont  charmants  et  parfaitement  tracés.  Sans 
leur  prêter,  à  beaucoup  près,  l'exaltation  romanesque  que  leur  eût  donnée  Lope 
de  Vega,  Tirso  s'est  abstenu  cette  fois  de  nous  présenter  ses  héroïnes  sous  les 
traits  d'un  dévergondage  extravagant.  Non-seulement  leur  vertu  n'a  pas  encore 
fait  naufrage,  ce  qu'il  faut  noter  chez  lui  comme  une  rareté;  mais  jusque  dans 
leurs  plus  grandes  hardiesses,  elles  portent  une  retenue,  nue  réserve  qui  leur 
sont  d'ailleurs  prescrites  par  la  situation  dans  laquelle  elles  se  trouvent  •  el 

fOME   II.  ôO 


444  TIRSO   DE   MOLINA. 

qui  concourent  beaucoup  à  l'effet  dramatique.  La  jeune  fille  a  encore  toute  la 
timidité  naïve  de  l'enfance  :  c'est  avec  beaucoup  de  grâce  que  Tirso  nous  la 
montre  hésitant  d'abord  devant  une  entreprise  qui  effraye  son  inexpérience , 
puis,  lorsqu'un  moment  de  surprise  et  l'effroi  du  sort  dont  elle  est  menacée 
l'y  ont  enfin  engagée,  retrouvant  aussitôt  sa  présence  d'esprit  et  luttant  avec 
une  finesse  vive  et  malicieuse  qui  révèle  sa  véritable  nature  contre  les  difficultés 
qui  se  présentent.  Le  rôle  de  la  veuve  est  plus  remarquable,  plus  approfondi , 
et  on  peut  dire  qu'il  constitue  le  fond  du  sujet.  C'est  la  lutte  des  calculs  inté- 
ressés de  l'esprit  contre  les  entraînements  du  coeur.  Obligée  par  le  projet  qu'elle 
a  formé  ,  par  son  état  de  veuvage,  par  les  habitudes  retirées,  le  costume  mo- 
nacal qui,  à  cette  époque  ,  en  étaient  l'accompagnement  nécessaire  ,  à  affecter 
une  austérité  que  démentent  tous  ses  penchants  intimes,  elle  s'efforce  vaine- 
ment de  tenir  la  balance  entre  ces  tendances  contraires;  elle  devient  hypocrite, 
non  par  caractère ,  ce  qui  serait  odieux ,  mais  par  nécessité,  par  position  ,  ce 
qui  est  tout  à  fait  comique  et  n'exclut  pas  la  portion  de  sympathie  qu'on  est 
toujours  disposé  à  accorder  aux  faiblesses  de  l'amour.  Tirso  a  tiré  le  plus  heu- 
reux parti  de  ce  contraste,  et  il  y  a  trouvé  la  matière  de  plusieurs  scènes  où 
brille  ,  avec  la  gaieté  ingénieuse  qui  est  le  trait  distinctif  de  son  talent ,  une 
profonde  connaissance  du  cœur  humain. 

Ce  sont  encore  de  fort  jolies  comédies  que  la  Jalousie  guérie  par  la  jalon 
sie ,  la  Jalouse  d'elle-même ,  le  Châtiment  de  la  crédulité ,  Il  n'y  a  pire 
Sourd  que  celui  qui  ne  veut  pas  entendre ,  Voilà  ce  qui  s'appelle  négo- 
cier, etc.  Si  nous  nous  bornons  à  les  citer,  c'est  que  nous  craindrions  de 
tomber  dans  la  monotonie  en  continuant  à  analyser  des  compositions  qui  re- 
produisent, dans  des  proportions  diverses,  il  est  vrai ,  des  beautés  et  des  dé- 
fauts déjà  suffisamment  indiqués  pour  caractériser  Tirso  de  Molina. 

Dans  le  Prétendant  aux  belles  plumes  et  aux  belles  paroles ,  Tirso,  par 
une  exception  bien  rare,  a  traité  un  sujet  sentimental.  Deux  hommes  aspirent 
à  la  main  d'une  même  femme.  L'un  des  deux,  magnifique  en  paroles,  prodigue 
en  protestations  ,  mais  profondément  égoïste,  n'en  est  pas  moins  préféré  ;  son 
rival,  plus  simple,  tendre  ,  dévoué,  prêt  à  tout  immoler  pour  l'objet  de  son 
amour,  n'est  payé  de  ses  sacrifices  que  par  des  froideurs  et  des  mépris.  Cepen- 
dant, après  de  longues  épreuves  ,  sa  généreuse  constance  est  enfin  récompen- 
sée. Sur  ce  fond  assez  commun  ,  semé  d'incidents  romanesques  et  invraisem- 
blables ,  mais  qui  ne  manquent  pas  d'intérêt,  Tirso  a  brodé  quelques-uns  de 
ces  dialogues  animés,  brillants,  spirituels,  qui  donnent  parfois  tant  de  prix  à 
ses  drames  les  plus  médiocrement  conçus. 

Les  Épreuves  de  l'Amour  et  de  l'Amitié  appartiennent  au  même  ordre 
d'idées.  Tirso  y  a  peint  l'exaltation  du  sentiment  tendre  et  désintéressé  avec 
un  éclat,  un  charme,  un  entraînement,  qui  prouvent  que  si  sa  nature  le 
portait  peu  vers  le  beau  idéal,  il  savait  du  moins  le  comprendre  et  même 
l'exprimer. 

Nous  nous  arrêterons  un  peu  davantage  au  Convié  de  pierre,  autrement  dit 
le  Moqueur  de  Séville ,  non  pas  que  cette  pièce  nous  paraisse,  tant  s'en  faut , 
se  distinguer  par  un  mérite  [dus  émiiient  que  les  précédentes,  mais  parce  que 
c'est  le  premier  type  de  tous  les  Festins  de  pierre,  de  tous  les  Don  Juan  qui 


TIRSO   DE   MOLINA.  445 

ont  paru  depuis  sur  les  divers  théâtres  de  l'Europe,  après  que  Molière  eut 
vulgarisé  la  terrible  et  bizarre  légende  empruntée  par  Tirso  à  une  vieille  tra- 
dition espagnole.  On  prétend  que  cette  tradition  n'est  pas  sans  quelque  fonde- 
ment historique;  qu'il  existait ,  en  effet,  à  Séville,  nous  ne  savons  trop  à 
quelle  époque  du  moyen  âge ,  un  don  Juan  Tenorio,  appartenant  à  une  grande 
famille  de  l'Andalousie  ,  et  tristement  connu  par  ses  désordres  et  ses  excès  de 
tout  genre;  qu'il  avait  réellement  tué  un  certain  commandeur,  après  avoir  en- 
levé sa  fille;  que  ce  commandeur  fut  enterré  dans  le  couvent  de  Saint-François 
où  on  lui  éleva  un  monument  orné  de  sa  statue  ;  enfin  que  les  moines  de  ce  cou- 
vent, voulant  mettre  un  terme  aux  débordements  de  don  Juan,  dont  sans 
doute,  ils  avaient  reçu  quelque  outrage  ,  l'attirèrent  dans  un  guet-apens  où  il 
trouva  la  mort,  et  répandirent  le  bruit  qu'il  avait  été  précipité  dans  les  flammes 
infernales  au  moment  où  il  insultait  la  statue  du  commandeur.  Quoi  qu'il  eu 
soit  de  ce  fait,  il  est  certain  que  la  comédie  de  Tirso ,  véritable  légende  rimée 
ou  l'on  ne  retrouve  que  dans  un  degré  assez  peu  éminent  les  brillantes  qualités 
de  ce  poète,  contient  en  germe  tout  le  chef-d'œuvre  de  Molière,  sauf  les  déve- 
loppements admirables  du  caractère  du  héros ,  et  l'incomparable  scène  de 
M.  Dimanche.  Rien  ne  prouve  mieux,  pourtant,  que  la  comparaison  de  ces 
deux  ouvrages,  à  quel  point  il  est  vrai  que,  dans  la  lutte  qui  s'établit  entre 
l'imitateur  et  son  modèle,  la  supériorité  du  génie  créateur  peut  être  du  côlé 
du  premier. 

Tirso  a  encore  composé  un  Amour  médecin  qu'on  pourrait  croire,  d'après 
son  tilre,  avoir  été  aussi  imité  par  Molière;  mais  il  n'existe  en  réalité  aucun 
rapport  entre  les  deux  drames,  si  ce  n'est  la  parodie  assez  plaisante  du  jargon 
pédantesque  de  la  Faculté  par  une  personne  qu'un  stratagème  amoureux  a  re- 
vêtue de  la  robe  doctorale. 

Nous  nous  sommes  assez  étendu  sur  les  ouvrages  de  Tirso  de  Molina  pour 
qu'on  puisse  juger  si  nous  avons  eu  tort  de  le  ranger  parmi  les  esprits  les  plus 
originaux  qu'ait  produits  l'Espagne.  Les  rares  facultés  dont  il  était  doué,  et 
qui  lui  valurent  de  son  temps  de  si  grands  succès,  n'ont  pourtant  pas  préservé 
sa  renommée  de  ces  vicissitudes  plus  fréquentes  dans  l'histoire  de  la  littérature 
espagnole  que  dans  aucune  autre.  Contemporain  de  Lope  de  Vega  ,  irrégulier 
et  incorrect  comme  lui  dans  la  forme  de  ses  drames,  et  de  plus ,  complètement 
étranger  ,  antipathique  mémo  à  la  délicatesse  exagérée  de  pensées  et  de  senti- 
ments qui  commençait  à  prévaloir  sur  la  scène,  il  dut,  dès  le  règne  de  Phi- 
lippe IV,  être  jugé  moins  favorablement  par  la  génération  nouvelle  donl  le 
goût  raffiné  jusqu'à  la  subtilité  repoussait  comme  triviale  et  grossière  la  sim- 
plicité relative  de  l'Age  précédent.  Plus  tard,  lorsque  l'école  française  fil  inva- 
sion sur  le  théâtre  espagnol ,  Tirso  ,  comme  Lope  de  Vega  .  disparut  complète- 
ment de  la  scène.  Ses  comédies  étaient  tombées  dans  l'oubli  le  plus  absolu  ,  et 
ce  n'est  qu'à  une  époque  très-rapprochée  de  nous  qu'on  s'est  hasardé  à  remettre 
en  lumière  quelques-unes  des  plus  remarquables.  Celte  tentative  a  eu  un  plein 
succès.  Le  public  a  accueilli  avec  enthousiasme  ces  charmantes  compositions 
où  il  s'est  étonné  de  trouver,  après  deux  siècles  .  tant  de  grâce  et  de  fraîcheur, 
et  de  tout  l'ancien  théâtre  espagnol ,  ces  comédies  sont  maintenant,  elles 
étaient  du  moins  encore,  il  y  a  deux  ou  trois  ans,  celles  qu'on  jouail  le 


446  TIRSO   DE   MOLINA. 

plus  souvent  à  Madrid ,  celles  qui  y  obtenaient  le  plus  d'applaudissements. 
Mais  si  Tirso  est  remonté,  en  Espagne,  au  rang  élevé  dont  il  n'aurait  ja- 
mais dû  déchoir ,  si  son  nom  y  est  redevenu  glorieux  et  populaire ,  il  a  été 
moins  heureux  de  l'autre  côté  des  Pyrénées.  Il  est  resté  presque  complètement 
inconnu  des  critiques  étrangers  qui  ont  écrit  sur  le  drame  espagnol.  La  plu- 
part ne  l'indiquent  même  pas,  et  si  quelques-uns  font  mention  de  lui,  c'est  en 
termes  si  concis,  si  vagues,  si  inexacts,  qu'on  s'aperçoit  facilement  qu'ils 
n'ont  eu  sous  les  yeux  aucune  de  ses  pièces.  Eussent-ils  ,  d'ailleurs,  essayé  de 
les  lire  ,  il  leur  aurait  certainement  été  impossible  de  les  apprécier  et  même 
de  les  comprendre.  Tirso,  par  la  nature  des  sujets  qu'il  a  traités,  par  le  tour 
de  ses  plaisanteries,  par  ses  continuelles  allusions  à  l'histoire,  aux  traditions, 
aux  usages  ,  aux  locutions  familières  de  son  pays  et  de  son  temps,  est  essen- 
tiellement Espagnol ,  et  Espagnol  du  xvne  siècle.  Cela  est  si  vrai ,  qu'il  y  a, 
dans  ses  ouvrages ,  beaucoup  de  passages  vraiment  inintelligibles  aujourd'hui, 
même  à  Madrid  ,  pour  quiconque  n'a  pas  fait  une  étude  approfondie  de  l'his- 
toire et  de  la  langue  castillane  ,  beaucoup  d'autres  qui  ne  peuvent  être  enten- 
dus qu'à  l'aide  d'une  connaissance  minutieuse  des  localités  et  du  caractère  dis- 
tinctif  des  populations  diverses  dont  se  compose  la  monarchie  péninsulaire. 
Ce  sont  là  des  choses  qu'il  est  impossible  d'apprendre  ou  de  deviner  hors  de 
l'Espagne.  C'est  dire  assez  que  Tirso  ne  peut  être  vraiment  senti  et  goûté  qu'à 
Madrid ,  et  qu'à  Madrid  même  ,  où  pourtant  il  s'est  opéré  en  sa  faveur  une  si 
forte  réaction  ,  il  ne  peut  être  complètement  apprécié  que  par  un  assez  petit 
nombre  de  personnes. 

De  grands  succès  contemporains  suivis  d'un  long  oubli ,  une  grande  gloire 
locale  qui  n"a  pas  retenti  à  l'étranger  ,  tel  a  donc  été  le  sort  de  Tirso.  Tel  a  été 
aussi,  à  des  degrés  différents,  celui  delà  plupart  des  écrivains  espagnols  du 
xvii«  siècle.  A  cette  communauté  de  fortune  de  tant  d'esprits  si  diversement 
doués,  il  faut  chercher  sans  doute,  indépendamment  des  causes  individuelles 
et  secondaires ,  une  cause  première  et  générale.  Cette  cause  ,  nous  l'avons  in- 
diquée en  parlant  du  changement  absolu  qui  ne  tarda  pas  à  s'effectuer  dans 
les  mœurs  ,  les  habitndes  ,  le  goût  littéraire  du  pays.  Si  ce  changement  eût  eu 
lieu  progressivement,  par  degrés,  il  eût  sans  doute  diminué  peu  à  peu  la  po- 
pularité des  poètes  qui  avaient  illustré  le  règne  de  Philippe  III  et  celui  de  Phi- 
lippe IV;  mais  leurs  noms,  déjà  consacrés  par  le  temps,  auraient  survécu  à 
cette  révolution.  Il  n'en  fut  pas  ainsi.  A  l'éclatante  lumière  que  répandaient 
encore  sous  Philippe  IV  les  lettres  et  les  arts  ,  et  qui  faisaient  illusion  sur  les 
misères  d'une  décadence  politique  et  sociale  déjà  irrémédiable,  succédèrent 
en  un  instant  les  plus  profondes  ténèbres.  Les  grands  siècles  littéraires  sont 
ordinairement  suivis  d'une  époque  de  critique  et  de  philologie  qui  précèdent 
l'entier  anéantissement  du  goût  et  du  savoir:  l'imagination,  le  génie  créateur, 
ont  disparu,  mais  des  esprits  subtils,  exacts ,  pleins  de  sagacité,  se  consacrent 
en  quelque  sorte  à  dresser  l'inventaire  des  richesses  intellectuelles  amassées 
dans  l'âge  précédent ,  comme  pour  les  mettre  à  l'abri  du  grand  naufrage  dont 
ils  semblent  avoir  le  pressentiment.  C'est  alors  que  se  forment  définitivement 
1rs  réputations  et  que  chacun  est  placé  au  rang  que  lui  conservera  la  postérité. 
Cette  époque  intermédiaire .  celle  des  Aristarque  et  des  Quintilieu  ,  a  manqué 


TIRSO  DE   MOLINA.  447 

à  l'Espagne.  Il  n'a  pas  été  donné  au  génie  espagnol  de  se  recueillir  en  lui-même 
avant  d'expirer,  de  jouir  de  sa  gloire  ,  de  contempler  ses  œuvres  ,  de  les  clas- 
ser ,  de  les  commenter,  de  préparer,  pour  ainsi  dire,  le  jugement  que  devaient 
en  porter  les  générations  futures  et  les  peuples  étrangers.  La  littérature  cas- 
tillane est  morte  tout  entière  et  toute  à  la  fois;  elle  a  cessé  d'exister  le  jour  où 
les  richesses  de  la  poésie  et  la  puissance  de  l'imagination  lui  ont  fait  défaut. 
Encore  un  coup ,  l'Espagne  a  passé  sans  transition  d'un  jour  éclatant  à  une 
nuit  profonde  ,  et  lorsqu'elle  a  commencé ,  un  demi-siècle  plus  tard,  à  sortir 
de  ce  sommeil  léthargique  ,  tout  était  tellement  changé  ,  qu'elle  avait  perdu  le 
souvenir  de  son  glorieux  passé.  Les  grandes  poètes  dramatiques  du  siècle  pré- 
cédent ,  ensevelis  presque  au  milieu  de  leurs  triomphes  ,  surpris  par  la  révo- 
lution qui  venait  de  s'opérer  avant  d'avoir  subi  l'épreuve  de  la  véritable  criti- 
que ,  avant  que  l'opinion  eût  pu  se  mûrir  sur  leur  compte  ,  étaient  tout  à 
fait  oubliés.  Le  texte  plus  ou  moins  défiguré  d'une  partie  de  leurscompositions, 
voilà  tout  ce  qui  restait  d'eux;  encore  les  véritables  auteurs  d'un  bon  nombre 
de  ces  drames ,  de  quelques-uns  même  des  plus  beaux,  étaient-ils  ignorés  ou 
problématiques.  Quant  à  leur  date  précise,  aux  circonstances  dans  lesquelles 
ils  avaient  été  écrits ,  à  la  manière  dont  on  les  avait  accueillis,  aux  discussions 
dont  ils  avaient  pu  être  l'objet,  on  n'avait  sur  tous  ces  points  aucune  notion 
positive.  La  même  obscurité  enveloppait  l'existence  des  poètes  eux-mêmes:  il 
en  est  plus  d'un  ,  à  ne  compter  que  les  plus  illustres  et  les  plus  dignes  de  l'être, 
dont  on  ne  pouvait  pas  même  fixer  à  une  époque  seulement  approximative  la 
naissance  et  la  mort ,  dont  on  ne  connaissait  ni  l'origine,  ni  le  rang  ,  rien  en 
un  mot  que  le  nom  imprimé  en  tête  de  leurs  ouvrages.  On  peut  affirmer  sans 
exagération  que  l'histoire  littéraire  de  la  Grèce  et  de  l'ancienne  Rome  nous  est 
beaucoup  plus  familière  que  ne  l'était  dès  lors  aux  Espagnols  celle  de  leur  pro- 
pre pays  à  une  époque  bien  rapprochée  pourtant,  mais  dont  ils  avaient  abjuré 
toutes  les  traditions.  Encore  aujourd'hui,  à  vrai  dire,  cette  histoire  n'existe 
pas,  les  éléments  n'en  ont  pas  même  été  réunis.  Aussi  longtemps  qu'une  éru- 
dition patiente  et  intelligente  ne  les  aura  pas  rassemblés  ,  aussi  longtemps  sur- 
tout que  des  réimpressions  correctes  n'auront  pas  mis  à  la  portée  du  public  un 
choix  fait  avec  goût  et  discernement  dans  celle  masse  effrayante  de  drames 
que  contiennent  ces  vieilles  collections  confuses,  informes,  presque  illisibles 
et  cependant  précieuses  par  leur  rareté  ,  il  n'est  guère  possible  d'espérer  que 
cette  belle  littérature  devienne  pour  l'Espagne,  et  surtout  pour  le  reste  de  l'Eu- 
rope ,  un  objet  d'études  habituelles,  et  qu'elle  obtienne  des  esprits  capables  de 
l'apprécier  le  tribut  d'une  admiration  complètement  éclairée. 

Loris  de  Viei.-Castei.. 


AVENIR 


MARINE  FRANÇAISE. 


I.   Rapport  sur  le  matériel  de  la  Marine,  par  M.  le  baron  Tupinier, 

membre  du  conseil  d'amirauté,  etc.  (1). 

i  1 .   Etat  général  de  la  Marine  et  des  Colonies 

au  1er  janvier  1840  (2). 


Voici  doux  publications  officielles  qui  empruntent  un  grand  intérêt  aux  dé- 
bats de  prépondérance  maritime,  si  fréquemment  soulevés  de  l'autre  coté  du 
détroit.  Il  est  utile  de  s'en  inspirer  quand  on  désire  apprécier  sainement  l'état 
de  nos  flottes,  leurs  éléments,  leur  importance  relative  ;  et  celle  élude,  faite 
sans  passion ,  peut  contribuer  à  éloigner  des  esprits  autant  les  idées  de  jac- 
tance que  les  impressions  de  découragement. 

Grâce  au  ciel ,  les  temps  ne  sont  plus  aux  défis  belliqueux.  Le  désir  du  repos 
est  aujourd'hui  dans  les  âmes;  le  besoin  de  la  paix  est  dans  [es  relations.  S'il 
y  a  quelque  agitation  à  la  surface,  le  fond  est  tranquille  et  sûr.  D'une  part  , 
les  nationalités  ne  se  montrent  plus  ni  aussi  jalouses  ,  ni  aussi  turbulentes  ;  de 
l'autre,  le  commerce  et  l'industrie  étendent  leur  réseau  sur  le  globe  et  rendent 
les  ruptures  plus  difficiles  en  les  rendant  plus  douloureuses.  L'esprit  de  con- 
quête semble  s'être  retiré  des  mœurs  des  peuples  et  des  conseils  des  souve- 

(1)  In-8o,  Imprimerie  royale,  à  Paris, 
(i)  ln-4o,  ibid. 


AVENIR   DE   LA    MARINE   FRANÇAISE.  449 

rains.  On  commence  à  entrevoir  que  la  fortune  d'un  État  ne  correspond  pas 
toujours  à  l'étendue  de  son  territoire,  et  qu'un  développement  exagéré  s'expie 
par  de  cruelles  représailles.  Peu  à  peu  les  dissidences  s'effacent ,  les  préjugés 
capitulent,  les  barrières  s'abaissent.  On  se  fie  moins  à  la  force  et  davantage 
à  la  modération.  On  ne  veut  ni  du  rôle  d'opprimé ,  ni  de  celui  d'oppresseur  ;  on 
place  quelque  grandeur  dans  la  justice,  quelque  gloire  dans  le  respect  de 
toutes  les  situations  légitimes:  on  ne  se  joue  plus  légèrement  du  sang  et  de  la 
fortune  des  hommes.  Ce  sont  là  de  bons  instincts,  d'heureuses  tendances,  et  il 
faut  croire  à  leur  énergie  et  à  leur  durée,  puisqu'ils  résistent  avec  succès  à 
tous  les  embarras  du  moment. 

Ouelle  guerre  pourrait-on  faire  aujourd'hui?  Une  guerre  de  rivalité  natio- 
nale? On  sait  ce  qu'elles  coûtent  et  ce  qu'elles  rapportent.  Demandez  à  l'Angle- 
terre si  elle  voudrait,  au  même  prix,  recommencer  ses  victoires  de  1814  et 
de  1815.  Une  guerre  d'équilibre  européen?  Mais  quelle  est  la  prétention  ,  quelle 
est  l'ambition  qui  ne  reculerait  pas  devant  l'embrasement  de  l'Europe,  et  quel- 
qu'un est-il  vraiment  de  taille  à  reprendre  l'œuvre  avortée  de  Napoléon?  Une 
guerre  de  principes  ,  une  croisade  ,  soit  au  nom  de  la  liberté,  soil  au  nom  du 
despotisme?  Le  temps  en  est  passé.  Personne  ne  songe  plus  à  faire  faire  aux 
institutions  leur  chemin  par  la  violence,  et  à  mettre  les  baïonnettes  au  service 
des  doctrines.  Enfin,  une  guerre  d'intérêts?  Dans  l'état  des  rapports  commer- 
ciaux, c'est  l'incident  le  plus  à  craindre,  celui  qui  se  reproduira  le  plus  fré- 
quemment. Mais,  pour  un  différend  où  l'honneur  n'est  point  engagé,  une  trans- 
action est  toujours  facile.  Entre  les  diverses  solutions,  il  n'en  est  pas  de  plus 
coûteuse  qu'un  appel  aux  armes,  et  avant  de  poursuivre  une  réparation  par- 
tielle, on  calculera  nécessairement  si  elle  ne  doit  pas  compromettre  d'une  ma 
nière  trop  sérieuse  les  intérêts  généraux.  C'est  une  affaire  de  prévoyance  et  de 
discussion.  Or  est-il  une  guerre  qui  puisse  résister  dès  qu'on  la  discute?  Il 
n'en  est  qu'une  seule,  c'est  ceile  de  la  civilisation  contre  la  barbarie.  Celle-là 
peut  se  poursuivre  et  s'avouer. 

De  cette  disposition  plus  calme  et  moins  inquiète  des  esprits ,  il  ne  faudrait 
pas  tirer  cette  conclusion ,  que  la  conscience  de  leur  dignité  sommeille  chez 
les  peuples.  Non, bien  loin  de  là.  Une  offense  réelle  les  trouverait  debout,  et 
l'élan  sérail  d'autant  plus  vif  que  la  cause  en  serait  plus  profonde.  Une  nation 
qui  aime  la  paix  et  qui  la  veut  doit  être  toujours  en  mesure  de  prouver  qu'elle 
ne  craint  pas  la  guerre.  II  vaudrait  mieux,  à  la  rigueur,  qu'elle  laissât  douter 
de  sa  modération  que  de  son  courage.  On  ne  s'attaque  pas  imprudemment  aux 
forts,  à  ceux  qui  ont  fait  leurs  preuves;  on  pousse  au  contraire  à  bout  et  l'on 
accule  volontiers  ceux  qui  ont  la  réputation  de  mollir.  Ainsi,  quand  la  fermeté 
ne  serait  pas  un  devoir  et  une  vertu  ,  elle  serait  un  bon  calcul.  Des  peuples 
qu'on  ne  saurait  ni  intimider  ni  surprendre  dictent  des  conditions  plutôt  qu'ils 
n'en  subissent  ,  et  se  font  eux-mêmes  leur  place,  librement,  dignement,  sans 
qu'on  en  marchande  les  termes.  C'est  surtout  dans  ce  sens  que  l'entretien  de 
grandes  forces  militaires  est  l'une  des  plus  utiles  dépenses  que  puisse  faire  un 
pays.  Les  armées  modernes  justifient  et  réalisent  l'axiome  antique.  En  répon- 
dant à  loules  les  éventualités  guerrières,  elles  assurent  le  repos  du  monde; 
elles  contiennent  toutes  les  ambitions  cl  toutes  les  violences.  Leur  puissance. 


450  AVENIR  I>E  LA   MARINE  FRANÇAISE. 

avant  fout  préventive ,  est  une  garantie  pour  les  intérêts ,  qui  comptent  moins 
sur  ce  qu'elles  pourraient  faire  que  sur  ce  qu'elles  empêchent  et  conjurent.  Des 
économistes  enclins  aux  réformes  se  sont  quelquefois  demandé  ce  que  produi- 
sait une  armée.  Une  armée  produit  la  sécurité ,  celte  source  de  toutes  les  autres 
richesses.  Est-ce  donc  lu  un  rapport  qui  soit  à  dédaigner? 

Nous  tenions  à  exprimer  ces  idées  avant  d'entrer  dans  l'examen  comparatif 
qui  va  nous  occuper  5  elles  serviront  à  en  éclairer  l'intention  ,  à  en  préciser  les 
tendances.  Ainsi  préparée  ,  l'étude  de  nos  ressources  militaires  se  dégage  de  ce 
qu'elle  peut  avoir  d'irritant ,  elle  ne  ressemble  plus  à  un  dénombrement  avant 
la  bataille.  L'alliance  anglaise  nous  est  précieuse  comme  instrument  de  civili- 
sation, comme  garantie  de  la  paix  du  monde.  Nous  n'ignorons  rien  de  ce  qui 
se  dit  contre  cette  alliance  :  elle  n'est  utile  qu'à  titre  onéreux,  elle  vend  ce 
qu'on  croit  qu'elle  donne;  elle  est  hautaine  ,  inégale  ,  capricieuse,  elle  a  tou- 
jours l'air  de  vouloir  traiter  de  serf  à  maître.  Il  y  a  du  vrai  dans  ces  reproches, 
quoicpi'on  les  ait  fort  exagérés;  il  faudrait  s'en  préoccuper,  si  ces  divers 
symptômes  tenaient  à  des  causes  profondes.  Mais,  quand  on  observe  froide- 
ment les  faits,  on  s'assure  que  les  pointes  de  révolte  de  l'orgueil  britannique 
vis-à-vis  de  la  France  n'ont  rien  de  vraiment  sérieux.  On  lient  à  nous  plus 
qu'on  ne  le  dit  ;  on  nous  respecte  plus  qu'on  ne  l'avoue.  Ce  sentiment  va  même 
si  loin  ,  que  l'on  s'en  effraye  et  qu'on  cherche  à  le  tromper  par  des  colères 
feintes.  Les  vieux  partis  anglais  ne  peuvent  pas  se  résigner  à  l'idée  que  toute 
animosité  s'éteigne,  et  ils  soulèvent,  en  y  mêlant  le  nom  de  la  France,  des 
querelles  insensées  dans  lesquelles  on  aurait  tort  de  voir  autre  chose  que  des 
inspirations  de  tactique.  A  ces  causes  politiques  se  joignent  aussi  des  suscep- 
tibilités commerciales.  L'Angleterre  est  dans  la  position  d'un  malade  qui  s'en 
prend  volontiers  à  ce  qui  l'entoure  de  ce  qu'il  ressent  et  de  ce  qu'il  souffre.  Son 
organisation  civile  est  un  non-sens  à  côté  de  ses  développements  industriels, 
et  ce  défaut  d'équilibre  réagit  à  son  insu  sur  son  humeur,  sur  sa  raison  ,  sur 
sa  justice.  En  s'emparant  des  besoins  du  globe,  en  les  excitant  outre  mesure 
afin  de  présider  à  leur  satisfaction,  elle  a  un  instant  trompé  et  détourné  l'acti- 
vité nationale ,  mais  elle  a  créé  en  revanche  dans  son  propre  foyer  des  besoins 
nouveaux  qui  tôt  ou  tard  se  montreront  implacables.  Aujourd'hui ,  quoique 
son  rayon  de  débouchés  soit  immense ,  l'Angleterre  n'en  peut  rien  sacrifier 
sans  angoisse  et  sans  douleur.  C'est  l'histoire  de  tous  les  excès  :  ils  modifient 
la  vie  normale  à  tel  point,  qu'on  ne  saurait  y  renoncer  impunément.  De  là  nais- 
sent ces  plaintes  qui  ne  vont  jamais  jusqu'à  une  rupture,  cette  conduite  à  la 
fois  passionnée  et  prudente  ,  ce  bruit  à  propos  de  griefs  imaginaires  qui  tombe 
devant  le  besoin  de  maintenir  un  travail  organisé  par  la  paix  et  pour  la  paix. 
Tel  est  le  caractère  général  des  récriminations  qui  nous  arrivent  de  l'autre 
côté  de  la  Manche.  Quant  aux  déclamations  et  aux  colères  des  partis,  elles 
n'engagent  qu'eux-mêmes. 

Le  bill  récemment  voté  dans  le  parlement  anglais ,  pour  une  augmentation 
de  l'étal  naval ,  a  surtout  fait  éclater  cette  disposition  des  esprits.  Dans  le  cours 
des  débats,  on  a  tout  plaidé,  excepté  le  vrai.  Les  chiffres  n'ont  été  qu'une 
fiction  dérisoire,  variable  au  gré  des  passions  de  chaque  orateur.  D'une  part, 
on  a  dit  que  l'Angleterre  marchait  à  sa  décadence  navale;  de  l'autre,  on  a 


AVENIR  DE  LA   MARINE   FRANÇAISE.  451 

affirmé  que  sa  seule  marine  balançait  les  marines  réunies  du  globe.  Contradic- 
tions flagrantes,  accusations  puériles,  rien  n'a  été  ménagé,  et  le  cabinet  lui- 
même  n'a  pas  craint  de  descendre  dans  ces  thèses  de  convention  ,  souvent  au 
mépris  des  faits.  Dans  l'appréciation  comparée  des  forces  de  la  France  et  de 
l'Angleterre,  nous  allons  rétablir  la  sincérité  de  la  statistique,  un  peu  com- 
promise par  celte  discussion.  Pour  l'état  de  nos  flottes,  l'excellent  travail  de 
M.  le  baron  Tupinier  et  la  publication  officielle  du  gouvernement  seront  nos 
guides,  et  l'on  n'en  saurait  choisir  de  plus  sûrs.  Pour  les  flottes  anglaises, 
Y  Annuaire  naval  et  Y  United  service  journal  nous  fourniront  des  documents 
qui  se  contrôleront  et  se  compléteront  les  uns  les  autres.  Ainsi  on  échappera 
aux  données  systématiques  pour  rentrer  dans  la  réalité. 

Les  deux  lois  qui  dominent  aujourd'hui  notre  organisation  navale  sont  de 
dates  récentes.  L'une,  concernant  le  matériel,  est  de  1857;  l'autre,  concer- 
nant le  personnel,  est  de  1839.  Toutes  les  deux  n'ont  fait  que  modifier  et 
coordonner  les  lois  ou  ordonnances  antérieures  de  1824,  1831  et  18-36.  La  loi 
qui  règle  le  matériel  fixe  nos  forces  de  mer  en  temps  de  paix  à  40  vaisseaux, 
50  frégates,  et  220  bâtiments  de  moindre  dimension.  Sur  les  40  vaisseaux  et 
50  frégates,  20  vaisseaux  et  25  frégates  doivent  être  entretenus  à  flot,  tandis 
qu'un  nombre  égal  demeure  sur  les  chantiers ,  avancé  aux  22  24e.  En  excédant 
de  cet  état  naval ,  une  réserve  de  13  vaisseaux  et  de  15  frégates  doit  être  mé- 
nagée et  maintenue  aux  10  24e  d'avancement.  Toute  celte  flotte  est  destinée  à 
porter  une  artillerie  du  calibre  uniforme  de  30.  Les  vaisseaux  sont  de  quatre 
rangs,  120,  100,  90  et  80  canons;  les  frégates  de  trois  rangs  ,  60.  50  et  40  ca- 
nons; les  bâtiments  inférieurs  suivent  des  proportions  analogues.  La  loi  qui 
règle  le  personnel  fixe  le  cadre  de  l'armée  navale  de  la  manière  suivante  : 
3  amiraux,  10  vice-amiraux,  20  conlre-amiraux ,  30  capitaines  de  première 
classe,  50  de  seconde  classe,  53  capitaines  de  corvette  de  première  classe, 
107  de  seconde,  100  lieutenants  de  vaisseau  de  première  classe,  400  de  seconde  , 
600  enseignes  de  vaisseau  ,  200  élèves  de  première  classe,  et  un  nombre  d'é- 
lèves de  seconde  classe  qui  devra  être  déterminé  chaque  année  par  une  ordon- 
nance du  roi.  Quant  aux  équipages,  les  lois  de  recrutement  et  d'inscription 
maritime  qui  régissent  la  malière  n'ont  pas  été  depuis  longtemps  l'objet  de  mo- 
difications sérieuses. 

Les  faits  ne  sont  pas  encore  complètement  en  harmonie  avec  la  législation  , 
mais  chaque  jour  ils  tendent  à  s'en  rapprocher.  On  compte  aujourd'hui  à  la 
mer  21  vaisseaux  de  ligne,  dont  14  armés,  4  en  disponibilité  et  3  désarmés  (1). 


(1)  Voici  leurs  noms,  leur  force  et  leur  âge  : 

Montebello  (1812),  Océan  (1818),  Souverain  (1819),  tous  les  trois  de  120  canons.  — 
Hercule  (1833),  de  100  canons.  —  léna  (1852),  Inflexible  (1839),  Suffren  (1829) ,  de 
90  canons.  —  Diadème  (1829),  Santi-Petri  (1820),  Jupiter  1831  ,  V|>tunc(18l8),  Al- 
gésiras  (1824),  de  86  canons.  —  Trident  (1820),  Généreux  (1831 1,  Uger  (1815),  Triton 
(1823),  Marengo  (1822) ,  Ville  de  Marseille  (1825),  Scipion  1 1823),  Couronne (1824  . 
Nestor  (1823),  de  80  canons.  —  Les  trois  vaisseaux  désarmés  sont  la  Couronne,  le 
Nestor  et  l'Algésiras, 

Ainsi ,  durant  la  restauration  .  <>n  a  lancé  17  vaisseaux  ,  plus  lp  Majestueux  .  que  l'on 


432  AVENIR   DE   LA   MARINE   FRANÇAISE. 

Leur  force  totale  s'élève  à  1,794  canons.  Sur  les  chantiers  figurent  25  vais- 
seaux de  ligne  ,  parmi  lesquels  12  seulement  sont  avancés  aux  22/24e;  l'en- 
semble de  ces  vaisseaux  comporte  2,490  canons  (1).  Quant  aux  frégates,  tant 
du  nouveau  que  de  l'ancien  modèle,  leur  nombre  total  à  la  mer  est  de  54  : 
1 1  armées  en  guerre,  2  armées  en  flûte,  21  désarmées,  en  tout  1,594  canons  (2). 
Les  chantiers  en  offrent  18  formant  un  ensemble  de  1,110  canons,  mais  sur 
lesquelles  une  dizaine  seulement  sont  arrivées  aux  22/24e  (5).  Les  bâtiments 
inférieurs  restent  également  en  dessous  du  nombre  fixé  par  l'ordonnance 
de  1837.  En  tout  comptant,  corvettes  de  guerre,  corvettes-avisos,  bricks,  bricks- 
avisos,  bricks  canonnières,  goélettes,  cutters  ,  lougres,  bâtiments  de  flottille, 
corvettes  et  gabarres  de  charge  ,  on  n'arrive  pas  au  chiffre  de  200.  Reste  la 
marine  à  vapeur,  qui  est  appelée  à  jouer  de  nos  jours  un  rôle  dont  l'importance 
est  plutôt  pressentie  que  déterminée.  Elle  compte  à  la  mer  59  bâtiments,  dont 
3  de  220  chevaux,  20  de  1G0  chevaux,  G  au-dessous  de  150  chevaux,  enfin 
10  paquebots-poste  de  1G0  chevaux  employés  au  transport  des  correspondances 
du  Levant,  mais  propres  au  besoin  à  un  service  de  guerre  (4).  L'ensemble  de 
ce  matériel  représente  une  force  du  6.050  chevaux.  En  construction,  on  n'a 
guère  que  7  bâtiments  d'une  force  totale  de  1 ,980  chevaux ,  2  de  450 , 1  de  320 , 
2  de  220,  2  de  160  (5).  Les  bâtiments  de  160  chevaux  sont  uniformes  j  ils  ont 


démolit]  l'Austerlitz,  le  Wagram,  le  Duquesne ,  le  Magnifique,  qui  ne  figurent  plus 
sur  les  états  officiels  de  la  marine  ;  le  Trocadero,  qu'un  incendie  a  détruit  ;  le  Superbe, 
qui  s'est  perdu  dans  le  Levant;  en  tout  24  vaisseaux.  Depuis  1850,  on  n'en  a  lancé 
que  4,  et  on  en  a  perdu  2. 

(1)  Friedland  ,  Ville  de  Paris  ,  Louis  XIV,  Valmy,  de  120  canons.  —  Fleurus,  Tage, 
Navarin,  Henri  IV,  Eylau,  Austerlitz  .  Jemmapes ,  Annibal ,  Duguay-Trouin,  Ulm  ,  Tu- 
renne,  Wagram  ,  de  100  canons.  —  Tilsitt,  Breslau,  Bayard  ,  Donawerth,  Duguesclin, 
Fontenoy,  Hector,  Sceptre  ,  Castiglione  ,  de  90  canons.  —  Total  25. 

(2)  Armées  :  Belle-Poule ,  de  60  canons.  — Minerve,  de  58  canons. — Amazone, 
Atalante,  Artéraise,  Andromède,  Gloire  ,  de  52  canons.  —  Hermione,  Tliétis,  Armide, 
Magicienne ,  de  46  canons.  —  Junon  et  Médée ,  armées  en  flûtes.  —  Désarmées  :  Iphi - 
génie,  Indépendante,  Melpomène,  bidon,  Uranie,  de  60  canons.  —  Guerrière,  Pallas, 
de  58  canons.  —  Sirène,  Néréide,  de  52  canons.  —  Cléopàtre,  Danaé,  Reine-Blanche, 
de  50  canons.  —  Flore  ,  Bellone  ,  Aurore ,  Victoire ,  Proserpine ,  Astrée ,  de  46  canons. 
—  Africaine ,  de  40  canons.  —  Total  54. 

(3)  Surveillante,  Renommée,  Andromaque,  Sémillante,  Forte,  Persévérante,  Ven- 
geance, Entreprenante,  Sémiramis,  Duchesse  d'Orléans,  de  60  canons.  — Poursuivante, 
Virginie,  Némésis,  Zénobie,  Alccslc  ,  Pandore,  Sibylle,  de  50  canons.  —  Pénélope, 
Héliopolis,  Chaste,  Jeanne  d'Arc,  de  40  canons.  —  Total  18. 

(4)  Caméléon,  Lavoisier,  Vélocc,  de  la  force  de  220  chevaux.  —  Sphinx,  Crocodile, 
l' ni  ton  ,  Chimère,  Styx  ,  Météore,  Vautour,  Phare,  Achéron ,  Papin,  Cerbère,  Tar- 
tare  ,  Etna,  Cocyte  ,  Phaéton  ,  Ardent,  Tonnerre,  Euphrale,  Grégeois,  Grondeur,  de 
160  chev.  —  Ramscs,  de  150  chev.  —  Castor,  de  120  chev.  —  Brasier  et  Flambeau  , 
de  100  chev.  —  Coursier  et  Erèbe,  de  60  chev.  —  Plus  10  paquebots  de  160  chevaux. 
appartenant  à  l'administration  des  postes.  —  Total  39. 

'■'>)  Asmodée ,  Gomère  ,  de  450  chevaux.  —  Infernal ,  de  320  chevaux.  —  Gassendi , 
Plulon ,  de  220  chevaux.  —  Brandon  ,  Ton arc  ,  de  160  chev,  —  Total  7. 


AVENIR  DE   LA    MARINE   FRANÇAISE.  455 

été  construits  d'après  les  dessins  venus  d'Angleterre  et  sur  le  modèle  du  Sphinx. 
Les  autres  ont  été  l'objet  de  tâtonnements  qui  n'ont  pas  tous  été  heureux. 

Le  personnel  appelé  à  monter  cette  imposante  flotte  se  compose  d'éléments 
variables  et  qu'il  est  difficile  d'apprécier.  L'inscription  maritime  et  ce  que  l'on 
nomme  le  régime  des  classes  en  forment  la  base.  En  dehors  du  recrutement 
ordinaire,  l'État  a  le  droit,  dans  un  besoin  urgent,  de  réclamer  pour  sonservice 
tous  les  marins  valides  qui  figurent  sur  les  rôles  des  bâtiments  de  commerce. 
Tantôt  ces  engagements  sont  volontaires,  tantôt  ils  sont  forcés  ;  mais  la  marine 
militaire  n'use  de  ce  dernier  moyen  qu'avec  une  grande  réserve,  et  elle  y  ap- 
porte des  ménagements  qui  éloignent  toute  idée  de  comparaison  avec  la  presse 
des  matelots  usitée  en  Angleterre.  D'après  les  calculs  de  M.  le  baron  Tupinier, 
l'armement  complet  de  40  vaisseaux  et  de  50  frégates  exigerait  58,000  hommes, 
plus  12  à  15,000  hommes  pour  le  service  des  bâtiments  légers.  On  pourrait  de- 
mander ces  70,000  marins,  jusqu'à  la  concurrence  de  58,000,  aux  équipages 
de  ligne  et  aux  équipages  du  commerce,  à  la  grande  navigation  et  au  cabotage  ; 
le  surplus  se  trouverait  aisément  dans  les  7,000  hommes  de  recrutement  qui 
se  renouvellent  par  septième  chaque  année.  Du  reste,  cet  armement  complet 
ne  serailjamais  simultané,  et  00,000  marins  pourraient  suffire  à  toutes  les  pré- 
visions et  à  toutes  les  éventualités  de  guerre.  Pour  le  moment,  nous  n'en 
sommes  pas  là.  Malgré  le  déploiement  imprévu  et  inaccoutumé  qu'ont  exigé 
les  affaires  d'Orient,  18,000  hommes  de  l'inscription  maritime  et  7,000  hommes 
du  recrutement  répondent  aux  besoins  du  service.  Nous  craignons  même  ,  et 
nous  insisterons  plus  tard  sur  ce  point ,  que  ce  ne  soit  là  notre  côté  faible,  et 
que  les  ressources  de  notre  personnel  ne  soient  pas  à  la  hauteur  d'un  matériel 
imposant.  Le  commerce  français  ne  forme  guère  plus  de  27,000  marins,  dont 
il  faudrait  destiner  une  part,  et  la  meilleure,  à  l'armement  des  corsaires.  Quant 
.ni  reste,  il  nécessiterait  un  triage  qui  le  réduirait  au  moins  d'une  bonne  moi- 
tié,  et  dans  ce  cas  nous  ne  voyons  pas  comment  on  pourrait  remonter  au 
chiffre  que  fixe  M.  le  baron  Tupinier  pour  le  déploiment  complet  de  toutes  nos 
forces  (1). 

Voyons  maintenant  où  en  est  l'Angleterre  sur  ces  divers  points.  Si  l'on  se 
liait  aux  chiffres  officiels  pour  le  matériel  naval  et  l'état  de  la  flotte ,  la  dispro- 
portion entre  elle  et  nous  serait  effrayante.  Depuis  longtemps  on  s'habitue, 
chez  nos  voisins,  à  faire  figurer  en  ligne  de  compte  une  foule  de  bâtiments 
qui,  par  leur  âge  ou  par  d'autres  motifs,  sont  devenus  complètement  impro- 
pres au  service.  De  là  l'erreur  dans  laquelle  sont  tombés  beaucoup  de  slalisli 
i  iens.  Ainsi  M.  Balbi  n'accorde  pas  aux  Anglais  moins  de  105  vaisseaux  de 
ligue  et  de  117  frégates.  Quoique  plus  réservé,  VAbrègè  de  Malte-Brun  porle 
encore  ce  chiffre  à  111  vaisseaux  et  104  fr égales.  S'il  en  était  ainsi,  la  France 

(1)  D'après  les  calculs  de  M.  Tupinier,  la  valeur  totale  de  noire  armement  naval, 
.  m  !•  conditions  de  l'ordonnance  de  isr>7,  doit  s'élever  à  339,829,000  francs.  Le 
matériel  en  magasin  •  1,468,000,  en  1857.  ce  qui  constitue  uni'  différence 

en  moins  de  41,361,000.  Divers  crédits  ont  depuis  contribuée  niveler  cette  situation. 
L'allocation  portée  au  budget  de  1840  pour  les  différents  icrvicesde  la  marina  mont< 
.i  73,015,800  fr 


454  AVENIR   DE   LA   MARINE   FRANÇAISE. 

n'aurait  plus  qu'à  désarmer  et  à  confesser  son  impuissance.  Jamais  sa  marine 
ne  pourra  se  mettre  sur  un  pied  pareil  :  on  y  épuiserait  sans  fruit  les  ressources 
nationales  ;  mais  celte  flotte  anglaise  ,  si  formidable  par  le  nombre,  cet  état 
naval  exorbitant,  n'existent  guère  que  sur  le  papier.  Ce  qui  en  constitue  l'élé- 
ment principal ,  ce  sont  de  vieux  vaisseaux  invalides  qui  datent  des  premières 
années  de  ce  siècle,  des  prises  faites  sur  nos  escadres  ,  des  trophées  d'Aboukir 
et  de  Trafalgar,  hochets  désormais  impuissants  de  la  vanité  nationale.  Image 
exacte  du  parti  qui  s'en  va,  ces  vaisseaux  n'ont  de  valeur  que  par  leurs  souve- 
nirs et  ne  sont  respectés  que  comme  des  reliques  d'archéologie  navale.  Cette 
conservation  serait  légitime  s'il  n'en  résultait  un  inconvénient.  Confiante  dans 
ce  matériel  immense  qui  se  perpétuait  sur  les  annuaires  et  dans  les  statistiques, 
l'Angleterre  a  peu  construit,  peu  lancé  de  vaisseaux  depuis  1815.  Les  méthodes 
d'équipement  et  d'armement  sont  restées  stationnaires  chez  elle  ;  elle  n'a  pas 
suivi  la  France  et  les  États-Unis  sur  le  terrain  des  essais  et  des  innovations. 
Aussi  les  bâtiments  neufs  sont-ils  rares  dans  la  flotte  anglaise,  et  ses  plus 
beaux  échantillons  sont-ils  encore  sur  le  chantier.  D'après  les  documents  les 
plus  exacts,  il  ne  semble  pas  que  la  Grande-Bretagne  ait  maintenant  plus  de 
22  vaisseaux  de  ligne  armés,  formant  un  ensemble  de  1728  canons  (1).  Le 
nombre  des  vaisseaux  en  construction  est  de  17  d'une  force  totale  de 
1528  canons  (2).  Les  frégates  et  corvettes  armées  vont  à  25  et  portent  694  ca- 
nons; on  n'en  compte  guère  plus  de  9  en  construction  (3).  Quant  aux  bâtiments 
à  vapeur,  16  seulement  font  leur  service  5  8  sont  sur  les  chantiers  (2).  Mainte- 
nant, à  ces  divers  nombres  qui  constituent  la  partie  active  du  matériel,  il  fau- 
drait ajouter  les  vaisseaux  de  ligne  ,  frégates  et  corvettes  désarmées  ,  dont  la 
quantité  est  beaucoup  plus  facile  à  établir  que  l'état  réel.  61  vaisseaux  , 
82  frégates  ,  259  corvettes  ou  bricks  conservent  encore  un  droit  d'asile  sur  les 
registres  de  l'amirauté,  mais  combien  en  est-il,  parmi  ces  bâtiments,  qui  soient 
en  mesure  de  prendre  la  mer?  C'est  ce  qu'aucun  document  ne  précise.  L'ami- 

(1)  Britannia,  Howe,  de  120  canons.  —  Imprenable  ,  Princesse  Charlotte,  de  104. 

—  Rodnev,  de  92.  —  Asia,  Powerfull,  Ganges,  de  84.  —  Vanguard ,  Bellerophonj 
de  80.  —  Donegal ,  de  78.  —  Revenge  ,  de  76.  —  Implacable,  de  74.  —  Belle-lsle, 
Bembow,  Blenhcim,  Edinburg  ,  Hastings,  Wellesley,  Melville,  Pembroek  ,  Minden  , 
de  72.  —  Total  22. 

(2)  Trafalgar,  Victoria,  Saint-George,  de  120  canons.  —  Aigiers,  de  110.  —  Lon- 
don,  Aboukir,  Albion,  de  90.  —  Centurion,  Collingwood,  Colossus,  Goliath  ,  Majcstic, 
Mars,  Superb,  de  80.  —  Hindostan,  de  78.  —  Cumberland ,  Boscawen ,  de  70.  — 
Total  17. 

(3)  Armées  :  Winchester,  Président,  de  50  canons.— Druid,  Stag,  de  44. —  Blonde, 
Seringapatnam  ,  de  42.  —  Inconstant ,  Pique,  Castor,  Cleopatra ,  de  36.  —  Carysford, 
Acléon  ,  Alligator,  Andromache  ,  Calliope  ,  Convvay,  Crocodile,  Herald  ,  North  Star, 
Samarang ,  Talbot ,  Tj  ne ,  Vestal ,  Volage ,  Curaçoa  ,  de  26.  —  En  construction  :  Wor- 
cester,  Chicliester,  Alexander,  de  50.  —  Amphion ,  Active,  Chesapeakc,  Constance, 
Flora,  Sibylle,  de  36. 

(4)  Armés  :  Cyclops,  Firebrand  ,  Flamer,  Gorgon,  Spittfirc  ,  Stromboli ,  Vcsuvius, 
Medea,  Phœnix,' Salamander,  Lucifer,  Médusa,  Merlin,  Meteor,  Shearwater,  Urgent. 

—  En  construction     \lccto,  Vrtlent,  Power,  Lizard,  Locust,  Médina,  Polyphemug. 


AVENIR   DE   LA   MARINE  FRANÇAISE.  455 

rauté  a  trouvé  plus  économique  de  vivre  sur  sa  réputation  incontestée  de  su- 
périorité maritime  que  de  l'exagérer  au  prix  de  nouveaux  sacrifices.  Sans 
doute,  dans  un  cas  pressant,  une  portion  de  cette  flotte  pourrait  être  restaurée, 
rajeunie  et  utilisée,  mais  il  y  a  un  décompte  à  faire  ,  et  rien  n'en  fournit  les 
éléments  (1).  Restons  convaincus  toutefois  que  le  génie  anglais  ne  serait  pris 
au  dépourvu  par  aucun  besoin  et  ne  resterait  au-dessous  d'aucune  situation. 

Pour  le  personnel,  âme  de  tout  service,  l'Angleterre  retrouve  son  importance. 
Notre  cadre  d'officiers  ,  fixé  par  l'ordonnance  de  1859  à  1,700  titulaires  en- 
viron, n'a  pas  encore  atteint  ce  chiffre.  Au  lieu  de  200  élèves  de  première  classe, 
il  n'en  existe  que  50  ;  les  élèves  de  deuxième  classe  ne  montent  pas  à  150.  C'est 
donc  sur  un  personnel  de  1,500  officiers  que  roule  le  commandement  de  nos 
flottes.  L'Angleterre  en  compte  6,220.  Nous  avons  55  amiraux  ,  vice-amiraux 
ou  contre-amiraux,  elle  en  a  160 ,  et  ainsi  du  reste.  Il  est  vrai  que  dans  l'état- 
major  anglais  ,  comme  parmi  les  vaisseaux  dont  on  parlait  tout  à  l'heure ,  se 
rencontrent  beaucoup  de  vieux  serviteurs  et  de  glorieux  vétérans  ,  complète- 
ment retirés  du  service.  La  moitié  des  cadres  se  trouve  dans  cette  catégorie  , 
qui  est  ainsi  une  charge  pour  l'Etat  sans  pouvoir  lui  devenir  d'aucun  se- 
cours (2).  Cependant,  celte  élimination  faite,  il  reste  encore  à  l'Angleterre 
5,000  officiers  d'élite  qui  suffisent  pour  tous  les  besoins  ordinaires  et  extra- 
ordinaires. Si  l'on  y  joint  les  24,165  matelols,  les  9,000  soldats  de  marine  et 
les  2,000  mousses  ou  pilotins  qui,  d'après  les  états  présentés  au  parlement  par 
M.  O'Farral,  composent  aujourd'hui  l'effectif  des  équipages,  ou  arrive  au 
chiffre  de  58,000  hommes  pour  l'Angleterre  contre  celui  de  25,000  hommes 
pour  la  France. 

Telle  est  la  véritable  situation.  L'énorme  disproportion  du  matériel,  entre 
les  deux  puissances  ,  est  plus  fictive  que  réelle  ;  celle  du  personnel  a  une  tout 
autre  gravité.  On  construit  promptement  des  vaisseaux,  on  n'improvise  pas  des 
marins.  Certes  ,  jamais,  à  aucune  époque,  le  personnel  de  nos  flottes  ne  se  re- 
commanda par  des  qualités  plus  solides,  par  une  inslruclion  plus  profonde, 
par  un  courage  plus  réfléchi.  La  France  peut  s'en  enorgueillir  à  bon  droit. 
Mais  ne  nous  aveuglons  point  :  la  qualité  ,  dans  une  guerre ,  n'a  jamais  sup- 
pléé le  nombre.  Une  marine  militaire  ,  pour  être  vraiment  forte  ,  a  besoin  de 
s'appuyer  sur  une  vigoureuse  marine  marchande.  C'est  là  sa  pépinière ,  son 
école  préparatoire.  Tout  s'enchaîne  dans  la  vie  des  nations,  et  les  instruments 
de  leur  richesse  sont  aussi  les  instruments  de  leur  force.  On  a  tout  fait  en  An- 
gleterre, on  n'a  rien  fait  en  France  pour  se  ménager  celle  ressource  auxiliaire. 
L'Angleterre  comprend  que  les  développements  de  son  commerce  concourent 
à  la  grandeur  de  sa  politique;  la  France  est  sollicitée  par  d'autres  intérêts  a 
ne  placer  ses  intérêts  commerciaux  et  maritimes  qu'en  seconde  ligne.  Qu'en 

(1)  VUnited  service  Journal  porte  la  valeur  totale  du  matériel  naval  île  l'Angleterre 
à  40  millions  livres  sterl.,  chiffre  qui  nous  parait  exagéré,  l'an-,  le  IukI  ;.  i  .le  lsîit. 
présenté  par  M.  Charles  Wood,  et  soutenu  par  M.  O'Farral ,  les  divers  services  de  la 
marine  figurent  pour  une  allocation  « I « r  659,051  liv.  sterl.    I  11,476,375  fr.). 

(2j  En  retraite  ou  à  la  demi  :old<  ,  l  Angleterre  <-(inii>i<:  1,065  capitaipes,  877  com- 
mandants,  819  lieutenants,  ~><»o  maîtres ,  310  quartiers-maîtres,  Total  3,371. 


456  AVENIR   DE   LA   MARINE   FRANÇAISE. 

résulte-l-il ?  Pour  recruter  ses  armées  navales,  l'Angleterre  peut  puiser  à 
pleines  mains  dans  une  réserve  de  cent  soixante  mille  matelots  formés  par  la 
marine  marchande  ,  tandis  que  la  France  ,  réduite  à  exercer  ce  droit  vis-à-vis 
de  trente-cinq  mille  hommes  de  l'inscription  maritime,  ne  peut  rien  demander 
au  commerce  sans  le  froisser  et  sans  l'épuiser.  Durant  l'été  dernier,  le  Moii- 
îebello  demeura  enchaîné  cinq  semaines  dans  la  rade  de  Toulon,  faute  d'un 
équipage  suffisant,  et  pour  le  compléter  il  fallut  opérer  des  enrôlements  for- 
cés dans  tous  les  ports  du  littoral.  C'est  dans  ce  fait  décisif  que  réside  la  supé- 
riorité de  l'Angleterre.  Son  pavillon  couvre  sur  les  mers  une  navigation  de 
trois  millions  de  tonneaux;  le  nôtre  n'en  protège  que  six  cent  mille,  chiffre 
stationnaire  depuis  douze  ans.  Le  commerce  anglais  fait  chaque  jour  de  nou- 
velles conquètee  ;  le  nôtre  va  s'appauvrissant ,  et  les  tendances  d'un  vicieux 
système  fiscal  ne  sont  pas  la  moindre  cause  de  cette  décadence. 

Point  de  fausses  craintes,  mais  aussi  point  de  fol  espoir.  Les  forces  navales 
des  deux  États  se  balancent,  mais  il  y  a  inégalité  dans  les  ressources  particu- 
lières qui  les  alimentent.  Cette  situation  exclut  à  la  fois  les  pensées  de  décou- 
ragement et  les  illusions  de  l'amour-propre;  elle  démasque  ce  qu  il  y  a  de 
perfide  au  fond  des  attaques  du  lorysme  anglais,  qui  n'exagère  notre  déve- 
loppement maritime  que  pour  soulever  à  son  occasion  des  animosités  jalouses. 
Maintenant  y  a-t-il  quelque  initiative  à  prendre  pour  élargir  les  bases  du  re- 
crutement naval  et  assurer  à  l'avenir  d'imposantes  réserves  d'hommes  ?  Y  a-l-il 
quelque  chose  à  faire  pour  doter  la  France  de  cette  population  amphibie  qui 
est  l'orgueil  et  le  nerf  de  l'Angleterre  ?  Voilà  quels  sont  les  points  intacts 
du  débat,  dégagé  des  passions  qui  l'envenimaient.  Mais  ici  se  présente  un  autre 
côté  de  la  question. 

Une  nation,  si  grande  qu'elle  soit ,  n'élève  pas  à  la  même  hauteur  la  mani- 
festation de  ses  deux  forces  militaires.  Elle  ne  peut  pas  impunément  viser  à 
une  double  prépondérance,  continentale  et  maritime.  L'Angleterre  semble  avoir 
résumé  ses  prétentions  dans  l'empire  des  mers;  elle  a  cherché  ,  au  prix  des 
plus  grands  sacrifices,  à  s'y  assurer  la  suprématie.  Dans  tous  les  temps  ,  sur 
tous  les  points  ,  ses  efforts  ont  été  dirigés  de  ce  côté.  Aussi  l'organisation  de 
de  ses  troupes  de  terre  a-t-elle  dû  s'en  ressentir.  Son  armée,  dont  l'effectif  en 
Europe  ne  s'élève  guère  au-dessus  de  soixante  mille  combattants,  est  tout  au 
plus  une  milice  de  surveillance  et  de  police  intérieure.  La  tactique  et  l'instruc- 
tion y  sont  très  arriérées,  l'esprit  de  corps  y  manque,  la  discipline  y  est  eue  i  ■ 
celle  du  bâton.  En  agissant  de  la  sorte,  l'Angleterre  a  eu  la  conscience  du  rôle 
qu'elle  est  appelée  à  jouer.  Sa  topographie  insulaire  paraissait  si  bien  la  dé- 
fendre contre  les  entreprises  continentales,  qu'elle  a  dû  placer  dans  ses 
flottes  ses  plus  importants  moyens  d'attaque  et  de  défense  ;  elle  a  cru  qu'elle 
pouvait  porter  ses  vastes  ressources  sur  un  point  sans  se  découvrir  sur  les 
autres. 

La  France  n'a  ni  les  avantages  ni  les  inconvénients  de  celle  assiette  e 
liomielle.  La  place  qu'elle  occupe  sur  le  continent  lui  affecte  une  destination 
dont  elle  n'a  jamais  décliné  ni  les  devoirs  ni  les  périls.  L'histoire  de  L'Europe 
est  désormais  inséparable  des  grandeurs  militaires  de  noire  pairie  ,  1 1    r n- 
slinctde  la  grande  guerre  s'esl  transmis  dans  nos  familles  comme  un  glorieux 


AVENIR   DE   LA   MARINE   FRANÇAISE.  457 

héritage.  C'est  là  l'honneur  du  pays  ,  ce  sera  son  litre  dans  les  siècles  ;  les 
autres  expressions  de  sa  force  pâliront  nécessairement  devant  celle-là.  Faut-il 
maintenant  imprimer  à  cette  tendance  un  caractère  exclusif  et ,  se  concen- 
trant dans  une  prépondérance  continentale,  déserter  toute  prétention  à  un 
établissement  maritime?  Personne  n'oserait  sérieusement  donner  ce  conseil. 
Un  peuple  ne  peut  pas  diviser  son  action,  scinder  son  influence  ,  enchaîner 
systématiquement  les  modes  de  manifestation  de  ses  facultés.  Tout  empire  ne 
vit  que  par  un  commerce  étendu,  tout  commerce,  pour  devenir  florissant, 
pour  échapper  au  bon  plaisir  du  voisin  ,  nécessite  une  imposante  protection 
armée.  De  là  une  marine  militaire  ,  et  aussi  le  désir  de  l'élever  au  niveau  des 
autres  marines.  Convient-il  alors  de  céder  à  ce  sentiment  et  d'aspirer  à  la  fois 
au  sceptre  de  la  terre  et  des  mers?  On  rencontre  à  cela  d'autres  obstacles. 
D'abord  il  est  impossible  que  l'un  des  rôles  ne  nuise  pas  à  l'autre  et  que  d'é- 
normes sacrifices  d'argent  ne  soient  pas  la  conséquence  de  tous  les  deux  ;  en- 
suite il  faut  éviter  par-dessus  tout  d'épuiser  la  sève  d'un  pays  dans  les  soins 
de  sa  défense,  et  de  tendre  ses  ressorts  les  plus  énergiques  vers  un  but  stérile 
de  supériorité  militaire.  Ainsi  îa  Fiance  roulerait  dans  ce  dilemme  impérieux 
de  ne  pouvoir  se  passer  d'une  marine  considérable  et  de  ne  pouvoir  la  main- 
tenir sans  douleur;  elle  serait  condamnée  peut-être  au  rôle  de  dupe  qu'elle  a 
joué  de  1790  à  1815  ,  et  qui  se  réduit  à  ceci  :  construire  des  vaisseaux  pour 
que  l'Angleterre  les  confisque,  supporter  les  charges  d'un  armement  qui  doit  , 
à  un  moment  donné  et  après  une  résistance  glorieuse,  tomber  entre  les  mains 
de  l'ennemi.  Comment  échapper  à  cette  douloureuse  alternative?  comment 
éloigner  le  retour  de  ce  qui  s'est  vu  sous  l'empire,  le  contraste  d'une  gloire 
exorbitante  sur  terre  et  d'une  impuissance  radicale  sur  les  mers?  Est-il  qui  I- 
que  remède  à  cela  ?  Nous  ne  savons  ;  mais,  s'il  en  existe  un,  il  est  dans  le  cœur 
même  des  choses.  Le  théâtre  des  guerres  maritimes  ne  nous  est  pas  favorable  : 
que  ne  le  déplace-t-on  ?  La  séparation  de  nos  forces  de  terre  et  de  mer  nous 
est  funeste  :  que  n'essaye-t-on  de  les  identifier? 

On  ne  se  préoccupe  pas  assez,  en  France,  des  modifications  profondes 
que  la  vapeur  est  destinée  à  imprimer  à  toutes  les  relations  humaines. 
elle  a  déjà  bouleversé  la  constitution  de  l'industrie  ;  avant  qu'il  soit  peu. 
elle  aura  transformé  les  combinaisons  de  l'art  de  la  guerre.  L'une  de  ses 
premières  victimes  sera  nécessairement  la  voile,  cet  agent  imparfait  et  capri- 
cieux de  la  navigation  actuelle.  La  révolution  est  flagrante,  inévitable.  La 
voile  se  sent  vaincue  3  elle  oppose  à  peine,  comme  dernier  obstacle,  la 
raison  d'économie,  tandis  que  la  vapeur  dompte  les  fleuves,  accapare  le  service 
des  côtes  et  s'empare  victorieusement  du  globe.  Le  principe  esl  triomphant] 
il  ne  reste  plus  qu'à  en  dégager  les  applications.  Or,  pour  qui  a  la  moindre 
expérience  des  guerres  maritimes,  il  esl  évident  que  leur  plus  grande  compli- 
cation naît  de  l'usage  de  la  voile.  Cette  mâture  menacée  par  la  tempête  ou  par 
les  projectiles  ennemis,  ces  toiles  qui  obéissent  à  des  vents  indociles,  ce  gr<  e- 
ment  lourd  eteonfus,  ce  réseau  aérien  dont  un  boulet  compromet  1  harmonie, 
tout  cel  ensemble  constitue  moins  une  force  qu'un  embarras,  et  nécessite  un 
personnel  qui  s'annule  dans  un  rôle  purement  passif.  Que  les  vaisseaux  s'ap- 
proprient un  moteur  moins  précaire  ,  plus  sur.  moins  chargé  d'accessoires,  1 1 


458  AVENIR  DE   LA   MARINE   FRANÇAISE. 

à  l'instant  même  tous  ces  hommes ,  perdus  pour  la  bataille  ,  se  retrouvent  et 
s'utilisent.  Il  ne  reste  à  bord  que  des  artilleurs  et  des  fusiliers.  L'écouvillon  ou 
le  mousquet  sont  dans  toutes  les  mains.  Plus  de  ces  accidents  subits  qui  chan- 
gent l'aspect  d'un  combat  et  qui  composent  l'imprévu  de  la  tactique  navale. 
La  guerre  devient  sur  les  océans  beaucoup  plus  simple  qu'en  terre  ferme.  On 
va  vers  l'ennemi  ou  bien  on  l'évite  ;  on  s'aborde  quand  on  le  veut,  et  à  peu 
près  comme  l'on  veut.  Le  courage  et  les  canons  font  le  reste.  Ce  qu'on  y  a  ga- 
gné, c'est  une  économie  d'hommes,  car  tous  sont  à  bord  pour  la  guerre  et 
non  pour  la  manœuvre  ,  et  par  suite  un  avantage  évident  pour  la  nation  ,  qui 
compte  plutôt  sur  la  qualité  que  sur  le  nombre.  L'appauvrissement  de  l'in- 
scription maritime  trouve  là  son  correctif. 

Cette  thèse  du  renouvellement  complet  de  la  science  et  de  la  tactique  na- 
vales nous  conduirait  trop  loin.  Il  suffit  qu'elle  s'agite  dans  la  tète  des  hommes 
compétents  ,  d'où  tôt  ou  tard  ,  elle  sortira  complètement  armée.  La  difficulté 
de  défendre  convenablement  les  parties  vulnérables  d'un  vaisseau  à  vapeur,  la 
machine  et  les  roues,  est  un  obstacle  dont  se  jouera  l'esprit  humain.  Les  rou- 
tines, les  habitudes,  seront  plus  opiniâtres,  mais  elles  céderont  devant  la  gran- 
deur et  l'énergie  des  résultats.  La  guerre  n'a  pas  encore  vu  la  vapeur  à 
l'œuvre  :  il  est  probable  que  ce  merveilleux  agent  ne  s'y  montrera  pas  infé- 
rieur à  lui-même,  et  qu'il  nous  y  ménage  de  nouvelles  surprises.  Le  sentiment 
de  ce  fait  existe  déjà  dans  la  conscience  de  l'Angleterre  ,  qui  parait  le  craindre 
tout  en  lui  cédant.  Le  Devonport  Telegraph  parlait  dernièrement  de  la  trans- 
formation d'un  vaisseau  de  ligne  en  vaisseau  à  vapeur,  et  le  paquebot  Gor- 
gon,  qui  fait  le  service  du  Levant,  peut,  avec  ses  canons-Paixhans  du  calibre 
anglais  de  120,  passer  pour  l'un  de  ces  essais  qui  se  font  sourdement  et  à  notre 
insu.  Dans  cette  voie,  l'Angleterre  rencontre  aussi  son  commerce  qui  s'iden- 
tifie toujours  avec  les  intérêts  généraux  du  pays  ,  et  qui  rend  en  ressources  ce 
qu'on  lui  accorde  en  protection.  Le  commerce  anglais ,  aidé  du  concours  de 
l'État,  a  frayé  la  voie  à  la  navigation  transatlantique.  En  1841 ,  il  aura,  sur 
les  diverses  lignes  de  l'Océan,  34  bâtiments  à  vapeur  d'une  force  de  15,438 
chevaux ,  et  qui  peuvent  être  regardés  ,  à  cause  de  leurs  dimensions  ,  comme 
autant  de  navires  de  guerre  (1).  Si  donc  on  voulait  développer  ce  côté  delà 


(1)  Ces  paquebots  se  distribuent  ainsi  qu'il  suit  :  —  4  appartenant  à  la  compagnie 
Clunard  ,  de  420  chevaux  de  force  chaque,  desservant  la  ligne  de  Liverpool  à  Halifax, 
avec  une  subvention  de  un  million  et  demi  ;  —  20  appartenant  à  la  grande  compagnie 
des  banquiers ,  sur  lesquels  2  de  300  chevaux,  allant  de  Glasgow  à  Boston,  13  de 
400  chevaux,  desservant  la  ligne  de  Falmouth  ou  Southampton  à  l'Amérique  centrale, 
la  Havane  ,  le  Mexique  ,  la  Nouvelle-Orléans  et  la  Jamaïque  ;  —  5  à  500  ch. ,  allant  de 
Londres  à  Alexandrie  et  de  Londres  aux  Indes  orientales,  le  tout  avec  une  subvention 
annuelle  de  6  millions. —  Les  autres  sleam-slùps  sont  :  Grcat-Westcrn  (450  chev.), 
British-Queen  (500  chev.),  Liverpool  (460  chev.),  New-York  (600  chev.),  United-King- 
dom  (600  ch.),  Président  (600  ch.),  Company  of  New  -\  ork  ,  paquebot  en  fer  (700  ch.), 
il'  'pntra  ,  à  la  compagnie  des  Indes  (400  ch.),  Queen  of  the  East ,  Vernon  (220  ch.), 
Victoria  (500  chev.). 

Outre  ces  gros  bâtiments ,  l'Angleterre  compte  500  paquebot»  de  petite  dimension 


AVENIR  DE   LA  MARINE  FRANÇAISE.  459 

question,  les  faits  ne  manqueraient  pas  plus  que  les  arguments;  mais  notre  vue 
est  ailleurs. 

Si  l'on  modifie  la  science  navale,  il  faut  se  garder  de  retomber  dans  les 
erreurs  du  passé.  Pour  tout  homme  de  sens  ,  n'est-ce  pas  un  douloureux  spec- 
tacle que  celui  de  ces  vaisseaux  et  de  ces  frégates  qui  ont  pourri  dans  nos 
ports  et  sur  nos  chantiers,  sans  avoir  vu  seulement  la  mer,  sans  avoir  rendu 
le  moindre  service?  Au  bout  de  vingt-cinq  ans  et  même  moins,  un  bâtiment  est 
perdu;  il  esta  fondre  ou  à  refaire  (1).  La  coque  du  Friedland,  qui  vient 
d'être  lancé  à  Cherbourg  ,a  été  renouvelée  trois  fois  :  ce  vaisseau  seul  nous 
coûte  déjà  3  millions.  On  ne  peut  pas  évaluer  à  moins  de  200  millions  le  total 
de  ce  matériel  sans  cesse  dépérissant,  sans  cesse  renouvelé.  Jamais  la  fable  du 
tonneau  des  Danaïdes  ne  trouva  une  application  plus  vraie.  Dans  l'état  des  ha- 
bitudes et  des  traditions,  ce  sacrifice  est  nécessaire,  nous  le  savons;  il  est 
compris  au  nombre  de  ceux  que  la  France  fait  à  sa  grandeur  et  à  son  repos. 
Mais  doit-il  être  éternel?  Voilà  ce  qu'il  est  permis  de  se  demander.  Allons  plus 
loin.  L'idéal  de  la  tactique  navale  a  été  jusqu'ici  de  s'élancer  en  mer,  tantôt  par 
escadres,  tantôt  par  vaisseaux  détachés  ,  et  d'y  chercher  l'ennemi.  Ces  rencon- 
tres sont  glorieuses  ,  brillantes  ,  pleines  d'émotions .  mais  elles  sont  rarement 
concluantes  dans  les  hostilités  de  puissance  à  puissance.  Elles  ont  plus  de  re- 
tentissement par  les  douleurs  qu'elles  causent ,  que  par  les  dénoûments  qu'elles 
amènent.  Un  combat  sur  mer  provoque  rarement  un  résultat  direct;  il  n'agit 
que  par  contre-coup  ;  il  n'aboutit  pas.  Or,  s'il  est  une  guerre  possible  de  nos 
jours,  c'est  une  guerre  prompte,  qui  aille  au  but,  qui  tranche  vite  les  ques- 
tions. Les  intérêts  ne  s'accommoderaient  plus  ni  d'hostilités  éternelles,  ni  de 
blocus  implacables.  Économie  de  moyens ,  célérité  d'action,  voilà  ce  qu'exigent 
les  temps,  ce  que  nous  cherchons,  ce  que  la  vapeur  doit  atteindre. 

L'invasion  de  la  vapeur  dans  la  marine  militaire  ne  se  proposerait  donc  pas 
pour  fin  suprême  de  continuer  le  passé  dans  sa  tactique  et  avec  un  autre  ma- 
tériel ;  mais  elle  poursuivrait  avant  tout  ce  double  but  décisif  pour  la  France  : 
de  déplacer  le  théâtre  de  la  lutte,  et  d'identifier  nos  forces  de  terre  et  de  mer. 
Ce  que  l'on  demanderait  à  la  vapeur,  ce  ne  sont  pas  des  services  directs,  mais 
indirects.  Même  avec  le  plus  vif  désir  de  ne  menacer,  de  n'intimider  personne, 
il  importe  que  nulle  part  on  ne  se  croie  complètement  à  l'abri  de  notre  action 
continentale.  La  vapeur,  comme  moyen  de  transport ,  accréditera  cette  pensée. 
Elle  aura  aussi  pour  mission  de  réaliser  la  fusion  de  toutes  les  armes,  leur  as- 
similation, leur  solidarité.  Nos  deux  armées  n'ont  pas  assez  de  liens,  pas  assez 
de  points  de  contact;  elles  sont  trop  circonscrites  dans  un  service  spécial  ; 
elles  ne  se  mêlent ,  elle  ne  se  confondent  pas  comme  elles  le  devraient.  Cette 
identification,  si  elle  s'opère  ,  constituera  l'unité  des  forces  françaises  et  les 

sur  son  littoral  ou  sur  ses  fleuves,  présentant  un  tonnage  total  de  175,630  tonneaux  cl 
une  force  collective  de  68,145  chevaux. 

(1)  Nous  avons  en  ce  moment  en  refonte  121  bâtiments  de  (juerre  ;  la  valeur  des  co- 
ques, supposées  neuves,  est  de  29,^76,000  fr.  On  compte  parmi  ces  bâtiments  8  vais- 
seaux, 18  frégates,  13  corvettes  ;  les  autres  sont  des  bâtiments  d'un  ordre  inférieur. 
La  somme  consacrée  à  leur  restauration,  eu  1810,  est  de  723,000  fr. 

TOME    II.  31 


460  AVENIR  DE  LA  MARINE  FRANÇAISE. 

élèvera  à  leur  plus  grande  puissance.  L'armée  de  mer  assurera  à  Tannée  de 
terre  la  rapidité  des  mouvements  et  de  nouveaux  moyens  stratégiques,  en  la 
portant  à  jour  fixe  sur  les  points  qui  appelleront  sa  présence;  l'armée  de  terre, 
par  son  concours,  empêchera  que  les  triomphes  de  l'armée  de  mer  ne  demeu- 
rent stériles  et  limités  dans  l'enceinte  des  vaisseaux.  On  devine  sans  peine  les 
avantages  inhérents  à  cette  action  simultanée;  mais  le  plus  essentiel  de  tous 
sera  de  mettre  la  France  en  mesure  de  choisir  le  théâtre  de  ses  luttes  et  de  le 
fixer  autant  que  possihle  sur  la  terre  ferme.  Point  de  combats  sur  mer,  si  ce 
n'est  par  exception  et  dans  un  cas  forcé  :  la  mer  est  un  chemin  et  non  un 
champ  de  bataille.  C'est  l'idée  que  Napoléon  poursuivait  au  camp  de  Boulogne  ; 
mais  la  vapeur  lui  manquait. 

Ainsi,  tout  concourt  à  conseiller  l'organisation  delà  vapeur,  sur  une  grande 
échelle,  et  surtout  comme  moyen  de  transport.  Seule,  la  vapeur  réalisera  ce 
que  l'on  peut  nommer  des  armées  flottantes,  toujours  prêtes  à  se  jeter  sur  les 
points  menacés  ou  à  surprendre  les  côtes  dégarnies.  Dans  sa  liberté  d'allures, 
la  vapeur  choisit  à  son  gré  les  lieux  propices ,  rase  le  rivage  sans  danger, 
trompe  les  croisières  et  atterrit  avec  confiance.  Elle  est  devant  Alexandrie  ou 
les  Dardanelles  en  sept  jours  ,  en  huit  sur  les  côtes  de  la  Baltique,  en  Italie 
dans  vingt-quatre  heures ,  au  Canada  dans  quinze  jours ,  en  Afrique  dans  trois. 
Avec  elle  plus  de  ces  fatigues  inséparables  des  étapes  militaires,  plus  de  lourds 
convois,  plus  d'inutiles  bagages.  On  ne  promène  plus  la  guerre  chez  des  alliés 
suspects  ou  mécontents;  on  va  droit  au  cœur  du  territoire  ennemi.  Grâce  à 
des  équipages  mi-partie  de  marins  et  de  troupes  de  débarquement,  aucun 
succès  n'avorte  ,  aucune  victoire  n'est  perdue.  Santa-Anna  nous  fait  grâce  de 
ses  insolents  manifestes,  et  Rosas  ne  nous  tient  plus  deux  ans  en  échec  avec 
sa  poignée  de  gauchos  à  demi  sauvages.  La  France  peut  disposer  de  toute  sa 
force  ;  elle  est  libre  de  se  porter  en  tout  lieu  ,  sur  toutes  les  plages ,  et  il  n'est 
point  de  nation  qui  ail  le  droit  de  se  croire  à  l'abri  de  ses  atteintes.  Les  privi- 
lèges de  topographie  disparaissent;  aucun  peuple  ne  peut  dès  lors  concentrer 
ses  ressources  dans  une  seule  arme  sans  devenir  vulnérable  quant  aux  autres. 
Deux  actions  s'exercent  ainsi,  l'une  préventive,  l'autre  répressive;  on  est  à 
même  de  se  faire  respecter  et  d'agir  vivement,  de  fonder  son  influence  et  de 
ne  point  éterniser  les  querelles. 

Cet  emploi  de  la  vapeur  et  cette  identification  des  deux  armées,  en  donnant 
du  jeu  à  nos  masses  militaires,  entraîneraient  forcément  une  grande  économie 
d'hommes  et  de  matériel.  L'infériorité  numérique  des  équipages  actuels,  et 
l'insuffisance  de  leurs  moyens  de  recrutement ,  appellent,  à  ce  titre,  cette  in- 
novation, et  la  rendraient  précieuse.  Quant  au  matériel  dormant,  il  est  évident 
qu'il  pourrait,  sous  ce  régime  combiné,  subir  des  réductions  importantes. 
Dans  un  cas  pressant,  un  appel  au  commerce  pourvoirait  aux  nécessités  d'un 
transport  étendu.  La  mer  étant  non  plus  un  but,  mais  un  moyen,  non  plus 
une  destination,  mais  une  route,  il  s'en  suit  qu'on  n'aurait  besoin  ni  d'autant 
de  vaisseaux  ni  d'autant  de  marins  pour  des  fins  purement  expectantes.  Si 
d'ailleurs  la  voile  gaspille  les  hommes,  la  vapeur  permet  de  les  choisir  et  de 
les  ménager.  Plus  on  soude  les  faits .  plus  il  en  jaillit  de  conséquences  heu- 
reuses. 


AVENIR   DE   LA   MARINE   FRANÇAISE.  40  î 

Loin  de  nous  la  prétention  de  donner  à  ces  idées  le  caractère  absolu  d'un 
système.  Nous  savons  qu'elles  peuvent  soulever  des  objections  nombreuses; 
nous  savons  surtout  que  rien  n'est  prêt  en  France  pour  leur  réalisation.  Lais- 
sons-les mûrir;  le  temps  est  le  premier  élément  des  réformes.  Les  habitudes 
prises,  les  positions  faites  ne  cèdent  pas  la  place  sans  combat,  et  cette  ré- 
sistance est  utile,  car  elle  éclaire  les  questions.  Les  idées  triomphent  alors  par 
l'évidence.  Cependant,  comme  préparation  même  éventuelle,  peut-être  serait-il 
avantageux  dès  à  présent  de  faire  entrer,  d'une  part,  dans  l'instruction  des 
troupes  une  tactique  complète  de  l'embarquement  et  du  débarquement,  el  de 
fixer  cette  science  si  elle  ne  l'est  point  encore;  d'autre  part,  d'encourager,  par 
toutes  les  voies,  les  développements  de  la  navigation  à  vapeur.  Ces  deux  vues 
se  défendent  et  se  justifient  d'elles-mêmes.  Déjà  en  Afrique  on  a  pu  comprendre 
le  besoin  d'exercer  les  soldats  aux  descentes  et  de  les  habituer  à  la  vie  du  bord. 
Ce  mouvement,  cette  existence  alternée  forment  les  courages  et  familiarisent 
l'âme  avec  tous  les  périls.  C'est  un  apprentissage  fécond  et  qui ,  mieux  dirigé , 
pourrait  l'être  davantage.  La  manœuvre  des  débarquements  n'a  eu  jusqu'ici 
pour  théâtre  que  des  pays  arriérés  dans  l'art  de  la  guerre.  La  double  invasion 
des  Français  en  Egypte  en  1797,  et  dans  la  régence  d'Alger  eu  1850,  eut  lieu 
sans  obstacle  et  s'exécuta  presque  par  instinct.  On  ne  rencontra  sur  le  littoral 
aucune  résistance  sérieuse.  Pour  des  positions  plus  disputées,  il  faudrait  avoir 
des  données  fixes  et  méthodiques ,  une  théorie  complète.  Un  rivage  peut  se 
prendre  d'assaut  comme  un  fort  :  c'est  un  art  tout  entier  dont  il  faut  démêler 
les  rudiments ,  ordonner  l'ensemble,  étudier  les  applications.  Les  divers  modes 
d'altérage,  la  formation  des  chaloupes  de  descente  ,  leur  construction  ,  le  rôle 
de  l'escadre  qui  protège  ces  mouvements ,  l'ordre  des  lignes,  la  disposition  des 
colonnes  à  terre,  tout  doit  être  combiné  avec  soin,  enseigné,  pratiqué,  en 
laissant  le  moins  possible  à  l'imprévu  et  au  hasard.  Quelques  règlements 
mixtes  pour  éviter  les  confusions  de  compétence  entre  les  officiers  de  terre  et 
de  mer  compléteraient  ces  mesures.  Ainsi,  sans  poursuivre  hardiment  el  sys- 
tématiquement la  fusion  ,  on  en  préparerait  du  moins  les  moyens  élémentaires. 

Quant  à  l'impulsion  à  donner  à  la  navigation  à  vapeur,  on  ne  saurait  y 
prêter  une  attention  trop  sérieuse.  Sur  ce  point  encore,  le  commerce  anglais 
précède  son  gouvernement  et  lui  ménage  de  puissantes  ressources.  Cent  cin- 
quante gros  steamers  d'une  force  de  vingt-cinq  mille  chevaux  pourraient, 
dans  un  cas  donné,  passer  en  Angleterre  d'un  service  particulier  au  service  de 
l'État.  Notre  commerce  n'a  rien  à  nous  offrir  de  pareil  :  en  dehors  des  bateaux 
de  rivières,  c'est  à  peine  s'il  entretient  trente  paquebots  de  moyenne  climeu 
sion  (1).  Cependant  la  vapeur,  employée  comme  transport  .  exige  un  grand 
matériel  qui  peut  et  doit  être  fourni  surtout  par  les  armateurs  nationaux.  La 
guerre  utiliserait  ainsi  ce  que,  sous  tout  autre  régime,  «Ile  eût  condamné  à 
l'inaction,  et  l'État  s'épargnerait  l'entretien  de  deux  cents  bâtiments  de  convoi 

(1)  Le  nombre  total  de  nos  bateaux  à  vapeur,  destinés  lant  ù  un  parcours  fluvial 
<|ii'aux  services  «lu  littoral  ,  est  «le  Ki.i,  représentant  une  force  di'  1(>,000  chevaux. 
Le  total  de  l'Angleterre  dans  les  mêmes  catégories  est  de  531 ,  représentant  68,000 
chevaux. 


462  AVENIR   DE   LA    MARINE   FRANÇAISE. 

empruntés  à  ses  ports  de  commerce.  Quelques  vaisseaux  ,  quelques  frégates  à 
vapeur  seraient  l'âme  de  ces  flottes  ,  leurs  guides,  leur  escorte,  ils  opéreraient 
des  diversions  puissantes  afin  de  masquer  les  opérations  et  de  favoriser  les 
mouvements  des  transports.  Peu  nombreuse,  mais  compacte,  cette  marine 
agirait  simultanément  et  toujours  dans  un  but  de  descente.  Il  nous  semble  que 
c'est  là  un  système  qui  déconcerterait  bien  des  résistances.  Malheureusement, 
il  implique  la  nécessité  de  grandes  existences  en  bâtiments  à  vapeur  de  com- 
merce, et  c'est  précisément  ce  qui  nous  manque  aujourd'hui.  Ajoutons  qu'on 
n'a  rien  su  faire  pour  exciter  dans  ce  sens  la  spéculation  particulière,  et  qu'on 
a  tout  fait  au  contraire  pour  la  décourager.  Depuis  dix-huit  mois,  les  Anglais 
sillonnent  l'Atlantique  avec  leurs  moteurs  à  feu  ,  et  nous  en  sommes  encore  à 
nous  demander  si  la  France  les  y  suivra.  Un  seul  port  de  mer,  Marseille,  avait 
offert  d'entrer  hardiment  dans  celte  voie  en  mettant  six  millions  pour  enjeu, 
et,  au  lieu  de  s'associer  à  cet  élan,  le  gouvernement  hésite  encore,  moins 
préoccupé  de  nos  grands  intérêts  maritimes,  que  de  petites  querelles  de  riva- 
lité topographique  (1).  On  ne  sait  rien  trancher,  rien  finir  dans  notre  pays.  Les 
affaires  ont  besoin  surtout  de  décisions  promptes.  La  vigueur,  la  célérité  d'ac- 
tion des  pouvoirs  publics  n'ont  pas  été  les  moins  énergiques  mobiles  de  la  for- 
tune de  l'Angleterre. 

Souvent  aussi  l'intérêt  fiscal  vient  se  mettre  à  la  traverse  de  l'intérêt  poli- 
tique et  régner  là  où  il  devrait  obéir.  Naturaliser  en  France  la  fabrication  des 
moteurs  à  feu,  c'était,  non-seulement  émanciper  notre  industrie,  mais  encore 
assurer  notre  défense.  Tributaires  des  Anglais  pour  les  machines  à  vapeur,  que 
serions-nous  devenus  dans  un  cas  de  guerre?  Qui  aurait  armé  nos  bateaux? 
qui  aurait  entretenu  leurs  appareils?  Tout  conseillait  alors  d'éveiller,  de  pro- 
téger, de  doter  les  entreprises  de  cegenre.  Quelques  essais  avaient  eu  lieu  et  se 
continuent  :  à  Arras,  M.  Halelte  ;  à  Mulhouse  ,  M.  Kcechlin  ;  à  Paris ,  M.  Cave; 
à  La  Ciotat,  M.  Benêt  ;  au  Creusot,  M.  Fournel.  Des  capitaux  particuliers  s'é- 
taient courageusement  engagés  dans  une  question  d'utilité  générale.  Il  ne  s'a- 
gissait plus  que  de  seconder  franchement  cette  initiative.  L'administration  ne 
l'a  fait  qu'à  demi;  elle  n'a  pas  su,  pour  une  exception  aussi  méritante ,  re- 
noncer à  ses  soupçons ,  déroger  à  ses  tendances.  On  lui  demandait  l'exemption 
d'un  droit  excessif  sur  l'outillage.  Elle  a  refusé.  On  lui  demandait  la  faculté  de 
travailler  à  l'entrepôt  la  tôle  anglaise,  moins  coûteuse  que  la  nôtre,  et  de  la 
réexporter  enrichie  de  la  plus  value  que  lui  aurait  donnée  la  main-d'œuvre 
nationale.  Elle  a  refusé.  Il  a  fallu  que  l'opinion  lui  forçât  la  main  pour  la  res- 
titution du  droit  sur  les  machines  destinées  à  un  service  entre  le  littoral  fran- 


(1)  Cet  obstacle  n'est  pas  le  seul.  M.  le  président  du  conseil  est  retenu  en  outre  par 
le  désir  tle  s'assurer  si  on  ne  pourrait  pas  faire  des  paquebots  transatlantiques  une  véri- 
table escadre  à  vapeur,  assez  forte  d'échantillon  pour  prêter  le  flanc  à  des  frégates  ou 
à  des  vaisseaux  de  ligne.  Mous  craignons  que  ce  ne  soit  là  trop  poursuivre,  trop  em- 
brasser à  la  fois.  L'essentiel  pour  la  France  est  de  demander  dabord  à  la  vapeur  une 
escadre  de  transport.  Le  reste  est  une  idée  grande  et  belle,  mais  elle  appartient  à 
l'avenir,  aux  futurs  contingents.  Les  moyens  de  réalisation  manquent;  on  ne  sait  corn- 
aient on  pourra  concilier  les  conditions  de  force  et  de  vitesse. 


AVENIR  DE  LA   MARINE  FRANÇAISE.  463 

çais  et  le  littoral  étranger.  En  un  mot,  l'attitude  du  gouvernement  vis-à-vis  des 
nouvelles  usines  n'a  pas  signifié  la  protection,  mais  la  défiance.  Les  adminis- 
trations fiscales  ont,  en  France,  des  qualités  précieuses;  de  l'ordre ,  de  la 
loyauté ,  du  dévouement,-  mais  nous  ne  croyons  pas  que  ,  sur  tous  les  points, 
leurs  lumières  soient  à  la  hauteur  de  leur  zèle.  Dans  les  limites  étroites  où 
elles  se  meuvent,  que  de  progrès  n'onl-elles  pas  étouffés,  que  desources  de  ri- 
chesses n'ont-elles  pas  taries!  L'Angleterre  ne  se  suicide  pas  de  la  sorte.  Sa 
bienveillance  vis-à-vis  des  établissements  qui  intéressent  la  grandeur  du  pays 
n'est  ni  étroite  ni  conditionnelle.  Elle  fait  noblement  et  largement  les  choses. 
Pour  les  lignes  de  grande  vapeur,  on  ne  la  voit  pas  marchander,  même  les  mil- 
lions, et  quand  il  s'agit  d'introduire  dans  les  machines  des  perfectionnements 
chanceux,  elle  intervient  et  supporte  les  frais  d'expérience.  Aussi  améliore- 
t-elle  chaque  jour  ses  types,  soit  dans  la  disposition,  soit  dans  l'ajustage, 
tandis  que  nos  ateliers  en  sont  encore  à  copier  servilement  les  modèles  du 
Sphinx. 

II  faut  le  dire  :  les  habitudes  de  l'administration  ne  sont  pas  le  seul  obstacle 
que  rencontre  l'essor  de  la  fortune  nationale,  et  les  pouvoirs  publics  doivent  en- 
courir leur  part  de  responsabilité.  L'éducation  de  notre  chambre  des  députés 
sur  les  questions  d'influence  extérieure,  de  mouvement  commercial  et  mari- 
time ,  est  encore  à  faire.  Le  sentiment  des  grands  intérêts  de  la  France  n'a  pas 
pénétré  dans  tous  les  esprits.  Les  intérêts  les  plus  voisins  sont  les  seuls  qui 
touchent  vivement  ;  on  n'a  pas  la  conscience  complète  des  autres,  on  se  défie 
de  l'inconnu  ,  on  ne  veut  rien  livrer  au  hasard.  Dans  de  certaines  limites,  c'est 
là  une  réserve  louable;  mais  systématiquement  exercée,  elle  exposerait  le  pays 
à  une  déchéance.  Ce  serait,  par  exemple ,  une  grave  imprévoyance  que  de  dire  : 
La  France  est  essentiellement  agricole,  on  peut  sans  danger  négliger  le  soin 
de  son  commerce;  la  France  est  surtout  continentale,  on  peut  placer  en  se- 
conde ligne  les  destinées  de  sa  marine.  Le  résultat  d'un  calcul  pareil  serait 
l'anéantissement  de  l'un  de  nos  modes  d'influence  et  l'énervement  de  l'autre. 
Tout  se  tient  dans  la  fortune  des  Etats.  L'agriculture,  qui  s'est  habituée  à  voir 
dans  le  commerce  un  ennemi,  ne  pourrait  vivre  sans  lui;  le  commerce  à  son 
tour  à  besoin  ,  pour  prospérer,  d'une  grande  et  lointaine  irradiation  ,  et  la  ma- 
rine militaire  ne  pourrait  tenir  son  rang,  si  la  marine  marchande  ne  lui  mé- 
nageait pas  de  précieuses  réserves  de  matelots.  Commerce,  état  naval,  colo- 
nies, voilà  des  intérêts  qui  ne  peuvent  se  diviser,  et  qu'il  ne  faut  pas  frapper 
en  aveugles,  car  ce  serait  un  sacrifice  sans  compensation. 

Depuis  quelques  années  ,  il  circule  en  France  des  préventions  sourdes,  mais 
actives  contre  toute  colonisation  lointaine  et  contre  la  marine,  que  l'on  accuse 
de  complicité  dans  les  tendances  coloniales.  On  semble  croire  que  notre  na- 
tionalité peut,  sur  tous  les  points,  se  suffire  à  elle-même,  et  qu'elle  n'a  pas 
besoin  d'aller  chercher  au  dehors  les  ressources  qu'elle  trouve  dans  son  rayon 
continental.  Qu'est-ce  à  dire?  La  nature  aurait  donc  donné  en  pure  perte  quatre 
cents  lieues  de  cotes  à  notre  territoire,  et  un  magnifique  littoral  sur  deux  mers  : 
sur  l'Océan,  l'espace  sinueux  qui  se  prolonge  de  Dunkerque  à  Bayonne ;  sur 
la  Méditerranée,  celui  qui  se  développe  entre  Amibes  et  Porl-Vendres ;  elle 
lui  aurait  donné  inutilement  des  havres,  des  rades  bien  abritées,  des  rivières 


4G4  AVENIR   DE   LA    MARINE   FRANÇAISE. 

praticables  pour  les  plus  grands  vaisseaux,  et  une  race  de  marins  qui  rivalise 
avec  les  plus  fortes  et  les  plus  braves  que  l'on  connaisse.  Tous  ces  avantages 
qui  sont  sous  notre  main,  à  notre  portée,  nous  y  renoncerions  gratuitement, 
systématiquement.  Des  deux  ascendants  ,  l'un  continental ,  l'autre  maritime, 
nous  déserterions  le  plus  fécond  ,  le  seul  qui .  dans  1ère  tranquille  que  traverse 
l'Europe,  puisse  tenir  en  baleine  l'activité  nationale,  éprouver  les  courages, 
agrandir  les  idées;  celui  qui  embrasse  et  résume  tous  les  intérêts  pacifiques 
sans  exclure  un  seul  de  nos  grands  intérêts  guerriers,  celui  qui  crée  les  res- 
sources que  l'autre  doit  détruire,  et  qui ,  au  moment  décisif,  lui  sera  un  éner- 
gique et  puissant  auxiliaire.  Ce  serait  de  la  démence.  A  l'appui  de  ce  sa- 
crifice, on  invoque  les  souvenirs  de  l'empire,  et  l'on  rappelle  ce  que  Napo- 
léon fit  de  la  France  comprimée  par  un  blocus.  Mais  Napoléon ,  surpris  par  les 
circonstances ,  leur  opposa  un  système  qui  ne  devait,  qui  ne  pouvait  pas  sur- 
vivre aux  nécessités  dont  il  était  issu.  Il  savait  d'ailleurs,  il  comprenait  où 
était  son  côté  vulnérable,  et  il  exagéra  l'une  des  deux  manifestations  de  la 
force  française ,  précisément  pour  déguiser  l'absence  complète  de  l'autre. 
Quand  il  le  put ,  il  rêva  des  gloires  maritimes.  Ce  fut  lui  qui  le  premier  nomma 
la  Méditerranée  un  lac  français,  ce  fut  lui  qui  imposa  au  Directoire  l'expédi- 
(ion  d'Egypte,  cette  brillante  témérité  coloniale,  lui  enfin  qui  ne  désespéra 
pas  de  reconquérir  Saint-Domingue  sur  la  fièvre  jaune  et  les  populations  noi- 
res. Entre  toutes  les  puissances  qu'il  combattit,  sa  plus  grande  haine  fut  pour 
celle  qu'il  ne  put, jamais  atteindre  ;  et  n'est-il  pas  avéré  aujourd'hui  que  le  fan- 
tôme ennemi  qu'il  poursuivait  à  travers  les  champs  de  bataille  de  l'Allemagne 
et  les  steppes  désolées  de  la  Russie ,  c'était  la  prépondérance  navale  de  l'An- 
gleterre? 

Ce  qui  effraye  surtout  les  esprits  méticuleux  et  timides  dans  les  expériences 
coloniales,  ce  sont  les  dépenses  qu'elles  occasionnent.  On  calcule  par  francs  et 
centimes  ce  que  coule  un  établissement  lointain  ;  on  lui  ouvre  un  compte  par 
((oit  et  avoir ,  on  fixe  son  prix  de  revient;  et,  suivant  le  résultat,  on  l'absout 
ou  on  le  condamne.  Une  pareille  arithmétique  n'est  pas  seulement  d'une  poli- 
lique  étroite  ,  elle  repose  en  outre  sur  un  procédé  erroné.  Elle  n'atteint  que  les 
chiffres  ostensibles;  l'ensemble  d'une  évaluation  lui  échappe.  Ainsi,  une  co- 
lonie onéreuse  à  l'État  peut  être  très-fructueuse  pour  ses  administrés.  Le  trésor 
en  souffre  peut-être  ,  mais  qu'importe  ,  si  la  richesse  générale  du  pays  s'en  ac- 
croît? L'État  retrouvera  tôt  ou  tard,  à  l'aide  de  l'impôt ,  les  avances  qu'il  aura 
semées  :  il  les  retrouvera  fécondées  par  le  génie  particulier.  Cette  guerre  de 
centimes  est  celle  que  l'on  a  faite  et  que  l'on  fait  encore  à  la  colonisation  d'Al- 
ger. Chaque  année,  la  dignité ,  la  grandeur  militaire  du  pays,  courent  le  risque 
de  se  trouver  à  la  merci  d'une  addition  ,  et  l'avenir  de  notre  conquête  peut  dé- 
pendre du  moindre  crédit  supplémentaire.  C'est  là  une  situation  fâcheuse  et 
qui  prouve  à  quel  point  l'on  manque  ,  en  France  ,  d'esprit  de  suite  et  de  gran- 
deur de  vues.  La  possession  d'un  royaume  dans  le  nord  de  l'Afrique  est-elle 
donc  si  peu  de  choses  qu'on  refuse  de  l'acheter  au  prix  de  quelques  sacrifices:' 
Où  trouverait-on  ,  pour  nos  soldats,  un  meilleur  théâtre  d'apprentissage,  pour 
nos  populations  exubérantes  une  issue  plus  utile,  pour  notre  activité  nationale 
un  plus  beau  (crrrain  ?  Nous  nous  plaignons  de  ce  que  coûte  noire  établisse- 


AVENIR   DE   LÀ   MARINE   FRANÇAISE.  465 

ment  d'Afrique;  mais  sait-on  bien  ce  qu'a  coulé  l'Inde  aux  Anglais?  La  seule 
guerre  des  Birmans,  liquidée  par  la  compagnie,  figure  sur  ses  registres 
pour  110  millions,  et  ces  110  millions  n'ont  abouti  qu'à  l'occupation  stérile 
de  la  ville  de  Rangoun ,  qui  va  être  prochainement  évacuée.  On  ne  nous  a  pas 
encore  pris  Alger.  En  1756 ,  le  sultan  Chigari-el-Doulad  s'empara  de  Calcutta , 
que  Clive  reconquit  avec  peine  dix-huit  mois  après.  Nous  n'avons  eu  encore 
qu'Abd-el  Kader  à  combattre  ;  les  Anglais  eurent  à  réduire  successivement 
Hyder-Aly  en  1776,  Tippoo-Saèb  de  1784  à  1798,  Mahadi-Scindia  de  1800 
à  1806.  En  1818,  un  siècle  et  demi  après  l'installation  définitive  de  la  com- 
pagie,  les  Maharattes  résistaient  encore  dans  les  plaines  de  Pounah.  Six  ans 
après,  c'était  le  tour  des  Birmans;  hier,  on  se  battait  devant  Kaboul  ;  demain 
on  se  canonnera  dans  les  mers  de  Chine.  En  dehors  des  charges  de  l'occu- 
pation armée,  Alger  n'a  pas  présenté  celle  de  désastres  commerciaux.  La 
compagnie  des  Indes  suspendit  trois  fois  ses  payements,  et,  en  1775,  il  fallut 
que  le  gouvernement  vînt  à  son  secours.  Que  l'on  compare  maintenant  les 
deux  occupations  et  que  l'on  dise  quelle  est  la  plus  coûteuse  et  la  plus  mili- 
tante. 

Si  l'on  veut  savoir  quelles  compensations  présentent  de  tels  sacrifices  ,  l'An- 
gleterre est  encore  là  pour  en  témoigner.  Certes  ,  si,  comme  on  l'assure,  la 
passion  d'agrandissements  lointains  était  onéreuse  et  fatale,  l'Angleterre  de- 
vrait en  être,  à  l'heure  qu'il  est,  au  repentir  et  aux  regrets:  elle  devrait 
pleurer  sur  ses  ruines.  II  est  peu  de  contrées  où  elle  n'ait  mis  les  pieds  ,  peu 
de  territoires  où  elle  ne  se  soit  maintenue.  Elle  a  poussé  ce  système  jusqu'à 
l'abus,  jusqu'à  l'excès,  sans  témoigner  un  seul  instant  qu'elle  fût  ni  lasse  ni 
assouvie.  Qu'en  est-il  résulté?  Qu'elle  couvre  aujourd'hui  les  mers  de  son 
pavillon,  qu'elle  commande  à  la  dixième  partie  du  globe,  dont  elle  est  à  la 
fois  la  manufacturière  et  la  tutrice.  A  chacun  de  ses  succès  coloniaux  a  ré- 
pondu un  succès  industriel,  et  ses  moyens  de  production  se  sont  toujours  ainsi 
tenus  à  la  hauteur  des  besoins  qu'elle  avait  à  satisfaire.  Le  métier  à  tisser 
d'Arkwright ,  l'immortel  mécanisme  de  James  Watt ,  tout  est  venu  servir  à 
point  les  intérêts  de  sa  grandeur  et  l'essor  de  sa  fortune.  Elle  a  été  hardie , 
téméraire  ,  dira-l-on;  non  ,  elle  n'a  élé  que  patiente  et  courageuse.  Il  surfit  de 
vouloir  aussi  fortement,  aussi  obstinément  pour  maîtriser  le  succès.  En  toutes 
choses  ,  le  pire  des  expédients,  c'est  de  s'arrêter  à  mi-chemin.  Qu'on  ne  s'en- 
gage pas  légèrement,  rien  de  mieux;  mais,  une  fois  engagé,  il  faut  marcher 
résolument  devant  soi ,  sans  se  délier  du  but ,  sans  épiloguer  sur  les  moyen.;. 
Ainsi  se  conduisent  les  peuples  qui  ont  quelque  maturité  dans  l'esprit,  quelque 
étendue  dans  le  regard  ,  quelque  décision  dans  le  caractère. 

C'est  dans  celte  ligne  d'efforts  que  nous  devrions  nous  tenir  pour  la  coloni- 
sation d'Alger,  en  laissant  là  des  discussions  énervantes ,  en  oubliant  le  passé, 
en  songeant  à  l'avenir.  Il  y  va  de  notre  honneur,  et  non  pas  seulement  de  cet 
honneur  qui  consiste  à  persévérer,  sous  peine  d'humiliation  ,  dans  une  tin  que 
l'on  s'est  proposée.  Il  y  va  de  notre  honneur,  comme  agents  nécessaires  dans 
le  mouvement  de  la  civilisation  générale.  Quelles  que  soient  les  vues  mercan- 
tiles et  personnelles  de  l'Angleterre  ,  il  est  évident  qu'à  son  insu  et  par  la  force 
des  choses,  elle  exerce  aujourd'hui  une  grande  influence  sur  l'éducation  du 


4GG  AVENU!  DE   LA   MARINE  FRANÇAISE. 

monde.  Ses  mœurs ,  sa  langue,  sa  civilisation,  pénètrent  partout  avec  ses 
produits.  L'Asie  est  presque  anglaise;  l'Océanie  l'est  complètement;  la  moitié 
de  l'Amérique  a  ce  caractère.  Il  ne  reste  à  l'influence  française  ,  comme  théâtre 
d'action  ,  que  le  nord  de  l'Afrique.  Comment  pourrait-on  penser  à  l'abandon- 
ner, à  le  discréditer,  à  l'amoindrir?  Ce  n'est  pas  tout  que  de  passer  pour  un 
peuple  doué  d'initiative ,  pour  d'excellents  conducteurs  d'idées  :  il  faut  que 
cette  faculté  trouve  sa  sanction  dans  les  faits  et  se  prouve  par  les  résultats. 
Si  le  terrain  est  ingrat,  la  gloire  n'en  sera  que  plus  grande.  De  semblables 
tâches  n'échoient  d'ailleurs  qu'à  des  races  dignes  de  les  remplir  :  la  France 
en  cela  hérite  directement  de  Rome.  Habituons-nous  donc  à  voir  sous  un  jour 
favorable  cette  propagande  lointaine,  qui  a  valu  à  l'Angleterre  de  si  belles 
destinées;  persuadons-nous  qu'un  grand  peuple  a  besoin  de  se  manifester  au 
dehors,  d'y  verser  les  inspirations  de  son  génie,  les  fruits  de  son  activité; 
qu'il  n'y  a  ni  honneur  ni  profit  pour  un  empire  à  concentrer  péniblement  son 
action ,  à  opérer  laborieusement  sur  lui-même ,  à  s'entourer  d'une  grande 
muraille.  L'isolement  social  est  un  système  plus  funeste  encore  que  ne  l'est 
l'isolement  politique. 

On  voudrait  en  vain  nous  effrayer  des  jalousies  de  l'Angleterre.  En  fait 
d'entreprises  coloniales,  l'Angleterre  a  aujourd'hui  tout  ce  qu'elle  peut  sup- 
porter, et  elle  commence  à  comprendre  qu'elle  ne  peut  pas  suffire  seule  à 
l'entière  civilisation  du  globe.  Le  rôle  qu'elle  a  majestueusement  soutenu  jus- 
qu'ici est  un  peu  lourd  pour  ses  épaules;  elle  sent  qu'elle  a  à  la  fois  charge  de 
besoins  et  charge  d'âmes;  elle  reconnaît  que  tout  n'est  pas  bénéfice  dans  ce 
travail,  elle  convie  des  auxiliaires  au  partage  de  sa  magnifique  mission.  Le 
champ  ne  manque  point  aux  pas  humains.  Si  le  vieux  continent  regorge 
d'hommes ,  le  reste  de  la  terre  est  encore  dépeuplé.  Le  sol  le  plus  fertile  qui 
soit  sous  le  ciel ,  les  plaines  de  l'Orénoque  et  des  Amazones  sont  incultes  et 
désertes.  Il  y  a  foule  sur  un  point ,  vide  sur  tous  les  autres.  N'est-ce  pas  la 
justification  de  celte  loi  d'unité  qui  lie  les  diverses  parties  du  globe,  et  l'expli- 
cation de  ce  mouvement  qui ,  après  avoir  appelé  sur  l'Europe  l'excédant  des 
populations  asiatiques,  pousse  aujourd'hui,  vers  l'Afrique,  l'Amérique  et 
l'Océanie  ,  la  partie  aventureuse  et  entreprenante  des  populations  euro- 
péennes ? 

Ce  mouvement  extérieur,  cet  esprit  d'entreprises,  bien  servis,  bien  appli- 
qués, seraient  de  nature  à  influer  d'une  manière  décisive  sur  les  grandeurs 
maritimes  de  la  France.  L'intérêt  colonial ,  l'intérêt  commercial,  dominent  la 
question  navale  et  ne  sauraient  s'en  séparer.  On  ne  peut  pas  avoir  des  flottes 
considérables  sans  un  grand  réservoir  de  marins  ,  et  ces  marins  ,  la  navigation 
marchande  seule  les  prépare.  Or  la  navigation  marchande,  c'est  le  rayonne- 
ment au  dehors,  c'est  un  état  colonial.  Répétons  ces  vérités  vulgaires  afin 
qu'on  n'ait  aucun  prétexte  pour  les  méconnaître  ou  les  ignorer.  Sans  doute 
l'emploi  de  la  vapeur,  mieux  approprié,  peut  suppléer  à  quelques-unes  de  nos 
nécessités  militaires;  mais  le  besoin  d'expansion  ne  se  fera  alors  que  plus 
vivement  sentir  dans  l'ordre  des  relations  pacifiques.  A  l'organisation  guerrière 
des  nations  semble  succéder  une  condition  purement  laborieuse.  Tâchons  de 
lui  donner  quelques  allures  de  grandeur;  transportons  dans  le  domaine  des 


AVENIR  DE  LA  MARINE  FRANÇAISE.  4G7 

faits  tout  ce  qu'ils  peuvent  admettre  d'instincts  généreux  et  de  nobles  mobiles. 
C'est  le  moyen  de  relever  notre  nouveau  rôle  et  de  conserver  quelques  étin- 
celles de  cet  idéal  qui  se  retire  de  la  vie  humaine. 

Locis  Reybaud. 


LETTRES  A  UN  AMÉRICAIN 


SUR  L'ÉTAT 


DES  SCIENCES  EN  FRANCE. 


IL 

L'INSTITUT. 


Je  vous  disais,  monsieur,  dans  ma  lettre  précédente  (1),  que  je  vous  par- 
lerais dans  celle-ci  de  l'action  que  l'Institut  exerce  comme  corps  unique,  de 
ses  rapports  avec  le  gouvernement  et  avec  le  public ,  des  liens  qui  exisleni 
entre  les  différentes  académies  dont  il  se  compose  ,  et  des  relations  qu'elles  onl 
à  l'étranger.  Mais  je  crains  d'avoir  trop  promis,  car  cet  exposé  présente  de 
grandes  difficultés  ;  ma  lâche  serait  moins  ardue  si,  dans  les  choses  importan- 
tes au  moins ,  toutes  les  académies  de  l'Institut  suivaient  une  marche  uniforme. 
.Malheureusement,  il  n'en  est  pas  ainsi  :  sans  revenir  sur  la  publicité  ou  sur  le 
secret  des  séances,  qui  établit  entre  ces  compagnies  une  dissemblance  si  mar- 
quée, on  peut  signaler  d'autres  différences  fondamentales  qui  les  affectent 
profondément  et  qui  tendent  à  les  éloigner  davantage  les  unes  des  autres. 
Avant  daller  plus  loin  ,  je  vous  demanderai  la  permission  de  m'arrêler  un  in- 
stant sur  la  division  en  sections  qui  est  à  mes  yeux  la  plus  importante  parmi 
ces  différences. 

(1)  Voyez  la  livraison  du  31  mars. 


LES    SCIENCES   EN   FUANCE.  469 

Celle  division  existe  à  l'Académie  des  sciences ,  à  l'Académie  des  sciences 
morales  et  politiques,  et  à  celle  des  beaux-arts,  mais  ni  l'Académie  française, 
ni  l'Académie  des  inscriptions  ne  l'ont  adoptée.  Pour  faire  bien  comprendre  en 
quoi  consiste  une  telle  différence ,  il  faut  remonter  à  l'organisation  primitive 
de  l'Institut ,  et  suivre  les  diverses  transformations  qu'il  a  subies  depuis  sa 
création.  Par  la  loi  du  5  brumaire  an  iv  de  la  république  ,  l'Institut  devait  être 
composé  de  cent  quarante-quatre  membres  résidant  à  Paris,  et  d'un  égal 
nombre  d'associés  répandus  dans  les  différentes  parties  de  la  France  ;  on  y 
admettait  aussi  vingt-quatre  associés  étrangers.  II  était  divisé  en  trois  classes  : 
la  première  était  celle  des  sciences  physiques  et  mathématiques  ,  et  correspon- 
dait à  l'Académie  des  sciences  d'aujourd'hui;  la  seconde,  appelée  classe  des 
sciences  morales  et  politiques,  renfermait ,  outre  les  éléments  dont  se  compose 
l'Académie  qui  porte  actuellement  le  même  nom,  certaines  branches  de  l'éru- 
dition proprement  dite;  enfin,  l'Académie  française,  celle  des  beaux-arts  et 
une  partie  de  l'Académie  des  inscriptions  et  belles-lettres  se  trouvaient  réu- 
nies sous  le  nom  de  Classe  de  littérature  et  beaux-arts.  Ces  trois  classes 
étaient  subdivisées  en  vingt-quatre  sections,  composées  chacune  de  six  mem- 
bres (1)  :  il  y  avait  des  séances  particulières  et  des  séances  communes  à  tout 
rinslitut,  qui  conservait  ainsi  toute  son  unité  au  milieu  de  l'indépendance 
d'action  nécessaire  aux  travaux  de  chaque  classe  ;  les  élections  se  faisaient  par 
l'Institut  réuni  en  assemblée  générale.  Quand  une  place  était  vacante,  on  dé- 
libérait d'abord  sur  la  nécessité  de  la  remplir  :  puis ,  ce  point  une  fois  décidé  , 
la  section  à  laquelle  appartenait  l'académicien  défunt  présentait  à  la  classe  une 
liste  de  cinq  candidats  au  moins  qui  était  discutée  et  pouvait  être  modifiée,  cl 
sur  laquelle  on  votait  pour  déterminer  l'ordre  de  présentation.  La  liste  des 
candidats  ,  une  fois  arrêtée ,  était  portée  devant  l'Institut,  qui ,  un  mois  après 
la  présentation ,  procédait  en  corps  à  l'élection  ;  cette  organisation  ,  où  l'on 
pourrait  remarquer  plusieurs  dispositions  utiles  (2) ,  ne  subsista  pas  longtemps. 

(1)  La  première  classe  était  divisée  en  dix  sections,  dont  voici  les  noms  :  lo  Mathé- 
matiques. —  2°  Arts  mécaniques.  —  5o  Astronomie.  —  4o  Physique  expérimentale.  — 
5o  Chimie.  —  6"  Histoire  naturelle  et  minéralogie.  —  7n  Botanique  et  physique  géné- 
rale. —  8"  Anatomie  et  physiologie.  —  9»  Médecine  et  chirurgie.  —  10»  Economie 
rurale  et  art  vétérinaire. 

La  seconde  classe  comprenait  :  1"  l'analyse  des  sensations  et  des  idées,  —  2<>  la 
morale  ,  —  3"  la  science  sociale  et  la  législation,  —  4<>  l'économie  politique,  —  .'3"  l'hi  - 
toirc,  —  G«  la  géographie. 

Les  huit  sections  de  la  troisième  classe  étaient  :  1"  la  grammaire,  —  2°  les  langues 
anciennes,  —  5°  la  poésie,  —  4»  les  antiquités  el  monuments,  —  5«  la  peinture,  — 
G»  la  sculpture,  —  7» l'architecture,  —  8«  la  musique  el  déclamation. 

(2)  L'Institut  devait  nommer  tous  les  ans  vingt  citoyens  chargés  de  voyager  en  France 
el  à  l'étranger  aux  frais  de  la  république  el  de  faire  des  observations  relatives  à  l'agri- 
culture. La  durée  de  leur  voyage  étail  <lr  trois  ans ,  ci  ils  devaicul  correspondre  av<  c 
l'Institut,  On  les  choisissait  successivement  dans  i<his  les  départements.  Six  membres  de 
l'Institut  étaient  également  choisis  chaque  année  pour  voyagei  ensemble  ou  séparé- 
ment) dans  le  but  de  faire  des  recherches  sur  les  diverses  branches  de9  connaissance 
humaines  autres  que  I  agriculture. 


470  LES   SCIENCES   EN  FRANCE. 

Le  premier  consul  Bonaparte  qui ,  comme  on  le  sait,  n'aimait  pas  l'idéologie  , 
abolit  la  classe  des  sciences  morales  et  politiques,  et  divisa  L'Institut  en  quatre 
classes  (1)  qui  correspondaient  aux  académies  détruites  par  la  révolution.  La 
classe  des  sciences  physiques  et  mathématiques,  et  celle  des  beaux-arts  furent 
seules  divisées  en  seclions  :  la  déclamation  fut  exclue  de  l'Institut,  et  l'on  y 
introduisit  la  navigation  et  la  gravure,  qui  d'abord  avaient  été  oubliées  (2). 
Les  liens  qui  attachaient  les  différentes  classes  de  l'Institut  se  relâchèrent 
alors  ;  les  élections  ne  se  firent  plus  en  commun ,  et  les  séances  générales ,  qui 
avaient  lieu  autrefois  tous  les  mois  ,  furent  réduites  à  quatre  par  an  (3).  Mais 
la  modification  la  plus  grave  fut  celle  par  laquelle  les  élections,  qui  étaient 
d'abord  parfaitement  libres  ,  furent  soumises  à  l'approbation  du  premier  con- 
sul. Après  les  cent  jours.  Louis  XVIII  fit  cette  fameuse  ordonnance  qui  déci- 
mait l'Institut  (4),  et  qui  rendait  à  chaque  académie  son  ancien  nom  (5).  Sans 
dire  expressément  que  ce  grand  corps  n'aurait  plus  de  vie  commune,  on  dé- 
clara que  chaque  académie  aurait  son  régime  indépendant ,  et  cette 
simple  phrase  réduisit  au  néant  l'unité  de  l'Institut.  Enfin,  en  1832,  sur  la 
proposition  de  M.  Guizot,  l'Académie  des  sciences  morales  et  politiques  fut 
rétablie  :  elle  se  trouve  actuellement  divisée  en  cinq  seclions  (6) ,  chacune 
desquelles  compte  six  membres.  Par  suite  de  tous  ces  remaniements,  l'Institut 

(1)  Elles  s'appelèrent  :  lo  classe  des  sciences  physiques  et  mathématiques,  — 
2o  classe  île  la  langue  et  de  la  littérature  françaises,  —  3°  classe  d'histoire  et  de  litté- 
rature anciennes,  —  4<j  classe  des  beaux-arts. 

(2)  Les  sections  de  la  classe  des  sciences  physiques  et  mathématiques  furent  mieux 
définies  par  Bonaparte  que  dans  la  première  organisation,  où ,  comme  on  vient  de  le 
voir,  on  avait  réuni  la  physique  générale  et  la  botanique.  Voici  les  sections  établies 
par  le  premier  consul ,  et  qui  subsistent  encore  à  l'Académie  des  sciences  :  elles  se 
composent  toutes  de  six  membres  ,  excepté  la  géographie  et  navigation ,  qui  n'en  a  que 
trois.  —  Première  classe  :  Sciences  mathématiques .  —  lo  Géométrie.  —  2°  Mécanique. 
—  o»  Astronomie.  —  4o  Géographie  et  navigation.  —  5o  Physique  générale. 

Sciences  physiques.  —  lo  Chimie.  —  2o  Minéralogie.  —  5o  Botanique.  —  4o  Econo- 
mie rurale  et  art  vétérinaire.  —  5o  Anatomie  et  zoologie.  —  6o  Médecine  et  chirurgie. 

Les  sections  qui  formaient  la  quatrième  classe  étaient  les  suivantes  :  lo  Peinture, 
dix  membres.  —  2o  Sculpture,  six  membres.  —  3°  Architecture,  six  membres. — ■ 
i"  Gravure ,  trois  membres.  —  5o  Musique  (composition) ,  trois  membres. 

Le  nombre  des  membres  de  cette  quatrième  classe  a  été  augmenté  à  la  restauration. 
L'Académie  des  beaux-arts  compte  actuellement  quarante  membres  ;  mais  les  sections 
sont  restées  les  mêmes. 

(5)  Une  des  dispositions  qui  attaquèrent  le  plus  l'unité  de  l'Institut  fut  celle  par  la- 
quelle le  premier  consul  permit  aux  membres  d'appartenir  à  plusieurs  classes  à  la  fois. 
C'est  alors  aussi  que  les  secrétaires  devinrent  perpétuels  :  dans  l'organisation  primi- 
tive ,  ils  ne  pouvaient  rester  en  fonctions  que  pendant  deux  ans  au  plus. 

(4)  On  sait  que  l'Académie  des  sciences  perdit  à  cette  occasion  Monge,  Carnot  et 
Gnyton-Morveau. 

(5)  L'Académie  française ,  celle  des  inscriptions  et  belles-lettres,  l'Académie  des 
sciences  et  celle  des  beaux-arts. 

(6)  Voici  les  noms  de  ces  sections  :  lo  philosophie,  —  2o  morale,  —  3°  législation,  — 
4"  économie  politique,  --  5o  histoire  générale. 


LES   SCIENCES   EN   FRANCE.  471 

est  aujourd'hui  composé  de  deux  cent  treize  membres  titulaires  résidant  à 
Paris  ,  et  de  six  secrétaires  perpétuels  ,  outre  les  académiciens  libres ,  les  cor- 
respondants et  les  associés  étrangers.  On  avait  pensé ,  après  la  révolution  de 
juillet,  qu'un  des  premiers  soins  des  diverses  académies  aurait  été  de  renouer 
les  relations  qu'elles  avaient  autrefois  ensemble  et  de  rendre  ainsi  l'unité  à 
l'Institut;  mais  ,  malgré  les  tentatives  de  quelques-uns  des  plus  anciens  et  des 
plus  illustres  académiciens,  toutes  les  propositions  qu'on  a  faites  à  ce  sujet 
ont  été  écartées  ou  abandonnées  sans  qu'on  puisse  deviner  le  motif  qui  les  a 
fait  ainsi  tomber  dans  l'oubli.  Et  pourtant ,  il  s'est  présenté  dernièrement  plu- 
sieurs circonstances  où  l'action  de  l'Institut  réuni  aurait  été  très-utile.  Actuel- 
lement même  on  s'élonne  que  ce  corps  ne  prenne  pas  l'initiative  dans  le  projet 
de  loi  relatif  à  la  propriété  littéraire,  qui  devrait  intéresser  à  un  si  haut  degré 
toutes  les  académies  ,  et  qui ,  jusqu'à  présent,  ne  semble  avoir  attiré  l'attention 
que  de  l'Académie  des  beaux-arts. 

Après  ce  rapide  exposé  des  transformations  qu'a  subies  l'Institut,  vous  pou- 
vez, monsieur,  mieux  comprendre  encore  l'importance  et  l'utilité  des  sections. 
Sans  doute,  dans  certains  cas,  celle  division  en  sections  peut  présenter  de 
graves  difficultés,  mais  les  avantages  qu'elle  offre  sont  à  mes  yeux  incal- 
culables. L'acte  le  plus  important  auquel  puisse  procéder  une  académie  est  sans 
contredit  l'élection  d'un  membre  titulaire.  Cette  élection  ne  saurait  être  en- 
tourée de  trop  de  garanties,  de  trop  de  précautions.  Or,  avec  le  système  de  pré- 
sentation par  les  sections  qui  est  adopté  dans  les  académies  où  ces  sections 
existent,  chaque  candidat  se  trouve  apprécié  d'abord  par  les  hommes  de  sa 
spécialité,  qui  communiquent  à  leurs  confrères  le  jugement  qu'ils  ont  porté 
sur  le  mérite  des  candidats  et  l'ordre  dans  lequel  ils  croient  qu'il  faut  les  placer. 
Le  rapport  motivé  que  présente  la  section  à  ce  sujet,  la  discussion  qui  s'éta- 
blit sur  cette  présentation  (1),  servent  à  éclairer  l'académie,  qui  vole  ensuite 
en  connaissance  de  cause.  Mais  là  où  les  sections  n'existent  pas,  il  n'y  a  ni 
discussion,  ni  rapport ,  et  chaque  membre  est  forcé,  ou  de  voler  un  peu  au 
hasard,  s'il  veut  ne  s'en  rapporter  qu'à  ses  propres  lumières,  ou  de  consulter 
ses  amis,  dont  l'avis  n'est  soumis  à  aucune  espèce  de  contrôle.  Il  peut  résulter 
quelquefois  de  ce  défaut  de  discussion  que  les  voix  soient  portées  à  se  grouper 
par  des  motifs  qui  ne  sont  pas  exclusivement  scientifiques.  D'ailleurs  ,  là  où  il 
n'y  a  pas  de  sections,  les  concurrents  n'ont  pas  la  même  spécialité,  et  il  devient 
presque  impossible  de  comparer  leurs  titres.  S'il  est  quelquefois  si  difficile  de 
choisir  à  l'Académie  des  sciences  entre  un  physiologiste  et  un  anatomisle  qui 
se  présentent  pour  entrer  dans  la  même  section,  quels  motifs  aura-ton  à  l'Aca- 
démie des  inscriptions,  par  exemple,  pour  se  décider  entre  un  orientaliste,  un 
savant  qui  s'occupe  de  l'histoire  du  moyen  âge,  et  un  géographe,  qui  pourront 

(1)  A  cetéjjard  les  habitudes  de  l'Académie  des  sciences  morales  et  politiques,  qui 
met  un  intervalle  d'une  semaine  entre  le  jour  de  la  présentation  et  celui  de  la  discus- 
sion,  me  semblent  préférables  au  règlement  des  académies  où  la  discussion  s'établit 
immédiatement  après  la  présentation,  car  il  peut  arriver  que  tous  les  membres  ne 
soient  pas  en  mesure  de  discuter  immédiatement  et  sans  préparation  le  rapport  présenté 
par  la  section. 


472  LES    SCIENCES    EN   FRANCE. 

êlre  candidats  en  même  temps?  Et  puis  comment  un  académicien,  s'il  n'est  pas 
éclairé  par  une  présentation  faite  par  des  hommes  compétents,  pourra-t-il  ap- 
précier et  comparer  des  travaux  si  différents?  La  division  en  sections  ,  qu'il 
faut  surtout  respecter  dans  les  élections,  me  semble  être  la  meilleure  garantie 
des  choix  de  l'Institut.  C'est  avec  autant  de  peine  que  de  surprise  que  les  savants 
verraient  les  académies  où  les  sections  sont  déjà  établies  négliger  de  se  re- 
cruter ,  même  sous  les  prétextes  en  apparence  les  plus  plausibles ,  parmi  les 
plus  fortes  spécialités.  Mieux  vaudrait,  à  mes  yeux,  modifier  l'organisation  de 
l'académie,  changer  le  nom  d'une  section,  diminuer  le  nombre  des  membres 
qui  doivent  la  composer,  que  d'y  introduire  des  hommes  qui,  quoique  très- 
distingués,  ne  seraient  pas  les  plus  aptes  à  y  entrer  par  la  nature  de  leurs 
études. 

Et  d'ailleurs,  ce  n'est  pas  seulement  dans  l'intérêt  de  l'Institut,  c'est  aussi 
dans  celui  des  hautes  éludes  et  du  public  que  le  partage  en  sections  me  parait 
utile  ;  car  l'Institut  n'est  pas  seulement  destiné  à  accueillir  les  hommes  emmena 
que  la  France  a  produits  :  il  doit  aussi  s'efforcer  de  faire  éclore  les  talents  , 
et  d'empêcher  qu'aucun  sujet  important  d'études  ne  soit  négligé  chez  nous. 
Or  s'il  arrivait,  par  des  circonstances  quelconques  ,  qu'une  des  branches  des 
connaissances  humaines  représentées  dans  les  académies  où  il  n'y  a  pas  de 
sections  fût  moins  cultivée  en  France,  et  que  la  faveur  du  public  se  portât  de 
préférence  vers  d'autres  études,  il  en  résulterait  nécessairement  qu'à  chaque 
vacance  l'académie  dont  il  s'agit  se  verrait  forcée  de  se  transformer,  et  qu'enfin 
une  branche  importante  des  sciences  ou  des  lettres  pourrait  se  trouver  ainsi 
délaissée  par  le  public  et  exclue  de  l'Institut;  tandis  que,  par  la  division  en 
sections,  les  savants  seront  toujours  avertis  qu'il  y  a  des  études  qu'on  ne  saurait 
négliger.  L'empressement  avec  lequel  on  désire  être  admis  à  l'Institut  doit 
prouver  à  tout  le  monde  qu'une  place  vacante  ne  restera  jamais  sans  aspirants. 
Néanmoins  ,  pour  stimuler  toujours  le  zèle  des  savants,  il  faudrait  que  chaque 
fois  qu'il  le  jugerait  nécessaire ,  ce  corps  illustre  usât  du  droit  de  renvoyer 
l'élection  à  un  temps  où  il  y  aurait  des  candidats  d'un  mérite  supérieur.  Peut- 
être  même  le  délai  de  six  mois  qu'une  académie,  d'après  les  règlements,  peut 
laisser  écouler  entre  le  moment  où  elle  est  consultée  et  le  jour  de  l'élection , 
n'esl-il  pas  suffisant  et  n'a-t-il  aucun  résultat  utile.  Il  est  évident  en  effet  que, 
s'il  n'existe  déjà  ,  en  six  mois  il  ne  se  formera  pas  un  homme  capable  d'entrer 
à  l'Institut,  et  qu'après  avoir  déclaré  tacitement  par  un  ajournement  qu'aucun 
des  candidats  ne  mérite  d'être  élu,  on  sera  forcé  à  six  mois  d'intervalle  do 
choisir  un  académicien  parmi  les  mêmes  candidats.  A  la  vérité,  après  un  pre- 
mier délai ,  l'académie  a  le  droit  d'ajourner  encore  l'élection.  Mais  d'abord  il 
est  bien  difficile  que  la  section  qui  doit  faire  la  présentation  résiste  ainsi  à 
plusieurs  reprises  à  l'impatience  et  aux  sollicitations  des  candidats  ;  et  effecti- 
vement ces  ajournements  réitérés  sont  excessivement  rares,  et  puis,  comme  on 
ne  pourrait  jamais  savoir  d'avance  si  l'on  obtiendrait  un  nouveau  délai ,  per- 
sonne ne  voudrait  entreprendre,  dans  l'espoir  de  mériter  les  suffrages  de  l'aca- 
démie, un  travail  dont  la  durée  dépasserait  six  mois  5  et  l'on  sait  que  cet 
espace  de  temps  est  insuffisant,  non-seulement  pour  achever  un  travail  digne 
de  fixer  l'attention  de  l'Institut,  mais  même  pour  en  préparer  les  éléments.  Ne 


LES  SCIENCES   EN   FRANCE-  475 

vous  semblerait-il  pas,  monsieur,  que  chaque  fois  qu'un  ajournement  devien- 
drait nécessaire  ,  il  serait  plus  digne  de  ce  corps  et  plus  utile  aux  sciences  de 
renvoyer  l'élection  à  une  époque  bien  plus  éloignée  ,  à  cinq  ans,  par  exemple, 
temps  suffisant  pour  faire  surgir  de  nouveaux  candidats?  Je  le  répète  :  la  divi- 
sion en  sections,  le  respect  des  spécialités  et  un  délai  convenable  accordé  aux 
savants  pour  préparer  des  travaux  considérables,  voilà  à  mes  yeux  des  condi- 
tions essentielles  pour  que  l'Institut  conserve  toujours  la  prééminence  qu'il  a 
acquise  et  dont  il  ne  veut  pas  déchoir. 

Les  rapports  que  les  différentes  académies  ont  établis  à  l'extérieur  par  les 
correspondants  et  les  associés  étrangers  sont  d'une  grande  importance  pour 
l'Institut,  et  l'on  doit  procéder  aux  élections  de  cette  nature  avec  calme  et 
maturité.  Les  associés,  au  nombre  de  huit  pour  chaque  académie,  sont  choisis 
parmi  les  hommes  les  plus  éminents  dans  toutes  les  branches  des  connaissances 
humaines.  Ce  sont  les  plus  belles  places  académiques  du  monde,  et  l'on  sait 
qu'un  savant  célèbre  prenait  dans  ses  ouvrages  la  qualité  d'associé  étranger 
de  l'Académie  des  sciences  de  Paris,  dont  il  n'y  en  a  que  huit.  Les  corres- 
pondants sont  plus  nombreux.  A  l'Académie  des  sciences,  ils  sont,  comme 
les  membres  titulaires,  divisés  en  sections,  et  l'on  conçoit  qu'être  un  des  huit 
correspondants  pour  la  section  de  géométrie,  ou  l'un  des  huit  botanistes  vivanls 
auxquels  l'Intitut  accorde  le  titre  de  correspondant,  est  un  honneur  assez  rare, 
assez  ambitionné  pour  que  l'on  procède  à  ces  sortes  de  choix  avec  la  plus 
grande  réserve.  Cependant  il  se  présente  ici  une  difficulté  réelle  que  l'Acadé- 
mie des  sciences  n'a  pas  encore  levée,  mais  qui  n'existe  plus  à  l'Académie  des 
inscriptions.  Cette  difficulté  tient  à  la  nécessité  de  protéger  la  culture  des 
sciences  dans  toute  l'étendue  de  la  France,  d'encourager  ceux  qui  s'y  livrent 
avec  zèle  et  succès,  et  qui  cependant,  s'ils  devaient  lutter  avec  tous  les  savants 
de  l'Europe,  ne  sauraient  toujours  l'emporter,  surtout  après  qu'on  a  prélevé 
sur  le  pays  les  soixante-cinq  membres  titulaires  dont  se  compose  l'Académie 
des  sciences.  Il  arrive  quelquefois  que  cette  académie  ,  sur  la  demande  d'une 
section,  nomme  un  de  nos  savants  de   préférence  aux  étrangers ,  quoiqu'on 
réalité  le  choix  ne  soit  pas  le  plus  scientifique.  Il  me  semble  qu'il  y  aurait  lieu 
à  suivre  en  cela  l'exemple  de  l'Académie  des  inscriptions ,  qui  a  créé  des  places 
de  correspondants  nationaux  et  de  correspondants  étrangers.  Toute  la  diffi- 
culté disparaîtrait  ainsi;  seulement  il  ne  faudrait  pas,  à  mon  avis,  imiter  la 
même  académie  dans  une  décision  récente  ,  d'après  laquelle  les  anciens  cor- 
respondants qui  se  sont  établis  à  Paris  ont  perdu  leur  titre;  car,  d'abord  un 
règlement  quelconque  ne  doit  pas  avoir  d'effet  rétroactif,  et  puis  ,  être  cor- 
respondant de  l'Institut  est  un  titre  d'honneur,  non  une  place  qu'on  puisse 
perdre  par  un  changement  de  domicile.  L'Académie  des  sciences,  en  cela,  se 
montre  plus  favorable  aux  correspondants ,  et  l'on  ne  comprend  pas  que  , 
dans  des  questions  si  graves,  les  règlements  des  diverses  académies  de  l'In- 
stitut puissent  offrir  de  telles  anomalies. 

Je  ne  quitterai  pas  ce  sujet,  monsieur,  sans  ajouter  un  mot  sur  une  parti 
cularilé  assez  singulière  que  présentent  les  sections  de  chimie  et  de  physique 
dans  leurs  correspondants.  Une  décision  ,  qui  date  de  l'année  1837,  a  diminué 
h:  nombre  des  correspondants  dans  la  section  de  chimie,  en  vue  d'augmenter 


474  LES   SCIENCES  EN  FRANCE. 

celui  des  correspondants  pour  la  physique.  Or  depuis  longtemps  il  y  a  une 
place  vacante.  La  physique  ne  semble  pas  empressée  d'en  profiter,  la  chimie  ne 
saurait  reprendre  la  place  qu'on  lui  a  enlevée,  et  il  en  résulte  qu'au  grand 
étonnement  des  savants  ,  des  chimistes  tels,  par  exemple,  que  Liebig  en  Alle- 
magne ,  Graham  en  Angleterre,  Balard  à  Montpellier  ,  ne  sont  pas  correspon- 
dants de  l'Institut  et  risquent  d'attendre  longtemps  avant  de  le  devenir.  Celle 
question  des  correspondants  est ,  pour  l'Académie  des  sciences ,  plus  impor- 
tante qu'on  ne  le  pense.  En  laissant,  comme  elle  le  fait  depuis  longtemps,  plu- 
sieurs places  vacantes  dans  différentes  sections,  l'Académie  pourrait  faire 
supposer,  bien  à  tort  sans  doute,  qu'elle  ne  s'intéresse  pas  assez  au  progrès 
des  sciences  en  Europe  et  qu'elle  ne  suit  pas  toujours  d'un  œil  assez  attentif 
les  travaux  des  savants  étrangers.  Je  crois  qu'il  est  urgent  qu'elle  se  com- 
plète dans  ses  correspondants  et  qu'elle  ne  laisse  jamais  de  telles  places  sans 
les  remplir. 

Mais  pour  faire  les  meilleurs  choix ,  pour  dresser  même  les  listes  de  pré- 
sentation sur  lesquelles  il  est  déjà  si  honorable  de  figurer,  il  faut  que  l'on  se 
tienne  toujours  au  courant  des  travaux  qui  se  font  à  l'étranger.  Or,  pour  cela, 
il  ne  suffit  pas  que,  dans  la  bibliothèque  de  l'Institut,  qui  est  parfaitement 
administrée,  on  trouve  tous  les  ouvrages  importants  qui  se  publient  en  France 
et  au  dehors;  il  faut  aussi  que  ces  ouvrages  soient  lus  et  connus  de  tous  les 
membres.  Or  comment  espérer  que  nos  chimistes,  que  nos  physiciens,  absor- 
bés dans  leurs  profondes  méditations  et  détournés  par  mille  occupations  di- 
verses, auront  le  temps  d'étudier  toutes  les  langues  de  l'Europe  pour  lire  ces 
ouvrages  ?  Le  même  homme  pourra-t-il  étudier  à  la  fois  ,  par  exemple  ,  les 
recherches  que  M.  Melloni  publie  en  italien  sur  la  chaleur  rayonnante,  et 
celles  que  M.  Forbes  fait  paraître  en  anglais,  ou  que  d'autres  physiciens  met- 
tent au  jour  en  allemand,  sur  le  même  sujet?  Comment  lira-t-on  dans  les  vo- 
lumes des  académies  de  Berlin,  de  Stockholm,  de  Pétersbourg  ,  les  mémoires 
de  Mitscherlich,  de  Berzélius ,  ou  de  tel  autre  savant ,  écrits  en  allemand ,  en 
suédois  ,  en  russe?  Si  l'Institut  veut  toujour  garder  son  rang,  il  faut  qu'il  ne 
néglige  rien  de  ce  qui  se  fait  sur  la  surface  du  globe  dans  toutes  les  branches 
des  connaissances  humaines;  car,  dès  que  l'on  saura  que  ce  grand  corps  a 
l'œil  à  tout,  on  sera  jaloux  partout  de  mériter  ses  suffrages  ,  et  la  France  réu- 
nira de  nouveau  le  faisceau  des  sciences  et  des  lettres,  qui  menace  de  se  divi- 
ser. Nos  savants  gagneront,  sous  tous  les  rapports,  à  celte  vigilante  curiosité, 
car,  placés  pour  ainsi  dire  à  l'affût  de  toutes  les  observations,  de  toutes  les 
idées  nouvelles,  ils  pourront ,  de  bonne  heure  ,  les  faire  fructifier  et  en  tirer 
d'heureuses  conséquences  :  ils  s'associeront  ainsi  à  tous  les  progrès  de  la 
science.  Un  tel  mouvement  des  esprits,  un  tel  échange  de  lumières  ne  peut  s'o- 
pérer que  sous  l'influence  des  grands  corps  savants,  et  c'est  là  le  rôle  qui  con- 
vient surtout  à  l'Institut  de  France.  De  fréquentes  et  régulières  communica- 
tions avec  les  académies  étrangères  faciliteraient  la  propagation  des  fails 
scientifiques  les  plus  intéressants  ;  et  pourtant  cela  ne  suffirait  pas.  Il  faudrait 
que  d'une  manière  quelconque,  on  parvînt  à  faire  connaître  chez  nous  tous 
les  travaux  remarquables  publiés  en  langues  étrangères.  Du  temps  des  califes, 
il  y  avait  à  Bagdad  un  collège  de  traducteurs  qui  travaillaient   sans  relâche 


LES   SCIENCES  EN   FRANCE.  475 

pour  les  académies  arabes  :  pourquoi  n'altacherait-on  pas  à  l'Institut  un  petit 
nombre  de  jeunes  gens  destines  à  transporter  en  français ,  d'après  les  indica- 
tions qui  leur  seraient  fournies,  les  écrits  les  plus  importants  des  savants 
étrangers?  Ces  traductions  pourraient  même  ne  pas  être  imprimées.  Déposées 
à  la  bibliothèque  de  l'Institut  ,  consultées  par  tous  les  hommes  spéciaux,  qui 
en  reproduiraient  nécessairement  la  substance  dans  leurs  écrits,  elles  servi- 
raient à  faire  connaître  promptement  chez  nous  ce  qui  se  fait  dans  toute  l'Eu- 
rope. La  dépense  qu'occasionnerait  un  tel  établissement  serait  fort  modique  , 
et  l'on  en  retirerait  une  immense  utilité.  Dans  la  vue  d'avertir  le  public,  on 
pourrait  insérer  au  bulletin  bibliographique  des  comptes  rendus  une  analyse 
sommaire  des  ouvrages  ainsi  traduits.  Sans  un  établissement  destiné  spéciale- 
ment à  faire  connaître  en  France  ce  qui  se  fait  à  l'étranger,  nous  ne  recevrons 
les  nouvelles  scientifiques  que  tard  ou  par  accident.  La  langue  française  est 
trop  universellement  répandue  pour  que  l'on  ait  jamais  à  craindre  que  les  tra- 
vaux de  nos  savants  soient  ignorés  au  dehors ,  mais  celte  prééminence  du 
français  peut  nous  porter  quelquefois  à  la  nonchalance  lorsqu'il  s'agit  d'ap- 
prendre les  autres  langues  et  nous  faire  même  taxer  d'indifférence  par  les 
étrangers,  qui  ne  se  rendent  pas  bien  compte  des  motifs  par  lesquels  des  ou- 
vrages capitaux,  écrits  en  allemand,  tels,  par  exemple,  que  le  recueil  de 
MM.  Gauss  etWeber  sur  le  magnétisme ,  ou  les  recherches  de  M.  Stern  sur  la 
géométrie  transcendante,  sont  si  peu  répandus  et  si  peu  cités  chez  nous. 

Au  reste  ,  il  ne  faudrait  pas  seulement  que  les  membres  de  l'Institut  eussent 
toutes  les  facilités  désirables  pour  savoir  promptement  ce  qui  se  fait  hors  de 
France ,  mais  on  devrait  aussi  s'empresser  de  leur  fournir  tous  les  moyens  de 
travailler  activement  au  progrès  des  sciences,  de  faire  toutes  les  recherches 
auxquelles  ils  pourraient  vouloir  se  livrer.  Personne  ne  croira  ,  hors  de  Paris  , 
qu'il  n'y  ait  à  l'Institut  ni  un  cabinet  de  physique  ,  ni  un  laboratoire  de  chi- 
mie,  destinés  aux  travaux  et  aux  recherches  des  académiciens,  et  pourtant 
c'est  l'exacte  vérité.  Sans  doute,  l'Académie  des  sciences  peut  aller  au  secours 
des  savants  qui  voudraient  faire  construire  de  nouveaux  appareils  dont  l'uti- 
lité serait  reconnue  ;  mais  ses  ressources  sont  bornées  ,  et  les  appareils  con- 
struits ainsi  dans  des  cas  exceptionnels  ne  peuvent  ordinairement  être  employés 
à  d'autres  travaux,  tandis  que,  s'il  y  avait  une  série  complète  de  machines  et 
d'instruments  toujours  à  la  disposition  des  savants,  il  est  hors  de  doute  que 
ces  moyens  faciliteraient  les  recherches,  qu'ils  les  feraient  même  naître,  et 
qu'ils  serviraient  à  exécuter  des  expériences  et  des  tentatives  qui  actuellement 
restent  toujours  a  l'état  de  projets,  faute  de  moyens  faciles  et  prompts  pour 
les  réaliser.  Il  y  a  plus  d'un  siècle  qu'un  particulier,  le  comte  Marsili  ,créa, 
avec  ses  propres  ressources ,  un  Institut  des  sciences  à  Cologne.  Cette  so- 
ciété, fondée  dans  une  ville  secondaire,  ne  peut,  sous  aucun  rapport,  être  com- 
parée à  l'Institut  de  France,  et  cependant  elle  a  rendu  de  notables  services 
aux  sciences,  parce  que  le  fondateur  avait  compris  que  la  première  condition 
pour  que  son  institut  prospérât,  était  de  fournir  aux  savants  qui  le  compo- 
saient les  moyens  de  faire  des  recherches  nouvelles.  Aussi,  ne  manqua-t-il  pas 
de  mettre  à  la  disposition  des  académiciens,  dans  un  même  local  ,  un  cabinet 
de  physique  ,  un  observatoire  ,  des  collections  d'histoire  naturelle  ,  enfin  tous 

fOME   II.  32 


476  LES  SCIENCES  EN   E1UINCE. 

les  moyens  de  recherches  qu'on  pouvait  réunir  alors.  Cette  idée-là  se  trouve 
dans  la  loi  qui  a  servi  à  organiser  l'Institut  de  France,  mais  il  ne  paraît  pas 
qu'elle  ait  été  jamais  réalisée.  A  la  vérité  ,  l'Académie  des  sciences  est  revenue, 
il  y  a  quelques  années,  sur  ce  sujet.  On  a  fait  choix,  à  cette  occasion,  d'un 
conservateur  des  collections  qui  réunit  toutes  les  qualités  désirahles,  mais  les 
collections  ne  sont  pas  formées,  et  ce  projet,  qui  semblait  devoir  exercer  une 
influence  si  heureuse  sur  les  travaux  de  l'Académie ,  n'a  pas  eu  d'autres  suites. 
Il  faut  espérer  qu'on  le  reprendra,  et  que  l'on  donnera  à  l'Institut  un  complé- 
ment destiné,  à  mon  avis,  à  produire  les  plus  utiles  résultats;  car  non-seu- 
lement les  sciences  pourraient  s'enrichir  de  faits  nouveaux,  mais  les  commu- 
nications fréquentes  et  familières  qui  s'établiraient  à  celte  occasion  entre  les 
académiciens  contribueraient  à  ranimer  cet  esprit  de  corps  si  nécessaire  à  la 
vie  et  au  progrès  de  toute  association,  et  qui  malheureusement  paraît  s'affai- 
blir tous  les  jours  davantage  à  l'Institut  en  général ,  et  à  l'Académie  des 
sciences  en  particulier,  où  les  membres,  ne  se  voyant  guère  qu'une  fois  par 
semaine  et  devant  un  public  nombreux,  sont  toujours  forcés  de  s'observer  et 
de  mettre  dans  leurs  relations  mutuelles  quelque  chose  d'officiel,  qui  ne  favo- 
rise nullement  les  liaisons  amicales.  Si  l'on  parcourt  l'histoire  de  l'ancienne 
Académie  des  sciences,  ou  de  la  Société  royale  de  Londres,  on  verra  qu'autre- 
fois les  académiciens  se  réunissaient  et  faisaient  en  commun  un  grand  nombre 
d'expériences  et  d'observations  qui  étaient  souvent  répétées  devantces  illustres 
sociétés  assemblées.  Les  travaux  de  cette  nature  sont  devenus  extrêmement 
rares  de  nos  jours,  surtout  à  cause  du  défaut  d'instruments  et  de  moyens  dont 
je  voudrais  voir  doter  l'Institut.  Si  pour  arriver  à  ce  but  il  était  nécessaire  de 
faire  un  appel  aux  chambres  ,  on  doit  penser  qu'elles  ne  refuseraient  pas  de 
répondre  aux  vœux  des  hommes  compétents. 

Cependant  cet  espoir  pourrait  peut-être  sembler  mal  fondé  aux  personnes 
qui  observent  avec  attention  ce  que  l'on  fait  chez  nous  pour  les  savants,  et  qui 
examinent  l'état  de  l'opinion  publique  à  leur  égard.  Sans  doute  si  l'on  compte 
le  nombre  des  établissements  de  Paris  destinés  à  l'enseignement  et  à  la  pro- 
pagation des  sciences  ,  on  se  persuadera  facilement  que  nulle  part  on  ne  trouve 
rien  qui  soit  comparable  à  ce  qui  existe  en  France;  mais,  si  l'on  fait  beau- 
coup pour  les  sciences ,  il  ne  semble  pas  que  l'on  fasse  autant  pour  les  hommes 
qui  les  cultivent  et  qui  se  vouent  à  leur  progrès.  Je  n'ignore  pas  que  cette  as- 
sertion semblera  tout  à  fait  extraordinaire  dans  le  public  ,  où  l'on  ne  cesse  de 
réclamer  contre  le  cumul  des  places  qu'occupent  quelquefois  les  savants. 
Mais ,  à  cet  égard,  mon  opinion  est  tellement  arrêtée  depuis  longtemps  ,  qu'au 
risque  même  de  soulever  de  vives  réclamations ,  je  me  crois  obligé  de  l'expo- 
ser avec  les  développements  nécessaires. 

Je  ne  retracerai  pas  pour  cela,  monsieur,  l'état  de  l'instruction  primaire  dans 
la  plupart  de  nos  départements,  et  je  ne  rappelerai  pas  ces  infortunés  institu- 
teurs auxquels  les  conseils  communaux  accordent  à  peine  deux  cents  francs 
par  an,  et  que  par  des  vexations  de  toute  nature  ils  forcent  à  abandonner  l'en- 
seignement. Je  prendrai  au  contraire  la  science  ù  son  sommet  :  je  la  prendrai 
à  Paris,  et  j'espère  vous  prouver  que  ,  si  l'on  continue  ainsi ,  Vètat  de  savant 
deviendra  le  moins  lucratif  de  tous,  et  que  ,  sauf  les  vocations  particulières, 


LES   SCIENCES   EN   FRANCE.  477 

il  n'y  aura  bientôt  plus  guère  de  familles  en  France  où  l'on  ne  cherche  à  dé- 
tourner les  jeunes  gens  d'une  carrière  si  pénible  ,  si  laborieuse  ,  et  dans  la- 
quelle les  efforts  que  l'on  fait  pour  acquérir  un  savoir  solide  ,  les  sacrifices  des 
parents  qui  veulent  donner  une  éducation  scientifique  à  leurs  enfants  ,  n'a- 
boutissent souvent  qu'à  une  position  secondaire,  à  une  vie  remplie  de  privations. 

On  chercherait  vainement  à  le  nier  ,  nous  vivons  dans  un  temps  où  les  in- 
térêts matériels  jouent  un  rôle  immense  ,  et  où  l'on  veut  avant  tout  arriver 
aux  honneurs  et  à  la  fortune.  Si  pour  soi  on  sait  se  passer  d'argent ,  on  en  a 
besoin  pour  sa  famille,  pour  ses  enfants.  Il  faut  ajouter  que  jamais  peut-être  . 
dans  aucun  temps ,  les  hommes  distingués  n'ont  eu  autant  de  chances  qu'à 
présent  de  s'enrichir  promptement  par  le  libre  exercice  de  leur  talent.  C'est 
un  spectacle  séduisant  et  auquel  peu  d'imaginations  savent  résister  que  celui 
qu'offre  chez  nous  la  rapide  fortune  des  hommes  supérieurs.  De  quelque  côté 
que  l'on  tourne  les  yeux  ,  on  ne  voit  qu'opulence  et  richesse.  Ici  ce  sont  des 
médecins  ou  des  chirurgiens  qui  gagnent  cinquante,  soixante  ,  cent  mille  li- 
vres par  an  ,  et  qui  laisseront,  comme  Portai  et  Dupuytren,  plusieurs  millions 
à  leurs  enfants.  Là  vous  voyez  des  artistes  ,  des  peintres,  des  graveurs  ,  aux- 
quels les  suffrages  du  public  font  un  sort  presque  aussi  brillant.  Un  auteur 
dramatique  ,  s'il  a  du  talent ,  retirera  de  la  représentation  de  ses  pièces  un  re- 
venu tout  aussi  considérable,  et,  soit  comme  professeur,  soit  comme  composi- 
teur ,  un  musicien  à  la  mode  n'aura  rien  à  envier  aux  autres  artistes.  Quant 
aux  acteurs  ,  aux  chanteurs  ,  aux  danseurs,  on  ne  sait  plus  où  s'arrêtera  leur 
fortune.  On  connaît  à  Paris  des  avocats  qui  sont  devenus  présidents  delà  cham- 
bre des  députés  avec  dix  mille  francs  de  traitement  par  mois  ,  d'autres  qui  ont 
été  ministres,  et  qui,  en  quittant  leur  étude,  ont  vu  diminuer  leur  revenu. 
Le  journaliste  ,  vif ,  spirituel ,  plein  de  verve ,  peut  aussi  devenir  ministre ,  si 
toutefois  il  n'aime  mieux  rester  journaliste.  L'ingénieur  qui  dirige  avec  talent 
la  construction  d'un  chemin  de  fer,  le  chimiste  qui  perfectionnera  la  fabrica- 
tion d'un  produit  quelconque  ,  le  mécanicien  qui  rendra  plus  simple  et  moins 
dispendieuse  l'action  d'une  machine  à  vapeur,  se  créeront  une  brillante  exis- 
tence. L'homme  habile  à  saisir  toutes  les  chances  de  la  fortune  ,  à  prévoir  les 
événements  qui  font  subitement  hausser  ou  baisser  les  fonds  publics,  devien- 
dra un  Rothschild  ou  un  Aguado.  Jusque  dans  les  arts  manuels  ,  pourvu  que 
l'on  ait  le  talent  de  se  distinguer  ,  on  fera  fortune  :  n'a-t-on  pas  vu  ,  il  y  a  quel- 
ques années,  un  tailleur  acquérir  au  prix  d'un  million  un  des  plus  beaux  hô- 
tels de  Paris?  Enfin,  si  l'on  descend  aux  objets  les  plus  vulgaires,  celui  qui 
saura  faire  le  meilleur  café  ou  la  meilleure  galette  de  Paris,  est  sur  de  s'en- 
richir. Voilà,  je  le  répète,  un  spectacle  séduisant:  tout  homme  qui  a  du  ta- 
lent ,  de  l'activité,  du  savoir-faire,  est  certain  ,  en  s'adressanl  au  public,  d'être 
largement  récompensé  des  peines  qu'il  se  donne  pour  lui  être  utile  ou  pour  lui 
plaire. 

Tout  cela  ,  monsieur,  est  parfait,  et  je  me  garderai  bien  d'élever  la  voix 
contre  un  principe  d'activité  qui  n'est  pas  à  la  vérité  celui  que  je  préférerais  , 
mais  qui  dans  les  sociétés  modernes  est  devenu  un  principe  puissant  d'émula- 
tion et  de  succès.  Cependant  je  ne  saurais  m'empêcher  de  remarquer  combien 
est  différent  le  sort  de  ceux  qui  ,  au  lieu  de  s'adresser  au  public,  se  vouent 


478  LES   SCIENCES  EN   FRANCE. 

au  bien  et  à  la  gloire  de  la  nation  et  de  l'État.  Quels  moyens  ont-ils  ,  à  mérite 
égal ,  pour  atteindre  la  fortune  des  premiers?  Cette  suprématie  du  public  sur 
la  nation  lorsqu'il  s'agit  de  récompenser  ses  favoris  se  manifeste  à  chaque  in- 
stant et  en  toute  occasion,  même  en  ce  qui  touche  la  gloire  militaire,  dont  on 
est  si  avide  et,  ajuste  titre,  si  fier  chez  nous.  Pour  prendre  un  exemple  ré- 
cent, voyez  ,  monsieur,  ce  qui  s'est  passé  il  y  a  quelques  jours  à  Mazagran. 
Toute  la  France  a  retenti  de  ce  beau  fait  d'armes  ,  l'Europe  s'en  est  émue,  et 
cependant  qu'a-t-on  fait  pour  ces  braves  ?  Une  proposition  présentée  aux  cham- 
bres a  été  écartée  sous  le  prétexte,  assez  frivole,  que  l'initiative  doit  appar- 
tenir au  gouvernement,  qui  ne  semble  pas  pressé  d'user  de  sa  prérogative  ,  et 
en  attendant  l'on  se  borne  à  amasser  péniblement  quelques  centaines  de  francs 
pour  élever  un  monument,  dont  la  première  pierre  ne  sera  peut-être  pas  po- 
sée avant  que  les  balles  des  Arabes  aient  couché  sur  le  sable  le  dernier  soldat 
de  cette  vaillante  cohorte.  Voilà  pour  les  hommes  qui  s'adressent  à  l'État. 
Maintenant  regardez  ce  que  fait  le  public  pour  les  gens  qui  travaillent  pour 
lui.  Franconi  vient  de  monter  un  spectacle  où  la  lutte  de  Mazagran  est  repré- 
sentée avec  des  canons  en  carton  et  des  bédouins  venus  du  faubourg  Saint-An- 
toine, et  tout  Paris  se  porte  ou  Cirque  Olympique,  dont  les  acteurs  recevront 
plus  d'applaudissements  et  d'argent  que  n'en  auront  jamais  les  plus  courageux 
défenseurs  de  l'Algérie. 

Je  m'arrête  devant  un  tel  sujet,  qui  fournirait  abondamment  matière  à  de 
graves  méditations  ;  car  il  ne  faudrait  pas  se  borner  seulement,  monsieur  ,  à 
montrer  que  ,  le  public  étant  devenu  le  dispensateur  suprême  des  récompen- 
ses, il  en  résulte  nécessairement  que  les  esprits  ardents  et  ambitieux  s'effor- 
cent de  captiver  à  tout  prix  les  suffrages  de  la  bienveillance  de  ce  maître  pro- 
digue, et  qu'il  ne  reste  à  la  nation  et  à  l'État  que  le  dévouement  de  ces  hommes 
rares  qui  travaillent  pour  accomplir  un  devoir  ou  les  services  secondaires  des 
esprits  médiocres  et  timides  ;  on  devrait  aussi  chercher  un  remède  ù  ce  grand 
mal ,  remède  difficile  à  trouver  et  long  à  appliquer  ,  et  qui  ne  pourrait  peut- 
être  résulter  que  de  la  simplicité  et  de  l'austérité  des  récompenses  nationales, 
et  de  leur  durée  surtout ,  qu'on  opposerait  au  fracas  des  applaudissements 
publics,  aux  caprices  de  la  popularité  ,  toujours  si  fugitive  de  sa  nature.  Mais, 
afin  que  de  telles  récompenses  pussent  être  appréciées ,  il  faudrait  commencer 
par  réformer  l'éducation,  et  s'occuper  plus  du  caractère  et  de  ce  qui  ne  se 
voit  pas  que  de  ce  qui  se  voit,  s'appliquer  à  former  l'homme  intérieur  plus 
que  l'homme  extérieur.  C'est  là  une  question  immense  que  je  ne  dois  pas  en- 
tamer ici  :  je  vais  donc  me  hâter  de  revenir  aux  sciences  et  à  la  condition  des 
savants  parmi  nous. 

Il  semblerait  que  la  conséquence  nécessaire  des  profils  qu'on  retire  des  suf- 
frages du  public  lorsqu'on  travaille  pour  lui  devrait  être  l'obligation  de  la  part 
de  l'État  de  récompenser  à  son  tour  le  mérite  délaissé  ou  peu  apprécié  par  le 
public  ,  de  manière  à  rétablir  l'égalité  ;  mais  les  choses  sont  loin  de  se  passer 
ainsi,  et  moins  le  public  est  en  état  de  s'intéresser  au  progrès  d'une  branche 
des  connaissances  humaines,  d'en  comprendre  l'utilité,  plus  l'État  semble 
négliger  ceux  qui  la  cullivenl.  Ainsi,  par  exemple,  si  l'on  examine  les  diffé- 
rentes facultés  dont  se  compose  l'académie  de  Paris,  on  voit  que  les  professeurs 


LES  SCIENCES  EN  FRANCE.  479 

des  écoles  de  médecine  et  de  droit  reçoivent  un  traitement  qui  certainement 
n'est  pas  trop  élevé ,  mais  qui  pourtant  est  encore  double  ou  triple  de  celui  des 
professeurs  de  la  faculté  des  sciences.  Et  cependant  les  médecins,  les  juriscon- 
sultes peuvent  avoir  d'autres  moyens  d'augmenter  leur  aisance,  tandis  qu'il 
est  bien  difficile  que  le  professeur  d'astronomie  ou  celui  de  botanique  se  fassent, 
par  l'observation  des  astres  ou  par  la  connaissance  des  plantes,  un  supplément 
au  traitement  qu'ils  reçoivent  de  l'État  (1).  On  se  ferait  difficilement  une  idée 
de  la  manière  dont  on  en  use  avec  les  professeurs  de  la  faculté  des  sciences  de 
Paris.  Pour  ne  citer  qu'un  seul  fait,  je  vous  dirai,  monsieur,  que  dans  les 
épreuves  du  doctorat  les  examinateurs,  qui  ont  passé  quelquefois  plusieurs 
jours  à  lire  et  à  corriger  une  thèse  avant  qu'elle  puisse  être  imprimée  ,  reçoi- 
vent ,  après  un  examen  qui  dure  une  heure  ,  cinquante  sous!  Vainement  des 
professeurs  ont-ils  demandé  à  plusieurs  reprises  que  ces  épreuves  fussent  gra- 
tuites :  le  règlement  veut  qu'ils  soient  rétribués  ,  et  on  les  force  à  signer  plu- 
sieurs états  pour  toucher  celte  belle  somme.  L'Institut  même,  dont  tout  le 
monde  parle ,  n'est  guère  mieux  traité ,  et  peu  de  personnes  savent  quel  est  le 
sort  des  membres  des  différentes  académies.  A  l'étranger  on  imprime  qu'ils  re- 
çoivent dix  ou  douze  mille  francs  par  an ,  et  en  France  même  on  peut  lire  , 
dans  des  journaux  qui  devraient  êlre  bien  informés,  que  le  traitement  des  aca- 
démiciens est  fort  élevé.  Le  fait  est  qu'à  l'Académie  des  sciences,  où  la  plu- 
part des  membres  sont  constamment  occupés  à  préparer  des  rapports  pour  le 
gouvernement  et  pour  des  particuliers,  ou  à  juger  les  travaux  envoyés  au  con- 
cours,  ils  reçoivent  douze  cents  francs  de  traitement  fixe,  plus  trois  cents 
francs  de  droils  de  présence  ,  s'ils  sont  assidus  aux  séances.  Ne  vaudrait-il  pas 
beaucoup  mieux,  monsieur,  que  des  fonctions  si  élevées,  que  les  premières 
places  scientifiques  de  la  France  fussent  entièrement  gratuites,  plutôt  que  d'y 
attacher  un  traitement  à  peine  égal  à  celui  d'un  garçon  de  bureau?  A  l'Aca- 
démie dePétersbourg  ,  les  membres  titulaires  reçoivent  douze  mille  francs  par 
an  ,  et  ils  peuvent  ainsi  consacrer  tout  leur  temps  à  la  culture  des  sciences , 
sans  chercher  a  remplir  d'autres  fonctions  ;  mais  les  membres  de  l'Institut  de 
France  ,  s'ils  n'ont  pas  de  fortune  ou  s'ils  n'exercent  pas  une  profession  libé- 
rale ,  sont  forcés,  pour  se  créer  une  existence  honnête  et  conforme  à  la  posi- 
tion sociale  qu'ils  occupent,  d'accepter  plusieurs  places  ;  et  ce  cumul  néces- 
saire ,  qui  a  été  l'objet  de  tant  de  réclamations,  est  très-nuisible  aux  sciences, 
car  il  empêche  les  hommes  qui  les  cultivent  avec  le  plus  de  succès  de  se  vouer 
uniquement  à  leur  progrès.  C'est  en  vérité  une  chose  fort  singulière  que  de 
voir  le  public ,  qui  est  charmé  d'apprendre  que  Mllc  llachcl  reçoit  soixante 
mille  francs  par  an  ,  s'indigner  si  fort  contre  tel  zoologiste  ou  tel  physicien  qui 

(1)  Au  reste,  ce  ne  sont  pas  les  professeurs  de  la  faculté  des  sciences  qui  sont  le 
moins  rétribués ,  c'est  à  l'école  des  beaux-arts  que  les  traitements  muiI  les  plus  infimes. 
Les  amateurs  qui  achèteut  quelquefois  à  des  prix  excessifs  un  croquis  fait  par  un  ar- 
ticle à  la  mode,  seraient  bien  étonnés  d'apprendre  qu'ils  ont  payé  esquisse  qui  a 

pu  coûtera  l'auteur  quelques  heures  de  travail ,  plus  cher  que  l'État  ne  paye  un  cours 
public.  Les  professeurs  de  l'école  des  beaux-arts  ,  parmi  lesquels  figurent  MM,  Huyot, 
David  ,  Rawcy,  Pradier,  Ingres .  Verne! .  Delaroche,  etc.,  reçoivent  cent  louis  par  an. 


480  LES    SCIENCES   EN   FRANCE. 

occupera  deux  chaires  et  touchera  dix  raille  francs  par  an.  S'il  y  a  eu  un  homme 
dont  la  gloire  ait  été  acceptée  généralement  sans  réclamation  ,  cet  homme  est 
Cuvier,  et  cependant  combien  n'a-t-on  pas  crié  contre  son  équipage  !  Combien 
de  fois  n'a-t-on  pas  fait  le  calcul,  dans  les  journaux  ,  des  traitements  qu'il  cu- 
mulait! On  trouvait  monstrueux  que  ce  grand  naturaliste  pût  toucher  quarante 
mille  francs  par  an  ,  et  l'on  ne  songeait  pas  que  s'il  avait  donné  une  autre  di- 
rection à  ses  prodigieuses  facultés,  la  France  aurait  été  privée  d'une  de  ses 
plus  belles  gloires,  et  il  serait  resté  à  la  famille  de  Cuvier  un  héritage  moins 
illustre  ,  mais  bien  plus  riche  que  celui  qu'a  laissé  cet  homme  éminent.  Je  ne 
craindrai  pas  de  le  dire  :  une  société  où  les  intérêts  matériels  prédominent,  où 
il  n'y  a  plus  d'autre  rang  que  celui  qu'assigne  la  fortune,  et  dans  laquelle  l'État 
ne  peut  pas  faire  pour  un  Cuvier  ou  pour  un  Laplace  autant  que  les  femmes 
du  monde  ont  pu  faire  pour  une  couturière  A  la  mode  ;  une  telle  société  n'est 
pas  organisée  pour  le  plus  grand  progrès  possible  des  sciences. 

Au  reste,  ces  faits  ont  élé  déjà  signalés  par  des  hommes  dont  personne  ne 
suspectera  l'indépendance  et  le  désintéressement ,  et  il  n'y  a  pas  longtemps 
encore  que,  dans  une  séance  publique,  l'organe  officiel  de  l'Académie  des 
sciences  a  déploré  la  perte  de  temps  qui  résultait  pour  les  savants  de  la  multi- 
lude  d'occupations  auxquelles  ils  doivent  se  livrer  pour  vivre.  Dans  cette  cir- 
constance ,  M.  Arago  n'a  semblé  frappé  que  de  ce  qui  se  passe  lorsque  l'homme 
est  déjà  formé  ,  déjà  célèbre  :  cependant  l'illustre  secrétaire  perpétuel  n'a  pu 
manquer  de  remarquer  également  que  si  les  fonctions  que  remplissent  les  sa- 
vants sont  un  obstacle  aux  travaux  qu'ils  devraient  produire,  le  sort  qu'ils 
voient  réserver  aux  hommes  les  plus  distingués  empêche  souvent  les  jeunes 
gens  qui  cultivent  les  sciences  de  se  vouer  exclusivement  à  la  partie  la  plus 
sublime  des  connaissances  humaines,  et  les  porte  fréquemment  vers  une  sorte 
d'industrie  scientifique.  En  effet,  parmi  nos  jeunes  professeurs  de  mathémati- 
ques que  l'on  envoie  tous  les  ans  en  province  ,  combien  y  en  a-t-il  qui  écrivent 
des  mémoires  ou  produisent  des  travaux  originaux?  Le  nombre  en  est  fort 
restreint.  Et  pourtant  ce  n'est  pas  le  talent  qui  leur  manque;  c'est  le  temps, 
car,  ne  recevant  de  l'État  qu'un  modique  traitement,  inférieur  à  celui  qu'ils 
recevraient  s'ils  s'adonnaient  à  l'industrie  ou  aux  manufactures  ,  ils  cherchent 
A  améliorer  leur  sort  en  s'adressant  au  public,  et  emploient  à  donner  des  ré- 
pétitions et  des  leçons  particulières  un  temps  qu'ils  devraient  pouvoir  consacrer 
à  des  recherches  originales.  Ces  répétitions  sont  le  tombeau  du  talent;  mais 
comment  faire?  Même  à  Paris  il  serait  facile  de  citer  des  hommes  d'un  grand 
mérite  qui  auraient  pu  contribuer  aux  progrès  des  mathématiques,  et  qui , 
entraînés  par  l'appât  de  l'argent,  ont  tout  quitté  pour  se  consacrer  exclusive- 
ment aux  leçons  particulières.  On  prétend  que  de  cette  manière  ils  peuvent 
gagner  jusqu'à  vingt-cinq  mille  francs  par  an.  C'est  environ  cinq  fois  le  trai- 
tement que  reçoit  M.  Poisson  (1)  comme  professeur  à  la  faculté  des  sciences  de 
Paris,  ou  M.  Arago  comme  un  des  secrétaires  perpétuels  de  l'Institut  de  France. 

(1)  Lorsque  j'écrivais  ces  lignes,  on  pouvait  encore  conserver  l'espoir  de  prolonger 
les  jours  de  cet  illustre  géomètre,  qui  est  mort  depuis  ,  laissant  des  regrets  éternels 
dans  le  cœur  de  ses  amis ,  et  dans  la  science  un  vide  qui  ne  sera  pas  rempli. 


LES    SCIENCES   EN   FRANCE.  481 

Ces  remarques  pourraient  s'appliquer  à  l'érudition  comme  aux  sciences,  et 
là  aussi  on  verrait  l'archéologie,  la  philologie,  les  langues  orientales,  culti- 
vées par  un  petit  nombre  de  savants,  pour  lesquels  le  gouvernement  est  loin 
de  faire  ce  que  fait  le  public  pour  un  bon  maître  d'anglais.  Mais ,  pour  ne  pas 
trop  agrandir  mon  cadre,  je  me  bornerai  à  vous  faire  remarquer  que  l'on  se 
tromperait  fort  si  l'on  croyait  que  l'État  accordât  en  considération  ce  qu'il  ne 
donne  pas  en  argent.  Deux  faits  seuls  que  je  choisirai  entre  mille  prouveront 
jusqu'à  l'évidence  la  vérité  de  cette  assertion. 

Vous  savez  ce  qui  a  été  fait  dans  la  loi  électorale.  On  a  cru  que  les  membres 
de  l'Institut,  à  raison  de  leur  capacité  (c'est  le  mot  technique),  méritaient 
une  faveur  toute  spéciale,  et  l'on  a  diminué  de  cent  francs  en  leur  faveur  le 
cens  exigible  peut  être  électeur!  Y  a-t-il  rien  de  plus  singulier,  de  plus  bizarre, 
que  de  taxer  ainsi  l'esprit  d'un  Champollion  et  d'un  Dupuytren?  Mieux  aurait 
valu  cent  fois  laisser  les  académiciens  dans  le  droit  commun  que  de  les  évaluer 
à  ce  taux  humiliant,  et  cependant  il  est  reconnu  que  l'Institut  est  le  premier 
corps  savant  de  la  France.  La  faculté  des  sciences  de  Paris,  qui  est  placée  à 
la  tète  de  l'enseignement  universitaire,  n'obtient  guère  plus  d'égards.  Vous  ne 
croirez  pas,  monsieur,  qu'il  a  été  impossible  à  cette  faculté  d'obtenir  qu'on 
modifiât  légèrement  l'itinéraire  d'une  ligne  d'omnibus  établie  depuis  peu  d'an- 
nées, et  dont  les  chevaux,  par  un  abus  intolérable,  stationnent  devant  les 
salles  où  se  font  douze  des  seize  cours  que  donnent  les  professeurs.  Souvent, 
lorsque  les  chevaux  hennissent  ou  que  les  omnibus  passent,  le  professeur  doit 
s'arrèler,  parce  que  sa  voix  est  couverte  par  le  bruit.  La  faculté  a  écrit  dix 
fois  à  ce  sujet  au  ministre  de  l'instruction  publique,  qui  de  son  côté  a  transmis 
ces  réclamations  au  préfet  de  police,  mais  toujours  sans  résultat.  Il  est  même 
arrivé  que  certains  journaux  qui  croient  apparemment  que  la  liberté  consiste 
dans  la  protection  accordée  aux  intérêts  matériels  contre  les  intérêts  de  l'intel- 
ligence, et  qui  ne  se  rappellent  pas  les  privilèges  que  les  lois  romaines  accor- 
daient aux  professeurs ,  ont  pris  la  défense  des  cocher  d'omnibus ,  et  n'ont  pas 
craint  d'injurier  personnellement  des  hommes  qui  font  la  gloire  de  la  France, 
à  propos  d'une  mesure  réclamée  dans  l'intérêt  de  l'enseignement.  Ce  qu'il  y  a 
eu  de  plus  singulier  dans  cette  affaire,  c'est  que  les  voitures  si  chaudement 
défendues  en  celle  circonstance  par  ces  journaux  se  sont  trouvées  plus  tard  au 
nombre  de  celles  dont  il  a  été  le  plus  souvent  question  dans  un  procès  de  dif- 
famation qui  a  fait  tant  de  bruit.  Au  reste,  après  tout,  de  quoi  est-il  question? 
D'étouffer  la  voix  d'un  Poisson  ,  d'un  Mirbel,  d'un  Geoffroy  Saint-llilaire.  — 
S'il  se  fût  agi  de  l'orchestre  de  Musard  ,  les  journaux  et  la  police  auraient  su 
réduire  au  silence  les  chevaux. 

Je  ne  m'étendrai  pas  davantage  sur  ce  sujet,  et  je  ne  vous  parlerai  pas  ici 
de  mille  autres  fails  semblables  ,  tels  que  le  refus  que  l'on  oppose  toujours  aux 
instances  de  la  faculté  des  sciences  de  Paris  lorsqu'elle  demande  pour  des 
hommes  comme  les  Auguste  Saint-Hilaire,  les  blainville,  la  suppression  du 
titre  d'adjoint  sans  aucune  augmentation  de  traitement.  Plus  tard  je  revien- 
drai sur  les  facultés  et  sur  cette  foule  de  règlements  que  l'on  enfante  tous  les 
jours  sans  les  consulter,  ou  même  malgré  leurs  vœux  :  mais  Je  ne  cesserai  de 
répéter  que  tant  que  nos  moeurs  el  nos  habitudes  sociales  resteront  les  mêmes 


LES  SCIENCES   EN   FRANCE. 

si  l'on  veut  arrêter  ce  désir  immodéré  de  popularité  qui  aveugle  et  perd  tant 
de  monde ,  il  faut  que  l'État  puisse  soutenir  la  concurrence  avec  le  public ,  et 
offrir  a  l'ambition  des  uns  ,  aux  intérêts  des  autres  un  plus  noble  appât  ;  et  je 
terminerai  celte  lettre  par  quelques  remarques  sur  les  autres  académies  de 
l'Institut  et  sur  les  rapports  qu'elles  ont  avec  le  public. 

C'estuniquement  par  leurs  travaux  imprimés  et  par  les  séances  annuelles  que 
les  académies,  dont  les  réunions  ordinaires  sont  secrètes,  se  font  connaître  dans 
le  public  ;  et  vous  comprenez  ,  monsieur,  que  ,  soit  dans  la  direction  et  l'impul- 
sion à  donner  aux  travaux  académiques  soit  dans  la  manière  de  les  résumer  et 
de  les  exposer  dans  les  circonstances  solennelles,  l'activité  et  le  talent  des  secré- 
taires perpétuels  ,  qui  sont  les  organes  officiels  de  chaque  académie,  doivent 
avoir  une  influence  marquée.  Je  me  suis  suffisamment  étendu  dans  ma  pre- 
mière lettre  sur  le  mérite  de  MM.  Arago  et  Flourens  ,  secrétaires  perpétuels  de 
l'Académie  des  sciences,  et  il  faut  reconnaître  que  là  comme  dans  les  autres 
académies  on  aurait  difficilement  trouvé  des  hommes  plus  distingués  que  ceux 
qui  ont  été  choisis,  et  plus  dignes  d'être  les  interprèles  de  l'Institut  auprès  des 
savants.  La  parole  grave  et  mesurée  de  M.  Daunou,  en  qui  on  ne  sait  pas  si 
l'on  doit  plus  admirer  le  noble  caractère  que  l'immense  savoir,  est  bien  faite 
pour  rendre  compte  des  travaux  austères  de  l'Académie  des  inscriptions  ,  dont 
les  publications  se  poursuivent  avec  une  activité  digne  des  éloges  du  public  , 
qui  s'arrête  trop  ,  à  mon  avis  ,  à  quelques  critiques  de  détail,  et  ne  remarque 
peut-être  pas  assez  l'Histoire  littéraire  de  la  France,  la  Collection  des  histo- 
riens des  Gaules,  les  Ordonnances  des  rois  de  France,  la  suite  du  Brequigny,  la 
Collection  sur  les  Croisades,  les  Notices  des  Manuscrits,  et  d'autres  grands 
ouvrages  que,  sans  parler  des  Mémoires  ,  cette  docte  compagnie  fait  paraître. 
L'élégance  du  style  ,  la  pureté  de  langage  ,  l'érudition  spirituelle  de  M.  Ville- 
main  le  désignaient  naturellement  au  choix  de  l'Académie  française  ,  qui  a  pu 
se  convaincre,  dans  ces  derniers  temps,  que  son  secrétaire  perpétuel  est  aussi 
un  éloquent  orateur.  L'Académie  des  sciences  morales  et  politiques  a  trouvé 
dans  M.  Mignet  un  guide  sûr  ,  un  représentant  zélé  et  intelligent,  également 
propre  à  écrire  avec  esprit  et  facilité  l'éloge  de  Talleyrand  ,  et  à  préparer  lon- 
guement, par  d'immenses  travaux,  l'histoire  des  révolutions  politiques  et  reli- 
gieuses des  peuples.  Soit  par  sa  composition  ,  soit  par  l'objet  de  ses  travaux  , 
celte  académie  est  destinée  à  jouer  chez  nous  un  rôle  qui  deviendra  tous  les 
jours  plus  important  :  elle  doit  cependant  s'efforcer  à  tout  prix  de  rester  dans 
les  principes  généraux,  el  ne  pas  descendre  aux  applications  journalières,  pour 
éviter  de  jamais  devenir  une  arène  politique  ou  une  succursale  de  la  chambre 
des  députés.  Enfin,  quels  que  soient  les  regrets  qu'a  dû  laisser  l'illustre  au- 
teur du  Jupiter  olympien  au  moment  où  il  résignait  des  fonctions  qu'il  avait 
si  honorablement  remplies,  c'est  avec  une  vive  satisfaction  que  l'on  a  vu 
M.  Raoul-Rochelle  succéder  à  M.  Qualremôre  de  Quincy  dans  la  place  de  se- 
crétaire perpétuel  de  l'Académie  des  beaux-arts,  et  apportera  cette  acad  .nie 
les  connaissances  spéciales  d'un  értidil  avec  l'activité  et  la  verve  d'un  arliste. 
Les  progrès  de  l'art  en  France  sont  plus  intimement  attachés  qu'on  ne  le  pense 
au  choix  du  représentant  officiel  de  l'Académie  des  beaux-arts. 

L'Académie  française  et  celle  des  beaux-arts  sont  les  seules  qui  actuelle- 


LES   SCIENCES   EN   FRANCE.  485 

ment  ne  publient  pas  de  Mémoires.  Pour  ma  part ,  je  regrette  beaucoup  que 
le  public  ne  soit  pas  appelé  à  profiter  des  lumières  et  des  connaissances  spé- 
ciales des  artistes  et  des  littérateurs.  Tout  ce  que  l'on  sait,  on  peut  le  dire ,  et 
l'on  ne  voit  pas  pourquoi  des  éloges,  des  recherches  sur  la  grammaire  géné- 
rale, sur  le  style,  des  appréciations  critiques  des  qualités  et  des  défauts  de 
nos  meilleurs  écrivains,  des  considérations  sur  les  vicissitudes  de  notre  lit- 
térature, des  discussions  spéciales  sur  des  points  controversés  de  grammaire 
ou  sur  l'histoire  et  l'élymologie  de  la  langue  française,  ne  pourraient  pas 
servir  à  établir  des  communications  régulières  entre  l'Académie  française  et  le 
public.  Il  y  aurait  là,  à  mon  avis,  profit  pour  tout  le  monde,  et  celte  acadé- 
mie, je  n'en  doute  pas,  saurait  prouver  ainsi  aux  plus  incrédules  qu'elle  est 
encore  digne  de  présider  aux  destinées  littéraires  de  la  France,  que  l'on  confie 
quelquefois  à  des  maîtres  capricieux  et  sans  expérience.  Les  travaux  du  Dic- 
tionnaire, auxquels  elle  semble  se  borner,  sont  de  leur  nature  trop  lents  pour 
que  le  public  puisse  s'y  intéresser  vivement;  et  d'ailleurs,  il  n'accepte  jamais 
sans  contestation  ce  code  de  la  langue  qui  doit  renfermer  et  définir  des  mots 
empruntés  à  tous  les  arts,  à  toutes  les  sciences,  et  à  la  rédaction  duquel  des 
littérateurs  seuls  ont  pris  part.  Ce  défaut,  déjà  sensible  dans  le  dictionnaire 
actuel,  deviendra  bien  plus  marqué  dans  le  Dictionnaire  historique  univer- 
sel de  la  langue  française,  auquel  on  a  commencé  à  travailler.  Un  tel  dic- 
tionnaire est  à  la  fois  une  œuvre  de  science,  d'art  et  d'érudition,  et  il  ne  pa- 
raît guère  possible  que  l'esprit  et  la  sagacité  des  hommes  qui  sont  chargés  de 
préparer  ce  travail  puissent  suppléer  aux  connaissances  spéciales  qu'ils  trouve- 
raient dans  leurs  confrères  des  autres  académies.  Le  concours  de  tout  l'In- 
stitut est  indispensable  pour  élever  à  la  langue  française  un  monument  de 
cette  nature,  et  il  faudrait  qu'une  commission  nommée  par  les  cinq  acadé- 
mies s'en  occupât  sans  relâche,  sous  la  direction  de  l'Académie  française,  à 
laquelle  appartient  de  droit  la  présidence.  Cela  ne  vaudrait-il  pas  mieux  que 
devoir  l'Académie  des  beaux-arts  travailler,  comme  elle  le  fait ,  au  Diction- 
naire de  la  langue  des  beaux  arts ,  tandis  que  l'Académie  française  prépare 
un  Dictionnaire  universel?  Lorsque  les  deux  ouvrages  seront  achevés  et 
auront  paru,  s'il  y  a  conflit,  et  il  y  en  aura  mille  ,  auquel  faudra-t-il  croire? 
Après  une  année  de  travaux  graves  et  silencieux,  chaque  académie,  à  son 
tour,  se  montre  au  public,  qui,  en  général,  prend  un  assez  vif  intérêt  à  ces 
solennités.  On  ne  saurait  apporter  assez  de  soin  dans  le  choix  des  lectures  qui 
se  font  en  cette  occasion  ,  et,  pour  ma  part,  je  voudrais  que  l'Institut  vint  ex- 
poser gravement  et  sérieusement  le  résultat  de  ses  travaux  et  les  progrès  des 
sciences,  des  lettres  ou  des  arts,  sans  trop  se  préoccuper  de  l'auditoire,  qui, 
du  reste,  s'aperçoit  toujours  des  efforts  que  l'on  l'ait  pour  l'amuser.  Des  pen- 
sées élevées  et  une  grande  pureté  de  langue  et  de  style,  voilà  les  moyens  qu'em- 
ployait Fourier  pour  enlever  tous  les  suffrages,  sans  faire  aucune  concession 
aux  auditeurs  et  sans  parler  à  leurs  passions.  On  prétend  que  nous  sommes 
prochainement  menacés  d'entendre  (1)  un  morceau  de  Sallusle ,  traduit  en 

(I)  Au  moment  où  l'on  va  moitié  sous  presse  ,  le  bruit  se  répand  qu'à  la  même  séance 
l'Académie  «les  scienct  9  sera  représentée  par  une  épftre  en  vers  composée  par  un  tjco- 


484  LES   SCIENCES   EN   FRANCE. 

vers  par  un  membre  de  l'Académie  des  inscriptions.  Si  le  fait  est  exact,  pour- 
quoi cette  Académie  juge-t-elle  le  public  assez  défavorablement  pour  se  croire 
obligée  de  venir  lui  réciter  une  espèce  d'apologue  comme  on  le  ferait  aux  en- 
fants, au  lieu  de  lui  faire  comprendre  l'importance  de  ses  travaux  par  un  mor- 
ceau solide  et  instructif  sur  une  de  ces  questions  d'histoire  ou  de  philologie 
que  les  membres  de  cette  docte  compagnie  savent  si  bien  traiter?  Les  séances 
annuelles  de  l'Académie  des  beaux-arts  et  de  l'Académie  française  sont  les  plus 
animées  ,  et  quelquefois  même  en  y  assistant ,  on  se  croirait  transporté  dans 
une  autre  enceinte.  En  effet ,  cette  musique,  ces  couronnes,  les  larmes  et  la 
joie  des  mères  ,  les  applaudissements  de  l'auditoire,  qui  témoigne  ses  sympa- 
thies pour  les  jeunes  talents  qu'on  signale  à  son  attention,  tout  cela  donne  aux 
séances  de  l'Académie  des  beaux-arts  un  air  dramatique  qui  semblerait  ne  pas 
devoir  se  rencontrer  a  l'Institut.  Cependant  c'est  surtout  les  jours  où  l'on  dé- 
cerne les  prix  de  vertu  à  l'Académie  française  que  l'émotion  est  portée  à  son 
comble.  Je  ne  m'arrêterai  pas  ,  monsieur,  à  vous  retracer  l'origine  de  ces  prix 
célèbres  institués  par  M.  de  Montyon,  qui ,  dans  des  vues  philanthropiques,  a 
légué  à  l'Institut  et  à  divers  établissements  de  bienfaisance  une  fortune  de  plu- 
sieurs millions,  mais  dont  les  louables  intentions  n'ont  pas  toujours  été  sui- 
vies des  effets  les  plus  utiles.  Je  vous  ai  déjà  signalé  les  inconvénients  que  les 
prix  Montyon  avaient  pour  l'Académie  des  Sciences  ,  et  je  pourrais  vous  mon- 
der facilement  que  ces  fondations  ,  imitées  depuis  (1)  par  d'autres  personnes, 
ont  jeté  plusieurs  académies  dans  des  difficultés  inextricables.  Mais  pour  ne 
parler  que  des  prix  de  vertu,  ne  semble-t-il  pas,  monsieur,  qu'autant  il  estho- 


mètre.  Si  la  chose  était  vraie,  le  public  demanderait  sans  doute  sur  qui  doit  retomber 
la  responsabilité  d'un  choix  si  bizarre.  L'Académie  n'a  pas  été  consultée  ,  et  l'on  pré- 
tend que  c  est  le  secrétaire  perpétuel  pour  les  sciences  mathématiques  qui  a  décidé 
cela ,  on  ne  comprend  pas  dans  quel  but. 

(1)  Parmi  les  plus  singulières  fondations  littéraires  qui  ont  été  faites  dans  ces  der- 
niers temps  ,  il  faut  signaler  surtout  les  prix  Gobert.  L'Académie  française  et  celle  des 
inscriptions  et  belles-lettres  ont  été  chargées  par  le  testateur  de  donner  chacune  une 
rente  de  dix  mille  francs  à  l'auteur  du  meilleur  travail  ou  du  plus  éloquent  morceau 
sur  l'histoire  de  France.  Cette  somme  sera  touchée  annuellement  par  l'écrivain  qui  aura 
remporté  le  prix,  jusqu'à  ce  qu'un  meilleur  ouvrage  se  présente.  Il  faudrait  un  volume 
pour  signaler  toutes  les  difficultés  et  les  inconvénients  auxquels  les  dispositions  testa- 
mentaires de  M.  Gobert  ont  déjà  donné  lieu.  A  la  vérité  elles  peuvent  servir  actuelle- 
ment à  récompenser  des  travaux  estimables ,  mais  elles  finiront  nécessairement  par 
donner  lieu  à  une  industrie  littéraire  qui  semblait  devoir  s'arrêter  aux  portes  de  l'In- 
stitut. On  sait  combien  d'inconvénients  sont  nés  à  l'Académie  française  des  encourage- 
ments et  des  prix  qu'elle  distribue  aux  ouvrages  les  plus  utiles  aux  mœurs.  Ce  sujet  est 
si  élastique,  qu'on  prétend  ,  mais  je  n'ose  pas  l'affirmer,  que  l'Académie  a  mis  hors  de 
concours  la  Science  popxdaire  de  Claudius ,  et  a  pris  en  considération  les  Mémoires 
d'une  Poupée.  Si  de  tels  faits  étaient  vrais,  il  faudrait  désespérer  des  prix,  qui  parais- 
sent partout  diminuer  d'importance.  Dans  le  siècle  dernier,  Eulur,  Lagrange  et  Daniel 
Bernoulli  se  partageaient  ordinairement  tous  les  prix  à  l'Académie  des  sciences;  ac- 
tuellement il  est  rare  qu'un  homme  du  premier  ordre  s'occupe  des  questions  proposées 
par  l'Institut. 


LES    SCIENCES   EN   FRANCE.  485 

norable  pour  une  nation  d'encourager  les  nobles  actions,  autant  il  est  indigne 
de  la  vertu  d'être  récompensée  en  argent  et  taxée  à  tant  d'écus?  Que  l'Académie 
française  soit  appelée  à  décerner  des  médailles  aux  hommes  dont  les  actions 
méritent  d'être  honorées,  on  le  conçoit;  car  à  la  mort  du  testateur  il  n'existait 
pas  d'Académie  des  sciences  morales.  Cependant  là  devrait ,  à  mon  avis,  s'ar- 
rêter son  action,  et  il  faudrait  que  l'État  seul  fût  chargé  de  compléter  les  ré- 
compenses nationales,  qui  devraient  surtout  avoir  pour  objet  de  signaler  tou- 
jours à  l'estime  du  public  ceux  qui  se  rendraient  dignes  de  servir  d'exemple  à 
leurs  concitoyens.  Et  d'ailleurs  je  comprends  bien  des  prix  de  bienfaisance  ou 
de  courage,  car  ce  sont  là  des  qualités  parfaitement  définies  ;  mais  la  vertu  en 
général,  est-ce  une  chose  sur  laquelle  tout  le  monde  soit  d'accord  ,  et  que  l'on 
ait  parfaitement  déterminée?  Je  ne  le  pense  pas.  Sans  recourir  aux  écrits  des 
moralistes  ni  à  cette  terrible  définition  donnée  par  Brutus  au  moment  de  mou- 
rir,  il  serait  facile  de  signaler  des  cas  dans  lesquels  l'Académie  française  ne 
se  trouverait  probablement  pas  d'accord  avec  les  peuples  dont  on  invoque  sans 
cesse  le  témoignage  en  fait  de  rigorisme  et  de  vertu,  et  je  doute  fort,  par 
exemple,  que  le  suicide  de  Lucrèce  excitât  à  celte  Académie  la  même  admira- 
tion qu'il  a  méritée  chez  les  anciens. 

Je  m'arrête  ici,  et  vous  trouverez  sans  doute,  monsieur,  que  je  me  suis  bien 
éloigné  des  sciences.  Je  me  hâte  donc  de  terminer ,  en  vous  priant  de  m'ex- 
cuser  si  dans  un  sujet  si  vaste  j'ai  dû  me  borner  à  une  esquisse  imparfaite.  Ce- 
pendant il  était  impossible  d'entrer  dans  des  discussions  techniques  relative- 
ment à  des  travaux  qui  ne  peuvent  être  compris  que  d'un  petit  nombre  de 
personnes,  et  que  d'ailleurs  vous  connaissez  mieux  que  moi.  Au  reste,  j'aurai 
l'occasion  de  revenir  naturellement ,  dans  la  suite  ,  sur  beaucoup  de  questions 
que  je  n'ai  pu  qu'ébaucher.  Je  serai  satisfait  si ,  dans  le  rapide  exposé  que 
je  viens  de  tracer,  vous  avez  trouvé  la  preuve  que ,  malgré  des  défauts  et  des 
inconvénients  qu'il  est  toujours  si  difficile  d'éviter,  l'Institut  de  France  est 
placé  au  premier  rang  parmi  les  corps  scientifiques  de  l'Europe,  et  qu'il  n'a 
jamais  cessé  démériter  l'estime  du  pays  et  l'approbation  du  monde  savant. 


CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE. 


14  mai  1840. 


La  translation  en  France  des  restes  mortels  de  Napoléon  est  résolue;  c'est  là 
l'événement  du  jour,  l'événement  que  toutes  les  opinions  fidèles  à  notre  mo- 
narchie ont  salué  avec  la  même  émotion  et  avec  la  même  reconnaissance  pour 
le  roi  qui  a  voulu  si  noblement  accomplir  ce  voeu  national,  et  pour  le  cabinet 
qui  s'est  associé  à  la  pensée  du  roi  et  l'a  si  habilement  réalisée.  Dieu  soit  loué  ! 
il  est  donc  toujours  des  pensées  généreuses,  de  nobies  résolutions  qui  peuvent 
remuer  tous  les  cœurs  et  faire  taire  un  instant  nos  dissentiments  politiques  et 
nos  passions  tracassières  ! 

L'Angleterre  a  accueilli  avec  un  empressement  qui  l'honore  la  demande  de 
la  France  ,  et  les  franches  et  nobles  paroles  du  gouvernement  anglais  sont  un 
gage  nouveau  de  cette  ferme  alliance  qui  assure,  avec  la  paix  du  monde,  la 
prospérité  et  la  grandeur  des  deux  nations. 

Au  milieu  de  l'émotion,  de  la  satisfaction  générale  ,  nous  n'avons  pu  aperce- 
voir qu'une  seule  crainte ,  disons  mieux  ,  qu'un  doute  de  quelques  esprits  timo- 
rés. Ils  se  demandaient  si  ces  pieux  et  solennels  devoirs  rendus  aux  cendres 
du  héros  populaire,  si  l'enthousiasme  si  légitime  qu'on  réveille,  si  les  grands 
souvenirs  qu'on  évoque  ne  pouvaient  pas  agiter  les  esprits,  troubler  quelques 
imaginations ,  offrir  quelque  prise  à  de  coupables  intrigues. 

Le  gouvernement  n'a  pas  partagé  ces  scrupules  et  ces  craintes.  Il  s'est  aban- 
donné ,  et  nous  l'en  remercions ,  au  bon  sens  du  pays.  Il  ne  s'est  pas  trompé; 
car,  pour  répéter  les  belles  et  nobles  paroles  de  M.  de  Rémusat ,  il  y  a  une 
chose,  une  seule,  qui  ne  redoute  pas  la  comparaison  avec  la  gloire  :  c'est  la 
liberté. 

Le  moyen  le  plus  suret  le  plus  digne  de  faire  rentrer  dans  le  néant  de  vaines 
prétentions,  c'est  de  montrer  dans  toute  sa  grandeur  la  gloire  de  celui  qui, 
représentant  inimitable  d'une  époque  accomplie, ne  peut  avoir  de  successeurs. 

Les  chambres  ont  dans  celle  quinzaine  fixé  loute  leur  attention  sur  les  af- 
faires du  pays. 

La  chambre  des  députés  a  réglé  tellement  quellement  les  intérêts  opposés  des 
trois  sucres,  le  sucre  indigène,  le  sucre  colonial  et  le  sucre  étranger.  Si  elle 


REVUE.  —  CHRONIQUE.  487 

n'a  pas  fait  mieux,  c'est  que  désormais  il  était  impossible  de  bien  faire.  Des 
erreurs  et  des  préjugés  malheureusement  trop  répandus  avaient  laissé  à  une 
industrie  artificielle  le  temps  de  croître  ,  de  s'étendre,  de  se  créer  des  parti- 
sans, une  clientèle.  Le  gouvernement  jouait  depuis  quelques  années  un  singu- 
lier rôle  aux  yeux  de  tous  ceux  qui  avaient  quelques  connaissances  d'économie 
politique.  Il  frappait  d'un  droit  fort  élevé  une  matière  d'ailleurs  éminem- 
ment imposable,  et  cela  non  plus  pour  remplir  ses  caisses,  mais  pour  forcer 
l'argent  des  consommateurs  à  entrer  dans  les  poches  d'un  certain  nombre  de 
propriétaires. 

Le  gouvernement  ne  l'ignorait  pas.  Il  faut  avoir  le  courage  de  le  dire  :  toutes 
les  administrations  qui  se  sont  succédé  ont  envisagé  les  questions  économi- 
ques d'un  point  de  vue  assez  élevé,  assez  étendu.  Le  gouvernement  est  moins 
dominé  que  la  chambre  par  les  intérêts  de  localité,  par  les  préjugés  de  clochers. 
Le  gouvernement  avait  plus  d'une  fois  essayé  sans  succès  d'arrêter  les  empié- 
tements des  planteurs  de  betteraves  sur  le  trésor  public.  H  avait  échoué; 
grâce  à  l'intérêt  tout  particulier,  tout  local  des  sucreries  indigènes,  nos  colo- 
nies se  mouraient ,  nos  navires  ne  trouvaient  plus  de  fret ,  notre  production 
manquait  de  débouchés  ,  notre  marine  de  matelots  de  long  cours  ,  et  le  trésor 
s'appauvrissait  de  plus  en  plus.  lia  fallu  que  le  désordre  devînt  criant,  scan- 
daleux, pour  qu'une  mesure  sérieuse  fût  enfin  adoptée,  pour  qu'un  intérêt 
local  ne  triomphât  pas  de  l'évidence. 

Quelle  brèche  n'aurait-on  pas  ouverte  en  allouant  aux  fabricants  de  sucre 
indigène  une  indemnité?  Une  indemnité  parce  qu'ils  ont  jugé  à  propos  de  se 
livrer  à  une  industrie  factice  ,  à  une  industrie  qui  n'aurait  jamais  existé  sans 
l'impôt!  une  indemnité  parce  que  l'État  leur  a  permis  pendant  trop  longtemps 
de  faire  leurs  affaires  aux  dépens  du  trésor  public  ! 

Le  gouvernement  a  adopté  le  seul  expédient  qui  fût  aujourd'hui  praticable. 
Ce  n'est  pas  une  solution  définitive  de  la  question  ;  mais  du  moins  les  inconvé- 
nients les  plus  graves  de  l'étal  de  choses  existant  seront  écartés  pour  quelque 
temps,  jusqu'à  ce  que  la  lutte  des  deux  sucres,  devenant  derechef  inégale, 
replace  les  combattants  dans  une  position  intolérable  et  violente.  Alors,  si  c'est 
le  sucre  indigène  qui  se  meurt;  il  faudra  bien  dire  aux  planteurs  de  betterave 
de  semer  du  blé ,  du  colza,  de  la  luzerne,  de  la  garance  ,  et  de  ne  planter  des 
racines  que  pour  les  bestiaux  ;  si  c'est  l'existence  des  colonies  qui  est  menacée, 
il  faudra  affranchir  leur  commerce,  ou,  mieux  encore  peut-être,  trancher  la 
question  en  donnant  à  l'Étal  le  monopole  du  sucre ,  à  condition  qu'il  fera  en- 
trer dans  son  débit  80  millions  de  kilog.  de  sucre  colonial,  40  millions  de  sucre 
indigène,  et  puis ,  si  la  consommation  excède  120  millions  de  kilogrammes, 
il  pourra,  pour  le  reste,  s'approvisionner  où  bon  lui  semblera.  On  prétend  que 
ce  monopole  serait  entouré  d'énormes  difficultés  d'exécution  :  c'est  ce  qu'on 
dit  toujours  de  toute  chose  nouvelle.  Des  hommes  très-versés  dans  ces  matières 
nous  ont  assuré  qu'il  ne  serait  guère  plus  difficile  à  exploiter  que  le  monopole 
du  tabac. 

Quoi  qu'il  en  soit,  pour  le  moment,  la  difficulté  est  résolue  ;  nous  ne  croyons 
pas  que  la  chambre  des  pairs  puisse  refuser  une  mesure  si  conforme  à  l'esprit 
d'équité  et  aux  vues  conciliatrices  de  la  pairie. 


488  REVUE.  —  CHRONIQUE. 

La  proposition  Remilly,  loin  d'être  oubliée  dans  les  cartons  de  la  chambre  , 
paraît  destinée  à  une  fâcheuse  célébrité.  Il  y  aura  très-probablement  un  débat 
dont  cependant  fort  peu  de  personnes  se  soucient.  Mais  les  uns  n'osent  pas  ar- 
rêter cette  malheureuse  proposition,  les  autres  n'en  ont  plus  le  pouvoir.  On 
propose  maintenant  de  mettre  à  Vindex  pendant  une  législature  tous  les  dé- 
putés ;  l'administration  pourra  se  recruter  partout,  excepté  dans  les  rangs  des 
hommes  que  les  collèges  électoraux  auront  jugés  les  plus  capables  de  bien  com- 
prendre et  de  bien  diriger  les  affaires  du  pays.  C'est  une  épigramme  contre  le 
système  électif.  Ajoutons  que  la  mesure  serait  dérisoire,  tant  sont  nombreuses 
les  exceptions  dont  il  faudra  ,  bon  gré  mal  gré  ,  l'accompagner.  Les  députés 
pourront  devenir  ministres  ,  sous  secrétaires  d'Étal ,  directeurs  généraux,  se- 
crétaires généraux,  que  sais-je  ?  Mais  sont-ils  nombreux  les  députés  qui  n'as- 
pirent pas  aux  grandes  fonctions  politiques ,  qui  ne  se  préparent  pas  au  minis- 
tère? Ce  serait  donc  restreindre  la  concurrence  sur  quelques  points  poiu" 
l'étendre  sur  d'autres;  ce  serait  la  plus  malheureuse  de  toutes  les  applications 
du  sysième  prohibitif.  Si  elle  est  adoptée  ,  il  faudra,  comme  correctif,  doubler 
le  nombre  des  ministères  et  des  directions  générales. 

On  dit  que  la  majorité  de  la  commission  se  propose  également  d'élargir  d'une 
manière  notable  le  cercle  des  incompatibilités  absolues.  S'il  s'agit  de  faire  de 
la  chambre  un  corps  de  théoriciens  et  de  discoureurs  tout  à  fait  étrangers  au 
gouvernement  et  aux  affaires,  ces  diverses  propositions  sont  fort  logiques; 
elles  n'ont  alors  qu'un  défaut,  c'est  d'être  insuffisantes,  incomplètes. 

Il  se  cache  cependant  quelque  chose  de  sérieux  sous  ces  élucubrations  poli- 
tiques en  apparence  quelque  peu  puériles.  Nous  y  apercevons  les  préparatifs 
d'une  lutte  décisive  entre  les  deux  grandes  fractions  qui  divisent  la  chambre; 
c'est  cette  lutte  que  nous  redoutions  pour  tous  et  qui  nous  paraissait  pouvoir 
être  évitée.  Nous  l'avouons  avec  humilité ,  mais  sans  étonnement  :  nos  espé- 
rances s'évanouissent,  nos  vœux  ne  semblent  pas  devoir  être  exaucés.  Tous  les 
partis  ont  conspiré  avec  succès  contre  la  modération  et  la  prudence  politique  : 
les  conservateurs  ,  suum  cuique ,  les  premiers.  La  gauche ,  manœuvrant  avec 
plus  d'habileté  et  de  mesure  qu'elle  n'avait  coutume  d'en  montrer,  s'est  laissé 
d'abord  repousser  parles  centres  en  bonne  personne,  sans  trop  d'humeur; 
tout  ce  qu'elle  voulait ,  c'était  que  le  ministère  se  crût  repoussé  comme  elle  , 
qu'il  se  repliât  de  plus  en  plus  et  forcément  dans  ses  rangs,  que  toute  pensée 
de  divorce  entre  la  gauche  et  lui,  d'alliance  entre  le  ministère  et  les  centres , 
fût  définitivement  écartée.  Il  est  évident  que  la  gauche,  à  tort  ou  à  raison, 
estime  aujourd'hui  avoir  gagné  définitivement  ce  point  capital.  Aussi  croyons- 
nous  que  les  mouvements  de  la  gauche  ne  tarderont  pas  à  devenir,  nous  ne 
disons  pas  moins  calculés  ,  mais  plus  hardis  ;  évidemment ,  elle  se  croit  désor- 
mais maîtresse  du  terrain  ,  comme  elle  croit  que  les  ministres  sont  fatalement 
enchaînés  à  ses  destinées.  L'avenir,  et  cet  avenir  ne  peut  pas  être  fort  éloigné, 
nous  dira  si  la  gauche  a  bien  établi  ses  calculs ,  bien  posé  les  données  de  son 
plan  de  campagne. 

La  proposition  Remilly,  dont  la  gauche  ne  fait  que  profiter,  ce  qui  est  de 
bonne  guerre,  n'est  qu'un  prélude.  La  gauche  espère  en  faire  sortir  une  cause 
de   profonde  rupture  entre  le  ministère  et   les  centres  ;  elle  y  voit  eu  même 


REVUE.  —  CHRONIQUE.  489 

temps  le  prologue  de  la  réforme  électorale.  Le  drame  de  la  réforme  serait  joué 
à  la  session  prochaine.  Il  est  réservé  pour  l'ouverture  de  la  nouvelle  année 
politique.  En  attendant,  dans  l'intervalle  des  deux  sessions  ,1a  presse,  parlant 
seule  à  l'opinion  publique  ,  aura  fait  tous  ses  efforts  pour  ébranler  le  système 
existant ,  pour  préparer  les  esprits  à  un  nouveau  système  électif.  Un  des  ar- 
guments les  plus  propres  à  troubler  les  consciences  consistera  à  dire,  à  répéter 
tous  les  jours  que  les  conservateurs  eux-mêmes  reconnaissent  les  vices  de  la 
représentation  nationale  :  témoin  la  proposition  d'un  des  leurs,  la  proposition 
Remilly. 

Ainsi  la  réforme  électorale  avant  tout  :  c'est  là  le  champ  de  bataille  que  la 
gauche  prépare  avec  soin  et  habileté  5  c'est  là  qu'elle  veut  entraîner  ses  adver- 
saires ,  c'est  là  qu'elle  prend  d'avance  ses  positions  et  ses  points  d'appui. 

Si  elle  succombe  devant  la  chambre  ,  elle  croit  pouvoir  rendre  le  gouverne- 
ment impossible,  au  point  de  forcer  à  la  dissolution  dans  le  moment  le  plus 
favorable  pour  elle.  Alors  la  question  de  la  réforme  se  trouvera  tout  naturelle- 
ment portée  devant  les  collèges  électoraux;  elle  deviendra  le  mot  d'ordre,  le 
signe  de  ralliement  ;  il  n'y  aura  plus  que  deux  camps,  celui  des  réformateurs 
et  celui  des  conservateurs. 

La  France  a-t-elle  quelque  chose  à  espérer,  n'a-t-elle  rien  à  craindre  de  celle 
lutte?  Il  est  permis  d'en  douter.  On  pourrait  peut-être  s'alarmer,  s'effrayer,  si 
nous  vivions  dans  une  époque  d'hommes  très-puissants  et  de  grandes  choses. 
II  n'en  est  rien.  Chaque  siècle  a  sa  taille.  Celle  du  nôtre  est  connue.  Soit  en 
bien,  soit  en  mal ,  nous  ne  pouvons  rien  faire  qui  dépasse  notre  petite  mesure. 
Quand  on  passe  des  semaines  à  se  disputer  sur  le  sucre  de  betterave  et  le  prix 
de  revient,  on  n'est  pas  des  hommes  bien  redoutables.  Conservateurs  et  réfor- 
mateurs ,  ils  ont  beau  grossir  leur  voix  ,  se  provoquer  les  uns  les  autres  à  des 
combats  acharnés,  à  une  guerre  à  mort  ;  le  champ  de  bataille  ne  sera  pas  jon- 
ché de  cadavres ,  et  après  beaucoup  de  bruit ,  la  paix  sera  signée  de  guerre 
lasse  à  des  condilions  lolérables  pour  tous.  On  accomplira  plus  lard,  avec 
moins  de  dignité  ,  par  lassitude,  ce  que  nous  demandions  aujourd'hui  même  à 
la  raison  ,  au  patriotisme  des  hommes  de  loutes  les  opinions  qui  comprennent 
les  nécessités  du  gouvernement  et  qui  veulent  comme  nous  la  monarchie  et  la 
liberté,  notre  dynastie  et  nos  institutions,  avec  ce  progrès  prudent  et  mesuré 
qui  préviennes  bouleversements  et  satisfait  les  esprits  sans  les  agiter. 

La  chambre  des  pairs  a  élaboré  avec  soin  deux  lois  importantes  ,  celle  sur 
les  ventes  d'immeubles  par  voie  de  justice,  et  celle  sur  les  expropriations  pour 
cause  d'utilité  publique. 

Si  la  première  ne  fait  pas  au  pays  tout  le  bien  qu'il  pouvait  en  attendit', 
c'est  que  la  chambre  se  trouvait,  dans  son  travail,  entravée  par  le  système  hy- 
pothécaire en  vigueur,  système  imparfait,  dangereux,  et  qu'on  s'empresse  de 
corriger  dans  tous  les  pays  qui  ont  d'ailleurs  adopté  notre  Code  civil.  Le  gou- 
vernement n'a  pas  osé  suivre  l'ordre  logique  des  idées  et  présenter  la  réforme 
du  système  hypothécaire  avant  celle  des  lois  de  procédure  qui  s'y  rattachent. 
Les  difficultés  de  ce  travail,  qui ,  nous  le  reconnaissons,  sont  très-grandes, 
l'ont  effrayé.  Toujours  est-il  que  tous  les  projets,  toutes  les  théories  qu'on  met 
en  avant  dans  le  but  de  diriger  les  capitaux  vers  le  .sol ,  de  donner  à  notre  agi,- 


490  REVUE.  —  CHRONIQUE. 

culture  les  moyens  qui  lui  manquent,  ne  seront  que  des  chimères  tant  que  les 
propriétaires  fonciers  ne  trouveront  pas  dans  un  bon  système  hypothécaire  un 
puissant  moyen  de  crédit.  Jusque-là  les  capitaux  s'éloigneront  d'eux,  ou  ils 
ne  pourront  les  attirer  qu'en  compensant  les  risques  des  prêteurs  par  des  in- 
térêts ruineux. 

La  loi  sur  les  expropriations  pour  cause  d'utilité  publique  a  reçu  d'utiles 
modifications.  Ce  qu'on  peut  craindre,  c'est  que  tout  ce  qu'on  propose  de 
gagner  en  rapidité  et  parla  simplification  des  formes  ne  soit  gagné  aux  risques 
et  périls  des  créanciers  ayant  droit  sur  les  biens  expropriés.  II  n'y  avait  qu'un 
moyen  de  concilier  les  intérêts  opposés.  C'était  d'établir  comme  règle  ce  que 
la  chambre  n*a  pas  même  accordé  comme  exception  ,  je  veux  dire  la  prise  de 
possession  des  terrains  nécessaires  aux  travaux ,  dès  que  l'État  aurait  déposé 
une  somme  plus  que  suffisante  au  payement  du  prix  et  des  revenus.  En  trans- 
portant alors  sur  ia  somme  déposée  tous  les  droits  qui  étaient  assis  sur  le  sol , 
on  aurait  pu  observer  toutes  les  formes  et  les  délais  convenables  et  pourvoir 
également  aux  intérêts  des  propriétaires  et  à  ceux  de  leurs  créanciers  et  de 
tous  autres  intéressés.  Sans  cela  on  ne  conciliera  jamais  d'une  manière  tout 
à  fait  satisfaisante  la  rapidité  des  travaux  et  le  prompt  emploi  des  capitaux 
avec  la  protection  qui  est  due  à  tous  les  droits  adhérents  à  la  propriété. 

La  chambre  des  pairs,  après  avoir  élaboré  avec  le  soin  et  la  maturité  qu'on 
lui  connaît  ces  lois  importantes,  s'est  occupée  hier  de  la  loi  des  rentes,  en  pro- 
cédant dans  ses  bureaux  à  la  nomination  de  la  commission.  Il  n'y  a  pas, 
dit-on,  dans  la  commission  nommée,  un  seul  partisan  de  la  mesure.  Ceux  qui 
n'en  contestent  pas  le  droit  en  contestent  l'opportunité.  Ce  résultat,  fort  natu- 
rel, et  qui  n'a  surpris  personne,  ôle  au  travail  de  la  commission,  composée 
d'ailleurs  d'hommes  les  plus  distingués  à  des  litres  divers,  une  partie  de  son 
importance.  11  ne  peut  s'établir  de  débat  sérieux  entre  des  hommes  qui  sont 
au  fond  tous  du  même  avis.  Les  uns,  il  est  vrai,  reconnaissent  à  l'État  le  droit 
de  rembourser  que  d'autres  lui  refusent  ;  mais,  comme  la  chambre  ne  vote 
pas  sur  des  principes  abstraits  ,  ce  débat  spéculatif  ne  peut  être  bien  vif  dans 
le  sein  d'une  coramissiou  ,  unanime  d'ailleurs  à  proposer  le  rejet  pur  et  simple 
de  la  loi. 

Quoi  qu'il  en  soit,  il  est  plus  que  probable  que  la  loi  sera  rejetée,  ce  qui 
peut  amener  sur  le  marché  des  rentes  de  vives  oscillations,  et  ensuite  de  fâ- 
cheuses perturbations  ;  car  ce  serait  un  rêve  que  d'imaginer  que  la  question  va 
disparaître  à  jamais  de  notre  arène  politique.  Elle  se  représentera,  et  nul  ne 
peut  dire  dans  quelles  circonstances,  avec  quelles  conditions.  Aussi  espérons- 
nous  que  les  rentiers  paisibles,  que  ceux  qui  achètent  des  fonds  publics,  non 
pour  lenler  des  coups  de  bourse,  niais  pour  trouver  un  placement  stable  et 
sûr  de  leurs  capitaux,  ne  se  laisseront  pas  entraîner  à  seconder,  par  leurs 
achats,  le  mouvement  ascendant  qui  peut  être  imprimé  à  la  rente.  S'il  parait 
dur  d'être  remboursé  lorsque  la  rente  est  à  110  ou  à  112 ,  il  serait  plus  dur 
encore  de  recevoir  100  lorsqu'on  aurait  acheté  à  115  ou  à  120.  Et  cependant , 
s'il  <st  évident,  pour  beaucoup  d'esprits,  que  l'État  doit  rembourser  ou  conver- 
tir lorsque  la  rente  esta  110  ,  celte  évidence  serait  bien  plus  frappante  encore 
pour  ces  esprits  lorsque  la  rente  aurait  atteint  le  prix  de  120  fr. 


REVUE.  —  CHRONIQUE.  40! 

£u  Algérie,  tout  marche  aussi  bien  et  aussi  rapidement  qu'on  pouvait  l'es- 
pérer dans  une  guerre  de  cette  nature.  Les  détails  nous  manquent ,  mais 
l'ennemi  paraît  avoir  payé  chèrement  ses  tentatives  audacieuses  sur  Alger.  Le 
duc  d'Aumale  a  fait  ses  premières  armes  en  alliant  au  courage  bouillant  de  la 
jeunesse  le  sang-froid  d'un  vieux  soldat. 

La  réponse  de  l'Angleterre,  au  sujet  des  restes  mortels  de  l'empereur, 
prouve  à  elle  seule  combien  le  pays  a  le  droit  de  se  féliciter  de  l'état  de  nos 
relations  extérieures.  C'est  l'amitié  de  la  France  qu'on  désire ,  ce  sont  les  liens 
des  deux  puissantes  nations  de  l'Occident  qu'on  veut  consolider  et  rendre  de 
plus  en  plus  intimes  et  indissolubles. 

La  médiation  de  la  France,  acceptée  par  le  gouvernement  britannique  et  le 
roi  des  Deux-Siciles,  témoigne  également  de  l'excellente  attitude  que  le  cabinet 
actuel  a  su  prendre  en  Europe,  et  de  l'influence  que  nous  pouvons  exercer  dans 
les  transactions  diplomatiques.  Par  un  effet  du  temps  nécessaire  pour  par- 
courir les  distances  ,  les  offres  de  médiation  de  la  France ,  déjà  acceptées  par 
l'Angleterre,  arrivaient  à  Naples,  au  moment  où  l'amiral  anglais,  exécutant 
les  ordres  de  son  gouvernement,  capturait  les  navires  napolitains  à  l'entrée  de 
la  baie.  Le  roi  de  Naples  pouvait  voir  de  ses  propres  yeux  ces  actes  d'hostilités 
à  l'heure  même  et  du  palais  où  il  recevait  les  communications  pacifiques  du 
chargé  d'affaires  de  France,  M.  d'Haussonville  ,  dont  l'active  habileté  a  eu  , 
dit-on,  à  vaincre,  en  cette  circonstance,  des  obstacles  de  plus  d'une  nature. 
On  nous  assure  qu'un  cabinet,  allié  de  la  cour  de  Naples,  désirant  écarter  la 
médiation  de  la  France,  avait  tenté  quelques  démarches  pour  faire  intervenir 
le  saint-père,  dont  la  parole  est  puissante  sur  l'esprit  du  roi  des  Deux-Siciles. 
Le  représentant  du  cabinet  auquel  nous  faisons  allusion ,  n'a  pas  été  assez 
réservé  :  quelques  expressions  d'une  satisfaction  prématurée  ,  connues  du  roi 
de  Naples,  le  déterminèrent  à  accepter  la  médiation.  Il  est  juste  d'ajouter  que 
le  nonce  du  saint-siége  à  Naples,  jeune  prélat  de  l'esprit  le  plus  distingué, 
loin  de  seconder  les  efforts  qu'on  tentait  à  Rome  pour  écarter  la  médiation 
de  la  France,  a  contribué  de  son  crédita  la  faire  accepter. 

La  question  d'Orient  est  toujours  grave  et  menaçante,  bien  que,  dans  ce 
moment,  elle  semble  se  trouver  dans  une  sorte  de  temps  d'arrêt. 

Sans  doute,  lorsqu'on  ne  regarde  qu'à  la  situation  générale  de  l'Europe,  à 
ces  traits  saillants  qui,  dans  chaque  pays,  frappent  tous  les  yeux,  on  est  porté 
à  croire  que  la  paix  du  monde  ne  peut  être  sérieusement  troublée  par  la  ques- 
tion d'Orient. 

Aucune  des  grandes  puissances  ne  peut  songer  de  propos  délibéré  à  inter- 
venir en  Orient ,  et  à  trancher  par  la  force  les  difficultés  qui  s'y  élèvent.  La 
Russie  aurait  d'immenses  distances  à  parcourir,  non  d'Odessa  à  Constanlinople, 
mais  de  Constanlinople ,  ou  des  principautés,  au  Taurus,  si  jamais  elle  son- 
geait à  joindre  l'armée  égyptienne  et  à  occuper  les  possessions  du  pacha.  Elle 
a  appris  ù  ses  dépens,  dans  ses  précédentes  campagnes ,  à  combien  de  fatigues 
et  de  maladies  mortelles  on  expose  les  soldats  dans  ces  expéditions;  elle  n'a 
pas  hâte  sans  doute  d'en  tenter  une  de  plus ,  occupée  qu'elle  est  en  Circassie 
el  dans  les  déserts  des  Turcomans.  L'Angleterre  se  trouve  avoir  sur  les  bras 
â  la  fois  la  petite  affaire  de  Naples.  la  grosse  affaire  de  la  Chine,  le  Canada 

TOME    II.  33 


492  REVUE.  —  CHRONIQUE. 

et  l'Irlande  ;  enfin  elle  n'est  qu'au  début  de  sa  marche  dans  l'Asie  centrale  , 
où  ses  relations  se  compliquent  de  jour  en  jour.  Pourrait-elle  être  tentée  de 
chercher  une  grande  aventure  en  Egypte?  La  France,  dont  la  sollicitude  pour 
la  paix  du  monde  est  désormais  généralement  reconnue  et  appréciée  ,  ne  sau- 
rait être  suspectée  de  vouloir  mettre  le  feu  à  la  question  d'Orient.  Bref,  chez  les 
puissances  européennes  ,  y  compris  la  Russie ,  la  résolution  de  maintenir  la 
paix  n'est  pas  douteuse.  Ainsi  les  grandes  circonstances  sont  toutes  favorables 
à  une  solution  pacifique. 

Peut-être  cette  solution  serait-elle  déjà  réalisée,  si  un  peu  de  laisser  aller ,  un 
peu  de  mollesse  ne  l'avait  pas  relardée.  Peut-être  n'avons-nous  pas  montré  toute 
l'énergie,  toute  la  fermeté  nécessaires,  énergie  et  fermeté  dont  tout  le  monde, 
en  dernier  résultat,  nous  aurait  su  gré,  même  ceux  qui  en  auraient  été  au 
premier  momenl  quelque  peu  froissés. 

Car  si  les  grandes  circonstances  sont  toutes  favorables  au  maintien  de  la 
paix,  les  petites  circonstances  et  les  incidents  peuvent  la  compromettre  d'un 
instant  à  l'autre. 

C'est  là  ce  qui  préoccupe  tous  les  bons  esprits,  et  avant  nous,  nous  le 
croyons,  le  chef  actuel  du  cabinet.  Le  pacha  d'Egypte  sait  qu'à  son  grand  âge 
il  lui  faut  un  prompt  dénoûment  ;  il  sait  qu'il  ne  léguera  rien  à  ses  enfants  tant 
que  ce  dénoûment  ne  sera  pas  opéré,  et  la  vigueur  de  son  esprit  peut  l'en- 
traîner d'un  moment  à  l'autre  à  faire  un  pas  décisif.  Cette  situation  s'aggrave 
encore  par  la  nature  des  relations  journalières  du  vice-roi  avec  le  colonel 
Hodges,  consul  général  anglais ,  dont  le  caractère  est  une  reproduction,  même 
un  peu  rude,  de  celui  de  lord  Ponsonby.  Ajoutons  que  l'ordre  donné  par  le 
gouvernement  anglais  au  colonel  Hodges  de  délivrer  des  passe-ports  anglais  aux 
officiers  de  la  flotte  ottomane  n'est  pas  de  nature  à  calmer  Méhémet-Ali. 

En  somme,  on  ne  peut  se  dissimuler  que  la  paix  de  l'Orient  peut  dépendre 
d'un  mouvement  d'humeur  du  pacha,  mouvement  d'autant  plus  à  redouter, 
qu'il  faut  toujours  tenir  compte  de  l'imprévu ,  du  bizarre  même ,  avec  les 
Orientaux  ,  et  qu'il  est  difficile ,  dans  ces  négociations  délicates  et  trop  prolon- 
gées, de  ne  rien  rencontrer  qui  blesse  un  vieillard  irascible  et  puissant. 

N'oublions  pas  que  maître  d'une  flotte  et  d'une  armée  considérables,  et  fier 
des  succès  de  toute  sa  vie,  il  saurait  s'ensevelir  sous  les  ruines  de  son  empire, 
plutôt  que  de  se  laisser  paisiblement  dépouiller  des  possessions  qu'il  a  habile- 
ment et  laborieusement  conquises.  Il  faudrait  pour  les  lui  arracher  une  grande 
guerre  que  nul  ne  veut  ni  ne  peut  faire.  Dès  lors  le  parti  le  plus  sage  pour 
tous  est  d'en  finir  au  plus  tôt.  L'accord  de  l'Angleterre  et  de  la  France  nous 
donne  les  meilleures  espérances.  Il  y  a  là  un  vaste  et  beau  champ  ouvert  à 
l'active  habileté  de  notre  cabinet  et  de  notre  diplomatie. 


POETES 


ROMANCIERS  MODERNES 

DE  LA  FRANCE. 


©TOME  M  OTÉIM(i). 


o  George-Maurice  Guérin  du  Cayla  naquit  au  château  du  Cayla,  département 
du  Tarn,  vers  1810  ou  1811.  Sa  famille  était  d'une  des  plus  anciennes  du  Lan- 
guedoc. Il  commença  ses  études  à  Toulouse  et  les  acheva  au  collège  Stanislas, 
à  Paris,  sorti!  du  collège  de  1829a  1830,  passa  près  d'une  année  en  Breta- 
gne (2),  revint  à  Paris,  y  développa  ses  facultés,  mais  par  un  travail  sans  suite, 
abandonné  et  repris  souvent.  Sa  vie  jusqu'à  son  mariage,  qui  eut  lieu  en  1858, 
fut  très-simple,  nullement  littéraire  dans  le  sens  extérieur  que  l'on  donne  à  ce 
mol.  Il  n'aborda  jamais  aucun  journal,  ne  publia  rien,  et  partagea  son  temps 

(1)  Nous  n'hésitons  pas  à  ranger  dans  notre  série  le  poète  inconnu  ,  auteur,  comme 
on  va  le  voir,  d'une  si  magnifique  ébauche.  11  aurait  mérité  d'y  figurer  à  coup  sûr,  s'il 
avait  vécu.  Il  y  représentera  tant  d'autres  jeunes  et  nobles  cœurs  qui  s'éti  ignenl  mus 
avoir  brillé. 

(2)  Chez  M.  de  La  Mennais ,  qui  s'occupait  alors  de  l'éducation  <lt  plusieurs  jeunes 
gens.  George  Guérin  fut  confié  à  ses  soins,  et  perfectionna  chez  lui  ses  études.  M.  «le 
La  Mennais  a  conservé  de  cet  élève  un  souvenir  affectueux  <  i  bienveillant,  «  C  étail  , 
nous  a-t-il  dit,  un  jeune  homme  timide,  d'une  piété  douce  et  timorée,  d'une  organi- 
sation si  frêle  ,  qu'on  l'eut  crue  près  de  se  briser  à  chaque  instant ,  et  ne  montrant 
point  encore  les  facultés  d  une  intelligence  remarquable.  ■ 

i  «  m  f;  1 1 .  34 


494  POETES   ET   liOMANEIEUS   MObEIUNEîs 

entre  ses  lectures,  ses  secrètes  études  poétiques,  et  le  monde  qu'il  aimait  beau- 
coup. Il  mourut  l'année  dernière,  au  château  du  Cayla,  chez  son  père,  ne  lais- 
sant que  des  fragments,  et  en  très-petit  nombre.  » 

Telle  est  la  courte  notice  biographique  qui  nous  a  été  transmise  sur  un  beau 
talent  ignoré  de  lui-même  et  révélé  seulement  à  quelques  amis ,  aujourd'hui 
désireux  de  rendre  hommage  à  sa  mémoire  par  la  publication  d'un  ou  deux 
fragments  de  poésie,  seul  héritage  qu'il  ait  laissé,  comme  malgré  lui,  à  la  pos- 
térité. Après  avoir  lu  ces  fragments,  nous  nous  sommes  engagé  à  celte  publi- 
cation avec  ce  sentiment  de  profonde  sympathie  que  chacun  éprouve  pour  le 
génie  moissonné  dans  sa  fleur,  et  croyant  fermement  accomplir  un  devoir  en- 
vers le  public.  Après  l'intéressant  travail  publié  dernièrement  dans  la  Revue 
sur  Hégésippe  Moreau,  cette  notice  et  ces  citations  doivent  trouver  place  et 
mériter  quelque  attention.  S'il  y  a  une  certaine  similitude  dans  ces  mélancoli- 
ques destinées,  dans  ces  gloires  méritées,  mais  non  couronnées,  dans  ces 
morts  prématurées  et  obscures,  il  y  a  contraste  dans  la  nature  du  talent,  dans 
le  caractère  de  l'individu,  dans  les  causes  du  dégoût  de  la  vie  (  car  il  y  a  spleen 
chez  l'un  et  chez  l'autre  ) ,  il  y  a  surtout  matière  à  des  réflexions  différentes. 
Les  nôtres  seront  courtes  et  respectueuses  ,  car  la  douleur  de  George  Guérin 
fut  silencieuse  et  noblement  portée  jusqu'à  la  tombe. 

Sur  tant  d'exemples  de  poésies  et  de  morts  spleenigues  que  notre  siècle  voit 
éclorc  et  inhumer,  le  biographe  dTIégésippe  Moreau  a  dit  d'excellentes  choses; 
et ,  loin  de  les  contredire,  nous  les  confirmerons  par  rapport  aux  martyrs  de 
l'ambition  littéraire.  Le  désir  inquiet  des  jouissances  matérielles  de  la  vie  et  le  be- 
soin des  vulgaires  satisfactions  de  la  vanité,  devenus  des  causes  d'amertume,  de 
colère  et  de  suicide,  ne  sauraient  être  réprimés  par  de  trop  sévères  arrêts,  et  la 
pitié  sympathique  qu'inspirent  de  telles  catastrophes  doit  trouver  son  correctif 
dans  une  critique  austèreet  moralisante.  L'auteur  du  poétique  drame  de  Chatter- 
tonVa  bien  senti,  car  il  a  placé  auprès  du  martyr  de  l'ambition  littéraire  un  qua- 
ker rigide  dans  ses  mœurs  et  tendre  dans  ses  sentiments,  qui  s'efforce  de  relever 
tantôt  par  la  sagesse,  tantôt  par  l'amour,  ce  coeur  amer  et  brisé.  Mais  en  face 
d'une  douleur  muette,  comprimée,  sans  orgueil  et  sans  fiel,  au  spectacle  d'une 
vie  qui  se  consume  faute  d'aliments  nobles  et  qui  s'éteint  sans  lâche  blasphème, 
il  y  a  des  enseignements  profonds  que  chacun  de  nous  peut  appliquer  à  soi- 
même  dans  l'état  social  où  nous  vivons  aujourd'hui.  Le  simple  bon  sens  hu- 
main peut  alors  remonter  aux  causes  et  prononcer  entre  le  poète  qui  s'en  va 
et  la  société  qui  demeure,  lequel  fut  ingrat,  oublieux,  insensible. 

George  Guérin  ne  fut  ni  ambitieux,  ni  cupide,  ni  vain.  Ses  lettres  confiden- 
tielles, intimes  et  sublimes  révélations  à  son  ami  le  plus  cher,  montrent  une 
résignation  portée  jusqu'à  l'indifférence,  en  tout  ce  qui  touche  à  la  gloire 
éphémère  des  lettres.  «  Il  portait  dans  le  monde  (  c'est  ce  même  ami  qui  parle) 
une  élégance  parfaite,  des  manières  pleines  de  noblesse  et  un  langage  exquis, 
ne  jetait  pas  d'éclat,  n'avait  pas  de  trait,  mais  quelque  chose  de  doux,  de  fin  et 
de  charmant  que  je  n'ai  vu  qu'à  lui  ,  et  dont  l'effet  était  irrésistible.  Il  aimait 
extrêmement  la  conversation,  et  quand  il  rencontrait  par  hasard  des  gens  qui 
savaient  causer,  il  s'animait  et  jouissait  de  ce  qu'ils  disaient  comme  il  jouissait 
de  la  musique,  des  parfums  et  de  la  lumière.  »  11  était  malade  ,  et  sa  paresse  à 


DE  LA  FRANCE.  495 

produire,  sa  paresse  à  vivre,  s'il  est  permis  de  dire  ainsi,  sans  hâter  sa  mort, 
empêchèrent  peut-être  l'effort  intérieur  qui  pouvait  en  conjurer  l'arrêt.  Ce 
n'est  donc  pas  directement  à  la  société  qu'on  peut  imputer  celle  fin  préma- 
turée, mais  c'est  bien  à  elle  qu'on  doit  reprocher  hautement  et  fortement  cetle 
langueur  profonde ,  cet  abattement  douloureux  où  ses  forces  se  consumèrent , 
sans  qu'aucune  révélation  de  l'idéal  qu'il  cherchait  ardemment  vînt  à  son  se- 
cours, sans  qu'aucun  enseignement  solide  et  vivifiant  pénétrât  de  force  dans 
sa  solilude  intellectuelle.  Mais  avant  de  signaler  l'horrible  insensibilité  ,  ou, 
pour  mieux  dire,  la  déplorable  nullité  du  rôle  maternel  de  celte  société  à  l'é- 
gard de  ses  plus  nobles  enfants,  nous  peindrons  davantage  le  caractère  de  ce- 
lui-ci, et  l'on  comprendra  dès  lors  ce  qui  lui  a  manqué  pour  réchauffer  dans 
ses  veines  l'amour  de  la  vie. 

C'était  une  de  ces  âmes  froissées  par  la  réalité  commune,  tendrement  éprises 
du  beau  et  du  vrai ,  douloureusement  indignées  contre  leur  propre  insuffisance 
à  le  découvrir,  vouées  en  un  mot  à  ces  mystérieuses  souffrances  dont  René, 
Obermann  et  Werther  offrent  sous  des  faces  différentes  le  résumé  poétique. 
Les  quinze  lettres  de  George  Guérin  que  nous  avons  entre  les  mains  sont  une 
monodie  non  moins  touchante  et  non  moins  belle  que  les  plus  beaux  poèmes 
psychologiques  destinés  et  livrés  à  la  publicité.  Pour  nous,  elles  ont  un  carac- 
lère  plus  sacré  encore,  car  c'est  le  secret  d'une  tristesse  naïve ,  sans  draperies, 
sans  spectateurs  et  sans  art:  et  il  y  a  là  une  poésie  naturelle  ,  une  grandeur 
instinctive,  une  élévation  de  style  et  d'idées,  auxquelles  n'arrivent  pas  les 
œuvres  écrites  en  vue  du  public  et  retouchées  sur  les  épreuves  d'imprimerie. 
Nous  en  citerons  plusieurs  fragments,  regrettant  beaucoup  (pie  leur  caractère 
confidentiel  ne  nous  permette  pas  de  les  transcrire  en  entier.  On  n'y  trouverait 
pas  un  détail  de  l'intimité  la  plus  délicate  à  révéler,  qui  ne  fût  senti  et  pré- 
senté avec  grandeur  et  poésie.  Ce  sont  peut-être  ces  détails  que,  comme  ar- 
tiste, nous  regrettons  le  plus  de  passer  sous  silence •     .     . 

«  Je  vous  dirais  bien  des  choses,  du  fond  de  l'ennui  où  je  suis  plongé,  de  pro- 
fundis  clamarem  ad  te;  mais  il  faut  que  je  m'interdise  ces  folies.  Elles  n'ôlent 
rien  au  mal ,  et  l'on  prend  la  ridicule  habitude  de  se  plaindre.  Nous  avons  tant 
de  ridicule  que  nous  ne  connaissons  pas,  qu'il  faut,  du  moins  autant  que  nous 
le  pouvons,  nous  garder  de  ceux  qui  sont  manifestes.  Vous  m'avez  dit  un  jour, 
qu'en  sortant  du  collège,  je  devais  être  exagéré  et  en  proie  aux  sottes  manies 
qui  ont  travaillé  toute  cette  jeunesse  d'alors,  mais  qu'aujourd'hui,  suis  doute, 
j'étais  vrai,  et  ne  jouais  pas  à  l'ennui  et  au  dégoût.  Ah  ,  n'en  doute/  pas  ;  si  je 
n'ai  pas  de  bon  sens,  j'ai  du  moins  un  peu  de  ce  goût  qui  est  le  bon  sens  de 
l'esprit,  et  rien,  à  mon  jugement,  n'est  plus  choquant,  surtout  à  notre  âge, que 
ces  affectations  de  collège.  Dieu  merci,  je  ressemble  assez  peu  à  ce  que  j'étais 
dans  ce  temps-là  ;  et  si  j'affectais  quelque  chose,  ce  sérail  de  faire  oublier  ma 
personne  d'alors.  J'ai  le  malheur  de  m'ennuyer  aujourd'hui  comme  je  taisais 
sous  la  grille  de  Stanislas,  voilà  la  ressemblance.  A  celle  époque  de  mon  en- 
nui, j'en  disais  plus  qu'il  n'y  en  avait;  aujourd'hui  j'en  dis  moins  qu'il  n'y  en 
a,  voilà  la  différence 


49(>  POETES   ET   ROMANCIERS   MODERNES 

»  Le  jour  est  triste,  et  je  suis  comme  le  jour;  ah  (I),  mon  ami,  que  sommes- 
nous,  ou  plutôt  quesuis-je,  pour  souffrir  ainsi  sans  relâche  de  toutes  choses 
autour  de  moi ,  et  voir  mon  humeur  suivre  les  variations  de  la  lumière?  J'ai 
pensé  quelque  temps  que  celle  sensibilité  hizarre  élait  un  travers  de  ma  jeu- 
nesse qui  disparaîtrait  avec  elle.  Mais  le  progrès  des  ans  ,  en  quoi  j'espérais, 
me  fait  voir  que  j'ai  un  mal  incurable  el  qui  va  s'aigrissant.  Les  journées  les 
plus  unies,  les  plus  paisibles,  sont  encore  pour  moi  traversées  de  mille  acci- 
dents imperceptibles  qui  n'atteignent  que  moi.  Cela  s'élève  à  des  degrés  que 
vous  ne  pourriez  croire.  Aussi  qu'y  a-t-il  de  plus  rompu  que  ma  vie,  et  quel  fil 
si  léger  qui  soit  plus  mobile  que  mon  âme?  J'ai  à  peine  écrit  quelques  pages 
de  ce  travail  qui  avait  d'abord  tant  d'atlrails;  qui  sail  quand  je  les  terminerai? 
Mais  j'y  mettrai  le  dernier  mot  assurément;  je  ne  veux  pas  accepter  le  dédit 
cent  fois  offert  par  ce  mien  esprit,  le  plus  inconstant  et  le  plus  prompt  au  dé- 
goût qui  fut  jamais.  Vaille  que  vaille ,  vous  aurez  cette  pièce,  pièce  en  effet,  et 
des  plus  pesantes. 

» Si  j'en  croyais  mes  lueurs  de  bon  sens  ,  je  renoncerais  pour  toute  la 

vie  à  écrire  un  seul  mot  de  composition.  Plus  j'avance,  plus  le  fantôme 
(l'idéal)  s'élève  et  devient  insaisissable.  Ce  mol  propre,  cette  expression,  la 
seule  qui  convient ,  dont  parle  La  Bruyère,  je  n'ai  jamais  reconnu  ,  au  con- 
tentement de  mon  esprit,  que  je  l'eusse  trouvé:  el,  l'eussé-je  attrapé,  reste 
l'arrangement  et  les  combinaisons  infinies,  et  la  variété,  et  le  piquant,  et  le 
solide,  et  la  nouveauté  dans  les  termes  usés;  l'imprévu,  l'image  dans  le  mot, 
et  le  contour,  la  justesse  des  proportions,  enfin  tout,  le  don  d'écrire,  le 
(aient;  et  de  tout  cela  ,  je  n'ai  guère  que  la  bonne  volonté.  —  Pardonnez-moi 
ce  cours  de  rhétorique.  Il  faut  garder  et  couvrir  ces  choses.  Fi  donc ,  le 
pédant.  » 

Pour  qui  aura  lu  attentivement  le  Centaure,  cette  recherche  scrupuleuse 
et  hardie  dont  la  prétendue  insuffisance  est  confessée  ici  avec  trop  de  modes- 
lie,  esl  clairement  révélée.  Mais ,  au  risque  de  passer  pour  pédant  nous-même, 
nous  n'hésiterons  pas  à  dire  qu'il  faut  lire  deux  et  même  trois  fois  le  Centaure 
pour  en  apprécier  les  beautés,  la  nouveauté  de  la  forme,  l'originalité  non 
abrupte  et  sauvage,  mais  raisonnée  et  voulue,  de  la  phrase,  de  l'image,  de 
l'expression  et  du  contour.  On  y  verra  une  persistance  laborieuse  pour  resser- 
rer dans  les  termes  poétiques  les  plus  élevés  et  les  plus  concis  une  idée  vaste , 


(1)  Nous  avons  conserve  scrupuleusement  la  ponctuation  de  l'original.  Une  particu- 
larité digne  de  remarque  dans  un  texte  rempli  de  si  douloureuses  exclamations,  c'est 
l'absence  de  points  d'exclamation.  Il  nous  semble  que  la  ponctuation  d'un  manuscrit 
est  comme  l'allure  île  l'homme  ,  l'inflexion  de  la  voix  ,  le  geste  ,  la  prononciation  ,  une 
manière  d'être  par  laquelle  le  caractère  se  révèle,  et  que  l'observation  psychologique 
ne  devrait  point  négliger.  Dans  les  premiers  jours  de  notre  invasion  romantique,  des 
critiques  malins  remarquèrent  l'abus  des  signes  apostrophiques.  C'est  peut-être  la 
crainte  et  l'horreur  de  cette  sorte  d'emphase  qui  suggéra  à  George  Guérin  le  besoin 
de  supprimer  entièrement  le  point  admiratif,  même  dans  les  endroits  où  la  règle 
grammaticale  l'exige. 


DE   LA   FRANCE.  497 

profonde  et  mystérieuse  comme  ce  monde  primitif  à  demi  épanoui  dans  sa 
fraîcheur  matinale,  à  demi  assoupi  encore  dans  le  placenta  divin.  C'est  en  cela 
que  la  nature  de  ce  petit  chef-d'œuvre  nous  semble  différer  essentiellement  de 
la  manière  de  M.  Ballanche  ,  qui ,  à  défaut  des  termes  poétiques  ,  n'hésite  pas 
à  employer  les  termes  philosophiques  modernes  ,  et  aussi  de  Chénier,  qui  ne 
songe  qu'à  reproduire  l'élégance  ,  la  pureté  et  comme  la  beauté  sculpturale  des 
Grecs  (1).  Nul  n'admire  Ballanche  plus  que  nous.  Cependant  nous  ne  pouvons 

(1)  Un  vieux  ami  île  province,  que  j'ai  consulté  avant  de  me  déterminer  à  publier 
te  Centaure ,  m'a  écrit  à  ce  sujet  une  lettre  trop  remarquable  pour  que  je  ne  me  fasse 
pas  un  devoir  de  la  citer  en  entier.  C'est  un  renseignement  que  je  lui  demandais,  et 
qu'il  a  eu  la  bonté  de  me  donner  pour  moi  seul.  Je  ne  crois  pas  lui  déplaire  en  insérant 
ici  cet  examen  rapide  ,  mais  exact  et  important ,  des  tentatives  d'imitation  grecque  qui 
ont  enrichi  notre  littérature.  Ce  petit  travail  pourrait  servir  de  canevas  aux  critiques 
qui  voudraient  le  développer.  11  servira  aussi  d'excellente  préface  aux  fragments  de 
M.  de  Guérin,  et  l'approbation  d'un  juge  aussi  érudit  aurait,  au  besoin,  plus  de  poids 
que  la  mienne  : 

«  Cette  ébauche  du  Centaure  me  frappe  surtout  comme  exprimant  le  sentiment  grec 
grandiose,  primitif,  retrouvé  et  un  peu  refait  à  distance  par  une  sorte  de  réflexion 
poétique  et  philosophique.  Ce  sentiment-là,  par  rapport  à  la  Grèce,  ne  se  retrouve 
dans  la  littérature  française  que  depuis  l'école  moderne.  Avant  YB.ow.ere  d'André  Ché- 
nier, les  Martyrs  de  Chateaubriand  ,  Y  Orphée  et  YAntigone  de  Ballanche,  quelques 
pages  de  Quiuet  (Toyage  en  Grèce  et  Promélhèe) ,  on  en  chercherait  les  traces  et 
l'on  n'en  trouverait  qu'à  peine  dans  notre  littérature  classique, 

»  1<>  Il  n'y  a  eu  de  contact  direct  entre  l'ancienne  Gaule  et  la  Grèce  que  par  la  co- 
lonie grecque  de  Marseille.  Ces  influences  grecques  dans  le  midi  de  la  Gaule  n"ont  pas 
été  vaines.  Il  y  eut  toute  une  culture,  et  dans  le  chap.  v  de  son  Histoire  littéraire. 
M.  Ampère  a  très  bien  suivi  cette  veine  grecque  légère  ,  comme  une  petite  veine  (l'ar- 
gent, dans  notre  littérature.  Encore  aujourd'hui,  il  y  a  quelques  mots  grecs  restés 
dans  le  provençal  actuel ,  il  y  a  des  tours  grammaticaux  qui  ont  pu  venir  de  là  ;  mais 
ce  sont  de  minces  détails.  Au  moyen  âge,  toute  trace  fut  interrompue.  A  la  renaissance 
du  xvie  siècle ,  la  langue  et  la  littérature  grecques  rentrèrent  presque  violemment  et 
à  torrent  dans  la  littérature  française  :  il  y  eut  comme  engorgement  au  confluent. 
L'école  de  Ronsard  et  de  Baïf  se  fit  grecque  en  français  par  le  calque  des  compositions 
et  même  la  fabrique  des  mots;  il  y  eut  excès.  Pourtant  des  parties  belles,  délicates  ou 
grandes,  furent  senties  par  eux  et  reproduites.  Henri  Estienne,  l'un  des  meilleurs 
prosateurs  du  xvic  siècle  et  des  plus  grands  érudits,  a  fait  un  petit  traité  de  la  confor- 
mité de  la  langue  française  et  de  la  langue  grecque  :  il  a  relevé  une  grande  quantité 
de  locutions  ,  de  tours  de  phrase  ,  d'id  iolismes  ,  communs  aux  deux  langues,  et  qui 
semblent  indiquer  bien  moins  une  communication  directe  qu'une  c<  rtaine  ressemblance 
de  génie.  M.  de  Maistre,dans  les  Soirées  de  Saint-Pèlersboury ,  «si  de  l'avis  <!<■  Henri 
Estienne,  et  croit  à  la  ressemblance  <ln  génie  des  deux  l'ourlant,  il  faul  le 

dire,  toute  cette  renaissance  grecque  du  we'  siècle,  en  France,  fui  érudite,  pédan- 
tesque  .  pénible  ;  le  seul  \myot ,  par  l'élégance  facile  de  sa  traduction  de  Plularque , 
lemble  préluder  à  La  Fontaine  el  à  Fénelon. 

ivet  l'école  de  Malherbe  et  de  ses  succcssc  urs  cla  siques,  la  littérature  fran- 
çaise se  rapprocha  davantage  du  caractère  latin,  quelque  chose  de  clair,  de  précis, 
de  concis,  une  langue  d'affaires  ,  de  politique,  de  prose  .  Corneille,  Malherbe,  Boileau, 
n'avaient  que  très-peu  ou  pas  du  tout  le  sentiment  grec.  Corneille  adorait  Lucaio  et  ce 


498  POETES   ET   ROMANCIERS   MODERNES 

nous  défendre  de  considérer  comme  un  notable  défaut  celle  ressource  techni- 
que qui  l'a  affranchi  parfois  du  travail  de  l'artiste,  et  qui  détruit  l'harmonie 
et  la  plastique  de  son  style  ,  d'ailleurs  si  beau  ,  si  large  et  si  coloré  d'originalité 
primitive.  La  pièce  de  vers  ,  malheureusement  inachevée  ,  qui  est  placée  à  la 
suite  du  Centaure,  ne  me  paraît  pas  non  plus,  comme  il  pourra  sembler  à 
quelques-uns  au  premier  abord,  une  imitation  de  la  manière  de  Chénier.  Ces 
deux  essais  de  M.  de  Guérin  ne  sont  point  des  pastiches  de  Ballanche  et  de 
Chénier,  mais  bien  des  développements  et  des  perfectionnements  tentés  dans  la 
voie  suivie  par  eux.  Il  ne  semble  même  pas  s'èlre  préoccupé  de  l'un  ou  de  l'au- 
tre, car  nulle  part  dans  ses  lettres ,  qui  sont  pleines  de  ses  citations  et  de  ses 
lectures,  il  n'a  placé  leur  nom.  Sans  doute  il  les  a  admirés  et  sentis,  mais  il  a 
dû  ,  avant  tout ,  obéir  à  son  sentiment  personnel ,  à  son  entraînement  prononcé 
el  l'on  peut  dire  passionnée  vers  les  secrets  de  la  nature.  Il  ne  l'a  point  aimée 
en  poëte  seulement ,  il  l'a  idolâtrée.  Il  a  été  panthéiste  à  la  manière  de  Goethe 
sans  le  savoir,  el  peul-être  s'est-il  assez  peu  soucié  des  Grecs,  peut-être  n'a- 
L -il  vu  en  eux  que  les  dépositaires  des  mythes  sacrés  de  Cybèle  ,  sans  trop  se 
demander  si  leurs  poêles  avaient  le  don  de  la  chanter  mieux  que  lui.  Son  am- 
bition n'est  pas  tant  de  la  décrire  que  de  la  comprendre,  et  les  derniers  ver- 
sels  du  Centaure  révèlent  assez  le  tourment  d'une  ardente  imagination  qui 
ne  se  contente  pas  des  mots  et  des  images ,  mais  qui  interroge  avec  ferveur 
les  mystères  de  la  création.  11  ne  lui  faut  rien  moins  pour  apaiser  l'ambition 
de  son  intelligence  perdue  dans  la  sphère  des  abstractions.  Il  ne  se  contenterait 
pas  de  peindre  et  de  chanter  comme  Chénier,  il  ne  se  contenterait  pas  d'intér- 


ieure latin,  Boileau  s'attache  à  Juvénal.  Racine  sent  bien  plus  les  Grecs;  mais,  en 
bel-esprit  tendre,  il  sent  et  suit  surtout  ceux  du  second  et  du  troisième  âge,  non  pas 
l'.schyle,  non  pas  même  Sophocle,  mais  plutôt  Euripide  ;  ses  Grecs,  à  lui,  ont  monté 
l'escalier  de  Versailles  et  ont  fait  antichambre  à  l'OKil-de-Bœuf.  On  voit  dans  la  que- 
relle des  anciens  et  des  modernes ,  où  Racine  et  Boileau  défendent  Homère  contre  Per- 
rault, combien  il  y  avait  peu  ,  de  part  et  d'autre  ,  de  sentiment  vrai  de  l'antique.  Mais 
La  Fontaine ,  sans  y  songer,  était  alors  bien  plus  grec  que  tous  de  sentiment  et  de 
génie  ;  dans  P/tilëmon  cl  Baucis,  par  exemple,  dans  certains  passages  de  la  Mort 
W  Adonis  ou  de  Psyché.  Surtout  Fénelon  l'est  par  le  goût,  le  délicat,  le  fin,  le  négli- 
gent d'un  tour  simple  et  divin  ;  i!  l'est  dans  son  Tèlèmaque ,  dans  ses  essais  de  traduc- 
tion d'Homère,  ses  Aventures  d'Aristonoùs ;  il  l'est  partout  par  une  sorte  de  subtilité 
facile  et  insinuante  qui  pénètre  et  charme  :  c'est  comme  une  brise  de  ces  belles  con- 
trées qui  court  sur  ses  pages.  Massillon  aussi  ,  né  à  Hières  ,  a  reçu  un  souffle  de  l'anti- 
que Massilie  ,  et  sa  phrase  abondante  et  fleurie  rappelle  Isocrate. 

»  3»  Au  xtiu*  siècle,  en  France,  on  est  moins  près  du  sentiment  grec  que  jamais. 
Les  littérateurs  ne  savent  plus  même  le  grec  pour  la  plupart.  Quelques  critiques,  comme 
l'abbé  Arnaud,  qui  semblent  se  vouer  à  ce  genre  d'érudition  avec  enthousiasme,  don- 
nent plutôt  une  idée  fausse.  Bernardin  de  Saint-Pierre  ,  sans  tant  d'étude  ,  y  atteint 
mieux  par  simple  génie  ;  héritier  en  partie  de  Fénelon  ,  il  a  ,  dans  Paul  et  f'  iryinie , 
dans  bien  des  pages  de  ses  Études,  «Luis  celle  page  (par  exemple]  où  il  fait  gémir 
Ariane  abandonnée  à  Naxos  et  consolée  par  Bacchus  ,  des  retours  île  l'inspiration  grec- 
que et  de  celte  muse  heureuse;  mais  c'est  le  doux  et  le  délicat  plutôt  que  le  grand, 
qu'il  en  retrouve  et  en  exprime,  L'abbé  Barthélémy,   dans  le  Voyage  d' Anacharsis 


DE   LA   FRANCE.  499 

prêter  systématiquement  comme  Ballanche.  Il  veut  savoir,  il  veut  surprendre 
et  saisir  le  sens  caché  des  signes  divins  imprimés  sur  la  face  de  la  terre  ;  mais 
il  n'a  embrassé  cpje  des  nuages,  et  son  âme  s'est  brisée  dans  cette  étreinte 
au-dessus  des  forces  humaines.  C'est  être  déjà  bien  grand  que  d'avoir  entre- 
pris comme  un  vrai  Titan  d'escalader  l'Olympe  et  de  détrôner  Jupiter.  Un 
autre  fragment  de  ses  lettres  exprimera  avec  grandeur  et  simplicité  cet  amour 
à  la  fois  instinctif  et  abstrait  de  la  nature. 

«  11  avril  1858.  —  Hier,  accès  de  fièvre  dans  les  formes  ;  aujourd'hui ,  fai- 
blesse ,  atonie  ,  épuisement.  On  vient  d'ouvrir  les  fenêtres;  le  ciel  est  pur  el  le 
soleil  magnifique. 

Ah!  que  ne  suis-je  assis  à  l'ombre  des  forêts  ! 

»  Vous  rirez  de  cette  exclamation,  puisqu'on  ne  voit  pas  encore  aux  arbres 
les  plus  précoces  ces  premiers  boutons  que  Bernardin  de  Saint-Pierre  appelle 
des  gouttes  de  verdure.  Mais  peut-être  qu'au  sein  des  forêts,  dans  la  saison 
où  la  vie  remonte  jusqu'à  l'extrémité  des  rameaux  ,  je  recevrai  quelque  bien- 
fait ,  et  que  j'aurai  ma  part  dans  l'abondance  de  la  fécondité  et  de  la  chaleur. 
Je  reviens,  comme  vous  voyez,  à  mes  anciennes  imaginations  sur  les  choses 
naturelles .  invincible  tendance  de  ma  pensée,  sorte  de  passion  qui  me  donne 
des  enthousiasmes,  des  pleurs,  des  éclats  de  joie,  et  un  éternel  aliment  de 
songerie.  Et  pourtant ,  je  ne  suis  ni  physicien  ,  ni  naturaliste ,  ni  rien  de  sa- 
vant. Il  y  a  un  mot  qui  est  le  dieu  de  mon  imagination,  le  tyran ,  devrais-je 


(si  agréable  et  si  utile  d'ailleurs  ),  accrédita  un  sentiment  grec  un  peu  maniéré  et  très- 
parisien  ,  qui  ne  remontait  pas  au  grand  et  ne  rendait  pas  même  le  simple  et  le  pur. 
Heureusement  André  Cliénier  était  né  ,  et  par  lui  la  veine  grecque  est  retrouvée. 

»  4°  Au  moment  où  l'école  de  David  essaye  ,  un  peu  en  tâtonnant  et  en  se  guindant . 
de  revenir  à  l'art  grec  ,  André  Chénier  y  atteint  en  poésie.  Dans  son  Homère ,  l'idée  du 
grand  et  du  primitif  se  retrouve  et  se  découvre  même  pour  la  première  fois.  Dans 
l'étude  de  la  statuaire  grecque,  on  en  resta  ainsi  longtemps  au  pur  gracieux,  à  l'art 
joli  et  léché  des  derniers  âges  :  ce  n'est  que  lard  qu'on  a  découvert  la  majesté  reculée 
des  marbres  d'Egine  ,  les  bas-reliefs  de  Phidias,  la  Vénus  de  Milo. 

»  Peu  après  André  Cliénier,  et  avant  qu'on  eût  publié  ses  poëmes,  M.  de  Chateau- 
briand, dans  les  Martyrs,  retrouvait  de  grands  traits  de  la  beauté  grecque  antiques 
dans  son  Itinéraire  .  il  a  surtout  peint  admirablement  le  rivage  de  l'Attique.  Il  sent 
à  merveille  le  Sophocle  et  le  Périclès. 

»  Un  homme  qui  ne  sentait  pas  moins  la  Grèce  dès  la  fin  du  xvmo  siècle,  est  M.  Jou- 
bert,  sur  lequel  M.  Sainte-Beuve  a  donné  un  article  dans  votre  Revue  des  Deux 
Mondes  :  quelques  pensées  de  lui  sont  ce  qu'on  a  écrit  de  mieux  en  fait  de  critique 
littéraire  des  Grecs.  Il  aurait  aimé  le  Centaure. 

n  \.>ii^  connaissez  V  Orphée,  et  je  n'ai  point  à  vous  en  parler;  mais  à  Ballanche  ,  h 
Quiuet  (  dans  son  Voyacje  en  Grèce),  il  manque  un  peu  trop  pour  correctif  de  leur 
philosophie  concevant  et  refaisant  la  Grèce  ,  quelque  chose  de  celte  qualité  grecque 
fine,  simple  et  subtile  ;  négligée  el  élégante,  railleuse  et  réelle  ,  de  l'aul-Louis  Cou- 
rier, ce  vrai  Grec  ,  dont  la  figure ,  la  bouche  surtout ,  fendue  jusqu'aux  oreilles ,  res- 
semblait un  peu  a  celle  d'un  faune 


500  POËTES  ET   ROMANCIERS   MODERNES 

dire,  qui  la  fascine,  l'attire,  lui  donne  un  travail  sans  relâche  et  l'entraînera, 
je  ne  sais  où  :  c'est  le  mot  de  vie.  Mon  amour  des  choses  naturelles  ne  va  pas 
au  détail  ni  aux  recherches  analytiques  et  opiniâtres  de  la  science,  mais  à 
l'universalité  de  ce  qui  est ,  à  la  manière  orientale.  Si  je  ne  craignais  de  sortir 
de  ma  paresse  et  de  passer  pour  fou ,  j'écrirais  des  rêveries  à  tenir  en  admira- 
tion toute  l'Allemagne  ,  et  la  France  en  assoupissement.  » 

Dans  une  autre  lettre,  il  exprime  lidenlification  de  son  être  avec  la  nature 
d'une  manière  encore  plus  vive  et  plus  matériellement  sympathique. 

«J'ai  le  cœur  si  plein,  l'imagination  si  inquiète,  qu'il  faut  que  je  cherche 
quelque  consolation  à  tout  cela  en  m'abandonnant  avec  vous.  Je  déborde  de 
larmes  ,  moi  qui  souffre  si  singulièrement  des  larmes  des  autres.  Un  trouble 
mêlé  de  douleurs  et  de  charmes  s'est  emparé  de  toule  mon  âme.  L'avenir  plein 
de  ténèbres  où  je  vais  entrer,  le  présent  qui  me  comble  de  biens  et  de  maux  , 
mon  étrange  cœur,  d'incroyables  combats,  des  épanchements  d'affection  à 
entraîner  avec  soi  l'âme  et  la  vie  et  tout  ce  que  je  puis  êlre  ;  la  beauté  du  jour, 
la  puissance  de  l'air  et  du  soleil ,  ail,  tout  ce  qui  peut  rendre  éperdue  une 
faible  créature  me  remplit  et  m'environne.  Vraiment  je  ne  sais  pas  en  quoi 
j'éclaterais  s'il  survenait  en  ce  moment  une  musique  comme  celle  de  la  Pasto- 
rale. Dieu  me  ferait  peut-être  la  grâce  de  laisser  s'en  aller  de  toutes  parts  tout 
ce  qui  compose  ma  vie.  II  y  a  pour  moi  tel  moment  où  il  me  semble  qu'il  ne 
faudrait  que  la  toucher  du  doigt  le  plus  léger  pour  que  mon  existence  se  dis- 
sipai. La  présence  du  bonheur  me  trouble,  et  je  souffre  même  d'un  certain 
froid  que  je  ressens;  mais  je  n'ai  pas  fait  deux  pas  au  dehors  que  l'agitation 
me  prend ,  un  regret  infini ,  une  ivresse  de  souvenir,  des  récapitulations  qui 
exaltent  tout  le  passé  et  qui  sont  plus  riches  que  la  présence  même  du  bon- 
heur ;  enfin  ce  qui  est ,  à  ce  qu'il  semble ,  une  loi  de  ma  nature  ,  toutes  choses 
mieux  ressenties  que  senties.  —  Demain ,  vous  verrez  chez  vous  quelqu'un  de 
fort  maussade  ,  et  en  proie  au  froid  le  plus  cruel.  Ce  sera  le  fol  de  ce  soir. 

Caddi  corne  corpo  morlo  cade. 

Adieu;  la  soirée  est  admirable  ;  que  la  nuit  qui  s'apprête  vous  comble  de  sa 
beauté.  » 

Est-il  beaucoup  de  pages  de  Werther  qui  soient  supérieures  à  cette  lettre 
écrite  rapidement ,  non  relue  ,  car  elle  est  à  peine  ponctuée  ,  et  jetée  à  la  poste, 
dont  elle  porte  le  timbre  comme  toutes  les  autres? 

Je  ne  puis  résister  au  plaisir  de  transcrire  mot  à  mot  tout  ce  qu'il  m'est  per- 
mis de  publier. 

«  Le  ciel  de  ce  soir  est  digne  de  la  Grèce.  Que  faisons-nous  pendant  ces 
belles  fêtes  de  l'air  et  de  la  lumière?  Je  suis  inquiet  et  ne  sais  trop  à  quoi  me 
dévouer;  ces  longs  jours  paisibles  ne  me  communiquent  pas  le  calme.  Le 
soleil  et  la  pureté  de  l'étendue  me  font  venir  toutes  sortes  d'étranges  pensées 
dont  mon  esprit  s'irrite.  L'infini  se  découvre  davantage  et  les  limites  sont  plus 
cruelles;  que  sais-je  enfin?  je  ne  vous  répéterai  pas  mes  ennuis;  c'est  une 
vieille  ballade  dont  je  vous  ai  bercé  jusqu'au  sommeil.  —  J'ai  songé  aujour- 
d'hui au  petit  usage  que  nous  faisons  de  nos  jours  ;  je  ne  parle  pas  de  l'ainbi- 


DE    LA   FRANCE.  501 

tion,  c'est  dans  ce  temps  chose  si  vulgaire,  et  les  gens  sont  travaillés  de  rêves 
si  ridicules ,  qu'il  faut  se  glorifier  dans  sa  paresse  et  se  faire ,  au  milieu  de  tant 
d'esprits  éclatants,  une  auréole  d'obscurité  :  je  veux  dire  que  nous  vivons  plus 
tourmentés  par  noire  imagination  que  ne  l'était  Tantale  par  la  fraîcheur  de 
l'eau  qui  irritait  ses  lèvres  et  le  charmant  coloris  des  fruits  qui  fuyaient  sa 
faim.  J'ai  tout  l'air  de  mettre  ici  la  vie  dans  les  jouissances  ,  et  je  ne  m'en  dé- 
fendrai pas  trop,  le  tout  bien  entendu  dans  les  intérêts  de  notre  immortel 
esprit  et  pour  son  service  bien  compris;  car,  disait  Sheridan,  si  la  pensée  est 
lente  à  venir,  un  verre  de  bon  vin  la  stimule,  et,  quand  elle  est  venue,  un 
bon  verre  devin  la  récompense.  Ah  oui!  n'en  déplaise  aux  spirilualistes  et 
parlant  ù  moi-même,  un  verre  de  bon  vin  est  L'âme  de  notre  âme,  et  vaut 
mieux  pour  le  profit  intérieur  que  toutes  les  chansons  dont  on  nous  repaît. 
Mais  je  parle  comme  un  hôte  du  Caveau,  moi  qui  voulais  dire  simplement  que 

la  vie  ne  vaut  pas  une  libation 

Débrouillez  tout  cela  si  vous  pouvez.  Pour  moi,  grâce  à  Dieu,  je  commence  à 
me  soucier  assez  peu  de  ce  qui  peut  se  passer  en  moi ,  et  veux  enfin  me  démêler 
de  moi  même  en  plantant  là  celte  psychologie  qui  est  un  mot  disgracieux  et 
une  manie  de  notre  siècle.  » 

Il  avait  pourtant  la  conscience  de  son  génie  ,  car  il  dit  quelque  part  : 

«  Je  ne  tirerai  jamais  rien  de  bon  de  ce  maudit  cerveau  où  cependant,  j'en 
suis  sûr,  loge  quelque  chose  qui  n'est  pas  sans  prix;  c'est  la  destinée  de  la 
perle  dans  l'huître  au  fond  de  l'Océan.  Combien  ,  et  de  la  plus  belle  eau,  qui 
ne  seront  jamais  Urées  à  la  lumière!  » 

Ailleurs ,  il  se  raille  lui-même  et  sans  amertume  ,  sans  dépit  contre  la  gloire 
qui  ne  vient  pas  à  lui ,  et  qu'il  ne  veut  pas  chercher. 

«  Vous  voulez  donc  que  j'écrive  quelque  folie  sur  ce  fol  de  Benvenuto?  Ce 
ne  sera  que  vision  d'un  bout  à  l'autre.  Ni  Tari,  ni  l'histoire  ne  s'en  trouveront 
bien.  Je  n'ai  pas  l'ombre  d'une  idée  sur  l'idéal ,  et  l'histoire  ne  connaît  point 
de  galant  homme  plus  ignorant  que  moi  à  son  endroit.  N'importe,  je  vous 
obéirai.  N'êtes-vous  pas  pour  moi  tout  le  public  et  la  postérité?  Mais  ne  me 
Irouvez-vous  pas  plaisant  avec  ce  mot  où  sont  renfermés  tous  les  hommes  à 
venir  qui  se  transmettront  fidèlement  de  l'un  à  l'autre  la  plus  complète  igno- 
rance du  nom  de  votre  pauvre  serviteur?  Je  veux  dire  que  je  n'aspire  qu'à 
vous ,  à  votre  suffrage  ,  et  que  je  fais  bon  marché  de  tout  le  reste ,  la  postérité 
comprise ,  pour  être  aussi  sage  que  le  renard  gascon.  » 

Une  seule  fois  il  exprime  la  fantaisie  de  se  faire  imprimer  dans  une  Revue 
v  pour  battre  un  peu  monnaie  ,  »  el  presque  aussitôt  il  abandonne  ce  projet  en 
lisant:  «Mais  je  n'ai  dans  la  tête  que  des  sujets  insensés! Hélas,  rien 

'l'est  beau  comme  l'idéal  ;  mais  aussi  quoi  de  plus  délirai  et  de  plus  dangereux 

à  toucher  !  Ce  rêve  si  léger  se  change  en  plomb  souvente  fois  dont  ou  esl  ru- 
dement froissé.  Je  finirai  ma  complainte  aujourd'hui  par  un  vers  de  celle  du 
juif  errant. 

Hélas  !  mon  Dieu  !  » 


S02  POETES   ET   ROMANCIERS   MODERNES 


Il  a  des  mots  admirables  jetés  ça  et  là  dans  ses  lettres ,  de  ceux  que  les 
écrivains  de  profession  mettent  en  réserve  pour  les  enchâsser  au  bout  de  leurs 
périodes  comme  le  gros  diamant  au  faîte  du  diadème.  Il  dit  quelque  part  : 
-  «  Quand  je  goûte  cette  sorte  de  bien-être  dans  Pirritation  ,  je  ne  puis  com- 
parer ma  pensée  (c'est  presque  fou)  qu'à  un  feu  du  ciel  qui  frémit  à  l'horizon 
entre  deux  mondes.  » 

Et,  vers  la  fin  de  la  même  lettre,  il  raconte  que  ses  parentes  s'inquiètent 
de  l'altération  de  ses  traits  ;  cependant  il  leur  cache  le  ravage  intérieur  de  la 
maladie. 

«  Ah  !  disent-elles  en  se  ravisant ,  c'est  le  retranchement  de  vos  cheveux  qui 
vous  rend  d'une  mine  si  austère.  —  Les  cheveux  repousseront,  et  il  n'y  aura 
que  plus  d'ombre.  » 

J'ai  cité  autant  que  possible,  mais  j'ai  dû  taire  tout  ce  qui  lient  à  la  vie  in- 
térieure. C'est  pourtant  là  que  se  révèle  le  cœur  du  poète.  Ce  cœur,  je  puis 
l'attester,  quoi  qu'en  dise  le  noble  rêveur  qui  s'accuse  et  se  tourmente  sans 
cesse  comme  à  plaisir,  est  aussi  délicat,  aussi  affectueux,  aussi  large  que  son 
intelligence.  L'amitié  est  sentie  et  exprimée  par  lui  de  la  façon  la  plus  exquise 
et  la  plus  profonde.  L'amour  aussi  est  placé  là  comme  une  religion;  maispeut- 
êlre  cet  amour  de  poète  ne  se  conlente-t-il  absolument  que  dans  les  choses 
incréées.  Quoi  qu'il  en  soit ,  et  bien  qu'à  toute  page  un  gémissement  lui 
échappe  à  cet  homme  qui,  dans  son  culte  de  l'idéal,  voudrait  s'idéaliser  lui- 
même  et  ne  sait  pas  s'habituer  à  l'infirmité  de  sa  propre  nature,  cet  homme 
est  indulgent  aux  autres,  fraternel,  dévoué  avec  une  sorte  de  stoïcisme,  es- 
clave de  sa  parole,  simple  dans  ses  goûts,  charmé  de  la  vue  d'un  camélia  . 
résigné  à  la  maladie,  heureux  d'être  couché,  tranquille  derrière  ses  rideaux, 
a  et  plus  près  naturellement  du  pays  des  songes.  »  11  n'a  d'amertume  que 
contre  la  mobilité  de  son  humeur  et  la  susceptibilité  excessive  d'une  organisa- 
tion sans  doute  trop  exquise  pour  supporter  la  vie  telle  qu'elle  est  arrangée  en 
ce  triste  monde.  Qu'a-t-il  donc  manqué  à  cet  enfant  privilégié  du  ciel?  Qu'eùl- 
il  donc  fallu  pour  que  cette  sensitive ,  si  souvent  froissée  et  repliée  sur  elle- 
même  ,  s'ouvrît  aux  rayons  d'un  soleil  bienfaisant  ?  C'est  précisément  le  soleil 
de  l'intelligence,  c'est  la  foi  ;  c'est  une  religion  ,  une  notion  nette  et  grande 
de  sa  mission  en  ce  monde,  des  causes  et  des  fins  de  l'humanité  ,  des  devoirs 
de  l'homme  par  rapport  à  ses  semblables  et  des  droits  de  ce  même  homme 
envers  la  société  universelle.  C'es.t  là  ce  secret  terrible  que  le  Centaure  cher- 
chait sur  les  lèvres  de  Cybôle  endormie  ,  ce  son  mystérieux  qu'il  eût  voulu 
recueillir  sur  la  pierre  magique  où  Apollon  avait  posé  sa  lyre.  Il  sentait  l'infini 
dans  l'univers ,  mais  il  ne  le  sentait  pas  en  lui-même.  Effrayé  de  ce  néant 
imaginaire  qui  a  tant  pesé  sur  l'âme  de  Byron  et  des  grands  poètes  sceptiques, 
il  eûl  voulu  se  réfugier  dans  les  demeures  profondes  des  antiques  divinités  , 
symboles  imparfaits  de  la  vie  partout  féconde  ,  éternelle  et  divine;  il  eût.  voulu 
dissoudre  son  être  dans  les  éléments,  dans  les  bois,  dans  les  eaux,  dans  ce 
qu'il  appelle  les  choses  naturelles;  il  eût  voulu  dépouiller  son  être  comme  un 
vêlement  (rop  lourd,  et  remonter  comme  une  essence  subtile  dans  le  sein  du 


DE  LA  FRANCE.  505 

Créateur,  pour  savoir  ce  que  signifie  cette  vie  d'un  jour  sur  la  terre  et  ce  silence 
qui  règne  en  deçà  du  berceau  comme  au  delà  de  la  tombe. 

Dira-t-on  que  ce  fut  là  un  rêveur,  un  insensé,  et  que  cette  existence  flétrie, 
celte  mort  désolée,  sont  des  faits  individuels,  des  maladies  de  l'esprit  qui  ne 
prouvent  rien  contre  l'organisation  de  la  société  bumaine?  Où  donc  est  le 
tort,  dira-t-on  peut-être,  si  les  individus  agitent  de  telles  questions  dans  leur 
sein  ,  que  la  société  ne  puisse  les  résoudre?  En  admettant  l'humanité  aussi 
continuellement  progressive  que  vous  la  rêvez ,  n'y  aura-t-il  pas ,  dans  des 
âges  plus  avancés,  des  individus  qui  seront  encore  en  avant  de  leur  siècle:' 
N'y  en  aura-t-il  pas  tant  que  l'humanité  subsistera  ,  et  sera-t-elle  coupable 
chaque  fois  qu'une  avidité  dévorante  poussera  quelques-uns  de  ses  membres 
à  troubler  son  cours  auguste  et  mesuré  par  l'impatience  de  leur  idéal  et  le 
mépris  des  croyances  reçues? 

Il  serait  facile  de  répondre  à  de  telles  questions  ;  mais  les  esprits  qui  con- 
damnent ainsi  les  idéalistes  impatients  du  temps  présent  n'ont  pas  mission 
pour  juger  de  la  société  future.  Ont-ils  le  droit  d'y  jeter  seulement  un  regard, 
eux  qui  n'ont  pas  la  volonté  de  moraliser  et  d'élever  les  intérêts  de  la  vie  ac- 
tuelle? eux  qui  n'ont  ni  respect,  ni  sympathie,  ni  pitié  pour  les  tortures  des 
âmes  tendres  et  religieuses  ,  veuves  de  toute  religion  et  de  toute  charité?  eux 
qui  vivent  des  bienfaits  de  la  terre  sans  rechercher  la  source  d'où  ils  décou- 
lent? eux  qui  ont  fait  le  siècle  athée  et  qui  exploitent  l'athéisme,  regardant 
naître  et  mourir  avec  une  ironique  tolérance  les  religions  qui  essayent  d'éclore 
et  celles  qui  sont  à  leur  déclin?  eux  qui  consacrent  en  théorie  les  principes  du 
dogme  éternel  de  l'égalité  ,  de  la  liberté  et  de  la  fraternité ,  en  maintenant  daii3 
le  fait  l'esclavage  ,  l'inégalité  ,  la  discorde  ?  Qu'a-t-elle  donc  fait  pour  notre 
éducation  morale  ,  et  que  fait-elle  pour  nos  enfants ,  cette  société  conservée 
avec  tant  d'amour  et  de  soin?  Pour  nous  ,  ce  furent  des  prêtres  investis  de  la 
puissance  gouvernementale  qui  tyrannisaient  nos  consciences  sans  permettre 
l'exercice  de  la  raison  humaine.  Pour  nos  enfants  .  ce  sont  des  athées  qui,  ne 
s'inquiélant  ni  de  la  raison  ni  de  la  conscience,  leur  prêchent  pour  toute  doc- 
trine le  maintien  d'un  ordre  monstrueux,  inique,  impossible.  Étonnez-vous 
donc  que  celte  génération  produise  des  intelligences  qui  avortent  faute  d'un 
enseignement  fait  pour  elles,  et  des  cerveaux  qui  se  brisent  dans  la  recherche 
d'une  vérité  que  vous  flétrissez  de  ridicule,  que  vous  traitez  de  folie  coupable 
et  d'inaptitude  à  la  vie  sociale?  Il  vous  sied  mal .  en  vérité,  de  dire  que  ceux- 
là  sont  des  fous,  car  vous  êtes  insensés  vous-même  de  croire  à  un  ordre  basé 
sur  l'absence  de  tout  principe  de  justice  et  de  vérité.  Nos  enfants  n'accepteront 
pas  vos  enseignements,  et,  si  vous  réussissez  à  les  corrompre,  ce  ne  sera  pas 
à  votre  profit. 

Peut-être  un  jour  vous  diront-ils  à  leur  tour  :  —  Laissez-nous  pleurer  nos 
martyrs,  nous  antres  poètes  sans  patrie,  lyres  brisées,  qui  savons  bien  la 
cause  de  leur  gémissement  et  du  nôtre.  Vous  ne  comprenez  pas  le  mal  qui  les 
a  tués;  eux-mêmes  ne  l'ont  pas  compris.  Pour  voir  clair  en  soi-même,  pour 
s'expliquer  ces  langueurs,  ces  découragements,  pour  trouver  un  nom  à  ces 
ennuis  sans  fin.  .à  ces  désirs  sans  but  saisissable  et  sans  forme  connue,  il  fau- 
drait avoir  déjà  une  première  initiation,  et,  dans  ces  temps  de  décadence  et 


504  POETES  ET  ROMANCIERS   MODERNES 

de  transformation  ,  les  plus  grandes  intelligences  ne  l'ont  eue  que  bien  tard  et 
ne  l'ont  conquise  qu'après  de  bien  rudes  souffrances.  Saint  Augustin  n'avail-il 
pas  le  spleen ,  lui  aussi ,  et  savait-il ,  avant  d'ouvrir  les  yeux  au  christianisme , 
quelle  lumière  lui  manquait  pour  dissiper  les  ténèbres  de  son  âme?  Si  quelques- 
uns  d'entre  nous  aujourd'hui  ouvrent  aussi  les  yeux  à  une  lumière  nouvelle  , 
n'est-ce  pas  que  la  Providence  les  favorise  étrangement  ;  et  ne  leur  faut-il  pas 
chercher  ce  grain  de  foi  dans  l'obscurité,  dans  la  tourmente,  assaillis  par  le 
doute  ,  l'ironie,  l'absence  de  toute  sympathie,  de  tout  exemple  ,  de  tout  con- 
cours fralernel ,  de  toute  protection  dans  les  hautes  régions  de  la  puissance? 
Où  sont  donc  les  hommes  forts  qui  se  sont  levés  dans  un  concile  nouveau  pour 
dire  :  —  11  importe  de  s'enquérir  enfin  des  secrets  de  la  vie  et  de  la  mort,  et 
de  dire  aux  petits  et  aux  simples  ce  qu'ils  ont  à  faire  en  ce  monde.  Ils  savent 
bien  déjà  que  Dieu  n'est  pas  un  vain  mot ,  et  qu'il  ne  les  a  pas  créés  pour  servir, 
pour  mendier  ou  pour  conquérir  leur  vie  par  le  meurtre  et  le  pillage.  —  Essayez 
de  parler  enfin  à  vos  frères  cœur  à  cœur,  conscience  à  conscience;  vous  verrez 
bien  que  des  langues  que  vous  croyez  muettes  se  délieront,  et  que  de  grands 
enseignements  monteront  d'en  bas  vers  vous,  tandis  que  la  lumière  d'en  haut 
descendra  sur  vos  tètes.  Essayez ,...  mais  vous  ne  le  pouvez  pas ,  occupés  que 
vous  êtes  de  reprendre  et  de  recrépir  de  toutes  parts  ces  digues  que  le  flot  en- 
vahit ;  l'existence  matérielle  de  cette  société  absorbe  tous  vos  soins  et  dépasse 
toutes  vos  forces.  En  attendant ,  les  puissances  de  l'esprit  se  développent  et  se 
dressent  de  toutes  parts  autour  de  vous.  Parmi  ces  spectres  menaçants,  quel- 
ques-uns s'effacent  et  rentrent  dans  la  nuit ,  parce  que  l'heure  de  la  vie  n'a  pas 
sonné,  et  que  le  souffle  impétueux  qui  les  animait  ne  pouvait  lutter  plus  long- 
temps dans  l'horreur  de  ce  chaos  ;  mais  il  en  est  d'autres  qui  sauront  attendre, 
et  vous  les  retrouverez  debout  pour  vous  dire  :  Vous  avez  laissé  mourir  nos 
frères,  et  nous,  nous  ne  voulons  pas  mourir. 


ît  Cmtauri. 


J'ai  reçu  la  naissance  dans  les  antres  de  ces  montagnes.  Comme  le  fleuve 
de  celte  vallée  dont  les  gouttes  primitives  coulent  de  quelque  roche  qui  pleure 
dans  une  grotte  profonde,  le  premier  instant  de  ma  vie  tomba  dans  les  ténè- 
bres d'un  séjour  reculé  et  sans  troubler  son  silence.  Quand  nos  mères  appro- 
chent de  leur  délivrance  ,  elles  s'écartent  vers  les  cavernes,  et  dans  le  fond 
des  plus  sauvages  ,  au  plus  épais  de  l'ombre,  elles  enfantent  sans  élever  une 
plainte  des  fruits  silencieux  comme  elles-mêmes.  Leur  lait  puissant  nous  fait 
surmonter  sans  langueur  ni  lutte  douteuse  les  premières  difficultés  de  la  vie  ; 
et  cependant  nous  sortons  de  nos  cavernes  plus  tard  que  vous  de  vos  berceaux. 
C'est  qu'il  est  répandu  parmi  nous  qu'il  faut  soustraire  et  envelopper  les  pre- 
miers temps  de  l'existence  ,  comme  des  jours  remplis  par  les  dieux.  Mon  ac- 
croissement eut  son  cours  presque  entier  dans  les  ombres  où  j'étais  né.  Le  fond 
«le  mon  séjour  se  trouvait  si  avancé  dans  l'épaisseur  de  la  montagne,  que 
j'eusse  ignoré  le  coté  de  l'issue  .  si,  détournant  quelquefois  dans  cette  ouvci- 


DE   LA   FRANGE.  o05 

lure,  les  venls  n'y  eussent  jeté  des  fraîcheurs  et  des  troubles  soudains.  Quel- 
quefois aussi,  ma  mère  rentrait,  environnée  du  parfum  des  vallées  ou  ruisse- 
lante des  flots  qu'elle  fréquentait.  Orées  retours  qu'elle  faisait,  sans  m'in- 
struire  jamais  des  vallons  ni  des  fleuves,  mais  suivie  de  leurs  émanations,  in- 
quiétaient mes  esprits,  et  je  rôdais  tout  agité  dans  mes  ombres.  Quels  sont-ils, 
me  disais-je  ,  ces  dehors  (1)  où  ma  mère  s'emporte  ,  et  qu'y  règne-t-il  de  si 
puissant  qui  l'appelle  à  soi  si  fréquemment?  Mais  qu'y  ressent-on  de  si  opposé 
qu'elle  en  revienne  chaque  jour  diversement  émue?  Ma  mère  rentrait,  tantôt 
animée  d'une  joie  profonde,  et  tantôt  triste  et  traînante  et  comme  blessée.  La 
joie  qu'elle  rapportait  se  marquait  de  loin  dans  quelques  traits  de  sa  marche  et 
s'épandait  de  ses  regards.  J'en  éprouvais  des  communications  dans  tout  mon 
sein  ;  mais  ses  abattements  me  gagnaient  bien  davantage  el  m'entraînaient 
bien  plus  avant  dans  les  conjectures  où  mon  esprit  se  portait.  Dans  ces  mo- 
ments ,  je  m'inquiétais  de  mes  forces,  j'y  reconnaissais  une  puissance  qui  ne 
pouvait  demeurer  solitaire,  et  me  prenant,  soit  à  secouer  mes  bras,  soit  à 
multiplier  mon  galop  dans  les  ombres  spacieuses  de  la  caverne,  je  m'efforçais 
de  découvrir  dans  les  coups  que  je  frappais  au  vide,  et  par  l'emportement  des 
pas  que  j'y  faisais,  vers  quoi  mes  bras  devaient  s'étendre  et  mes  pieds  m'cm- 
porler...  Depuis,  j'ai  noué  mes  bras  autour  du  buste  des  centaures,  et  du 
corps  des  héros ,  et  du  tronc  des  chênes  ;  mes  mains  ont  tenté  les  rochers  ,  les 
eaux,  les  plantes  innombrables  et  les  plus  subtiles  impressions  de  l'air,  car  je 
les  élève  dans  les  nuits  aveugles  et  calmes  pour  qu'elles  surprennent  les  souffles 
et  en  tirent  des  signes  pour  augurer  mon  chemin;  mes  pieds,  voyez,  ô  Blé- 
lampe,  comme  ils  sont  usés!  Et  cependant,  tout  glacé  que  je  suis  dans  ces 
extrémités  de  l'âge,  il  est  des  jours  où  ,  en  pleine  lumière  ,  sur  les  sommets, 
j'agite  de  ces  courses  de  ma  jeunesse  dans  la  caverne  ,  et  pour  le  même  des- 
sein, brandissant  mes  bras  et  employant  tous  les  restes  de  ma  rapidité. 

Ces  troubles  alternaient  avec  de  longues  absences  de  tout  mouvement  in- 
quiet. Dès  lors  ,  je  ne  possédais  plus  d'autre  sentiment  dans  mon  être  entier 
que  celui  de  la  croissance  et  des  degrés  de  vie  qui  montaient  dans  mon  sein. 
Ayant  perdu  l'amour  de  l'emportement,  et  retiré  dans  un  repos  absolu,  je 
goûtais  sans  altération  le  bienfait  des  dieux  qui  se  répandait  en  moi.  Le  calme 
et  les  ombres  président  au  charme  secret  du  sentiment  de  la  vie.  Ombres  qui 
habitez  les  cavernes  de  ces  montagnes,  je  dois  à  vos  soins  silencieux  l'éduca- 
tion cachée  qui  m'a  si  fortement  nourri  ,  et  d'avoir,  sous  votre  garde,  goûté 
la  vie  toute  pure  et  telle  qu'elle  me  venait  sortant  du  sein  des  dieux  !  Quand  je 
descendis  de  votre  asile  dans  la  lumière  du  jour,  je  chancelai  et  ne  la  saluai 
pas,  car  elle  s'empara  de  moi  avec  violence,  in'enivranl  comme  eût  fait  une 
liqueur  funeste  soudainement  versée  dans  mon  sein ,  et  j'éprouvai  que  mon 
être,  jusque-là  si  ferme  et  si  simple,  s'ébranlait  et  perdait  beaucoup  de  lui- 
même,  comme  s'il  eût  dû  se  disperser  dans  les  vents. 

(1)  Cette  expression  esl  él  range ,  peu  grammaticale  peut-être  ;  nuis  je  n'en  vois  pas 
de  plus  belle  et  <!<•  plus  saisissante  pour  rendre  le  sentiment  mystérieux  d'un  momie 
inconnu.  Un  tel  écrivain  eûl  été  contesté  sans  doute,  mais  il  eût  fait  faire  de  grands 
progrès  à  notre  langue,  quoi  qu'on  eût  pu  dire. 

TOME    II.  ÔJ 


50(i  POETES   ET   ROMANCIERS   MODERNES 

0  Mélampe ,  qui  voulez  savoir  la  vie  des  centaures ,  par  quelle  volonté  des 
dieux  avez-vous  été  guidé  vers  moi ,  le  plus  vieux  et  le  plus  triste  de  tous  ? 
Il  y  a  longtemps  que  je  n'exerce  plus  rien  de  leur  vie.  Je  ne  quille  plus  ce  som- 
met de  montagne  où  l'âge  m'a  confiné.  La  pointe  de  mes  flèches  ne  me  sert 
plus  qu'à  déraciner  les  plantes  tenaces;  les  lacs  tranquilles  me  connaissent 
encore,  mais  les  fleuves  m'ont  oublié.  Je  vous  dirai  quelques  points  de  ma  jeu- 
nesse; mais  ces  souvenirs,  issus  d'une  mémoire  altérée,  se  traînent  comme 
les  flots  d'une  libation  avare  en  tombant  d'une  urne  endommagée.  Je  vous  ai  ex- 
primé aisément  les  premières  années ,  parce  qu'elles  furent  calmes  et  parfaites  ; 
c'était  la  vie  seule  et  simple  qui  m'abreuvait ,  cela  se  retient  et  se  récite  sans 
peine.  Un  dieu,  supplié  de  raconter  sa  vie  ,  la  mettrait  en  deux  mots  ,  ô  Mé- 
lampe. 

L'usage  de  ma  jeunesse  fut  rapide  et  remplie  d'agitation.  Je  vivais  de  mou- 
vement et  ne  connaissais  pas  de  borne  à  mes  pas.  Dans  la  fierté  de  mes  forces 
libres,  j'errais  m'étendant  de  toutes  parts  dans  ces  déserts.  Un  jour  que  je 
suivais  une  vallée  où  s'engagent  peu  les  centaures,  je  découvris  un  homme 
qui  côtoyait  le  fleuve  sur  la  rive  contraire.  C'était  le  premier  qui  s'offrit  à  ma 
vue ,  je  le  méprisai.  Voilà  tout  au  plus  ,  me  dis-je ,  la  moitié  de  mon  être  !  Qui: 
ses  pas  sont  courts  et  sa  démarche  malaisée  !  Ses  yeux  semblent  mesurer  l'es- 
pace avec  tristesse.  Sans  doute  c'est  un  centaure  renversé  par  les  dieux  et  qu'ils 
ont  réduit  à  se  traîner  ainsi. 

Je  me  délassais  souvent  de  mes  journées  dans  le  lit  des  fleuves.  Une  moitié 
de  moi-même,  cachée  dans  les  eaux,  s'agitait  pour  les  surmonter,  tandis  que 
l'autre  s'élevait  tranquille  et  que  je  portais  mes  bras  oisifs  bien  au-dessus  des 
flots.  Je  m'oubliais  ainsi  au  milieu  des  ondes,  cédant  aux  entraînements  de 
leur  cours  qui  m'emmenait  au  loin  et  conduisait  leur  hôte  sauvage  à  tous  les 
charmes  des  rivages.  Combien  de  fois  ,  surpris  par  la  nuit,  j'ai  suivi  les  cou- 
rants sous  les  ombres  qui  se  répandaient,  déposant  jusque  dans  le  fond  des 
vallées  l'influence  nocturne  des  Dieux!  Ma  vie  fougueuse  se  tempérait  alors  au 
point  de  ne  laisser  plus  qu'un  léger  sentiment  de  mon  existence  répandu  par 
tout  mon  êlre  avec  une  égale  mesure,  comme,  dans  les  eaux  où  je  nageais, 
les  lueurs  de  la  déesse  qui  parcourt  les  nuits.  Mélampe ,  ma  vieillesse  regrette 
les  fleuves;  paisibles  la  plupart  et  monotones,  ils  suivent  leur  destinée  avec 
plus  de  calme  que  les  centaures,  et  une  sagesse  plus  bienfaisante  que  celle  des 
hommes.  Quand  je  sortais  de  leur  sein  ,  j'étais  suivi  de  leurs  dons  qui  m'ac- 
compagnaient des  jours  entiers  et  ne  se  reliraient  qu'avec  lenteur,  à  la  ma- 
nière des  parfums. 

Une  inconstance  sauvage  et  aveugle  disposait  de  mes  pas.  Au  milieu  des 
courses  les  plus  violentes,  il  m'arrivait  de  rompre  subitement  mon  galop, 
comme  si  un  abîme  se  fût  rencontré  à  mes  pieds,  ou  bien  un  dieu  debout  de- 
vant moi.  Ces  immobilités  soudaines  me  laissaient  ressentir  ma  vie  tout  émue 
par  les  emportements  où  j'élais.  Autrefois  j'ai  coupé  dans  les  forêls  des  ra- 
meaux qu'en  courant  j'élevais  par  dessus  ma  tête  ;  la  vitesse  de  la  course  sus- 
pendait la  mobilité  du  feuillage  qui  ne  rendait  plus  qu'un  frémissement  léger  ; 
mais  au  moindre  repos  le  vent  et  l'agitation  rentraient  dans  le  rameau  qui  re- 
prenait le  cours  de  ses  murmures.  Ainsi  ma  vie,  à  l'interruption  subite  des  car- 


DE   LA   FRANCE.  507 

ri  ères  impétueuses  que  je  fournissais  à  travers  ces  vallées  ,  frémissait  dans  tout 
mon  sein.  Je  l'entendais  courir  en  bouillonnant  et  rouler  le  feu  qu'elle  avait 
pris  dans  l'espace  ardemment  franclii.  Mes  flancs  animés  luttaient  contre  ses 
Sots  dont  ils  étaient  pressés  intérieurement,  et  goûtaient  dans  ces  tempêtes  la 
volupté  qui  n'est  connue  que  des  rivages  de  la  mer,  de  renfermer  sans  aucune 
perle  une  vie  montée  à  son  comble  et  irritée.  Cependant,  la  lêle  inclinée  au  vent 
qui  m'apportait  le  frais,  je  considérais  la  cime  des  montagnes  devenues  loin- 
taines en  quelques  instants ,  les  arbres  des  rivages  et  les  eaux  des  fleuves ,  cel- 
les-ci portées  d'un  cours  traînant  ,  ceux-là  attachés  dans  le  sein  de  la  terre,  et 
mobiles  seulement  par  leurs  branchages  soumis  aux  souffles  de  l'air  qui  les  font 
gémir.  «  Moi  seul,  me  disais-je  ,  j'ai  le  mouvement  libre  ,  et  j'emporte  à  mou 
gré  ma  vie  de  l'un  à  l'autre  bout  de  ces  vallées.  Je  suis  plus  heureux  que  les 
torrents  qui  tombent  des  montagnes  pour  n'y  plus  remonter.  Le  roulement  de 
mes  pas  est  plus  beau  que  les  plaintes  des  bois  et  que  les  bruits  de  l'onde;  c'est 
le  retentissement  du  centaure  errant  et  qui  se  guide  lui-même.  »  Ainsi ,  tandis 
que  mes  flancs  agités  possédaient  l'ivresse  de  la  course,  plus  haut  j'en  ressen- 
tais l'orgueil ,  et  détournant  la  tête,  je  m'arrêtais  quelque  temps  à  considérer 
ma  croupe  fumante. 

La  jeunesse  est  semblable  aux  forêts  verdoyantes  tourmentées  par  les  vents  : 
elle  agile  de  tous  côtés  les  riches  présents  de  la  vie,  et  toujours  quelque  pro- 
fond murmure  règne  dans  son  feuillage.  Vivant  avec  l'abandon  des  fleuves, 
respirant  sans  cesse  Cybêle ,  soit  dans  le  lit  des  vallées,  soit  à  la  cime  des  mon- 
tagnes, je  bondissais  partout  comme  une  vie  aveugle  et  déchaîné.  Mais  lorsque 
la  nuit,  remplie  du  calme  des  dieux,  me  trouvait  sur  le  penchant  des  monts, 
elle  me  conduisait  à  l'entrée  des  cavernes  et  m'y  apaisait  comme  elle  apaise  les 
vagues  de  la  mer,  laissant  survivre  en  moi  de  légères  ondulaiionsqui  écartaient 
le  sommeil  sans  altérer  mon  repos.  Couché  sur  le  seuil  de  ma  retraite  ,  les 
flancs  cachés  dans  l'antre  et  la  tête  sous  le  ciel  ,  je  suivais  le  spectacle  des 
ombres.  Alors  la  vie  étrangère  qui  m'avait  pénétré  durant  le  jour  se  détachait 
de  moi  goutte  à  goutte,  retournant  au  sein  paisible  de  Cybèle  ,  comme  après 
l'ondée  les  débris  de  la  pluie  attachée  aux  feuillages  font  leur  chute  et  rejoi- 
gnent les  eaux.  On  dit  que  les  dieux  marins  quittent  durant  les  ombres  leurs 
palais  profonds,  et,  s'asseyant  sur  les  promontoires ,  étendent  leurs  regards 
sur  les  flots.  Ainsi  je  veillais  ayant  à  mes  pieds  une  étendue  de  vie  semblable  à 
la  mer  assoupie.  Rendu  à  l'existence  distincte  et  pleine,  il  me  paraissait  que  je 
Bottais  de  naître,  et  que  des  eaux  profondes  et  qui  m'avaient  conçu  dans  leur 
sein  venaient  de  me  laisser  sur  le  haut  de  la  montagne  ,  comme  un  dauphin 
oublié  sur  les  sirles  par  les  flots  d'Amphitrite. 

Mes  regards  couraient  librement  et  gagnaient  les  points  les  plus  éloignés. 
Comme  des  rivages  toujours  humides,  le  cours  des  montagnes  du  couchant 
demeurait  empreint  de  lueurs  ma!  essuyées  par  les  ombres.  Là  survivaient  , 
dans  les  clartés  pales,  des  sommets  nus  el  purs.  Là  .je  voyais  descendre  tan- 
tôt le  dieu  Pan,  toujours  solitaire,  tantôt  le  chœur  des  divinités  tecrètSf, 
ou  passer  quelque  nymphe  des  montagnes  enivrée  par  la  nuit.  Quelque- 
fois les  aigles  du  mont  Olympe  traversaient  le  haut  du  ciel  el  s'évanouis 
saniii  dans  les  constellations  reculées  ou  sous  les  bois  Inspirés.  L'esprit  des 


508  l'OËTES   ET   ROMANCIERS   MODERNES 

dieux,  venant  à  s'agiter,  troublait  soudainement  le  calme  des  vieux  chênes. 

Vous  poursuivez  la  sagesse ,  ô  Mélampe  !  qui  est  la  science  de  la  volonté  des 
dieux,  et  vous  errez  parmi  les  peuples  comme  un  mortel  égaré  par  les  desti- 
nées. Il  est  dans  ces  lieux  une  pierre  qui ,  dès  qu'on  la  louche,  rend  un  son 
semblable  à  celui  des  cordes  d'un  instrument  qui  se  rompent,  et  les  hommes 
racontent  qu'Apollon  ,  qui  chassait  son  troupeau  dans  ces  déserts,  ayant  mis 
sa  lyre  sur  cette  pierre  ,  y  laissa  celle  mélodie.  0  Mélampe,  les  dieux  errants 
ont  posé  leur  lyre  sur  les  pierres ,  mais  aucun...  aucun  ne  l'y  a  oubliée.  Au 
temps  où  je  veillais  dans  les  cavernes,  j'ai  cru  quelquefois  que  j'allais  surpren- 
dre les  rêves  de  Cybèle  endormie,  et  que  la  mère  des  dieux,  trahie  par  les 
songes,  perdrait  quelques  secrets  ;  mais  je  n'ai  jamais  reconnu  que  des  sons 
qui  se  dissolvaient  dans  le  souffle  de  la  nuit,  ou  des  mois  inarticulés  comme 
le  bouillonnement  des  fleuves. 

«  0  Macarée,  me  dit  un  jour  le  grand  Chiron  dont  je  suivais  la  vieillesse, 
nous  sommes  tous  deux  centaures  des  montagnes,  mais  que  nos  pratiques  sont 
opposées  !  Vous  le  voyez,  tous  les  soins  de  mes  journées  consistent  dans  la 
recherche  des  plantes,  et  vous  ,  vous  êtes  semblable  à  ces  mortels  qui  ont  re- 
cueilli sur  les  eaux  ou  dans  les  bois  et  porté  à  leurs  lèvres  quelques  fragments 
du  chalumeau  rompu  par  le  dieu  Pan.  Dès  lors  ces  mortels,  ayant  respiré  dans 
ces  débris  du  dieu  un  esprit  sauvage  ou  peut-être  gagné  quelque  fureur  secrète, 
entrent  dans  les  déserts,  se  plongent  aux  forêts,  côtoient  les  eaux,  se  mêlent 
aux  montagnes,  inquiets  et  portés  d'un  dessein  inconnu.  Les  cavales  aimées 
par  les  vents  dans  la  Scylhie  la  plus  lointaine,  ne  sont  ni  plus  farouches  que 
vous,  ni  plus  tristes  le  soir,  quand  l'Aquilon  s'est  retiré.  Cherchez-vous  les 
dieux,  ô  Macarée,  et  d'où  sont  issus  les  hommes,  les  animaux  et  les  principes 
du  feu  universel?  Mais  le  vieil  Océan,  père  de  toutes  choses,  retient  en  lui- 
même  ces  secrets,  et  les  nymphes  qui  l'entourent  décrivent  en  chantant  un 
chœur  éternel  devant  lui ,  pour  couvrir  ce  qui  pourrait  s'évader  de  ses  lèvres 
enlr'ouvertes  par  le  sommeil.  Les  mortels  qui  touchèrent  les  dieux  par  leur 
vertu,  ont  reçu  de  leurs  mains  des  lyres  pour  charmer  les  peuples,  ou  des  se- 
mences nouvelles  pour  les  enrichir,  mais  rien  de  leur  bouche  inexorable. 

»  Dans  ma  jeunesse,  Apollon  m'inclina  vers  les  plantes,  et  m'apprit  à  dé- 
pouiller dans  leurs  veines  les  sucs  bienfaisants.  Depuis  j'ai  gardé  fidèlement  la 
grande  demeure  de  ces  montagnes,  inquiet,  mais  me  détournant  sans  cesse  à 
la  quête  des  simples,  et  communiquant  les  vertus  que  je  découvre.  Voyez-vous 
d'ici  la  cime  chauve  du  mont  OEta?  Alcide  l'a  dépouillée  pour  construire  son 
bûcher.  O  Macarée  !  les  demi-dieux  enfants  des  dieux  étendent  la  dépouille  des 
lions  sur  les  bûchers,  et  se  consument  au  sommet  des  monlagnes!  les  poisons 
de  la  terre  infectent  le  sang  reçu  des  immortels  !  Et  nous ,  centaures  engendrés 
par  un  mortel  audacieux  dans  le  sein  d'une  vapeur  semblable  à  une  déesse, 
qu'altendrions-nous  du  secours  de  Jupiter,  qui  a  foudroyé  le  père  de  noire 
race?  Le  vautour  des  dieux  déchire  éternellement  les  entrailles  de  l'ouvrier 
qui  forma  le  premier  homme.  0  Macarée!  hommes  et  centaures  reconnaissent 
pour  auteurs  de  leur  sang  des  souslracleurs  du  privilège  des  immortels,  et 
peut-être  que  tout  ce  qui  se  meut  hors  d'eux-mêmes  n'est  qu'un  larcin  qu'on 
leur  a  fait,  qu'un  léger  débris  de  leur  nature  emporté  au  loin,  comme  la  se- 


DE   LA   FRANCE.  509 

menée  qui  vole,  par  le  souffle  tout  puissant  du  destin.  On  publie  qu'Egée,  père 
de  Thésée  ,  cacha  sous  le  poids  d'une  roche ,  au  bord  de  la  mer,  des  souvenirs 
et  des  marques  à  quoi  son  fils  pût  un  jour  reconnaître  sa  naissance.  Les  dieux 
jaloux  ont  enfoui  quelque  part  les  témoignages  de  la  descendance  des  choses; 
mais  au  bord  de  quel  océan  ont-ils  roulé  la  pierre  qui  les  couvre,  ô  Macarée  ! 

Telle  était  la  sagesse  où  me  portait  le  grand  Chiron.  Réduit  à  la  dernière 
vieillesse,  le  centaure  nourrissait  dans  son  esprit  les  plus  hauts  discours.  Son 
buste  encore  hardi  s'affaissait  à  peine  sur  ses  flancs  qu'il  surmontait  en  mar- 
quant une  légère  inclinaison,  comme  un  chêne  attristé  par  les  vents,  et  la 
force  de  ses  pas  souffrait  à  peine  de  la  perle  des  années.  On  eût  dit  qu'il  rete- 
nait des  restes  de  l'immortalité  autrefois  reçue  d'Apollon,  mais  qu'il  avait 
rendue  à  ce  dieu. 

Pour  moi ,  ô  Mélampe ,  je  décline  dans  la  vieillesse .  calme  comme  le  coucher 
des  constellations.  Je  garde  encore  assez  de  hardiesse  pour  gagner  le  haut  des 
rochers  où  je  m'attarde  soit  à  considérer  les  nuages  sauvages  et  inquiets,  soit 
à  voir  venir  de  l'horizon  les  hyades  pluvieuses ,  les  pléiades  ou  le  grand  Orion  ; 
mais  je  reconnais  que  je  me  réduis  et  me  perds  rapidement  comme  une  neige 
flottant  sur  les  eaux,  et  que  prochainement  j'irai  me  mêler  aux  fleuves  qui 
coulent  dans  le  vaste  sein  de  la  terre. 


FRAGMENT. 

Non  ,  ce  n'est  plus  assez  de  la  roche  lointaine 
Où  mes  jours,  consumés  à  contempler  les  mers, 
Ont  nourri  dans  mon  sein  un  amour  qui  m'entraîne 
A  suivre  aveuglément  l'attrait  des  flots  amers. 
Il  me  faut  sur  le  bord  une  grotte  profonde 
Que  l'orage  remplit  d'écume  et  de  clameurs, 
Où  ,  quand  le  dieu  du  jour  se  lève  sur  le  monde, 
L'a-il  règne  et  se  contente  au  vaste  sein  de  Tonde 
Ou  suit  à  l'horizon  la  fuite  des  rameurs. 
J'aime  Thétis  ,  ses  bords  ont  des  sables  humides  ; 
La  pente  qui  m'attire  y  conduit  mes  pieds  nus; 
Son  haleine  a  gonflé  mes  songes  trop  timides, 
Et  je  vogue  en  dormant  à  des  points  inconnus. 
L'amour  qui  dans  le  sein  des  roches  les  plus  dures 
Tire  de  son  sommeil  la  source  des  ruisseaux  , 
Du  désir  de  la  mer  émeut  ses  faibles  eaux, 
I.a  conduit  vers  le  jour  par  des  veines  obscures, 
Et  qui,  précipitant  sa  pente  et  ses  murmures, 
Dans  l'abîme  cherché  termine  ses  travaux  ; 
<   ri  le-  mien.  Mou  destin  s'incline  vers  la  plage. 
Le  secret  de  mon  mal  est  au  sein  de  Thétis. 
J'irai .  i'1  goûterai  lesplantei  du  rivage, 


r>10  POÈTES   ET   ROMANCIERS   MODERNES 

Et  peut-être  en  mon  sein  tombera  le  breuvage 
Oui  change  en  dieux  des  mers  les  mortels  engloutis. 
Non  ,  je  transporterai  mon  chaume  des  montagnes 
Sur  la  pente  du  sable ,  aux  bords  pleins  de  fraîcheur  ; 
Là  ,  je  verrai  Thétis  répandant  sa  blancheur, 
A  l'éclat  de  ses  pieds  entraîner  ses  compagnes  ; 
Là  ,  ma  pensée  aura  ses  humides  campagnes, 
J'aurai  même  une  barque  et  je  serai  pêcheur. 


Ah  !  les  dieux  retirés  aux  antres  qu'on  ignore  , 

Les  dieux  secrets  ,  plongés  dans  le  charme  des  eaux  , 

Se  plaisent  à  ravir  un  berger  aux  troupeaux, 

Mes  regards  ans  vallons,  mon  souffle  aux  chalumeaux, 

Pour  charger  mon  esprit  du  mal  qui  le  dévore. 

J'étais  berger  ;  j'avais  plus  de  mille  brebis. 

Berger  je  suis  encor,  mes  brebis  sont  fidèles  : 

Mais  qu'aux  champs  refroidis  languissent  les  épis, 

Et  meurent  dans  mon  sein  les  soins  que  j'eus  pour  elles  ! 

Au  cours  de  l'abandon  je  laisse  errer  leurs  pas  ; 

Et  je  me  livre  aux  dieux  que  je  ne  connais  pas  !... 

J'immolerai  ce  soir  aux  Nymphes  des  montagnes. 

Nymphes,  divinités  dont  le  pouvoir  conduit 

Les  racines  des  bois  et  le  cours  des  fontaines  , 

Oui  nourrissez  les  airs  de  fécondes  haleines, 

Et  des  sources  que  Pan  entretient  toujours  pleines 

Aux  champs  menez  la  vie  à  grands  flots  et  sans  bruit, 

Comme  la  nuit  répand  le  sommeil  dans  nos  veines , 

Dieux  des  monts  et  des  bois,  dieux  nommés  ou  cachés, 

De  qui  le  charme  vient  à  tous  lieux  solitaires, 

Et  toi ,  dieu  des  bergers  à  ces  lieux  attachés  , 

Pan  ,  qui  dans  les  forêts  m'entr'ouvris  tes  mystères  , 

Vous  tous  ,  dieux  de  ma  vie  et  que  j'ai  tant  aimés , 

De  vos  bienfaits  en  moi  réveillez  la  mémoire  , 

Pour  m'ôter  ce  penchant  et  ravir  la  victoire 

Aux  perfides  attraits  dans  la  mer  enfermés. 

Comme  un  fruit  suspendu  dans  l'ombre  du  feuillage  , 

Mon  destin  s'est  formé  dans  l'épaisseur  des  bois. 

J'ai  grandi,  recouvert  d'une  chaleur  sauvage, 

El  le  vent  qui  rompait  le  ti*su  de  l'ombrage 

Me  découvrit  le  ciel  pour  la  première  fois. 

Les  faveurs  de  nos  dieux  m'ont  touché  dès  l'enfance; 

Mes  plus  jeunes  regards  ont  aimé  les  forêts, 

Et  mes  plus  jeunes  pas  ont  suivi  le  silence 

Qui  m'entraînait  bien  loin  dans  l'ombre  et  les  secrets. 

Mais  le  jour  où  du  haut  dune  cime  perdue 

Je  vis  (ce  fut  pour  moi  comme  un  brillant  réveil  J  ) 


DE  LA   FRANCE.  a!1 

Le  monde  parcouru  par  les  feus  du  soleil , 

Et  les  champs  et  les  eaux  couchés  dans  l'étendue  , 

L'étendue  enivra  mon  esprit  et  mes  yeux  ; 

Je  voulus  égaler  mes  regards  à  l'espace, 

Et  posséder  sans  borne  ,  en  égarant  ma  trace, 

L'ouverture  des  champs  avec  celle  des  cieux. 

Aux  bergers  appartient  l'espace  et  la  lumière, 

En  parcourant  les  monts  ils  épuisent  le  jour  ; 

Ils  sont  chers  à  la  nuit,  qui  s'ouvre  tout  entière 

A  leurs  pas  inconnus  ,  et  laisse  leur  paupière 

Ouverte  aux  feux  perdus  dans  leur  profond  séjour. 

Je  courus  aux  bergers  ,  je  reconnus  leurs  fêles, 

Je  marchai,  je  goûtai  le  charme  des  troupeaux  ; 

Et  sur  le  haut  des  monts  comme  au  sein  des  retraites , 

Les  dieux,  qui  m'attiraient  dans  leurs  faveurs  secrètes, 

Dans  des  pièges  divins  prenaient  mes  sens  nouveaux. 

Dans  les  réduits  secrets  que  le  gazon  recèle, 

Un  ver,  du  jour  éteint  recueillant  les  débris  , 

Lorsque  tout  s'obscurcit,  devient  une  étincelle, 

Et  plein  des  traits  perdus  de  la  flamme  éternelle  , 

Goûte  encor  le  soleil  dans  l'ombre  des  abris. 

Ainsi 

Le  Centaure .  qui  est  complet,  et  ce  fragment  de  vers,  qu'on  pourrait  in- 
tituler Glaucus,  sont  les  seuls  essais  que  nous  ayons  pu  recueillir.  Si  les 
parents  et  les  amis  de  M.  de  Guérin  en  retrouvaient  d'aulres,  nous  les  enga- 
geons à  les  réunir  et  à  les  publier. 

George  Sand. 


ÉTAT  ACTUEL 


DES  INDES  ANGLAISES. 


DERNIERE  PARTIE  (1). 

Llndoustan.  —  Expédition  de  Khiva.  —  Maires  de  Chine. 


i. 

La  nature  a  marqué  de  si  grands  traits  la  physionomie  physique  et  intellec- 
tuelle de  l'Hindouslan;  les  destinées  de  l'humanité  s'y  sont  développées  par 
(!  s  influences  si  mystérieuses  ou  des  secousses  si  inattendues,  et  l'avenir  s'y 
prépare  par  des  causes  qui  empruntent  au  passé  un  tel  caractère  de  grandeur, 
qu'on  se  laisse  volontiers  aller  à  la  contemplation  rêveuse  de  ce  vaste  ensem- 
ble, et  qu'on  se  demande  tout  d'abord  ce  que  deviendra  cel  empire  dans  la 
main  de  l'homme  et  sous  l'œil  de  Dieu  !  Mais  les  véritables  intérêts  et  le  sort 
futur  des  nations  ne  peuvent  être  compris  ou  conjecturés  sans  une  investiga- 
tion attentive  et  une  comparaison  laborieuse  des  éléments  que  la  philosophie 
politique  emprunte  a  l'observation,  il  n'est  pas  permis,  dans  l'état  actuel  de 
l'esprit  humain,  de  négliger  l'emploi  de  ces  données  fondamentales , sur  les- 
quelles s'appuient  toute  recherche  et  toute  discussion.  Dans  l'examen  qui  nous 

I    Voyez  les  livraisons  du  1"  janvier,  du  20  février  el  31  mars  1^10. 


i/HINDOUSTAN.  —  AFFAIRES    DE   CHINE.  513 

occupe,  il  nous  a  paru  indispensable  de  faire  connaître  plus  particulièrement 
les  éléments  nouveaux  qui  entrent  dans  l'appréciation  du  caractère  actuel  de 
la  domination  anglaise  dans  l'Inde.  Déterminé  par  ces  convictions,  nous  avons 
cru  nécessaire  d'appeler  d'abord  l'attention  de  nos  lecteurs  sur  l'Indus  ,  et  les 
peuples  qui  défendent  les  approches  de  ce  fleuve  contre  les  tendances  de 
l'Occident.  II  nous  reste  à  exposer  quel  est  l'état  présent  de  THindoustan  pro- 
prement dit ,  et  à  indiquer  les  conséquences  probables  de  l'occupation  de 
l'Afghanistan  par  les  troupes  anglaises. 

Les  relations  intimes  que  le  commerce  et  les  progrès  de  la  civilisation  ont 
établies,  surtout  depuis  un  demi-siècle,  entre  les  nations  européennes  et  les  Étals 
de  l'Orient,  ont  amené  la  publication  d'un  grand  nombre  d'ouvrages  destinés 
à  faire  connaître  l'histoire,  les  productions,  les  ressources,  la  condition  poli- 
tique des  vastes  contrées  et  des  peuples  de  l'Hindouslan.  Les  investigations 
scientifiques  ,  les  recherches  administratives ,  les  documents  officiels  publiés 
par  ordre  du  parlement  anglais  et  les  observations  de  quelques  voyageurs,  ont 
fourni  des  données  précieuses  sur  plusieurs  points  de  détail;  mais  l'ensemble  , 
la  physionomie  générale  du  pays  ,  celle  des  races  diverses  qui  l'habitent ,  et 
surtout  les  résultats  de  l'influence  exercée  par  la  jeune  Europe  sur  ces  races 
vieillies,  n'ont  été  que  très-imparfaitement  connus  jusqu'à  ces  derniers  temps. 
Depuis  une  quinzaine  d'années  seulement,  les  ouvrages  de  Mil!  (1),  Prinsep  (2), 
Heber(3),  Rickards  (4),  Auber  (5),  Montgomery-Marlin  (G),  etc.,  chez  les 

(1)  History  of'Brltish  India,  6  vol.  in-8",  Londres,  1826.  —  Une  quatrième  édition 
de  cet  important  ouvrage  se  publie  en  ce  moment  sous  le  titre  suivant  :  The  History 
of Brilish  India  ,  by  James  Mill ,  esq.,  fourth  édition  (in  8  vol.),  with  noies  and  con- 
tinuation by  H.  H.  Wilson.  —  M.  W'ilson  est  le  célèbre  orientaliste  qui  a  été  long- 
temps secrétaire  de  la  Société  asiatique  de  Calcutta,  et  qui  professe  aujourd'hui  le 
sanscrit  à  l'université  d'Oxford. 

(2)  History  oj'lhc  politicat  and  mililary  transactions  in  India  during  the  adminis- 
tration of  the  marquess  of  Hastings ,  by  Henry  T.  Prinsep,  oftbe  licngal  civil  ser- 
vice, etc.  —  II. -T.  Prinsep  ,  aujourd'hui  l'un  des  secrétaires  du  gouvernement  suprême 
à  Calcutta,  est  frère  de  G.  Prinsep,  mort  i!  y  a  un  an  à  Calcutta,  auteur  d'un  mé- 
moire tres-eslimé  sur  |a  navigation  du  Gange  (1830),  travail  où  nous  avons  puisé  (avec 
tîilter)  des  données  intéressantes  pour  la  comparaison  des  domaines  fluviaux  du  Gange 
et  de  l'Indus.  {Revue  des  Deux  Mondes ,  livraison  du  29  février.)  ■ —  Un  nuire  frère  , 
James  Prinsep,  secrétaire  de  la  Société  asiatique  de  Calcutta,  s'esl  fail  remarquer  par 
ses  recherches  numismatiques  et  paléographiques ,  qui  ont  ('claire  d'un  jour  loul  nou- 
veau  l'histoire  ancienne  de  l'Hindouslan. 

(3)  Heber's  narrative  of  a  journey  from  Calcutta  lo  Bombai/,  etc.  ,  3  vol.  in-8», 
Londres,  1828.  —  Heber  est  mort  évoque  de  Calcutta  ,  en  tournée  épiscopale  à  l'rii- 
chinopoli,  en  1826. 

(4j  India  or  facts  submitted  lo  illustra  te  the  character  and  condition  ofthe  native 
étants,  etc.,by  1'..  Rickards,  esq.,  2  vol.  in-8<>,  Londres,  1829. 
.   Rise  and  progress  ofthe  Britishpower  in  India, hy  Peter  Auber, M,  R.  \.  S., etc., 
L>  vol.  in  s-.  Londres,  1«H7. 

(6)  Le  plus  important  des  ouvrages  que  l'un  puisse  consulter  sur  l'état  actuel  des 
Indes  anglaises  e  I  ins  contredit  celui  qu'a  publié  M.R,  Mongomery-Martin,enl839, 
■ou*  ce  titre  •  Statistics  ofthe  coloniet  ofthe  Brilish  empire,  rie.    travail  immense, 


514  i/hindoustan.  —  AFFAIRES  de  chine. 

Anglais,  et  chez  nous  la  Correspondance  de  Jacquemont  et  quelques  résumés 
épars  dans  les  journaux  et  les  recueils  périodiques  ,  ont  commencé  à  rectifier 
et  à  étendre  nos  notions  sur  l'Inde  anglaise  ,  et  même  jusqu'à  un  certain  point 
à  populariser  l'élude  de  ces  notions  générales,  qui  trouvent  une  application 
immédiate  à  la  politique  du  jour  en  ce  qui  touche  la  question  d'Orient.  Rassem- 
bler ces  données  et  déterminer  le  caractère  qu'elles  affectent  dans  leur  ensemble, 
ou  plutôt  le  caractère  qu'elles  assignent  aux  peuples  et  au  gouvernement  de 
l'Inde  5  indiquer  les  modifications  qui  se  développent  dans  ce  pays  par  l'action 
lente,  mais  partout  sensible  et  toujours  croissante,  de  notre  civilisation  :  tel 
est  notre  but  en  ce  moment. 

L'Angleterre  est  le  milieu  principal  par  lequel  s'opère  la  transmission  de  cette 
action  que  nous  venons  de  signaler.  Aussi  les  altérations  graduelles  qui  s'intro- 
duisent dans  les  institutions  et  les  habitudes  de  l'Hindoustan  ont-elles  une 
teinte  anglaise.  Mais  la  tendance  générale  et  définitive  du  mouvement  social 
appartient  à  l'Europe,  et  amènera  irrésistiblement  des  résultats  qui  contrarie- 
ront peut-être  beaucoup  les  vues  de  l'Angleterre,  et  nuiront  en  particulier  aux 
intérêts  de  la  Compagnie  des  Indes  orientales ,  aujourd'hui  régente  de  ce 
vaste  empire.  Cette  association,  remarquable  surtout  par  les  résultats  qu'elle 
a  obtenus  ,  ce  pouvoir  anomal,  cet  imperium  in  imperio ,  présente  un  des 
phénomènes  politiques  les  plus  dignes  de  fixer  l'attention,  et  cependant, 
l'origine,  les  accroissements  successifs,  le  mode  d'action  de  ce  pouvoir,  unique 
peut-être  dans  les  annales  du  monde,  étaient  peu  connus,  même  en  Angleterre, 
avant  la  publication  du  grand  ouvrage  de  Mill,  et  n'y  ont  excité  longtemps 
qu'un  médiocre  intérêt.  En  France  ,  on  n'a  sur  la  compagnie  et  sur  les  peuples 
qu'elle  gouverne  que  des  renseignements  vagues  ou  incomplets. 

Nous  ne  saurions  avoir  la  prétention  de  peindre  ici  ce  vaste  tableau;  nous 
voulons  seulement  en  marquer  les  contours,  en  arrêter  le  trait  pour  ainsi  dire  , 
afin  que  l'œil  puisse  en  saisir  l'ensemble  ,  et  que  les  détails  tracés  par  d'autres 
mains  viennent  s'y  placer  avec  les  couleurs  qui  leur  sont  propres,  sur  les  plans 
qui  leur  conviennent,  dans  les  rapports  qu'ils  doivent  conserver  entre  eux. 

Nous  nous  bornerons  donc,  d'après  les  documents  officiels,  les  renseigne- 
ments que  nous  avons  recueillis  ,  et  les  données  les  plus  récentes  et  les  plus 
exactes,  à  exposer  succinctement  l'état  actuel  de  l'empire  hindo-britannique. 
II  faut  constater  ce  qui  est  avant  de  songer  à  prévoir  ce  qui  sera.  Mais,  pour 
bien  comprendre  le  présent,  il  faut  jeter  un  coup  d'oeil  sur  le  passé,  et,  avant 
tout,  il  convient  de  décrire  la  scène  où,  après  tant  et  de  si  grandes  catastrophes, 
une  poignée  de  soldats  au  service  d'une  compagnie  de  marchands  a  ,  sans  le 
savoir  et  sans  le  vouloir,  décidé,  au  profit  de  l'humanité,  du  sort  de  tant  do 
millions  d'hommes. 

Ici  nous  nous  voyons  forcé  de  nouveau  d'entrer  dans  quelque  détails  dont 
nous  ne  nous  dissimulons  pas  l'aridité,  mais  qui  nous  paraissent  d'autant  plus 

résumé  très-remarquable  de  tous  les  documents  officiels  et  authentiques  auxquels  il 
était  possible  d'avoir  accès,  —  On  peut  consulter  aussi  avec  fruit  les  ouvrages  du  même 
auteur,  intitulés  History  of  the  possessions  of  Ihc  Hon.  East-lndia  compatit/ .  cl ., 
■2  vol.,  18"7,  et  Condition  of ' tkc  Anglo-Eastfm  empire  in  18^2  ,  1  vol.,  1838. 


i/lIINDOUSTAN.  —  AFFAIRES   DE   CHINE.  515 

indispensables  à  l'intelligence  complète  du  sujet,  que  les  relations  des  voyageurs 
et  les  conjectures  des  géographes  ont  donné  naissance  à  une  foule  de  notions 
confuses  ou  contradictoires. 

Arrêtons  d'abord  nos  regards  sur  l'Inde  connue  des  anciens.  Les  limites 
géographiques  de  la  partie  de  l'Asie,  que  les  Grecs  et  les  Romains  désignaient 
sous  ce  nom  ,  ne  sont  peul-ètre  pas  bien  exactement  déterminées  ;  mais  il  pa- 
raît probable  qu'ils  entendaient  par  ce  mol  l'ensemble  des  contrées  habitées 
par  les  Indi  {Hindous),  contrées  désignées  d'une  manière  tout  à  fait  semblable 
par  le  mot  persan  Hindou-St'hân ,  qui  a  passé  dans  notre  langue.  Quelques 
géographes  modernes  considèrent  les  limites  de  l'Hindoustan  comme  détermi- 
nées par  les  points  extrêmes  où  la  religion  hindoue  a  pénétré  ,  et  Hamillon, 
dans  sa  Description  de  l'Hindoustan ,  observe  que  ce  mode  de  démarcation 
a  l'avantage  de  coïncider  admirablement  de  trois  côtés  avec  les  barrières  natu- 
relles que  présentent  l'immense  chaîne  de  l'Himalaya,  l'Indus  et  l'Océan;  mais 
cette  observation  semble  peu  exacte,  puisque  au  delà  de  ces  barrières  la  reli- 
gion hindoue  a  laissé  des  traces  évidentes,  comme  au  nord-ouest  de  l'Indus  (où 
se  trouve  peut-être  le  berceau  de  la  race  hindoue),  à  l'est  du  Brahmapoiillra , 
dans  les  îles  de  la  Sonde,  eic.  Il  semble  plus  naturel  de  consulter,  sur  la  posi- 
tion et  les  limites  de  l'Inde  ancienne,  l'autorité  des  Hindous  eux-mêmes. 

Les  bràhmes  désignent  l'Hindoustan  sous  le  nom  de  Bhârat-Khand  ou 
Bhârat-Farsha  (contrée  ou  pays  de  Bhâral),  du  nom  d'un  prince  issu  de  la  race 
lunaire,  fils  de  Doushmanta  et  de  Sacontala.  Suivant  eux,  le  Bhàrat-Varsha  est 
borné  au  nord  par  l'Himalaya,  au  sud  par  la  mer,  à  l'est  en  partie  par  la  mer 
ft  en  partie  par  les  chaînes  de  montagnes  qui  le  séparent  des  pays  connus 
aujourd'hui  sous  les  noms  à'slssâm,  Cassay,  Arracân,  à  l'ouest  enfin  par 
l'Océan  et  par  les  chaînes  de  montagnes  qui  séparent  ces  contrées  de  l'ancienne 
Perse  et  s'étendent  jusqu'aux  bouches  de  l'Indus;  montagnes  que  les  géo- 
graphes modernes  désignent  par  le  nom  de  Monts-Soliman,  et  que  les  plus 
anciens  auteurs  hindous  considéraient  comme  une  continuation  de  l'Himalaya, 
mais  qui  sont  par  le  fait  dépendantes  du  plateau  de  l'Iran,  dont  elles  consti- 
tuent le  bord  oriental.  D'après  ces  données,  traduites  en  géographie  mathéma- 
tique, l'Inde  continentale  des  anciens,  envisagée  sous  le  point  de  vue  de  ses 
limites  extrêmes,  s'étendait  du  s»'«auôrimedegrédelal.N.,  et  du  G5meau91m» 
degré  de  long,  orientale  (méridien  de  Paris). 

L'empire  moghol,  sous  Aurengzeb,  a  dépassé  ces  limites  en  longitude  ;  mais 
plusieurs  États  du  sud  n'étaient  pas  soumis  au  joug  musulman. 

L'empire  hindo-britannique,  au  contraire,  cmhrasse  tous  ces  États ,  ainsi 
que  l'Inde  centrale  (dont  quelques  districts  ne  reconnaissaient  qu'imparfaite- 
ment la  domination  des  empereurs  moghols) ,  mais  il  ne  s'étend  au  nord  que 
vers  Ie31m°  et  à  l'ouest  que  vers  le  68me  degré;  à  l'est,  il  atteint  le  1)1""  degrt 
de  long.,  et  plusieurs  provinces  réunies  dans  ces  dernières  .innées  aux  terri- 
toires de  la  compagnie,  comme  Ass.iui.  Arrâcan,  Tavoy ,  Tannasserim , 
Singapour,  Malacca,  etc.,  sont  situées  bien  au  delà  de  ce  méridien.  La  grande 
presqu'île  hindoustanique,  par  sa  position  intermédiaire  a  l'égard  des  peuples 
de  l'Asie  postérieure  d'un  côté,  et  des  Arabes  de  l'autre,  se  trouve  dans  des 
conditions  analogues  à  celles  où  se  trouve  l'Italie  entre  la  Grèce  dans  l'Est  et 


51 G  L'HINDOUSTAN.  —  AFFAIRES   DE  CHINE. 

la  Péninsule  ibérique  dans  l'Ouest.  On  ne  l'approche  que  par  de  vastes  surfaces 
de  mer,  ou  en  traversant  des  chaînes  de  montagnes  d'un  passage  difficile  (1). 
Envisagée  dans  son  ensemble,  cette  vaste  contrée  offre,  suivant  la  belle  re- 
marque de  W.  Jones  (2),  la  figure  d'un  quadrilatère  qui  se  divise  en  deux  im- 
menses triangles  dont  la  base  commune  est  la  ligne  de  fonction  des  bouches 
de  l'Indus  à  celles  du  Gange  et  du  Brahmapouttra.  Celte  ligne,  comprenant 
toute  la  largeur  de  l'Hindoustan  de  l'est  à  l'ouest,  n'a  pas  moins  de  1650  milles 
anglais  d'étendue  (environ  680  lieues  de  poste)  ;  c'est  la  dislance  qui ,  en  Eu- 
rope, sépare  Bayonne  de  Conslanlinople.  Le  triangle  septentrional  a  son 
sommet  à  Léh,  sur  l'Indus  supérieur;  le  triangle  méridional  aie  sien  au  cap 
Comorin.  La  ligne  qui  joint  les  deux  sommets  n'a  pas  moins  de  1975  mille 
(ou  environ  815  lieues  de  poste  ,  c'est-à-dire  que  la  distance  entre  ces  deux 
points  est  à  peu  près  la  même  que  celle  qui  sépare  Bordeaux  de  Moscou,  ou 
Naples  d'Arkhangel).  La  surface  totale  des  deux  triangles  est  à  peu  près  égale 
.'i  la  moitié  de  la  superficie  de  l'Europe  continentale  ,  moins  la  péninsule  Scan- 
dinave. Le  triangle  du  nord  contient  trois  fois  la  superficie  de  l'empire  d'Aulriche, 
celui  du  sud  trois  fois  celle  de  la  France.  Les  côtés  du  triangle  du  nord  sont 
formés  par  de  hautes  chaînes  de  montagnes  ;  le  centre  est  occupé  par  de  basses 
vallées  ou  des  plaines  immenses.  Dans  le  triangle  du  sud,  au  contraire,  les 
côtés  sont  des  terres  basses,  étroites,  tandis  que  le  milieu  est  rempli  de  mon- 
tagnes ou  de  hauts  plateaux.  Le  contraste  est  complet  sous  le  point  de  vue 
astronomique,  comme  sous  celui  de  la  configuration  plastique  des  surfaces. 
La  base  commune  à  ces  triangles  est  formée  en  grande  partie  par  la  vallée  de 
la  Narbaddah,  au  pied  des  monts  Yindhya;  aussi  ces  montagnes  et  la  rivière 
la  Narbaddah  ont-elles  une  grande  importance  absolue  et  traditionnelle, 
comme  partageant  l'Hindoustan  en  deux  parties  qui  se  distinguent  l'une  de 
l'autre  non  moins  par  leur  aspect  physique  que  par  le  caractère,  le  langage  et 
les  mœurs  des  peuples  qui  les  habitent ,  et  par  les  souvenirs  religieux  ou  histo- 
riques qui  se  rattachent  à  chacune  d'elles.  La  partie  septentrionale ,  ou  Hin- 
(toustan  propre,  portait  chez  les  anciens  bràhmes  le  nom  de  terre  civilisée 
et  sacrée ,  parce  que  la  tradition  voulait  qu'elle  eût  été  fréquentée  par  les  dieux. 
La  partie  méridionale,  ou  le  Dekkan  (Dakkann) ,  était  seulement  appelée  terre 
civilisée  (3).  Le  Dekkan  a  aussi  ses  conslrastes  qu'il  faut  au  moins  désigner  à 
l'élude,  et  dont  l'influence  ne  saurait  être  méconnue.  Ses  côtes  de  l'est  et  de 
l'ouest  étant  tournées  vers  des  mers  animées  par  des  courants  et  des  systèmes 
de  vent  très-différents,  les  courants  d'air,  les  eaux,  les  productions,  les 
peuples  eux-mêmes,  diffèrent  sur  l'une  et  l'autre  plage,  et  à  ces  différences 
correspondent  des  besoins  et  des  échanges,  en  un  mot  des  relations  commer- 
ciales d'un  caractère  distinct. 

Résumons  en  peu  de  mots  ce  que  l'on  sait  aujourd'hui  sur  l'aspect  géologi- 

(1)  Voyez,  pour  le  développement  scientifique  des  formes  de  transition  de  la  haute 
Asie  aux  basses  terres  de  l'Inde  antérieure,  Bilter,  tom.  V,  pag.  42i  et  suiv. 

(2)  Discours  d'ouverture  de  la  société  asiatique  de  Calcutta  ,  1786. 

(3)  Voyez  Exposition  o/'lhe  practical  opération  of  the  judieial  and  revenue  Systems 
tiflndia,  etc.,  by  Rajah  Rammohnn-Rny,  London,  1  «"2  ,  in-Sn. 


L'HINDOUSTAN.  —-  AFFAIRES  DE   CHINE.  '617 

que  et  hydrographique  de  l'Hindoustan  embrassé  du  poinl  de  vue  le  plus 
général. 

Un  pays  dont  l'étendue  égale  celle  de  la  moitié  de  l'Europe  doit  nécessaire- 
ment présenter  une  grande  diversité  de  surfaces;  aussi  depuis  des  siècles  les 
voyageurs  qui  ont  visité  différentes  parties  de  ce  pays  ont  décrit  ou  indiqué  , 
chacun  de  son  point  de  vue  exclusif,  ce  labyrinthe  de  montagnes  et  de  val- 
lées, de  plaines  fertiles,  de  déserts,  de  provinces  peuplées,  de  forêts,  de  bas- 
sins fluviaux  et  de  côtes.  Il  était  à  peu  près  impossible  de  se  former,  d'après 
ces  données  éparses ,  toujours  incomplètes,  souvent  inexactes,  une  idée  de 
l'ensemble  des  caractères  physiques  de  ces  contrées.  C'est  aux  déterminations 
rigoureuses  fournies  ,  dans  ces  derniers  temps,  par  la  géodésie,  la  géognosie, 
la  botanique  ,  la  climatologie,  que  nous  devons  la  connaissance  du  vrai  relief 
du  pays,  et  c'est  par  le  judicieux  emploi  des  éléments  qu'elles  ont  rassembles 
qu'on  a  pu  arriver  enfin  à  la  construction  d'une  carte  tant  soit  peu  exacte  de 
l'Hindoustan.  Le  gouvernement  anglais  a  fait  exécuter  dans  ce  but  une  série 
de  travaux  que  l'on  peut  sans  hésiter  ranger  au  nombre  des  entreprises  qui 
honorent  le  plus  l'humanité  (1).  Les  énormes  chaînes  de  l'Himalaya  au  nord 
et  à  l'est,  avec  leurs  pics  élevés  de  vingt  et  un  mille  à  vingt-quatre  mille  pieds 
au-dessus  du  niveau  de  la  mer,  les  Monts-Soliman  qui  terminent  le  bassin  de 
I'Indus  à  l'occident ,  le  grand  désert  de  sable  qui  sépare  le  Sindh  du  Rajpou- 
tana,  les  chaînes  qui  traversent  le  Rajpoutana  ,  le  plateau  central  de  Malwa, 
les  monts  Vindhya  qui  se  lient  à  ce  plateau  et  à  ses  dépendances  ;  puis  ,  au  sud 
de  celte  chaîne ,  les  groupes  connus  sous  le  nom  de  Guths  orientaux  et  occi- 
dentaux ,  et  enfin  les  Gaths  méridionaux ,  ou  la  chaîne  qui  se  termine  au  c;ip 
Comorin  :  tels  sont  les  traits  géologiques  les  plus  saillants  de  celle  vaste  contrée. 
Les  terrains  élevés  y  sont  à  l'ensemble  des  terres  basses,  d'après  nos  calculs , 
dans  le  rapport  approximatif  de  19  à  14.  Toutes  ces  grands  formes  de  la  na- 
ture sont  traversées  d'une  multitude  innombrable  de  courants  d'eaux  depuis 
les  cimes  les  plus  hautes  jusqu'aux  plages  de  l'Océan.  Dans  l'Inde  du  Nord  , 
toutes  les  sources  et  leurs  ramifications  infinies  se  partagent  en  deux  systèmes 
gigantesques ,  celui  de  I'Indus  et  le  système  combiné  du  Gange  et  du  Brahma- 
poutlra.  Le  Dekkan  ou  l'Inde  du  Sud  est,  au  contraire,  arrosé  par  une  multi- 
tude de  rivières  bien  plus  petites  ,  mais  se  jetant  isolément  dans  la  mer.  La 
longueur  de  ces  rivières  et  leur  profondeur  vont  en  s'amoindrissanl  du  nord 
au  sud  à  mesure  que  la  presqu'île  se  rétrécit.  Les  deux  rivières  situées  le  plus 
au  nord,  la  Narbaddah  et  le  Tu pli ,  oui  cela  de  particulier  que ,  contraire- 
ment à  la  pente  générale,  elles  courent  de  l'est  à  l'ouest,  en  ligne  presque 
directe,  se  jeter  dans  la  nier  à  la  cote  de  Malabar,  tandis  que  h'  Godavery,  le 
Kiatnah,  le  Pânar,  le  Câvery,  qui  ont  leurs  sources  près  de  la  côte  du 
Malabar  dans  les  montagnes  marginales  du  plateau  de  Dekkan ,  c'est-à-dire 
dans  la  pente  orientale  de  ('•(((lis,  vont  traverser  les  plaines  du  plateau  de 
l'ouest  à  l'est,  cl  se  jeter  dans  la  mer  du  Bengale  à  la  cote  de  Coromandel.  En 

(1)  Le  grand  Allas  de  l'Inde,  résultat  principal  de  ces  immi  lises  travaux  ,  et  qui  se 
publie  par  ordre  de  la  cour  des  directeurs  ,  est  arrivé  .i  sa  trentième  feuille.  L'échelle 
en  csl  d'un  pouee  par  quatre  mille  .in 


518  l'HINDODSTAM.  —  AFFAIRES   DE   CIU.NE. 

résumé,  trois  des  plus  grands  fleuves  du  monde,  plusieurs  autres  fleuves  ou 
rivières  considérables,  égaux  par  le  volume  de  leurs  eaux  et  la  longueur  de 
leur  cours  aux  principaux  fleuves  de  l'Europe,  et  un  grand  nombre  de  rivières 
secondaires  arrosent  et  fertilisent  plusieurs  parties  de  l'Hindouslan;  mais 
l'Hindouslan  n'est  pas  aussi  favorisé,  sous  ce  rapport,  que  l'Inde  transgangé- 
lique  ,  surtout  celle  portion  de  l'Inde  qui  s'étend  à  l'est  du  grand  Gange  et  du 
Brahmapoultra. 

La  fertilité  de  l'Hindouslan,  la  beauté  de  son  climat,  sont  presque  prover- 
biales ;  cela  est  dû ,  sans  doute ,  à  ce  que  l'on  a  appliqué  au  pays  entier  ce  qui 
n'est  vrai  que  de  quelques-unes  de  ses  parties,  ou  à  l'année  ce  qui  n'est  vrai 
que  d'une  saison.  Les  conquérants  musulmans  n'avaient  pas  une  très-haute 
opinion  des  avantages  que  pouvait  offrir  un  établissement  durable  dans  ces 
contrées,  et  ce  n'est  qu'une  longue  habitude  qui  a  vaincu  leurs  répugnances. 
Ce  n'est  pas  la  richesse  du  sol,  mais  les  richesses  minérales  et  les  produits 
précieux  de  l'Inde;  ce  n'est  pas  la  beauté  du  climat,  mais  la  soif  et  l'espoir 
du  butin  qui  paraissent  avoir  tenté  ces  hordes  envahissantes.  Le  fanatisme 
religieux,  agissant  comme  prétexte  et  comme  excitant  à  la  fois,  a  fait 
le  reste,  et  livré  l'Hindoustan  à  toutes  les  horreurs  de  la  dévastation  et  du 
pillage. 

Selon  lesbrahmes,  l'Inde  se  divisait  originairement  en  dix  grands  royaumes, 
et  l'existence  de  ces  divisions  générales  paraît  être  confirmée  par  celle  de  dix 
dialectes  principaux  ,  correspondant  à  chacune  de  ces  divisions.  Environ  deux 
mille  ans  avant  l'ère  chrétienne  ,  selon  les  Pouranas ,  le  Bharal-Khand  aurait 
compris  quatre  riches  et  puissants  royaumes.  Tous  les  autres  Étals  secondaires 
de  l'Inde  auraient  été  tributaires  de  l'un  ou  l'autre  de  ces  grands  empires ,  et 
ceux-ci  auraient,  à  leur  tour,  formé,  à  de  certaines  époques  ,  une  confédéra- 
tion soumise  à  un  seul  chef  ou  empereur.  Celle  organisation  politique  et  l'in- 
dépendance des  races  hindoues  furent  déduites  par  les  invasions  successives 
des  mahoméfans  ,  de  l'an  1001  à  l'an  1193  de  l'ère  chrétienne.  A  dater  du 
xie  siècle  ,  la  domination  plus  ou  moins  absolue  de  l'Hindoustan  passa  d'une 
dynastie  de  conquérants  à  l'autre,  jusqu'à  Baber,  descendant  de  Timour,  qui  , 
envahissant  ce  malheureux  pays  pour  la  cinquième  fois,  en  1525  ,  détrôna 
l'empereur  Palan  ,  Soultan-Ibrahim  ,  et  commença  la  dynastie  moghole,  qui  a 
régné  sans  compétiteur  sur  ce  vaste  empire  (si  l'on  en  excepte  l'usurpation  de 
Sheer-Khan)  pendant  pris  de  deux  siècles.  Sous  le  règne  d'Akbar,  petil-tils  de 
Baber,  l'empire  fut  divisé  en  soubahs  ou  gouvernements,  ceux-ci  en  sircars 
ou  provinces,  et  les  provinces  en  pargannahs  ou  districts.  Le  nombre  des 
soubahs  a  varié  sous  le  règne  d'Akbar  et  les  règnes  suivants;  mais  on  peut  en 
compter  vingt  sous  Aurengzeb,  savoir  :  Kaboul ,  Kanhadar,  Lahore  .  Ka»hmir, 
Adjinir,  Moullàn  ,  Dclili ,  Agra,  Aoudh,  Allahabad  ,  Béhar,  Bengale  ,  Orissa  , 
Malwa ,  Goudjrât,  Khandeish,  Bérar,  Aurangabad,  Golconde  et  Bidjapour. 
C'est  là  l'époque  la  plus  brillante  de  la  domination  moghole,  el  celle  où  l'ad- 
ministralion  musulmane  a  eu  le  plus  d'unité  el  de  vigueur.  La  période  de  dé- 
cadence a  commencé  avec  le  xvmc  siècle,  sous  le  règne  de  Shah  Allum,  fils 
d'Aurengzeb  ,  el  la  désorganisation  qui  suivit  l'invasion  de  Nader-Shah  laissa 
vacant  par  le  fait  le  (i  ône  de  l'Hindoustan  .  où  l'Angleterre  est  venue  s'asseoir. 


l'HINDOISTAN.  —  AFFAIRES   DE   CHINE.  519 

Elle  a  ramassé  les  débris  et  reconstruit  l'édifice  impérial  sur  des  bases  plus 
durables. 

L'Inde  britannique  est  divisée  aujourd'hui  en  quatre  grands  gouvernements, 
savoir  :  la  présidence  du  Bengale  ou  Fort-William,  celle  de  Madras  ou  fort 
Saint-George  ,  celle  de  Bombay,  et  le  gouvernement  d'Agra  ou  des  provinces 
de  l'Ouest  (  Western-Provinces).  Ces  quatre  gouvernements  forment  l'Inde 
continentale  anglaise,  régie  par  la  Compagnie  des  Indes  orientales,  en 
vertu  d'une  charte  particulière  dont  nous  parlerons  bientôt  5  mais  il  faut  leur 
ajouter,  comme  partie  intégrante  de  l'empire  hindo-brilannique,  le  gouver- 
nement de  Ceylan,  quoique  cette  grande  île  soit  administrée  directement  par 
la  couronne.  Avant  d'entrer  dans  l'examen  de  l'organisation  politique  ,  civile, 
militaire  .  et  des  ressources  de  cet  empire  ,  il  convient  de  donner  une  idée  de 
la  forme  du  gouvernement  qui  le  régit. 

L'origine  première  de  ce  gouvernement  est  remarquable  par  le  règne  auquel 
elle  se  rattache,  celui  d'Elisabeth  ;  par  la  date  de  la  charte  d'incorporation  de 
la  première  Compagnie  des  Indes ,  le  51  décembre  1G00,  et  surtout  par  le 
contraste  entre  le  point  de  départ,  le  commerce,  et  le  point  d'arrivée, 
l'empire  ! 

Montesquieu  a  dit  :  «  Le  monde  se  met  de  temps  en  temps  dans  des  situa- 
tions qui  changent  le  commerce.  »  Quand  on  pense  à  quel  degré  et  a  quelle 
nature  de  pouvoir  la  compagnie  anglaise  des  Indes  orientales  est  arrivée  de  nos 
jours, et  qu'elle  tient  en  ses  mains  la  destinée  delà  moitié  des  peuples  de  l'Asie, 
il  semble  qu'on  puisse  dire  à  plus  juste  titre  :  «  Le  commerce  se  met  de  temps 
en  temps  dans  des  situations  qui  changent  le  monde.  »  La  constitution  actuelle 
et  la  nature  du  gouvernement  de  la  compagnie  nous  montreront  jusqu'à  quel 
point,  à  son  égard,  celte  conclusion  est  fondée. 

Ce  n'est  pas  ici  le  lieu  de  suivre  dans  toutes  ses  phases  le  développement 
de  ce  pouvoir  colossal;  cependant  il  importe  de  bien  constater  un  fait  impor- 
tant que  nous  venons  d'indiquer,  fait  déguisé ,  il  est  vrai,  sous  l'appareil  des 
formes  commerciales,  mais  qui  perce  au  travers  des  chiffres  et  se  révèle  par 
les  hésitations  et  les  précautions  affectées  d'une  ambition  que  les  honneurs 
vulgaires  et  les  profits  du  négoce  ne  pouvaient  satisfaire.  Depuis  un  siècle  1 1 
demi,  le  commerce  a  cessé  d'être  le  but  exclusif  ou  même  le  but  principal  de 
la  compagnie.  Le  pouvoir,  les  possessions  territoriales  ,  l'empire ,  voilà  ce 
qu'elle  a  convoité  sans  presque  oser  le  vouloir,  voilà  le  résultat  vers  lequel  elle 
a  été  fatalement  entraînée,  et  qu'elle  n'a  complètement  atteint  que  depuis 
quelques  années. 

Nous  envisageons  ici  la  question  sous  son  point  de  vue  le  plus  général  ;  nous 
admettons  que  ,  dans  l'origine.  les  diverses  associations  qui  se  sont  formées  en 
Angleterre  pour  envoyer  des  Hottes  marchandes  aux  Indes  orientales ,  ne  son- 
geaient qu'aux  profits  que  pourraient  réaliser  les  cargaisons  de  retour;  mais, 
à  dater  de  1089,  et  surtout  depuis  la  Fusion  des  deux  grandes  compagnies  ri* 
yales  en  une  seule,  et  la  constitution  définitive  de  la  compagnie  actuelle  an 
1702-1708,  la  tendance  à  l'agrandissement ,  requit  de  conquête  ,  la  volonté 
de  devenii  pui  -une  dans  l'Inde,  se  sont  montrés  en  tonte  occasion,  el  onl  do- 
miné toute  question  comm  irciale.  Les  archives  de  la  compagnie  foui  Dissent  à 


o20  L'HINDOUSTÀN.  —  AFFAIRES  DE  CHINE. 

cet  égard  un  document  d'autant  plus  curieux  ,  qu'il  révèle,  à  une  époque  si  re- 
culée, la  pensée  tout  entière  de  ce  gouvernement,  pensée  ambitieuse  et  cupide 
à  la  fois.  Les  directeurs,  dans  les  instructions  envoyées  à  leurs  principaux 
agents  dans  l'Inde  ,  en  1689,  s'exprimaient  ainsi  : 

«  L'augmentation  de  nos  revenus  est  un  sujet  qui  nous  intéresse  autant  que 
la  prospérité  de  notre  commerce  ;  c'est  cela  qui  nous  rendra  forts  ,  tandis  que 
vingt  accidents  peuvent  interrompre  notre  commerce;  c'est  avec  cela  que  nous 
deviendrons  une  nation  dans  l'Inde;  sans  cela ,  nous  ne  sommes  qu'une 
réunion  d'aventuriers  sous  la  protection  de  la  charte  royale,  faisant  le  com- 
merce là  seulement  où  il  n'est  pas  de  l'intérêt  de  quelqu'un  de  puissant  de  s'y 
opposer,  et  c'est  pour  cela  que  les  sages  Hollandais ,  dans  toutes  leurs  instruc- 
tions générales,  instructions  que  nous  avons  lues,  écrivent  dix  paragraphes 
concernant  leur  gouvernement,  l'administration  civile  et  militaire, la  guerre 
et  V augmentation  de  leurs  revenus ,  pour  un  paragraphe  concernant  leur 
commerce.  » 

L'historien  des  Indes  anglaises,  l'illustre  Mill,  avait  signalé  cette  tendance 
précoce  à  la  souveraineté;  toutefois,  il  s'était  borné  à  en  conclure  qu'un  com- 
merce dédaigné  est  un  commerce  négligé,  et  conséquemment  un  commerce 
sans  profit,  vérité  que  !a  discussion  publique  des  ressources  et  de  la  situation 
financière  de  la  compagnie  ,  dans  ces  derniers  temps ,  a  pleinement  établie, 
comme  résultat  de  sa  longue  existence  commerciale.  Ce  n'était  pas  là  toute  la 
vérité  ,  ce  n'était  pas  le  résultat  le  plus  important  d'un  siècle  de  combats  ,  de 
monopole  et  d'intrigues.  Un  acte  du  parlement  a  formulé  d'une  manière  offi- 
cielle, il  y  a  sept  ans,  ce  résultat  définitif,  résultat  politique  et  non  commer- 
cial conséquence  forcée  d'un  développement  monstrueux  et  d'une  complica- 
tion d'intérêts  dont  le  ministère  anglais  n'avait  ni  la  volonté,  ni  le  loisir 
d'accepter  la  responsabilité.  Par  cet  acte ,  qui  reçut  l'assentiment  du  roi 
le  28  août  1835,  la  compagnie  a  renoncé  au  monopole  de  Chine,  suspendu 
indéfiniment  tout  négoce,  et  a  été  investie  du  gouvernement  immédiat  de 
l'empire  hindo-britannique  jusqu'au  50  avril  1854.  La  couronne  a  délégué  à  la 
compagnie  le  gouvernement  suprême  des  Indes,  à  la  condition  acceptée  par 
elle  de  soumettre  ses  actes  au  contrôle  d'un  conseil  spécial.  La  désignation  or- 
dinaire de  ce  conseil  est  celle  de  conseil  ou  bureau  de  contrôle  (board  of 
vont  roi), et  ses  membres  ont  le  titre  de  «  commissaires  de  Sa  Majesté  pour  les 
affaires  de  l'Inde.  »  Le  président  de  ce  conseil  siège  parmi  les  ministres.  La 
première  formation  du  bureau  de  contrôle  remonte  à  l'année  1784.  Avant  d'eu 
définir  les  attributions,  il  convient  de  se  rendre  compte  de  l'organisation  ac- 
tuelle de  la  compagnie  des  Indes  orientales  et  des  fonctions  de  la  cour  des 
directeurs. 

Le  capital  de  la  compagnie  est  de  G  millions  sterling,  ou  plus  de  150  mil- 
lions de  France.  L'intérêt  de  ce  capital,  au  taux  de  10  1/2  p.  100,  est  réparti , 
d'api  es  les  renseignements  les  plus  récents  entre  trois  mille  cinq  cent  soixante- 
dix-neuf  propriétaires.  Les  affaires  générales  de  la  compagnie  sont  réglées  par 
la  cour  des  jnopriétaires.  Ceux  des  propriétaires  qui  possèdent  pour  500  liv. 
sterling  d'actions  de  la  compagnie,  depuis  au  moins  un  an,  ont  droit  de  siéger 
et  de  prendre  part  aux  débats,  mais  ils  ne  peuvent  pas  voler;  1,000  liv.  sler- 


L'iIINDOLSTAN.  —  AFFAIRES  DE  CHINE.  521 

ling  donnent  droit  à  un  vote  ,  3,000  Iiv.  sterling  à  deux  votes,  6,000  liv.  à 
trois  votes,  et  enfin  10,000  livres  et  au-dessus  à  quatre  votes,  nombre  de  votes 
le  plus  élevé  auquel  un  seul  propriétaire  puisse  prétendre.  Les  femmes  peuvent 
posséder  des  actions  de  la  compagnie  ;  les  étrangers ,  à  quelque  nation ,  à 
quelque  religion  qu'ils  appartiennent,  peuvent  également  devenir  proprié- 
taires. Les  uns  et  les  autres  ont  droit  de  prendre  part  aux  débals  et  de  voler 
aux  conditions  que  nous  venons  de  mentionner.  Le  nombre  total  des  volants 
est  estimé  à  deux  mille.  En  1852,  deux  mille  deux  cent  onze  votes  apparte- 
naient à  des  hommes ,  trois  cent  soixante-douze  à  des  femmes.  La  cour  des 
propriétaires  s'assemble  régulièrement  tous  les  trois  mois.  Elle  nomme  des 
directeurs  tirés  de  son  sein  pour  administrer  les  affaires  politiques,  finan- 
cières, etc.,  de  la  compagnie.  La  cour  des  directeurs,  émanée  de  la  cour 
des  propriétaires ,  se  compose  de  trente  membres,  qui  doivent  satisfaire  aux 
conditions  suivantes  :  être  né  sujet  anglais  ou  avoir  été  naturalisé,  posséder 
des  actions  de  la  compagnie  pour  au  moins  2,000  liv.  slerl.,  n'être  ni  direc- 
teur de  la  banque  d'Angleterre  ni  directeur  de  la  compagnie  de  la  mer  du  Sud. 
De  ces  trente  membres,  vingt-quatre  seulement  sont  en  activité,  six  sortant  à 
tour  de  rôle,  tous  les  ans,  de  la  direction  active,  et  n'étant  rééligibles  qu'à 
l'expiration  de  l'année.  La  cour  des  directeurs  se  choisit  chaque  année  un  pré- 
sident et  un  vice-président.  Celte  cour  s'assemble  une  fois  par  semaine.  Il  faut 
que  treize  membres  au  moins  soient  présents  pour  constituer  la  cour.  Tontes 
les  questions  sont  décidées  au  scrutin  secret.  La  cour  des  directeurs  se  par- 
tage, pour  l'expédition  des  affaires  ordinaires,  en  trois  comités  :  1°  de  l'inté- 
rieur et  de  la  comptabilité,  composé  de  huit  directeurs  ;  2°  des  affaires  politi- 
ques et  militaires,  composé  de  sept  directeurs;  5°  comité  législatif,  des 
revenus  et  de  la  justice ,  sept  directeurs.  Les  affaires  secrètes  sont  confiées 
exclusivement  à  un  comité  qui  se  compose  du  président,  du  vice-président  et 
du  plus  ancien  directeur.  Les  membres  de  ce  conseil  des  trois  prêtent  entre 
les  mains  l'un  de  l'autre  ,  avant  d'entrer  en  fonctions  ,  le  serment  dont  voici  la 
teneur  :  «  Je  jure  d'exécuter  fidèlement  le  mandat  qui  m'est  confié  comme 
membre  du  comité  secret  nommé  par  la  cour  des  directeurs  de  la  compagnie 
des  Indes,  et  de  me  servir  des  pouvoirs  qui  me  sont  attribués  en  celle  qualité 
avec  toute  l'habileté  et  tout  le  jugement  dont  je  suis  capable.  Je  ne  confierai 
ou  ne  ferai  connaître  à  qui  que  ce  soit  les  ordres  secrets,  instructions  ,  dé- 
pêches ,  lettres  officielles  ou  communications  qui  pourront  m'être  donnés  ou 
envoyés  par  les  commissaires  pour  les  affaires  de  l'Inde,  si  ce  n'est  aux  autres 
membres  dudit  comité  secret,  ou  à  la  personne  ou  aux  personnes  dûment 
nommées  et  désignées  pour  transcrire  ou  préparer  ces  documents  ,  à  moins 
que  je  n'y  sois  autorisé  par  lesdils  commissaires.  Qu'ainsi  Dieu  me  soit  en 
aide  (1).  » 

Le  gouvernement  suprême  des  Indes  reçoit  directement  ses  instructions  de 
la  cour  des  directeurs.  Une  importante  prérogative  de  ce  corps  est  la  nomina- 
tion à  peu  près  exclusive  aux  grades  ou  emplois  par  lesquels  se  recrutent  les 
différentes  branches  du  service  dans  l'Inde  :  patronage  immense,  et  qui  suffi- 

(1)  Charte  «le  183.Ï ,  ai  I.  ôà. 

tome  H.  "><> 


5±2  l'IIUNDOUSTAN'.  —  AFFAIRES   DE   CHINE. 

rait  pour  donner  une  influence  considérable  à  la  cour  des  directeurs,  en  An- 
gleterre même,  où  ïes  plus  grandes  familles  sont  souvent  désireuses  de  voir 
leurs  plus  jeunes  membres  entrer  dans  la  carrière  à  la  fois  honorable  et  lucra- 
tive que  peut  leur  ouvrir  la  protection  d'un  directeur.  Ce  patronage  est  réglé 
sur  les  bases  suivantes.  Le  nombre  des  commis  (1) ,  cadets  et  chirurgiens 
aides-majors  à  nommer  dans  le  coins  de  l'année  étant  connu  ,  ce  nombre  est 
divisé  en  trente  parts.  Le  président  de  la  cour  des  direcleurs  a  deux  nomi- 
nations, le  vice-président  deux,  le  président  du  conseil  de  l'Inde  deux  égale- 
ment,  et  chacun  des  direcleurs  une.  Une  partie  du  patronage  est  entre  les 
mains  des  ministres  par  l'intermédiaire  du  conseil  de  l'Inde ,  la  nomination 
des  juges,  des  évêques  et  des  officiers  de  l'armée  de  la  reine  qui  sont  appelés 
à  servir  dans  l'Inde  leur  étant  dévolue.  La  couronne  s'est  aussi  réservé  le 
droit  d'accorder  ou  de  refuser  sa  sanction  à  la  nomination  du  gouverneur 
général  ,  des  gouverneurs  et  des  généraux  commandant  en  chef  les  armées  de 
l'Inde  (2). 

Dans  l'état  actuel  des  relations  que  la  nouvelle  charte  a  établies  entre  le  con- 
seil de  l'Inde  (board  of  control)  et  la  cour  des  direcleurs  ,  les  grandes  mesu- 
res administratives  et  surtout  politiques  émanent  du  bureau  ,  qui ,  en  outre  . 
exerce  un  droit  de  contrôle  absolu  sur  toute  la  correspondance  de  la  cour  des 
direcleurs.  Quant  à  la  correspondance  générale  ,  ce  droit  est  mitigé  par  le 
droit  de  remontrance,  que  la  charte  reconnaît  à  la  cour  des  direcleurs;  et  en 
ce  qui  concerne  la  correspondance  secrète  ,  les  ordres  du  bureau  ,  étant  alors 
sans  appel ,  doivent  èlre  transmis  par  l'intermédiaire  du  comité  secret  et  re- 
vêtus des  signatures  des  membres  de  ce  comité,  en  sorte  que  les  agents  de  la 
compagnie  au  dehors  ne  reconnaissent  que  l'autorité  de  la  cour  des  direc- 
teurs, et  ne  correspondent  qu'avec  elle  ,  quoique  l'autorité  suprême  et  l'ini- 
tiative des  grandes  mesures  appartiennent,  comme  nous  l'avons  dit ,  au  con- 
seil suprême  des  affaires  de  l'Inde  ,  ou  bureau  de  contrôle.  Cetle  organisation 
manque  ,  jusqu'à  un  certain  point,  d'unité,  et  conséquemment  de  force  ;  mais 
elle  était  peut-être  la  seule  possible  au  milieu  des  circonstances  tout  à  fait 
anomales  où  se  trouvaient  en  1833,  d'un  côté  la  compagnie,  de  l'autre  le  gou- 

(1)  Les  jeunes  gens  admis  à  concourir  pour  les  emplois  civils  (le  service  civil,  aux 
Indes  anglaises  ,  embrasse  l'administration,  la  justice  et  les  finances)  portent  le  titre 
de  wrilers ,  écrivains.  Cette  dénomination  fait  partie  de  l'ancienne  classification  des 
employés  civils  de  la  compagnie  en  wrilers ,  écrivains  ;  factors,  facteurs,  après  cinq 
ans  de  grade  d'écrivain  ;  junior  mcrchanls ,  après  trois  ans  d'emploi  comme  facteurs; 
setiior  mcrchanls  enfin  ,  après  trois  ans  d'emploi  comme  junior,  c'est-à-dire  après  onze 
ans  de  service. 

Cette  singulière  classification  n'est  plus  en  rapport  avec  les  formes  et  le  but  de  l'ad- 
minislration  actuelle. 

(2)  Le  patronage  qui  s'attache  au  titre  de  directeur  de  la  compagnie  est  le  plus  im- 
portant avantage  de  cette  position.  Le  traitement  d'un  directeur  n'est  que  de  300  liv. 
slerl.  (environ  7,600  francs).  Le  président  du  bureau  de  contrôle  reçoit  3,500  liv.  sterl. 
par  an  (à  peu  près  90,000  fr.).  Le  département  des  affaires  de  l'Inde  coûte  à  l'État 
environ  800,000  fr.  par  an.  L'ensemble  des  traitements  payés  à  l'hôtel  de  la  compagnie 
des  Indes  s'élève,  d'après  nos  calculs,  à  près  de  3  millions  de  francs  par  an. 


L  HINDOUSTÀN.  —  AFFAIRES   DE   CHINE.  523 

vernement  royal.  C'est  une  forme  de  transition  par  laquelle  il  était  sage  de 
passer,  et  qui  ne  nous  semble  pas  devoir  compromettre  l'avenir  de  la  domina- 
tion anglaise  dans  l'Hindoustan.  Sur  quelques  points  de  détail  seulement,  il  y 
a  eu  et  il  y  aura  désaccord  entre  ces  deux  pouvoirs  ;  mais  les  bases  de  la  trans- 
action sont  larges  ,  rationnelles  ,  simples  et  durables,  et  suffiront  à  maintenir 
le  système  actuel  de  gouvernement  jusqu'au  30  avril  1854  (terme  auquel  ex- 
pire la  charte  accordée  à  la  compagnie) et  au  delà,  s'il  le  faut.  La  compagnie 
a  fait  au  total  une  belle  affaire  en  acceptant  les  conditions  que  le  gouverne- 
ment lui  avait  offertes;  elle  a  abandonné,  il  est  vrai,  ses  privilèges  commer- 
ciaux, mais  son  commerce  l'avait  appauvrie,  loin  de  l'enrichir.  Toutes  les 
propriétés  mobilières  et  immobilières  qui  lui  appartenaient  au  22  avril  1854, 
ont  été  transférées  à  la  couronne,  mais  elle  en  conserve  l'administration. L'ex- 
ploitation des  immenses  ressources  de  l'Hindoustan  lui  est  concédée  pour 
vingt  ans  au  moins  ;  le  dividende  de  ses  actionnaires  est  payé  sur  les  revenus 
de  l'Inde,  et  garanti  ,  en  outre,  sur  un  fonds  de  2  millions  sterling  mis  à  part 
sur  le  montant  de  la  réalisation  de  ses  valeurs  commerciales  (estimées  à  21  mil- 
lions sterling).  Enfin ,  si  le  gouvernement  juge  à  propos  d'user  de  la  faculté 
qu'il  s'est  réservée  de  racheter  les  actions  qui  donnent  droit  à  ce  dividende, ce 
remboursement  ne  pourra  se  faire  que  dans  quarante  ans  (c'est-à-dire  au  plus 
tôt  en  1874),  au  taux  de  200  p.  0/0,  à  moins  que  la  compagnie  cesse  ,  en  1854 , 
d'être  chargée  du  gouvernement  immédiat  de  l'Inde,  auquel  cas  elle  pourra 
exiger  le  remboursement,  sous  trois  ans ,  à  ce  même  taux  de  200  p.  0/0. 

Les  détails  dans  lesquels  nous  sommes  entré,  quoique  très-succincts  ,  suffi- 
sent ,  nous  l'espérons  du  moins,  pour  donner  une  idée  exacte  des  formes  et  de 
l'action  du  gouvernement  suprême  des  affaires  de  l'Inde  en  Angleterre.  Il  nous 
reste  à  examiner  quelle  est  la  forme  et  le  mode  d'action  du  gouvernement 
local  chargé  de  l'administration  immédiate  des  Indes  anglaises. 

En  1831  ,  d'après  les  documents  officiels  imprimés  par  ordre  du  parlement 
les  territoires  anglais  dans  l'Inde  occupaient  une  superficie  de  514.190  milles 
carrés  (1),  peuplée  d'environ  100  millions  d'âmes.  La  totalité  des  territoires 
possédés  directement  par  l'Angleterre,  ou  protégés  par  elle,  était  évaluée 
à  1,128,800  milles  carrés,  habités  par  environ  200  millions  d'âmes.  C'est  à 
cette  prodigieuse  multitude,  répandue  sur  un  espace  immense,  que  l'Angle- 
terre envoie  tous  les  cinq  à  six  ans,  par  l'intermédiaire  d'une  compagnie  de 
négociants  retirés  du  commerce,  un  roi  sous  le  titre  de  gouverneur  général. 

Les  présidences  que  nous  avons  déjà  indiquées,  savoir  :  la  présidence  du 
Bengale,  celle  de  Madras,  celle  de  Bombay,  le  gouvernement  d'Agra  ou  des 
provinces  de  l'Ouest ,  et  le  petit  gouvernement  de  Penang,  Malacca  et  Singa- 
pour, sont  soumises  à  l'autorité  suprême  d'un  gouverneur  général  en  con- 
seil, désigné  par  le  titre  de  gouverneur  général  de  l'Inde  (2).  Le  conseil  de 
l'Inde  se  compose  de  quatre  membres  ordinaires  et  du  général  commandant 
en  chef  les  armées  des  trois  présidences  (le  gouvernement  d'Agra  étant  plus 
particulièrement  une  dépendance  de  la  présidence  du  Bengale)  qui  y  siège 

(1)  C'est-à-dire  dix  fois  la  superficie  de  l'Angleterre , 
f2)  Arl.  39  de  la  charte. 


524-  l'hindoustan.  —  AFFAIRES  de  chine. 

comme  membre  extraordinaire.  L'un  des  membres  du  conseil  ne  siège  et  ne 
vote  que  lors  de  la  proposition  et  de  la  discussion  des  lois  ou  ordonnances 
nouvelles  que  le  gouvernement  peut  juger  convenable  d'introduire  dans  la  lé- 
gislation de  l'empire  ,  en  vertu  des  pouvoirs  qui  lui  ont  été  conférés  par  l'ar- 
ticle 45  de  la  nouvelle  charte.  Le  conseil  suprême  peut  s'assembler  en  quelque 
lieu  des  trois  présidences  qu'il  plaise  au  gouverneur  général  de  désigner. 

Le  gouverneur  général  est  en  même  temps  gouverneur  particulier  de  la  pré- 
sidence du  Bengale  ,  et  peut  être  aussi  gouverneur  particulier  (iord  Auckland 
Fêlait  tout  dernièrement  encore)  des  provinces  de  l'Ouest.  Il  peut  réunir  à  ces 
dignités  le  grade  de  général  en  chef  des  armées  dans  l'Inde  (quelquefois  avec 
le  titre  de  capitaine  général,  comme  l'a  été  lord  Wellesley  pendant  son  admi- 
nistration). Mais  qu'il  soit  ou  non  général  en  chef,  ou  même  quand  il  ne  serait 
revêlu  d'aucun  grade  militaire  ,  il  commande  en  chef  la  garnison  du  fort  Wil- 
liam ou  de  Calculta. 

Le  gouverneur  général  est  investi  de  pouvoirs  souverains  plus  étendus  à  de 
certains  égards  que  ceux  dont  jouissent  plusieurs  rois  en  Europe  (1).  Non- 
seulement  il  est  le  chef  suprême  de  l'État,  il  commande  les  forces  de  terre  et 
de  mer,  déclare  la  guerre  ,  fait  les  traités  de  paix,  d'alliance  et  de  commerce, 
nomme  aux  emplois ,  etc.  ;  mais  il  peut  faire  des  lois  ou  règlements  nouveaux, 
abolir  ou  modifier  les  règlements  antérieurs,  et  ses  décisions  législatives, 
quoique  soumises  au  contrôle  du  gouvernement  suprême  en  Angleterre ,  sont 
exécutoires  dans  l'Inde  jusqu'à  ce  que  la  cour  des  directeurs  ait  fait  connaître 
ses  intentions  (2). 

Chaque  présidence  est  administrée  par  un  gouverneur  en  conseil,  et  chaque 
conseil  se  compose  du  gouverneur  et  de  trois  conseillers;  l'un  de  ces  conseil- 
lers est  nécessairement  le  général  commandant  en  chef  l'armée  de  la  prési- 
dence. L'art.  58  de  la  nouvelle  charte  avait  élevé  le  gouvernement  d'Agra  au 
rang  de  présidence,  et  cette  quatrième  présidence  devait  avoir  son  gouverneur 
et  son  conseil;  mais  ces  dispositions  ont  été  modifiées  depuis.  Les  provinces 
de  l'Ouest  ont  maintenant  un  gouverneur  sans  conseil  :  des  secrétaires  d'État, 
revêtus  de  pouvoirs  convenables,  suffisent  aux  besoins  du  service. 

Examinons  quelle  est  Faction  du  gouvernement  suprême  de  l'Inde  tel  que  nous 
venons  de  le  représenter ,  et  commençons  par  nous  rendre  compte  de  son  ac- 
tion politique. 

Le  gouvernement  anglais  a  adopté  dès  l'origine ,  comme  principe  fonda- 
mental de  sa  politique  dans  l'Himlouslan,  de  n'intervenir,  au  moins  ostensible- 
ment, dans  les  relations  des  États  voisins  de  son  territoire,  qu'autant  qu'il  y 
est  forcé  par  des  actes  d'hostilité  directe  ,  ou  par  des  agressions  dont  ses  alliés 
seraient  l'objet. 

Les  principaux  Étals  indépendants  avec  lesquels  la  compagnie  a  conclu  des 
traités  d'alliance  ou  de  commerce,  sont  :  l'empire  Birman,  qui  borde  la  fron- 
tière anglaise  au  sud-est ,  le  NapAI  au  nord-est,  Lahore  au  nord.  La  compa- 
gnie a  des  ministres  plénipotentiaires  ou  résidents  à  la  cour  d'Ava  (empire  Bir- 

(1)  Voyez  l'art.  13  de  noire  charte  constitutionnelle. 

(2)  Art.  43  ,  44  et  45  de  la  charte. 


L  HINDOUSTAN.  —  AFFAIRES  DE   CHINE.  525 

nian),  à  celle  de  Katmandou  (Napâl),  et  un  agent  accrédité  auprès  de  la  cour 
de  Lahore,  mais  qui  réside  sur  le  territoire  anglais,  à  peu  de  distance  de  la  ca- 
pitale du  maharadja.  Les  relations  du  gouvernement  suprême  avec  le  souve- 
rain de  Lahore  se  modifient  probablement  en  ce  moment  par  suite  des  événe- 
ments qui  paraissent  avoir  placé  Karak-Singh  (fils  de  Randjit-Singh  et  son 
successeur)  dans  la  dépendance  de  Nao-Néhal-Singh  ,  propre  fils  de  ce  prince. 
Nous  reviendrons  plus  tard  sur  ce  sujet. 

Une  foule  d'États  secondaires  dans  l'Hindoustan  central  et  dans  le  Dekkan 
sont  également  liés  par  des  traités  avec  le  gouvernement  suprême  de  l'Inde 
anglaise,  affectant  ainsi  le  caractère  d'une  fédération  dont  ce  gouvernement 
est  le  chef. 

Les  mesures  politiques  et  les  relations  extérieures  des  États  protégés  sont 
soumises  à  la  sanction  ou  au  contrôle  de  ce  régulateur  suprême  ,  arbitre 
des  différends  qui  peuvent  survenir  entre  eux.  Protection  effective  d'un  côté  , 
déférence  et  soumission  formelle  de  l'autre  ,  telle  a  été  la  base  de  ce  système. 

Les  États  de  quelque  importance,  en  retour  des  garanties  que  leur  offrent 
l'alliance  et  la  protection  du  gouvernement,  ont  assigné  une  certaine  portion  de 
leur  territoire  au  maintien  d'un  corps  de  troupes  placé  sous  les  ordres  directs  de 
l'agent  du  gouvernement  suprême  ,  et  commandé  par  des  officiers  européens. 
Ils  doivent,  en  outre,  entretenir  des  forces  suffisantes  pour  la  police  inté- 
rieure et  pour  agir  au  besoin  comme  contingent. 

Parmi  les  petites  principautés,  les  unes  sont  simplement  tenues  de  payer  un 
tribut;  les  autres,  trop  pauvres  pour  offrir  une  redevance  annuelle  en  échange 
de  la  protection  qui  leur  est  accordée,  s'engagent  au  moins  à  fournir  leur  con- 
tingent militaire  à  la  première  réquisition. 

Les  princes  qui  vivent  aujourd'hui  sous  la  dépendance  ou  sous  la  protection 
immédiate  de  la  compagnie,  peuvent  se  diviser  en  quatre  grandes  classes  : 
\"  princes  dépossédés  et  pensionnés,  qui  se  subdivisent  à  leur  tour  comme  il 
suit  :  princes  pensionnés  à  l'aide  d'une  certaine  étendue  de  territoire,  dont  les 
revenus  leur  sont  assignés  ,  et  dont  l'administration  leur  est  conservée,  dans 
certains  cas,  en  tout  ou  en  partie;  princes  recevant  une  pension  annuelle  di- 
rectement du  trésor  de  la  compagnie. 

2°  Princes  indépendants  dans  l'administration  intérieure  de  leurs  États,  mais 
non  dans  le  sens  politique. 

3°  Princes  dont  les  États  sont  gouvernés  par  un  ministre  choisi  par  le  gou- 
vernement anglais  et  placé  sous  la  protection  immédiate  du  représentant  ou 
agent  de  ce  gouvernement,  qui  réside  a  la  cour  du  souverain  nominal. 

4"  Princes  dont  les  États  sont  gouvernés  en  leur  nom  par  le  résident  anglais 
lui-même  et  les  agents  de  son  choix. 

L'expérience  a  déjà  prouvé  que,  de  ces  quatre  modes  de  gouvernement,  les 
deux  derniers,  malgré  leurs  imperfections,  sont  ceux  qui ,  dans  les  circon- 
stances actuelles,  présentent  le  plus  de  garanties  pour  le  maintien  de  l'ordre 
public ,  et  qui  doivent  amener  à  la  longue ,  sans  efforts  et  sans  secousses .  des 
modifications  favorables  au  développement  de  la  Civilisation ,  et  conséquem- 
ment  au  bonheur  des  peuples.  Il  paraît  donc  extrêmement  probable  que  tôt  ou 
tard  les  divers   Étals  soumis  à  l'influence  immédiate  du  gouvernement  de  la 


526  LIIÏNDOUSTAN.  —  AFFAIRES   DE   CHINE. 

compagnie  se  rangeront  dans  l'une  ou  l'autre  de  ces  catégories.  Toutefois  le 
pouvoir  protecteur  ne  marche  vers  ce  but  qu'avec  sa  langueur  et  sa  prudence 
accoutumées.  Avec  la  prétention  de  ne  rien  négliger  de  ce  qui  doit  amener  au 
fond  celte  rénovation  générale,  les  formes  sont  soigneusement  respectées.  La 
religion  ,  les  habitudes  locales,  les  prérogatives  de  la  caste  et  du  rang  ,  sont 
entourées  de  respects  et  d'égards.  Les  principaux  chefs,  les  familles  souve- 
raines, sont  inviolables  dans  leurs  personnes  et  affranchis  de  la  juridiction  des 
cours,  excepté  dans  les  cas  de  quelque  importance  politique.  Les  chefs  d'un 
ordre  inférieur  sont  traités  avec  la  considération  et  les  ménagements  indiqués 
par  les  usages  du  pays,  et  on  ne  peut  les  forcer  à  comparaître  en  personne 
dans  aucune  action  civile;  mais  le  gouvernement  suprême  se  réserve  le  droit 
de  les  priver  de  leur  liberté  ou  de  saisir  leurs  domaines  ,  quand  des  raisons 
d'État  ou  l'infraction  violente  des  obligations  contractées  réclament  l'adoption 
de  ces  mesures  de  rigueur. 

On  peut  énumérer  aujourd'hui  environ  deux  cent  vingt  royaumes,  princi- 
pautés et  fiefs  principaux,  dépendants  ou  tributaires  de  la  compagnie,  sans 
compter  une  infinité  de  petits  princes  ou  chefs  secondaires  qui  ont  des  relations 
plus  ou  moins  directes  avec  le  gouvernement  suprême. 

Considérés  sous  le  rapport  des  sectes  religieuses  auxquelles  ils  appartien- 
nent ou  sous  celui  de  leur  origine,  les  princes  ou  chefs  dépendants  de  quelque 
importance  se  rangent  sous  les  dénominations  suivantes  : 

Princes  musulmans,  d'origine  mogho/e.  —  L'empereur  de  Delhi,  auquel  le 
gouvernement  anglais  n'accorde  cependant  que  le  titre  de  roi;  le  roi  d'Aoudh  ; 
le  nizam,  ou  ancien  souhehdar  du  Dckkan,  etc. 

Princes  musulmans,  afghans  d'origine.  —  Nawab  de  Bhopàl  ;  nawab  de 
Tonk,  Serondje,  etc.  ;  nawab  de  Karnoul,  etc. 

Princes  musulmans,  d'origine  abyssinienne.  Le  nawab  de  Sutchin;  le  sidie 
de  Djindjiera  ,  etc. 

Princes  hindous  :  brahmanes.  Le  peshwa,  ancien  chef  de  la  confédération 
Mahratte,  aujourd'hui  pensionné,  sans  territoire;  le  soubehdar  de  Djansi ,  le 
rânâ  de  Djalone,  etc.  Radjpouts.  Le  radjah  d'Oudeipour ,  le  radjah  de  Djey- 
pour  et  autres  chefs  puissants  de  Radjpoutana  ,  du  Boundèlkund  ,  de  Maiivâ  , 
de  Goudjrât,  etc.  Maltraites.  Le  souverain  de  Baroda  ou  le  gaékwar ,  le  radjah 
de  Satara,  le  maharadjah-scindhia.  etc.  Hindous  de  diverses  castes.  Le  rad- 
jah de  Mysore,  le  radjah  de  Cochin.  le  radjah  de  Bhartpour,  etc. 

Princes  ou  chefs  sikhs  indépendants  du  maharadjah  de  Lahore  .  et  sous  la 
protection  delà  compagnie.  Le  radjah  de  Djeend  ,  le  radjah  de  Paliala,  le  rad- 
jah deSirmour.  etc.  (1). 


(1)  Pour  donner  une  idée  de  la  complication  des  relations  politiques  du  gouverne- 
ment suprême  avec  cette  multitude  de  chefs  d'origine  hindoue  ou  musulmane,  il  suffira 
de  dire  que  le  nombre  des  serdars  et  petits  chefs  ayant  des  agents  accrédités  auprès 
du  résident  anglais  à  Amhalah  (ville  principale  des  Liais  sikhs  protégés ,  sur  la  rive 
gauche  du  Sutledje) ,  est  d'environ  cent  cinquante,  que  les  radjahs  ou  serdars  prin- 
cipaux du  Bondclkuud  sont  au  nombre  de  trente-sept,  ceux  du  Radjpoutana  de  vingt- 
deux  .  etc. 


L'HINDOUSTAN.  —  AFFAIRES   DE   CHINE.  527 

A  la  tête  de  ce  troupeau  de  rois  déchus  ,  marche  ,  courbé  sous  le  poids  des 
souvenirs  de  sa  race,  le  descendant  de  Timour,  l'héritier  des  titres  pompeux 
que  justifiaient  la  conquête  de  l'Hindoustan  el  la  splendeur  des  règnes  d'Akbar 
et  d'Aurengzeb,  le  shâh-hun-shâh  (roi  des  rois) ,  qui  aurait  pu  commander 
comme  ses  ancêtres  à  tous  ces  tributaires,  et  qui,  tombé  plus  bas  qu'aucun 
d'eux,  tend  aujourd'hui  à  l'aumône  de  la  compagnie  sa  main  impériale.  Par 
respect  pour  le  souverain  nominal,  dont  la  compagnie  tient  ses  droits  aux 
yeux  des  peuples  de  l'Hindoustan  ,  par  une  sollicitude  étudiée  pour  les  privi- 
lèges du  rang  el  les  exigences  de  l'étiquette,  le  résident  à  la  cour  de  Delhi  est 
encore  astreint,  dans  ses  relations  avec  le  clurbar ,  aux  formes  humblement 
cérémonieuses  que  l'usage  prescrit  a  un  inférieur.  Toutes  les  prières  de  l'em- 
pereur sont  des  ordres  en  apparence,  tous  les  ordres  du  résident  sont  des 
prières  ;  mais  à  mesure  que  le  pouvoir  du  gouvernement  anglais  se  consolide  , 
ce  vain  étalage  de  soumission  respectueuse  se  resserre  dans  de  plus  étroites  li- 
mites, et  le  nom  du  souverain  anglais  a  succédé  à  celui  de  l'empereur  sur  les 
monnaies  frappées  par  ordre  du  gouvernement  suprême. 

Un  domaine  considérable  avait  été  affecté  à  la  subsistance  et  ù  l'entretien 
de  la  famille  impériale;  ce  domaine  est  aujourd'hui  administré  par  les  officiers 
de  la  compagnie,  et  une  portion  des  revenus  réalisés  constitue  la  dotation  ga- 
rantie au  vieil  empereur.  Cette  pension,  par  suite  de  la  mission  en  Angle- 
terre du  célèbre  Ram-Mohun-Roy,  chargé  en  18ô0des  réclamations  des  illustres 
mendiants,  a  été  portée  à  15  lacks  de  roupies  ou  environ  3,700,000  francs. 

I!  est  quelques  autres  princes,  autrefois  sujets  des  empereurs  moghols  ou 
grands  vassaux  de  leur  couronne,  mais  plus  lard  souverains  indépendants,  el 
qui  conservent  encore  aujourd'hui,  sous  la  protection  de  la  compagnie,  quel- 
ques attributs  du  pouvoir  suprême.  L'étendue  et  la  population  de  leurs  États, 
l'importance  de  leurs  revenus,  méritent  d'arrêter  un  instant  nos  regards. 

Le  roi  d'Aoudh  .dont  les  Étal  s  occupent  une  superficie  d'environ  26, 000  milles 
carrés  avec  une  population  d'à  peu  près  G  millions  d'habitants  ;  un  revenu  de 
50  millions  et  une  armée  de  20  à  30,000  homme,  dont  une  partie  commandée 
par  des  officiers  de  la  compagnie.  Le  roi  d'Aoudh  passait,  il  y  a  quelques  an- 
nées, pour  le  souverain  le  plus  riche  de  l'Hindoustan;  lepère  du  roi  actuel  avait 
laissé  un  trésor  évalué  a  plus  de  350  millions. 

Le  nizâm ,  dont  le  territoire  n'occupe  pas  une  superficie  moindre  de 
100,  000  milles  carrés;  ses  revenus  sont  au  moins  égaux  aux  revenus  actuels 
du  roi  d'Aoudh.  La  population  est  probablement  au-dessus  de  10  millions 
d'aines.  L'armée  régulière,  commandée  par  des  ofhViers  anglais,  s'élève  à  en- 
viron 12,  000  hommes.  Les  forces  locales  proprement  dites  ne  vont  pas  au  delà 
de  20,000  hommes  de  troupes  irrégulières. 

Le  mabaradjah-scindiah,  roi  de  Gwalior  ;  on  évalue  l'étendue  de  ses  Élats  à 
42,000  milles  cariés,  la  population  à  5  millions  d'âmes,  les  revenus  nets  de 
25  à  3o  millions.  L'armée,  commandée  en  partie  par  des  Européens,  s'élevait, 
il  y  a  quelques  années,  à  plus  de  25,000  hommes. 

Legaékwar  ou  roi  de  Baroda,  dont  l'importance  politique  est  inférieure  a 
celle  des  princes  déjà  cités,  et  qui  entretient  un  corps  d'armée  d'environ 
10,000  hommes. 


S2S  i/HmnorsTAN.  —  affaires  de  chine. 

Les  radjahs  ou  ranâs  d'Oudeipour  ,  Djeypour  et  Djopour ,  qui  sont  les  trois 
souverains  principaux  du  Radjpoutana,  et  qui  peuvent  mettre  sur  pied  plus  de 
CO.  000  hommes  de  troupes,  dont  une  cavalerie  regardée  comme  la  plus  redou- 
table de  l'Hindoustan,  forme  la  majeure  partie.  Le  gouvernement  suprême  se 
serait  vu,  d'après  les  derniers  avis,  forcé  de  déposer  le  souverain  de  Djod- 
pour ,  Radjah  Màn-Singh ,  et  de  prendre  en  main  l'administration  de  ses 
États  (1). 

Il  est  très-probable  qu'avant  longtemps  ceux  des  princes  hindous  ou  mu- 
sulmans qui  ont  conservé  quelque  indépendance  subiront  le  sort  de  Màn-Singh, 
et  nous  n'hésitons  pas  à  penser  que  les  populations  aujourd'hui  soumises  à 
l'administration  immédiate  de  ces  princes  gagneront  en  général  à  passer  sous 
la  domination  directe  du  gouvernement  anglais,  qui  prendra  soin,  toutefois, 
de  donner  par  degrés  une  part  active  dans  l'exercice  du  pouvoir  à  des  agents 
subalternes  choisis  parmi  les  indigènes.  Si  quelque  cause  extérieure  ou  quel- 
que haute  imprudence  politique  ne  vient  pas  troubler  les  habitudes  de  soumis- 
sions auxquelles  l'Inde  est  déjà  façonnée  envers  sa  superbe  protectrice,  ces 
"■rands  changements  s'opéreront  sans  secousse  ,  et  donneront ,  dans  un  quart 
de  siècle ,  un  demi-siècle  peut-être  ,  à  l'empire  hindo-brilannique  le  caractère 
d'unité  et  de  force  politique  qui  lui  manque  encore.  Mais  en  même  temps  le 
flambeau  de  la  civilisation  européenne  aura  éclairé  jusqu'aux  plus  humbles 
vallons,  jusqu'aux  derniers  hameaux  de  l'Hindoustan;  la  race  née  du  mélange 
des  conquérants  européens  avec  les  races  indigènes  aura  crû  en  nombre  ,  en 
intelligence  de  ses  besoins  et  de  ses  droits,  en  influence  politique,  en  forcée» 
un  mot;  les  Indiens  eux-mêmes ,  soit  musulmans  ,  soit  Hindous  ,  se  seront  fa- 
miliarisés avec  les  armes  puissantes  qui  les  ont  vaincus  et  réduits  à  l'obéis- 
sance, ils  auront  compris  ce  qu'il  y  a  de  merveilleux  dans  l'organisation  ,  la 
subordination,  le  concours  ,  ce  que  l'homme  peut  faire  avec  l'intelligence  ,  la 
connaissance,  la  volonté.  Alors,  si  l'amour  du  changement  si  naturel  au  cœur 
humain,  comprimé  pendant  tant  de  siècles  par  des  institutions  fortes  et  sages 
à  plusieurs  égards,  se  fait  jour  au  travers  des  castes  et  se  communique  des 
hautes  classes  à  la  masse  de  la  population  ;  si  la  vie  civile  et  politique  leur  ap- 
paraîWoutà  coup  avec  ses  grandeurs  européennes  et  son  avenir  illimité,  si 
l'ambition  et  l'habileté  de  quelques  hommes  donne  à  ces  émotions  nouvelles  le 
caractère  d'un  sentiment  national;  alors,  disons-nous,  les  Hindoustanis  ou- 
blieront peut-être  qu'ils  sont  redevables  à  l'Angleterre  des  bienfaits  de  la  civi- 
lisation ;  alors  se  trouveront  en  présence  quelques  étrangers  dominateurs  et 
des  millions  d'hommes  exaltés  par  le  désir  d'une  vague  indépendance,  et  qui 
n'ont  qu'à  se  lever  non- seulement  pour  dominer  à  leur  tour,  mais  pour 
anéantir  en  un  instant  toute  résistance  !  Voilà  ce  qui  peut  arriver;  voilà  très 
certainement  quelles  sont  les  tendances  que  le  gouvernement  anglais  aura  à 

(1)  Nous  ferons  observer  en  passant  que  la  race  radjpoul  présente  un  caractère  d'in- 
<li'pendance  ,  de  dignité  chevaleresque  et  de  force  qu'on  chercherait  vainement  parmi 
les  autres  nations  ou  tribus  qui  peuplent  la  vaste  étendue  de  l'empire  hindo-hritanni- 
que.  Malgré  le  contact  des  Européens,  les  mœurs  des  Radjpouts  ont  conservé  leur  âpre 
originalité  et  leur  poù»ie  primitive. 


l'HENDOUSTAN.  —  AFFAIRES   DE  CHINE,  529 

combattre,  et  dont  les  germes  déposés  par  la  civilisation  dans  le  so!  politique 
de  l'Inde  percent  déjà  de  toutes  parts.  D'autres  puissances  européennes,  dans 
le  but  de  faire  prévaloir  des  prétentions  plus  ou  moins  fondées  à  la  participa- 
tion des  avantages  dont  l'Angleterre  jouit  exclusivement  aujourd'hui,  pour- 
ront exciter  à  dessein  l'esprit  turbulent  de  certains  peuples  de  l'Inde  occiden- 
tale et  du  Dekkan  ,  encourageant  en  même  temps  les  projets  d'envahissement 
des  nations  à  demi  sauvages  de  l'Est,  qui  déjà  plus  d'une  fois  ont  obligé  les 
Anglais  à  des  expéditions  coûteuses  pour  les  refouler  au  delà  des  grands 
fleuves  ou  des  montagnes  qui  les  séparent  du  territoire  de  la  compagnie.  Ce- 
pendant ce  sont  là  des  éventualités  qui  ne  nous  paraissent  pas  devoir  se  pré- 
senter avant  un  assez  long  temps,  et  comme  la  conduite  du  gouvernement  an- 
glais n'a  manqué,  à  aucune  époque  décisive,  ni  de  fermeté  ni  de  prévoyance, 
il  est  naturel  de  penser  qu'elle  continuera  à  s'adapter  à  la  marche  des  événe- 
ments et  à  lutter  avec  son  habileté  ordinaire  contre  les  causes  de  destruction 
qui  ne  cesseront  de  menacer  la  domination  anglaise  dans  l'Hindouslan.  Nous 
persistons  donc  à  regarder  le  système  de  politique  intérieure  que  nous  venons 
de  développer  comme  le  plus  applicable  aux  circonstances  dans  lesquelles  le 
gouvernement  de  l'Inde  anglaise  s'est  trouvé  placé  jusqu'à  ces  derniers  temps 
à  l'égard  des  princes  du  pays,  L'administration  civile,  judiciaire  et  financière 
du  territoire  anglais  proprement  dit  ne  nous  semble  pas  en  somme  avoir  été 
dirigée  d'après  des  principes  aussi  sages  et  des  vues  aussi  saines  et  aussi  libé- 
rales. Néanmoins,  celte  administration  a  eu  de  tout  temps  le  mérite  d'une  or- 
ganisation simple  et  concentrée,  en  harmonie  avec  la  forme  même  du  gouver- 
nement. Le  reproche  le  plus  grave  qu'on  puisse  lui  adresser,  c'est  précisément 
l'excès  de  celte  concentration,  qui  place  fréquemment  encore  aujourd'hui  dans 
la  même  main  des  pouvoirs  qui  devaient  en  bonne  justice  être  totalement  dis- 
tincts, et  qui  fait  passer  sous  les  yeux  d'un  seul  juge  ou  d'un  seul  collecteur  (1) 
les  innombrables  affaires  créées  par  les  conflits  d'intérêts  d'une  population 
trop  considérable  pour  que  l'activité  et  le  dévouement  d'un  seul  homme  (fùl-il 
aussi  éclairé  qu'actif  et  dévoué)  puissent  satifaire  même  imparfaitement  aux 
prétentions  légitimes  de  chacun  à  un  examen  attentif  de  ses  droits.  Voici  en 
peu  de  mots  quelle  est  l'organisation  administrative  et  judiciaire  du  pays. 

La  correspondance  relative  aux  différentes  branches  du  service  est  dirigée 
par  un  petit  nombre  de  secrétaires  du  gouvernement ,  assistés  chacun  d'un 
ou  deux  secrétaires-adjoints.  Le  pouvoir  exécutif  est,  dans  tout  ce  qui  con- 
cerne les  mesures  générales,  réglé  par  des  commissions  spéciales  ou  plutôt 
des  conseils  ou  bureaux  permanents  (boards) ,  dont  on  compte  six  dans  la 
présidence  du  Bengale,  savoir  :  1°  le  bureau  des  finances  (bourd  uf  revenue) , 
2°  le  bureau  des  douanes  ,  du  sel  et  de  l'opium  (boa rd  of  CUStoms ,  sait  and 
opium),  7>°  le  bureau  du  commerce  (bourd  o/'trade),  \  le  bureau  militaire 
(military  board) ,  5°  le  bureau  de  la  marine  (marina  bourd),  G"  le  bureau 
médical  ou  conseil  de  santé  (médical  bourd).  l.a  présidence  de  Madras  ne 
compte  que  trois  de  ces  bureaux  directeurs.  Bombay  n'en  a  qu'un  seul.  Il  y  a 
en  outre,  au  siège  du  gouvernement  suprême,  une  direction  générale  des 

(\)  Collecter,  receveur  général. 


850  l'hindoustan.  —  AFFAIRES  de  chine. 

postes,  un  bureau  général  des  comptes  (accountant  general's  office) ,  un 
comité  des  monnaies  [mint  committee) ,  un  comité  d'instruction  publique,  etc. 

L'organisation  judiciaire  dans  l'Inde,  et  en  particulier  dans  la  présidence 
du  Bengale  et  dans  les  province  de  l'Ouest,  ne  présente  pas  encore  un  ensemble 
régulier,  et  ses  limites  ne  sauraient  être  nettement  définies,  attendu  que  les 
fonctions  administratives,  fiscales  et  judiciaires,  sont  quelquefois  exercées 
toutes  trois  ensemble,  et  souvent  deux  d'entre  elles  par  le  même  fonctionnaire. 
Nous  ne  pouvons  donc  qu'indiquer  les  principaux  éléments  d'un  système  quia 
reçu  des  modifications  continuelles,  et  qu'on  ne  peut  regarder  encore  comme 
définitivement  arrêté. 

L'application  de  la  loi  anglaise  aux  Européens ,  aux  serviteurs  de  la  compa- 
gnie et  aux  sujets  anglais  dans  l'Inde,  est  réservée  à  des  cours  suprêmes  de 
judicature  établies  aux  chefs-lieux  des  différents  gouvernements.  La  cour  su- 
prême de  Calcutta  est  composée  d'un  grand  juge  et  de  deux  juges  ordinaires 
dont  le  traitement  annuel  s'élève,  pour  le  grand  juge,  à  200,000  fr.  et,  pour 
les  juges  ordinaires,  à  150,000  fr.  par  an  environ. 

D'autres  cours  suprêmes  d'appel  et  de  police  judiciaire  ,  connues  sous  le 
nom  de  cours  de  sadder-diicany  et  nizamat-adâlat  (cours  suprêmes  civile  et 
criminelle),  dirigent  l'application  des  lois  indigènes,  c'est-à-dire  des  codes 
musulman  et  hindou.  Ces  cours  se  composent  d'un  nombre  variable  déjuges  : 
ceux  de  la  cour  suprême  indigène  de  Calcutta  ,  au  nombre  de  quatre,  reçoivent 
un  traitement  moyeu  de  150,000  fr.  environ. 

Viennent  ensuite  les  cours  d'appel  et  de  circuit,  ou  cours  provinciales,  pré- 
sidées par  des  juges  qui  ont  un  traitement  d'environ  100,000  fr.,  puis  des  cours 
de  zillahs  ou  cours  de  districts,  dont  les  membres  reçoivent  en  général  de  50  à 
75,000  fr.  par  an ,  et  enfin  des  tribunaux  secondaires  où  siègent  des  magistrats 
choisis  surtout  parmi  des  indigènes  ,  et  qui  sont  désignés  par  le  titre  examines 
(divisés  en  principaux,  sadder  aminés,  et  ordinaires)  et  de  mounsiffs.  Ces 
magistrats  décident  les  causes  de  500  roupies  (1,250  fr.)  et  au-dessous.  Leur 
traitement  varie  de  5,000  à  15,000  fr.  ,  selon  l'importance  de  leurs  fonctions. 

Ces  détails  se  rapportent  plus  particulièrement  à  la  présidence  du  Bengale. 
Les  autres  gouvernements  ont  également  leurs  cours  de  judicature  anglaise  et 
des  cours  indigènes  analogues  à  celles  dont  nous  venons  de  parler,  mais  qui, 
dans  leur  constitution  et  dans  la  manière  dont  elles  administrent  la  justice, 
sont  modifiées  par  des  considérations  particulières  el  des  habitudes  locales 
qu'on  a  sagement  respectées. 

Ce  système  judiciaire  qui  semble,  au  premier  coup  d'œil ,  devoir  satisfaire 
aux  besoins  de  la  population,  a  été,  nous  le  répétons,  et  est  encore,  à  beau- 
coup d'égards,  fort  imparfait  dans  son  application,  ce  qu'il  faut  attribuer  sur- 
tout à  deux  causes  :  l'une  était  l'emploi  exclusif,  dans  tous  les  tribunaux,  de 
la  langue  persane  ,  qui  n'était  ni  la  langue  des  juges  ni  celle  des  parties;  cette 
cause  de  confusion  et  d'injustice  ,  reste  d'un  système  imposé  par  la  conquête  . 
va  disparaître  dans  toute  l'Inde  el  a  déjà  disparu  complètement  au  Bengale.  La 
langue  la  plus  généralement  parlée  dans  les  divers  gouvernements  a  été  sub- 
stituée au  persan  dans  toutes  les  procédures.  Une  autre  cause  de  la  mal-admi- 
nistration de  la  justice  (el  nous  y  avons  déjà  fait  allusion)  est  la  grande  étendue 


LIIINDOLSTAN.  —  AFFAIRES   DE   CHINE.  531 

des  juridictions  dans  un  pays  où  beaucoup  de  provinces  sont  très-peuplées  et 
où  la  population  est  naturellement  très-processive.  Le  gouvernement  suprême 
s'est  occupé  avec  une  louable  sollicitude  de  remédier  aux  imperfections  du 
système  judiciaire  et  du  système  administratif.  Sous  l'administration  philanthro- 
pique de  lord  W.  Bentinck,  et  maintenant  sous  celle  de  lord  Auckland,  de 
grands  efforts  ont  été  faits  dans  ce  but.  Un  des  résultats  les  plus  importants 
déjà  obtenus  est ,  sans  contredit ,  la  révision  des  codes  mahométan  et  hindou, 
et  leur  refonte  en  un  seul  code  où  l'humanité  éclairée  de  l'Europe  chrétienne 
vient  en  aide,  autant  que  les  temps  le  permettent ,  aux  populations  de  l'Hin- 
doustan  ,  si  longtemps  opprimées  par  le  despotisme,  le  fanatisme  et  la  super- 
stition. 

Le  nouveau  Code  pénal  de  l'Inde  .  rédigé  par  une  commission  spéciale  et 
soumis  à  la  sanction  du  gouvernement  suprême,  est  un  pas  immense  fait  dans 
la  carrière  des  améliorations  que  réclame  l'administration  de  la  justice.  Pour 
donner  une  idée  de  l'esprit  de  libéralité,  d'impartialité  et  de  saine  politique  qui 
a  présidé  à  la  rédaction  de  ce  beau  travail ,  nous  citerons  l'exposé  des  motif* 
qui  précède  le  chapitre  xv  du  nouveau  code,  chapitre  qui  traite  des  délits  re- 
latifs à  la  religion  et  aux  castes. 

Voici  comment  s'exprime  la  commission,  et  nous  appelons  d'autant  plus 
volontiers  l'attention  de  nos  lecteurs  sur  ce  court  et  lumineux  exposé,  qu'il 
suffit  pour  donner,  sous  le  point  de  vue  religieux  ,  une  idée  très-nette  de  la  po- 
sition du  gouvernement  anglais  à  l'égard  des  populations  de  l'Inde  : 

«  Le  principe  sur  lequel  ce  chapitre  a  été  établi  est  un  principe  auquel  il 
serait  à  désirer  que  tous  les  gouvernements  se  conformassent ,  et  duquel  le 
gouvernement  anglais  dans  l'Inde  ne  peut  s'écarter  sans  risquer  la  dissolution 
de  la  société.  Ce  principe  est  que  chaque  homme  doit  être  libre  de  suivre  sa 
propre  religion,  et  qu'aucun  homme  ne  peut  insulter  à  la  croyance  d'un 
autre. 

»  La  question  de  savoir  si  les  insultes  faites  à  une  religion  doivent  être  pu- 
nies, nous  semble  tout  à  fait  indépendante  de  la  vérité  ou  de  la  fausseté  delà 
religion  attaquée.  La  religion  peut  être  fausse,  mais  le  mal  que  ces  insultes 
causent  à  ceux  qui  professent  cette  religion  est  réel.  C'est  souvent,  et  l'obser- 
vation la  plus  superficielle  peut  nous  en  convaincre,  une  peine  aussi  réelle, 
aussi  poignante  qu'aucunes  de  celles  qui  puissent  être  causées  par  des  délits 
contre  la  personne,  la  propriété  ou  la  réputation,  et  il  n'existe  rien  qu'on 
puisse  offrir  en  compensation.  La  discussion  peut,  il  est  vrai,  faire  jaillir  la 
vérité,  mais  les  outrages  n'ont  point  celle  tendance.  Ils  peuvent  être  dirigés 
aussi  aisément  contre  la  foi  la  plus  pure  que  contre  la  plus  grossière  supersti- 
tion. Il  est  plus  facile  de  combattre  le  mensonge  que  la  vérité,  mais  il  est  tout 
aussi  facile  de  détruire  ou  de  souiller  les  temples  de  la  vérité  que  ceux  du 
mensonge;  il  est  aussi  facile  de  troubler  par  des  paroles  déshonnétes  et  des 
clameurs  injurieuses  des  hommes  rassemblés  dans  des  vues  d'adoration  ra- 
tionnelle et  pieuse,  (pic  des  hommes  occupés  de  l'accomplissement  des  plus 
absurdes  cérémonies.  De  telles  insultes ,  quand  elles  seul  dirigées  contre  des 
opinions  erronées,  ont  rarement  d'autre  effet  que  celui  de  fixer  ces  opinions 
plus  profondément  dans  l'esprit ,  et  <|o  donner  un  caractère  particulier  de  féro- 


552  l'hindoustan.  —  AFFAIRES  de  chine. 

cité  aux  discussions  théologiques.  Au  lieu  de  faire  ressortir  la  vérité  ,  elles  ne 
font  qu'enflammer  le  fanatisme. 

»  Toutes  ces  considérations  s'appliquent  avec  une  force  particulière  à  l'Inde. 
Il  n'est  peut-être  pas  de  pays  où  le  gouvernement  ait  autant  à  craindre  de  l'ex- 
citation religieuse  parmi  le  peuple.  Les  chrétiens  sont  en  très-petite  minorité 
dans  la  population,  et  en  possession  des  emplois  les  plus  élevés  dans  le  gou- 
vernement, dans  les  tribunaux  et  dans  l'armée.  Sous  leur  domination  se  trou- 
vent placés  des  millions  de  mahomélans  de  différentes  sectes,  mais  tous  for- 
tement attachés  aux  articles  fondamentaux  de  la  foi  mahométane,  et  des 
dizaines  de  millions  d'Hindous,  fortement  attachés  à  des  doctrines  et  à  des 
rites  que  chrétiens  et  mahométans  réprouvent  également.  Un  tel  étal  de  choses 
est  rempli  de  dangers  qui  ne  peuvent  être  évités  que  par  une  ferme  adhérence 
aux  vrais  principes  de  tolérance  et  de  modération.  Le  gouvernement  anglais, 
avec  un  profond  jugement  et  un  succès  non  moins  remarquable ,  a  agi  jusqu'à 
présent  d'après  ces  principes  ,  et  sur  ces  principes  nous  proposons  d'établir 
cette  partie  du  code  pénal.  « 

Depuis  un  temps  immémorial  l'impôt  foncier  a  été  la  principale  source  des 
revenus  du  gouvernement  dans  l'Inde.  Le  revenu  territorial ,  dans  ce  pays,  est 
une  sorte  de  redevance  basée  sur  ce  principe  que  la  terre  appartient  au  souve- 
rain, et  qu'il  a  droit  à  une  certaine  portion  du  produit.  La  terre  est  donc  affer- 
mée au  cultivateur;  mais  la  nature  du  bail  varie  suivant  les  provinces ,  et  les 
conditions  générales  de  la  transaction  n'ont  pas  encore  revêtu  un  caractère  de 
permanence,  de  rationalité  et  de  justice  qui  protège  également  les  intérêts  du 
cultivateur  et  ceux  du  gouvernement. 

D'après  les  comptes  soumis  au  parlement  pour  l'année  1836-57,  l'impôt 
territorial  (land  revenue)  s'élevait  à  10,200,000  liv.  ster.  (environ  260  millions 
de  francs).  La  plus  importante  des  autres  branches  de  revenus,  dans  ces 
dernières  années,  avait  été  la  vente  de  l'opium,  qui,  en  1836-57,  n'a  pas  rap- 
porté moins  de  143  lacs  de  roupies  ou  à  peu  près  56  millions  de  francs  ;  le  mo- 
nopole du  sel,  qui,  dans  la  même  année,  a  réalisé  au  Bengale  90  lacs  de 
roupies  ou  environ  22,500,000  francs;  viennent  ensuite  les  droits  perçus  par 
la  douane  ou  les  octrois,  qui  paraissent  s'être  éievés  à  la  même  époque  à  6  ou 
7  millions  dans  celte  présidence,  etc.  (1). 

Le  total  des  recettes,  dans  les  quatre  gouvernements,  s'est  élevé  en 
1836-37  à  un  peu  plus  de  16  millions  de  liv.  ster.,  environ  41 5  millions  de  francs. 
Les  dépenses  ont  dépassé  14  millions  de  liv.  ster.  (environ  557  millions  de  fr.) , 
laissant  en  apparence  une  balance  de  58  millions  disponible  pour  l'exercice 
suivant;  mais  cet  excédant  de  recettes,  s'il  a  existé  réellement,  a  dû  être 
absorbé ,  et  bien  au  delà,  par  les  dépenses  des  années  1838-89  et  1839-40  (2). 
Nous  n'avons  sous  les  yeux  que  deux  documents  qui  se  rapportent  à  la  question, 

(1)  Dans  les  présidences  du  Bengale  et  de  Madras,  et  dans  le  gouvernement  des 
provinces  de  l'Ouest,  les  revenus  excèdent  de  beaucoup  les  dépenses.  Bombay  est,  au 
«ontrairc  ,  toujours  en  déficit.  Ce  déficit  s'élevait  en  1856-37  à  plus  de  7  millions  de 
francs. 

(2)  Les  exercices  se  comptent  du  30  avril  d'une  année  au  30  avril  de  l'année  suivante. 


l'HINDOUSTAN.  —  AFFAIRES   DE   CHINE.  533 

mais  ils  suffisent  pour  faire  présumer  l'exactitude  rigoureuse  de  nos  conclu- 
sions; ce  sont  deux  bordereaux  officiels  des  dépenses  acquittées  en  Angleterre, 
chaque  année,  au  compte  du  territoire  de  l'Inde  ,  bordereaux  qui  font  partie 
du  budget  de  l'Inde ,  l'un  pour  l'exercice  1856-57 ,  l'autre  pour  l'exer- 
cice 1838-39.  Le  premier  s'élevant  à  2,210,847  liv.  ster.,  l'autre  atteignant  le 
chiffre  de  3,643,980.  La  différence  est  de  1,433,133  liv.  ster.  ou  plus  de  56  mil- 
lions de  francs.  Il  est  probable  que  l'expédition  d'Afghanistan  aura  coûté 
quatre  ou  cinq  fois  cette  somme  ,  et  il  se  passera  plusieurs  années  avant  que 
l'état  des  revenus  de  Shah-Shoudja  permette  à  ce  prince  de  rembourser  au 
gouvernement  anglais  ces  énormes  avances.  D'ailleurs  les  augmentations  con- 
sidérables dans  le  personnel  et  le  matériel  de  l'armée  anglo-indienne  auxquels 
le  gouvernement  suprême  s'est  décidé  postérieurement  à  celte  expédition,  les 
entraves  mises  par  les  événements  politiques  au  commerce  de  l'opium,  et  les 
immenses  préparatifs  qu'entraîne  la  rupture  enlre  l'Angleterre  et  la  Chine,  au 
sujet  de  cette  drogue,  et  dont  le  gouvernement  de  l'Inde  aura  certainement  à 
payer  sa  part;  ces  diverses  causes,  disons-nous,  ont  une  tendance  manifeste 
à  compromettre  gravement  et  pour  longtemps  peut-être  la  position  financière 
de  l'empire  hindo-britannique.  Enfin,  les  derniers  documents  recueillis  sur  le 
commerce  de  l'Inde  semblent  indiquer  une  diminution  considérable  dans  les 
produits  de  ce  commerce  depuis  quelques  années.  De  1816  à  1825  ,  la  somme 
des  importations  et  des  exportations  s'était  élevée  à  1,909,412,208  roupies. 
De  1826  à  1835  ,  le  total  n'a  été  que  de  1,897,500,886  roupies,  donnant  une 
différence  de  12,111,552  roupies,  ou  environ  50  millions  de  francs  en  moins 
pendant  les  dix  dernières  années  (1). 

Cependant,  à  dater  de  1855,  il  y  a  eu  amélioration,  car  les  relevés  les  plus 
récents  nous  donnent  pour  chiffre  de  la  moyenne  des  entrées  dans  le  port  de 
Calcutta,  pendant  les  années  1854-35,  55-56  et  56-57,  168,540  tonneaux, 
moyenne  supérieure  à  celle  des  années  précédentes.  La  part  prise  par  la  France 
dans  ce  mouvement  commercial  a  été  : 

En  1834-55.    .    .        22  navires,  jaugeant    0,200  tonneaux. 
En  1855-56.     .     .         56       —  —         10,330        — 

En  1836-57.     .     .        53      —  —         17,236        — 

De  ces  navires,  il  n'y  en  a  guère  que  dix  ou  douze  ,  année  commune  ,  qui  fas- 
sent leur  retour  directement  en  France.  Les  autres  sont  employés  au  transport 
des  riz  et  blés  pour  l'approvisionnement  de  Bourbon,  et  utilisent  ainsi  le  temps 
qui  s'écoule  jusqu'à  l'époque  favorable  pour  un  chargement  de  retour. 

«  Pendant  les  trois  années  relevées ,  la  moyenne  des 

importations  au  Bengale 'a  été  de 52, 091, G06  roupies , 

et  celles  des  exportations  de 61,679,784      — 

»  Ce  qui  élève  le  mouvement  général  et  annuel  des 

affaires  ù 93,771,390  roupies. 

(1)  de  180-2  à  1818,  il  était  entré  dans  le  poil  de  CaleutU  un  nombre  de  navires 


534  l'hiindoustan.  —  AFFAIRES  de  chine. 

»  Soit  au  change  moyen  de  2  fr.  50  cent.,  une  valeur  de  234  millions  de 
francs. 

»  Réduite  qu'elle  a  été  encore  par  l'effet  des  modifications  apportées  au  tarif 
en  1850  et  1837,  la  participation  de  la  France  a  bien  rarement  atteint,  par  ses 
exportations  en  valeur  réelle,  un  chiffre  de  2  millions  de  francs,  et  encore 
une  notable  partie  de  cette  somme  a-t-elle  été  introduite  par  navires  anglais. 
Ses  achats  ou  importations  en  produits  indiens  présentent  une  valeur  réelle 
d'environ  16  à  18  millions  de  francs. 

»  C'est  donc  un  tribut  annuel  de  15  à  16  millions  que  la  France  paye  à  la 
compagnie  des  Indes,  soit  à  l'empire  britannique,  pour  le  Bengale  seulement  ; 
tribut  compté  en  numéraire  pour  acheter  des  traites  au  commerce  anglais,  ou 
des  matières  d'or  et  d'argent,  qui  vont  se  fondre  et  se  convertir  en  roupies  à 
l'hôtel  des  monnaies  de  Calcutta. 

»  Sans  doute  l'équilibre  entre  ces  rapports  ne  sera  jamais  possible.  L'Inde 
sera  toujours  pour  la  France  ce  qu'elle  est,  ce  qu'elle  a  toujours  été  depuis  les 
temps  les  plus  reculés  pour  l'Europe  entière ,  un  pays  de  production  agricole 
et  non  point  de  consommation  industrielle,  un  gouffre  où  va  s'engloutir  l'or 
du  continent  européen  ;  mais  notre  participation  à  ce  mouvement  immense  est 
trop  infime,  la  disproportion  qui  existe  entre  son  actif  et  son  passif  est  trop 
considérable,  pour  tenir  à  des  causes  également  équitables.  Si  on  accorde 
quelque  attention  à  leur  recherche,  on  ne  peut  s'empêcher  de  reconnaître  que 
les  unes  dépendent  de  nous-mêmes ,  de  notre  propre  volonté,  du  système 
économique  qui  nous  régit,  système  aussi  vicieux  en  soi  que  fâcheux  dans  ses 
conséquences ,  et  que  les  autres  tiennent  à  un  vouloir  étranger  qui  nous  sera 
toujours  contraire,  mais  qu'une  sollicitude  plus  active  pourrait  nous  rendre 
moins  défavorable  (1).  » 

Le  gouvernement  anglais  est  occupé  en  ce  moment  de  mesures  importantes 
pour  la  protection  et  le  développement  des  ressources  commerciales  de  l'Inde. 
Ce  que  nous  avons  dit  ailleurs  sur  ce  sujet,  et  les  renseignements  généraux  que 
nous  venons  de  présenter  sur  les  recettes  et  les  dépenses  de  l'empire  suffisent 
pour  montrer  que  le  gouvernement  de  l'Inde  doit  chercher  à  augmenter  ses 
revenus  territoriaux  parles  encouragements  qu'il  donnera  à  l'agriculture,  par 
l'accroissement  et  le  perfectionnement  des  voies  de  communication  intérieures, 

jaugeant  en  tout  2,632,653  tonneaux  ;  de  1819  à  1835,  2,440,471,  montrant  une  dimi- 
nution d'environ  200,000  tonneaux  en  dix-sept  ans. 

(1)  Nous  empruntons  ces  derniers  détails  à  une  brochure  publiée  ces  jours  derniers 
àliorcleaux,  sous  ce  titre  :  Notes  analytiques  sur  le  commerce  français  au  Bengale , 
par  J.-A.  Walker,  de  la  maison  J.-A.  Walker  et  comp. ,  de  Calcutta,  petit  in-4»  de 
100  pages.  —  Ce  petit  ouvrage,  dont  nous  avons  en  ce  moment  sous  les  yeux  un  exem- 
plaire que  l'auteur  a  bien  voulu  nous  adresser,  contient  des  renseignements  importants 
et  très-curieux  sur  le  commerce  du  Bengale  et  des  Indes  anglaises  en  général.  L'au- 
teur indique  avec  netteté  les  causes  principales  qui  nuisent  au  développement  de  nos 
relations  commerciales  avec  ce  pays  ;  il  ne  se  borne  pas  à  signaler  le  mal,  il  désigne 
aussi  le  remède.  Ses  vues  à  cet  égard  nous  paraissent  mériter  toute  l'attention  du  haut 
commerce  et  du  gouvernement. 


l'HINDOISTAN.  —  AFFAIRES   DE   CHINE.  555 

par  l'extension  générale  du  commerce  ,  et  enfin  par  l'appropriation  définitive 
de  certains  Étals  tributaires  dont  les  richesses  naturelles  ou  les  ressources  sont 
méconnues  par  les  gouvernements  indigènes  ou  imparfaitement  réalisées  et 
dissipée  dans  l'intérêt  d'un  despotisme  égoïste. 

La  police  générale  de  l'empire  (divisé  à  cet  égard  en  plusieurs  grands  ar- 
rondissements) est  confiée  à  des  hommes  éminents  par  leur  instruction ,  leurs 
connaissances  locales,  l'activité  et  l'énergie  de  leur  caractère,  et  dont  les  ef- 
forts dans  ces  dernières  années  ont  été  surtout  dirigés  vers  la  suppression  du 
tugguisme  (1),  cette  association  monstrueuse  qui  couvre  l'Inde  entière  de  ses 
réseaux,  et  qui  depuis  des  siècles  fait  du  meurtre  et  du  vol  une  profession 
placée  sous  la  protection  de  certaines  pratiques  superstitieuses.  Pour  maintenir 
l'ordre  et  la  sécurité  dans  les  divers  districts,  on  a  formé  des  corps  de  milice 
et  une  sorte  de  gendarmerie  à  pied  et  à  cheval  qui  accélère  la  correspondance 
entre  les  chefs  de  service  ,  magistrats,  collecteurs  ,  etc. ,  presse  la  rentrée  des 
contributions,  surveille  les  malfaiteurs  employés  aux  travaux  publics,  etc.  Les 
relevés  de  la  statistique  criminelle  indiquent  depuis  quelques  années  une  dimi- 
nution remarquable  dans  le  nombre  des  délits. 

Le  gouvernement  s'efforce  de  donner  une  impulsion  salutaire  à  l'immense 
population  aux  destinées  de  laquelle  il  préside  ,  en  multiplanl  autant  que  pos- 
sible les  établissements  d'instruction  publique.  L'instruction  primaire ,  dans 
toute  l'étendue  de  l'Inde ,  paraît  avoir  été  de  tout  temps  dans  un  état  plus  flo- 
rissant qu'en  aucune  partie  de  notre  Europe,  et  des  calculs  récents  donnent, 
pour  la  proportion  du  nombre  des  enfants  fréquentant  les  écoles  au  nombre 
total  des  habitants,  le  rapport  de  1  à  5. 

La  presse  est  libre  dans  l'Inde  anglaise.  Le  nombre  des  journaux  et  des  pu- 
blications périodiques  qui  s'impriment  à  Calcutta  ,  Madras  ,  Bombay  et  autres 
villes  considérables  des  provinces,  tant  en  anglais  qu'en  persan,  bengali,  etc., 
s'élève  a  plus  de  quatre-vingts. 

Malgré  les  habitudes  généralement  tranquilles  et  paisiblement  industrieuses 
de  la  masse  de  la  population,  la  stabilité  de  l'ordre  de  choses  introduit  par  la 
domination  anglaise  doit  être  attribuée  surtout  à  la  présence  d'une  armée 
dont  l'organisation  actuelle,  parfaite  à  beaucoup  d'égards,  est  le  résultat 
d'une  longue  expérience  et  d'études  approfondies  sur  le  caractère  des  indigè- 
nes et  les  exigences  du  service.  Ce  serait  une  tache  curieuse  et  utile  à  la  fois 
(par  les  nombreux  points  de  comparaison  qu'elle  offrirait)  que  de  tracer  l'his- 
toire de  cette  armée  et  d'entrer  dans  le  détail  de  celle  organisation  si  merveil- 
leusement adaptée  aux  circonstances  locales  ;  mais ,  sur  ce  point  comme  sur 
ceux  qui  précèdent,  nous  devons  ici  nous  borner  à  des  indications  sommaires, 
quoique  précises  et  suffisantes  pour  les  appréciations  de  la  politique.  Nous 
ferons  cependant  quelques  observations  qui  nous  sont  suggérées  par  les  im- 
menses résultats  que  l'Angleterre  a  obtenus  de  la  formation  de  corps  indigè- 
nes disciplinés  plus  ou  moins  complètement  à  l'européenne,  et  commandés 

(1)  T'/tuys  (prononcez  t/teuggs)  dans  l'Hindoustan  proprement  dit,  et  p'hansigars 
dans  le  Dcltkan,  Voleurs  cl  assassins ,  surtout  élranglcurs  par  profession.  Les  Thugs 
admettent  des  hommes  de  toute  caste,  mais  surtout  des  Brahmes, 


53G  l'ihndoustan.  —  AFFAIRES  de  chine. 

par  des  officiers  anglais.  Il  est  permis  d'espérer  que  nous  réussirons  à  tirer 
parti  des  populations  de  l'Algérie  de  la  même  manière  et  en  passant  par  des 
modifications  analogues  à  celles  qui ,  dans  l'Hindoustan,  ont  fait  par  degrés 
un  cavalier  ou  un  fantassin  accompli ,  un  soldat  brave,  discipliné  et  dévoué  à 
ses  chefs,  de  celui  qui  n'était  jadis  qu'un  maraudeur  ou  un  pillard  hardi.  Le 
cypahi  est  bien  payé  ;  il  reçoit  7  roupies  par  mois  (environ  17  francs)  en 
garnison ,  et  en  marche  une  augmentation  ou  batta  de  1  roupie  8  annas,  ce 
qui  porte  sa  solde  à  21  francs  à  peu  près.  II  se  nourrit  lui-même,  mais  on  a 
soin  que  le  bazar  (marché)  du  camp  soit  toujours  bien  fourni  en  grains  ,  fa- 
rine de  bonne  qualité,  etc.  En  santé,  le  cypahi  est  l'objet  des  soins,  des  égards, 
et  (après  de  longs  services,  ou  par  suite  de  quelque  action  d'éclat) des  distinc- 
tions les  plus  flatteuses  (1) ,  accompagnées  d'une  augmentation  de  solde  ou  de 
pension  ;  malade  ,  il  trouve  dans  les  hôpitaux  régimentaires  des  secours 
prompts  et  efficaces.  En  un  mot,  rien  ne  manque  au  comfort  et  au  bien-être 
moral  du  cypahi  pendant  la  période  active  de  sa  vie  militaire;  et  quand  l'âge, 
les  infirmités  ou  les  blessures  le  décident  à  prendre  sa  retraite  ,  cette  retraite 
est  entourée  d'aisance  ,  de  considération  et  de  respect. 

Les  classes  principales  de  la  population  indigène  contribuent  toutes  à  la 
formation  de  l'armée.  L'élément  hindou  domine  dans  l'armée  du  Bengale,  et 
en  général  dans  l'infanterie  des  trois  armées.  L'infanterie  compte  au  moins 
50,000  Radjpouts.  La  cavalerie  se  recrute  en  général  de  mahométans  dans  les 
trois  présidences,  et  plus  particulièrement  dans  celle  de  Madras.  Chacune  de 
ces  présidences  a  son  armée,  complètement  organisée  et  commandée  par  un 
général  en  chef  (2).  Les  trois  armées  forment  ensemble  l'armée  de  l'Inde, 
commandée  en  chef,  en  ce  moment,  par  sir  Jasper  Kicolls,  qui  succède  à  sir 
Henry  Fane. 

L'armée  régulière  se  compose  d'Européens  et  d'indigènes  commandés  par 
des  officiers  européens.  Les  Européens  se  divisent  en  troupes  de  la  reine  à  la 
solde  de  la  compagnie  ,  et  troupes  levées  et  organisées  par  la  compagnie  elle- 
même.  Voici  le  relevé  ,  par  armes  ,  des  forces  actuelles  dans  les  trois  prési- 
dences ,  comprenant  20  régiments  européens  de  la  reine,  infanterie;  6  de  la 

(1)  Le  gouvernement  anglaisa  institué  deux  ordres  du  mérite  militaire  destinés  à 
récompenser  les  longs  et  fidèles  services  et  les  actions  d'éclat  des  officiers,  sous-officiers 
et  soldats  des  troupes  indigènes.  Ces  ordres  portent  les  noms  d'Ordre  du  Mérite  et 
Ordre  de  l'Inde  anglaise  (Order  of  British  India).  Les  premières  décorations  de 
l'Ordre  de  l'Iode  anglaise  ont  été  accordées  en  1838. 

Shâh-Shoudjah  ,  de  son  côté ,  a  institué  un  ordre  de  chevalerie  qu'il  a  appelé  Ordre 
de  l'empire  Douranic ,  et  dont  les  principaux  officiers  anglais  faisant  partie  de  l'expé- 
dition d'Afghanistan  ont  été  décorés,  il  y  a  quelques  mois. 

Le  maharadjah  sikh  ,  Rand|U-Singh  ,  avait  devancé  Shàh-Shoudjà  dans  la  création 
de  distinctions  honorifiques  à  l'instar  de  celles  d'Europe.  L'Ordre  du  Fandjûb  avait 
été  conféré  déjà  .  du  vivant  de  Randjit-Singh  ,  à  plusieurs  officiers  de  l'armée  anglaise 
et  à  nos  braves  compatriotes  au  service  du  maharadjah. 

(2)  L'armée  du  Bengale  est  distribuée  dans  la  présidence  de  ce  nom  et  dans  les  pro- 
vinces de  l'Ouest.  Le  gouvernement  des  provinces  de  1  Ouest  n'a  point  d'armée  qui  lui 
«il  propre. 


L  HINDOUSTAN.  —  AFFAIRES  DE  CHINE. 


537 


compagnie  et  4  régiments  de  cavalerie  européenne  de  la  reine;  152  régiments 
d'infanterie  indigène,  et  21  régiments  de  cavalerie,  etc.  (1). 

TROUPES  EUROPÉENNES. 


Présidence  du  Bengale  et  provinces  de  l'Ouest.  —  \  Hommes. 

Infanterie  et  cavalerie 11,000 

Présideivce  de  Madras.  —  Infanterie  et  cavalerie  .     .  10,400    >     54,200 

Présidence  de  Bombay.  —  Infanterie  et  cavalerie  .     .  G, 400 

Artillerie  et  génie  (pour  les  trois  présidences)    .     .     .  0,400 


TROUPES  INDIGÈNES. 

Présidence  du  Bengale  et  provinces  de  l'Ouest.  — 

Infanterie  et  cavalerie 72,G00 

Présidence  de  Madras.  —  Infanterie  et  cavalerie  .     .  53,100    >    162,600 

Présidence  de  Bombay.  —  Infanterie  et  cavalerie  .     .  25,200 

Artillerie  et  génie  (pour  les  (rois  présidences)     .     .     .  11,700 

Donnant  un  total  (au  grand  complet)  de 196,800 

Auxquels  il  faut  ajouter  environ 5,000 

officiers  européens.  

Grand  total  de  l'armée  régulière  anglo-indienne.     .     .  201,800 

Les  corps  provinciaux,  milices,  gendarmerie,  cavalerie  irrégu- 
lière, etc.,  forment  ensemble  environ  18,000  hommes  de  toutes 
armes,  auxquels  il  convient  d'ajouter  les  troupes  régulières  et 
irrégulières  employées  dans  la  grande  île  de  Ceylan,  c'est-à-dire 

à  peu  près  6,000,  ce  qui  augmente  de 24,000 

les  forces  totales  de  l'Angleterre  dans  l'Inde ,  et  les  porte  en    ===== 
conséquence  à 225,800 

En  supposant  une  population  de  100  millions  aux  territoires  anglais  dans 
l'Inde  et  estimant  l'armée  indigène  en  nombre  rond  à  180,000,  il  paraîtrait 

(1)  L'idée  exprimée  en  français  par  le  mot  régiment  diffère  beaucoup  de  celle  qu'ex- 
prime ce  même  mol.  dans  l'Inde  anglaise.  Les  régiments  dans  l'Inde  n'ont ,  en  général, 
qu'un  bataillon  ;  ces  bataillons  ne  comptaient  pas  650  hommes  l'un  dans  l'autre,  il  y  a 
un  an.  A  la  revue  passée  par  Randjit-Singh  (voyez  Revue  des  Deux  Mondes  du  15  jan- 
vier, pag.  105),  le  .">  décembre  1 8 Ti 8 ,  le  gouverneur  général  avait  rassemblé  10,500 
hommes  de  troupes  de  i miles  armes ,  dont  quinze  régiments  A  infanterie  :  ces  quinze 
régiments  présentaient  un  effectif  de  8,500  hommes,  ou  environ  050  hommes  par 
régiment  :  six  régiments  de  cavalerie,  la  cavalerie  irrégulière  de  Skinner  et  l'artillerie 
formaient  les  2,000  hommes  restants, 

Des  dispositions  toutes  ré(  entei i  porté  L'effectif  des  régiments  d'infanterie  de  la 

reine  (servant  dans  l'Inde)  à  1,000  hommes,  et  des  régiments  d'infanterie  de  la  com- 
pagnie à  900. 


roMi  ii 


558  l'mndoustan.  —  affaires  de  chine. 

que  le  gouvernement  anglais  ne  lève  qu'un  soldat  sur  555  habitants  (1).  Le. 
chiffre  de  l'effectif  de  l'armée  a  atteint  près  de  500,000  en  1826.  Le  budget  de 
la  guerre,  dans  l'Inde  anglaise,  doit  s'élever  maintenant  à  environ  250  mil- 
lions de  francs.  En  1850,  le  chiffre  dépassait  259  millons,  et  l'armée,  forte 
d'environ  225,000  hommes  comptait  plusieurs  milliers  d'Européens  de  moins 
qu'aujourd'hui.  En  résumé,  l'armée  indienne,  avec  son  organisation  et  son 
effectif  actuels,  est  une  des  armées  les  plus  belles  ,  les  mieux  équipées  et  les 
mieux  disciplinées  du  monde  entier. 

La  marine  de  l'Inde  est  loin  d'être  sur  un  pied  aussi  respectable.  La  prési- 
dence de  Bombay,  la  mieux  pourvue  sous  ce  rapport,  et  dont  la  marine  mili- 
taire a  été  assez  imposante  autrefois ,  ne  comptait  dans  ces  derniers  temps 
qu'une  frégate,  une  dizaine  de  corvettes  et  de  bricks,  deux  steamers  armés 
en  guerre  ,  et  quelques  autres  bâtiments  de  transport ,  etc.  Le  port  de  Calcutta 
compte  douze  gros  bricks  pilotes,  qui  font  un  service  très-actif  à  l'embouchure 
du  Gange  et  entre  celte  embouchure  et  Calcutta.  La  présidence  du  Bengale 
entretient  aussi  quelques  steamers.  Madras  n'a  rien  qui  ressemble  à  une  ma- 
rine militaire.  Le  gouvernement  suprême  s'attachera,  sans  aucun  doute ,  à 
multiplier  les  steamers,  surtout  en  vue  de  l'exploitation  complète  de  la  navi- 
gation de  PIndus. 

Quelque  préoccupé  qu'il  puisse  être  de  la  protection  et  du  développement 
des  intérêts  matériels  ,  ce  gouvernement  donne  une  attention  toute  particulière 
aux  besoins  de  la  population  chrétienne  et  aux  moyens  de  propager  avec  une 
sage  lenteur  les  doctrines  évangéliques  parmi  les  indigènes.  Nous  devons  nous 
borner  à  quelques  indications.  L'Inde  anglaise  compte  aujourd'hui  trois  évê- 
chés  ,  dont  l'un  métropolitain  ,  celui  de  Calcutta  ,  et  deux  suffraganls,  ceux 
de  Madras  et  de  Bombay.  L'évêque  métropolitain  de  l'Inde  relève  de  l'archevê- 
que de  Cantorbéry,  son  traitement  annuel  est  d'environ  50.000  roupies,  ou 
125,000  francs;  il  est  logé  dans  un  magnifique  palais;  les  frais  de  ses  tournées 
épiscopales  sont  supportés  par  l'État.  Les  évêques  suffragants  jouissent  des 
mêmes  avantages  ,  mais  leur  traitement  n'est  que  de  24,000  roupies,  environ 
G0, 000  francs. 

L'ensemble  des  hauts  traitements  civils,  judiciaires  et  ecclésiastiques,  dans 
les  trois  pKidences  (les  provinces  de  l'Ouest  comprises),  s'élevait,  en  1827-28, 
à  plus  de  50  millions  d:j  francs,  et  cette  somme  était  répartie  sur  1,50G  indi- 
vidus, donnant  un  traitement  moyen  .d'environ  40,000  francs  par  tête.  Le 

(1)  Les  données  approximatives  que  nous  avons  recueillies  fourniraient  la  comparai- 
son suivante  : 

La  Russie  compte  1  soldat  pour  57  habitants. 

Prusse           —  —  80  — 

Autriche       —  —  118  — 

France          —  —  122  — 

Hollande       —  —  142  — 

Angleterre    —  —  520  — 

Iiulc  anglaise  —  SJJS  — 

États-Unis  1,077 


L'HINDOUSTAN.  —  AFFAIRES   DE   CHINE.  5oî> 

chiffre  actuel  de  cette  dépense  n'est  probablement  pas  tout  à  fait  aussi  élevé , 
mais  la  différence  ne  saurait  être  considérable ,  et  s'il  est  une  vérité  établie  en 
statistique  gouvernementale,  c'est  que  la  compagnie  paye  les  fonctionnaires 
qu'elle  emploie  plus  libéralement  que  ne  l'a  jamais  fait  aucune  des  puissances 
européennes.  Si  l'on  considère  les  circonstances  particulières  et  difficiles  dans 
lesquelles  ce  gouvernement  a  été  placé  et  son  caractère  mixte,  commercial  et 
politique,  on  jugera  qu'il  a  sagement  agi  en  payant  mieux  qu'aucun  autre,  et 
c'est  surtout  à  cause  de  cela  qu'il  a  é(é  mieux  servi. 

Pour  compléter  ces  indications  générales,  nous  dirons  quelques  mots  des 
traitements  alloués  aux  officiers  généraux,  supérieurs  et  autres  de  l'armée. 
Le  général  commandant  en  chef  dans  l'Inde  reçoit,  indépendamment  de  la 
solde  de  son  grade  et  à  litre  de  traitement  extraordinaire,  environ  180,000  fr. 
par  an;  les  officiers  généraux  reçoivent  de  56  à  40,000  roupies,  ou  de  90  à 
100,000  francs  par  an  ;  les  brigadiers  environ  60,000  francs  ,  les  colonels  de 
36  à  45,000  francs  (selon  les  armes  et  la  différence  entre  la  solde  de  garnison 
et  la  solde  de  marche  ou  sur  pied  de  guerre  ,  différence  désignée  sous  le  nom 
de  batta)  ;  les  lieutenants-colonels  de  22  à  54,000  francs,  les  majors  de  17  à 
27,000,  les  capitaines  de  10  à  16,000,  les  lieutenants  de  6  à  10,000,  et  les  sous- 
lieutenants  ,  enseignes  ou  cornettes,  de  4  à  9,000  francs  environ. 

Les  Hindous  et  les  musulmans  forment  les  deux  éléments  principaux  de  la 
population  de  l'Hindoustan,  et  il  semble  au  premier  coup  d'œil  qu'il  soit  pos- 
sible de  grouper  autour  de  l'une  ou  de  l'autre  de  ces  deux  grandes  divisions 
toutes  les  races  ou  tribus  secondaires;  mais  il  n'en  est  pas  ainsi  :  plusieurs  de 
ces  races  se  refusent  à  de  semblables  rapprochements ,  et  vivent  isolées  par 
leurs  mœurs,  leur  langage  et  leurs  caractères  physiques.  D'ailleurs  ,  les  Hin- 
dous et  les  musulmans  se  subdivisent  eux-mêmes  en  un  grand  nombre  de 
populations  qui  ne  diffèrent  pas  moins  les  unes  des  autres  que  bien  des  nations 
de  l'Europe  entre  elles.  Il  serait  difficile  de  dire  qu'elle  est  dans  l'Hindoustan 
la  proportion  des  Hindous  aux  musulmans  ,  les  relevés  étant  fort  incomplets 
jusqu'à  ce  jour  ;  mais  nous  pensons  qu'on  peut  évaluer  à  une  vingtaine  de  mil- 
lions la  population  musulmane  répandue  dans  toute  l'Inde  anglaise,  y  com- 
pris le  Pandjâb  et  l'Afghanistan.  Les  Hindous  proprement  dits,  appartenant  à 
diverses  sectes  de  la  religion  brahmanique ,  peuvent  s'élever  à  50  millions,  dont 
30  millions  au  moins  habitent  la  présidence  du  Bengale.  Le  boudhisrae  compte 
peut-être  dans  toute  l'Inde  anglaise  2  à  3  millions  de  prosélytes,  dont  la  po- 
pulation de  Ceylan  forme  la  moitié;  les  autres  croyances,  dont  quelques-unes 
participent  à  la  fois  de  l'islamisme  et  du  brahmanisme,  et  dont  d'autres  ne  pa- 
raissent avoir  aucun  point  de  contact  avec  ces  religions,  se  répartissent  entre 
une  quantité  prodigieuse  de  tribus.  Pour  donner  une  idée  de  l'immensité  du 
champ  que  l'ethnographie  aura  à  parcourir  pour  rassembler  seulement  les 
matériaux  des  importantes  recherches  qu'elle  est  appelée  à  faire  dans  l'Hin- 
doustan, nous  remarquerons,  avec  L'historien  du  Radjpoutaua  (1),  qu'en  sui- 
vant le  cours  de  la  rivière  Tchamboul  sur  un  développement  d'environ  500  mil- 
les, on  traverse  des  royaumes,  principautés,  petites  républiques,  etc.,  for- 

ft)  James  Tod ,  AnnaU and antiquitiea  ofRajast'han,  London  ,  l*~>-2,  1  vol.  iu-4«. 


540  l'hindoustan. —  AFFAIRES  de  chine. 

mes  des  races  suivanles  :  Soundies ,  Tchanderawats  ,  Siesoudias ,  Aaras, 
Gore,  Djadoune ,  Sikenoal ,  Goudjeur ,  Djât ,  Touar,  Tchohâne ,  Bha~ 
doria ,  Katchtvaha,  Sengar ,  Bondëla,  etc.  Toutes  ces  races  diffèrent  plus 
ou  moins  par  leurs  caractères  physiques,  leurs  mœurs,  leurs  coutumes,  leurs 
occupations  ordinaires  et  leurs  langages  (1).  La  taille,  le  teint  et  la  physiono- 
mie des  Hindous  et  même  des  musulmans  de  l'Inde  sont  si  variés,  qu'aucune 
description  ne  peut  suffire  à  faire  connaître  les  diverses  races  qui  composent 
la  masse  de  la  population.  Parmi  cette  diversité  infinie  de  types  que  présente 
celte  population  bigarrée  de  l'Hindoustan,  il  en  est  quelques-uns  qui  ont  déjà 
été  étudiés  avec  soin  ,  et ,  avant  de  quitter  ce  sujet,  nous  essayerons  de  donner 
une  idée  de  la  race  hindoue  proprement  dite ,  observée  dans  ses  castes  supé- 
rieures. En  général,  les  habitants  des  plaines  sont  plus  petits  et  plus  sveltes  , 
les  montagnards,  ou  au  moins  les  habitants  des  plateaux,  d'une  plus  haute 
taille  et  d'un  système  musculaire  plus  développé;  mais  les  uns  elles  autres 
sont  agiles,  de  formes  élégantes,  et  capables  de  supporter  de  grandes  fati- 
gues ;  tous  ou  presque  tous  sont  éminemment  propres  à  la  vie  militaire.  On  voit 
peu  de  personnes  contrefaites,  mais  par  différentes  causes  la  cécité  est  assez 
commune.  Le  teint  du  peuple  varie,  selon  le  climat  et  les  circonstances,  d'un 
olivâtre  foncé  tirant  sur  le  noir,  à  une  riche  teinte  brune  légèrement  olivâtre 
ressemblant  assez  à  celle  des  Italiens  du  Nord  ou  des  Provençaux;  mais  chez 
les  Hindous,  l'esprit  est  si  bien  discipliné,  que  le  dehors  trahit  rarement  les 
émotions  du  dedans.  Le  contour  de  la  figure  est  ovale  ,  le  front  élevé,  mais 
légèrement  comprimé,  les  yeux  et  les  cheveux  noirs,  les  sourcils  arqués,  le 
nez  et  la  bouche  de  forme  européenne,  le  regard  calme  ,  tranquille  et  préve- 
nant, également  éloigné  de  l'aspect  sombre  et  farouche  du  Malais  et  de  l'ex- 
pression passionnée  du  Persan  ou  de  l'Arabe.  Le  buste  est  en  général  dans  de 
belles  proportions;  la  poitrine  est  large  et  profonde,  la  taille  fine,  les  bras 
parfaitement  attachés  ,  les  mains  petites  ,  mais  nerveuses  ;  les  extrémités  in- 
férieures comparativement  grêles,  et  le  pied  plat,  les  orteils  courts,  mais  bien 
détachés  et  très-souples. 

On  trouve  fréquemment  parmi  les  Radjpouts  et  les  montagnards  du  Nord 
des  hommes  d'une  stature  gigantesque  ,  qui  seraient  remarqués  dans  tous  les 
pays  de  l'Europe  par  leurs  proportions  et  leur  force  herculéennes.  «  Gokul- 
Dass,  dit  le  colonel  Tod,  le  dernier  chef  de  Déoghar,  était  défigure  et  de 
taille ,  un  des  plus  beaux  hommes  que  j'aie  jamais  vus  :  il  avait  environ  six 
pieds  six  pouces  ;  il  avait  la  corpulence  d'un  Hercule  et  se  tenait  parfaitement 
droit  ;  son  père,  à  vingt  ans ,  était  beaucoup  plus  gros  et  devait  avoir  eu  près 


(2)  Les  deux  langues  mères  de  l'Inde  paraissent  être  le  sanscrit  et  le  tamnul ,  l'une 
d'où  semblent  dériver  tous  les  principaux  dialectes  île  l'Inde  septentrionale  (principa- 
lement au  nord  de  la  rivière  Krishna),  tels  que  le  bengali,  le  maltraita,  le  hindi ,  le 
pahdjabi ,  etc.  ;  l'autre,  qui  aurait  donné  naissance  au  tamil ,  tnalayalam ,  telenga  , 
canarais,  talava,  etc.  Le  bengali  est  parlé  par  30  millions  d'hommes  qui  peuplent  le 
système  inférieur  du  Gange;  l'hindoustaai  avec  ses  dialectes  est  parlé  par  environ 
20  millions  et  compris  par  les  hautes  classes  indigènes  ,  depuis  le  Dekkan  jusqu'au  Ka- 
cliemyr,  et  depuis  Calcutta  jusqu'à  Hombay. 


L'HINDOUSTAN.  —  AFFAIRES  DE   CHINE.  541 

de  sept  pieds  de  haut.  »  Les  femmes,  lorsqu'elles  ne  sont  pas  hâlées  et  flétries 
par  le  soleil  et  par  un  travail  excessif,  sont  presque  toujours  d'une  beauté  ex- 
traordinaire ;  elles  ont  les  membres  petits  et  arrondis,  les  articulations  d'une 
grande  souplesse,  des  traits  pleins  de  douceur,  des  yeux  noirs  et  languissants, 
les  cheveux  longs  et  soyeux,  et  la  peau  d'une  finesse  et  d'un  poli  merveilleux. 
Les  femmes  hindoues  de  la  caste  brahmanique  se  font  remarquer  entre  tou- 
tes. Le  cou  ,  les  épaules  et  la  poitrine  sont  ravissanls,  les  membres  en  général 
d'une  rare  délicatesse  et  d'un  moule  exquis,  les  mouvements  aisés,  nobles  et 
gracieux  à  la  fois;  le  contour  de  la  face  du  plus  bel  ovale  grec,  le  nez  long 
et  droit ,  la  lèvre  supérieure  admirablement  modelée,  la  bouche  petite,  le 
menton  rond.  Les  yeux,  ombragés  de  longs  cils  noirs  et  surmontés  de  sourcils 
élégamment  arqués,  sont  grands,  noirs,  humides  et  étincelanls  d'expression. 
Il  est  difficile  en  un  mot  de  rien  voir  de  plus  gracieux  qu'une  femme  hindoue 
de  haute  caste ,  et  il  n'est  pas  jusqu'à  la  teinte  dorée  de  celte  peau  si  douce ,  si 
unie,  si  lustrée,  dont  le  ton  riche  ,  chaleureux  et  diaphane,  n'appelle  le  re- 
gard et  n'excite  l'admiration. 

L'opinion  paraît  hésiter ,  quant  à  la  supériorité  morale  et  intellectuelle , 
entre  la  race  hindoue  et  la  race  musulmane.  Nous  croyons  que,  sous  le  rap- 
port de  l'aptitude,  de  la  pénétration  et  de  l'intelligence  ,  les  Hindous  sont  au 
moins  égaux  aux  musulmans,  et  sous  le  rapport  des  qualités  morales,  des 
habitudes  et  surtout  des  penchants  de  l'une  et  l'autre  nature  ,  nous  n'hésitons 
pas  à  donner  la  préférence  aux  sectateurs  de  Brahma.  Nous  considérons  la  po- 
pulation hindoue  comme  la  plus  propre  à  concourir  au  grand  œuvre  de  la  ci- 
vilisation de  l'Asie  centrale.  L'empire  anglais  dans  l'Inde  lui  doit  ses  richesses 
agricoles,  ses  commerçants  les  plus  actifs  et  les  plus  habiles,  ses  meilleurs 
soldats  (fait  remarquable,  et  qui  suffit  à  lui  seul  pour  prouver  combien  on 
s'était  formé  une  idée  fausse  du  caractère  hindoue);  elle  lui  devra  ses  meil- 
leurs administrateurs,  ses  agents  les  plus  dévoués,  et  peut-être  ,  au  jour  d'é- 
preuve ,  ses  alliés  les  plus  fidèles  et  ses  plus  intrépides  défenseurs.  Mais  il  man- 
que encore  à  cette  masse  intelligente  et  soumise  ce  qui  manque,  hélas  !  à  plus 
d'un  peuple  aujourd'hui  :  la  confiance  dans  l'avenir. 

Tel  est,  esquissé  à  grands  traits  ,  le  tableau  général  des  divisions  politiques, 
militaires,  administratives,  de  la  population ,  de  l'organisation  et  des  res- 
sources de  l'empire  hindo-brilannique.  Jamais,  à  aucune  époque  de  l'histoire 
et  dans  aucune  partit;  du  ftlobe  ,  si  l'on  en  excepte  l'empire  chinois,  une  si 
vaste  étendue  de  pays,  une  population  aussi  considérable,  des  éléments  aussi 
variés  d'industrie,  de  commerce  ,  de  civilisation  ,  n'ont  été  soumis  a  un  pou- 
voir unique  et  dirigés  immédiatement  par  une  seule  volonté.  Jamais  un  aussi 
grand  ensemble  .  un  système  aussi  compliqué  de  gouvernement,  une  domina- 
tion aussi  immense  et  offrant  cependant  quelques  chances  d'avenir  ,  n'avaient 
été  le  résultat  de  la  conquête.  Il  nous  reste  à  examiner  quelles  sont  en  effet 
ces  chances  d'avenir  et  quelle  est  la  situation  politique  actuelle  de  l'empire 
indien  principalement  dans  ses  rapports  avec  la  Russie  et  lu  Chine. 


542  j/lIINDOUSTAN.  —  AFFAIRES  DE   CHINE. 


II. 

Quand  Nader-Shah,  après  avoir  envahi  l'Hindoustan,  se  retirait,  il  y  a  un 
siècle  ,  avec  un  butin  estimé  à  plusieurs  milliards  de  notre  monnaie,  l'empire 
nioghol  croulait  de  toutes  parts  ,  et  le  champ  qu'abandonnait  la  domination 
musulmane  était  ouvert  à  l'ambition  des  chrétiens.  La  France  et  l'Angleterre 
s'y  trouvèrent  en  présence.  La  suzeraineté  de  l'Inde  devait  tôt  ou  tard  échoir 
à  l'une  de  ces  rivales.  La  plus  riche,  la  plus  persévérante  ,  et,  il  faut  le  dire, 
la  plus  habile  ,  a  triomphé.  Certes,  toute  nation  grande  et  généreuse  doit  ap- 
précier l'influence  qu'une  posilion  politique  et  commerciale  à  laquelle  elle  au- 
rait pu  prétendre  ,  lui  aurait  permis  d'exercer  sur  une  vaste  portion  du  globe; 
elle  doit  regretter  que  celte  haute  posilion,  cette  noble  influence,  lui  aient 
été  enlevées  par  sa  faute.  Sous  ce  point  de  vue,  la  France  peut  se  repentir  de 
s'êlre  si  mal  acquittée  du  rôle  qu'elle  avait  été  appelée  à  jouer  dans  l'Inde  et 
se  trouver  humiliée  du  rôle  qu'elle  y  joue  aujourd'hui  (1).  Mais  ,  à  dire  vrai , 
la  lutte  dans  laquelle  nous  avons  succombé  n'avait  pas  ce  caractère  élevé,  ce 
but  honorable  qui  justifient  aux  yeux  de  la  postérité  le  vainqueur  comme  le 
vaincu,  l'orgueil  de  la  victoire  et  la  douleur  de  la  défaite.  Les  droits  et  les  be- 
soins de  l'humanité  n'étaient  comptés  pour  rien  dans  le  résultat  anticipé  de 
tant  d'efforts;  cependant,  et  c'est  là  notre  consolation  et  notre  enseignement 
à  la  fois,  l'humanité  a  triomphé.  Elle  a  recueilli  les  fruits  de  tant  d'agitations 
et  de  misères.  Les  peuples  de  l'Hindoustan  jouissent  aujourd'hui  de  plus  d'in- 
dépendance relative,  de  repos  ,  d'aisance  et  de  bonheur  qu'ils  n'en  avaient  eu 
en  partage  pendant  dix  siècles.  Le  gouvernement  sur  qui  pèse  la  responsabilité 
de  leur  avenir  n'a  cependant  pas  fait  pour  eux  tout  ce  qu'il  aurait  pu ,  tout  ce 
qu'il  aurait  dû  faire  ;  mais  ,  entraîné  par  le  mouvement  irrésistible  de  la  civi- 
lisation et  par  les  exigences  de  sa  position  ,  il  comprendra  peut-être  que  le 
temps  est  venu  de  substituer  à  une  exploitation  égoïste  une  administra- 
tion prévoyante  et  palernelte.  Il  n'a  su  commander  jusqu'à  présent  que  l'éton- 
nement  et  la  crainte  ;  il  lui  faut  conquérir  la  confiance  et  l'affection  de  ses 
sujets ,  et  c'est  une  carrière  toute  nouvelle  où  les  premiers  pas  ont  à  peine  été 
faits  depuis  une  dizaine  d'années. 

La  domination  anglaise  dans  l'Inde  s'est  établie  par  des  moyens  compliqués, 
et  développée  par  des  causes  souvent  imprévues.  La  compagnie  aspirait  sans 
doute  à  étendre  ses  possessions  territoriales ,  d'abord  pour  la  protection  et 
raffermissement  de  son  monopole,  ensuite  pour  l'accroissement  de  ses  revenus 
et  de  son  influence  politique  ;  mais  elle  n'avait  pas  le  pressentiment  d'une  aussi 

(1)  Les  traités  de  paix  de  1814  et  1815  ont  restitué  à  la  France  quelques  établisse- 
ments ,  dont  les  principaux  sont  situés  sur  la  côte  de  Coromandcl.  La  population  totale 
de  ces  établissements  s'élève  à  environ  168,000  âmes;  la  superficie  des  territoires 
réunis  peut  avoir  de  25  à  26  lieues  carrées.  Tels  sont  les  débris  de  notre  grandeur 
passée  ,  débris  recouvrés  à  des  conditions  humiliantes ,  débris  précieux  cependant  ;i 
plus  d'un  titre,  et  dont  la  valeur  s'accroîtrait,  si  des  échanges  projetés  depuis  plu- 
sieurs années  pouvaient  s'effectuer. 


i/HINDOUSTAN.  —  AFFAIRES   DE   CHINE.  543 

haute  destinée  que  celle  que  lui  réservait  la  fin  du  xvme  siècle  ,  et  elle  a  voulu 
souvent ,  mais  en  vain  ,  s'arrêter  dans  la  route  où  l'entraînaient  sa  propre 
ambition  et  la  force  irrésistible  des  événements.  L'agrandissement  de  son  pou- 
voir a  été  au  delà  de  toutes  ses  prévisions;  il  a  dépassé  tous  les  calculs  hu- 
mains. 

Parmi  les  causes  immédiates  de  cet  agrandissement,  il  en  est  deux  très-re- 
marquables :  l'une  est  la  dislance  qui  séparait  les  établissements  de  la  com- 
pagnie de  la  métropole  européenne,  où  résidait  le  gouvernement  suprême  , 
distance  de  plusieurs  milliers  de  lieues,  qui  a  rendu  jusque  dans  ces  derniers 
temps  les  communications  lentes  et  diffici'es.  et,  par  suite,  placé  les  gouver- 
nements délégués  dans  une  position  comparativement  indépendante  (1)  ;  l'autre 
est  le  nombre  considérable  d'hommes  d'un  mérite  éminent  qui  se  sont  succédés 
dans  l'administration  des  affaires  civiles,  politiques  et  militaires  de  la  Com- 
pagnie, depuis  près  d'un  siècle.  Parmi  ces  hommes,  il  faut  distinguer  surtout 
lord  Clive  ,  Warren  Hastings.  lord  Wellesley  et  lord  Haslings.  Par  eux,  les 
relations  du  gouvernement  anglais  avec  les  différents  princes  de  l'Hindoustan 
ont  acquis  le  caractère  de  suprématie  et  de  dignité  qui  convenait  à  une  grande 
nation  :  sous  leur  administration  ,  et  plus  particulièrement  sous  l'administra- 
tion de  lord  Hastings  ,  le  système  de  politique  intérieure  a  pris  la  forme  et  la 
consistance  qu'on  lui  reconnaît  aujourd'hui  et  dont  nous  avons  essayé  de 
donner  une  idée. 

Depuis  quelques  années,  des  améliorations  importantes  ont  été  introduites 
dans  l'administration  des  provinces  anglaises  de  l'Hindoustan.  Ces  améliora- 


(1)  Aujourd'hui ,  tout  sous  ce  rapport  va  changer  de  face.  L'échange  des  courriers  a 
lieu  en  moitié  moins  de  temp's  que  par  le  passé  ;  le  système  de  communications  régu- 
lières établi  entre  l'Europe  et  l'Hindoustan  par  la  Méditerranée  et  la  mer  Rouge  au 
moyen  de  steamers ,  bien  qu'il  n"ait  pas  encore  atteint  le  degré  de  perfection  dont  il 
est  susceptible ,  a  déjà  exercé  une  grande  influence  sur  les  relations  de  la  Grande- 
Bretagne  avec  l'empire  indien,  et  l'un  des  avantages  capitaux  que  le  gouvernement 
anglais  en  a  retirés,  a  été  de  pouvoir  s'entendre  avec  lord  Auckland  sur  le  plan  et  les 
moyens  d'exécution  de  la  grande  mesure  qui  assure  la  prépondérance  de  l'influence 
anglaise  au  delà  de  I  Indus.  Il  paraîtrait ,  au  reste,  que  les  idées  du  président  du  bu- 
reau de  contrôle  (sir  John  llobhouse)  et  celles  de  lord  Auckland  sur  la  marche  politique 
à  suivre  à  l'égard  de  la  l'erse  et  de  l'Afghanistan  ,  dans  les  conjonctures  où  l'on  se 
trouvait  en  1858-39,  s'étaient  formulées  presque  en  même  temps,  et  que  leurs  dépè- 
ches respectives  à  ce  sujet  se  sont  croisées.  Ce  qu'd  y  a  de  bien  constant ,  malgré  ce 
qu'on  a  pu  croire  et  publiera  cet  égard  ,  c'est  que  le  gouvernement  suprême  en  Angle- 
terre a  eu  tout  le  temps  de  délibérer  sur  l'opportunité  ou  l'inopportunité  de  l'expédi- 
tion d'Afghanistan  ,  et  que  lord  Auckland  a  reçu  ses  instructions  en  conséquence.  La 
part  du  libre  arbitre  était  néanmoins  large  encore  à  cette  distance  cl  avec  deux  a  trois 
mois  d'incertitude  inévitable,  malgré  la  vapeur.  Lord  Auckland  a  su  en  faire  un  noble 
usage  et  conduire  à  fin  son  aventureuse  entreprise,  —  Les  nouvelles  de  Bombay  arri- 
vent maintenant  en  trente-six  ou  trente-huit  jours  à  Londres.  Nos  dernières  lettres  de 
Calcutta  et  de  Bcnarès  ont  mis  un  peu  moins  de  cinquante-deux  joui*!  à  franchir  la 
distance  qui  sépare  la  capitale  de  la  France  de»  métropoles  politique  et  religieuse  de 
l'Hindoustan. 


544  L'niNDOUSTAN.  —  AFFAIRES   DE   CHINE. 

lions  datent  principalement  de  l'avènement  de  lord  W.  Bentinck  au  pouvoir, 
et  se  distinguent  par  un  caractère  d'humaine  sollicitude  .  de  libéralité,  d'im- 
partialité et  de  justice  envers  les  peuples  de  l'Inde,  qu'il  est  de  notre  devoir 
de  signaler.  Sous  ce  rapport,  lord  Bentinck  a  bien  mérité,  non-seulement  de 
son  pays,  mais  de  l'Inde  britannique  et  de  l'humanité  tout  entière.  Ce  n'est  pas 
ici  le  lieu  d'examiner  dans  quel  but  spécial  d'économie  et  de  réforme  cet  homme 
d'État  avait  été  investi  du  gouvernement  suprême,  et  quels  moyens  il  a  em- 
ployés pour  atteindre  ce  but.  Nous  n'avons  non  plus  ni  le  temps  ni  l'intention 
d'apprécier  les  principaux  actes  de  sa  politique,  et  nous  nous  bornerons  à  cet 
égard  à  répéter  ce  (pie  nous  avons  déjà  exprimé  en  parlant  du  caractère  de 
ses  négociations  avec  le  Sindh  ,  que  sa  politique  en  général  nous  a  paru  man- 
quer de  dignité,  d'habileté  et  de  force;  mais  le  nom  de  lord  W.  Bentinck  a 
mérité  de  vivre  et  vivra  dans  la  postérité  par  le  souvenir  d'un  acte  qui  suffisait 
à  lui  seul  pour  honorer  tout  un  gouvernement  :  l'abolition  du  Satti  (1). 

L'administration  de  lord  Auckland  paraît  s'être  moins  adressée  aux  sympa- 
thies de  la  masse  des  populations  indigènes  que  celle  de  lord  Bentinck.  On 
l'accuse  surtout  d'avoir  adopté  des  mesures  financières  dont  le  principe  et  le 
moded'exécution  blessent  la  justice  et  ne  remplissent  les  coffres  de  l'État  qu'aux 
dépens  de  l'affection  des  contribuables  et  souvent  au  mépris  de  leurs  droits. 
Les  réclamants,  dit-on,  ont  été  livrés  à  la  merci  des  secrétaires  et  ont  vaine- 
ment sollicité  la  permission  de  faire  un  appel  direct  à  la  commisération  et  à 
l'équité  du  gouverneur  général.  Des  propriétaires  ruinés,  des  princes  dépos- 
sédés, auraient  suivi  sa  seigneurie  dans  ses  dernières  tournées  sans  pouvoir 
obtenir  d'audience.  Deux  fois  lord  Auckland  aurait  visité  la  ville  impériale  de 
Dehli,  et  deux  fois  il  l'aurait  quittée  sans  l'échange  ordinaire  de  compliments 
officiels  avec  le  chef  de  la  plus  noble  race  et  de  la  plus  ancienne  peut-être  du 
monde  asiatique.  Entouré  de  ses  gardes ,  enivré  des  victoires  que  la  vigueur  et 
la  prévoyance  de  sa  politique  avaient  préparées,  lord  Auckland  aurait  ignoré 
toutes  les  misères  infligées  à  la  population  par  les  mesures  financières  aux- 
quelles nous  avons  fait  allusion,  et  qui  fournissent  aux  collecteurs  des  revenus 
de  dangereux  prétextes  pour  contester  la  validité  des  titres  et  ébranler  des 
droits  de  propriété  longtemps  respectés;  en  un  mot,  lord  Auckland  aurait  été, 
sans  le  savoir,  l'instrument  d'une  accablante  oppression,  et  le  gouvernement 
s'apercevra  trop  tard  que  l'estime  et  la  confiance  des  peuples  ont  fait  place  à 
une  haine  implacable  qui  saisira  avidement  toutes  les  occasions  de  vengeance. 

Il  y  a ,  nous  n'en  doutons  pas,  une  grande  partialité  dans  ce  jugement 
porté  sur  l'administration  intérieure  de  lord  Auckland  ;  mais  il  nous  paraît  ex- 
trêmement probable  que  les  préoccupations  continuelles  de  la  haute  politique 
n'ont  pas  permis  à  ce  gouverneur  général  de  donner  son  attention  à  des  détails 
dont  les  parties  intéressées  se  sont  aisément  exagéré  l'importance,  et  on  ne 
saurait  nier  que  l'aspect  général  des  affaires  n'ait  présenté  dans  ces  dernières 

(1)  Satti,  veuve  hindoue  qui  se  brûle  sur  le  bûcher  avec  le  corps  de  son  mari.  On 
donne  le  même  nom  à  la  cérémonie  religieuse  dont  cet  acte  fanatique  est  le  complé- 
ment indispensable.  Le  satti  a  été  aboli  dans  les  territoires  de  la  Compagnie  par  lord 
William  lientinrk,  en  1829. 


L'iIINDOtSTAN.  —  AFFAIRES   DE   CHINE.  545 

années  des  symptômes  assez  alarmants  pour  appeler  toute  la  sollicitude,  toute 
l'activité  et  toutes  les  ressources  du  gouvernement  suprême.  Les  intrigues  de 
la  Perse  et  de  la  Russie  d'un  côté  ,  l'altitude  hostile  du  Népal  et  de  l'empire 
birman  de  l'autre,  les  dispositions  douteuses  de  certains  États  tributaires  dans 
le  Nord-Ouest  et  dans  le  Dekkan;  enfin,  les  complications  que  pouvaient  amener 
d'un  instant  à  l'autre  la  mort  de  Randjîl-Singh  et  l'incapacité  reconnue  de  l'hé- 
ritier présomptif  du  trône  de  Pandjab  ;  toutes  ces  causes  réunies  faisaient  une 
loi  à  lord  Auckland  de  s'occuper,  avant  tout,  du  renversement  de  toute  oppo- 
sition intérieure  à  l'influence  de  son  gouvernement  et  de  faire  avorter  toute 
tentative  extérieure  contre  le  maintien  de  cette  influence.  Plusieurs  démons- 
trations importantes,  plusieurs  expéditions  décisives  devaient  avoir  lieu  dans 
ce  but,  et  la  chaîne  de  ces  entreprises  hardies,  après  avoir  fixé  son  premier 
anneau  sur  le  plateau  de  l'Afghanistan  ,  traverse  en  ce  moment  les  mers  pour 
aller  trouver  en  Chine  un  nouveau  point  d'appui.  Les  opinions  de  quelques 
publicistes  ont  été  partagées  sur  la  question  de  savoir  si  la  puissance  anglaise 
doit  perdre  ou  gagner,  en  dernier  résultat,  à  l'expédition  d'Afghanistan,  et 
l'on  a  été  jusqu'à  soutenir  que  c'était  une  grande  imprudence  ou  même  une 
faute  immense  à  lord  Auckland  que  d'avoir  passé  l'Indus,  et  d'avoir  ainsi  attiré 
l'attention  et  les  forces  de  la  Russie  de  ce  côté  !  (Comme  si  l'attention  de  la 
Russie  avait  cessé,  depuis  Pierre  le  Grand,  d'être  dirigée  vers  la  Perse  et  l'Asie 
centrale!)  Selon  nous,  la  véritable  question  ,  au  moins  la  question  préalable, 
est  de  savoir  si  l'Angleterre  pouvait  éviter  de  passer  l'Indus ,  et  nous  ne  crai- 
gnons pas  d'affirmer  qu'elle  se  trouvait,  depuis  plusieurs  années,  dans  la  né- 
cessité fatale  de  franchir  cette  barrière,  non  pour  la  détruire,  mais  pour  en 
fortifier  les  approches  et  la  rendre  inexpugnable,  autant  au  moins  qu'il  était 
au  pouvoir  de  la  politique  et  de  la  stratégie  de  le  faire.  Nous  pensons  que  l'An- 
gleterre a  voulu  sincèrement ,  cette  fois  ,  le  rétablissement  de  Shâh-Shoudjah 
sur  le  trône  de  ses  pères  ,  et  qu'il  était  d'une  bonne  et  saine  politique  de  songer 
à  reconstruire  avec  les  débris  épais  de  la  monarchie  douranie  un  Étal  qui  pût 
couvrir  l'Inde  anglaise  et  qui  eût  intérêt  à  défendre  cet  empire  contre  les  ten- 
tatives envahissantes  de  l'Occident.  iV'ous  croyons  même,  et  nous  l'avons  déjà 
dit,  qu'il  eût  été  sage  de  faire,  il  y  a  six  ans,  ce  qu'on  a  fait  l'année  dernière, 
et  que  lord  W.  Rentinck  aurait  pu  recueillir,  à  moins  de  frais,  pour  la  nation 
et  pour  lui-même,  la  moisson  de  gloire  que  son  successeur  a  été  conquérir 
dans  l'Afghanistan. 

Cette  expédition  que  le  ministère  anglais,  dans  la  séance  du  parlement  du 
0  février  dernier,  a  qualifiée  à  juste  titre  de  miracle  moral ,  celle  expédition 
qui  a  employé  22.000  hommes  ,  un  matériel  immense  ,  27,000  chameaux,  qui 
a  parcouru  une  dislance  de  1,550  milles  jusqu'à  Caboul,  se  liait  à  un  vaste 
système  d'opérations  dont  l'accomplissement  a  exigé  un  surcroil  de  40,000  hom- 
mes de  toutes  armes  dans  les  forces  anglo-indiennes.  Ces  précautions  étaient 
nécessaires ,  el  le  ministère  l'a  déclaré  dans  celte  même  séance;  on  avait  su 
de  la  manière  la  plus  positive  que  quelques-uns  des  chefs  mabraltes ,  le  radja 
de  Népal ,  le  souverain  de  Djodpour,  le  nawad  de  karnoul  (1),  méditaient  des 

CI)  Le  18  octobre  dernier,  le  nawab  «le  Karnoul  a  été  f;iii  prisonnier  après  une  résis- 


546  i/hindoustan.  —  affaires  de  chine. 

projets  hostiles.  L'issue  de  la  campagne  d'Afghanistan  doit  avoir  une  influente 
salutaire  sur  la  stabilité  du  pouvoir  anglais  dans  l'Inde.  L'effet  moral  de  la 
prise  de  Ghizni  et  de  Kélât  a  été  immense  ;  il  ne  fallait  rien  moins  que  ces 
éclatants  triomphes  pour  couper  court  aux  intrigues  ourdies  par  les  chefs  du 
Sindh,  du  Radjpoutana  et  du  Dekkan  ,  et  arrêter  les  combinaisons  hostiles  du 
souverain  d'Ara  et  des  Népalais.  Aussi,  dans  les  remercîments  volés  à  lord 
Auckland  par  le  parlement,  est-il  rendu  hommage  au  jugement  et  à  l'habi- 
leté avec  lesquels  les  ressources  de  l'empire  anglais  dans  l'Inde  ont  été 
appliquées ,  sous  sa  direction,  aux  opérations  militaires  à  l'ouest  de 
V Indus- 

Les  dernières  nouvelles  de  l'Afghanistan  nous  montrent  Shâh-Shoudjah  et 
sir  William  Macnaghten  occupés  de  la  réorganisation  du  pays,  de  la  soumis- 
sion de  quelques  chefs  turbulents,  et  surveillant  du  haut  des  passes  de  l'Hindou- 
Koush  les  mouvements  des  Ouzbeks  ,  chez  lesquels  Dost-Mobammed  a  trouvé 
un  asile.  Le  shah  s'applique  surtout  à  se  créer  une  armée  et  pius  particulière- 
ment une  infanterie  disciplinée  à  l'européenne.  Les  Afghans  sont  en  général 
plus  propres  au  service  de  la  cavalerie,  et  c'est  comme  cavalerie  qu'ils  se  sont 
rendus  redoutables  à  leurs  voisins  ;  cependant  le  Kohistan  de  Kaboul  fournit 
d'excellentes  recrues  pour  l'infanterie.  Si  le  shah  réussit  à  se  concilier  l'affec- 
tion et  la  confiance  des  principaux  khans  douranis  et  ghilzies  ,  il  ne  tardera 
pas  à  exercer  sur  la  nation  .  par  l'intermédiaire  de  ces  chefs  ,  l'influence  né- 
cessaire à  la  consolidation  de  son  autorité.  Il  pourra  s'occuper  alors  de  l'in- 
troduction de  réformes  qui  doivent  porter  bien  plus  sur  les  vices  de  détail  de 
l'administration  intérieure  que  sur  l'esprit  même  des  institutions  ,  institutions 
admirablement  adaptées  à  l'établissement  d'une  monarchie  tempérée  par  une 
représentation  nationale  dont  tous  les  éléments  sont  pour  ainsi  dire  sous  la 
main.  Nous  l'avons  déjà  dit,  Shâh-Soudjah  et  sir  William  Macnaghten  doivent 
songer,  avant  tout ,  à  imprimer  aux  relations  de  l'Afghanistan  avec  les  pro- 
vinces de  Ralkh  et  de  Bôkhara  d'un  côté,  avec  les  peuples  qui  habitent  le 
Paropamise  (1)  et  le  petit  royaume  d'Hérat  de  l'autre,  le  caractère  de  stabilité 

tance  courte,  mais  furieuse.  Les  troupes  du  nawab,  composées  principalement 
d'Arabes,  d'Afghans  et  de  quelques  Beloutchis ,  ont  fait  preuve  d'un  courage  déses- 
péré, d'un  dévouement  chevaleresque,  dignes  d'une  meilleure  cause,  disent  les  rela- 
tions anglaises.  La  variété  infinie  et  la  profusion  d'armes  et  de  munitions  qu'on  a  dé- 
couvertes dans  les  caves  du  Zènana  témoigne  de  la  monomanie  vraiment  étrange  du 
nawab,  qui  n'a  pas  dû  dépenser  moins  de  6  lacs  de  roupies  (1,500,000  francs),  à  l'achat 
seul  du  métal  qu'on  a  trouvé  eu  nature  ou  sous  forme  d'instruments  de  guerre  de  toute 
espèce.  Le  secret  et  l'intelligence  avec  lesquels  ces  opérations  avaient  été  conduites 
ont  donné  lieu  de  penser  que  cette  affaire  de  Karnou!  n'était  peut-être  qu'une  ramifi- 
cation d'un  complot  plus  étendu  pour  le  renversement  du  pouvoir  anglais  dans  l'Inde. 
(1)  Les  habitants  actuels  du  Paropamise,  quoique  tous  descendus  de  la  race  tartaro- 
moghole ,  se  divisent  en  deux  peuples  ,  celui  de  l'Est  et  de  l'Ouest,  les  Eimâks  et  le< 
Hazarélis ,  dont  les  mœurs  ,  les  habitudes ,  le  langage,  le  gouvernement ,  différent  en- 
tièrement de  ceux  des  Afghans.  Occupant,  selon  toute  apparence  ,  la  patrie  primitive 
de  ces  derniers,  et  placées  entre  l'Afghanistan  et  la  Perse,  leurs  diverses  tribus  ont 
reconnu  de  temps  à  autre  la  suzeraineté  douteuse,  les  une-  de  lierai,  les  autres  du  roi 


LIIINDOUSTAN.  —  AFFAIRES   DE   CHINE.  547 

et  d'influence  qui  leur  manque  depuis  si  longtemps.  Les  dispositions  vacillan- 
tes de  Shàh-Kamràn  et  le  peu  de  sympathie  de  son  visir  Yâr  Mohammed  pour 
l'alliance  anglaise ,  paraîtraient ,  d'après  les  derniers  avis  ,  avoir  causé  quelque 
inquiétude  au  gouvernement  suprême  ;  mais  le  fait  est  que  nous  manquons  de 
renseignements  sur  tout  ce  qui  se  passe  sur  les  frontières  de  la  Perse  et  le 
versant  septentrional  de  l'Hindou  Koush. 

En  soumettant  à  nos  lecteurs  le  résultat  de  nos  recherches  sur  l'état  actuel 
des  Indes  anglaises,  nous  avons  eu  surtout  pour  hut  de  fournir  aux  esprits 
sérieux  en  général ,  aux  hommes  politiques  en  particulier,  des  données  préci- 
ses sur  les  questions  dont  la  solution  intéresse  l'avenir  de  l'Asie  centrale  et  de 
l'extrême  Orient.  Nous  avons  dû  donner  plus  d'attention  aux  questions  tout 
récemment  débattues  ,  et  c'est  ce  qui  nous  a  déterminé  à  nous  occuper  avec 
quelque  détail  de  l'Afghanistan  et  de  l'Indus.  Hérat  et  les  pays  du  bassin  de 
l'Oxus ,  qui  ont  été  longtemps  dans  la  dépendance  de  l'Afghanistan  ,  méritaient 
d'être  étudiés  à  part,  en  les  envisageant  surtout  sous  le  point  de  vue  de  la 
question  politique  et  commerciale  qui  se  débat  entre  l'Angleterre  et  la  Russie. 
Nous  avions  eu  l'intention  de  leur  consacrer  un  article  séparé  ;  mais  sans  re- 
noncer à  revenir  plus  tard  ,  et  sous  une  autre  forme  ,  à  cet  important  sujet, 
nous  avons  senti  la  nécessité  de  nous  borner  dans  notre  travail  actuel  à  des 
indications  sommaires  et  à  quelques  considérations  qui  se  rattachent  plus  par- 
ticulièrement au  tableau  général  que  nous  avons  tracé  de  la  domination  an- 
glaise dans  l'Inde. 

Les  probabilités  d'une  invasion  des  Indes  anglaises  par  la  Russie ,  à  une  épo- 
que plus  ou  moins  rapprochée,  ont  longtemps  occupé  et  occupent  encore  les 
esprits.  Les  uns  ont  regardé  celte  expédition  gigantesque  comme  impraticable; 
les  autres  comme  inévitable  et  devant  s'accomplir  par  des  moyens  analogues  à 
ceux  qui  ont  conduit  Alexandre  aux  rives  du  Sulledge  et  les  conquérants  mu- 
sulmans au  cœur  de  l'HindousIan.  Napoléon,  aux  trois  grandes  phases  de  sa 
vie  politique  ,  général ,  premier  consul  ,  empereur,  avait  rêvé  la  conquête  de 
l'IIindouslan.  Jusqu'en  181-3  et  pendant  les  conférences  de  Prague,  il  s'occu- 
pait de  la  possibilité  d'attaquer  les  Anglais  dans  leur  empire  d'Asie,  et  le  duc 
deRassano,  alors  son  ministre  des  affaires  étrangères  ,  recueillait ,  pour  les 
lui  soumettre  ,  les  renseignements  les  plus  précis  que  les  voyageurs  pussent 
fournir  sur  celte  grande  question.  Napoléon  n'est  plus,  et  le  inonde  a  changé 
de  face.  Les  moyens  d'attaque  el  de  défense  se  sont  égalisés;  les  nations  cher- 
chent dans  des  luttes  d'intelligence  et  d'industrie  des  résultats  plus  complets  et 
plus  durables  que  ceux  qu'elles  devaient  autrefois  au  hasard  des  batailles.  Il  y 
a  donc  ici  encore  une  question  préalable  ,  c'est  celle  de  l'opportunité.  La  Russie 
a-t-elle  en  ce  moment,  aurai  elle  d'ici  à  longtemps  un  intérêt  véritable  à 
menacer  les  possessions  anglaises  dans  l'Inde?  Nous  ne  le  croyons  pas  ;  mais  . 
en  supposant  même  qu'elle  eût  conçu  le  projet  formel  de  substituer  au  moins 

de  Kaboul ,  quelques-unes  celle  de  la  Perse.  Les  Eim'âks  comme  les  Hazaréhs  sont  mu- 
sulmans; ils  parlent  un  dialecte  persan  j  les  premiers  sont  Sounis,  les  seconds  Shias  : 
de  là  haine  mutuelle  et  guerre  à  mort  entre  ces  deux  peuplades  retranchées  dans  leurs 
montagnes  inaccessibles. 


548  L  HINDOUSTAN.  —  AFFAIRES   DE   CHINE. 

en  partie  sa  domination  et  son  influence  à  la  domination  et  à  l'influence  bri- 
tanniques, nous  sommes  convaincu  que  les  moyens  d'exécution  d'un  semblable 
projet  ne  sauraient  être  réunis  avant  plusieurs  années,  et  au  nombre  de  ces 
moyens  d'exécution  nous  n'hésiterions  pas  à  placer,  comme  condition  indis- 
pensable de  succès ,  une  alliance  qui ,  dans  l'état  actuel  de  l'Europe  ,  est  im- 
possible ,  ou  du  moins  on  ne  peut  plus  improbable.  Mais,  en  dehors  de  ces 
éventualités  conjecturales  ,  il  y  a  des  droits  évidents ,  des  intérêts  actuels  ,  qui 
peuvent  et  doivent  trouver  leur  satisfaction.  La  Russie,  par  sa  position  géo- 
graphique ,  est,  de  tous  les  Étals  du  continent  ,  celui  qui  semble  destiné  plus 
particulièrement  à  servir  d'entrepôt  au  commerce  de  l'Europe  avec  l'Asie  cen- 
trale. Le  principal  obstacle  qui  s'oppose  au  développement  de  ce  commerce 
est  l'insociabilité  des  peuplades  asiatiques  voisines  de  la  Russie.  Cette  puis- 
sance a  un  intérêt  immédiat  à  changer  le  plus  promptement  possible  un  état 
de  choses  dont  elle  souffre  dans  le  présent,  et  qui  entrave  évidemment  son 
avenir.  De  là  ses  tentatives  pour  arriver  à  étendre  et  à  assurer  ses  communi- 
cations avec  les  contrées  situées  à  l'est  de  la  mer  Caspienne.  La  plus  importante 
de  ses  expéditions  avait  eu  lieu  sous  Pierre  le  Grand.  Le  prince  Rekevitche, 
envoyé  à  Khiva  avec  un  détachement  de  soldats  ,  fut  assassiné  avec  toute  sa 
troupe ,  malgré  la  foi  des  traités  et  des  serments.  Une  partie  de  son  corps 
d'armée ,  qui  avait  été  cantonnée  sur  les  bords  de  la  mer  Caspienne  pour  y 
former  des  établissements  fortifiés,  fut  obligée  de  se  rembarquer  et  de  s'en  re- 
tourner à  Astrakhan.  En  1813,  près  d'un  siècle  avait  passé  sur  ces  événements, 
et  la  Russie  confia  à  un  marchand  arménien  de  Derbend  une  mission  en  Tour- 
komanie ,  qui  n'eut  aucun  résultat  important.  En  1819,  le  capitaine  Mouraviev 
fut  envoyé  à  Khiva  :  il  a  publié  une  relation  intéressante  de  son  voyage  (1). 
L'importance  de  la  possession  de  Khiva  avait  fortement  frappé  Mouraviev,  qui 
ne  semblait  pas  regarder  comme  douteux  le  succès  d'une  expédition  dirigée 
contre  ce  petit  Élat.  «  Si  nous  possédions  Khiva  ,  dont  la  conquête  ne  serait 
pas  difficile ,  dit  M.  Mouraviev,  les  nomades  du  centre  de  l'Asie  auraient  re- 
douté notre  puissance,  et  il  se  serait  établi  une  route  de  commerce  par  le  Sind 
et  LAmou-Déria  jusqu'en  Russie  ;  alors  toutes  les  richesses  de  l'Asie  auraient 
afflué  dans  notre  patrie ,  et  nous  eussions  vu  se  réaliser  le  brillant  projet  de 
Pierre  le  Grand.  Maîtres  de  Khiva  ,  beaucoup  d'autres  États  se  seraient  trouvés 
sous  notre  dépendance.  En  un  mot,  Khiva  est  en  ce  moment  un  poste  avancé 
qui  s'oppose  au  commerce  de  la  Russie  avec  la  Boukhari  et  l'Inde  septentrio- 
nale; sous  notre  dépendance  ,  la  Khivie  serait  devenue  une  sauvegarde  qui 
aurait  défendu  ce  commerce  contre  les  attaques  des  peuplades  dispersées  dans 
les  steppes  de  l'Asie  méridionale.  Cette  oasis,  située  au  milieu  d'un  océan  de 
sahle,  serait  devenue  le  point  de  réunion  de  tout  le  commerce  de  l'Asie  ,  et 
aurait  ébranlé  jusqu'au  centre  de  l'Inde  l'énorme  supériorité  commerciale  des 
dominateurs  de  la  mer.  La  roule  de  Khiva  a  Astrakhan  pourrait  être  de  beau- 
coup abrégée  ,  puisqu'il  n'y  a  que  dix-sept  jours  de  marche  d'Ourghendj  à  la 


(1)  Voyage  en  Tourkomanie  cl  à  Khiva,  etc.,  revu  par  MM.  G.-B.  Eyriès  et  J.  Klap- 
roth;  Paris,  1823,  in-8". 


l'MNDOUSTAN.  —  AFFAIRES   DE   CHINE.  o49 

baie  de  Krasnovodks ,  d'où  ,  par  un  vent  favorable ,  on  peut  aller  en  peu  de 
jours  à  Astrakhan.  » 

En  1820,  des  envoyés  de  Bôkhara  ayant  exprimé  le  désir  de  voir  une  am- 
bassade russe  se  rendre  dans  leur  pays,  ce  vœu  fut  accueilli  par  l'empereur 
Alexandre,  qui  nomma  son  chargé  d'affaires  auprès  du  khan  de  Bôkhara  un 
conseiller  d'État,  M.  de  Négri.  Parmi  les  personnes  attachées  à  cette  mission 
se  trouvait  le  colonel  de  Meyendorff.  La  relation  rédigée  par  cet  officier  a  été 
publiée  à  Paris  en  1826  (1).  M.  de  Meyendorff  insiste,  de  son  côté,  sur  les  avan- 
tages immenses  qui  résulteraient  de  rétablissement  de  cette  influence  légitime 
que  la  Russie  a  le  droit  d'exercer  dans  l'Asie  centrale.  «  La  marche  progressive 
des  lumières  en  Russie  appelle  ce  vaste  empire  à  réaliser  une  idée  aussi  géné- 
reuse. C'est  à  la  Russie  qu'il  appartient  de  donner  aux  khanats  de  l'Asie  cen- 
trale une  impulsion  salutaire,  et  de  répandre  sur  ces  contrées  tous  les  bienfaits 
de  la  civilisation  européenne.  »  La  Russie  a  constamment  entretenu,  depuis 
celte  époque,  des  relations  actives  avec  Bôkhara ,  et  il  est  probable  que  ce 
point  sera  le  centre  de  la  lutte  commerciale  qui  s'engage  aujourd'hui  entre 
elle  et  l'Angleterre,  lutte  appuyée  du  côté  des  Anglais  par  l'expédition  de  l'Af- 
ghanistan, et  du  côlé  de  la  Russie  par  celle  de  Khiva.  Celle  dernière  expédition, 
préparée  à  Orenhourg  sous  les  ordres  du  général  Perowski,  avait  été  précédée 
d'un  manifeste  que  nos  journaux  ont  reproduit,  et  qui  énumère  les  griefs 
très-réels  de  la  Russie  contre  le  khan  de  Khiva.  L'expédition,  partie  à  la  fin  de 
novembre  dernier,  et  dont  on  avait  annoncé  la  marche  au  delà  de  l'Emba  ,  vers 
le  12  janvier,  avait  été  attaquée  près  des  bords  de  cette  rivière  par  quelques 
partis  de  Khiviens  qui  avaient  été  repoussés  et  n'avaient  plus  reparu.  Toutefois 
les  froids  exlrèmes,  les  raffales  de  neige  et  les  fatigues  de  la  roule  paraissent 
avoir  causé  une  perle  considérable  eu  hommes  et  la  mort  d'un  si  grand  nombre 
de  chameaux,  que  le  général  Perowski,  se  voyant  encore  à  une  dislance  consi- 
dérable de  Khiva  à  la  fin  de  janvier,  et  craignant  que  tous  les  moyens  de 
transport  ne  vinssent  à  lui  manquer  par  suite  de  la  rigueur  inaccoutumée  de 
la  saison  ,  a  jugé  à  propos  de  rétrograder  pour  prendre  position  sur  l'Emba, 
près  de  ses  magasins.  Il  paraîtrait,  d'après  les  dernières  nouvelles,  que  ce 
mouvement  rétrograde  était  complété  au  14  février,  et  que  de  là,  c'est-à-dire 
des  rives  de  l'Emba,  une  partie  du  corps  d'armée  expéditionnaire  se  serait 
repliée  sur  Orenhourg.  L'expédition  doit  être  conséquenimenl  considérée 
comme  abandonnée  pour  cette  saison.  Mais  la  Russie,  une  fois  décidée  à 
pousser  à  bout  celle  entreprise,  ne  reculera  pas,  et  on  peut  être  certain  que- 
dès  ce  moment  des  préparatifs  sur  une  plus  grande  échelle  et  protégés  par  des 
précautions  plus  minutieuses  encore  que  celles  qui  avaient  été  employées  na- 
guère, sont  en  pleine  activité.  Au  reste,  la  conduite  des  troupes  russes,  pendant 
cette  marche  aventureuse  et  celle  pénible  retraite,  ne  paraît  pas  moins  digne 
d'admiration  et  d'éloges  que  celle  de  l'armée  anglaise  franchissant,  au  milieu 
d'épreuves  d'un  autre  genre  ,  les  passes  du  Bolan.  Le  cabinet  russe  ne  se  lais- 
sera pas  démoraliser  par  un  échec.  Les  tribus  Kirghis  et  Kaissacks ,  qui  ont 
aidé  les  Russes  dans  leur  dernière  tentative,  seront  encore   leurs  auxiliaires 

(l)  Poyaijc  ci "Orcnbounj  à  Boukhara,  etc.    revu  par  M.  Amêdée  Jaubert. 


550  l'IIINDOIïSTAN.  —  AFFAIRES   DE  CHENE. 

dans  la  nouvelle  expédition  (|iû  se  prépare.  Trois  cents  lieues  de  pays  ne  sont 
pas  un  obstacle  infranchissable  pour  des  nomades  qui  peuvent  aller  partout  où 
leurs  chevaux  trouveront  de  l'eau  et  des  pâturages,  et  qui  n'exigent  pour  leur 
propre  subsistance  que  ce  que  la  nature  ne  refuse  nulle  part.  Toutefois  ,  nous 
le  répétons ,  il  est  de  l'intérêt  de  la  Russie  de  se  borner  en  ce  moment  à  prendre 
position  dans  l'Asie  centrale  pour  la  protection  et  l'agrandissement  de  sou 
commercej  c'est  un  droit  qu'elle  peut  exercer  sans  que  l'Angleterre  puisse  s'en 
offenser,  et  si  la  rencontre  de  ces  deux  puissances  prenait ,  contre  toute  appa- 
rence, un  caractère  hostile,  la  faute  n'en  sera  pas  à  la  Russie.  Il  n'est  pas  au 
pouvoir  de  l'Angleterre  d'arrêter  la  marche  de  la  civilisation  dans  l'Inde.  Ce 
qu'elle  pouvait  faire,  c'était  de  s'associer  au  mouvement  et  de  le  diriger,  et 
c'est  ce  qu'elle  a  fait;  mais,  tout  en  s'efforçant  de  féconder  les  éléments  divers 
de  ses  richesses  territoriales,  et  de  développer  les  ressources  industrielles  et 
commerciales  de  son  empire,  elle  a  voulu  avant  tout,  et  pour  son  seul  intérêt, 
exclure  de  cette  œuvre  d'avenir  le  concours  des  autres  nations  européennes, 
et  même  jusqu'à  leur  influence  politique.  C'est  la,  selon  nous,  qu'est  le  vice 
radical  de  son  système,  et  nous  ne  pouvons  croire  qu'elle  persiste  dans  cette 
voie  d'exclusion.  Malheureusement  les  nations,  comme  les  individus,  s'abusent 
parfois  sur  leur  valeur  réelle,  se  laissent  aller  au  courant  des  habitudes  et  de 
la  routine,  caressant  certains  préjugés  vaniteux,  s'accoutumanl  à  regarder 
comme  un  droit  ce  qui  n'a  été  que  le  résultat  de  la  tolérance  ou  de  l'insouciance 
des  autres  nations.  Les  Anglais,  en  particulier,  regardant  la  mer  comme  leur 
domaine,  et  les  spéculations  basées  sur  une  exportation  illimitée  de  leurs  pro- 
duits comme  un  privilège,  s'étonnent,  s'alarment  et  s'offensent  même  au 
besoin  avec  un  naïf  égoïsme  de  toute  tentative  de  concurrence.  C'est  là  recueil 
contre  lequel  viendra  peut-être  se  briser  l'avenir  de  l'Inde  britannique.  Il  est 
toujours  plus  aisé  de  détruire  que  dédirîer,  et,  par  une  conséquence  inévitable 
de  ce  principe,  il  sera  toujours  comparativement  facile  de  s'entendre  pour 
renverser  une  domination  qui  n'aura  pas  su  se  ménager  d'alliances  solides  au 
dehors,  et  au  dedans  l'affection  et  la  reconnaissance  des  peuples.  L'existence  de 
l'empire  russe  a  été  toute  militaire  jusqu'à  ce  jour,  elle  le  sera  longtemps 
encore.  La  Russie  a  besoin  de  la  guerre;  si  l'Angleterre  lui  fournil  un  prétexte, 
elle  ébranlera  bientôt  l'Asie  :  Da  mihi punctum ,  et  tenant  movebo.  Pierre 
le  Grand  avait  dit  :  «  11  faut  maintenir  l'empire  dans  un  étal  de  guerre  perpé- 
tuelle... se  pénétrer  de  cette  vérité  que  le  commerce  des  Indes  est  le  commerce 
du  monde,  et  que  celui  qui  en  peut  disposer  exclusivement  est  le  maître  de 
l'Europe.  » 

Il  est  de  l'intérêt  de  l'Europe  continentale  ,  de  celui  de  la  France  en  parti- 
culier, que  la  Russie  tienne  l'Angleterre  en  échec  dans  l'extrême  Orient.  Les 
forces  matérielles  de  la  Russie  ne  sauraient  rester  inactives;  si  elle  est  repoussée 
du  côté  de  l'Asie  centrale,  elle  retombera  de  tout  son  poids  sur  l'Occident,  et 
une  politique  traditionnelle  lui  fait  une  loi  de  se  mêler  à  toutes  les  querelles  de 
l'Europe.  Il  ne  faudrait  pas  cependant  non  plus  laisser  le  champ  trop  libre  à 
la  Russie  du  côté  de  l'Inde;  car,  si  une  lutte  sérieuse  s'engageait  entre  elle 
seule  ci  l'Angleterre,  en  supposant  cette  lutte  terminée  en  sa  faveur  et  l'An- 
gleterre ruinée,  où  serait  la  digue  qui  arrêterait  le  torrent?  Quant  à  présent . 


L'HINDOUSTAN.  —  AFFAIRES   DE   CHINE.  ooi 

l'attitude  de  la  France  doit  être  celle  de  l'observation,  mais  de  l'observation 
active.  Tout  en  désirant  le  maintien  de  la  paix,  la  France  ne  doit  pas  permettre 
qu'on  dispose  de  l'avenir  politique  de  l'Orient,  et  surtout  de  son  avenir  com- 
mercial, sans  sa  participation.  Le  temps  a  emporté  bien  des  questions  ;  mais, 
comme  le  faisait  observer  un  homme  d'État  dans  le  sein  de  noire  parlement , 
la  question  d'Orient  est  restée  et  grandit  tous  les  jours.  Autour  de  cette  question 
désormais  s'agiteront  les  ambitions  les  plus  hautes  et  se  grouperont  les  plus 
vastes  ressources,  les  combinaisons  les  plus  hardies.  L'organisation  politique 
de  la  Russie  est  très-favoble  à  l'accomplissement  de  ces  grands  desseins.  La 
force  du  gouvernement  ne  s'use  pas  comme  chez  nous,  dans  ces  derniers  temps, 
en  luttes  électorales,  en  débats  de  tribune,  en  vaines  agitations  de  politique 
intérieure,  efforts  stériles  où  il  s'est  dépensé  journellement  plus  de  capital  in- 
tellectuel ,  plus  d'activité  physique  et  de  temps  ,  qu'il  n'en  eût  fallu  pour  doter 
la  France  d'une  bonne  moitié  des  avantages  qui  lui  manquent  encore.  La 
question  financière,  c'est-à-dire  commerciale,  est  celle  qui  préoccupe  le  plus 
vivement  le  gouvernement  impérial.  Celle  de  la  domination  russe  en  Orient  s'y 
rattache  par  des  conséquences  nécessaires  ,  et  c'est  ce  qui  inspire  aux  Anglais 
une  jalousie  et  une  inquiétude  dont  la  correspondance  entre  les  cabinets  de 
Londres  et  de  Saint-Pétersbourg  a  l'ait  foi. 

Nous  avons  indiqué  plus  haut  les  symptômes  d'hostilité  latente  qui,  dans 
l'Inde  anglaise  ,  paraissaient  se  rattacher  d'un  côté  à  l'influence  de  la  Perse  et 
de  la  Russie,  de  l'autre  à  celle  de  l'Hindo-Cbine.  Cet  état  de  chose  exige  une 
surveillance  continuelle  de  la  part  du  gouvernement,  et  ne  lui  permet  pas  de 
dégarnir  de  troupes  les  points  intérieurs  qui  commandent  le  pays.  En  même 
temps  ,  à  mesure  que  les  frontières  de  l'empire  reculent  dans  une  direction 
quelconque  ,  l'occupation  militaire  des  points  les  plus  importants  du  territoire 
nouvellement  acquis  devient  indispensable  ,  et  c'est  ainsi  qu'il  a  fallu  procé- 
der dans  le  Sindb  ,  en  Afghanistan,  à  Karnoul ,  à  Djodpour  ;  c'est  ainsi  qu'il  a 
fallu  déposer  le  radja  de  Satlara  et  entretenir  un  corps  d'observation  sur  les 
bords  du  Sulledge,  pour  être  prêt  à  intervenir  dans  les  troubles  dont  le  Pand- 
jab  est  menacé,  depuis  la  mort  de  Randjil-Singh  ,  par  l'incapacité  de  Karrak- 
Singh,  l'ambition  de  son  jeune  fils  et  les  prétentions  rivales  des  serdars  sikhs. 
Les  relations  du  gouvernement  suprême  avec  la  cour  d'Ava  ne  sont  pas  amica- 
les ,  mais  il  n'est  pas  douteux  que  les  triomphes  obtenus  par  l'armée  anglaise 
dans  l'Afghanistan  auront  fait  réfléchir  le  souverain  birman  et  considérable- 
ment refroidi  son  ardeur  guerrière  et  ses  projets  de  vengeance;  cependant  il 
nous  paraît  probable  que  la  lutte  n'est  que  relardée.  Les  Anglais  se  verront 
forcés,  avant  longtemps,  de  se  rendre  mailrc  du  cours  de  l'irrawadi ,  comme 
ils  se  sont  rendus  maîtres  des  cours  du  Barrampouler  et  de  l'indus ,  ou  du 
moins  de  substituer  un  pouvoir  ami  à  une  domination  hostile  dans  les 
pays  situés  au  delà  du  Barrampouler. 

Le  gouvernement  anglais  a  fait  de  grands  efforts  pour  mettre  son  armée 
dans  l'Inde  sur  un  pied  tel  qu'il  devint  possible  de  satisfaire  à  toutes  ces  con- 
ditions. Il  a  fait  plus  encore.  La  rupture  violente  et  imprévue  de  ses  relations 
amicales  avec  la  Chine  ,  par  suite  de  l'abolition  du  trafic  de  l'opium  prononcée 
par  l'empereur,  a  déjà  amené  des  collisions  sanglantes .  et  pourrait  entraîner 


552  l'hindoustan.  —  AFFAIRES  de  chine. 

un  longue  guerre.  Une  expédition  a  dû  faire  voile  du  golfe  du  Bengale,  à  la  fin 
de  mars,  pour  les  mers  de  Chine,  avec  des  troupes  de  débarquement  et  un  ma- 
tériel considérable.  De  l'issue  de  celle  expédition  dépend  en  grande  partie  l'a- 
venir du  commerce  anglais  dans  ces  mers. 

Cette  grande  affaire  de  Chine  ,  qui  mérite  à  tant  d'égards  d'être  étudiée  et 
suivie  avec  soin  ,  a  déjà  donné  lieu  à  mille  conjectures,  et  amené  la  publica- 
tion d'un  nombre  infini  de  pièces  officielles,  de  renseignements  particuliers; 
elle  a  fait  éclore  plusieurs  plans  de  campagne,  et  les  appréciations  les  plus 
diverses  des  causes  qui  ont  provoqué  la  rupture  ,  comme  aussi  des  conséquen- 
ces probables  de  ce  grand  événement.  La  conduite  du  surintendant  anglais  et 
celle  des  hauts  fonctionnaires  chinois  ont  été  surtout  l'objet  d'une  polémique 
active.  11  serait  difficile  de  faire  dès  à  présent  la  part  des  hommes  et  des  cho- 
ses dans  celte  lutte  imprévue ,  où  figurent  des  personnages  que  la  main  de  la 
Russie  pousse  peul-ètre  ,  sans  qu'ils  s'en  doutent,  au  premier  plan.  Le  premier 
acte  de  ce  drame  étrange  se  terminait  le  5  novembre  dernier  par  un  combat 
entre  deux  corvettes  anglaises  et  vingt-neuf  jonques  de  guerre  chinoises , 
combat  où  l'activité  et  la  précision  fatale  de  l'artillerie  européenne  ont  rem- 
porté une  victoire  sanglante  et  décisive.  Une  des  jonques  a  sauté,  trois  ont 
coulé  bas,  le  reste  a  pris  la  fuite  dans  le  plus  grand  désarroi,  et  tout  espoir 
d'accommodement  s'est  évanoui  pour  longtemps  sans  doute.  On  se  trompe  ce- 
pendant si  l'on  pense  que  la  rupture  des  relations  régulières  entre  les  deux 
peuples  ait  fait  un  tort  considérable  et  immédiat  au  commerce  anglais  dans 
l'Inde.  Le  commerce  de  l'opium,  depuis  la  saisie  opérée  par  le  commissaire 
Lin,  a  repris  une  activité  prodigieuse,  et  le  gouvernement  suprême  de  l'Inde 
se  croit  tellement  sûr  des  débouchés  que  lui  ménagent  l'audace  et  l'intelligence 
des  conlrebandiers,  qu'il  a  fait  des  avances  aux  cultivateurs  indigènes  sur  la 
même  échelle  de  production  que  par  le  passé  ,  comme  si  rien  ne  devait  en- 
traver ce  monstrueux  trafic.  Quoique  nous  ne  puissions  entrer  dans  les  détails 
et  aller  au  cœur  de  cette  question  d'opium  en  particulier,  nous  signalerons  en 
passant  une  erreur  dans  laquelle  sont  tombés  plusieurs  publicistes  à  l'égard 
de  l'extension  donnée  à  la  culture  du  pavot  dans  l'Inde  anglaise.  Selon  eux, 
«  le  revenu  de  l'Inde  presque  tout  entier  est  engagé  dans  le  commerce  de  l'o- 
pium, et  pour  suffire  à  une  immense  production,  il  a  fallu  que  presque  toute 
l'Inde  fût  transformée  en  un  champ  de  pavots  !  »  Pour  la  première  partie  de 
cette  assertion  ,  nous  renvoyons  nos  lecteurs  aux  chiffres  que  nous  avons  don- 
nés plus  haut  sur  les  diverses  sources  des  revenus  de  l'Inde  anglaise  ;  quant  à 
l'extension  réelle  de  la  culture  du  pavot,  voici  des  données  précises  : 

La  culture  du  pavot  se  fait  principalement  dans  quelques  districts  du  Malwa 
et  des  provinces  de  Bénarès  et  de  Palna.  Des  recherches  faites  avec  beaucoup 
de  soin  par  ordre  du  gouvernement,  en  1820,  avaient  établi  que,  dans  le 
Malwa  ,  87,000  bigahs  de  terre  (environ  22,000  hectares)  étaient  consacrés  a 
cette  culture,  et  fournissaient  à  l'exportation  environ  8,000  mands  ,  ou 
4,000  caisses  d'opium.  En  1838,  il  a  été  expédié  de  Bombay  25,000  caisses  , 
ce  qui  suppose  que  la  production  a  sextuplé  depuis  1820,  ou,  en  d'autres  ter- 
mes ,  que  la  culture  du  pavot  occupait  en  1838  de  130  a  140,000  hectares.  Or 
I«:  Malwa  produit  à  lui  seul  plus  de  la  moitié  delà  quantité  totale,  et  à  la  même 


h 'UIMDOUSTAX.  —  AFFAMES   DE   U1LNE.  OJO 

époque,  1858,  le  Bengale  a  produit  19,500  caisses,  ce  qui  donne  à  peu  près 
100,000  hectares  de  culture.  En  somme,  on  peut  estimer  à  250,000  hectares 
environ  la  superficie  occupée  par  la  culture  du  pavot  (l).  11  y  a  loin  de  là  aux 
conclusions  que  nous  avons  cru  utile  de  combattre  ,  et  les  conséquences  de  la 
cessation  partielle  du  commerce  de  l'opium  ne  sauraient  être  aussi  graves 
qu'on  se  l'est  imaginé.  Quoi  qu'il  en  soit  néanmoins,  l'Angleterre  a  un  intérêt 
immense  à  amener,  parla  combinaison  de  mesures  énergiques  avec  les  res- 
sources ordinaires  de  la  diplomatie,  le  rétablissement  du  commerce  légal  entre 
la  Chine  et  elle.  Les  Anglais  ont  réuni ,  dans  ce  but ,  comme  nous  l'avons  dit , 
des  forces  imposantes  de  terre  et  de  mer  pour  appuyer  ces  négociations  d'un 
ordre  nouveau  qu'ils  se  proposent  d'ouvrir  avec  le  céleste  empire.  Les  mesures 
hostiles  annoncées  par  le  gouvernement  de  la  reine  ont  mis  en  émoi  le  parle- 
ment, qui  n'a  approuvé  qu'à  une  bien  faible  majorité  (neuf  voix)  la  conduite 
tenue  par  le  ministère  dans  la  direction  des  grands  intérêts  qui  lui  sont  con- 
fiés. 

L'Angleterre  a  décidé  que  la  suspension  de  son  commerce  avec  la  Chine  lie 
serait  que  momentanée,  et  elle  espère  que  l'arrivée  de  l'expédition  formidable 
qui  a  été  préparée  à  cet  effet  suffira  pour  faire  accepter  à  l'empereur  les  con- 
ditions qu'on  aura  soin  d'offrir  avant  de  pousser  les  choses  aux  dernières  ex- 
trémités,  conditions  qui  auraient  pour  résultat  d'asseoir  les  futures  relations 
des  deux  puissances  sur  des  bases  pins  conformes  à  la  dignité  de  l'Angleterre 
et  à  ses  intérêts.  Il  serait  possible,  c'est  du  moins  l'opinion  de  plusieurs  per- 
sonnes qui  ont  été  à  même  d'étudier  le  caractère  chinois  (2),  que  les  Anglais 
rencontrassent  de  plus  sérieux  obstacles  qu'ils  ne  l'ont  supposé.  Mais  en  Chine 
comme  ailleurs  l'énergie,  l'intelligence  et  la  science  militaire  peuvent  faire 
beaucoup;  l'or  répandu  à  propos  peut  faire  le  reste.  Les  principaux  griefs  qui 
ont  été  mis  en  avant  pour  justifier  les  mesures  hostiles  de  la  Grande-Bretagne 
sont  énumérés  dans  un  document  rédigé  par  le  capitaine  Elliot,  surinlendant 
du  commerce  anglais  en  Chine  ,  dans  l'intention  de  le  soumettre  à  la  cour  cé- 
leste. Nous  ne  citerons  que  les  derniers  paragraphes  de  cetle  pièce,  dont  la 
date  est ,  du  reste  ,  antérieure  de  plusieurs  mois  à  la  rupture  définitive  (ô). 
Faisant  allusion  à  la  violation  des  promesses  faites  par  le  commissaire  impé- 


(1)  La  quantité  d'opium  récoltée  au  Bengale  et  livrable  en  1839  a  atteint  22,01)1) 
caisses.  18,992  caisses  sont  livrables  en  1840.  La  France  est  intéressée,  quoique  indi- 
rectement, au  commerce  de  l'opium  ;  les  stipulations  des  derniers  traités  interdisent 
toute  culture  du  pavot  dans  les  possessions  françaises  de  l'Inde,  moyennant  une  rede- 
vance annuelle  d'un  million  de  francs  que  la  compagnie  paye  au  gouvernement  fran- 
çais ;  indépendamment  de  ce  tribut  en  espèces ,  l'administration  de  Chandernagor a 
droit  à  200  caisses  d'opium  ,  à  prendre  au  prix  moyen  des  ventes  réalisées  par  la  com- 
pagnie. 

(2)  M.  Adolplie  Barrot,  royaye  en  Chine,  livraison  du  30  novembre  1839  de  la 
Revue  des  deux  Mondes. 

(3)  Les  dernières  dépêches  du  surintendant  reçues  par  lord  Palmcrston  paraissent 
être  du  G  décembre  ,  et  sont  parvenues  à  Londres  le  27  nuis  dernier  avec  les  dépêchi  - 
du  mois  de  nov<  mbre. 


554  l'hindoustan.  —  AFFAIRES  de  ciunf. 

rial  Lin ,  après  la  cession  des  vingt  mille  caisses  d'opium  appartenant  au  com- 
merce anglais  en  Chine,  le  capitaine  Elliot  s'exprime  ainsi  : 

«  Peut-on  opérer  une  grande  réforme  morale  et  politique  en  sacrifiant  tous 
les  principes  de  vérité  ,  de  modération  et  de  justice?  ou  peut-on  penser  que  ces 
mesures  spoliatrices  anéantiront  le  commerce  de  l'opium?  De  telles  espérances 
sont  futiles  ,  et  l'empereur  a  été  trompé. 

»  Mais,  s'est-on  demandé  de  l'autre  côté,  les  intentions  sages  et  justes  de 
l'empereur  ne  peuvent-elles  pas  et  ne  doivent-elles  pas  être  remplies?  Assuré- 
ment, elles  pourraient  et  devraient  l'être. 

»  Il  est  certain,  cependant ,  que  les  dernières  mesures  du  commissaire  ont 
retardé  l'accomplissement  de  la  volonté  impériale,  ont  donné  une  immense 
impulsion  au  trafic  de  l'opium,  qui  était ,  plusieurs  mois  avant  son  arrivée, 
dans  un  état  de  stagnation  ,  et  ont  ébranlé  la  prospérité  de  ces  provinces  flo- 
rissantes. 

»  Il  est  probable  que  le  résultat  de  ces  mesures  sera  de  semer  l'agitation  sur 
toutes  les  côtes  de  l'empire,  de  ruiner  des  milliers  de  familles  étrangères  et 
indigènes  ,  et  d'interrompre  les  relations  de  paix  qui  ont  existé  depuis  près  de 
deux  siècles  entre  la  cour  céleste  et  l'Angleterre. 

»  Les  marchands  et  les  navires  de  la  nation  anglaise  ne  se  rendent  pas  à 
Canton  et  à  Whampoa,  parce  que  toute  protection  leur  est  refusée  au  mépris 
des  gracieux  commandements  de  l'empereur  ,  parce  que  l'on  a  caché  la  vérité 
à  Sa  Majesté  Impériale,  parce  qu'il  n'y  a  plus  de  sûreté  pour  une  poignée 
d'hommes  sans  défense,  si  ces  hommes  se  mettaient  à  la  merci  du  gouverne- 
ment de  Canton  ,  parce  qu'il  serait  dérogatoire  à  la  dignité  de  leur  souverain 
eldeleurnationd'oubliertoutesles  insultes etoutrages  dont  ils  ont  été  l'objet, 
avant  que  justice  entière  ait  été  rendue,  et  jusqu'à  ce  que  toutes  les  relations 
commerciales  et  autres  aient  été  placées  sur  un  pied  honorable  et  sûr,  tant 
pour  cet  empire  que  pour  l'Angleterre.  Le  temps  approche;  la  gracieuse  sou- 
veraine delà  nation  anglaise  fera  connaître  la  vérité  au  sage  et  auguste  prince 
qui  occupe  le  trône  de  cet  empire  ,  et  toutes  choses  seront  réglées  selon  les 
principes  de  la  plus  juste  raison. 

»  Elliot  et  les  hommes  de  sa  nation  en  Chine  soumettent  les  expressions  de 
leur  plus  profonde  vénération  pour  le  grand  empereur.  » 

Un  ancien  employé  de  la  compagnie  des  Indes  à  Canton,  M.  Hainilton  Lind- 
say,  a  publié ,  sur  la  question  de  Chine ,  un  petit  écrit  où  ,  de  son  point  de  vue, 
il  résume  nettement  les  principales  circonstances  du  démêlé  entre  les  autorités 
chinoises  et  le  surintendant.  Les  conclusion  de  M.  Lindsay,  tout  exclusivement 
anglaises  qu'elles  puissent  être,  nous  semblent  indiquer  avec  assez  de  proba- 
bilité la  marche  (pie  le  gouvernement  de  la  reine  suivra  pour  arriver  au  but  : 
nous  les  reproduirons  donc  avant  de  terminer  ce  que  nous  avons  à  dire,  quant 
à  présent,  sur  cette  immense  question. 

Selon  M.  Lindsay,  les  conditions  à  imposer  au  céleste  empire  sont  les  sui- 
vantes : 

i    indemnité  pour  la  valeur  de  l'opium  livré  par  l<  capitaine  Elliot,  et  pour 


L'HINDOUSTAN.  —  AFFAIRES   DE   CHINE.  555 

toutes  les  pertes  éprouvées  par  les  sujets  anglais,  par  suite  de  la  cessation  de 
commerce; 

2°  Satisfaction  de  l'insulte  faite  à  Sa  Majesté  dans  la  personne  de  son  repré- 
sentant. 

Voilà  pour  le  passé.  Quant  à  l'avenir,  le  premier  point  et  le  plus  important 
à  obtenir  pour  le  maintien  de  la  bonne  intelligence  est  un  libre  accès  à  la  cour 
impériale,  ce  qui  ne  peut  se  faire  que  par  la  résidence  d'un  ambassadeur  à 
Pékin.  Ceci  sera  désagréable  aux  Chinois;  mais  comme  on  peut  montrer  un 
précédent  dans  l'établissement  d'une  mission  russe  qui  a  résidé  longtemps  à 
Pékin ,  le  gouvernement  chinois  pourrait  céder  sans  se  compromettre  et  s'a- 
vilir aux  yeux  de  la  nation.  Ce  point  une  fois  obtenu  ,  on  arriverait  naturelle- 
ment à  la  conclusion  d'un  traité  de  commerce  ouvrant  aux  Anglais  un  ou  plu- 
sieurs ports  du  Nord  ,  et  établissant  un  système  défini  de  règlements  pour  les 
relations  futures.  Bien  des  gens  en  Angleterre  pensent  que  la  possession  de 
quelque  île  sur  la  côte  de  Chine,  où  les  sujets  de  Sa  Majesté  Britannique  pour- 
raient faire  le  commerce  sous  la  protection  du  pavillon  national ,  serait  une 
chose  désirable.  De  grandes  et  sérieuses  objections,  selon  M.  Lindsay,  se  pré- 
sentent à  l'adoption  de  cette  mesure.  Rien  ne  tendrait  autant  à  dégrader  le 
gouvernement  impérial ,  aux  yeux  du  peuple  chinois ,  que  la  demande  d'une 
telle  concession,  qui,  même  en  ne  considérant  que  les  intérêts  anglais,  aurait 
une  tendance  funeste.  Le  but  des  Anglais  en  Chine  doit  être,  non  un  agrandis- 
sement territorial,  mais  le  maintien  des  relations  commerciales  ,  et  il  serait  à 
craindre  qu'une  fois  le  drapeau  britannique  planté  sur  un  territoire  enlevé  au 
céleste  empire,  des  circonstances  ne  vinssent  forcer  les  Anglais  à  reculer  les 
limites  de  ce  territoire,  et  commencer  ainsi  en  Chine  la  répétition  de  ce  qui 
s'est  passé  dans  l'Inde  anglaise.  Rien  ne  serait  plus  aisé  que  de  précipiter  cet 
empire  dans  la  confusion  et  l'anarchie,  car  il  y  règne  beaucoup  de  méconten- 
tement, et  la  dynastie  actuelle  n'est  rien  moins  que  solidement  assise  sur  le 
trône.  Il  suffira  de  donner  au  gouvernement  chinois  une  leçon  sévère.  M.  Lind- 
say opine  pour  qu'on  fasse  sauter  tous  les  forts  à  l'embouchure  de  la  rivière  de 
Canton  ,  ce  qui  sera  l'ouvrage  d'un  jour  pour  une  escadre  anglaise  telle  que 
celle  qui ,  probablement ,  est  dans  les  mers  de  Chine  au  moment  où  nous  écri- 
vons. Un  grand  point,  selon  M.  Lindsay,  serait  de  s'emparer  du  commissaire 
Lin  ,  qui  réside  fréquemment  au  Bogue,  ou  de  tout  autre  mandarin  de  haut 
rang,  qui  servirait  merveilleusement  pour  nouer  des  négociations  utiles  avec 
l'empereur.  Après  avoir  fait  preuve  de  force,  on  serait  libre  de  montrer  une 
modération  et  une  réserve  qui  ne  pourraient  plus  être  attribuées  à  la  crainte. 
Si  le  gouvernement  impérial  n'était  pas  suffisamment  humilié  pour  souscrire 
aux  demandes  des  Anglais ,  il  faudrait  recourir  à  un  blocus  de  la  côte  ,  blocus 
qui  comprendrait  les  ports  de  Canton  ,  d'Amoy,  de  Ningpo  et  de  Shanghae. 

Voilà  le  plan  de  M.  Lindsay.  Il  a  au  moins  le  mérite  d'èlre  exposé  avec 
franchise  et  d'indiquer  d'honnêtes  convictions.  L'opinion  de  cet  ancien  fonc- 
tionnaire n'est  certes  pas  favorable  au  caractère  du  gouvernement  chinois  ;  en 
revanche,  il  pense  beaucoup  plus  de  bien  des  Chinois  en  général  .  qu'on  n'au- 
raii  pu  s'y  attendre.  M.  Lindsay  termine  son  exposé  par  les  considérations  el 
les  détails  suivants ,  qu'il  nous  a  paru  intéressanl  de  reproduire  : 


55(5  Ii'HINDOUSTAN.  —  AFFAIRES  DE  CIILNE. 

«Mon  but,  en  présentant  cette  brochure  au  public,  a  été  de  prouver  que, 
dans  les  hostilités  pendantes ,  la  justice  était  de  notre  côté.  Je  ne  suis  point  mû 
par  des  motifs  de  vengeance  ou  d'animosité  contre  les  Chinois;  loin  de  là  :  je 
trouve  que  le  gouvernement  a  toujours  été  injuste  et  oppressif  à  l'égard  des 
étrangers,  mais  j'aime  la  nation  ,  et  je  suis  convaincu  que  ,  sous  un  système 
tel  que  celui  que  j'espère  voir  bientôt  en  vigueur,  les  relations  les  plus  amicales 
pourraient  exister  entre  eux  et  nous.  J'ai  connu  intimement  beaucoup  de  Chi- 
nois dans  l'intégrité  et  l'honneur  desquels  je  placerais  une  confiance  aussi 
entière  que  dans  ceux  d'aucun  de  mes  compatriotes.  La  conduite  jalouse  du 
gouvernement  s'est  opposée  jusqu'à  ce  jour  à  l'extension  des  relations  sociales; 
mais  si  cet  obstacle  disparaissait,  nous  verrions  alors  les  traits  plus  aimables 
du  caractère  chinois  dans  leur  véritable  jour. 

»  Je  conclurai  en  racontant  une  anecdote  relative  à  un  Chinois  de  mes  amis, 
anecdote  qui  se  rapporte  jusqu'à  un  certain  point  aux  troubles  récents,  et  qui 
lui  fait  tellement  honneur  que  j'ai  grand  plaisir  à  la  rappeler.  Cet  homme  était 
un  très-honorable  et  très-intelligent  marchand  de  soieries  qui  faisait  fréquem- 
ment le  commerce  de  l'opium.  En  1837,  il  avait  pris  des  engagements  avec 
notre  maison  pour  livrer,  l'année  suivante  ,  des  soieries  à  un  prix  fixé,  et  avait 
reçu  une  somme  considérable  d'argent  en  avance.  Quand  les  troubles  commen- 
cèrent, le  nom  de  mon  ami  parut  sur  le  livre  noir  du  gouverneur,  parmi  ceux 
des  principaux  spéculateurs  en  opium,  et  une  forte  récompense  fut  promise 
pour  son  arrestation.  La  saison  avançait,  et  nous  n'entendions  par  parler  de 
lui  ;  en  même  temps,  le  prix  des  soieries  avait  haussé,  de  sorte  qu'il  n'eût  pu 
remplir  son  engagement  qu'en  subissant  une  perte  de  15  pour  100.  Je  dois 
avouer  que,  dans  ces  circonstances,  nous  n'avions  que  peu  d'espoir  de  revoir 
notre  soie  ou  notre  argent,  lorsqu'une  nuit,  en  décembre  1838,  au  moment  où 
la  persécution  de  tous  ceux  qui  étaient  enveloppés  dans  l'affaire  de  l'opium 
était  à  son  apogée,  un  Chinois  vint  me  trouver  et  m'annonça  que  mon  ami  était 
à  Canton  et  désirait  me  parler.  Je  l'accompagnai  à  une  petite  boutique  chi- 
noise où  je  trouvai  mon  ami.  Il  me  dit  :  «  Je  suis  venu  à  Canton  au  péril  de 

»  ma  vie,  pour  remplir  mes  engagements  envers  vous  et  envers  messieurs 

»  Les  soieries  que  je  vous  ai  promises  sont  entre  les  mains  d'un  tel.  Il  faut 
«  que  vous  preniez  des  arrangements  pour  les  faire  passer  par  l'entremise  d'un 
»  marchand  hong  sans  m'exposer,  car,  si  elles  sont  saisies,  ma  mort  est  cer- 
«  taine.  Si  elles  ne  sont  pas  d'aussi  belle  qualité  que  celles  que  j'avais  promi- 
»  ses,  mon  ami  en  a  davantage  à  votre  disposition  ;  vous  pourrez  choisir  ce 
»>  que  vous  voudrez  ,  et  je  payerai ,  s'il  y  a  lieu ,  la  différence  en  valeur.  »  J'a- 
voue que  je  fus  vivement  louché  de  cette  conduite  si  honorable,  et  je  le  pressai 
fortement  de  ne  pas  perdre  un  instant  pour  retourner  dans  le  lieu  qui  lui  ser- 
vait d'asile  et  qui  se  trouvait  dans  une  province  éloignée.  Le  lendemain  ,  je  vis 
le  Chinois  auquel  il  m'avait  adressé,  et  je  reçus  de  lui  toute  la  soie  qu'il  devait 
me  remettre  et  qui  se  trouva  de  la  plus  belle  qualité.  Je  suis  heureux  de  pou- 
voir dire  que  mon  ami  échappa  aux  griffes  de  l'inquisition  chinoise,  et  qu'il 
élait  en  sûreté  d'après  les  derniers  avis  que  j'ai  reçus. 

l  ii  Irak  pareil  fait  également  honneur  à  l'individu  et  à  la  nation,  et  je 
crois  fermement  que  de  tels  hommes  oonl  nombreux  en  Chine.  Que  nous  ob- 


L  HINDOUSTAN.  —  AFFAIRES  DE  CHINE.       557 

tenions  seulement  liberté  et  sûreté  dans  nos   relations  avec  la  Chine ,  et  les 
deux  peuples  en  retireront  de  grands  avantages.  » 

Nous  pensons ,  avec  M.  Lindsay,  qu'il  est  à  désirer  que  les  relations  de  l'An- 
glelerre  avec  le  céleste  empire  prennent  un  caractère  de  dignité  ,  de  libéralité 
et  de  justice  qu'elles  n'ont  pas  eu  jusqu'à  ce  jour;  mais  nous  pensons  aussi, 
avec  ou  sans  M.  Lindsay,  que  le  temps  est  venu  pour  les  autres  nations  euro- 
péennes, et  pour  la  France  surtout,  de  prendre  une  part  active,  régulière, 
durable  au  commerce  de  la  Chine.  Nous  espérons,  dans  tous  les  cas,  que  la 
France  observera  attentivement  la  marche  des  événements,  depuis  les  bouches 
de  Flndus  jusqu'à  Canton  et  au  delà;  qu'elle  n'oubliera  pas  que  les  produits 
de  ses  manufactures  peuvent  chercher  et  doivent  trouver  de  nouveaux  débou- 
chés dans  l'extrême  Orient  ;  que  des  marchandises  de  peu  de  volume,  expé- 
diées de  Marseille,  pourront  bientôt,  quelque  merveilleux  que  cela  paraisse, 
arriver  à  Bombay  ou  à  Karatchi  en  trente  jours,  à  Loudianah  en  six  semaines; 
que  le  commerce  des  îles  de  la  Sonde  et  des  mers  de  Chine  doit  nécessairement 
recevoir  une  impulsion  nouvelle  et  salutaire  des  événements  mêmes  qui  sem- 
blent devoir  entraver  le  commerce  de  l'Angleterre  dans  ces  parages;  qu'il  y 
a  place  dans  ces  spéculations  pour  nous  comme  pour  les  Américains;  qu'en 
un  mot  la  France  doit  se  présenter  dans  les  mers  de  l'Inde  et  de  la  Chine  , 
partout  où  l'avenir  de  ses  relations  commerciales  l'invite  à  faire  flotter  son 
pavillon. 

A.    DE   JaNCIGNY. 


POETES 


ET 


ROMANCIERS  MODERNES 

DE  L'ALLEMAGNE. 


i. 


En  1837,  je  me  trouvais  à  Berlin.  Des  amis  me  conduisirent  dans  une  réu- 
nion littéraire  qui  se  tenait  tous  les  mercredis  au  milieu  d'un  jardin,  sous  de 
beaux  arbres,  et  portait  le  nom  sans  prétention  de  Société  du  Mercredi.  Une 
idée  originale  avait  présidé  à  sa  fondation  :  on  devait  s'occuper  de  (ouïes  les 
productions  littéraires  a  mesure  qu'elles  paraîtraient  ;  les  ouvrages  des  mem- 
bres du  club  étaient  seuls  exceptés  ,  il  ne  pouvait  jamais  en  être  question.  Les 
fondateurs  avaient  voulu  éviter  les  préoccupations  égoïstes  et  les  querelles  va- 
niteuses qui  troublent  trop  souvent  les  associations  de  ce  genre  et  les  corrom- 
pent. La  pensée  d'une  institution  si  désintéressée  d'amour-propre  ne  pouvait 
guère  être  conçue  qu'en  Allemagne,  et  encore  je  crois  que  la  Société  du  Mer- 
credi n'existe  plus. 

J'étais  donc  un  mercredi  dans  le  jardin  où  l'on  se  rassemblait  chaque  se- 
maine.  Là  se  trouvaient  plusieurs  hommes,  jeunes  la  plupart,  et  ayant  déjà 


POETES  ET  ROMANCIERS  MODERNES  DE  L  ALLEMAGNE.     559 

presque  tous  un  nom  dans  les  lettres  :  le  poète  tragique  uaupach,  Stieglifz, 
Iloltei ,  Willibald  Alexis,  qui  venait  de  tromper  le  public  à  une  imitation  de 
Walter  Scott,  et  dont  la  renommée  devait  grandir  encore  ;  Uchlerilz  ,  auteur 
à? Alexandre  et  Darius]  et  près  d'eux  des  amis  plus  mûrs,  Varnhagen , 
homme  du  monde,  homme  de  goût,  mari  de  la  célèbre  Rahel  ;  Hitzig,  le  docte 
criminaliste,  et  le  biographe  populaire  de  Werner  et  de  Hoffman.  Ce  dernier 
me  mit  en  rapport  avec  un  de  ses  amis  qui ,  plus  que  personne  dans  la  société, 
avait  ce  que  nous  appelons  en  France  une  tournure  allemande;  il  était  grand 
et  mince,  de  longs  cheveux  descendaient  et  flottaient  sur  ses  épaules ,  son  vi- 
sage offrait  une  singulière  expression  de  candeur  et  de  fermeté,  quelque  chose 
de  doux  et  de  fort,  de  paresseux  et  d'ardent.  La  conversation  s'engagea  entre 
nous  en  allemand;  mon  interlocuteur  parlait  avec  une  énergie  d'expression 
remarquable,  mais,  à  ce  qu'il  me  semblait,  avec  un  peu  d'effort  et  un  accent 
nouveau  pour  moi  (1).  Moi ,  je  construisais  à  la  sueur  de  mon  front  ces  labo- 
rieuses périodes  allemandes  dont  chacune  ressemble  aux  pyramides  vivantes 
que  forment,  en  s'enlassanl  les  uns  sur  les  autres  ,  les  divers  membres  d'une 
famille  d'équilibrisles,  les  petits  mots  expressifs,  les  particules  qui  déterminent 
le  sens,  se  juchant  au  sommet  de  la  période  ,  comme  les  enfants  sont  hissés  à 
la  pointe  de  la  pyramide.  Tout  à  coup  un  de  ceux  qui  assistaient  à  notre  dia- 
logue partit  d'un  éclat  de  rire,  et  nous  dit  :  Messieurs,  mettez-vous  à  l'aise,  et 
parlez  français.  —  Le  personnage  au  long  corps  et  aux  longs  cheveux  était 
mon  compatriote;  c'était  l'homme  excellent,  singulièrement  doué  par  la  na- 
ture et  longtemps  persécuté  par  le  sort,  dont  je  vais  retracer  la  vie  agitée  ; 
c'était  un  émigré  picard  et  un  officier  prussien,  un  gentilhomme  et  un  libéral, 
un  poète  et  un  botaniste,  qui  avait  fait  un  roman  fantastique  et  le  tour  du 
monde  ;  c'était  un  Allemand  né  en  France,  c'était  Chamisso. 

Louis-Charles-Adélaïde  de  Chamisso,  qui  remplaça  le  second  de  ses  prénoms 
par  celui  d'Adelbert,  naquit  au  commencement  de  l'année  1781,  en  Cham- 
pagne, au  château  de  Concourt,  d'une  famille  noble  et  originaire  de  la  Lor- 
raine. Cette  famille  s'était  alliée  à  plusieurs  maisons  régnantes;  on  y  conser- 
vait l'épée  que  le  maréchal  de  Villars  avait  donnée  au  grand-père  de  Chamisso, 
âgé  de  quinze  ans  ;  on  y  conservait  aussi  une  autre  épée  â  laquelle  se  ratta- 
chait un  louchant  souvenir  de  vaillance  et  de  fidélité.  Le  10  août,  les  deux 
frères  aînés  de  Chamisso,  Hippolyle  et  Charles,  se  trouvaient  auprès  de 
Louis  XVI.  Charles,  blessé  en  défendant  le  roi,  fut  sauvé  par  \\\\  homme  du 
peuple;  peu  de  temps  après,  il  reçut  une  épée  qu'avait  porté  l'infortuné  mo- 
narque, et  un  billet  ainsi  conçu  : 

«  Je  recommande  à  mon  frère  M.  de  Chamisso,  un  de  mes  fidèles  serviteurs; 
il  a  plusieurs  fois  exposé  sa  vie  pour  moi. 

»  Louis.  » 

Telle  fut  l'origine  de  celui  a  qui  sont  consacrées  ces  pages  :  un  manoir 

(1)  Chamisso,  qui  a  écrit  l'allemand  avec  une  grande  perfection ,  ne  s'est  jauni- 
débarrassé  de  quelques  gallicismes,  comme  uac/i  mit-  (selon  moi).  On  ne  pouvait  lui 
entendre  dire  trois  phrases  sans  s'apercevoir  qu'il  était  Français. 


800  t>OÊTËS   ET   ROMANCIERS   MODERNES 

champenois,  une  famille  antique  el  dévouée  aux  vieux  souvenirs.  Celte  ori- 
gine n'annonçait  point  la  carrière  qu'il  devait  parcourir.  On  ne  se  doutait  pas 
à  Boncourl,  en  1781,  que  le  gentilhomme  qui  venait  d'y  naître  serait  un  poêle 
et  un  prosateur  allemand  distingué ,  et  traduirait  dans  la  langue  de  Goethe  les 
chansons  de  Béranger. 

Chamisso  ,  dans  son  enfance,  était  hahituellement  pensif  et  silencieux.  Lui- 
même  nous  apprend  qu'il  avait  déjà  les  goûls  du  naturaliste  et  les  rêveries  du 
poêle.  «  J'ooservais  les  insectes,  je  cherchais  de  nouvelles  plantes  ,  je  passais 
les  nuits  orageuses  devant  une  fenêtre  ouverte,  à  contempler  et  à  réfléchir.  » 
La  révolution  détruisit  Boncourl  et  fit  sortir  de  France  Chamisso  avec  sa  fa- 
mille; il  avait  alors  neuf  ans.  A  treize  ans,  il  étudiait  le  dessin  et  la  miniature 
à  Wurtzhourg.  A  quinze  ans,  après  avoir  été  quelque  temps  élève  peintre  à  la 
manufacture  royale  de  porcelaine  de  Berlin ,  il  devint  page  delà  reine  de 
Prusse.  A  dix-sept  ans,  il  entra  au  service  :  trois  ans  après  (1801),  il  était 
lieutenant ,  et  sa  famille  revenait  en  Fiance.  La  première  occupation  du  jeune 
officier  prussien  fut  d'apprendre  à  fond  l'allemand,  car  celui  qui  devait  s'illus- 
trer dans  cette  langue  ne  la  savait  pas  encore  très-bien  à  l'âge  de  vingt  ans. 
C'est  ce  que  prouve  un  essai  de  tragédie  en  prose  (le  Comte  de  Comminge), 
qui  remonte  à  cette  époque.  Mais  en  même  temps  on  y  sent,  dit  M.  Hitzig, 
biographe  et  ami  de  Chamisso  ,  «  une  certaine  habileté  d'expression  et  un  en- 
traînement involontaire  vers  le  rhythrae.  La  prose,  sans  que  l'auteur  s'en 
aperçoive  ,  passe  au  vers.  »  Chamisso  n'était  pas  encore  écrivain,  il  était  déjà 
poêle. 

C'est  qu'il  était  amoureux,  amoureux  d'une  jeune  veuve  française  nommée 
Cerès  Duvernay.  Les  vers  qu'il  composa  dans  cette  langue,  pour  l'objet  de  sa 
passion,  sont  aussi  mauvais  et  aussi  exaltés  qu'il  convient  à  un  premier  amour. 
Un  jour,  Mmc  Cerès  Duvernay  ayant  laissé  tomber  un  bouquel  de  pensées,  Cha- 
misso voulut  le  lui  rendre  ;  on  le  lui  donna.  Cet  incident,  peu  extraordinaire, 
lui  inspira  les  vers  suivants,  qui  le  sont  beaucoup.  Je  ne  les  cite  que  pour  mon- 
trer à  quel  point  notre  compatriote  étail  déjà  Allemand  par  le  tour  de  l'imagi- 
nation, même  dans  ses  vers  français. 

Bientôt  je  sentis  cette  fleur 
Devenir  graine  dans  mon  cœur, 
Et  cette  graine  se  répandre  , 
Lever,  et  croître,  et  me  surprendre, 
Remplir  le  jardin  de  mon  cœur. 
Depuis  ce  jour  mille  pensées 
Malgré  moi  troublent  mes  journées  , 
Fleurissent  pendant  mon  sommeil, 
Se  flétrissent  à  mon  réveil, 
Renaissent  avec  ton  image... 

Ce  fantastique  madrigal  semble  traduit  de  l'allemand.  Chamisso  faisait  pas- 
ser dans  celle  langue  les  vers  coquets  el  assez  plats  que  lui  adressait  en  français 
Mmo  Cerès  Duvernay.  Sa  langue  adoplive  était  donc  comme  l'idiome  naturel 


DE   L'ALLEMAGNE.  aGl 

de  son  imagination  el  de  son  cœur.  Il  s'y  sentait  dès  lors  plus  à  l'aise  que  dans 
sa  langue  maternelle. 

Bientôt  il  se  trouva  faire  partie  d'un  petit  cercle  de  jeunes  poêles  alors  ob- 
scurs, et  qui  la  plupart  sont  devenus  des  hommes  distingués  dans  divers  genres. 
Parmi  eux  étaient  Robert ,  Varnhagen  ,  Koreff .  Delafoye  ,  aujourd'hui  profes- 
seur de  chimie  à  Caen,  et  enfin  le  plus  fidèle  ami  de  Chamisso,  celui  qui  a  pu- 
blié ses  lettres  et  sa  biographie  ,  Hitzig.  Les  jeunes  amis  entreprirent  de  con- 
cert  un  almanach  des  Muses  .  publication  qui  leur  semblait  d'une  grande 
importance  el  qui  leur  procura  bientôt  l'ineffable  bonheur  d'avoir  des  admira- 
teurs, des  admiratrices  et  des  ennemis.  Les  fondateurs  du  Livre  Vert  (c'était 
le  nom  du  recueil)  furent  séparés  par  la  divergence  de  leurs  carrières.  Cha- 
misso, resté  seul  à  Berlin  ,  leur  écrivait  souvent,  et  ce  commerce,  surtout 
avec  les  plus  chers,  ne  fut  jamais  interrompu  à  travers  les  phases  d'une  vie 
errante. 

La  guerre  allait  commencer  contre  la  France  ,  el  Chamisso  exprime  ainsi  le 
vague  besoin  d'action  qui  tourmentait  le  jeune  lieutenant  :  «Je  me  frapperais 
du  poing;  être  un  gars  de  vingt-quatre  ans,  et  n'avoir  pas  vécu  ,  et  n'avoir 
rien  fait,  rien  souffert ,  rien  goûté  ,  n'être  rien  el  n'avoir  rien  acquis,  absolu- 
ment rien  dans  ce  misérable,  misérable  monde.  «  Vn  attendant  une  occupation 
plus  sérieuse,  le  Livre  Vert  l'absorbait  tout  entier.  Il  avait  aussi  des  projets 
(i'étude  et  d'université.  Le  savant  futur  et  le  futur  poêle  s'annonçaient  de  loin 
par  des  instincts  confus.  Mais  ces  projets  n'étaient  point  du  goût  de  la  famille 
de  Chamisso.  Voici  ce  que  lui  écrivait  sa  mère ,  femme ,  du  reste  ,  d'un  grand 
sens  et  d'une  admirable  tendresse  pour  ses  enfants  : 

«  Rêvez-vous  quand  vous  parlez  des  universiléss  de  Saxe?  La  science  est 
sans  doute  une  fort  belle  chose  ,  mais  c'est  lorsqu'elle  peut  nous  être  utile  ;  et, 
je  vous  prie  ,  à  quoi  pourraient  vous  servir  tous  les  us  de  l'univers  ou  pour 
votre  bonheur  ou  pour  voire  utilité?  Craignez-vous  de  ne  pas  rencontrer  as- 
sez de  tableaux  de  mauvaises  mœurs  el  d'irréligion  pour  désirer  aller  dans  la 
réunion  complète  de  l'un  et  de  l'autre  en  admirer  les  merveilleux  effets?  Don- 
nez-vous à  la  littérature  ,  elle  amuse  l'esprit ,  et  c'est  de  cela  surtout  que  vous 
avez  besoin  :  elle  l'orne  et  donne  des  passe-temps  agréables;  mais,  pour  l'es- 
prit de  l'école  ,  je  trouve  que  ce  qu'on  peut  faire  de  mieux  est  de  l'oublier  et 
d'y  renoncer  bien  vite  quand  on  en  sort  j  ce  n'est  donc  pas  la  peine  de  l'aller 
acheter  si  chèrement.  » 

L'ouverture  de  la  campagne  mit  fin  aux  irrésolutions  de  Chamisso,  mais  il 
conserva  toujours  ses  goûts  litéraires;  durant  des  marches  pénibles,  il  était 
constamment  occupé  du  cher  Almanach  vert.  Son  Homère  ne  le  quittait  point, 
el  il  entremêlait,  dans  ses  lettres,  des  phrases  grecques  aux  effusions  de 
l'amitié.  Les  grands  événements  du  jour  tiennent  peu  de  place  dans  celle  cor- 
respondance ;  Chamisso  vil  uniquement  avec  son  imagination  ,  ses  souvenirs. 
M's  rêveries  el  le  peu  délivres  qu'il  peut  se  procurer.  «  Je  lis  ,  dis-il ,  l'Écriture 
avec  soin  el  avec  une  grande  édification  ;  j'ai  lu  l'Évangile  de  saint  Mathieu  , 
el  je  le  compare  avec  l'Évangile  de  saint  Jean.  Les  versets  14 ,  22  et  suivants 
de  saint  Mathieu  m'ont  frappé.  Si  nous  prenons  ici  nos  quartiers  d'hiver,  je 
de\  iendrai  théologien.  J'ai  une  espérance  .  une  espérance  charmante  .  je  pour- 


562  POÈTES   ET   ROMANCIERS   MODERNES 

rai  peut-être  faire  venir  des  livres  de  la  bibliothèque  de  (Jocllingue.  »  J'ima- 
gine qu'il  n'y  avait  pas  dans  l'armée  française  un  lieutenant  dont  la  corres- 
pondance ressemblât  à  celle  de  Chamisso.  Courier  pourrait  faire  exception 
pour  Homère ,  mais  Courier  ne  lisait  point  saint  Mathieu. 

La  carrière  militaire  de  Chamisso  fut  terminée  par  un  événement  qui  lui 
causa  une  profonde  affliction.  Il  serait  peut-être  trop  sévère  de  lui  faire  un  re- 
proche d'avoir  consenti  à  porter  les  armes  contre  les  Français.  On  doit  se 
rappeler  qu'il  avait  quilé  la  France  à  neuf  ans,  que  la  reconnaissance  et  l'hon- 
neur l'attachaient  au  pays  qui  lui  avait  donné  du  pain  et  une  épée  (1).  Mais 
quelque  jugement  que  l'on  porte  sur  le  parti  qu'avait  pris  Chamisso ,  ou  plu- 
tôt que  la  destinée  avait  pris  pour  lui,  on  doit  rendre  justice  à  la  noble  dou- 
leur dont  il  fit  preuve  lors  de  la  reddition  trop  prompte  d'une  place  (Hameln), 
qu'il  eût  voulu  défendre.  Dans  une  longue  lettre  ,  il  raconte  et  déplore  une  fai- 
blesse contre  laquelle  il  proleste  énergiquement  ;  il  voit ,  dans  cette  honte  qu'il 
subit  avec  rage  et  désespoir  ,  une  punition  du  rôle  qu'il  avait  accepté,  après 
bien  des  combats  ,  avec  répugnance  et  avec  un  sombre  pressentiment. 

Chamisso  obtint  un  passe-port  pour  la  France ,  où  était  sa  famille  ;  mais  , 
avant  de  partir  ,  il  écrivait  à  Hilzig  :  «  Je  suis  Allemand  dans  le  cœur  et  pour 
la  vie.  »  Et  il  disait  vrai.  Jamais  il  ne  fut  indifférent  au  sort  de  la  France  ;  mais 
par  sa  nature  intime  il  appartenait  à  l'Allemagne.  Sa  candeur  ,  sa  naïveté  ,  la 
gaucherie  de  ses  manières  ,  sa  disposition  à  la  fois  studieuse  et  rêveuse,  le 
goût  des  voyages  ou  d'une  vie  paisible  dans  un  petit  cercle  d'amis,  l'origina- 
lité de  ses  idées  toujours  un  peu  enveloppées  d'une  expression  forte,  mais  pé- 
nible ,  tout  en  lui ,  jusqu'à  l'aspect  de  sa  personne  ,  était  allemand  plus  que 
français.  Devait-il  cette  empreinte  germanique  à  l'origine  lorraine  de  sa  fa- 
mille? Je  ne  sais  ;  mais  vraiment  il  semblait  prédestiné  au  rôle  qu'il  a  rempli. 
Le  hasard  l'a  rendu  plutôt  que  donné  à  l'Allemagne.  Cette  fois,  la  nature  avait 
préparé  l'ouvrage  du  sort. 

Arraché  à  sa  patrie  de  choix  ,  et  ne  pouvant  jeter  racine  dans  l'autre,  Cha- 
misso passa  plusieurs  années  dans  celte  situation  maladive  de  l'âme  que  tra- 
versent les  hommes  d'imagination  dont  les  circonstances  ou  une  vocation  im- 
périeuse n'ont  pas  encore  déterminé  la  carrière.  Durant  ces  jours  remplis  par 
des  projets  sans  suite  ,  des  tentatives  sans  résultais  ,  des  travaux  entrepris  et 
interrompus  ,  germait  silencieusement  le  poète.  Les  années  qui  semblent  com- 
plètement perdues  sont  souvent  celles  qui  laissent  le  plus  de  traces  dans  l'âme. 
Alors  elle  vit  en  elle  et  pour  elle-même ,  plus  tard  elle  vit  au  dehors  et  pour  le 
bruit  ;  beaucoup  ne  se  sont  mis  à  écrire  que  quand  ils  ont  eu  fini  de  vivre  j  et 
ce  que  le  monde  a  admiré  dans  leurs  ouvrages  ,  c'étaient  les  débris,  et,  si 
j'osais  le  dire  ,  les  rognures  de  leur  vie  intérieure  aux  époques  ignorées. 

La  famille  de  Chamisso  voulait  le  fixer  en  France  ,  il  fut  même  question  de 
mariage  ;  il  parle  d'une  aimable  jeune  fille  avec  force  bien  au  soleil.  Mais  son 
heure  n'était  pas  venue ,  son  inquiétude  ne  pouvait  encore  se  fixer  et  s'asseoir, 
il  avait  besoin  de  faire  le  tour  du  monde  pour  gagner  l'appétit  du  repos.  D'ail- 

(1)  u  Ici  le  sol,  là  les  hommes,  me  sont  étrangers,  s'écriait-il  douloureusement;  je 
ne  puis  être  satisfait  nulle  part.  » 


DE   L'ALLEMAGNE.  565 

leurs ,  son  âme  se  tournait  toujours  du  coté  de  l'Allemagne,  où  étaient  les  amis 
de  son  premier  âge  ,  ses  souvenirs  ,  ses  habitudes ,  et  vers  laquelle  ,  malgré 
son  attachement  pour  une  famille  qui  en  était  digne ,  le  rapportaient  sans  cesse 
les  penchants  et  les  besoins  de  sa  nature. 

Il  revint  à  Berlin  ,  mais  ses  amis  étaient  absents  et  dispersés  ;  il  y  passa  trois 
ans  sans  occupation  déterminée,  dans  un  état  de  mécontentement  intérieur  et 
d'abattement  auquel  le  sage  Hitzig  ne  voyait  qu'un  remède  :  faire  une  folie 
pour  avoir  à  la  réparer,  et  retrouver  par  là  de  l'activité  et  un  but.  Chamisso 
lui-même  peint  assez  poétiquement,  dans  une  lettre  datée  de  Berlin  1808,  cet 
état  de  malaise  et  de  langueur  qui  l'accablait.  «  Je  serais  heureux  de  me  sentir 
lié  et  de  savoir  précisément  ce  que  j'aurais  à  exiger  de  moi;  car  le  vide  dans 
lequel  les  événements  me  laissent  flottant,  de  sorte  que  mes  ailes  s'affaissent 
comme  celles  de  Satan  dans  Milton;  ce  vide  me  fatigue  mortellement  et  me 
plonge  en  un  sommeil  engourdissant  pareil  à  celui  qu'on  éprouve  dans  les 
hautes  régions  de  l'atmosphère.  »  Chamisso  souffrait  de  la  position  fausse  que 
lui  faisait  sa  naissance.  Étranger  au  milieu  de  l'élan  libérateur  de  l'Allemagne, 
auquel  il  ne  pouvait  prendre  part,  il  se  sentait  avec  colère  languir  dans  l'inac- 
tion ,  et ,  comme  il  le  disait  avec  une  énergie  un  peu  grossière ,  a  au  milieu  de 
toute  cette  fermentation,  tomber  en  pourriture  sans  même  donner  de  fumier  !  » 

En  1810 ,  Chamisso  fut  appelé  en  France  pour  y  occuper  une  place  de  pro- 
fesseur au  collège  de  Napoléonville.  Ce  voyage  le  mit  en  rapport  avec  M.  do 
Barante  ,  préfet  de  la  Vendée,  et  Mme  de  Staël,  qui  habitait  alors  le  château 
de  Chaumont,  si  pittoresquement  placé  sur  la  rive  gauche  de  la  Loire,  entre 
Blois  et  Amboise. 

Chamisso  ,  avec  sa  rudesse  ,  sa  sauvagerie  et  sa  pipe,  faisait  une  singulière 
figure  dans  cette  société  spirituelle  ,  élégante,  romanesque,  qui  avait  été  la 
société  de  Coppet.  Pourtant  on  appréciait  l'élévation  de  son  âme,  la  simplicité 
de  son  cœur,  l'originalité  de  son  esprit.  Pour  lui,  il  était  là  un  peu  étonné, 
un  peu  contraint  et  à  demi  séduit,  comme  un  Scythe  dans  Athènes.  Il  a  ex- 
primé avec  une  vivacité  assez  brusque  l'impression  que  faisait  sur  lui  la  femme 
extraordinaire  dont  le  hasard  l'avait  rapproché.  «  En  somme,  Mmede  Staël  nie 
plaît  plus  que  l'Allemand  (Schlegel);  elle  a  un  sentiment  plus  vrai  de  la  vie  , 
bien  qu'elle  s'entende  moins  que  lui  à  la  disséquer;  elle  a  aussi  plus  de  vie,  plus 
de  passion  (mehr  lieb'  im  leibe) ;  elle  a  les  bonnes  qualité  du  Français,  la  lé- 
légéreté  des  manières ,  l'art  de  vivre ,  la  grâce.  »  —Et  ailleurs  :  «  Mmo  de  Staël 
est  un  être  extraordinaire.  Elle  réunit  le  sérieux  allemand,  l'ardeur  méridio- 
nale ,  les  manières  françaises.  Elle  est  sincère  ,  ouverte,  passionnée  ,  jalouse, 
tout  enthousiasme;  elle  ne  comprend  que  par  l'âme.  Le  sentiment  de  la  peinture 
lui  manque;  la  musique  est  tout  pour  elle  ;  elle  ne  vit  que  dans  les  sons  ;  il  faut 
qu'on  fasse  de  la  musique  près  d'elle  quand  elle  écrit  ,  et  au  fond  elle  n'écrit 
que  de  la  musique.  La  géométrie  de  la  vie  a  ici  peu  de  succès.  M"'c  de  Slaél 
est  également  enthousiaste  de  la  chevalerie  et  de  la  liberté.  Elle  est  du  grand 
inonde  et  une  franche  aristocrate  ;  elle  le  sait  elle-même  ,  et  tout  ce  qu'elle 
sait,  elle  le  dit  à  ses  amis;  c'est  un  personnage  de  tragédie.  Elle  a  besoin  de 
recevoir ,  de  donner  ou  de  jeter  bas  des  couronnes,  elle  a  été  élei  «e  dans  les  ré- 
gions où  se  formaient  les  orages  politiques  qui  ont  décidé  du  sort  de  la  terre. 


864  P0ËT1  S  ET  ROMANCIERS   MODERNES 

Il  lui  Faudrait  au  moins  entendre  le  bruîl  des  voitures  de  Paris,  Elle  dépérit 
dans  cet  exil.  * 

11  Fallut  quitter  Chaumont.  Dn  jour  .  le  cor  féodal  qu'on  sonnait  pour  annon- 
cer l'arrivée  de  ceux  qui  se  présentaient  sur  la  rive  droite  du  fleuve,  annonça 
une  visite.  C'était  le  propriétaire  du  château  .  qu'on  croyait  en  Amérique  .  et 
qui  revenait  chez  lui  ,  ne  s'altendant  pus  à  y  trouver  si  bonne  et  si  nombreuse 
i  ompagnie.  On  l'invita  à  dîner .  et  on  parti!  le  lendemain  pour  Fossé .  près  de 
Blois.  \  lusse,  l'on  conserva  les  habitudes  de  Chaumont.  Le  soir,  tandis  qu'un 
Italien  jouait  de  la  guitarre ,  M1110  de  Staël  et  ses  amis ,  assis  autour  d'une  table, 
jouaient  à  la  petite  poste;  ce  jeu  consistait  a  s'écrire  des  billets  qui  se  croi- 
s -lient  rapidement .  et  procuraient  à  chacun  le  plaisir  d'avoir  un  ou  plusieurs 
tète-à-tête  par  écrit;  car  on  aimait  beaucoup  les  lète-à-tète:  il  y  avait  dans  le 
jardin  Vallée  des  explications. 

M.  de  Barante  appela  bientôt  près  de  lui  Chamisso  dans  le  chef-lieu  du  dé- 
partement delà  Vendée,  dans  la  ville  nouvelle  à  laquelle  Napoléon  avait  donné 
son  nom.  Chamisso  devait  aider  le  Futur  traducteur  de  Schiller  dans  ses  tra- 
vaux sur  la  littérature  allemande.  Il  trouva  ù  Napoléonville  un  grand  repos  et 
me  hospitalité  pleine  de  grâce  sous  le  toit  du  jeune  préfet  ,  dans  lequel  il  re- 
connaissait déjà  la  supériorité  que  les  années  ont  mûrie.  Chamisso  remplissait 
les  loisirs  que  lui  laissaient  des  fonctions  peu  assujettissantes  en  lisant  nos 
vieux  fabliaux  et  nos  romans  de  chevalerie.  Celte  portion  de  notre  littérature 
semble  avoir  été  celle  qu'il  goûtait  le  plus.  Il  poussait  même  l'admiration  pour 
nos  mystères  .  en  général  assez  insipides,  jusqu'à  comparer  le  dialogue  d'Isaac 
et  d'Abraham  au  moment  du  sacriC.ce  avec  les  plus  divines  productions  des 
Crées.  Déjà  il  s'était  occupé  à  chercher  en  France  des  chants  populaires.  Il 
s'attachait  a  imiter  Sfarot .  comme  plus  tard  il  devait  imiter  Déranger  ,  et  Ma- 
rol  prenait  eu  allemand  une  teinte  mélancolique. 

li  h  liiu  nielu  mehr  was  sonst  ich  war. 

Son  véritable  instinct  poétique  se  montrait  par  son  admiration  pour  Uhland, 
dont  il  a  souvent  approché  dans  ses  ballades.  .  Après  Goethe,  disait-il,  aucun 
]  oeTe  n'a  autant  agi  sur  moi.  a 

Pans  une  situation  douce  et  facile,  mais  sans  indépendance  et  sans  avenir, 
Chamisso  n'était  pas  moins  inquiet,  moins  malade  de  l'âme  et  delà  tète  (pie 
par  le  passé.  <•  Pour  être  heureux  .  s'écriait-il .  il  faut  être  empereur,  artiste  , 
amoureux  ou  imbécile,  a  Chamisso  n'était  rien  de  tout  cela.  11  est  certaines 
dispositions  chagrines  où  les  contrariétés  deviennent  des  distractions  et  des 
!  ilagemenls.  Chamisso  travaillait  ;i  une  traduction  de  l'ouvrage  d'Auguste 
Schlegel  sur  l'art  dramatique.  Le  libraire  fit  faillite.  s  Je  me  tourmente  décela, 
d  !  le  traducteur  traversé  dans  son  entreprise,  el  il  est  bon.  vrai  Dieu!  (pie 
je  me  tourmente  à  cause  de  quelque  chose  sans  quoi  je  me  tourmenterais  a 
.  luse  de  rien,  ce  qui  est  la  pire  manière  de  se  tourmenter.  » 

i  e  désir  de  revoir  ses  amis  de  Berlin,  le  rêve  <\u  bonheur  domestique  le  pour- 
suivaient. Jamais  il  n'y  cul  de  mélancolie  moins  égoïste  et  plus  honnête  que  la 
s    nui'.  Au  mois  de  septembre  181 1,  il  avait  été'  rejoindre  à  Coppel  Mm»deSlael, 


D£   L  \L;      .  .      I  .,<.... 

pour  lui  dire  adieu  avant  de  quitter  la  France.  Il  trouvait  là  une  tristesse  égale  à 
sa  tristesse.  A  -e  de  Coppet.  respire  une  mélancolie  tou- 

jours plus  profonde.  Je  suis  vraiment  accablé  d'une  faligue  mortelle.  Ce  mois 
et  le  mois  suivant,  toute  ma  vie  glissera  et  m'échappera  sans  que  j'arrive  à  rien. 
L'année  s'en  vieillit .  le-,  arbres  jaunissent,  bientôt  la  neige  nouvelle  argenlera 
la  cime  des  montagnes.  Un  mot  encore  de  mes  rapports  avec  mon  hôtesse.  La 
quitler  en  ce  moment,  ne  pas  attendre  que  son  sort  se  dénoue,  serait  vraiment 
difficile,  car  elle  est  bien  malheureuse;  la  malédiction  atteint  ceux  qu'elle 
aime,  tous  ses  amis  sont  repoussés  loin  d'elle....  »  En  effet,  la  persécution  qui 
s'acharnait  sur  une  femme  de  génie  venait  de  frapper  deux  personnes  qui  lui 
étaient  bien  chères  ;  coupables  de  leur  courageuse  amitié,  Mme  Récamier 
et  M.  Mathieu  de  Montmorency  avaient  été  exilés  pour  n'avoir  pas  fui  son 
exil. 

Charaisso  continue  ainsi  :  i  Mme  de  Siael  estime  el  apprécie  mon  caractère.  ■ 
C'était  vrai.  Il  ajoute  et  avec  quelle  candeur!)  :  «  La  première  fois  que  je  me 
trouvai  vivre  près  d'elle,  elle  ressentit i  •</<  grand  attrait.  Cette  fo.s 

je  l'ai  trouvée  engagée  dans  une  relation  qui  léloignail  entièrement  de  moi  • 
j'ai  reculé  arec  fierté,  et  nous  avons  été  froids  l'un  pour  l'autre.  Elle  m'ap- 
pelle orgueilleux;  il  est  vrai  que  je  me  mets  en  défense  contre  elle  comme 
contre  une  force  supérieure;  elle  estime  aussi  cela  en  moi.  » 

Ces  paroles .  dv  s'éloigner 

h  l'illustre  fugitive  ,  et  qui  sont  empreints  de  quelque  amertume,  donnent 
lieu  de  penser  que,  trompé  par  celle  coquetterie  romanesque  habituelle  à  l'au- 
teur de  Corinne .  et  qu'elle  regardait  comme  le  savoir-vivre  de  l'imaginaliou  , 
Chamisso  s'était  un  peu  exagéré  l'impression  qu'il  avait  précédemment  pro- 
duite. Mais  une  nuance  fvement  montré  n'empêchait  point  Chamissu 
de  sympathiser  noblement  a?ec  les  douleurs  de  celle  qui  en  était  l'objet  :  et  si 
l'on  sour.t  en  l'entendant  |  nent  de  Yattrait  qu'on  a  ressenti 
pour  sa  personne  ,  en  le  voyant  fier,  sensit  •  me  un  peu  farouche. 
on  ne  peut  que  s'intéresser  à  lui  et  l'honorer. 

Cette  époque  est  marquée  aus^i  dans  la  vie  de  Chamisso  par  ses  premier  s 
études  dans  une  science  a  laquelle  celte  vie  «levait  plus  lard  être  eorir 
la  botanique.  Le  Jura  et   les  Alpes  l'invitaient  à  de  poétiques  herborisations, 
Ii  fit  en  1*]L'  un  roy  ige  pédestre  en  Suisse,  hésita  un  moment  devant  les  séduc. 

1    Cetf  un  rondeau  :  dont  voici  le  commencement  et  la  fin  .- 

J'ai  vu  la  Gréée  et  retourne  en  Scytbie  ., 
Dans  mes  ForéUje  retourne  cacher 
r»  dédains  et  ma  mélancolie. 


Désabuse  je  connais  ma  I 

Je  vois  les  Heurs  tomber  et  'e  sécher  ; 

Je  vois  déjà  ma  jeunesse  flétrie 

.'.lier, 
prix  de  la 


566  POETES   ET   ROMANCIERS   MODEKNES 

tions  de  l'Italie,  puis  tourna  court,  affamé  de  l'Allemagne,  y  rentra  ,  éprouva 
la  plus  grande  joie  qu'il  pût  avoir,  celle  d'embrasser  ses  amis,  et  se  mita 
étudier  l'anatomie  avec  fureur.  Le  goût  de  l'histoire  naturelle  devenait  chez  lui 
de  plus  en  plus  dominant;  la  pensée  de  se  rendre  capable  de  prendre  part  à 
un  .voyage  scientifique  commençait  à  diriger  vers  un  but  moins  vague  les  er- 
rantes études  de  Chamisso. 

Les  événements  de  1813  vinrent  douloureusement  agiter  celui  qui  a  écrit  : 
«  Je  n'avais  alors  plus  de  patrie,  ou  bien  je  n'avais  pas  encore  de  patrie.  »  II 
se  sentit  Français  pour  souffrir  des  désastres  de  Russie.  Au  milieu  du  mouve- 
ment guerrier  de  l'Allemagne,  parfois  il  s'écriait  :  «  Non,  ce  temps  n'a  pas  pour 
moi  une  épée  !  »  Dans  d'autres  moments  il  se  sentait  décidé  à  défendre  sa  terre 
adoptive  :  «  Si  l'on  en  vient  à  une  guerre  de  paysans ,  je  pourrais  y  prendre 
part;  pro  aria  etfocis,  je  ne  refuserai  pas  de  périr  avec  vous.  »  Pouvait-il 
tenir  un  autre  langage? 

Ce  fut  dans  ce  temps  si  triste,  que,  pour  amuser  les  enfants  de  son  ami 
Hitzig,  il  écrivit  Pierre  Schlemihl,  le  plus  populaire  de  ses  ouvrages  en 
Allemagne  et  en  Angleterre,  et  le  plus  connu  en  France.  L'idée  de  cette  nou- 
velle est  bizarre  :  c'est  l'histoire  d'un  homme  qui  a  vendu  son  ombre.  Les  cir- 
constances de  ce  singulier  marché  sont  racontées  au  début  de  la  merveilleuse 
histoire  d'une  manière  très-piquante.  Pierre  Schlemihl,  pauvre  diable  qui  a 
une  lettre  de  recommandation  pour  un  riche  personnage,  arrive  dans  la  maison 
de  campagne  de  celui-ci.  Il  le  trouve  dans  son  parc ,  entouré  d'une  société 
brillante  à  la  suite  de  laquelle  le  nouveau  venu  se  glisse  timidement,  sans  que 
personne  prenne  garde  à  lui.  Une  belle  dame  se  blesse  légèrement  la  main  en 
voulant  cueillir  une  rose;  aussitôt  un  petit  homme  maigre  et  silencieux  tire 
sans  mot  dire  de  sa  poche  un  morceau  de  taffetas  d'Angleterre  et  le  présente 
avec  une  profonde  révérence.  La  belle  dame  prend  le  morceau  de  taffetas 
d'Angleterre  ;  personne  ne  songe  à  remercier  le  petit  homme  ,  l'on  continue  la 
promenade  commencée ,  et  l'on  arrive  sur  une  colline  du  haut  de  laquelle  on 
jouit  d'une  vue  superbe  et  d'où  l'on  découvre  la  mer.  Un  point  blanc  se  montre 
à  l'horizon  :  «  Un  télescope  !  »  s'écrie  le  richard  ,  et  aussitôt  le  petit  homme 
tire  de  sa  poche  l'objet  demandé.  Schlemihl  admire  comment  un  si  grand  in- 
strument a  pu  sortir  de  la  poche  d'un  habit,  mais  personne  ne  paraît  surpris; 
un  instant  après ,  quelqu'un  remarque  combien  il  serait  commode  d'avoir  là 
un  tapis  pour  que  la  société  pût  s'asseoir  et  jouir  du  point  de  vue.  Aussitôt  le 
même  petit  homme  lire  de  la  même  poche  un  magnifique  tapis  de  quarante 
pieds,  sans  que  personne  en  paraisse  étonné  le  moins  du  monde.  Mais  le  soleil 
devenait  incommode;  la  belle  daine  se  tourne  alors  vers  le  petit  homme,  et  lui 
demande  d'un  ton  léger  si  par  hasard  il  n'aurait  pas  une  tente  sur  lui.  Nouvelle 
révérence,  la  lente  est  tirée  de  la  poche  d'où  élail  sorti  le  tapis.  La  chose 
paraît  encore  toute  simple  ;  on  déploie  la  tente,  et  l'on  n'y  pense  plus.  Schlemihl 
ouvrait  de  grands  yeux;  mais  quelle  fut  sa  surprise  quand,  sur  le  désir  ex- 
primé par  une  personne  de  la  société,  le  petit  homme  fouilla  encore  une  fois 
dans  sa  poche  et  en  lira  trois  chevaux  sellés  et  harnachés!  Ace  coup,  Schlemihl 
s'éloigne  épouvanté,  croyant  avoir  rêvé  ce  qu'il  a  vu.  G; début  esl  un  vrai 
chef-d'œuvre  de  plaisanterie  dans  le  genre  fantastique:  jamais  Hoffmann  ne 


DE   L' ALLEMAGNE.  567 

réussit  mieux  à  préparer  son  lecteur  à  l'impression  du  merveilleux  et  ne  l'in- 
troduisit plus  graduellement  et  plus  vivement  à  la  fois  au  sein  de  la  réalité 
quotidienne,  ce  qui  est  le  grand  art  dans  cette  sorte  de  récit. 

Bientôt  Schlemihl  se  trouve  face  à  face  avec  l'étrange  personnage  dont  la 
conduite  n'a  paru  surprendre  que  lui.  Celui-ci ,  du  ton  le  plus  humble,  lui  dit, 
après  force  révérences  :  —  Pardon  de  ma  hardiesse ,  mon  cher  monsieur, 
mais...  vous  avez  une  bien  belle  ombre  ;  s'il  pouvait  vous  convenir  de  vous  en 
défaire,  je  m'en  arrangerais  volontiers.  —  Schlemihl  est  d'abord  un  peu  étonné 
de  la  demande;  mais  pour  cette  ombre,  qui  ne  lui  sert  à  rien,  l'inconnu  lui 
offre  le  sac  merveilleux  de  Fortunalus  d'où  l'on  peut  tirer  de  l'or  sans  l'épuiser 
jamais.  Le  marché  semhle  bon  à  Schlemihl  ;  il  consent  à  la  proposition.  Aussitôt 
l'acheteur  se  baisse,  et,  avec  une  grande  dextérité,  enlève  du  sol  l'ombre 
vendue,  la  roule  soigneusement,  la  met  dans  sa  poche  et  disparait. 

Ici  commencent  les  tribulations  du  pauvre  Schlemihl  ;  il  s'aperçoit  pour  la 
première  fois  de  ce  que  valait  cette  ombre,  qu'il  a  possédée  longtemps  sans  en 
connaître  le  prix.  A  chaque  pas  qu'il  fait  au  soleil ,  chacun  de  se  récrier  :  — 
Qu'a  fait  ce  monsieur  de  son  ombre?  II  a  beau  jeter  l'or  à  pleines  mains,  il 
entend  toujours  dire  derrière  lui  :  Comment  a-t-il  perdu  son  ombre  ?  qu'est 
devenue  son  ombre?  que  peut  être  un  homme  qui  n'a  pas  d'ombre?  —  Le  même 
malheur  le  suit  partout.  Il  est  parvenu,  en  ne  sortant  que  le  soir  ou  par  un 
temps  couvert ,  à  déguiser  ce  qui  lui  manque  à  celle  qu'il  veut  épouser,  et  que 
son  mérite,  aidé  du  merveilleux  petit  sac  ,  a  décidée  à  lui  donner  sa  main.  La 
veille  du  jour  où  tous  les  vœux  de  Schlemihl  doivent  être  couronnés  ,  il  a  ras- 
semblé dans  un  jardin  quelques  amis.  Assis  auprès  de  celle  qu'il  aime,  il  s'aban- 
donne aux  plus  douces  rêveries.  Tout  à  coup  la  lune  paraît  et  dessine  une 
seule  ombre  sur  le  gazon.  La  belle  regarde  son  prétendu  avec  un  élonnement 
mêlé  d*efrïoi,  et  jure  qu'elle  n'épousera  jamais  un  homme  qui  n'a  pas  d'ombre. 
Son  domestique  vient  lui  déclarer  un  jour  qu'il  ne  peut  se  résigner  à  servir 
un  maître  qui  n'a  pas  ce  qu'il  convient  ù  toute  personne  honorable  d'avoir. 
«  On  n'est  qu'un  pauvre  diable,  dit-il,  mais  enfin  on  a  une  ombre  comme  tout 
le  monde.  «  Et  il  demande  son  congé. 

L'un  des  incidents  les  plus  plaisants  des  infortunes  de  Pierre  Schlemihl  est 
celui-ci.  Le  personnage  mystérieux  par  lequel  il  a  été  induit  au  marché  qu'il 
déplore  chaque  jour  reparaît  et  veut  le  porter  à  donner  son  Ame  pour  son 
ombre.  Schlemihl  résiste;  mais  le  tentateur,  pour  le  séduire,  lui  offre  de  lui 
prêter  ce  qu'il  regrette  si  vivement.  Quelle  est  la  joie  du  pauvre  Schlemil , 
rentrant  en  possession  du  trésor  qu'il  avait  perdu ,  quand  il  voit  son  ombre  re- 
prendre sa  place  et  trotter  auprès  de  lui,  car  en  ce  moment  il  est  à  cheval,  et 
le  perfide  acquéreur  de  son  bien  marche  à  ses  côtés  !  Une  idée  lui  vient,  piquer 
son  cheval  et  emporter  son  ombre  au  galop;  mais  la  tentative  ne  réussit  pas. 
L'ombre  s'arrête  et  attend  son  propriétaire,  qui  la  ramasse  et  la  rend  froide- 
ment au  fugitif  désappointé,  en  l'engageant  à  prendre  les  moyens  de  la  mieux 
conserver. 

Celle  folie  est ,  selon  moi ,  trop  prolongée.  Une  saillie  d'imagination  ne  peut 
ê(re  la  donnée  d'un  roman  dans  les  règles.  La  partie  s<  nlimentale  el  pathéti- 
que de  Schlemihl  ne  louche  poinl  le  lecteur  qui  ne  peu!  prendre  an  sérieux 


508  POLIES  ET   ROMANCIERS   MORLB.NLS 

un  malheur  aussi  extraordinaire.  La  conception  frappe  par  ce  qu'elle  a  d'inat- 
tendu et  de  nouveau.  La  fantaisie  consent  en  souriant  à  s'y  prêter  pendant 
quelques  minute?;  mais  bientôt  la  raison  reprend  ses  droits.  Il  faut  une  cer- 
taine logique,  une  certaine  conséquence,  même  dans  le  merveilleux;  il  faut 
de  la  vraisemblance  jusque  dans  l'impossible ,  TAriosle  et  les  Mille  et  une 
Nuits  en  font  foi;  et  véritablement  le  malheur  de  n'avoir  pas  d'ombre  peut 
paraître  à  beaucoup  de  gens  compensé  par  le  bonheur  d'être  démesurément 
riche.  On  ne  peut  admettre  que  Schlemihl  n'ait  d'autre  ressource  contre  son 
malheur  que  les  bottes  de  sept  lieues  qui  ne  terminent  pas  très-heureusement 
son  histoire  ,  el  l'on  se  demande  si ,  avec  le  sac  de  Forlunatus  ,  il  n'aurait  pas 
trouvé  des  serviteurs  respectueux,  de  la  considération  et  d'excellents  partis. 

Y  a-t-il  une  idée  sous  ce  récit  bizarre?  Sans  faire  comme  Schlemihl,  et 
courir  après  une  ombre  ,  il  me  semble  qu'on  peut  supposer  à  l'auteur  l'inten- 
tion d'exprimer  celte  vérité,  que,  dans  la  société  telle  qu'elle  est,  la  vertu, 
le  mérite,  la  fortune  même  ,  ne  sont  pas  tout.  On  a  beau  être  riche,  on  a  be- 
soin encore  de  quelque  chose  pour  être  un  personnage  dans  le  monde;  il  faut 
un  je  ne  sais  quoi ,  une  ombre  légère  désignée  par  ces  mots  vagues,  mais  qui 
ont  un  sens  :  spécialité,  notabilité  ,  position.  Pour  compter  dans  la  société  de 
nos  joui  s  ,  où  l'on  n'est  plus  classé  par  le  rang  ,  il  faut  porter  un  nom  connu  , 
ou  avoir  fait  un  livre,  ou  avoir  un  talent;  il  faut  la  mode  ou  une  célébrité, 
une  notoriété  ,  et ,  comme  on  dit,  une  distinction  quelconque.  C'est  là  l'ombre 
dont  on  ne  saurait  se  passer,  pour  laquelle  le  diable  nous  lente  parfois  de 
vendre  notre  âme,  et  sans  laquelle  on  ne  réussit  à  rien.  L'auteur  de  Pierre 
Schlemihl  a  raison  de  conclure  que  ,  lorsqu'on  n'a  pas  d'ombre  ,  il  ne  faut  pas 
aller  au  soleil. 

Pierre  Schlemihl  devint  promptement  populaire.  Chamisso  jouissait  naïve- 
ment de  son  succès  ;  il  aimait  à  voir  les  enfants  courir  après  une  ombre;  il 
n'était  pas  insensible  au  plaisir  de  retrouver  son  héros  à  Copenhague,  à  Fé- 
lersbourg  et  jusqu'au  cap  de  Bonne-Espérance,  d'apprendre  qu'on  avait  fait  en 
un  an  trois  éditions  de  Pierre  Schlemihl  à  Londres  et  une  à  Boston,  qu'on 
l'avait  cité  en  plein  parlement.  Hoffmann  introduisit  l'homme  sans  ombre  dans 
une  de  ses  fantastiques  nouvelles.  Une  traduction  française,  à  laquelle  Cha- 
misso avait  mis  la  main,  parut  en  1821 ,  mais  après  avoir  subi,  de  la  part  de 
l'éditeur,  des  mutilations  et  des  changements  qui  la  rendaient  presque  mécon- 
daissable  aux  regards  paternels  (1). 

Revenons  à  la  vie  de  Chamisso.  Il  passa  la  fin  de  1813  et  le  commencement 
de  1814  occupé  d'histoire  naturelle,  suivant  des  cours  de  minéralogie  ,  aidant 
à  classer  les  crustacés  du  muséum  zoologique  de  Berlin  ,  el  s'exerçant  à  écrire 
et  à  parler  le  latin  pour  se  préparer  a  passer  sa  thèse  de  docteur.  11  voulut 
prendre  part  au  voyage  que  le  prince  de  Neuwied  devait  faire  dans  le  Brésil, 
et  qu'il  a  depuis  exécuté;  mais  ce  projet  manqua  comme  tant  d'autres.  A  cha- 
que entreprise  avortée,  Chamisso  retombait  dans  une  tristesse  plus  sombre, 
n'ayant  pour  se  consoler  que  l'accroissement  rapide  de  son  herbier  et  le  succès 
non  moins  rapide  de  Pierre  Schlemihl.  Il  arrivait  au  moment  où  l'on  coin- 

1,  Une  seconde  éilitiou  ,  imprimée  en  It>ôt>,  se  trouve  chez  Bossange. 


1)E  L'ALLEMAGNE.  o69 

inence  à  sentir  le  poids  des  années ,  et  où  l'on  se  prend  à  dire  comme  lui  : 
«  Insensiblement  nous  vieillissons ,  et  le  plus  fort  est  fait.  » 

Enfin  cette  carrière  scientifique  tant  désirée  allait  s'ouvrir  devant  ses  pas. 
Un  jour,  chez  Hilzig ,  il  lut  par  hasard  dans  un  journal  l'annonce  d'un  voyage 
de  découvertes  vers  le  pôle  nord  qui  devait  être  entrepris  sous  les  auspices  du 
gouvernement  russe.  Chamisso  s'écria  en  frappant  du  pied  :  «  Je  voudrais  être 
avec  ces  Russes  au  pôle  nord.  —  Parles-tu  sérieusement?  lui  dit  Hitzig.  —  Oui, 
sérieusement.»  Elle  15  juillet  1815,  Chamisso  parlait  de  Berlin  pour  un  voyage 
de  trois  années. 

Il  a  publié  la  relation  de  ce  voyage;  elle  fut  lue  avec  intérêt  par  le  public  , 
fortune  bien  rare  pour  un  voyage  scientifique.  Le  prince  royal  de  Prusse ,  dans 
une  aimable  lettre  qu'il  écrivit  à  Chamisso  ,  lui  exprima  tout  le  plaisir  qu'avait 
fait  son  voyage  dans  d'augustes  soirées.  C'est  que  l'inspiration  vive  et  originale 
du  poëte  savait  colorer  les  recherches  du  naturaliste.  L'humeur  individuelle 
de  l'auteur  donnait  un  tour  piquant  au  récit  toujours  un  peu  monotone  d'un 
voyage  autour  du  monde ,  c'est-à-dire  d'une  longue  et  ennuyeuse  navigation 
dans  laquelle  on  touche  à  quelques  points  lointains  du  globe.  Il  y  mêlait  des 
peintures  animées  de  la  vie  maritime  ,  des  anecdotes  et  des  souvenirs. 

«  L'existence  à  bord  d'un  vaisseau,  dit-il,  est  une  existence  d'un  genre  à 
part.  Avez-vous  lu  dans  Jean-Paul  la  biographie  de  deux  frères  jumeaux  qui 
étaient  attachés  l'un  à  l'autre  par  les  épaules?  C'est  quelque  chose  d'analogue, 
sinon  de  tout  à  fait  semblable.  La  vie  extérieure  est  uniforme  et  vide  comme 
la  plane  étendue  de  l'Océan  et  le  bleu  du  ciel ,  qui  s'appuie  sur  les  vagues.  Rien 
à  raconter,  point  d'événement,  point  de  journal.  Le  repas  lui-même,  qui, 
sans  varier  jamais,  revient  deux  fois  partager  chaque  journée,  est  un  ennui 
plus  qu'un  plaisir.  Il  n'y  a  aucun  moyen  de  se  séparer,  de  s'éviter,  d'expliquer 
un  malentendu.  Qu'un  ami ,  au  lieu  du  bonjour  auquel  nous  sommes  accoutu- 
més ,  nous  dise  :  Comment  vous  portez-vous  ?  l'on  rumine  sur  cette  nou- 
veauté, et  l'on  s'enfonce  dans  un  noir  souci  ;  car,  pour  mettre  la  conversation 
sur  ce  point ,  il  n'y  a  pas  de  place  sur  le  vaisseau.  Chacun  tour  à  tour  se  livre 
à  la  mélancolie.  » 

Un  gracieux  souvenir  de  la  France  attendait  Chamisso  au  Kamtchatka.  «  Je 
vis  ,  dit-il ,  pour  la  première  fois  un  portrait  que  j'ai  souvent  retrouvé  depuis 
sur  des  vaisseaux  américains  ,  et  que  leur  commerce  a  répandu  sur  les  côles  et 
dans  les  îles  de  l'océan  Pacifique  ,  le  portrait  de  M"10  Récamier,  cette  aimable 
amie  de  Mme  de  StaCl ,  auprès  de  laquelle  j'avais  eu  le  bonheur  de  vivre  long- 
temps. Il  était  peint  sur  verre  par  une  main  chinoise  assez  délicate.  En  regar- 
dant ce  portrait,  notre  voyage  me  semblait  une  plaisante  anecdote  racontée 
parfois  d'une  manière  un  peu  ennuyeuse,  et  rien  de  plus.  » 

En  cherchant  les  traces  de  Dante  à  travers  l'Italie ,  j'ai  rencontré  la  même 
image  reproduite  par  la  main  de  Canova  en  souvenir  de  Béatrice;  je  la  re- 
trouve aujourd'hui  sur  les  pas  de  Chamisso  dans  une  peinture  chinoise  au 
Kamlchalka. 

Les  lettres  de  Chamisso  ,  datées  des  latitudes  les  plus  diverses  ,  de  Ténériffe, 
du  Chili,  de  la  Californie  ,  de  Manille  ,  sont  touchantes  par  la  préoccupation 
constante  de  ses  amitiés,  qui  le  suit  sous  toutes  les  constellations  du  ciel. 

TOME   II.  59 


570  POETES   ET   ROMANCIERS   MODERNES 

La  muse  ne  s'endormait  pas  en  lui  sur  les  mers.  Au  contraire,  les  grands 
spectacles  de  la  nature,  l'isolement  habituel  sur  l'Océan,  le  vide  même  et 
l'ennui  des  longues  traversées,  favorables  à  la  méditation  et  aux  rêveries, 
toute  une  vie  entre  les  flots  et  le  ciel,  loin  de  la  terre,  parmi  les  brumes ,  ache- 
vèrent de  mûrir  l'inspiration  dans  cette  âme  errante.  Sur  le  détroit  de  Behring, 
Chamisso  composait  des  vers  qui  semblent  se  balancer  tristement  comme  des 
vagues  :  «  La  vie ,  la  mort ,  m'ont  dépouillé  ,  mes  années  se  détachent  de  moi 
et  tombent;  ma  tète  s'incline  plus  profondément;  marchant  comme  en  rêve, 
je  pose  mon  bâton  toujours  plus  loin,  et  je  m'avance  chancelant,  plus  las  que 
beaucoup  ne  le  croient  ;  je  m'avance  vers  mon  but ,  mon  tombeau.  » 

L'odyssée  du  poëte  est  terminée.  Revenu  en  1818,  il  commença  à  recueillir 
en  1819  le  fruit  de  ses  longues  études  et  de  son  long  voyage.  Il  fut  nommé  doc- 
leur  honoraire  près  l'université  de  Berlin,  membre  de  la  Société  des  curieux 
de  la  nature ,  et  custode  du  jardin  botanique.  Enfin  sa  situation  se  fixait;  il 
pouvait  réaliser  le  projet  qu'il  formait  depuis  longtemps  ,  celui  de  se  marier, 
d'avoir  des  enfants  ,  une  famille.  Chamisso  parle  souvent  de  ce  désir  daus  ses 
lettres;  il  citait  volontiers  ce  vers  de  Goethe  : 

TFe'iler  brignt  es  kein  mensch  stetlt  er  sich  w'ie  auch  crwïll. 

«  Nul  homme ,  comme  qu'il  s'y  prenne  ,  ne  saurait  aller  au  delà.  » 

La  mélancolie  de  Chamisso  s'évanouit  comme  par  enchantement  au  contact 
de  son  bonheur.  La  poésie ,  qui  lui  avait  inspiré  de  si  sombres  accents  au  temps 
de  sa  vie  solitaire  et  voyageuse ,  ne  lui  suggérait  plus  que  des  chants  d'amour 
et  l'expression  lyrique  d'une  joie  tantôt  recueillie ,  tantôt  éperdue. 

Tandis  qu'il  faisait  des  vers  pour  sa  jeune  femme  et  qu'il  mettait  en  ordre  les 
herbiprs  du  muséum  de  Berlin,  Chamisso  ne  se  souvenait  probablement  guère 
de  sa  qualité  d'émigré  français.  La  loi  d'indemnité  vint  la  lui  rappeler  assez 
agréablement.  Il  s'agissait  d'une  somme  de  100,000  francs  â  réclamer.  Il  fit  le 
voyage  de  Paris,  où  il  fut  très-bien  accueilli  de  nos  savants,  et  où  il  fut  dou- 
blement heureux,  en  sa  qualité  d'Allemand  et  en  sa  qualité  de  Français,  de 
voir  Marie  Stuart  applaudie  sur  notre  scène.  Bien  qu'intéressé  à  la  loi  du  mil- 
liard pour  les  émigrés,  Chamisso  sympathisait  vivement  avec  l'opposition 
constitutionnelle  d'alors.  Il  écrit  à  sa  femme  avec  une  sorte  de  triomphe  : 
«  Dis  à  Hilzig  que  j'ai  assisté  au  convoi  du  général  Foy,  cette  grande  solennité 
de  deuil  national,  et  que  j'ai  entendu  parler  près  de  son  tombeau  quelques-uns 
des  plus  célèbres  orateurs  ;  dis  lui  que  j'ai  assisté  également  au  procès  et  à  l'ac- 
quiltemenl  du  Constitutionnel;  dis-lui  que  j'ai  passé  toute  une  matinée  chez 
Auguste  de  Slael  entre  lui  et  le  général  Lafayetle.  »  Celte  préoccupation  de 
la  France,  qui  ne  cessera  point  chez  Chamisso,  comme  le  prouvent  ses  lettres 
jusqu'à  la  fin  et  le  recueil  de  ses  poésies,  pouvait  appartenir  autant  à  l'Alle- 
mand qu'au  Français.  Le  vif  intérêt  que  l'Allemagne  prenait  sous  la  restaura- 
tion à  nos  discussions  politiques  m'a  frappé  alors  au  delà  de  ce  que  je  puis  dire. 
Ce  n'est  pas  parce  qu'il  était  né  à  Boncourl  que  Chamisso  assistait  avec  tant 
d'émotion  au  procès  du  Constitutionnel  et  à  l'enterrement  du  général  Foy, 
c'est  parce  qu'il  venait  de  lîerlin. 


DE   L  ALLEMAGNE.  571 

Du  reste,  il  n'était  pas  absorbé  dans  les  grands  spectacles  que  Paris  lui 
présentait  au  point  de  perdre  de  vue  un  seul  détail  de  son  intérieur,  car  il  écri- 
vait aussi  à  sa  femme  :  «  N'oublie  pas  d'arroser  les  rosiers  ;  n'oublie  pas  de  faire 
lire  les  enfants  ;  n'oublie  pas  de  répandre  sur  ma  fenêtre  la  pâture  pour  les 
moineaux  ;  n'oublie  pas  de  soigner  les  plantes  que  j'ai  plantées.  «  Le  con- 
traste de  ces  lignes  avec  celles  que  j'ai  empruntées  plus  haut  à  la  même  cor- 
respondance achève  de  dessiner  la  figure  de  Chamisso,  analogue  à  celle  de 
plus  d'un  Allemand  de  nos  jours  :  un  sentiment  exalté  des  tendances  nouvelles 
et  une  fidélité  louchante  aux  naïves  habitudes  de  la  vie  patriarcale  des  anciens 
jours.  Les  journaux  français  et  la  tribune  française  écoutés  de  loin  au  sein 
d'un  ménage  semblable  à  ceux  que  dépeint  Auguste  Lafontaine,  ou  mieux  en- 
core l'épopée  domestique  de  Louise ,  voilà  ce  qu'on  trouve  à  chaque  pas  en 
Allemagne.  Heureux  pays ,  où  la  politique  a  encore  toute  la  candeur  et  toute 
l'innocence  d'un  premier  amour  ! 

Ce  fut  après  son  retour  de  France  que  je  vis  à  Berlin  Chamisso,  en  1827,  et 
que  je  ressentis  pour  cet  homme  excellent  et  remarquablement  doué  un  attrait 
de  cœur  qui  ne  s'est  jamais  effacé  depuis.  Le  naturaliste  estimé  commençait 
à  avoir  quelque  réputation  comme  poète.  Les  pièces  de  vers  que  Chamisso  avait 
composées  jusqu'à  cette  époque,  sous  l'empire  de  ses  diverses  impressions  et 
de  ses  diverses  fortunes,  parurent  en  1827,  réunies  à  une  seconde  édition  de 
Pierre  Schlemihl ,  et,  en  1828,  Chamisso  écrivait  en  confidence  à  un  ami. 
«  Je  crois  presque  que  je  suis  un  des  poètes  de  l'Allemagne.  »  L'année  sui- 
vante, il  écrivit,  contre  certaines  tendances  exaltées  du  moment ,  cinq  sonnets 
intitulés  les  Apostoliques;  il  publia  aussi  son  beau  poème,  SalasyGomez, 
empreint  d'un  vif  souvenir  des  îles  lointaines  de  l'océan  Pacifique.  Il  s'y  mon- 
tra supérieur  dans  l'art  de  manier  la  terzine  dantesque.  Dès  ce  moment  fut 
fondée  sa  double  réputation  d'écrivain  éminent  en  prose  et  en  vers,  dans  une 
langue  qui  n'était  point  sa  langue  maternelle  :  exemple  presque  unique  dans 
l'histoire  des  lettres. 

Chamisso  a  laissé  deux  volumes  de  poésies  détachées.  Il  est  très-difficile  de 
donner  une  idée  du  mérite  qui  leur  est  propre.  Le  sujet  est  en  général  assez 
peu  de  chose.  C'est  presque  toujours  un  fait  sans  importance,  un  accident  fu- 
gitif de  la  vie  de  l'auteur,  ou  un  récit  qui  l'a  frappé  ,  quelquefois  un  événe- 
ment du  jour;  mais  ,  sur  ce  fond  sans  étendue  et  sans  nouveauté,  il  déploie 
souvent  une  rare  énergie  et  une  remarquable  originalité  de  pinceau.  Sa  louche 
est  franche,  vigoureuse  ,  son  vers  incisif  et  bien  frappé.  Il  a  su  faire  vibrer  la 
corde  nationale  dans  les  âmes  allemandes;  et ,  après  Uhland,  il  n'est  peut-être 
pas  de  poète  en  Allemagne  dont  les  œuvres  soient  plus  fréquemment  données 
en  cadeaux,  surtout  par  les  fiancés  à  leurs  fiancées.  Entre  les  nombreuses  piè- 
ces de  vers  de  Chamisso  que  je  pourrais  citer,  je  choisirai  celle  qui ,  selon  moi , 
est  son  chef-d'œuvre,  le  Château  de  Uoncourt;  on  se  souvient  que  c'est  le 
nom  du  manoir  où  il  était  né  : 

a  Je  me  suis  reporté  en  rêve  aux  jours  de  mon  enfance  ,  et  j'ai  secoué  ma 
tète  grisonnante.  Que  me  voulez-vous,  images  que  je  croyais  dès  longtemps 
oubliées  ? 


572  POETES  ET  ROMANCIERS  MODERNES 

»  S'élevant  du  sein  des  bois  touffus ,  un  château  reluit  au  soleil.  Je  connais 
les  tours,  les  créneaux  ,  les  ponts  de  pierre  ,  le  portail. 

»  Les  lions  des  armoiries  semblent  me  regarder  avec  tendresse.  Je  salue  ces 
vieux  amis  ,  et  je  m'avance  dans  la  cour  féodale. 

»  Là,  le  sphinx  est  couché  près  de  la  fontaine;  là  ,  le  figuier  verdoie.  Là- 
bas  ,  derrière  ces  fenêtres,  j'ai  songé  mon  premier  songe  ! 

»  Je  m'avance  vers  la  chapelle  du  château  ;  je  cherche  le  tombeau  de  l'aïeul. 
C'est  ici.  Ici  la  vieille  armure  est  suspendue  au  pilier. 

»  Mes  yeux,  qui  se  voilent,  ne  lisent  plus  les  lettres  de  Fépitaphe,  quoiqu'une 
vive  lumière  brille  à  travers  les  vitraux  coloriés. 

»  Ainsi,  ô château  de  mes  pères  ,  tu  es  demeuré  debout  dans  ma  mémoire 
fidèle ,  et  cependant  lu  as  disparu  de  la  terre  ;  la  charrue  passe  sur  loi. 

»  Sois  fertile,  sol  bien  aimé,  je  te  bénis  avec  émotion  et  avec  tendresse  ;  et 
soit  deux  fois  béni  celui  qui  aujourd'hui  fait  passer  la  charrue  sur  toi  !  » 

Cette  pièce  ,  d'une  exécution  admirable  dans  l'original ,  cette  pièce  restera. 
Il  fallait,  pour  la  faire,  la  destinée  et  l'âme  de  Chamisso;  il  fallait  l'amour 
ardent  du  bonheur  des  hommes  de  notre  temps  dans  un  cœur  qui  baltait  en- 
core aux  souvenirs  d'autrefois.  Les  premières  stances  expriment  avec  une  sin- 
gulière vigueur  toute  la  poésie  féodale  des  vieux  souvenirs,  et,  dans  la  der- 
nière ,  on  entend  comme  un  cri  sublime  et  pénétrant  d'humanité  qui  touche 
jusqu'aux  larmes. 

Je  laisse  Chamisso  se  caractériser  lui-même  comme  poêle  dans  quelques  li- 
gnes manuscrites  que  je  dois  à  l'obligeance  de  sa  famille  : 

«  C'est  toujours  parmi  nous,  dans  le  fond  de  nos  cœurs  ,  dans  notre  his- 
toire ,  dans  notre  société  telle  qu'elle  est ,  que  je  cherche  et  trouve  la  poésie... 

»  J'ai  quelquefois  puisé  dans  de  vieux  contes  populaires ,  des  légendes  ou 
traditions.  Ces  sources  purement  humaines  appartiennent  à  lous  les  âges;  la 
Matrone  d'Éphèse  et  Abdallah  nous  appartiennent  aussi  bien  qu'aux  Latins 
et  aux  Orientaux.  C'est  toujours  l'homme  que  je  mets  en  scène ,  les  secrets  du 
cœur  que  je  cherche  à  dévoiler,  et  si  je  dois  à  mes  voyages  d'avoir  su  peindre 
avec  vérité  quelques  scènes  de  la  nature ,  le  paysage  fut  toujours  le  fond  de 
ce  tableau.  » 

Chamisso  avait  rapporté  de  Paris  une  grande  confiance  dans  le  triomphe  de 
la  liberté.  Chamisso  fut  toujours  un  libéral ,  mais  un  libéral  modéré,  comme  il 
le  dit  positivement  :  «  Depuis  que  je  me  suis  connu  ,  j'ai  été  vvhig.  »  Il  élait 
plein  de  foi  dans  l'avenir.  Son  refrain  éternel ,  avec  son  ami  Delafoye ,  un  peu 
plus  pressé  que  lui,  élait  :  Patience  !  patience!  tout  viendra  en  son  temps;  le 
monde  continue  à  marcher  d'Orient  en  Occident  ;  il  tourne  insensiblement  et 
ne  se  laissera  pas  visser  en  arrière.  —  Il  était  sans  cesse  occupé  de  l'avenir  du 
monde  ,  et  regardait  souvent  vers  l'Amérique. 

Les  journées  de  juillet  produisirent  sur  lui ,  comme  sur  toute  l'Allemagne  el 
sur  lou le  l'Europe    ce  qu'on  pourrait  appeler  la  stupeur  de  l'enthousiasme. 


DE   L  ALLEMAGNE.  575 

Le  S  août  1830,  Chamisso  entra  chez  son  ami  Hitzig  ,  tenant  à  la  main  le  jour- 
nal qui  contenait  les  miraculeuses  nouvelles.  Il  avait  traversé  les  rues>  rem- 
plies de  monde  ce  jour-là  ,  qui  est  celui  de  la  fête  du  roi  ,  dans  un  négligé  plus 
grand  encore  qu'à  l'ordinaire,  en  pantouffles  ,  sans  chapeau.  Il  était  ivre  de 
joie  et  d'orgueil,  il  se  rappelait  en  ce  moment  qu'il  était  né  Français,  et  il 
triomphait.  Quelque  temps  après,  ayant  vu  près  d'Hamhourg  le  pavillon  tri- 
colore, il  poussa  un  cri  de  joie.  Confondant  ses  deux  patries  dans  la  généreuse 
illusion  de  ses  espérances  ,  il  voyait  déjà  la  Prusse  ,  alliée  de  la  France,  gran- 
dir en  Allemagne  par  suite  de  cette  révolution,  dont  le  caractère  humain  le 
transportait.  Du  reste,  il  jugea  avec  un  bon  sens  qui  ne  le  quitte  jamais  lors- 
qu'il parle  des  affaires  de  la  France  ,  les  difficultés  de  la  nouvelle  situation.  Dès 
le  18  août,  il  écrivait  à  son  ami  Delafoye  une  lettre  remarquable  et  à  quelques 
égards  prophétique. 

Ce  moment  marque  dans  la  carrière  de  Chamisso  le  point  culminant  au  delà 
duquel  il  n'y  a  plus  qu'à  descendre.  Quand  on  a  triomphé  des  obstacles  et  des 
traverses  de  la  vie,  quand  on  a  obtenu  la  position  qu'on  ambitionnait,  quand 
la  gloire  vous  arrive,  quand  on  a  une  femme  et  des  enfants,  des  amis  qui  vous 
chérissent,  on  serait  heureux....  mais  alors  il  faut  mourir! 

Depuis  la  grippe  qui  régna  à  Berlin  en  1851,  la  santé  de  Chamisso  fut  sen- 
siblement altérée;  il  devint  sujet  à  une  toux  fréquente  ,  résultat  d'une  maladie 
de  poitrine  qui  devait  le  conduire  au  tombeau. 

Sa  considération  s'accroissait  toujours.  En  1855,  il  fut  nommé  membre  de 
l'Académie  des  sciences  de  Berlin  ,  sur  la  proposition  de  M.  de  Hu  'iboldt ,  dont 
le  glorieux  dévouement  aux  sciences  est  égalé  par  le  vif  intérêt  qu'il  porte  à 
tous  ceux  qui  les  cultivent.  Les  succès  du  poète  allaient  de  pair  avec  ceux  du 
naturaliste.  Ce  fut  alors  que  le  prince  royal  de  Prusse  écrivit  une  lettre  affec- 
tueuse à  Chamisso,  pour  le  remercier  de  ses  œuvres  ,  qu'il  venait  de  publier 
en  quatre  volumes,  et  qui  furent  accueillies  du  public  avec  une  bienveillance 
empressée.  Mais  les  faveurs  du  public ,  des  princes  et  des  académies  arri- 
vaient un  peu  tard;  celui  qui  en  était  l'objet  n'était  pas  destiné  à  en  jouir 
longtemps. 

La  femme  de  Chamisso  ,  qui  était  tombée  malade  vers  le  même  temps  que 
lui ,  mourut.  Une  sœur  de  la  défunte  se  chargea  ,  à  sa  place  ,  des  soins  de  la 
famille,  et  sert  encore  de  mère  à  sept  enfants  aujourd'hui  doublement  orphe- 
lins. Dans  les  quinze  mois  qui  s'écoulèrent  entre  la  perte  de  sa  femme  et  sa 
propre  mort,  Chamisso  ne  ralentit  rien  de  son  activité  scientifique  et  littéraire. 
11  travaillait  en  même  temps  à  deux  ouvrages  bien  différents,  et  qui  montrent 
quelle  fut  jusqu'au  bout  la  variété  de  son  talent  et  de  son  intelligence.  Il  pu- 
bliait une  grammaire  de  la  langue  hovaï,  parlée  dans  quelques  îles  de  la  mer 
du  Sud  ,  et,  en  société  avec  M.  de  Gaudy,  il  traduisait,  ou  plutôt ,  comme  il 
l'a  dit  lui-même,  il  germanisait  les  chansons  de  Bélanger  (1).  La  lâche  était 
difficile.  S'il  est  un  poète  national  par  le  génie  autant  que  par  les  sentiments 
qu'il  exprime,  c'est  Béranger,  et  je  ne  puis  accorder  ;i  son  traducteur  que , 
dans  beaucoup  de  ses  peintures  de  mœurs,  il  se  rapproche  du  génie  allemand 

(1)  ïfir  haben  umern  author ofl mehr verdeuttcht ait  ubertetzt,  préf.,  pas.  12. 


574         POETES  ET  ROMANCIERS  MODERNES 

plus  qu'aucun  de  nos  compatriotes.  C'est  une  louange  à  laquelle  Bélanger  sans 
doute  n'a  jamais  prétendu. 

La  difficulté  de  l'entreprise  tentée  par  Chamisso  et  son  ami  se  trahit  surtout 
dans  les  pièces  d'un  caractère  gai  et  folâtre.  Les  habitudes  de  la  langue  et  de 
la  poésie  allemande  vont  mal  à  l'enjouement  de  l'auteur  original.  Dans  la 
chansonnette  intitulée  la  Grand' M  ère,  à  côté  de  ce  refrain  : 

Combien  je  regrette 
Mon  bras  si  dodu  , 
Ma  jambe  bien  faite 
Et  le  temps  perdu  ! 

M.  de  Gaudy  a  placé  trois  vers  allemands  que  je  traduis  à  mon  tour  plus  fidè- 
lement qu'ils  ne  l'ont  été  eux-mêmes  du  français  : 

«  Je  comptais  quinze  ans  à  peine  ,  lorsque  dans  mon  cœur  timide  s'éleva  le 
premier  songe  de  l'amour.  » 

Chamisso  ne  germanise  pas  à  ce  point  son  auteur.  Cependant  il  cède  encore 
trop  souvent  à  l'influence  du  langage  poétique  allemand  ;  par  exemple,  quand 
il  traduit  ainsi  le  second  vers  du  premier  couplet  à  mon  vieil  habit  : 

Nicht  ivahr,  mitsammen  wanâern  wïr  an  grab? 
«  N'est-il  pas  vrai ,  nous  cheminons  ensemble  au  tombeau?  » 

Il  y  a  ici  une  solennité  lugubre  peu  en  harmonie  avec  le  sujet  et  le  ton  général 
du  morceau.  Mais  tout  à  coup  je  me  souviens  que  les  traductions  dont  je  parle 
occupèrent  les  dernières  années  de  Chamisso  ,  ces  années  douloureuses  ,  et  je 
crois  surprendre  l'expression  d'un  triste  pressentiment  dans  l'accent  sérieux 
de  ce  vers  mélancolique.  Alors  je  me  reproche  cette  critique  légère ,  et  je 
ne  vois  plus  que  le  tombeau  vers  lequel  il  se  sentait  alors  marcher,  et  dans 
lequel  aujourd'hui  il  est  descendu.  Du  reste,  Chamisso  choisit  en  général, 
pour  sa  part  dans  l'œuvre  commune ,  la  traduction  des  morceaux  qui  conve- 
naient le  mieux  au  tour  de  son  imagination  :  le  Juif  errant ,  le  Pauvre 
Jacques,  la  Femme  du  Braconnier,  et  il  parvient  souvent  à  reproduire  par 
son  vers  ferme  et  serré  l'énergique  et  vive  concision  de  l'original. 

Chamisso  conserva  jusqu'à  la  fin  de  sa  vie  toute  la  chaleur  d'âme  et  d'en- 
thousiasme dont  la  nature  l'avait  doué.  Peu  de  temps  avant  sa  mort ,  il  fit  le 
voyage  de  Leipzig,  pour  parcourir  la  première  station  du  chemin  de  fer  de 
Dresde.  Il  était  transporté  d'admiration  ;  il  appelait  la  machine  a  vapeur  les 
ailes  du  temps,  ou  bien  un  animal  à  sang  chaud  sans  yeux. 

L'année  suivante,  il  ne  se  sentit  plus  en  étal  de  remplir  ses  fonctions  au 
jardin  des  plantes  ;  il  avait  continué  à  s'y  rendre  pendant  tout  le  terrible  hiver 
de  1838,  bien  que  sa  maladie  se  lût  par  là  considérablement  aggravée.  Une 
retraite  égale  à  la  totalité  de  ses  appointements  lui  fut  accordée  dans  les  ter- 
mes les  plus  honorables  et  les  plus  flatteurs  ;  mais  il  avait  trop  attendu  pour 
prendre  un  repos  nécessaire ,  il  devait  payer  son  zèle  de  sa  vie ,  et  être  le 


DE   L  ALLEMAGNE.  575 

martyr  du  devoir.  Le  9  août  1839,  il  se  coucha  plus  malade  qu'il  n'avait  été 
depuis  longtemps  ;  la  fièvre  se  déclara  bientôt ,  puis  une  sorte  de  délire,  dans 
lequel  il  parlait  diverses  langues  ,  et  particulièrement  la  langue  hovaï.  La  nuit 
qui  précéda  sa  mort ,  il  parla  constamment  français ,  ce  qui  ne  lui  arrivait  que 
rarement.  Les  réminiscences  du  berceau  se  raniment  en  présence  de  la  tombe. 
Il  cessa  de  vivre  le  21  août  1839.  Je  terminerai  par  un  détail  attendrissant 
cette  courte  notice,  dans  laquelle  j'ai  eu  pour  but  autant  de  faire  aimer 
l'homme  que  de  faire  admirer  l'écrivain  (1).  Peu  de  temps  avant  sa  mort,  il 
composa,  pour  une  vieille  blanchisseuse  aveugle,  deux  pièces  de  vers  qui  eu- 
rent le  plus  grand  succès.  Données  par  l'auteur  aux  enfants  de  cette  femme 
et  achetées  avec  empressement,  elles  assurèrent  l'existence  de  sa  malheureuse 
famille.  On  y  lisait  : 

«  Elle  a  épargné  pour  acheter  du  lin  ,  elle  a  veillé  durant  les  nuits  et  filé  le 
lin ,  le  tisserand  en  a  fait  de  la  toile ,  elle  a  pris  les  ciseaux  et  l'aiguille ,  de  sa 
propre  main  elle  a  consu  son  linceul  sans  tache  comme  elle. 

»  Son  linceul  lui  est  cher,  elle  le  garde  avec  soin  ,  c'est  l'unique  trésor  qu'elle 
ait  au  monde;  elle  s'en  revêt  le  dimanche  pour  aller  entendre  la  parole  de 
Dieu;  au  retour,  elle  le  serre  précieusement  jusqu'à  ce  qu'on  vienne  la  cher- 
cher pour  l'ensevelir. 

»  Moi ,  au  déclin  de  mes  jours ,  puissé-je,  comme  cette  pauvre  femme  ,  avoir 
rempli  tous  mes  devoirs,  avoir  vécu  comme  elle  ,  et  pouvoir  trouver  la  même 
joie  dans  mon  linceul  !  » 

Pieuses  el  graves  paroles  auxquelles  je  me  garderai  d'ajouter  aucune  réflexion. 
Il  n'en  est  point  qui  n'affaiblît  l'effet  de  cette  prière  de  l'homme  de  talent  de- 
mandant à  Dieu  ,  après  une  vie  tourmentée,  de  mourir  comme  la  vieille  indi- 
gente a  laquelle  il  donnait  la  touchante  aumône  de  ses  vers.  Puisse  Dieu  avoir 
exaucé  le  vœu  du  poêle,  el  avoir  envoyé  les  joies  du  linceul  a  celui  qui  avait 
eu  si  peu  de  joies  sur  la  terre  ! 

J.-J.  Ampère. 

(1)  Il  ne  m'appartient  pas  de  juger  Cliamisso  comme  naturaliste.  Le  botaniste  le  plus 
distingué  de  l'Allemagne  et  de  la  France  appréciait  son  savoir  en  ce  genre;  il  en  a 
donné  des  preuves  dans  un  mémoire  sur  les  potamorjeton.  Il  a  publié  en  latin  un  tra- 
vail zoologique,  auquel  il  attachait  de  l'importance,  sur  quelques  animaux  de  la  classe 
des  vers  selon  Linnèc,  un  travail  sur  les  plantes  nuisibles  et  usuelles  qui  croissent  dans 
le  nord  de  l'Allemagne;  enfin,  les.  soins  assidus  qu'il  a  donnés  au  jardin  des  plantes  de 
Berlin  et  les  trésors  dont  il  a  libéralement  enrichi ,  sans  en  rien  «lire .  les  herbiers  con- 
fit '  ses  soins ,  sont  des  titres  qui  ont  mérité  à  Cliamisso  la  reconnaissance  de  sa  patrie 
adoptive.  Mais  ce  genre  de  détails  ne  saurait  trouver  place  ici  ;  je  renvoie  à  l'appré- 
ciation des  mérites  de  Cliamisso  comme  botaniste,  par  Schlechtendal i  Linneva . 
année  1839,  v.  XIII,  l«r  cahier. 


MARIE  D'ÉNAMBUC. 


i. 

Sur  la  côte  occidentale  de  la  Martinique,  au  delà  de  cette  vaste  plage  sablon- 
neuse qui  s'étend  entre  l'anse  Thomazo  et  la  haute  falaise  appelée  le  Morne- 
aux-Bœufs,  il  y  avait,  vers  le  milieu  du  xvue  siècle,  une  possession  dont  les 
limites  touchaient  d'un  côté  le  rivage  et  s'avançaient  de  l'autre  jusqu'au  pied 
du  Morne-Vert.  Ce  magnifique  domaine  appartenait  à  M.  d'Énambuc  du  Par- 
quet ,  lieutenant  général  du  roi  de  France  aux  Antilles.  M.  d'Énambuc  était 
parvenu  à  une  de  ces  hautes  fortunes  réservées  aux  hommes  d'élite  qui  savent 
poursuivre  leur  voie  à  travers  tous  les  obstacles  et  tous  les  périls.  Cadet  d'une 
noble  famille  de  la  Normandie  et  réduit  à  une  très-mince  légitime ,  il  était 
passé  aux  îles  avec  le  grade  d'officier  de  marine,  et,  par  son  courage,  son 
habileté  ,  la  fermeté  prudente  de  son  caractère,  il  y  avait  conquis  une  autorité 
indépendante  et  absolue.  Sa  puissance  égalait  celle  des  princes  souverains; 
sujet  du  roi  de  France  ,  il  renouvelait  en  Amérique  un  de  ces  pactes  féodaux 
dont  aucun  exemple  n'existait  plus  dans  la  mère-patrie  :  il  était  seigneur  pro- 
priétaire de  la  Martinique ,  de  la  Grenade  et  de  Sainte-Lucie.  Comme  les  an- 
ciens grands  vassaux  de  la  couronne  ,  il  avait  droit  de  haute  et  basse  justice 
dans  toute  l'étendue  de  ses  domaines;  les  magistrats  qu'il  nommait  ne  rele- 
v. lient  d'aucun  parlement;  leurs  jugements  étaient  sans  appel ,  et  dans  tous 
les  cas,  même  celui  de  la  peine  de  mort,  il  avait  le  plus  beau  droit  de  la  souve- 
raine puissance,  le  droit  de  grâce.  Sous  le  titre  de  lieutenant  général  du  roi 
de  France,  il  levait  des  troupes,  commandait  les  expéditions  et  pouvait  faire 
la  guerre  à  quiconque  n'était  ni  sujet  ni  allié  de  son  souverain.  Il  avait  des 
;;anles  ,  des  officiers  ,  des  gentilshommes,  il  régnait  enfin. 


MARIE  D'ÉNAMBUC.  577 

Pendant  son  dernier  voyage  en  France  ,  lorsqu'il  était  allé  recevoir  l'inves- 
titure de  cette  grande  autorité,  M.  d'Énarobuc  avait  épousé  à  Paris  une  demoi- 
selle pauvre  ,  mais  de  haute  noblesse,  et  qui  tenait  par  alliance  aux  meilleures 
familles  du  royaume.  Ce  fut  un  étrange  changement  dans  la  destinée  de  cette 
jeune  fille  ;  elle  quitta  son  obscure  maison  de  la  rue  Culture-Sainte-Catherine 
pour  aller  à  l'autre  extrémité  du  monde  chercher  une  fortune  ,  des  honneurs 
qu'elle  n'avait  jamais  ambitionnés.  En  arrivant  à  la  Martinique ,  elle  trouva  sa 
maison  formée;  elle  eut  des  demoiselles,  des  pages,  des  gentilshommes  ,  toute 
une  cour;  sa  suite  était  aussi  nombreuse  que  celle  d'une  princesse  du  sang;  il 
ne  lui  manquait  que  le  titre.  D'abord  on  l'appela  Mme  la  générale,  puis  tout 
simplement  Madame,  et  c'était  ainsi  qu'on  la  désignait  dans  toute  l'île  ,  comme 
on  s'était  habitué  à  nommer  le  lieutenant  général,  Monsieur.  La  jeune  femme 
accepta  avec  un  naïf  orgueil  tous  ces  honneurs.  Elle  avait  quinze  ans  à  peine 
quand  elle  arriva,  et  son  jeune  âge,  sa  beauté,  ses  qualités  charmantes  lui 
gagnèrent  l'affection  de  toute  cette  population  turbulente  et  mêlée  qui  habitait 
la  colonie.  Les  blancs,  les  riches  créoles  lui  témoignaient  un  grand  respect  ; 
les  noirs  et  tout  le  pauvre  peuple  l'appelaient  la  petite  reine.  Tandis  que  le 
général  s'occupait  de  son  gouvernement ,  elle  donnait  des  fêtes  au  fort  Saint- 
Pierre;  ou  bien,  retirée  à  son  habitation  des  Mornes,  elle  s'y  reposait  dans  les 
molles  et  somptueuses  habitudes  delà  vie  créole. 

C'était  un  délicieux  séjour  que  celui  des  Mornes.  La  maison,  bâtie  en  pierres 
et  flanquée  de  quatre  grands  pavillons  ,  s'élevait  entre  deux  massifs  de  canefi- 
ciers  dont  les  hautes  cimes  dépassaient  son  toit  d'ardoise.  Bien  qu'il  n'y  eût 
sous  ses  murailles  ni  palissades,  ni  fossés,  elle  n'était  pas  cependant  sans 
quelques  moyens  de  défense;  les  fenêtres  du  rez-de-chaussée  étaient  garnies  de 
solides  contrevents,  une  espèce  de  herse  pouvait  au  besoin  s'abaisser  derrière 
la  grande  porte ,  et  le  vestibule  était  précédé  d'un  passage  voûté  où  quelques 
hommes  déterminés  auraient  suffi  pour  arrêter  une  armée.  A  l'entour  de  la 
maison,  il  y  avait  un  jardin  irrégulièrement  planté  ,  et  clos  de  tous  côtés  par 
une  haie  de  raquettes  ou  figuiers  d'Inde.  Cette  plante,  qui  dans  les  régions 
tropicales  atteint  la  hauteur  d'un  grand  arbrisseau,  formait  un  mur  naturel  plus 
inexpugnable  que  les  meilleurs  retranchements.  Ses  larges  feuilles  charnues  et 
armées  de  longues  épines  opposaient  une  formidable  barrière  à  quiconque  eût 
osé  tenter  le  passage ,  et  son  fruit  même ,  tout  hérissé  de  ces  dards  aigus  dont 
la  cruelle  piqûre  traverse  les  plus  forts  vêlements,  semblait  défier  la  main 
imprudente  qui  se  fût  avancée  pour  le  cueillir.  Cette  redoutable  muraille  était 
coupée  en  un  seul  endroit  par  une  grille  qui  faisait  face  à  la  porte  principale 
et  à  travers  laquelle  on  apercevait  les  allées  sinueuses  et  ombragées  du  jardin. 

Non  loin  de  la  maison  et  en  descendant  vers  la  plage,  il  y  avait  les  cases  a. 
nègres,  le  moulin  à  sucre  et  toutes  les  dépendances  d'une  vaste  exploitation. 
De  magnifiques  cultures  s'étendaient  aux  environs  et  jetaient  leurs  teintes 
variées  sur  ce  paysage.  Dans  les  bas- fonds,  les  cacaoyers  croissaient  a  l'abri 
du  vent  qui  flétrit  leur  feuillage  délicat  ;  les  terrains  secs  étaient  piaules  de 
maïs  dont  les  épis  fuselés  oui  la  couleur  de  l'or,  cl  les  champs  de  cannes  à 
sucre  formaient  de  longs  sillons  d'une  verdure  jeune  el  gaie  entre  lesquels  se 
balançaient  de  sveltes  bouquets  de  cocotiers.  Mais  au  delà  de  ces  riches  cul- 


578  MARIE  d'énambuc. 

lures  la  terre  avait  encore  tout  le  luxe  sauvage  de  sa  végétation  primitive;  on 
ne  découvrait  aucune  trace  du  travail  de  l'homme  dans  les  profondes  vallées 
qui  séparent  les  Mornes  ;  partout  des  bois  inextricables  coupés  par  des  savanes 
solitaires  et  dominés  par  des  montagnes  chauves  ,  partout  une  nature  vigou- 
reuse et  sombre  sur  laquelle  rayonnait  le  ciel  ardent  des  Antilles.  Quelquefois 
une  fumée  blanche  s'élevait  en  longues  colonnes  du  milieu  de  ces  épaisses 
forêts,  ou  bien  un  incendie  resplendissait  tout  à  coup  au  loin  et  dévorait 
l'herbe  desséchée  des  savanes  :  à  ces  signes  ,  on  reconnaissait  la  présence  des 
sauvages  qui  vivaient  dans  l'intérieur  de  l'île.  Ces  peuplades  étaient  remontées 
vers  le  haut  pays  à  mesure  que  les  Européens  avaient  envahi  les  côtés ,  mais  ce 
n'était  pas  sans  avoir  d'abord  essayé  de  défendre  leur  territoire.  Les  premiers 
colons  avaient  soutenu  contre  elles  plusieurs  combats,  les  habitations  écartées 
avaient  été  souvent  ravagées  et  brûlées  par  ces  hordes  qu'animait  un  féroce 
instinct  de  vengeance;  mais  maintenant  elles  étaient  affaiblies  et  peu  redou- 
tées. Quelques  relations  commerciales  s'étaient  même  établies  entre  les  Caraïbes 
et  les  habitans  du  fort  Saint-Pierre.  Plus  d'une  fois  de  légères  pirogues  avaient 
paru  sur  la  rade,  et  les  sauvages  qui  les  montaient  avaient  salué  avec  des 
cris  d'étonnement  et  d'admiration  les  vaisseaux  de  haut-bord  ancrés  au  mouil- 
lage, les  édifices  élevés  sur  la  côte  ,  et  surtout  cette  habitation  des  Mornes,  la 
plus  belle  et  la  plus  considérable  de  toute  l'île  Ils  contemplaient  avec  une 
sorte  de  stupéfaction  la  maison  à  trois  étages,  le  large  perron  à  double  escalier 
et  le  toit  d'ardoises  qui  reluisait  au  soleii  comme  le  dos  écailleux  de  quelque 
gigantesque  poisson  ;  mais  ils  admiraient  de  loin  toutes  ces  merveilles  et  ne  se 
hasardaient  pas  à  visiter  ces  parages,  où  ils  avaient  jadis  un  grand  carbet  ou 
village  formé  par  l'agrégation  de  plusieurs  familles.  Ils  abordaient  pour  faire 
leurs  échanges  et  ne  quittaient  pas  la  plage.  Vers  la  nuit  ils  regagnaient  leurs 
pirogues  et  prenaient  le  large  pour  retourner  à  la  côte  orientale  de  l'île,  dont 
ils  occupaient  encore  quelques  points. 

Le  jour  de  l'Assomption  ,  en  l'année  1657,  un  homme  déjà  sur  le  retour  de 
l'âge  et  une  jeune  dame  étaient  assis  devant  la  porte  l'habitation  des  Mornes, 
sous  un  léger  tendelel  de  toile  des  Indes  :  c'étaient  le  général  d'Énambuc  et  sa 
femme.  Un  bel  enfant  de  quatre  à  cinq  ans  jouait  à  leurs  pieds  avec  un  polichi- 
nelle aussi  grand  que  lui,  qu'il  tâchait  de  faire  tenir  à  cheval  sur  le  dos  d'un 
petit  négrillon,  et  de  temps  en  temps  il  laissait  là  ce  rare  joujou  ,  récemment 
apporté  de  France,  pour  venir  s'accouder  sur  les  genoux  de  sa  mère.  Un  peu 
plus  loin,  trois  ou  quatre  négresses  se  tenaient  debout  et  chuchotaient  gaie- 
ment entre  elles.  Le  soleil  se  couchait ,  et  ses  rayons,  voilés  d'une  légère 
brume,  jetaient  sur  la  plage  un  doux  crépuscule  ;  la  mer,  d'un  bleu  sombre , 
déferlait  mollement  sur  le  sable  ;  pas  une  voile  ne  se  montrait  dans  cette 
immense  étendue;  (oui  était  solitaire  et  muet  comme  au  jour  où  le  navire  de 
Christophe  Colomb  loucha  pour  la  première  fois  ces  bords  inconnus.  Apparem- 
ment il  y  avait  dans  la  grandeur  mélancolique  de  cette  scène  quelque  chose 
qui  émut  douloureusement  la  jeune  femme,  car  elle  se  renfonça  avec  un  geste 
mélancolique  dans  son  fauteuil  de  bambou,  el  murmura  en  fermant  les  yeux 
pour  retenir  une  larme  qui  tremblait  sous  ses  longs  cils  :  —  Mon  Dieu!  je 
voudrais  être  à  demain  ! 


MARIE   D'ÉNAMBllC.  579 

—  Maman,  dit  tout  à  coup  l'enfant,  c'est  votre  fête  aujourd'hui  ,  pourquoi 
n'avez-vous  point  de  bouquet?  Moi,  j'avais  un  beau  bouquet  au  côté  le  jour 
de  saint  Henri. 

Puis,  allant  vivement  vers  son  père ,  il  ajouta  avec  l'insistance  mutine  de  son 
âge  :  —  Maman  n'a  point  de  bouquet,  elle  n'en  veut  pas;  dites-lui  donc  d'en 
mettre  un  ;  je  vais  lui  en  chercher  un  au  jardin. 

A  ces  mois,  il  jeta  là  son  polichinelle,  descendit  en  sautant  le  perron  ,  et 
échappa  avec  des  cris  joyeux  aux  mains  des  négresses  qui  accouraient  pour 
veiller  sur  lui.  Mme  d'Énambuc  se  leva  et  suivit  un  moment  l'enfant  des  yeux  ; 
puis  elle  revint  s'asseoir  près  de  son  mari,  et  resta  là,  le  coude  appuyé  au  bras 
du  fauteuil  où  il  était  à  demi  étendu.  Ces  deux  visages  ainsi  rapprochés  for- 
maient un  étrange  et  triste  contraste.  Le  général  avait  alors  environ  quarante 
ans;  une  épaisse  chevelure  noire  couvrait  sa  tête  puissante;  sa  figure  était 
noble  et  régulière;  mais  la  maladie  avait  éteint  le  chaud  coloris  de  sa  peau 
bronzée  par  le  soleil  des  tropiques  ;  une  pâleur  livide  commençait  à  s'étendre 
sur  ses  traits  amaigris;  ses  yeux  ternes  étaient  retirés  au  fond  de  leurs  orbites, 
et  sa  haute  taille,  enveloppée  d'une  robe  de  chambre  de  salin  des  Indes  ,  res- 
semblait déjà  à  un  squelette  sous  son  linceul.  Sa  jeune  femme,  au  contraire, 
avait  ces  fraîches  couleurs  si  raies  sous  le  climat  ardent  des  Antilles,  et  le  pur 
éclat  de  son  teint  illuminait  sa  beauté  sereine  et  douce.  Ses  yeux  d'un  bleu 
mourant,  ses  cheveux  d'un  blond  pâle  retombant  en  boucles  abondâmes  au- 
tour de  son  visage  ,  donnaient  à  sa  physionomie  quelque  chose  de  séraphique. 
Quand  elle  croisait  les  bras  sur  sa  poitrine  et  s'enveloppait  des  plis  flottants  de 
sa  longue  robe  de  mousseline  blanche,  elle  ressemblait  à  un  ange  qui  vient  de 
replier  ses  ailes. 

—  Hélas  !  dit-elle  en  se  penchant  affectueusement  vers  son  mari ,  nous 
sommes  tristes  aujourd'hui  ;  mais  j'espère  que  Tannée  prochaine  nous  pourrons 
célébrer  plus  gaiement  cet  anniversaire. 

Et  comme  il  ne  répondait  pas,  elle  reprit  d'un  air  caressant  et  presque  en- 
fantin :  —  N'est-ce  pas  que  l'an  prochain  nous  aurons  ici  beaucoup  de  inonde.' 
Nous  danserons,  et  je  veux  qu'on  parle  longtemps  du  bal  que  je  donnerai  aux 
Mornes.  Certainement  alors  vous  ne  serez  plus  malade.  Que  je  serai  heureuse 
quand  je  VOUS  verrai  bien  rétabli  !  Je  ne  sais  plus  à  quel  saint  m'adresser  quand  je 
vous  vois  souffrir  ainsi;  mais  vous  guérirez, vous  guérirez  promptement ,  j'en 
suis  sûre  :  j'ai  tant  prié  Dieu  pour  vous  !  Il  me  semble  que  vous  èles  mieux  ce  soir? 

—  Oui,  ma  chère  Marie,  répondit-il  d'une  yoïx  faible,  je  suis  mieux  en 
effet  ;  le  vent  frais  de  la  mer  m'a  fait  du  bien. 

Elle  se  rapprocha  encore  ,  et  lui  prit  la  main  en  souriant  d'un  air  rassuré.  1! 
y  eut  un  moment  de  silence  pendant  lequel  ils  furent  préoccupés  tous  deux  de 
pensées  bien  différentes  :  elle,  ranimée  par  l'espoir,  oubliait  ses  inquiétudes 
passées;  lui,  frappé  d'un  pressentiment  funeste,  regardail  l'avenir  avec  effroi, 
ou,  pour  mieux  dire,  il  ne  voyait  plus  d'avenir  :  il  sentait  que  ses  jours  étaient 
comptés,  et  que  leur  tei  nie  liait  proche.  Les  Fatigues,  les  soucis  du  pouvoir. 
L'influence  d'un  climat  dévorant,  avaient  ruiné  sa  puissante  organisation,  la 
mort  allait  l'arrêter  au  milieu  de  sa  carrière,  et  il  Bedétachait  avec  un  morne 
désespoir  des  biens  dont  il  avait  espéré  jouir  encore  longtemps. 


S80  MARIE   D'ÉNAMBUC. 

—  Je  voudrais  voir  revenir  le  docteur,  dit  Mmo  d'Énambuc  en  tournant  la 
tête  vers  le  chemin  de  Saiut-Pierre ,  il  m'avait  promis  d'être  de  retour  avant 
la  nuit. 

—  Je  n'ai  pas  besoin  de  lui ,  je  vous  assure ,  mon  enfant ,  dit  le  général  avec 
un  sourire  triste;  ne  vous  inquiétez  pas  de  ce  retard;  allez,  le  remède  le  plus 
sûr  à  mon  mal,  c'est  le  repos  absolu  que  nous  avons  ici,  c'est  la  solitude  où 
vous  vous  êtes  enfermée  avec  moi.  Là-bas,  il  y  avait  trop  de  monde  autour  de 
nous ,  trop  de  gens  qui  m'obsédaient  de  leurs  soins  intéressés.  Quand  on  souffre, 
on  n'est  bien  que  seul  avec  ceux  qu'on  aime. 

A  ces  mot,  il  tourna  son  visage  vers  la  brise  salée  qui  soufflait  du  large,  et, 
respirant  profondément ,  il  reprit  avec  une  espèce  de  frisson  :  —  Mon  Dieu  , 
Marie ,  qu'il  fait  bon ,  ici  !  c'est  comme  une  soirée  de  printemps  en  France;  j'ai 
presque  froid. 

—  Le  printemps  de  France  !  répéta  la  jeune  femme  avec  un  long  soupir  : 
voilà  six  ans  passés  que  vous  m'avez  amenée  ici,  mais  je  ne  l'ai  pas  oublié. 
N'est-ce  pas  qu'un  jour,  quand  les  affaires  du  pays  seront  tranquilles,  nous 
ferons  un  voyage  en  France ,  et  que  j'irai  encore  cueillir  des  violettes  dans  le 
bois  de  Vincennes? 

—  Enfant  !  murmura  le  général  en  passant  sa  main  pâle  et  amaigrie  sur  la 
belle  tête  blonde  qui  se  penchait  vers  lui;  oui,  un  jour  vous  retournerez  en 
France ,  bientôt  peut-être ,  hélas  !... 

—  Oh!  mon  ami,  que  dites-vous!  s'écria-t-elle  avec  effroi;  mon  Dieu, 
quelles  pensées  vous  viennent  aujourd'hui  !  Vous  êtes  mieux,  vous  êtes  bien, 
le  docteur  l'a  dit. 

Les  larmes  qu'elle  retenait  avec  effort  lui  coupèrent  la  parole  ,  elle  s'appuya 
en  sanglotant  sur  l'épaule  du  malade  et  murmura  :  —  Mon  Dieu  !  mon  Dieu  ! 
pourquoi  parlez-vous  ainsi?  vous  êtes  dans  la  force  de  l'âge,  ce  mal  affreux 
passera  ;  vous  avez  encore  longtemps,  bien  longtemps  à  vivre  avec  votre  Marie. 

—  Oui ,  oui ,  mon'enfant ,  dit  le  général  d'une  voix  brisée  ,  je  le  sais  bien; 
mais  que  voulez-vous?  il  y  a  six  mois  que  ce  mal  dure,  ces  longues  souffrances 
m'ont  abattu  ;  parfois  je  manque  de  patience  et  de  courage,  et  puis  les  affaires 
(in  pays  m'inquiètent  ;  Dieu  sait  comment  elles  vont  depuis  que  je  ne  m'en  oc- 
cupe plus  !  Qui  sait  comment  Gorcelas  gouverne  à  ma  place  ! 

—  C'est  un  homme  de  tête;  vous  l'avez  choisi  vous-même,  et  jusqu'ici  il 
ne  s'est  élevé  aucune  plainte. 

—  Qu'en  savez-vous ,  Marie?  qui  me  dira  sans  crainte,  sans  prévention, 
sans  arrière-pensée  ce  qui  se  passe?  Gorcelas  n'a  pas  ma  confiance  :  j'ai  cédé, 
en  le  nommant  mon  lieutenant  général,  à  des  considérations,  à  des  influences; 
mais  ,  si  je  venais  à  mourir,  Marie,  ce  n'est  pas  lui  que  je  chargerais  de  sou- 
tenir vos  droits  et  ceux  de  mon  fils,  car  ce  n'est  pas  lui  qui  aurait  assez  d'ha- 
bileté, de  courage,  de  désintéressement  pour  maintenir  ici  votre  autorité  et 
conserver  à  Henry  tout  mon  héritage.  Que  deviendriez-vous ,  grand  Dieu!  si 
je  venais  à  vous  manquer  sans  vous  laisser  un  appui,  un  conseil,  un  protec- 
teur? Allons,  ne  pleurez  pas  ainsi,  Marie;  tout  ce  que  je  dis  là  n'est  qu'une 
prévision  inutile  peut-être;  je  suis  mieux  ,  je  suis  bien,  vous  le  voyez. 

—  Rentrons,  dit-elle  en  s'efforçant  de  retenir  ses  larmes  et  de  chasser  les 


MARIE  DÉNAMBUC.  581 

inquiétudes  qui  venaient  de  pénétrer  pour  la  première  fois  jusqu'à  son  cœur; 
je  crains  pour  vous  la  fraîcheur  humide  du  soir. 

—  Non,  répondit-il,  elle  me  ranime  au  contraire;  il  y  a  longtemps  que  je 
ne  m'étais  trouvé  aussi  bien  qu'en  ce  moment.  Je  veux  me  mettre  à  table  avec 
vous  pour  souper. 

—  Décidément,  nous  faisons  fête  aujourd'hui ,  dit-elle  avec  joie;  voici  tantôt 
six  mois  ,  mon  ami ,  que  vous  n'avez  soupe  ,  et  nous  allons  célébrer  ainsi  le 
premier  jour  de  votre  convalescence. 

Elle  passa  sur  ses  yeux  son  mouchoir  de  linon  pour  effacer  toutes  les  traces 
de  ses  larmes  et  se  prit  à  sourire  avec  sa  sérénité  habituelle;  mais  malgré  elle 
il  lui  restait  au  cœur  un  triste  pressentiment,  les  paroles  de  son  mari  l'avaient 
frappée  d'une  douleur  inattendue  et  terrible;  car,  pendant  cette  maladie  lente 
qui  le  consumait  sous  ses  yeux,  jamais  la  pensée  qu'il  pourrait  en  mourir  ne 
lui  était  venue.  Elle  n'avait  jamais  aimé  M.  d'Énambuc  de  passion,  elle  ne 
s'était  même  pas  décidée  à  l'épouser  et  à  le  suivre  si  loin  de  sa  famille  et  de 
son  pays  sans  une  secrète  douleur  et  de  profonds  regrets;  mais  il  l'avait  tant 
aimée,  il  l'avait  rendue  si  huiireuse,  qu'elle  s'était  attachée  à  lui  avec  une  af- 
fection profonde,  pleine  de  reconnaissance,  de  soumission  et  de  respect.  En 
l'entendant  pour  la  première  fois  manifester  ses  sinistres  prévisions  ,  elle  s'était 
réveillée  au  milieu  de  sa  sécurité,  et  une  fatale  lumière  lui  montrait  tout  à  coup 
le  danger. 

—  Eh  bien  !  à  quoi  songez-vous  donc  ,  mon  amour?  dit  le  général ,  inquiet 
à  son  tour  de  la  voir  pâle  et  consternée;  vous  voilà  toute  rêveuse.  Je  vous  ai 
affligée  avec  ma  maussade  humeur  de  malade.  Allons,  ne  songeons  plus  à  tout 
cela.  Parlons  un  peu  ,  je  vous  prie,  des  réjouissances  qui  ont  lieu  aujourd'hui 
et  auxquelles  nous  seuls  ne  prenons  point  part.  Les  illuminations  et  les  danses 
doivent  commencer  maintenant  à  Saint-Pierre.  On  a  distribué  double  ration 
dans  tous  les  ateliers  ,  et  annoncé  un  pardon  général  pour  les  fautes  passées. 
Aujourd'hui ,  aucun  esclave  n'a  été  mis  aux  quatre  piquets  ?  et  tous  ont  eu  du 
tafia  pour  boire  à  la  sanlé  de  la  petite  reine. 

—  Oui,  dit-elle  en  effeuillant  le  bouquet  de  jasmin  et  de  roses  de  Perse  que 
son  fils  venait  de  mettre  sur  ses  genoux  ,  grâce  au  ciel,  tout  le  monde  est  con- 
tent aujourd'hui  dans  l'île,  tout  le  monde  fait  fêle. 

—  Exceplé  vous ,  ma  pauvre  Marie  ;  point  de  bal ,  point  de  souper,  point  de 
musique,  pas  même  une  sérénade  ;  vous  auriez  dû  permettre  au  moins  que  les 
violons  vinssent  ici  ce  soir. 

—  Je  voulais  vous  en  faire  la  surprise,  répondit-elle  en  souriant,  et  ils  doi- 
vent être  dans  la  petite  salle,  attendant  que  la  nuit  soit  close  pour  venir  jouer 
sous  les  fenêtres. 

—  Ah!  c'est  bien!  dit  le  malade  avec  une  toux  sèche,  je  les  entendrai  a  vec  plaisir. 

En  ce  moment  le  trot  de  plusieurs  chevaux  retentit  dans  l'avenue  qui  sépa- 
rait les  cases  à  nègres  de  1  habitation,  et  la  sentinelle  qui  montait  la  garde  de- 
vant la  grille  du  jardin  cria  :  Qui  vive  l 

—  C'est  le  docteur,  enfin  !  dit  M""  d'Énambuc  ,  il  ne  revient  pas  seul. 

—  Sans  doute  Loinvilliers  l'accompagne,  répondit  le  général  ;  voilà  près  de 
huit  jours  que  nous  ne  l'avons  vu. 


582  MAltlE   DÉNAMBUC. 

—  Vous  l'aimez  fort,  et  je  lui  fais  bon  accueil  par  égard  pour  vous,  dit  dou- 
cement la  jeune  femme;  mais,  en  vérité,  je  ne  sais  ce  qui  peut  vous  plaire  en 
lui;  c'est  un  homme  froid  ,  taciturne  et  ne  sachant  guère  son  monde.  L'avez- 
vous  remarqué  l'autre  jour,  quand  je  l'ai  prié  à  dîner?  Il  n'a  eu  garde  de  me 
donner  la  main  pour  passer  dans  la  salle  ;  sous  prétexte  de  quitter  son  épée, 
il  s'est  arrêté  à  la  porte  de  la  galerie,  et  je  suis  allée  me  mettre  à  table  toute 
seule.  Une  autre  fois  ,  vous  l'avez  engagé  à  m'accompagner  pour  faire  un  tour 
de  jardin,  et  il  n'a  pu  s'en  dispenser  ;  mais  pensez-vous  qu'il  ait  seulement 
avancé  son  bras  pour  me  l'offrir?  Point  du  tout;  il  a  marché  un  peu  en  ar- 
rière ,  sans  faire  autre  cérémonie  que  de  me  donner  le  pas  ,  et  sans  me  dire  une 
parole.  Je  crois,  Dieu  me  pardonne!  que  pendant  cette  silencieuse  promenade 
il  récitait  tout  bas  son  chapelet. 

—  Voilà,  certes,  un  jeune  gentilhomme  fort  peu  galant,  répondit  le  général 
d'un  air  de  douce  ironie  ;  mais,  ma  chère  Marie,  en  le  jugeant  si  sévèrement, 
vous  n'avez  pas  assez  considéré  peut-être  son  origine  et  la  vie  qu'il  a  toujours 
menée.  Ce  n'est  pas  sa  faute  s'il  n'a  point  la  politesse  et  les  belles  manières 
françaises;  car,  en  vérité,  où  les  aurait-il  apprises?  Il  a  perdu  fort  jeune  en- 
core son  père ,  le  comte  Thomas  de  Loinvilliers.  et  il  a  été  élevé  par  sa  mère  , 
une  Espagnole  de  Spiritu-Santo ,  qui  lui  a  donné  les  habitudes  graves  et  aus- 
tères de  sa  nation.  Quand  il  a  eu  douze  ans  ,  elle  l'a  envoyé  a  son  oncle  le  com- 
mandeur Loinvilliers  de  Poincy,  qui  en  a  fait  un  honnête  homme,  un  brave 
soldat,  un  intrépide  marin  comme  lui ,  rien  de  plus. 

—  Vous  avez  raison,  dit  Mme  d'Énambuc  d'un  air  convaincu;  un  homme 
qui  n'a  jamais  été  en  France  ne  peut  pas  être  un  bel  esprit,  un  raffiné,  ni  sa- 
voir son  monde  comme  un  habitué  de  la  Place-Royale. 

—  Vous  voilà  donc  revenue  de  vos  préventions  ,  ma  chère  Marie. 

—  Vraiment  oui,  monsieur,  répondit-elle  avec  une  charmante  bonhomie; 
voici  M.  de  Loinvilliers  :  pour  réparer  mon  tort,  vous  allez  voir  quel  bon  ac- 
cueil je  vais  lui  faire. 

La  grille  du  jardin  venait  de  s'ouvrir;  deux  cavaliers,  après  avoir  mis  pied 
à  terre  au  bout  de  l'avenue,  s'avancèrent  suivis  de  quelques  domestiques  noirs. 
L'un  était  un  petit  homme  grêle,  assez  laid  de  visage  et  déjà  d'un  âge  mur. 
Son  pourpoint  de  ratine  noire  descendait  jusqu'au  genou  sur  une  ample  paire 
de  chausses  de  la  même  étoffe  et  de  la  même  couleur;  un  rabat  de  linon,  pas- 
sablement chiffonné,  retombait  sur  sa  poitrine  ,  et  il  était  coiffé  d'une  espèce 
de  chapeau  à  trois  cornes,  semblable  à  celui  des  pères  de  la  doctrine  chrétienne. 
Il  ne  portail  point  de  perruque,  mais  ses  cheveux  abondants  et  un  peu  longs 
simulaient  assez  bien  celte  partie  essentielle  du  costume  des  membres  de  la  Fa- 
culté ;  c'était ,  avec  son  rabat,  comme  un  insigne  de  sa  profession,  et  personne 
ne  s'y  trompait;  on  ne  L'abordait  jamais  qu'en  l'appelant  monsieur  le  docteur. 
Il  marchait  appuyé  sur  une  petite  canne  qui ,  dans  sa  course  à  cheval ,  lui  avait 
servi  de  cravache,  el  dont  il  ne  se  séparait  pas  plus  que  de  son  tricorne.  L'autre 
personnage  était  un  homme  d'environ  trente  ans,  dont  la  peau  avait  un  reflet 
si  bronzé  ,  qu'on  aurait  soupçonné  en  lui  un  mélange  de  sang  africain  ,  si  ses 
cheveux,  d'un  noir  brillant,  son  profil  aquilin  et  ses  lèvres  finement  décou- 
pées n'eussent  clairement  prouvé  qu'il  était  de  pure  race  européenne.  Sa  taille 


MARIE  D'ÉNAMBUC.  583 

était  peu  élevée,  mais  sa  démarche  avait  quelque  chose  de  grave  et  de  hardi 
tout  à  la  fois.  Sa  physionomie  était  d'une  sévérité  calme,  et  l'on  ne  voyait 
guère  sa  bouche  sourire  sous  ses  moustaches  retroussées. 

—  Monsieur  le  comte,  soyez  le  bien-venu  ,  dit  Mme  d'Ënambuc  en  inclinant 
sa  tète  avec  grâce ,  et  vous  aussi ,  mon  cher  docteur  ;  nous  vous  attendions 
avec  impatience  ,  comme  doivent  vous  attendre  tous  vos  malades. 

—  Mon  cher  Loinviliiers,  dit  le  général  en  lui  tendant  la  main  avec  effu- 
sion. Mais  il  ne  put  achever,  une  toux  sèche  et  douloureuse  lui  coupa  la 
parole. 

—  Voilà  comme  on  suit  mes  ordonnances  !  s'écria  brusquement  le  docteur; 
on  se  tient  dehors  après  le  coucher  du  soleil  et  par  une  nuit  fraîche  comme 
celle-ci  encore!  Allons,  général  ,  il  faut  rentrer. 

—  Tout  de  suite ,  docteur,  répondit  le  malade  d'un  air  résigné. 

—  Loango!  cria  vivement  Mmo  d'Énambuc  en  se  tournant  vers  la  porte. 
Un  grand  nègre  parut  aussitôt,  suivi  de  trois  ou  quatre  autres  esclaves  qui 

l'aidèrent  à  enlever  le  fauteuil  du  général  ;  Marie  suivit ,  appuyée  au  bras  du 
docteur,  et  M.  Loinviliiers  resta  un  peu  en  arrière. 

—  Monsieur,  dit  Mme  d'Ënambuc  en  s'arrêlant  pour  l'attendre ,  j'espère  que 
vous  êtes  venu  pour  souper  avec  nous  ! 

—  J'aurai  cet  honneur,  madame,  répondit-il  en  s'inclinant  d'un  air  grave  el 
timide. 

Un  moment  après  ,  le  maître  d'hôtel  vint  annoncer  que  le  souper  était 
servi.  Mmc  d'Énambuc  se  leva  avec  un  demi-sourire  et  avança  la  main  vers 
Loinviliiers  en  lui  disant  d'un  air  d'autorité  toute  pleine  de  grâce  :  —  Allons  , 
monsieur  ! 

A  ce  geste  ,  le  comte  resta  un  moment  comme  indécis;  puis  il  avança  aussi 
la  main,  et  les  doigts  roses  et  effilés  de  Marie  louchèrent  ses  gants  de  buffle; 
ce  contact  le  fit  frissonner,  une  légère  pâleur  couvrit  son  visage  ,  el  il  devint 
tout  tremblant.  La  jeune  femme,  le  voyant  ainsi  interdit,  se  prit  derechef  à 
sourire  el  l'encouragea  d'un  regard  bienveillant, 

—  Monsieur,  dit-elle  ,  c'est  une  bonne  œuvre  de  visiter  ainsi  les  malades  ;  je 
vous  sais  un  gré  infini  d'être  venu  ce  soir  au  lieu  de  rester  à  Saint-Pierre  ,  où  , 
sans  doute  .  vous  vous  sciiez  mieux  diverti  qu'ici. 

Ces  paroles  retentirent  jusqu'à  l'âme  de  Loinviliiers  el  la  troublèrent  encore 
plus  profondément;  pourtant ,  il  n'y  répondit  que  par  quelques  paroles  froides 
et  contraintes.  Le  docteur  s'écria  : 

—  Oui  certainement,  on  s'amuse  aujourd'hui  à  Saint-Pierre.  Quand  nous 
sommes  partis,  les  danses  commençaient  sur  la  place  du  mouillage,  où  l'on  a 
fait  un  arc  de  triomphe  surmonté  d'un  transparent  au  milieu  duquel  est  écrit 
le  beau  nom  de  Marie.  Toutes  les  cases  sonl  illuminées  et  pavoisées,  c'est  un 
l'oit  beau  coup  d'œil  ;  aujourd'hui,  les  milices  ont  manœuvré  devant  le  fort, 
tambour  baitanl ,  enseignes  déployées.  Les  compagnies  fiaient  au  complet,  et 
tous  ces  braves  gens  ont  crié  en  ôlant  leur  chapeau  devant  l'arc  de  triomphe  : 
Vive  madame  ! 

Ces  derniers  mots  parurent  causer  une  émotion  de  joie  au  général ,  el  il  dit 
en  regardant  sa  femme  avec  attendrissement 


584  MARIE  DÉNAMBUC. 

—  Les  habitants  vous  aiment,  Marie;  je  crois  que  vous  pourrez  compter  sur 
leur  dévouement  et  leur  fidélité.  D'ici  à  quelque  temps,  il  faudra  faire  une 
tournée  dans  tous  les  quartiers  de  l'île. 

—  Oui,  monsieur;  dès  que  vous  serez  un  peu  rétabli,  nous  la  ferons  ensem- 
ble ,  répondit-elle  d'une  voix  altérée. 

Un  triste  silence  suivit  ces  paroles,  chacun  avait  compris  la  pensée  du  gé- 
néral et  ses  prévisions.  Marie  baissait  les  yeux  pour  cacher  les  larmes  qui  rou- 
laient sous  ses  paupières;  M.  de  Loinvilliers  était  absorbé  dans  quelque  pensée 
intérieure,  et  le  docteur  observait  avec  une  attention  inquiète  la  physionomie 
du  malade  ,  qui  ,1a  tête  appuyé  au  dossier  de  son  fauteuil  et  les  yeux  à  demi  fer- 
més, semblait  près  de  s'endormir.  Toutes  les  fenêtres  de  la  galerie  qui  servait 
de  salle  à  manger  étaient  ouvertes  ,  vingt  bougies  éclairaient  celte  vaste  pièce 
meublée  ,  comme  toutes  celles  de  l'habitation  ,  avec  un  mélange  singulier  de 
luxe  et  de  simplicité.  Les  murs  et  le  plafond  étaient  blanchis  à  la  chaux  ,  sans 
aucune  espèce  de  tenture  ni  d'ornement  ;  le  parquet,  carelé  en  pierres  de  plu- 
sieurs couleurs,  avait  l'apparence  d'une  grossière  mosaïque  ,  et  les  gros  meu- 
bles fabriqués  dans  le  pays  n'étaient  pas  d'une  forme  élégante;  mais  une  ma- 
gnifique argenterie  reluisait  sur  le  buffet  d'acajou  massif,  et  un  grand  lustre 
de  cristal  était  suspendu  aux  solives.  La  table ,  autour  de  laquelle  venaient  de 
s'asseoir  M"18  d'Énambuc  et  ses  convives,  était  couverte  du  plus  beau  linge  de 
Flandre  et  d'une  profusion  d'admirables  porcelaines  chinoises.  Une  douzaine 
d'esclaves  servaient,  attentifs  au  moindre  signe;  leur  livrée  était  un  haut  de 
chausse  rayé  et  une  veste  sans  manches  qui  laissait  voir  une  chemise  de  nan- 
kin dont  la  couleur  jaune  pâle  faisait  ressortir  le  noir  mat  de  leur  peau.  Ils 
portaient  au  cou  un  carcan  d'argent  massif  large  de  deux  doigts,  sur  lequel 
étaient  gravées  les  armes  de  M.  d'Énambuc  ;  des  aiguillettes  bleues  ,  dont  les 
ferrels  étaient  aussi  d'argent,  flottaient  sur  leur  épaule;  mais  ils  n'avaient 
point  de  chaussure,  les  pieds  nus  étant  la  marque  essentielle  et  obligée  de  leur 
servitude. 

Le  souper  s'achevait  tristement  et  en  silence,  lorsque  le  qui-vive  de  la  sen- 
tinelle annonça  une  nouvelle  visite. 

—  Oui  donc  peut  nous  arriver  si  tard  ?  dit  Mme  d'Énambuc  étonnée  et  pres- 
que inquiète. 

Quelques  instants  après ,  un  esclave  vint  annoncer  que  quelqu'un  qui  arri- 
vait de  Fiance  ,  le  marquis  Henry  de  Maubray  ,  demandait  à  être  introduit.  A 
ce  nom,  les  joues  de  Marie  devinrent  blanclies  comme  le  mouchoir  qu'elle  te- 
nait à  la  main ,  et  elle  dit  d'une  voix  distincte,  mais  dont  l'accent  avait  quelque 
chose  de  sourd  et  de  voilé  :  M.  de  Maubray  !  qu'il  entre  !....  Puis  ,  contenant 
son  émotion  ,  elle  s'approcha  du  général  et  lui  dit  doucement  :  Vous  avez  en- 
tendu, monsieur  ?  on  nous  annonce  quelqu'un  qui  vient  de  France  ,  M.  Henry 
de  Maubray  ,  un  gentilhomme  breton  dont  la  famille  était  attachée  à  la  cour 
du  feu  roi  d'Angleterre... 

—  Elle  le  connaissait  déjà  !  pensa  Loinvilliers,  qui  avait  observé  avec  une 
sourde  inquiétude  l'agitation  de  Marie  et  les  efforts  qu'elle  faisait  pour  la  dissi- 
muler. 

Le  général  releva  la  tète,  cl  dit  en  regardant  autour  de  lui  comme  un  homme 


MARIE  DÉNAMBUC.  080 

qui  cherche  à  ressaisir  ses  souvenirs  et  ses  idées  après  un  pénible  sommeil:  ~ 
M.  de  Maubray?  je  ne  me  rappelle  pas  ce  nom-là;  ma  mémoire  s'affaiblit.  Vous 
lui  parlerez ,  Marie  ;  moi ,  je  vais  me  retirer,  je  souffre.... 

—  Monsieur,  répondit-elle  vivement,  permettez-moi  de  vous  suivre; puisque 
vous  souffrez,  je  ne  vous  quitte  pas... 

Au  moment  où  elle  achevait  ces  mots,  M.  de  Maubray  entra.  Son  regard 
parcourut  rapidement  la  salle,  et,  après  avoir  salué  Marie,  il  s'arrêta  comme 
s'il  eût  hésité  à  reconnaître  le  général. 

—  C'est  moi,  c'est  bien  moi ,  monsieur  ,  lui  dit  le  malade  avec  une  espèce 
de  sourire;  approchez,  je  vous  prie,  car  je  ne  puis  pas  me  lever  pour  avoir 
l'honneur  de  vous  recevoir. 

M.  de  Maubray  avait  changé  de  visage  à  l'aspect  de  cet  homme  faible  et  mo- 
ribond ;  il  tressaillit  intérieurement  en  entendant  cette  voix  lente,  qui  semblait 
près  de  s'éteindre  avec  le  dernier  souffle  de  vie  qui  animait  ce  corps  débile  ; 
mais ,  surmontant  aussitôt  son  étonnement  et  son  trouble ,  il  s'avança  et  salua 
le  général  avec  celte  bonne  grâce  un  peu  fière  et  celle  politesse  aisée  qui  révé- 
lait tout  d'abord  les  gens  du  beau  monde  et  de  la  cour  :  —  Monsieur  ,  dit-il , 
j'arrive  de  France  sur  le  Saint-Malo ,  qui  a  mouillé  hier  au  Fort-Royal- 
nous  allons  sous  peu  remettre  à  la  voile  pour  Sainl-Domingue,  et ,  avant  de 
repartir,  j'ai  voulu  apporter  moi-même  à  Mme  d'Ënambuc  des  nouvelles  de  sa 
famille. 

En  achevant  ces  mots ,  il  présenta  à  Marie  un  paquet  de  lettres  qu'elle  reçut 
de  ses  mains  sans  lever  les  yeux  sur  lui ,  et  sans  le  remercier  autrement  qu'eu 
inclinant  la  tête. 

—  J'espère,  monsieur,  que/e  Saint-Malo  lardera  quelques  jours  à  repren- 
dre la  mer,  dit  le  général  en  faisant  un  effort  pour  se  tourner  vers  le  marquis  ; 
jusque-là,  je  vous  prie  de  me  faire  l'honneur  d'accepter  chez  moi  l'hospitalité, 
la  bonne  hospitalité  créole. 

A  celle  proposition  qu'elle  aurait  dû  pourtant  prévoir,  Marie  regarda  le  mar- 
quis avec  une  sorte  de  frayeur ,  d'anxiété  profonde.  Il  sourit  faiblement  comme 
pour  la  rassurer,  et  répondit  en  s'inclinant  :  —  Je  vous  remercie,  général; 
demain  malin  je  dois  être  de  retour  au  Fort-Royal,  et  à  mon  grand  regret  il 
me  faut  repartir  dans  une  heure... 

—  Je  n'insiste  pas  alors.  Mais  vous  devez  avoir  un  appélit  de  voyageur;  au 
moins  vous  vous  mettrez  à  table  ,  et  vous  souperez  tout  en  nous  donnant  des 
nouvelles  de  France. 

Le  marquis  s'inclina  de  nouveau  avec  un  geste  de  remereiment  et  de  refus. 
Bien  que  ses  paroles  et  sa  contenance  ne  manifestassent  aucun  trouble,  la  pâ- 
leur de  son  visage  et  le  son  de  sa  voix  décelaient  une  certaine  agitation  inté- 
rieure qui  n'échappa  ni  à  M"10  d'Ënambuc  ni  à  M.  de  Loinvilliers.  Marie  aussi 
élail  troublée  au  fond  de  l'âme;  mais  sa  propre  émotion  la  rendit  maîtresse 
d'elle-même  et  lui  donna  la  force  de  dissimuler  lout  ce  que  la  présence  du 
marquis  avait  réveillé  en  elle  de  saisissement .  de  souvenirs,  de  regrets,  d'a- 
mèrejoie.  Loinvilliers,  morue  et  attentif',  s'élail  retiré  avec  le  docteur  Janson 
dans  l'embrasure  d'une  fenêlre.  Mmo  d'Ënambuc  resta  assise  en  face  du  mar- 
quis de  Maubray,  a  quelques  pas  du  général .  qui  était  retombé  dans  bon  immo- 

10ME    II.  40 


586  MAIUE  d'énambuc. 

bilité  et  sa  somnolence.  Marie  osa  lever  alors  les  yeux  sur  M.  de  Maubray  : 
six  années  d'absence  l'avaient  bien  changé;  mais  il  lui  sembla  que  ce  visage 
bruni  par  le  soleil ,  amaigri  par  de  longues  fatigues ,  élait  encore  plus  fier . 
plus  noble  et  plus  beau.  Henry  de  Maubray  avait  alors  environ  trente  ans  ;  il 
appartenait  à  une  famille  dont  le  nom  se  rattachait  aux  plus  anciennes  épo- 
ques de  l'histoire  de  Bretagne  ,  et  tout  en  lui  annonçait  cette  belle  et  forte  race 
du  Nord,  dont  le  sang  ne  s'est  jamais  mêlé  à  celui  des  populations  méridio- 
nales. Ses  cheveux  ,  d'un  blond  vif,  retombaient  autour  de  son  large  front  en 
boucles  légèrement  frisées.  Sa  bouche  étroite  et  vermeille  avait  une  expres- 
sion de  froideur  hautaine  que  modifiait  singulièrement  la  douceur  presque  fé- 
minine de  son  regard.  La  blancheur  animée  de  son  teint  s'était  à  peine  altérée 
sous  le  climat  brûlant  de  la  zone  torride,  ses  yeux  étaient  d'un  bleu  sombre 
comme  ceux  de  ses  aïeux ,  dont  il  avait  aussi  la  stature  élevée  et  les  formes 
svelles.  Il  y  avait  dans  sa  physionomie  calme  et  fière,  dans  tous  les  traits  de 
sa  puissante  organisation,  quelque  chose  qui  rappelait  les  hommes  d'un  autre 
âge;  on  eût  dit  un  de  ces  rois  barbares  dont  les  armées  vainquirent  les  légions 
romaines,  ou  bien  un  de  ces  bardes  que  les  peuples  del'Armorique  vénéraient 
comme  les  dieux  du  savoir  et  de  la  poésie.  Mais  le  pauvre  gentilhomme  n'a- 
vait pas  retiré  d'autre  avantage  de  son  illustre  origine;  l'héritage  de  ses  aïeux 
était  perdu  pour  lui,  et  sa  tenue  annonçait  une  très-modeste  fortune.  Bien 
que  son  ton  et  ses  manières  rappelassent  qu'il  appartenait  à  la  haute  société 
de  son  temps ,  son  costume  n'était  pas  celui  d'un  raffiné  de  la  cour  d'Anne 
d'Autriche  ,  et  il  avait  plutôt  l'air  d'un  reître  que  d'un  grand  seigneur ,  avec 
son  pourpoint  de  rasette  grise  et  son  chapeau  de  feutre,  dont  le  bord  relevé 
portait ,  au  lieu  de  plume,  une  cocarde  noire. 

Marie  avait  baissé  les  yeux  devant  le  regard  mélancolique  et  fixe  que  M.  de 
Maubray  arrêtait  sur  elle,  et,  comme  il  ne  lui  parlait  pas,  elle  essaya  de 
rompre  la  première  ce  silence  embarrassant  pour  tous  deux. 

—  Monsieur,  dit-elle  d'une  voix  dont  le  léger  tremblement  démentait  le 
calme  qu'elle  essayait  de  montrer,  vous  passez  sans  doute  la  mer  pour  la  pre- 
mière fois  ? 

—  Oui,  madame  ,  répondit-il,  je  viens  aux  îles  dans  le  dessein  de  m'y  éta- 
blir; c'est  la  ressource  ordinaire  des  gens  qui,  comme  moi,  n'en  ont  plus 
d'autre. 

Et  comme  elle  le  regardait  avec  une  surprise  pleine  de  tristesse ,  il  ajouta 
simplement  : 

—  J'ai  perdu  les  débris  de  ma  fortune  au  service  du  roi  mon  maître,  et  je 
suis  condamné  a  mort  en  Angleterre. 

—  Vous  y  étiez  retourné?  s'écria  Marie. 

—  J'y  ai  passé  ces  six  dernières  années  ,  les  armes  à  la  main  contre  le  tyran 
régicide  Olivier  Cromwell.  J'ai  été  blessé  et  pris  dans  une  rencontre  ;  mais  on 
ne  m'a  pas  traité  en  prisonnier  de  guerre.  Condamné  comme  rebelle  à  mourir 
de  la  main  du  bourreau,  j'allais  être  pendu  lorsque  j'ai  trouvé  moyen  de  m'é- 
chapper  des  prisons  de  Leith.  Alors  je  suis  revenu  en  France. 

—  Oh!  mon  Dieu!  murmura  Marie  enjoignant  les  mains. 

—  Je  suis  retourné  à  Paris  après  plus  de  six  ans  d'absence  ,  reprit  Maubray 


MARIE   fi'ÉNAMDlC  587 

d'une  voix  triste ,  et  je  suis  allé  revoir  des  gens  dont  je  m'étais  séparé  avec 
douleur  dans  le  plus  cruel  moment  de  ma  vie. 

—  Vous  avez  vu  ma  soeur ,  ma  chère  Louise  !  s'écria  Marie;  c'est  elle-même 
qui  vous  a  remis  ces  lettres  ! 

A  ces  mots,  sa  voix  s'altéra  5  le  souvenir  de  son  pays,  de  sa  famille  ,  se  mêla 
dans  son  âme  à  tout  ce  qu'elle  avait  déjà  de  trouble  et  d'attendrissement;  elle 
ne  put  retenir  ses  pleurs. 

Maubray  la  regardait  avec  une  sombre  joie  ;  il  semblait  recueillir  dans  son 
cœur  ces  larmes  silencieuses. 

—  Marie!  murmura-t-il,  si  bas  qu'elle  devina  ce  nom  sur  ses  lèvres  plutôt 
qu'elle  ne  l'entendit.  Alors,  saisie  d'un  secret  remords,  elle  recula  son  siège  de 
manière  à  toucher  le  fauteuil  du  général  et  appuya  sa  main  froide  et  trem- 
blante sur  celle  du  malade. 

—  Madame,  reprit  Maubray,  dans  quelques  moments  je  vais  partir,  et  bien- 
tôt je  serai  à  Saint-Domingue,  d'où  probablement  je  ne  reviendrai  plus,  car 
vous  savez  la  guerre  que  nous  font  là-bas  les  Espagnols. 

En  ce  moment  le  général  se  réveilla  comme  en  sursaut  et  dit  en  regardant 
autour  de  lui  : 

—  Eh  bien!  Marie,  ne  devions-nous  pas  avoir  des  violons  ce  soir? Il  me 
semble  que  vous  m'aviez  promis  une  sérénade.  Celte  musique  pourra  divertir 
un  moment  M.  de  Maubray,  auquel  je  demande  bien  pardon  d'être  de  si  maus- 
sade compagnie. 

Mmc  d'Énambuc  fit  signe  à  un  esclave  qui  se  tenait  à  la  porte  de  la  salle;  un 
moment  après,  les  violons  commencèrent  à  jouer  sous  les  fenêtres.  Alors  le 
docteur  et  Loinvilliers  se  rapprochèrent;  la  musique  servit  de  prétexte  pour 
se  dispenser  de  la  conversation  que  personne  ,  excepté  le  docteur  ,  n'aurait 
soutenue  sans  efforts.  Marie,  immobile  et  debout  à  côté  du  général ,  écoutait 
sans  entendre  ;  il  lui  semblait  que  le  temps  passait  avec  une  effroyable  rapi- 
dité, et  pourtant  chaque  minute  lui  pesait  pendant  celte  visite  qu'elle  désirait 
et  tremblait  de  voir  finir.  A  chaque  mouvement  de  Maubray  ,  elle  tressaillait 
intérieurement,  car  elle  sentait  que  l'heure  s'écoulait  et  qu'il  allait  partir. 

ta  musique  continuait  toujours;  après  avoir  exécuté  plusieurs  morceaux, 
les  violons  jouèrent  un  air  de  danse  fort  à  la  mode  du  temps  où  les  frondeurs 
avaient  chassé  de  Paris  le  cardinal  Mazarin.  Marie  frissonna  en  entendant  la 
première  mesure  de  cette  joyeuse  sarabande  ;  elle  lui  rappelait  une  époque 
unique  dans  sa  vie,  son  premier  pas  dans  le  monde,  une  fête  où  elle  parut 
quelque  temps  avant  son  mariage.  Sans  doute  ce  souvenir  frappa  aussi  M.  de 
Maubray,  car  il  mit  une  main  sur  sa  poitrine  comme  un  homme  qui  souffre  de 
quelque  émotion  pénible  et  violente.  Un  moment  après ,  il  se  leva  pour  prendre 
congé  du  général;  puis,  s'inclinant  devant  Marie,  il  lui  fit  ses  adieux  et  sortit 
sans  l'avoir  regardée  une  dernière  fois. 

II. 

Deux  heures  pins  tard,  un  silence  profond  régnait  dans  l'habitation,  les  lu- 
mières s'étaient  éteintes  une  à  une  derrière  les  jalousies  de  bambou,  et,  selon 


588  MARIE   DÉNAMBUC. 

l'usage,  l'esclave  chargé  de  fermer  la  porte  principale  en  avait  mis  les  clefs  au 
chevet  du  général.  Il  était  près  de  minuit;  tout  dormait,  pourtant  une  faible 
clarté  se  montrait  encore  à  la  fenêtre  de  l'un  des  pavillons,  et  le  rideau  de  gaze 
étendu  devant  le  châssis  se  gonflait  mollement  au  souffle  de  la  brise  :  c'était  la 
lampe  de  nuit  allumée  dans  la  chambre  de  Mme  d'Énambucqui  répandait  ces 
douteuses  lueurs  au  milieu  des  plus  profondes  ténèbres  qui  eussent  depuis 
longlemps  voilé  le  ciel.  La  jeune  femme  venait  de  se  faire  déshabiller  ;  un 
ample  peignoir  flottait  autour  de  sa  taille  déliée  ,  et  retombait  sur  ses  petits 
pieds  nus  posés  sur  une  natte  de  pile.  Pensive  et  le  front  baissé  ,  elle  roulait 
machinalement  les  longues  boucles  de  sa  chevelure,  et  les  emprisonnait  sous 
le  madras  noué  autour  de  sa  tête  comme  un  léger  turban.  Une  esclave  age- 
nouillée devant  elle  tenait  deux  pantoufles  de  maroquin  brodé,  si  étroites,  si 
fines,  qu'elles  semblaient  ne  pouvoir  chausser  qu'un  enfant.  Ses  autres  femmes 
préparaient  tout  pour  la  coucher  :  l'une  déployait  le  vaste  pavillon  de  gaze 
qui  environnait  le  lit,  l'autre  cachait  sous  un  globe  de  porcelaine  la  lampe 
qui  devait  veiller  toute  la  nuit;  une  troisième  rafraîchissait  l'air  en  agitant  un 
large  éventail  de  feuilles  de  latanier  emmanché  d'un  bambou.  Un  moment 
après,  elles  se  retirèrent  ;  il  ne  resta  près  de  Marie  que  l'esclave  qui  passait  la 
nuit  près  d'elle,  et  dormait  au  pied  de  son  lit.  C'était  une  jeune  fille  qui  ne  res- 
semblait point  aux  autres  femmes  esclaves  de  l'habitation.  Ses  cheveux  d'un 
noir  brillant,  ses  traits  délicats  et  sa  peau  d'un  bistre  clair  décelaient  une  aulre 
origine  ;  elle  appartenait  à  ces  tribus  sauvages  que  les  Européens  avaient  chas- 
sées, et  dont  les  débris  étaient  dispersés  dans  les  bois  et  le  long  des  grèves  de 
la  côte  orientale  de  l'île.  L'Indienne  avait  la  physionomie  triste  et  le  regard 
inquiet  et  vague,  particulier  aux  races  sauvages;  mais  son  sourire  était  plus 
doux,  plus  intelligent ,  el  il  y  avait  dans  toute  sa  personne  une  certaine  grâce 
nonchalante  qui  n'appartient  qu'aux  femmes  dont  la  vie  s'écoule  dans  des  oc- 
cupations faciles  et  un  certain  bien-être  matériel.  —  Palida,  dit  Mme  d'Énam- 
buc  avec  un  long  soupir,  relève  ce  rideau  ,  Jésus!  ou  j'étouffe  ici. 

L'esclave  lira  la  double  gaze  qui  s'abaissait  devant  la  fenêtre,  et  revint  s'a- 
genouiller aux  pieds  de  M,ne  d'Êiiambuc. 

—  Maîtresse,  dit-elle,  le  ciel  est  noir  du  côté  de  la  mer;  il  y  aura  peut-être 
un  orage  celte  nuit. 

—  Que  Dieu  garde  du  mauvais  temps  les  pauvres  voyageurs!  murmura 
Mino  d'Enambuc  en  se  penchant  à  la  fenêtre. 

Le  ciel  sans  étoiles  se  confondait  à  l'horizon  avec  la  mer  noire  et  immobile; 
une  sorte  de  doux  bruissement  s'élevait  du  fond  des  bois  et  se  mêlait  au  mur- 
mure lointain  de  quelque  torrent  caché  sous  des  berceaux  de  lianes.  De  rapides 
lueurs  traversaient  incessamment  les  ténèbres  de  cette  sombre  nuit;  c'étaient 
les  fulgoresou  mouches  luisantes,  qui  se  croisaient  dans  l'air  comme  de  petits 
météores  et  s'allaient  perdre  à  travers  le  feuillage  touffu  des  caneficiers.  Les 
ananas,  les  frangipaniers,  les  jasmins,  toute  celte  moisson  de  fleurs  qui  s'épa- 
nouissait dans  le  jardin,  exhalait  une  senteur  ambrée  à  laquelle  se  mêlait  l'hu- 
mide haleine  des  bois.  11  y  avait,  dans  celle  atmosphère  tiède  et  pleine  de 
parfums,  quelque  chose  qui  alanguissait  Pâme  el  calmait  ses  agitations;  Marie 
réprouva.  Les  souvenirs  réveillés  dans  son  cœur  s'apaisèrent;  elle  éleva  vers 


MARIE   D'ÉNAMBUC.  o89 

le  ciel  un  regard  plus  calme,  et  murmura  avec  une  religieuse  confiance  :  — 
Mon  Dieu  !  rendez  heureux  celui  que  je  ne  dois  plus  revoir ,  et  faites  que  j'ou- 
blie le  temps  où  il  nous  fut  permis  de  nous  aimer! 

Mais  cetle  prière  même  raviva  le  souvenir  qu'elle  voulait  étouffer;  sa  pensée 
retourna  malgré  elle  au  jour  où  son  père  lui  annonça  qu'il  avait  promis  sa 
main  au  marquis  de  Maubray,  à  cetle  fête  où  elle  avait  paru  comme  sa  fian- 
cée, à  leurs  amours  si  promplement  traversées  par  l'inexorable  ambition  de  sa 
famille  ,  à  ce  lien  brisé  avec  de  si  cruels  regrets.  Ces  six  années  ,  pendant  les- 
quelles elle  avait  pourtant  vécu  consolée,  calme  et  heureuse  ,  s'effacèrent  de- 
vant ce  souvenir,  qui  revenait  tout-puissant  après  avoir  été  si  longtemps  refoulé 
dans  les  plus  secrets  replis  de  son  cœur. 

—  Oh  !  mon  Dieu  !  répéta-l-elle  épouvantée  de  sa  douleur,  éloignez  de  moi 
cetle  pensée  !...  ayez  pitié,  pitié  de  ma  folie,  mon  Dieu  ! 

En  ce  moment,  l'esclave  penchée  à  la  fenêtre  se  redressa  brusquement  et  de- 
meura immobile,  le  visage  tourné  vers  le  jardin. 

—  Qu'est-ce  donc  ,  Palida?  demanda  Mme  d'Ênambuc  ,  tout  à  coup  réveillée 
de  sa  rêverie. 

—  Maîtresse ,  répondit-elle  ,  c'est  étrange  !  On  dirait  qu'il  y  a  par  ici  des 
peaux  rouges... 

—  Des  peaux  rouges  !  s'écria  la  jeune  femme  en  se  levant  avec  un  geste  de 
frayeur  ;  alors  les  chemins  ne  sont  pas  sûrs  d'ici  au  Forl-Royal.  Seigneur,  mon 
Dieu  !...  Mais  je  suis  folle  !...  Maubray  doit  être  retourné  par  mer. 

Puis,  se  remettant  un  peu  ,  elle  ajouta  :  —  Tu  te  trompes,  Palida  ;  il  n'y  a 
personne  là-bas.  Pourquoi  les  sauvages  auraient-ils  quitté  leurs  earbels?que 
viendraient-ils  faire  ici?  Et  d'ailleurs,  comment  peux-tu  reconnaître  leur  pré- 
sence par  une  nuit  si  sombre? 

—  Je  ne  les  vois  certainement  pas,  maîtresse,  répondit  Palida;  mais 
ne  savez-vous  pas  qu'on  sent  une  peau  rouge  plutôt  encore  qu'on  ne  l'a- 
perçoit? 

En  achevant  ces  mots ,  elle  tourna  son  visage  vers  la  brise  et  respira  lente- 
ment comme  pour  chercher  à  reconnaître  les  émanations  qui  l'avaient  frappée. 
Ainsi  que  tous  les  individus  de  race  sauvage  ,  elle  avait  des  sens  doués  d'une 
grande  finesse  et  une  sagacité  remarquable.  Au  bout  d'un  moment,  elle  dit  en 
quittant  la  fenêtre  : 

—  La  brise  est  tombée  ;  je  ne  sens  plus  rien  que  l'odeur  des  ananas  et  des 
fleurs  de  frangipaniers.  Si  les  peaux  rouges  rôdent  par  ici,  on  retrouvera  de- 
main la  plante  de  leur  pied  marquée  sur  le  sable  le  long  de  la  plage,  à  moins 
qu'ils  ne  fassent  comme  la  tortue  quand  elle  retourne  à  la  mer,  et  qu'ils  n'ef- 
facent leurs  traces  en  se  retirant. 

—  Mais  ces  pauvres  idolâtres  n'ont  pas  naturellement  la  peau  plusrougeque 
toi,  Palida,  et  on  ne  les  reconnaîtrait  pas  à  l'odeur  comme  les  nègres  d'Angola, 
s'ils  allaient  tout  nus,  tels  que  Dieu  les  a  mis  au  monde. 

—  Non  sans  doule,  maîtresse;  c'est  le  vêtement  qu'ils  se  font  chaque  jour 
qui  leur  donne  celte  couleur  et  cetle  odeur  étrange.  Figurez-vous  que  chaque 
matin,  après  s'être  baigné  à  la  mer  ou  dans  quelque  ruisseau  ,  un  Caraïbe  la- 
passe pns  moins  d'une  grande  heurt»  a  sa  toilette.  D'abord  sa  femme  lui  tresse 


590  MARIE   D'ÉNAMBUC. 

proprement  les  cheveux  et  lui  ornela  tète  de  plumes,  de  verroteries  et  d'autres 
brimborions  ;  puis  elle  lui  barbouille  tout  le  corps  d'un  mélange  de  roucou  eL 
d'huile  de  palmiste  ;  les  plus  glorieux  se  font  faire  sur  cet  habit  une  façon  de 
broderie  noire  avec  le  jus  de  certaines  lianes,  et,  après  s'être  ainsi  accommo- 
dés, ils  s'imaginent  avoir  aussi  bon  air  que  vous  quand  vous  avez  votre  robe 
de  satin  garnie  de  dentelles  d'argent  et  votre  collier  d'émeraudes. 

—  Et  tous  les  jours  ils  recommencent  cette  belle  toilette? 

—  Tous  les  jours,  maîtresse  ;  à  la  vérité  le  jus  de  liane  laisse  une  couleur 
solide,  mais  elle  disparaît  sous  les  couches  de  roucou,  et  au  bout  de  quelques 
jours  il  faut  recommencer  à  broderie  justaucorps. 

—  Et  les  femmes  aussi  portent  cet  étrange  vêtement? 

—  Elles  n'en  ont  point  d'autre. 

—  Dis-moi,  Palida,  est-ce  que  tu  ne  préfères  pas  (a  jupe  rayée,  ton  madras 
des  Indes  et  tes  anneaux  d'argent  à  cette  abominable  parure. 

—  Oh  !  oui,  maîtresse. 

—  Et  si  je  te  disais  de  t'en  aller,  retournerais-tu  parmi  les  peaux  rouges? 

—  Jamais,  jamais  !  on  ne  peut  plus  demeurer  dans  leurs  carbets  quand  on  a 
appris  à  bien  vivre  et  à  prier  Dieu. 

—  Mais  tu  serais  libre. 

—  Libre,  oh  !  non,  non,  maîtresse  !  chez  les  peaux  rouges  toutes  les  femmes 
sont  esclaves  et  elles  ont  de  mauvais  maîtres. 

A  ces  mots,  prononcés  avec  une  sombre  énergie,  Mme  d'Énambuc,  étonnée, 
regarda  Palida  et  lui  dit  :  —  Tu  n'as  donc  plus  de  mère? 

—  Ma  mère  !  répondit-elle  d'une  voix  sourde  ;  elle  est  morte  ,  et  c'est  mon 
père  qui  l'a  tuée  ! 

—  Jésus,  mon  Dieu  ! 

—  Oui,  maîtresse  ,  et  le  lendemain  une  autre  prit  sa  place.  C'est  que,  parmi 
les  peaux  rouges,  la  vie  d'une  femme  ne  compte  pas  plus  que  celle  d'un  chien: 
elles  ne  naissent  que  pour  travailler  et  mourir. 

—  Pauvres  créatures  !  elles  seront  plus  heureuses  quand  les  missionnaires 
auront  converti  ces  hommes  idolâtres. 

En  ce  moment  des  aboiements  furieux  se  firent  entendre  au  loin,  dans  la  di- 
rection des  cases. 

—  C'est  Nankin  qui  jappe  ainsi,  dit  Palida  en  retournant  à  la  fenêtre.  Jésus! 
on  dirait  qu'il  flaire  des  peaux  rouges! 

—  Il  les  connait  donc? 

—  Le  pauvre  animal  appartenait  à  un  colon  qui  demeurait  là-bas  sous  le 
Morne-à-rislel  et  qui  fut  tué  par  les  sauvages. 

Il  y  eut  un  silence,  Puis  Mme  d'Énambuc  reprit  d'un  air  rassuré  :  —  Lagrille 
est  fermée,  il  y  a  une  douzaine  d'hommes  au  corps  de  garde  ,  et  la  sentinelle 
est  à  son  poste,  prête  à  lâcher  son  coup  de  mousqueton  sur  quiconque  se  pré- 
sentera d'une  façon  suspecte.  Nous  pouvons  dormir  tranquilles... 

—  Maîtresse,  il  y  a  du  monde  dans  le  jardin,  interrompit  Palida  ;  entendez- 
vous,  là-bas,  vers  le  pavillon. 

Une  idée  subite,  folle,  se  présenta  à  l'esprit  de  Minc;  d'Énambuc;  elle  crut  un 
moment  que  Maubray  n'était  point  parti,  qu'il  avait  voulu  attendre  le  jour , 


MARIE   D'ÉNAMBUC.  591 

caché  près  d'elle,  el  qu'avant  de  s'éloigner  il  espérait  peut-être  lui  dire  un  der- 
nier adieu. 

—  Baisse  la  jalousie,  Palida  ,  dit-elle  brusquement;  la  nuit  avance,  tâchons 
de  dormir. 

L'esclave  se  pencha  pour  saisir  les  cordons  qui  pendaient  en  dehors  de  la 
fenêtre  ;  au  même  instant  une  légère  raffale  souffla  du  large  et  secoua  les  bran- 
ches des  caneficiers,  dont  les  longues  siliques  s'entrechoquèrent  avec  un  bruit 
sec.  Palida  tourna  de  nouveau  son  visage  au  vent  ;  une  lente  aspiration  sou- 
leva sa  poitrine;  la  bouche  entr'ouvtrte  ,  les  narines  dilatées  ,  elle  essaya  de 
reconnaître  les  subtiles  émanations  que  l'air  emportait  mêlées  à  l'arôme  des 
fruits  et  des  fJeurs.  Au  bout  d'une  minute,  elle  abaissa  la  jalousie  par  un  brus- 
que mouvement,  et  dit  d'une  voix  altérée  :  —  Sur  mon  salut,  je  ne  m'étais  pas 
trompée  !  Maîtresse,  il  y  a  des  peaux  rouges  là-bas  ! 

—  Jésus,  mon  Dieu  !  il  faut  donner  l'alarme,  répondit  Mme  d'Énambuc  en 
allant  vers  la  fenêtre. 

Palida  se  jeta  devant  elle. 

—  N'approchez  pas  de  là  ,  maîtresse  !  n'approchez  pas,  s'écria-t-elle  ;  vous 
serviriez  de  but  à  quelque  flèche!  Soyez  sûre  que  les  peaux  rouges  ont  les  yeux 
tournés  de  ce  côté,  où  l'on  doit  apercevoir  une  clarté  du  dehors. 

—  Ces  gens  sont  entrés  ici  par  trahison,  par  surprise.  Ils  vont  nous  atta- 
quer, dit  Mwc  d'Énambuc  avec  terreur.  Mon  Dieu,  ayez  pitié  de  nous! 

Elle  se  précipita  hors  de  sa  chambre  et  traversa  en  courant  la  longue  gale- 
rie qui  séparait  son  appartement  de  celui  du  général;  mais,  avant  d'entrer 
chez  son  mari,  elle  s'arrêta. 

—  Et  mon  fils!  Palida,  dit-elle  en  se  retournant  :  va  chercher  mon  fils , 
amène-le  près  de  moi  ! 

Le  général  avait  renvoyé  les  deux  esclaves  qui  veillaient  ordinairement 
près  de  lui,  mais  il  n'était  pas  seul.  Loinvilliers,  assis  près  de  son  lit ,  ache- 
vait de  lire  des  papiers  qu'il  avait  apportés  de  Saint-Pierre.  Une  seule  bougie 
éclairait  ce  groupe  immobile  et  projetait  dans  la  chambre  une  faible  lueur. 

—  Marie  !  s'écria  le  général  en  la  voyant  mirer  pâle  et  haletante  ;  c'est  vous, 
Marie!  encore  levée  à  celte  heure  ?  Eh!  que  se  passe-t-il  donc? 

—  Nous  sommes  en  danger,  répondit-elle  d'une  voix  à  peine  articulée  ;  une 
Iroupe  de  Caraïbes  entoure  l'habitation...  Palida  les  a  reconnus...  ils  sont  là... 
sous  ces  fenêtres... 

—  Que  dites-vous?  interrompit  le  général  en  se  relevant,  voici  les  clefs  de  la 
grille,  et  il  est  aussi  impossible  de  franchir  la  haie  que  d'escalader  le  fort 
Saint-Pierre. 

En  ce  moment  Palida  entra  suivie  d'une  négresse  qui  portait  l'enfant  en- 
dormi dans  ses  bras. 

—  Tu  crois  que  les  peaux  rouges  rôdent  par  ici?  dit  le  général;  parle, 
qu'as-tu  \  ii  ? 

Elle  répéta  ce  qu'elle  venait  de  dire  à  sa  maîtresse.  —  Tout  le  monde  dort 
dans  l'habitation ,  ajouta-t-elle ;  il  n'y  a  personne  ni  dans  la  galerie,  ni  dans 
les  salles  d'en  bas  ;  les  fenêtres  sont  bien  fermées  cl  barricadées  en  dedans  , 
ainsi  que  la  grande  porte. 


')92  MARIE  d'énambic. 

—  C'est  bien  ,  dit  le  général  en  laissant  retomber  sa  tète  pâle  et  fatiguée 
sur  l'oreiller.  Personne  n'est  sorti,  et  il  n'y  a  pas  à  craindre  qu'une  trahison 
ait  livré  l'entrée  du  jardin  aux  peaux  rouges...  Tu  as  eu  une  vision,  Palida. 

—  Plût  à  Dieu  !  maître  ,  s'écria-t-elle;  mais  ne  vous  rendormez  pas  !  Elle 
s'interrompit  subitement  ;  une  lueur  blafarde  venait  d'apparaître  entre  les 
lames  des  jalousies. 

—  Maître,  reprit-elle,  il  y  a  un  orage  du  côté  delà  mer-,  à  la  lueur  des 
éclairs  vous  allez  voir  ce  qui  se  passe  là  dehors,  et  si  je  me  suis  trompée. 

Loinvilliers  était  déjà  à  la  fenêtre.  Un  éclair  plus  resplendissant  illumina  les 
airs,  et  la  foudre  gronda  dans  l'éloignemént.  Au  même  instant  le  comte  laissa 
retomber  la  jalousie  qu'il  avait  relevée  d'une  main,  et  dit  en  montrant  une 
Mèche  plantée  dans  la  manche  de  son  justaucorps  :  —  C'est  vrai  !  en  voici  la 
preuve;  ils  sont  une  centaine  sous  ces  fenêtres. 

En  achevant  ces  mots,  il  arracha  la  flèche  qui  avait  traversé  son  justaucorps 
au-dessus  du  poignet,  et  ajouta  froidement,  après  en  avoir  examiné  la  pointe: 

—  Elle  est  empoisonnée;  la  blessure  aurait  été  mortelle. 

Palida  se  rapprocha  de  la  fenêtre.  Cachée  derrière  la  jalousie,  elle  regarda 
encore  dehors  à  la  lueur  incessante  des  éclairs.  —  Ils  ont  passé  par-dessus  la 
haie,  dit-elle  avec  stupéfaction,  voyez!... 

En  effet,  les  sauvages  avaient  franchi  ce  rempart  redoutable  par  un  singu- 
lier artifice.  Il  y  avait  en  dehors  du  jardin  un  grand  tamarinier  dont  les  bran- 
ches s'étendaient  par-dessus  la  haie,  et  se  joignaient  à  celles  d'un  caneficier 
qui  déployait  au  fond  de  l'allée  son  feuillage  d'un  vert  foncé.  Les  Caraïbes 
avaient  passé  un  à  un  sur  celle  espèce  de  pont  aérien,  et  pénétré  sans  bruit 
dans  le  jardin.  Il  n'y  avait  plus  à  délibérer,  il  fallait  se  défendre.  Ce  n'était  pas 
la  première  fois  que  les  sauvages  attaquaient  ainsi  par  surprise  les  habitations 
isolées,  et  l'on  savait  de  quelle  vengeance  ils  étaient  capables. 

Le  général  s'était  levé  ;  il  vint  vers  sa  femme  ,  qui,  assise  à  l'écart ,  tenait 
son  fils  dans  ses  bras,  et  semblait  plongée  dans  une  morne  stupeur. 

—  Marie, lui  dit-il  ,  vous  allez  vous  retirer  dans  la  galerie  avec  votre  fils... 
N'approchez  pas  des  fenêtres...  Gardez-vous  d'essayer  de  voir  ce  qui  se  passera 
dehors...  Marie, promettez-moi  de  rester  là,  d'attendre  avec  courage  et  résigna- 
lion  que  le  danger  soit  passé. 

—  Ah  !  monsieur,  s'écria-t-elle;  et  vous?...  Vous  allez  exposer  votre  vie! 

—  C'est  mon  devoir  et  mon  métier. 

—  Mais  mon  devoirà  moi  est  d'être  près  de  vous,  de  ne  pas  vous  quitter... 

—  Allez,  Marie,  interrompit  le  général  avec  une  sorte  d'aulorité  et  en  lui 
montrant  la  porte  de  la  galerie  ,  allez  m'atlendre  ,  et  priez  Dieu... 

Elle  prit  la  main  qu'il  lui  tendait .  la  serra  contre  ses  lèvres;  puis,  relevant 
la  léle,  elle  lui  dit  avec  un  accent  plein  de  soumission,  de  courage  et  de  fierté  : 

—  Oui ,  monsieur,  je  vais  vous  obéir,  et  soyez  assuré  que  je  n'aurai  point  peur, 
.le  sais  que  vous  sauverez  votre  femme  et  votre  enfant...  Si  vous  succombiez 
en  nous  défendant,  soyez  tranquille...  je  ne  tomberais  pas  vivante  aux  mains 
de  ces  misérables. 

Comme  elle  achevait  ces  mots ,  un  horrible  hourra  retenti!  au  dehors ,  et  un 
choc  violent  ébranla  la  grande  porte. 


MARIE   D'ENAMBUC.  595 

—  Au  guichet  !  Loinvilliers,  au  guichet  !  cria  le  général. 

En  un  moment  tout  le  monde  fut  sur  pied  dans  l'habitation.  Le  général  en- 
voya les  femmes  près  de  Mm«s  d'Enambuc  et  fil  ses  dispositions  pour  le  combat. 
Il  arma  ses  nègres  et  les  rangea  dans  des  espèces  de  casemales  d'où  l'on  pou- 
vait défendre  à  couvert  le  passage  qui  précédait  le  vestibule  ;  pnis  il  vint  au 
guichet  avec  Loinvilliers. 

C'était  comme  un  miracle  da  voir  cet  homme  miné  par  la  fièvre ,  affaibli 
par  de  si  longues  souffrances,  recouvrer  tout  à  coup  ses  forces  et  son  énergie 
en  face  du  danger.  En  donnant  ses  ordres ,  en  se  préparant  à  ce  terrible  com- 
bat où  il  avait  pour  lui  l'avantage  de  la  position,  celui  des  armes,  mais  où 
le  nombre  pouvait  l'emporter  sur  la  discipline,  l'expérience  du  chef  et  la 
supériorité  des  moyens  de  défense  ,  il  avait  l'accent  aussi  ferme,  la  voix  aussi 
liaule  que  jadis  ,  quand  il  passait  en  revue  ses  milices  sur  la  plage  de  Saint- 
Pierre. 

La  galerie  où  venaient  de  se  réfugier  Mmc  d'Enambuc  et  ses  femmes  était  au 
premier  étage ,  et  les  fenêtres,  qui  s'ouvraient  sur  une  parlie  du  jardin  appe- 
lée le  labyrinthe,  étaient  à  trente  pieds  du  sol.  Leur  élévation  semblait  rendre 
inutiles  les  énormes  contrevents  qui  défendaient  celles  du  rez-de-chaussée; 
elles  n'étaient  fermées  que  par  de  légères  jalousies  et  par  des  rideaux  de  gaze 
dont  le  tissu  transparent  ondulait  au  souffle  de  la  brise  devant  leurs  immenses 
châssis.  Un  silence  absolu  régnait  dans  celte  vaste  pièce,  à  peine  éclairée  par 
le  reflet  de  la  lampe  suspendue  dans  l'escalier,  et  où  vingt  femmes  agenouil- 
lées priaient  dans  les  angoisses  du  désespoir  et  de  la  terreur.  Une  clameur  ef- 
froyable et  incessante  résonnait  au  dehors;  c'était  le  cri  de  guerre  des  sauva- 
ges. Leurs  massues  frappaient  comme  en  mesure  la  lourde  porte,  et  ces  coups 
retentissants  avaient  des  échos  dans  toutes  les  parties  de  l'habitation;  c'était 
UIl  bruit  plus  menaçant ,  plus  terrible  que  celui  de  l'artillerie. 

Mmc  d'Enambuc  tenait  son  fils  dans  ses  bras  et  priait  à  voix  basse;  quiconque 
l'eût  vue  si  faible  et  si  tremblante  un  moment  auparavant  aurait  été  frappé  de 
ce  qu'elle  montrait  tout  à  coup  de  courage  et  de  sang-froid.  Celte  jeune  femme 
qu'aucun  danger  n'avait  jamais  éprouvée,  dont  la  douceur  et  la  timidité  al- 
laient jusqu'à  la  faiblesse,  était  maintenant  une  femme  forte;  le  péril  de  cette 
situation  venait  de  révéler  tout  ce  qu'il  y  avait  dans  son  âme  d'énergie  et  de 
tranquille  courage. 

—  Ma  fille,  dit-elle  en  se  tournant  vers  Palida  ,  qui,  pâle,  immobile,  et  les 
genoux  en  terre,  disait  ses  prières  d'une  voix  précipitée,  ma  fille,  notre  vie 
est  entre  les  mains  de  Dieu....  Ayons  bon  courage...  La  porte  peut  tenir  encore 
longtemps.  Jésus ,  mon  Dieu  !  quels  cris  effroyables!...  Ne  dirait-on  pas  une 
légion  de  démons  autour  de  nous  !...  Mais  il  ne  faut  pas  avoir  peur  de  ces  hur- 
lements; lout  ce  bruit  ne  renversera  pas  les  murailles. 

En  ce  moment  le  docteur  Janson  entra  tout  blême  et  tout  effaré.  — Eh  bien! 
eh  bien!  s'écria-t-il ,  je  viens  d'Hic  i  veillé  par  une  belle  musique,  et  nous  al- 
lons avoir  une  belle  nuit .  à  ce  qu'il  me  parait  !... 

—  Docteur,  s'écria  M""  d'Enambuc  en  se  levant,  nous  allons  avoir  des  bles- 
sés !  Vous  êtes  ici  heureusement!... 

—  Heureusement  !  grommela  le  docteur  en  levant  les  veux  et  les  mains  au 


594  MARIE  d'énambuc. 

ciel  d'un  air  consterné.  Enfin,  ce  ne  sera  pas  la  première  fois  que  j'aurai  fait 
mon  métier  sur  le  champ  de  bataille....  A  la  vérité,  c'était  chrétien  contre 
chrétien,  et  je  ne  m'étais  jamais  trouvé  en  face  de  ces  damnées  peaux 
rouges  !... 

Une  décharge  de  mousqueterie  coupa  la  parole  au  docteur  Janson;  il  cou- 
rut à  l'escalier  et  tâcha  de  voir  ce  qui  se  passait  en  bas. 

—  Bon  !  s'écria-t-il  après  avoir  pris  position  au  fond  du  vestibule,  derrière 
une  porte  dont  le  large  panneau  lui  servait  de  bouclier  ;  bon  !  nous  avons  tiré 
à  bout  portant...  La  moitié  de  ceux  qui  ont  été  touchés  ne  se  relèveront  pas. 

—  Voyez-vous  mon  mari ,  docteur?  s'écria  Mm0  d'Énambuc  penchée  sur  la 
rampe  ;  dites-moi  si  vous  le  voyez  !... 

—  Il  est  à  couvert  ainsi  que  tous  nos  gens  derrière  la  porte;  ils  ont  tiré  par 
le  vasistas  et  les  meurtrières... 

Une  nouvelle  décharge  retentit  comme  un  coup  de  tonnerre  et  fit  trembler 
ta  maison  jusque  dans  ses  fondements;  des  cris  plus  épouvantables  s'élevèrent 
au  dehors  ,  puis  il  se  fit  tout  à  coup  un  grand  silence. 

—  Cette  fois  nous  avons  balayé  la  place,  s'écria  le  docteur  en  avançant  la 
tète  hors  de  sa  cachette;  loué  soit  Dieu  !  l'alarme  est  donnée  au  corps  de 
garde... Nous  devrions  entendre  des  coups  de  mousquet  en  dehors  de  la  grille, 
à  moins  cependant  que  le  poste  n'ait  été  surpris  et  égorgé ,  ce  qui  est  bien 
possible... 

—  Et  les  nègres,  monsieur  !  les  nègres  !  interrompit  Mme  d'Enambuc  frappée 
d'une  soudaine  espérance;  ils  vont  venir  à  notre  secours  !... 

—  Mais  ils  n'ont  point  d'armes  ;  on  n'oserait  pas  armer  les  nègres  d'atelier, 
répondit  le  docteur.  Sainte  mère  de  Dieu  !  pourvu  qu'il  ne  vienne  pas  à  l'es- 
prit des  cinq  cents  esclaves  qui  sont  là-bas  de  tuer  leurs  commandeurs  et  de 
venir  se  joindre  à  ces  misérables!... 

Une  nouvelle  clameur  plus  épouvantable  couvrit  la  voix  du  docteur,  et  en 
même  temps  la  porte  fut  attaquée  avec  des  coups  furieux  et  précipités,  sem- 
hlables  à  ceux  de  ces  machines  de  guerre  qui,  aussi  bien  que  le  canon,  fai- 
saient brèche  aux  murailles.  Lésais  doublés  de  fer  craquèrent  et  se  fendirent; 
les  panneaux  disjoints  résistèrent  encore  un  moment,  puis  la  porte  tomba  sous 
l'effort  puissant  qui  la  brisait.  Un  cri  de  victoire  retentit  jusqu'au  ciel,  et, 
presque  au  même  instant,  un  second  cri  de  surprise  et  de  rage  :  la  herse  venait 
de  tomber  derrière  la  porte  et  opposait  aux  assaillants  ses  larges  barreaux  de 
fer.  Les  sauvages  attaquèrent  ce  nouvel  obstacle  avec  furie;  ils  lancèrent  dans 
le  vestibule  une  grêle  de  flèches  qui  n'atteignit  personne. 

Le  docteur  avait  promplement  regagné  le  premier  étage  ,  et,  arrêté  sur  le 
plus  haut  palier,  il  regardait  en  bas  avec  une  anxiété  pleine  d'épouvante  :  — 
La  herse  tiendra  plus  longtemps  que  la  porte  !...  s'écria-l-il;  béni  soit  celui 
qui  la  fit  si  forte  et  si  solide!...  Voyez  la  bonne  grille'!  elle  ne  bouge  pas  plus 
qu'un  roc  sous  les  mains  de  ces  misérables  !  L'alarme  est  donnée  ;  on  aura  en- 
tendu le  bruit  de  notre  mousqueterie  :  le  tambour  bat  maintenant  du  côté  de 
la  grande  anse  et  jusqu'au  fort  Saint-Pierre;  il  va  nous  arriver  du  secours  ! 
les  milices  vont  mettre  en  pièces  ces  païens,  ces  cannibales!...  nous  serons 
sauvés  !... 


MARIE  d'énambuc.  595 

—  Que  Dieu  et  sa  sainte  mère  vous  entendent  !  dit  Mmc  d'Énambue,  debout 
à  la  porte  de  la  galerie  et  tenant  toujours  son  fils  dans  ses  bras. 

Il  y  eut  dix  minutes  d'attente  et  d'angoisses  inexprimables.  Le  bruit  lointain 
de  la  foudre  se  mêlait  aux  cris  sauvages  des  peaux  rouges,  qui  attaquaient  la 
herse  avec  des  efforts  désespérés;  de  pâles  éclairs  illuminaient  soudainement 
le  ciel  et  faisaient  apparaître  au  milieu  des  ténèbres  cette  multitude  d'hommes 
nus  ,  hurlant,  et  hideux  comme  des  damnés.  Le  feu  des  assiégés  ne  se  ralentis- 
sait pas  ;  mais  il  faisait  moins  de  mal  aux  assaillants,  parce  que  les  coups  por- 
taient dans  une  direction  oblique.  Deux  fois  pourtant  M.  de  Loinvilliers  s'a- 
vança et  tira  ses  pistolets  à  bout  portant  sur  ceux  qui  battaient  la  herse  de 
leurs  lourdes  massues.  La  lampe  suspendue  dans  le  vestibule  ne  projettait 
qu'une  demi-clarté  dans  le  passage  voûté  qui  allait  devenir  un  champ  de  ba- 
laille,  et  à  travers  les  barreaux  de  la  herse  on  distinguait  à  peine  une  masse 
confuse  et  mouvante  qui  se  heurtait  contre  cet  obstacle  avec  une  horrible  furie. 
Une  foule  de  morts  et  de  blessés  gisaient  au  bas  de  perron  ,  et  des  plaintes  la- 
mentables se  mêlaient  au  cri  de  guerre  des  sauvages. 

—  Nous  leur  avons  tué  beaucoup  de  monde ,  dit  le  général  à  M.  de  Loin- 
villiers, qui,  debout  à  l'entrée  du  passage,  rechargeait  ses  armes;  n'im- 
porte ,  il  faut  nous  recommander  à  Dieu  ;  car,  s'il  ne  nous  vient  point  de  se- 
cours, c'en  est  fait  de  nous  :  la  herse  ne  tiendra  pas  un  quart  d'heure  de  plus. 

—  Nous  défendrons  le  passage,  répondit  froidement  Loinvilliers. 
Comme  il  disait  ces  mots,  des  cris  perçants  retentirent  dans  la  galerie ,  et  le 

docteur  parut  sur  l'escalier  les  mains  levées  au  ciel. 

—  Les  peaux  rouges  !  voilà  les  peaux  rouges  à  l'escalade  !  cria-l-il  ;  secours, 
miséricorde  ! 

Le  tumulte  était  si  grand  au  dehors,  qu'on  s'entendait  à  peine;  pourtant  le 
général  comprit  ce  geste  et  cet  accent  de  terreur  : 

—  Loinvilliers  !  s'écria-t-il,  entendez-vous  là-haut? 

Le  comte  s'élança  et  franchit  l'escalier,  ses  pistolets  à  la  main.  Un  silence 
effrayant  avait  succédé  à  ces  cris  de  détresse  ;  le  docteur  Janson  ,  adossé  contre 
la  rampe ,  mondait  silencieusement  de  la  main  l'entrée  de  la  galerie.  Loinvil- 
liers regarda  autour  de  lui  avec  une  sorte  de  frisson,  et  d'abord  il  devina 
plutôt  qu'il  ne  vit  ce  qui  se  passait  dans  cette  demi-obscurité,  où  lout  était 
immobile  et  muet.  C'était  une  étrange  et  horrible  scène  :  les  esclaves  avaient 
fui  à  l'autre  extrémité  de  la  galerie  et  se  pressaient  dans  l'angle  le  plus  sombre 
comme  un  troupeau  surpris  par  quelque  bête  fauve;  Mme  d'Enambue,  seule 
et  debout  contre  la  muraille  ,  couvrait  son  fils  de  tout  son  corps  et  murmurai! 
des  prières  inarticulées.  A  deux  pas  d'elle,  devant  une  des  fenêtres  dont  la 
jalousie  vacillait  encore,  un  Caraïbe  brandissait  son  redoutable  couteau  de 
guerre  et  jetait  autour  de  lui  un  regard  inquiet  et  farouche;  aucun  vêtement 
ne  couvrait  su  peau  rougeàtre  ,  ses  cheveux  étaient  longs  et  mêlés  comme  une 
crinière  ;  un  ornement  en  forme  de  croissant  reluisait  sur  sa  large  poitrine  H 
annonçait  sa  dignité  de  chef.  Presque  au  même  instant,  un  autre  sauvage 
parut  à  la  fenêtre  et  sauta  dans  la  galerie;  tous  deux  aperçurent  alors 
Mmo  d'Lnainbuc,  et,  s'élançanl  vers  elle  ,  ils  la  saisirent  par  .sa  longue  cheve- 
lure; mais  Loinvilliers  était  là. 


,f>96  MARIE   D'ÉNAMBUG. 

—  Marie  !  cria-t-il  en  parant  le  coup  qui  allait  la  frapper  et  qu'il  reçut  dans 
le  bras,  Marie,  me  voici!...  Le  pistolet  qu'il  tenait  de  la  main  droite  lui 
échappa  ;  mais  il  fit  feu  de  l'autre  a  bout  portant  et  l'un  des  sauvages  tomba. 
Alors  commença  un  combat  corps  à  corps  où  chaque  coup  portait  et  qui  ne 
dura  pas  deux  minutes.  Loinvilliers  n'avait  plus  que  son  poignard,  et  tout 
son  sang  s'écoulait  par  une  horrible  blessure  ;  mais  il  voyait  Mme  d'Énambuc 
étendue  devant  lui  comme  privée  de  vie ,  et  il  combattait  avec  le  courage 
aveugle  d'un  homme  au  désespoir.  Il  atteignit  son  ennemi  et  le  renversa  blessé 
à  mort;  puis ,  faisant  un  dernier  effort*  il  releva  les  deux  cadavres  et  les  jeta 
par  la  fenêtre,  sur  la  tête  des  sauvages  qui  escaladaient  la  muraille. 

Cependant  le  docteur  était  accouru  près  de  Mme  d'Énambuc,  et  il  retrouvait, 
pour  la  secourir,  la  présence  d'esprit,  le  sang-froid  admirable  de  sa  profes- 
sion. Vingt  sauvages  auraient  maintenant  envahi  la  galerie  ,  il  aurait  vu  leurs 
redoutables  massues  levées  sur  lui ,  leurs  flèches  empoisonnées  voler  autour 
de  sa  tête  ,  qu'il  n'aurait  pas  changé  de  place.  Penché  sur  Marie  ,  l'œil  fixe  et 
attentif,  le  visage  immobile,  il  écoulait  le  souffle  irrégulier  qui  soulevait  la 
poitrine  découverte  et  ensanglantée  de  la  jeune  femme. 

—  Elle  est  morte  !  s'écria  le  comte  en  se  jetant  à  genoux  près  de  Marie, 
elle  est  morte  ! 

—  Non,  grâce  au  ciel!  dit  le  docteur,  je  ne  lui  trouve  d'autre  blessure 
qu'une  égralignure  à  l'épaule  :  c'est  le  saisissement  qui  lui  a  fait  perdre  con- 
naissance; mais  la  voilà  qui  soupire  et  revient... 

—  Jésus  ,  mon  Dieu  !  soyez  béni  !  j'ai  donc  paré  le  coup  !  murmura  Loinvil- 
liers d'une  voix  affaiblie;  c'est  moi  qui  vais  mourir...  Une  belle  fin...  j'ai 
donné  ma  vie  pour  elle...  Dites-le-lui  quelque  jour,  mousieur... 

En  achevant  ces  mois ,  il  tomba  sur  le  parquet ,  roide  et  comme  mort. 

Tandis  que  ceci  se  passait  dans  la  galerie,  la  herse  avait  été  brisée,  et  les 
peaux  rouges  tentaient  de  franchir  le  passage;  mais  on  tirait  sur  eux  par  les 
meurtrières.  Ils  tombaient  dès  qu'ils  étaient  entrés,  et  pas  un  ne  se  relevait. 
On  les  aurait  tous  tués  ainsi  jusqu'au  dernier,  si  l'on  avait  pu  continuer  le 
feu  ;  mais  les  munitions  allaient  manquer,  il  n'y  avait  plus  ni  poudre  ni  balles. 

Cependant  le  tambour  battait  dans  les  mornes,  et  une  troupe  d'habitants 
venait  du  côté  de  Saint-Pierre.  Quand  ils  furent  sur  la  hauteur  qui  domine  la 
plage,  ils  firent  une  décharge  dont  le  bruit,  répété  par  les  échos  des  mornes  , 
fut  entendu  même  de  ceux  qui  étaient  dans  les  casemates.  Les  Caraïbes , 
épouvantés ,  cherchèrent  alors  à  s'enfuir,  mais  la  haie  et  les  énormes  barreaux 
de  la  grille  leur  opposaient  de  tous  côtés  d'insurmontables  obstacles.  Ils  essayè- 
rent de  regagner  la  rase  campagne  par  l'espèce  de  pont  aérien  sur  lequel  ils 
rivaient  passé  pour  descendre  dans  le  jardin  :  quelques-uns  à  peine  parvinrent 
à  s'échapper  ainsi.  Quand  les  milices  arrivèrent,  elles  massacrèrent  le  reste  de 
ces  malheureux  sous  les  murs  de  l'habitation. 

Une  heure  plus  tard  le  jour  se  levait  enfin,  et  l'on  commençait  à  se  recon- 
naître au  milieu  de  ces  horribles  débris.  Les  miliciens  bivouaquaient  dans  le 
jardin,  et  les  esclaves  du  grand  atelier,  leur  commandeur  en  tête,  creusaient 
des  fossés  le  long  de  la  plage  et  enterraient  les  morts.  Une  scène  encore  plus 
lugubre  se  passai!  dans  l'intérieur  de  l'habitation  :  le  général  était  étendu  sur 


MARIE   DJÉNAMBUC.  o'j7 

son  lit  ;  les  forces  et  l'animation  qu'il  avait  retrouvées  au  moment  du  danger 
s'éteignaient  rapidement  en  lui  ;  il  avait  consumé  dans  celle  nuit  d'angoisses 
les  restes  de  sa  vie  ;  pâle ,  immobile  ,  affaissé  sur  lui-même  ,  il  dormait  d'un 
sommeil  qui  ressemblait  à  la  mort.  Marie  était  assise  près  de  lui,  et  de  temps 
en  temps  elle  portait  machinalement  la  main  à  sa  poitrine  légèrement  blessée. 
Son  regard  fixe,  sans  larmes,  presque  sans  expression,  décelait  celte  morne 
fatigue  qui  succède  aux  émotions  violentes  et  douloureuses.  Le  docteur  Janson, 
debout  au  chevelet  du  malade,  observait  d'un  regard  sombre  et  attenlif  les 
progrès  de  cette  agonie  que  son  art  ne  pouvait  même  prolonger.  Les  gens  de 
la  maison  se  tenaient  à  distance,  silencieux  et  consternés. 
Tout  à  coup  le  général  se  souleva  par  an  brusque  mouvement. 

—  Marie  !  ci  ia-t-il  d'une  voix  brève  et  haletante. 

—  Me  voici  !  répondit  la  jeune  femme  en  se  dressant  épouvantée;  me  voici  ! 
Le  général  tourna  vers  elle  son  regard  terne  et  vitreux  en  répétant  :  —  Marie  ! 

ma  chère  Marie ,  venez  là  ,  que  je  vous  voie  !  et  mon  fils  ? 

Palida  lui  présenta  l'enfant  dont  il  loucha  la  tête  blonde  comme  pour  le 
bénir,  puis  il  reprit  :  Où  est  Loinvilliers? 

—  Il  est  là  ,  dans  la  galerie  ,  répondit  le  docteur. 

—  Vous  répondez  de  sa  vie  ?  dit  le  malade  avec  effort. 

—  J'en  réponds  sur  la  mienne. 

—  Qu'il  vienne  alors  ,  qu'il  vienne  sur-le-champ,  murmura  le  général  eu 
retombant  affaissé.  # 

Un  moment  après  Loinvilliers  s'avança  soutenu  par  deux  esclaves;  il  était 
d'une  pâleur  livide  ,  mais  son  regard  animé,  vivant,  annonçait  que  la  mort 
s'était  déjà  retirée  de  lui.  Le  général  lui  fit  signe  d'avancer  sa  main,  et,  la 
serrant  dans  la  sienne,  il  dit  d'une  voix  entrecoupée,  mais  distincte:  —  Je 
n'ai  plus  le  temps  de  vous  parler,  Loinvilliers...  Le  père  Du  Tertre  va  venir  : 
il  faut  donner  à  Dieu  seul  ces  derniers  moments... 

Marie  cacha  son  visage  sur  l'oreiller  avec  un  cri  sourd;  puis,  se  tournant 
vers  le  médecin,  elle  lui  dit  :  —  Cela  n'est  pas  possible!  on  ne  meurt  pas 
ainsi!  Il  a  encore  plusieurs  jours  dévie!  vous  m'en  avez  répondu  hier,  docteur  ! 

Le  médecin  se  retira  un  peu  en  arrière  du  malade  et  baissa  tristement  la 
tète.  Mmc  d  Énambuc  se  rassit;  elle  ne  croyait  pas  que  son  mari  fût  près  de 
mourir,  et  elle  se  mit  à  prier  Dieu  pour  lui. 

—  Loinvilliers,  reprit  le  général  d'une  voix  haletante  et  si  basse,  que  le 
comte,  penché  sur  lui,  put  à  peine  l'entendre;  Loinvilliers  ,  vous  savez  ce  que 
je  vous  ai  dit  hier  soir...  Je  me  lie  à  voire  loyauté  ,  à  voire  courage...  Je  vous 
laisse  à  ma  place...  Vous  gouvernerez  pendant  la  minorité  de  mon  fils,  con- 
jointement avec  sa  mère...  Vous  lui  conserverez  mon  héritage... 

Il  se  tut,  et,  faisant  un  dernier  effort  ,  il  tourna  les  yeux  vers  Marie  en 
ajoutant  :  —  Et  quelque  jour,  Loinvilliers,  vous  épouserez  ma  veuve... 

Le  visage  du  comte  devint  encore  plus  pâle;  il  se  pencha  sur  le  lit  avec  une 
faible  exclamation.  Le  général  était  retombé  la  tête  renversée  en  arrière;  sa 
main  n'avait  pas  laissé  aller  celle  du  comte;  ses  souffrances  semblaient  s'apai- 
ser :  un  souille  plus  lenl  soulevait  sa  poitrine;  ses  traits  avaient  repris  leur 
sérénité  ;  on  eût  diL  qu'il  dormait. 


598  MARIE  d'énambuc. 

Marie  n'avait  rien  entendu  ;  la  fatigue  émoussait  toutes  ses  facultés  ;  elle  ne 
voyait  plus  que  confusément  ce  qui  se  passait  autour  d'elle  ;  ses  inquiétudes 
affreuses ,  sa  douleur  même ,  s'éteignaient  dans  cet  anéantissement  complet  du 
corps  et  de  l'âme.  Loinvilliers  ,  debout  en  face  d'elle ,  de  l'autre  côté  du  lit ,  la 
regardait  d'un  œil  fixe ,  éperdu ,  et  serrait  dans  ses  deux  mains  la  main  du 
mourant  avec  une  effroyable  expression  de  joie. 

Au  bout  de  quelques  minutes,  le  docteur,  qui  s'était  retiré  un  peu  à  l'écart 
pour  laisser  toute  liberté  à  ce  dernier  entretien,  se  rapprocba  d'un  air  inquiet 
et  écarta  le  rideau;  dès  qu'il  eut  jeté  les  yeux  sur  le  général ,  il  s'écria  en 
prenant  vivement  le  bras  de  Loinvilliers:  —  Monsieur,  il  faut  emmener 
Mme  d'Énambuc  !  Relevez-Yous  !  retirez -vous  !  ne  voyez-vous  pas  que  tout 
est  fini? 

Mme  Ch.  Reybadd. 

(La  fin  au  prochain  numéro) 


LES 


RAYONS  ET  LES  OMBRES, 


PAR  M.VICTOR  HUGO. 


C'est  un  véritable  bienfait  pour  toutes  les  natures  sensibles  aux  jouissances 
de  la  pensée,  que  l'apparition  d'un  nouveau  recueil  de  poésies  ,  qui  offre,  par 
le  mérite  éminent  de  son  auteur,  une  promesse  et  presque  une  certitude  d'é- 
motions pures,  profondes,  désintéressées.  Au  milieu  du  prosaïsme  dont  les  flots 
débordent  de  toutes  parts  et  gagnent  toutes  les  hauteurs,  un  souffle  vraiment 
lyrique  qui,  comme  une  brise  inattendue,  vient  faire  vibrer  la  lyre  mystérieuse 
que  chacun  de  nous  porte  en  son  sein  ,  ne  peut  qu'être  salué  avec  reconnais- 
sance et  sympathie. 

Ce  sentiment  de  joyeuse  gratitude ,  que  tout  lecteur  de  bonne  foi  ressent  à 
l'annonce  et  à  la  première  vue  d'un  nouvel  ouvrage  de  M.  Victor  Hugo,  la  cri- 
tique doitl'éproiiver  beaucoup  plus  vif  et  plus  profond  encore,  elle  qui  n'exislf 
que  par  la  grâce  et  par  le  fait  de  l'art,  elle  qui  n'est  rien  et  ne  peut  être 
qu'un  reflet  intelligent  des  créations  du  génie,  elle  dont  le  clavier  ne  frémit  et 
De  parle  que  sous  la  main  du  grand  peintre,  du  grand  musicien,  du  grand 
poCte;  elle  qui  dormirait  et  se  tairait  éternellement ,  si  elle  n'était  éveillée  de 
temps  a  autre  par  la  voix  souveraine  de  l'artiste.  Toutefois  après  le  ravisse- 
ment causé  par  l'aspect  d'une  œuvre  d'art,  arrivent  nécessairement  les  ré- 
flexions, les  comparaisons  ,  le  jugement.  L'esprit  humain  est  ainsi  fait.  A-t-on 
été  vivement  ému?  on  repasse,  à  part  soi,  ses  impressions,  on  les  rapproche 
de  celles  qu'on  a  précédemment  ressenties,  on  les  compare  et  l'on  juge  ;  la  cri- 
tique n'est  que  la  rédaction  officielle  de  ces  réflexions  intimes,  de  cesjugemenls 
fugitifs  el  inexprimés.  Les  soldats  de  l'armée  d'Egypte,  qui  battirent  des  mains 
à  la  vue  des  ruines  de  Thèbes,  placés  plus  tard  au  pied  du  Colysée  ou  sous  las 


660  LES  HAYONS  ET  LES  OMBRES- 

arcades  de  l'Alhambra,  furent,  sans  aucun  doute  saisis  d'un  enthousiasme  â  peu 
près  égal  au  premier;  puis,  ils  durent  comparer  leurs  impressions  anciennes 
aux  nouvelles,  et,  sciemment  ou  non,  prononcer  entre  leurs  divers  souvenirs. 
La  critique,  cpii  est  l'expression  généralisée  de  ces  impressions  partielles  ,  a, 
comme  on  voit  sa  racine  dans  la  conscience  humaine  ,  tout  aussi  bien  que  le 
génie  plastique,  poétique  et  musical.  De  même  que  l'artiste  exprime  avec  éclat 
ce  que  le  vulgaire  a  vu  ,  entendu  ou  senti  obscurément  ;  de  même  le  critique 
apprécie  avec  netteté  ce  que  la  foule  admire,  compare  et  juge  confusément. 
Le  génie  et  la  critique  ont  l'un  et  l'autre  atteint  leur  but,  bien  inégal,  sans 
doute,  quand  ils  sont  avoués  et  tenus  pour  vrais  par  celles  de  nos  facultésdont 
ils  se  sont  constitués  les  interprètes.  D'ailleurs,  je  le  répèle  avec  conviction,  la 
base  de  la  critique  est  l'admiration;  c'est  là  son  point  de  départ,  sa  raison 
d'existence.  Toute  œuvre  qui  ne  mérite  pas  de  faire  naître  ce  sentiment  à  un 
degré  quelconque  est  indigne  d'occuper  la  pensée,  le  souvenir,  le  jugement 
d'aucune  créature  sérieuse.  Ou  il  n'y  a  pas  tout  d'abord  de  grandes  beautés  à 
reconnaître,  il  n'y  a  rien  à  faire  pour  la  critique,  qu'on  peut  à  bon  droit  défi- 
nir, la  mesure  dans  l'admiration. 

Si  celte  définition  est  juste,  comme  je  le  crois,  on  ne  s'étonnera  pas  que  nul 
poète  de  ce  siècle  n'ait  autant  exercé  et  passionné  la  critique  que  l'auteur  des 
Feuilles  d'automne  et  ù'Hernani.  Il  n'est  pas  une  seule  de  ses  nombreuses  et 
fortes  productions  qui  ne  fournisse  amplement  matière  à  l'admiration  des 
moins  enthousiastes  ,  et  qui  n'offre  ,  en  même  temps ,  l'occasion  de  quelques 
réserves  aux  moins  sévères.  Dans  le  nouveau  volume,  la  proportion  des  beau- 
lés  sur  les  défauts  nous  paraît  s'être  accrue.  Les  Rayons  et  les  Ombres  nous 
semblent  non-seulement  un  nouveau  pas,  mais,  à  quelques  égards,  un  pas  plus 
ferme  et  plus  décisif,  dans  la  carrière  où  M.  Hugo  est  incontestablement  supé- 
rieur, dans  le  genre  lyrique. 

En  effet,  quoique  l'auteur  de  Marîon  deLorme  et  de  Notre-Dame-de  Paris 
ait  poussé  le  développement  successif  de  ses  heureuses  facultés  dans  les  trois 
grandes  directions  qui  sillonnent  le  domaine  de  la  poésie;  quoiqu'il  ail  obtenu 
d'incontestables  succès  dans  les  trois  genres,  lyrique,  épique  et  dramatique; 
toutefois  ,  dans  ses  romans  comme  dans  ses  drames,  l'inspiration  lyrique  do- 
mine toute  autre  inspiration.  En  revanche,  personne  n'associe  mieux  que 
M.  Hugo  le  récit  à  l'ode;  personne  ne  jette  plus  habilement  l'intérêt  et  le  drame 
au  milieu  du  chant.  Il  est  impossible  de  s'emparer  du  cœur  ou  de  l'imagina- 
tion avec  un  plus  petit  nombre  de  mots.  De  même  que  quelques  notes  péné- 
trantes suffisent  au  musicien,  quelques  vers  suffisent  à  M.  Hugo  pour  nous 
émouvoir  jusqu'aux  larmes  ;  (elle  pièce  nous  remue,  avec  cinq  ou  six  strophes, 
aussi  profondément  (pie  le  pourrait  faire  un  drame  en  plusieurs  actes.  Ou  se 
rappelle  les  lugubres  fantômes  des  Orientales  : 

Hélas!  que  j'en  ai  vu  mourir  de  jeunes  filles  I 

Dans  les  Hayons  et  les  Ombres,  la  pauvre  mère,  que  son  lait  a  rendue  folle  , 
cl  qui  va  retrouver  si  vite  son  nourrisson  au  cimetière  ,  est  un  pendant  à  ce 
drame,  pendant  plus  réel,  plus  saisissant,  plus  inexorablement  tragique.  La 


LES   RA.YONS   ET  LES   OMBRES.  (JOi 

pensée  de  résignation  évangélique  que  l'auteur  a  déposée  dans  îe  titre  de  cette 
pièce,  Fiat  voluntas  (1),  adoucit  par  un  reflet  de  douce  piété  ce  que  la  fata- 
lité de  la  catastrophe  aurait  eu  de  trop  pénible  et  de  trop  poignant. 

Si  l'on  nous  demande  à  quel  ordre  de  sentiments  et  d'idées  se  rattache  ce 
nouveau  recueil ,  nous  dirons  qu'il  appartient  à  la  même  source  d'inspiration 
qui  a  dicté  ses  trois  aînés,  inspiration  sérieuse,  intime,  contenue,  que  l'auteur 
appelle  lui-même  la  seconde  période  de  sa  pensée,  et  qui  commence  aux 
Feuilles  d'automne.  Mais  c'est  surtout  avec  les  Voix  intérieures,  qui  l'ont 
précédé  immédiatement ,  que  ce  nouveau  volume  offre  des  signes  de  fraternité 
plus  marqués.  Les  Rayons  et  les  Ombres  sont  la  suite  et  le  complément  des 
Voix  intérieures.  Beaucoup  de  pièces  commencées  dans  le  premier  recueil 
semblent,  en  quelque  sorte,  reprises  et  complétées  dans  le  second.  Ces  conson- 
nances  de  sentiments  qui  n'ont,  d'ailleurs ,  rien  de  monotone  ,  tant  les  cadres 
et  les  formes  poétiques  sont  habilement  et  artistement  variés,  donnent  à  ce 
grand  ensemble  lyrique  une  sorte  d'harmonie  sentimentale  d'un  effet  profond 
et  d'un  grand  charme.  Je  dis  harmonie  sentimentale,  car  je  ne  trouve  pas  dans 
les  idées,  comme  je  le  montrerai  bientôt,  le  même  harmonieux  accord  qui  me 
plaît  dans  les  sentiments. 

Des  critiques  d'une  raison  sévère,  qui  d'ailleurs  ont  rendu  pleinement  justice 
aux  grandes  qualités  de  style  que  M.  Victor  Hugo  possède,  et  notamment  à 
l'industrieuse  souplesse  de  ses  évolutions  lyriques,  me  paraissent  avoir  été 
moins  justes  appréciateurs  de  ses  qualités  intimes.  Je  ne  puis  convenir  que 
M.  Hugo  n'applique  l'admirable  instrument  dont  il  dispose  à  l'expression  d'au- 
cun sentiment  humain  et  vrai ,  et  que,  poète  purement  extérieur  et  obstinément 
superficiel,  il  soit  dépourvu  de  toute  sincérité  sentimentale;  je  ne  puis  ad- 
mettre que,  depuis  le  cinquième  livre  des  Odes  et  Ballades,  ce  charmant  et 
frais  poème ,  cette  aube  qui  a  eu  son  midi  et  son  couchant ,  l'auteur  n'ait  plu*, 
rien  retrouvé  de  profondément  senti,  plus  rien  de  vrai,  plus  rien  de  sincère. 
La  lyre  de  M.  Hugo  me  semble,  au  contraire,  pourvue  d'un  assez  grand  nombre 
de  cordes  ,  toutes  très-franches  et  très-distinctes.  L'échelle  des  émotions  que 
parcourt  le  poète  est  aussi  variée  ,  aussi  étendue  ,  aussi  riche  que  celle  d'au- 
cun autre  lyrique  moderne,  y  compris  Schiller,  Goethe  et  Byron.  Comme  ceci 
demande  une  démonstration,  nous  allons,  si  l'on  nous  le  permet,  étudier  un 
peu  à  loisir  celte  lyre  si  artistement  construite,  et,  comme  un  luthier  amou- 
reux de  son  art,  démonter  l'instrument,  objet  du  litige,  pour  bien  constater 
la  nature  et  l'état  des  parties  qui  le  composent. 

Je  vois  d'abord  une  corde  grave  et  mélodieuse ,  que  nous  avons  entendue 
dans  les  premières  odes  de  l'auteur,  et  qui  est  encore  aussi  vibrante  et  aussi 
sonore  qu'aux  premiers  jours,  celle  des  souvenirs  d'enfance.  A  côté,  je  trouve 
celle  de  l'amitié  fraternelle,  de  l'amour  filial .  j'ai  presque  dit  du  culte  mater- 
nel. Vient  ensuite  la  corde  des  affections  de  famille  et  de  la  paternité,  corde 

(1)  Pourquoi  ne  pas  dire  :  Fiat  volunlas  tua?  Nous  ne  savons  pas  ce  qui  n  engagé 
l'auteur  à  rendre  cette  phrase  presque  inintelligible  en  la  ronquant.  —  Fiat  lux  fait 
un  sens  admirable  Fiat  voluntat  n'en  fait  aucun  j  il  faut  que  la  mémoire  complète 
l'idée. 

l'OHE   II.  il 


002  LES  KAYOJNS  ET  LES  OMBRES. 

souvent  touchée ,  sur  laquelle  le  poêle  a  exécuté  si  admirablement,  dans  les 
Voix  intérieures,  \e  charmant  concerto  des  Oiseaux  envolés,  et,  dans  le  pré- 
sent recueil ,  la  pièce  intitulées  :  Mères,  l'enfant  qui  joue,  et  plusieurs  au- 
tres. La  quatrième  est  celle  de  la  pitié  aumônière.  à  laquelle  on  doit ,  dans  les 
Voix  intérieures,  la  grande  et  belle  pièce  Dieu  est  toujours  là,  et,  dans  les 
Rayons  et  les  Ombres,  le  tableau  si  naturel,  si  saisissant ,  si  triste,  des  quatre 
pauvres  petits  qui  pleurent,  chantent  et  mendient.  Puis  viennent  celle  de  l'a- 
mour, quelquefois  trop  sensuel ,  quelquefois  trop  mystique,  presque  toujours 
trop  personnel,  vrai  cependant  et  senti,  surtout  quand  il  se  retourne  vers  le 
passé ,  comme  dans  la  Tristesse  d'Olympio;  celle  de  l'orgueil  poétique, 
grosse  corde  qui  résonne  ici  pourtant  avec  un  peu  plus  de  modération  que 
dans  les  Voix  intérieures,  mais  qui  aurait  encore  besoin  d'une  sourdine  ; 
celle  de  l'attrait  pour  les  ruines,  sentiment  complexe,  dans  lequel  se  mêlent  le 
respect  de  la  vieille  monarchie  capétienne  et  les  souvenirs  de  l'empire  ;  enfin, 
et  par-dessus  tout,  l'amour  de  la  couleur,  du  son  ,  de  l'étendue,  en  d'autres 
termes,  l'adoration  du  monde  matériel,  ce  que  nos  voisins  appellent  le  natu- 
ralisme. 

Tous  ces  sentiments  sont  dans  M.  Hugo  parfaitement  vrais  et  sincères.  Ils  se 
concilient  entre  eux  et  se  pénètrent  même  en  plusieurs  points,  malgré  ce  qu'ils 
ont  ou  paraissent  avoir  d'opposé.  Ainsi ,  le  fanatisme  vendéen  et  l'exaltation 
napoléonienne  trouvent  leur  point  de  jonction  dans  les  souvenirs  d'enfance  et 
les  traditions  domestiques.  Il  ne  faut  pas ,  d'ailleurs ,  demander  aux  poètes 
l'unité  absolue  de  sentiments;  on  n'aurait  ainsi  que  sécheresse  et  monotonie. 
Les  émotions  les  plus  diverses  peuvent  sans  dissonance  s'allier,  s'équilibrer, 
concerter  même.  Le  cœur  admet,  comme  on  sait,  les  contradictions.  Il  y  a 
dans  cet  organe  une  puissance  merveilleuse  d'affinité  qui  des  éléments  les  plus 
divers  sait  tirer  une  résultante  pleine  d'harmonie.  Or  ce  qui  est  vrai  du  cœur 
est  nécessairement  vrai  de  l'art,  et  surtout  de  l'art  lyrique  ,  qui  n'est  que  le 
miroir  et  l'écho  de  l'âme  humaine. 

Mais  il  n'en  est  pas  des  idées  comme  des  sentiments.  La  raison  est  bien  plus 
absolue,  bien  plus  inflexible  que  le  cœur.  L'esprit  n'admet  pas  les  contraires. 
Les  idées  ne  se  fondent  pas  dans  le  creuset  de  l'intelligence,  comme  les  senti- 
ments dans  le  foyer  de  l'âme.  Ici  l'unité  ne  se  fait  pas  toute  seule  5  c'est  au  tra- 
vail humain  de  la  produire.  La  critique  qui  a  reproché  à  M.  Hugo  d'étendre 
l'opulente  draperie  de  son  langage  sur  des  sentiments  qui  ne  sont  pas  vrais ,  et 
sur  des  idées  qu'une  patiente  méditation  n'a  pas  eu  le  temps  de  rendre  siennes, 
me  semble,  au  moins  sur  ce  dernier  chef,  avoir  raison  contre  le  poète.  Ce  n'est 
pas  que  M.  Hugo  ne  louche  à  beaucoup  d'idées  ;  au  contraire  :  il  prend,  no- 
tamment dans  ce  dernier  volume,  des  opinions  et  des  systèmes  de  toutes  mains. 
Platonisme,  mysticisme,  panthéisme,  catholicisme;  toutes  ces  doctrines  lui 
servent  de  thèses  et  se  trouvent  jetées  pêle-mêle,  non-seulement  dans  le  cou- 
rant du  volume ,  mais  souvent  dans  le  même  morceau  ,  et  quelquefois  dans  la 
même  strophe.  Voyez  la  pièce  XXVI,  Mille  chemins,  un  seul  but,  où  un 
matérialisme  presque  païen  revêl  ça  et  là  une  enveloppe  chrétienne  et  même 
mystique;  voyez  la  pièce  XXVIII,  adressée  à  une  jeune  femme,  pièce 
dont  la  pensée  est  entièrement  panthéiste,   et  qui  se  termine  par  un  trait 


LES   RAYONS   ET   LES   03IBHES.  b03 

de  mysticité  ultra-calholique.  Tantôt  M.  Hugo  admet  la  matière  éternelle  et 
infinie  : 

Nature  d'où  tout  sort,  nature  où  tout  retombe. 

Un  vague  demi-jour  teint  le  dôme  éternel. 

Tantôt  il  reconnaît  la  création  et  proclame  la  souveraineté  de  Dieu  sur  son 
œuvre  : 

Dieu  fait  l'odeur  des  roses 

Comme  il  fait  un  abîme 


Le  monde  est  à  Dieu  ,  je  le  sens  ; 

La  terre  prie  et  le  ciel  aime  , 
Quelqu'un  parle  et  quelqu'un  entend . 


Dans  un  premier  vers ,  il  écrit  : 

L'astre  et  la  fleur  commentent  l'Evangile, 

ce  qui  est  la  paraphrase  du  psalmiste  :  Cœli  warrant  gloriam  Dei ;  puis, 
devenu  panthéiste  dans  le  vers  suivant ,  il  glisse  cette  pensée  aussi  éloignée  que 
possible  de  l'esprit  biblique  : 


Dieu  met,  comme  en  nous,  un  souffle  dans  l'argile. 


Je  ne  connais,  je  dois  le  dire,  rien  de  plus  pénible,  de  plus  blessant,  de  plus 
déchirant  pour  le  cerveau,  que  ce  conflit  aigu  de  toutes  les  idées  ,  ce  cliquetis 
de  toutes  les  croyances,  cette  confusion  stridente  de  tous  les  systèmes. 

C'est,  je  lésais  ,  une  prétention  déjà  ancienne  dans  M.  Hugo  ,  et  qui  remonte 
aux  Orientales ,  que  de  donner  asile  et  rendez-vous  dans  le  vaste  giron  et  la 
compréhensive  enceinte  de  sa  poésie  a  toutes  les  idées  ,  à  toutes  les  croyances . 
à  toutes  les  erreurs,  à  toutes  les  théories  qui  vivent  ou  ont  vécu  dans  les  so- 
ciétés humaines.  Cette  prétention  à  l'ampleur,  au  complet,  à  l'ouverture  indé- 
finie, a  été  magnifiquement  exprimée  par  M.  Hugo  dans  la  fameuse  comparaison 
de  la  poésie  avec  une  une  vieille  ville  espagnole  ,  où  l'on  trouve  tout  :  «  Fraî- 
che promenade  d'orangers;  larges  places  ouvertes  au  grand  soleil  pour  les 
fêtes  ;  rues  étroites ,  tortueuses  ,  où  se  lient  les  unis  aux  autres  mille  maisons 
de  toute  forme,  île  tout  âge;  palais,  couvents  ,  casernes...  marchés  pleins  de 
peuple  et  de  bruit...  -  Au  centre,  la  grande  cathédrale  gothique  .  avec  ses 
hautes  flèches  tailladées  en  scies,  sa  large  tour  du  bourdon  ,  ses  cinq  portails 
brodéfl  de  bas-reliefs...  —  Et  à  l'autre  bout  de  la  ville,  cachée  dans  les  syco- 
mores, la  mosquée  orientale,  aux  dômes  de  cuivre  et  d'élain  ,  avec  son  jour 
d'en  haut,  ses  grêles  arcades,  ses  versets  du  Coran  sur  chaque  porte,  ei  la 
mosaïque  (ir  son  pavé  <■(  la  mosaïque  de  Bea  murailles   . 


604  LES  HAYONS  ET  LES  OMBRES. 

Le  premier  tort  de  cette  théorie,  où  un  si  vif  amour  de  l'image  éclate  à  côté 
de  tant  d'indifférence  pour  l'idée,  est  d'avoir  été  placée  à  la  tète  d'un  recueil 
lyrique.  Dans  une  épopée,  dans  un  drame,  dans  un  roman,  on  conçoit  que 
toutes  les  croyances,  tous  les  systèmes  puissent  trouver  naturellement  des  or- 
ganes et  se  mouvoir  sans  confusion.  Il  est  possible  que  le  spectacle  complexe 
et  la  confusion  pittoresque  d'une  grande  cité  du  moyen  âge  soient  un  symbole 
applicable  à  une  large  épopée.  Il  faut  pardonner  au  peintre  de  ne  se  priver 
d'aucun  des  ses  moyens  d'effet.  Mais  la  composition  lyrique  a  d'autres  lois. 
Une  œuvre  où  ne  figure  qu'un  seul  acteur,  le  poète,  et  d'où  ne  peuvent  sortir 
qu'une  seule  vois  et  une  seule  pensée  ,  la  voix  et  la  pensée  du  poêle,  ne  saurait 
admettre  des  convictions  contradictoires,  des  professions  de  foi  opposées, 
l'Évangile  et  le  Coran,  le  panthéisme  et  le  spiritualisme,  la  foi  et  le  doute. 
Passe  encore  si  ces  contradictions  se  produisaient,  comme  dans  les  Chants  du 
crépuscule ,  sous  la  forme  d'un  scepticisme  individuel  mêlé  d'espoir,  image 
du  scepticisme  général  de  notre  époque.  Il  y  a  une  sorte  d'unité  dans  le  scep- 
ticisme; c'est  la  négation  de  tous  les  systèmes;  ce  n'est  pas,  comme  dans  les 
Rayons  et  les  Ombres,  la  glorification  simultanée  de  toutes  les  croyances,  le 
tout  est  bien  de  Candide  appliqué  à  toutes  les  doctrines  possibles,  à  tous  les 
systèmes. 

Dans  la  préface  du  présent  recueil,  M.  Hugo  a  formulé  de  nouveau  sa  théorie 
favorite  d'encyclopédisme  et  d'universalité  poétique,  mais  dans  des  termes  plus 
mesurés,  et,  je  le  reconnais,  plus  admissibles,  même  au  point  de  vue  lyrique. 
«  L'auteur,  dit-il,  pense  que  tout  véritable  poêle,  indépendamment  des  pen- 
sées qui  lui  viennent  de  son  organisation  propre  et  des  pensées  qui  lui  viennent 
de  la  vérité  éternelle,  doit  contenir  la  somme  des  idées  de  son  temps.  «  Oui, 
sans  doute,  mais  à  une  condition  expresse,  c'est  que  le  poète  séparera  soi- 
gneusement les  pensées  qui  viennent  de  son  organisation  et  surtout  de  la  vérité 
éternelle,  de  celles  qui  ne  sont  que  le  retentissement  des  erreurs  du  passé  ou 
des  agitations  contemporaines.  M.  Hugo  a  l'intime  conviction  d'avoir  rempli 
cette  condition  ,  et  au  delà.  «  L'auteur,  dit-il ,  à  chaque  ouvrage  nouveau  qu'il 
met  au  jour,  soulève  un  coin  du  voile  qui  cache  sa  pensée,  et  déjà  peut-être 
les  esprits  attentifs  aperçoivent-ils  quelque  unité  dans  cette  collection  d'oeuvres 
au  premier  aspect  isolées  et  divergentes.  »  Si  nous  comprenons  bien  ces  pa- 
roles,  l'auteur  se  félicite  d'apporter  une  solution  ou  du  moins  quelque  com- 
mencement de  solution  aux  grands  problèmes  qui  agitent  la  société.  On  pense 
bien  ,  d'après  ce  que  nous  venons  de  dire,  qu'au  milieu  des  lambeaux  de  doc- 
trines qui  colorent  alternativement  et  indifféremment  les  vers  du  poète,  nous 
avons  en  vain  cherché  cette  pensée  qu'il  croit  avoir  produite.  Nous  avions  ima- 
giné que  peut-être  l'auteur  avait  gardé  ce  mot  tant  promis  et  enfin  découvert 
pour  la  dernière  pièce  de  son  recueil  ,  intitulée  Sagesse.  Ce  petit  poème  est  en 
effet  particulièrement  dogmatique;  l'auteur  fait  parler  les  trois  grandes  voix 
qu'il  reconnaît  toutes  trois  pour  ses  guides  ;  la  première  est  le  christianisme 
orthodoxe  et  rigide,  la  seconde  le  déisme  philosophique  et  tolérant,  la 
troisième  le  pur  panthéisme  ;  nous  espérions  qu'à  ce  moment  suprême  le 
poète  allait  déchirer  le  voile  et  nous  apprendre  enfin  comment  de  ces  trois 
voix  lient  sortir  une  idée  commune  et  jaillir  une   vérité  nouvelle.   Malheu- 


LES  RAYONS  ET  LES  OMBRES.  605 

reusement  M.  Hugo  s'est  contenté  de  tracer  les  vers  suivants  pour  toute  con- 
clusion : 

Et  de  ce  triple  aspect  des  choses  d'ici-bas, 

De  ce  triple  conseil,  que  l'homme  n'entend  pas, 

Pour  mon  cœur  où  Dieu  vit ,  où  la  haine  s'émousse , 

Sort  une  bienveillance  universelle  et  douce 

Oui  dore  ,  comme  une  ombre  ,  et  d'avance  attendrit 

Le  vers  qu'à  moitié  fait  j'emporte  en  mon  esprit , 

Pour  l'achever  aux  champs  avec  l'odeur  des  plaines 

Et  l'ombre  du  nuage  et  le  bruit  des  fontaines. 

Voilà  de  quelle  façon  M.  Hugo  soulève,  suivant  sa  promesse,  le  voile  qui  en- 
veloppait sa  pensée.  En  vérité,  il  nous  permettra  de  lui  dire,  comme  le  vieux 
monarque  avec  lequel  il  causait  aux  Tuileries  le  9  août  1829  :  O  poète  ! 

La  préface  de  ce  nouveau  volume,  puisque  nous  l'avons  citée,  est,  sans 
comparaison,  la  partie  la  plus  faible  et  la  plus  défectueuse  du  livre.  Obscurité, 
lieux  communs,  prétentions  creuses ,  tels  sont  les  défaut  accumulés  dans  ces 
douze  pages ,  et  que  rien  ,  absolument  rien ,  ne  compense.  Ce  qu'on  y  aperçoit 
de  moins  obscur,  c'est ,  comme  dans  la  première  pièce,  intitulée  Fonction  du 
poète,  la  revendication  pour  la  poésie  de  toute  initiative  philosophique  et  reli- 
gieuse. Citons  quelques  vers  de  cette  pièce,  beaucoup  plus  clairs,  d'ailleurs, 
que  la  prose  qui  les  précède  : 

Le  poète  eu  des  jours  impies 
Vient  préparer  des  jours  meilleurs. 
Il  est  l'homme  des  utopies, 
Les  pieds  ici,  les  yeux  ailleurs. 
C'est  lui  qui ,  sur  toutes  les  tètes, 
En  tout  temps  pareil  aux  prophètes . 
Dans  sa  main  ,  où  tout  peut  tenir, 
Doit,  qu'on  l'insulte  ou  qu'on  le  loue, 
Comme  une  torche  qu'il  secoue, 
Faire  flamboyer  l'avenir. 


11  rayonne  !  il  jette  sa  flamme 

Sur  l'éternelle  vérité  ! 

11  la  fait  resplendir  pour  l'àme 

D'une  merveilleuse  clart'  ' 

Il  inonde  de  sa  lumière 

Ville  et  déserts ,  Louvre  et  chaumière  . 

Et  les  plaines  et  les  hauteurs  ; 

A  tous  d'en  haut  il  la  dévoile  ; 

Car  la  poésie  est  l'étoile 

Oui  mène  à  Dieu  rois  et  pasteurs  ! 


M.  Hugo  franche  ici,  comme  on  voit,  une  immense  question,  La  poésie 


G06  LES  RAYONS  ET  LES  OMBRES. 

possède-l-elle ,  en  effet ,  cette  initiative  intellectuelle  qu'il  lui  attribue?  En 

d'aulres  termes,  l'imagination  est-elle ,  contrairement  à  l'opinion  du  père 
Mallebranche  ,  le  meilleur  instrument  possible  pour  parvenir  à  la  vérité? 
Comme  il  y  a  dans  l'affirmative  que  soutient  M.  Hugo  quelque  chose  de  vrai  et 
aussi  quelque  chose  d'exagéré  et  de  faux,  nous  nous  y  arrêterons  un  moment. 
Oui,  il  est  bien  vrai,  et  nous  l'avons  dit  nous-même  ailleurs,  l'imagination  est 
l'avaut-courrière  de  la  raison;  elle  la  devance  en  éclaireur  ;  c'est  la  colonne 
demi-obscure  et  demi-lumineuse  qui  guide  la  caravane  humaine  dans  les 
déserts  de  l'intelligence.  Doué  d'une  sorte  d'instinct  divinatoire  trop  peu  étu- 
dié jusqu'ici,  le  génie  poétique  est  plus  propre  qu'aucune  autre  de  nos  facultés 
à  saisir,  entre  les  divers  objets  de  la  création,  certains  rapports  trop  déliés 
pour  être  perçus  par  un  autre  sens.  La  poésie ,  qu'on  peut  appeler  la  demi- 
science  ,  et  mieux  peut-être  la  prescience,  fait  jaillir  à  travers  le  rayonnement 
de  ses  symboles  et  l'éclair  de  ses  métaphores  ,  une  foule  de  vérités  anticipées 
dont  la  science  trouvera  plus  tard  la  démonstration. 

Mais  de  ce  que  la  poésie  et  l'imagination  ont  été  données  à  l'homme  comme 
un  délectable  instrument  d'investigation  et  de  découverte,  de  ce  que  nos 
grands  poêles  dramatiques  et  nos  ingénieux  romanciers  ont,  par  les  fouilles 
incessantes  de  leur  psychologie  sentimentale,  rendu  vulgaires  et  presque 
scientifiques  les  plus  secrets  mouvements  de  certaines  passions  5  de  ce  que 
toute  expression  vraiment  poétique  est  la  révélation  d'un  nouveau  rapport  dé- 
couvert entre  le  monde  physique  et  le  monde  moral,  s'ensuit-il  que  l'initiative 
sociale  et  religieuse  appartienne  de  nos  jours  aux  poètes,  et  qu'ils  doivent 
aborder  de  front  les  problèmes  métaphysiques  et  sociaux?  Non  ,  assurément. 
Dans  les  éludes  philosophiques  et  religieuses  proprement  dites,  les  poêles,  en 
tant  que  poêles,  resteront  toujours  bien  loin  des  publicistes,des  économistes  , 
des  philosophes.  Quand  MM.  de  Lamartine  et  Victor  Hugo  abordent,  après 
Saint-Simon  et  Fourier,  après  Jean  Reynaud  et  Pierre  Leroux,  les  questions 
de  rénovation  religieuse  et  d'organisation  sociale ,  ils  nous  rappellent  triste- 
ment l'abbé  Delille  traduisant  dans  les  trois  Règnes  de  la  Nature ,  les  physi- 
ciens et  les  naturalistes  de  son  temps;  mais  du  moins  l'abbé  Delille  ne  préten- 
dait-il à  aucune  initiative  scientifique. 

Non,  ce  n'est  pas  par  des  efforts  directs,  par  d'ambitieuses  et  vagues  théories 
générales,  ni  même  par  des  poèmes  cosmogoniques,  fussent-ils  aussi  remar- 
quables que  la  Chute  d'un  Ange,  que  les  poêles  peuvent  mériter  d'être 
comptés  parmi  les  initiateurs  du  genre  humain.  Homère ,  Virgile,  Danle , 
Shakespeare ,  Racine ,  Goethe ,  n'ont  point  créé  de  systèmes  ni  lutté  avec 
Pylhagore,  Platon,  Bacon,  Descaries,  Kant.  Ces  guides  enchanteurs  de  l'hu- 
manité ont  suivi  des  voies  plus  appropriées  à  la  muse.  Us  ne  sont  si  admi- 
rables que  parce  qu'à  la  hauteur  de  tout  ce  qu'on  savait,  ils  ont  jeté  négligem- 
ment une  foule  d'aperçus  familiers ,  délicats  ,  inattendus ,  sur  le  monde  et  sur 
l'homme;  parce  qu'ils  ont  marié  la  musique  et  la  pensée,  et  exprimé  simple- 
ment lout  ce  qu'ils  sentaient ,  dans  un  style  où  le  cœur ,  l'esprit  et  l'oreille  dé- 
couvriront éternellement  de  nouveaux  charmes. 

C'est  dans  ce  sens  restreint  que  la  poésie  et  l'imagination  exercent  une 
véritable  initiative  sur  la  pensée  humaine,  et  M.  Victor  Hugo ,  en  tant  qu'émi- 


LES  HAYONS  ET  LES  OMBRES.  007 

nent  écrivain  et  maître  passé  en  fait  d'images  et  de  métaphores,  a  fait  à  lui 
seul  rayonner  plus  de  ces  vérités  phosphorescentes  que  presque  tous  nos  poêles 
actuels  réunis.  Mais  qu'il  ne  compromette  pas  les  avantages  qu'il  possède ,  en 
faussant  le  hut  et  la  destination  de  l'instrument  poélico-magnétique  qu'il  manie 
avec  tant  de  dextérité.  Plongeur  hahile ,  qu'il  continue  de  pêcher  des  perles 
sans  s'éloigner  du  rivage  et  ne  se  mette  pas  à  la  remorque  de  ce  lourd  navire 
qui  part,  chargé  de  l'attirail  de  la  science,  à  la  recherche  des  vérités  sociales. 
Il  peut  chanter  le  départ ,  et  plus  sûrement  le  retour,  mais  rien  de  plus,  s'il 
est  sage.  11  n'est  pas  plus  donné  au  poète  de  découvrir  par  la  rêverie  une  vérité 
sociale,  qu'il  ne  lui  est  possible  de  signaler  par  inspiration,  et  sans  télescope, 
une  nouvelle  planète.  La  science  est  pour  le  poète  ce  que  l'air  est  pour  l'oiseau  ; 
elle  n'est  pas  son  hut ,  mais  son  point  d'appui  ;  elle  aide  à  son  vol  et  soutient 
ses  ailes.  Que  M.  Victor  Hugo  nous  en  croie  ;  il  y  a  plus  d'invention  ,  plus  de 
création,  plus  d'originalité  réelle  dans  quelques  pages,  comme  celles  que  nous 
allons  citer,  écrites  sous  la  dictée  du  cœur  et  de  l'imagination,  que  dans  les 
vagues  lieux  communs  d'avenir  dont  le  poète  a  cru  devoir  trop  souvent,  dans 
ce  dernier  ouvrage,  couvrir  le  vide  de  sa  pensée.  Pour  mon  compte,  ce  que  je 
trouve  de  plus  véritablement  élevé  dans  la  dernière  pièce  du  recueil,  adressée 
,i  Mlle  Louise  B.  et  intitulée  Sagesse,  c'est  justement  ce  morceau  presque  en- 
fantin, si  bien  rattaché  d'ailleurs  aux  soucis  de  l'âge  mûr;  épisode  folâtre  et 
charmant,  jeté  là  on  ne  sait  pourquoi,  sans  visée  profonde,  sans  prétention 
dogmatique  ,  et  qui  se  borne  tout  uniment  à  être  plein  de  grâce  ,  de  vérité  et 
d'harmonie  : 

Pourquoi  devant  mes  yeux  revenez-vous  sans  cesse, 

O  jours  de  mon  enfance  et  de  mon  allégresse? 

Qui  donc  toujours  vous  rouvre  en  nos  cœurs  presque  éteints, 

0  lumineuse  fleur  des  souvenirs  lointains? 

Oh!  que  j'étais  heureux  !  oh  '■  que  j'étais  candide  .' 
En  classe  ,  un  banc  de  chêne,  usé  ,  lustré  ,  splendide, 
Une  table,  un  pupitre,  un  lourd  encrier  noir, 
Une  lampe  ,  humble  sœur  de  l'étoile  du  soir, 
M'accueillaient  gravement  et  doucement.  Mon  maître, 
Comme  je  vous  l'ai  dit  souvent ,  était  un  prêt  i  e 
A  l'accent  calme  et  bon,  au  regard  réchauffant, 
Naïf  comme  un  savant,  malin  comme  un  enfant, 
(lui  m'embrassait ,  disant,  car  un  éloge  excite, 
—  Quoiqu'il  n'ait  que  neuf  ans.  il  explique  Tacite.  — 
Puis  près  d'Eugène,  esprit  qu'hélas!  Dieu  submergea, 
Je  travaillais  dans  l'ombre,  —  et  je  songeais  déjà. 
Tandis  que  j'écrivais,  —  sans  peur,  mais  sans  système, 
Versant  le  barbarisme  à  grands  flots  sur  le  ihéme, 
Inventant  aux  auteurs  «les  sens  inattendus, 

1  «    dos  courbé  ,  le  front  touchant  presque  au  Gradus, 

Je  cro  aie    car  toujours  l'esprit  de  l'enfant  veille, 

'  » 1 1 1 1  confusi  m<  ni  tout  près  de  mon  oreille 
i  i    mol    gi  e<    'il  itin  .  bavards  1 1  familiers, 
Bai  bouilléf  d'en»  re,  et  gais  comme  des  écolier- . 


GOS  LES  HAYONS  ET  LES  OMBRES. 

Cliuchotler,  comme  font  des  oiseaux  dans  une  aire , 

Entre  les  noirs  feuillets  du  lourd  dictionnaire. 

Bruits  plus  doux  que  le  bruit  d'un  essaim  qui  s'enfuit, 

Souffles  plus  étouffés  qu'un  soupir  de  la  nuit , 

Qui  faisaient  par  instant,  sous  les  fermoirs  de  cuivre, 

Frissonner  vaguement  les  pages  du  vieux  livre  .' 

Le  devoir  fait ,  légers  comme  de  jeune»  daims , 

Nous  fuyions  à  travers  les  immenses  jardins, 

Éclatant  à  la  fois  en  cent  propos  contraires. 

Moi  d'un  pas  inégal  je  suivais  mes  grands  frères  ; 

Et  les  astres  sereins  s'allumaient  dans  les  cieux  , 

Et  les  mouches  volaient  dans  l'air  silencieux, 

Et  le  doux  rossignol ,  chantant  dans  l'ombre  obscure, 

Enseignait  la  musique  à  toute  la  nature  , 

Tandis  qu'enfant  jaloux,  aux  gestes  étourdis, 

Jetant  partout  mes  yeux  ingénus  et  hardis 

D'où  jaillissait  la  joie  en  vives  étincelles, 

Je  portais  sous  mon  bras,  noués  par  trois  ficelles, 

Horace  et  les  festins  ,  Virgile  et  les  forêts  , 

Tout  l'Olympe ,  Thésée  ,  Hercule  ,  et  toi ,  Cérès , 

La  cruelle  Junon  ,  Lerne  et  l'Hydre  enflammée  , 

Elle  vaste  lion  de  la  roche Némée. 

Mais  lorsque  j'arrivais  chez  ma  mère  ,  souvent , 

Grâce  au  hasard  taquin  qui  joue  avec  l'enfant , 

J'avais  de  grands  chagrins  et  de  grandes  colères. 

Je  ne  retrouvais  plus  ,  près  des  ifs  séculaires, 

Le  beau  petit  jardin  par  moi-même  arrangé. 

Un  gros  chien  en  passant  avait  tout  ravagé; 

Ou  quelqu'un  dans  ma  chambre  avait  ouvert  mes  cages, 

Et  mes  oiseaux  étaient  partis  pour  les  bocages, 

Et  joyeux  s'en  étaient  allés  de  fleur  en  fleur 

Chercher  la  liberté  bien  loin,  —  ou  l'oiseleur. 

Ciel!  alors  j'accourais,  rouge,  éperdu,  rapide, 

Maudissant  le  grand  chien,  le  jardinier  stupide  , 

Et  l'infâme  oiseleur  et  son  hideux  lacet, 

Furieux!  —  d'un  regard  ma  mère  m'apaisait  (1). 

Aujourd'hui,  ce  n'est  plus  pour  une  cage  vide, 

Pour  des  oiseaux  jetés  à  l'oiseleur  avide, 

Pour  un  dogue  aboyant  lâché  parmi  des  fleurs 

Que  mon  courroux  s'émeut.  Non  ,  les  petits  malheurs 

Exaspèrent  l'enfant  ;  mais  ,  comme  en  une  église  , 

Dans  les  grandes  douleurs  l'homme  se  tranquillise. 

Après  l'ardent  chagrin,  au  jour  brûlant  pareil , 

Le  repos  vient  au  cœur,  comme  aux  yeux  le  sommeil. 

(1)  Ce  trait  rappelle  le  compressa  quiescent  des  Gèorgiques.  Mais  quelle  admirable 
imitation!  quel  souvenir  agrandi  !  C'est  là  de  l'exquise  poésie  classique  et  onniDic  il 
.  rail  désirable  qu'en  fissent  souvent  ceux  qui  s'en  piquent. 


LES  RAYONS  ET  LES  OMBRES.  009 

De  nos  maux  ,  chiffres  noirs ,  la  sagesse  est  la  soniir.c. 

En  l'éprouvant  toujours  ,  Dieu  semblant  dire  à  l'homme  : 

—  Fais  passer  ton  esprit  à  travers  le  malheur  ; 

Comme  le  grain  du  crible  ,  il  sortira  meilleur. 

J'ai  vécu  ,  j'ai  souffert,  je  juge  et  je  m'apaise. 

Ou  si  parfois  encor  la  colère  mauvaise 

Fait  pencher  dans  mon  âme  avec  son  doigt  vainqueur 

La  balance  où  je  pèse  et  le  monde  et  mon  cœur; 

Si  n'ouvrant  qu'un  seul  œil  je  condamne  et  je  blâme  , 

Avec  quelques  mots  purs,  vous,  sainte  et  noble  femme, 

Vous  ramenez  ma  voix  qui  s'irrite  et  s'aigrit 

Au  calme ,  sur  lequel  j'ai  posé  mou  esprit  ; 

Je  sens  sous  vos  rayons  mes  tempêtes  se  taire  , 

Et  vous  faites  pour  l'homme  incliné,  triste,  austère, 

Ce  que  faisait  jadis  pour  l'enfant  doux  et  beau 

Ma  mère ,  ce  grand  cœur  qui  dort  dans  le  tombeau  ! 

Toute  celle  effusion  lyrique  est  d'un  naturel ,  d'une  grâce  ,  d'une  élévation, 
d'une  vérité  incomparables.  Langage,  mouvement,  pensées,  tout  ici  est  à 
louer  sans  réserve;  et  combien  nous  pourrions  citer  dans  le  recueil  de  mor- 
ceaux d'une  valeur  égale  :  les  Fers  à  la  duchesse  d'A.,  la  Tristesse  d'Olym- 
pia ,  le  Regard  jeté  dans  une  Mansarde! 

Nous  avons  parlé  des  sentiments  et  des  pensées;  il  nous  reste  à  dire  quelques 
mots  de  la  question  de  forme  et  de  langage.  Ces  questions,  quoique  subalter- 
nes, doivent  plus  que  jamais  tenir  une  certaine  place  dans  toute  discussion 
relative  à  M.  Hugo. 

La  forme,  c'est-à-dire  la  facture  de  la  strophe  et  du  vers,  est  ici ,  comme 
dans  les  volumes  qui  ont  suivi  les  Orientales ,  parfaitement  souple  ,  gracieuse 
et  belle  ;  la  rime  a  toute  sa  richesse  habituelle ,  et  ce  n'est  pas  là  un  mérite 
frivole.  Le  poêle  a  dû  à  la  puissance  musicale  de  celle  basse  continue  ,  qui 
marque  si  énergiquement  le  rhythme  ,  de  pouvoir  faire  avec  succès  ce  qu'on 
avait  en  vain  essayé  jusqu'à  lui ,  c'esl-à-dire  pratiquer  l'enjambement  et  dé- 
placer la  césure  sans  que  le  sentiment  rhylhmique  soit  en  rien  affaibli.  Nous 
déclarons  n'avoir  à  signaler  que  i\m\  rimes  un  peu  faibles  :  Paros  et  héros , 
bizarres  et  rares ,  dont  beaucoup  d'honnêtes  poêles  se  contenteraient  assuré- 
ment. Disons-le  néanmoins ,  si  l'oreille  est  toujours  satisfaite,  c'est  un  peu 
quelquefois  aux  dépens  de  la  pensée.  Ce  culte  exclusif  et  nécessaire  de  la  rime 
amène,  de  temps  à  autre  ,  des  mots  étranges  et  parasites,  et  qu'il  faut  bien 
appeler  par  leur  nom,  des  chevilles.  On  ne  peut  guère  attribuer  à  une  autre 
cause  ce  vers  bizarre  : 


Aimer 

C'est  se  chauffer  à  ce  qui  bout. 

Plus  loin,  dans  la  jolie  pièce  intitulée  la  Statue 

Parlez-moi,  beau  Sylvain 

K  iiv  vous  qui  Iqiu  Foi:  moqueur  antique  i  !  (jrec 


610  LES  RAYONS  ET  LES  OMBRES. 

Quand  près  de  vous  passait  avec  le  beau  Lautrec 
Marguerite  aux  doux  yeux 

II  n'y  a  que  le  voisinage  du  beau  Lautrec,  qui  ait  pu  induire  M.  Hugo  à 
lancer  si  mal  à  propos  l'épilhète  de  grec  aux  faunes  et  aux  sylvains  du  La- 
tium.  C'est  aussi  sur  le  compte  de  la  rime  que  nous  mettons  le  pléonasme  sui- 
vant : 

L'égoïste  ,  qui  de  sa  zone 
Se  fait  le  centre  et  le  milieu. 

Quelquefois  la  rime  a  fait  dire  à  M.  Hugo  plus  qu'il  ne  voulait ,  comme  dans  ce 
conseil  adressé  à  David  ,  l'habile  et  actif  sculpteur  : 

Toi ,  dans  ton  atelier  tu  dois  rêver  toujours. 

Elle  est  cause  encore  de  quelques  expressions  inexactes  : 

Il  (le  poète)  voit,  quand  les  peuples  végètent. 

Enfin  ,  ce  que  nous  pardonnons  plus  difficilement  à  la  rime,  c'est  d'avoir  en- 
gagé M.  Hugo  a  changer  le  nom  de  Laure,  si  connu  de  tous  et  si  doux  ,  en 
relui  de  Laura  : 

Comme  à  Pétrarque  apparaissait  Laura. 

Si ,  par  un  système  que  l'accent  italien  réprouve  ,  M.  Hugo  a  prétendu  ren- 
dre à  la  belle  Avignonaise  le  nom  que  son  amant  lui  donnait ,  il  aurait  dû , 
pour  être  conséquent ,  écrire  aussi  Petrarca.  Mais  M.  Hugo  ne  lient  pas  ,  et 
avec  raison  ,  à  ce  mode  de  transcription  littérale  qui  n'est  pas  toujours  le  plus 
fidèle  (1).  Il  n'y  tient  même  pas  toujours  assez,  car  il  change  (pag.  309),  comme 
il  l'avait  déjà  fait  dans  les  Voix  intérieures,  le  nom  d'Albert  Durer  en  Albert 
Dure  ,  ce  qui  est  une  attention  pour  l'oreille,  mais  une  affreuse  barbarie  pour 
les  yeux.  Mieux  aurait  valu  indiquer  la  prononciation  par  une  note  ,  comme 
dans  la  petite  pièce  XXII,  intitulée  Guitare,  où  M.  Hugo  n'a  pas  hésité  à 
écrire  mont  Falu ,  destiné  à  rimer  avec  fou. 

Malgré  le  petit  nombre  de  passages  où  la  contrainte  de  la  rime  a  laissé  son 
empreinte  ,  M.  Hugo,  il  faut  le  dire  ,  remplit  d'une  manière  admirable  cette 

(1)  Il  ne  faut  pas  croire  qu'en  substituant  Laura  à  Laure  on  se  rapproche  du  nom 
véritable.  Dans  les  deux  cas,  nous  altérons  un  peu  la  prononciation  de  la  première 
syllabe  ;  mais  l'altération  est  beaucoup  plus  forte  quand  nous  écrivons  Laura  .  parce 
que  nous  portons  forcément  alors  l'accent  sur  la  finale,  comme  dans  tous  les  mots  de 
notre  langue  qui  ne  sont  pas  terminés  par  un  e  muet.  D'où  il  suit  que  la  forme  Laura . 
identique  pour  les  yeux  à  la  forme  originale,  s'en  éloigne  en  réalité  et  pour  l'oreille 
beaucoup  plu*  que  l'ancienne  forme  Laure. 


LES  RAYONS  ET  LES  OMBRES.  011 

première  et  impérieuse  obligation  du  poë'e.  La  valeur  vraiment  musicale  qu'il 
a  su  donner  à  la  rime  lui  permet  d'imprimer,  comme  nons  l'avons  dit ,  à  la 
marche  de  ses  périodes  une  grâce  et  une  liberté  singulière.  Il  est  impossible 
de  se  montrer,  dans  la  coupe  du  vers  ,  novateur  plus  habile  et  plus  fidèle  en 
même  temps  aux  exigences  de  l'oreille.  Je  n'ai  pu  découvrir  dans  tout  le  vo- 
lume qu'un  seul  vers  (page  57)  dont  la  césure  soit  décidément  mauvaise  : 

Où ,  mer  qui  vient ,  esprit  des  temps  ,  mêlée  obscure. 

Aussi  n'est-ce  plus  depuis  longtemps  à  propos  de  l'enjambement  ni  de  la  césure 
que  les  adversaires  de  M.  Hugo  lui  font  la  guerre.  Toutes  les  objections  sont 
dirigées  contre  les  procédés  irrespectueux  et  les  violences  que  M.  Hugo  s'obs- 
tine, dit-on  ,  à  faire  subir  à  la  langue.  On  sait  sur  ce  point  avec  quel  empor- 
tement M.  Hugo  est  attaqué  par  un  certain  parti  littéraire  qui  se  montre  uni- 
quement préoccupé,  dans  ses  critiques,  de  la  pureté  du  langage,  et  qui 
devrait  s'en  préoccuper  un  peu  plus  dans  ses  œuvres.  Pour  nous  ,  qui  n'enten- 
dons depuis  longtemps  parler  de  M.  Hugo  que  comme  du  fléau  de  Dieu,  du 
destructeur  systématique  de  la  syntaxe,  de  l'Attila  delà  langue  française, 
nous  avons  lu  ce  nouveau  volume  avec  défiance  et  la  plume  à  la  main.  Au 
milieu  des  plus  éblouissantes  beautés  en  tout  genre,  nous  avons  eu  le  sang- 
froid  de  noter  tous  les  passages  qui  nous  ont  paru  autoriser  les  formidables 
accusations  portées  contre  le  poète.  Nous  avons  été  sans  pitié,  et  cependant 
cette  liste  d'accusation  que  nous  allons  donner  telle  que  nous  l'avons  dressée, 
n'est  ni  très-chargée  ni  très-longue.  Il  a  fallu  ,  pour  ne  pas  nous  perdre  dans 
ce  dédale ,  grouper  les  délits  sous  divers  chefs. 

1°  Images  disgracieuses.   Elles  sont  fort  rares  dans  les  Rayons  et  les  Om- 
bres. Je  voudrais  pourtant  effacer  ce  vers  : 

Quand  notre  âme,  en  rêvant ,  descend  dans  nos  entrailles. 

J'en  dis  autant  de  cette  strophe  qui  se  trouve  dans  la  première  pièce.  Le 
dernier  vers  surtout  rappelle  trop  de  récentes  imitations  de  Juvénal  : 

Loin  ces  scribes  au  cœur  sordide 
Qui ,  dans  l'ombre  ,  ont  dit  sans  effroi 
A  la  corruption  sordide  : 
Courtisane,  caresse-moi! 
Et  qui  parfois  ,  dans  leur  ivresse, 
Du  templu  où  leva  leur  jeunesse 
Osent  reprendre  les  chemins, 
Et  leurs  faces  encor  fardées 
Approcher  les  cli;isi< is  idées 
L'odeur  de  la  débauche  aux  mains! 

2°  Associations  de  mois  bizarres  : 

Loin  de  vous  ce»  chats  populaires. 


012  LES   RAYONS   ET   LES   0?tIBRES. 

On  doule  s'il  faut  lire  chats  ou  chants.  On  n'est  tiré  de  perplexité  qu'en  lisant 
le  second  vers  : 

Qui  seront  tigres  quelque  jour. 

3°  Abus  du  pluriel  : 

L'air  était  plein  d'encens  et  les  parcs  de  verdures. 

A  quoi  bon  féconder  les  èthers  et  les  ondes? 


Les  verdures  et  les  éthers  sont  également  réprouvés  par  la  physique  et  par 
la  langue. 

Les  soleUs  m'expliquent  les  roses. 

Le  poète  commentant ,  comme  il  le  fait  ici ,  la  création  par  elle-même ,  au- 
rait pu  dire  : 

Le  soleil  m'explique  les  roses  ,- 

on  aurait  compris;  mais,  en  écrivant  les  soleils  m'expliquent  les  roses,  il 
donne  à  penser  qu'il  s'agit  des  fleurs  appelées  soleils,  des  tournesols. 
Dans  la  pièce  intitulée  :  Cceruleutn  mare  : 

Cherchant  dans  les  cieux  que  tu  règles 
L'ombre  de  ceux  que  nous  aimons  , 
Comme  une  troupe  de  grands  aigles... 

Personne  n'ignore  que  les  aigles  ne  volent  pas  par  troupe  ;  ils  vivent  solitaires, 
comme  tous  les  oiseaux  de  proie. 

4°  Expressions  équivoques.  M.  Hugo  dit,  en  parlant  des  pauvres  matelots 
naufragés: 

Nul  ne  sait  votre  sort,  pauvres  têtes  perdues! 

Des  têtes  perdues  offrent  tout  d'abord  à  l'esprit  un  sens  fort  différent  du  vé- 
li  table. 

Ce  que  nous  avons  fait  tôt  ou  tard  nous  raconte. 

L'auteur  veut  dire  sans  doute  :  raconte  notre  vie  aux  autres,  et  non  pa 
à  nous.  Il  faut  un  commentaire. 

Pour  flétrir  nos  hontes  sans  nombre , 
Pétrone,  réveillé  dans  l'ombre, 
Saisirai!  smi  stylet  romain,.. 


LES  RAYONS  ET  LES  OMBRES.  615 

Il  ne  s'agit  pas  ici  d'un  poignard  ,  mais  du  stylus ,  dont  les  anciens  se  ser- 
vaient pour  écrire,  et  dont  nous  avons  fail  style ,  et  non  stylet,  quoiqu'on 
puisse  jouer  sur  le  mot. 

5"  Images  inexactes  : 

La  borne  du  chemin... 

S'est  usée  en  heurtant ,  lorsque  la  nuit  est  sombre  , 

Les  grands  chars  gémissants  qui  reviennent  le  soir. 

La  borne  ne  heurte  pas  les  chars;  c'est  elle  qui  est  heurtée.  L'image  est 
fausse. 

Prairie,  où  quand  la  guerre  agitait  leurs  rivages 
Les  grands  lords  montagnards  comptaient  leurs  clans  sauvages 
Et  leurs  ?ioirs  bataillons. 

Noirs  !  il  n'y  a  rien  ,  au  contraire  ,  de  plus  éclatant  que  l'uniforme  bariolé  des 
clans  écossais. 

6°  Répétitions.  Certains  mots  reparaissent  sans  cesse.  Je  n'ose  dire  combien 
de  fois  j'ai  compté  le  mot  pencher.  Le  verbe  tordre  revient  avec  la  même  obs- 
tination fatigante,  et  se  montre  sous  toutes  les  formes  et  dans  toutes  les 
acceptions  ,  même  les  moins  exactes  ,  témoin  ces  vers  : 

C'est  pour  vous  ,  dans  ces  bois,  que  de  savantes  mains 
Ont  mêlé  les  dieux  grecs  et  les  Césars  romains , 
Et,  dans  de  claires  eaux  mirant  les  vases  rares, 
Tordu  tout  ce  jardin  en  dédales  bizarres. 

G0  Abus  du  verbe  actif  employé  comme  neutre. 

Front  pur,  qui  sur  nos  fautes  penche. 

Puisqu'un  dieu  saigne  au  Calvaire. 

7"  Locutions  insolites.  Tortionnaire ,  adjectif  pris  comme  substantif. 

Pourquoi  le  courroucer  (le  poêle) 
Et  le  livrer  dans  l'ombre  à  des  tortionnaires? 

On  ne  dit  pas  un  tortionnaire  comme  un  incendiaire,  et  il  y  aurait  peu  d'a\  ;ui 
tage  à  le  dire  ;  le  mot  est  bien  dur. 

0  rêves  de  granit!  grottes  visionnaires  ! 

Je  ne  suis  pas  bien  sur  du  sens.  Je  crois  cependant  que  par  grottes  vision- 
naires l'auteur  entend  nrottes  qui  font  apercevoir  des  visions.  1 1  tte  ici  ep 


614  LES  HAYONS  ET  LES  OMBRES. 

tion  nouvelle  n'est  pas  heureuse.  M.  Hugo  a  dit  bien  mieux  ailleurs  :  Ton  œil 
visionnaire  ,  c'est-à-dire  ton  œil  sujet  aux  visions. 

Nul  danger,  nul  écueil!...  Si  !  l'aspic  est  sous  l'herbe. 

Si,  comme  particule  affirmative  ,  est  de  pure  conversation  et  n'est  pas  entrée 
dans  la  langue  écrite. 

Un  vase  à  forme  étrange  ,  en  porcelaine  bleue. 

Un  vase  en  porcelaine  est  une  incorrection  qu'un  bon  écrivain  ne  doit  pas 
accréditer.  A  plus  forte  raison  ,  ne  fallait-il  pas  dire  : 

Par  une  porte  en  vitre ,  au  dehors  ,  l'œil  en  foule 
Apercevait 


Nous  demandons  bien  pardon  à  M.  Hugo  et  à  nos  lecteurs  de  cette  trop  lon- 
gue chasse  aux  syllabes ,  qui  nous  donne  quelque  peu  l'air  de  Vauceps  sylla- 
barum ,  dont  se  raille  quelque  part  Cicéron.  On  sait  d'ailleurs  dans  quel  but 
spécial  nous  avons  entrepris  ce  minutieux  examen.  Il  ne  nous  reste  qu'à  re- 
commander à  ceux  qui  l'auront  lu  de  ne  tirer  de  ce  commentaire  que  les  con- 
clusions que  nous  avons  nous-même  indiquées.  Nous  ne  serions  certes  pas 
entré ,  on  peut  nous  en  croire ,  dans  ces  détails  techniques ,  si  M.  Hugo  n'était 
à  nos  yeux  non-seulement  un  grand  coloriste  ,  un  grand  musicien  ,  un  grand 
poète  ,  mais  encore  un  très-habile  et  très-savant  artiste  en  fait  de  langue ,  et, 
pourquoi  ne  pas  dire  toute  notre  pensée  ?  le  plus  habile  aujourd'hui  et  le  plus 
savant  de  tous  nos  écrivains  en  vers.  Si  nous  avons  cru  devoir  étudier  son 
œuvre  la  loupe  à  la  main ,  c'est  qu'il  n'y  a  d'utiles  éludes  de  style  à  faire  que 
sur  des  ouvrages  de  premier  ordre.  Quel  profil  y  aurait-il  à  signaler  les  incor- 
rections de  tous  genres  qui  foisonnent  dans  les  œuvres  soi-disant  classiques  et 
pures  des  bonnes  gens  qui  croient  modestement  continuer  l'école  de  Racine? 
—  Nous  ne  voudrions  pas  non  plus  que  l'on  conclût  de  la  pédanterie  de  nos 
remarques  que  nous  prétendons  appliquer,  sans  distinction  ni  merci ,  l'inflexi- 
ble égalité  de  la  grammaire  aux  productions  des  poètes.  Nous  ne  poussons  pas 
si  loin  le  radicalisme  littéraire.  Nous  reconnaissons  ,  au  contraire  ,  et  nous 
proclamons  volontiers  les  privilèges  de  la  poésie.  N'est-ce  pas  elle  qui  crée  les 
langues  et  qui  les  orne  ?  elle  qui  leur  donne  tout  ce  qui  les  fait  vivre  et  plaire, 
l'harmonie,  le  nombre  ,  les  images  ?  elle  encore  qui  prodigue  à  leur  déclin  les 
dernières  fleurs  elles  dernières  grâces  :'  En  retour  ,  la  poésie  reste  ,  dans  de 
certaines  limites,  dame  et  maîtresse  de  la  langue;  et  c'est  justice.  Elle  a  le 
droit  régalien  de  battre  monnaie  ;  elle  frappe  à  son  effigie  des  mois  nouveaux 
el  de  nouvelles  tournures.  Ces  créations,  heureuses  ou  malheureuses,  ne  peu- 
vent être  démonétisées  par  simple  arrêt  du  vocabulaire  ou  protestation  de  la 
syntaxe.  On  ne  peut  sans  barbarie  appliquer  aux  poêles  ,  ces  rois  de  l'intelli- 
gence le  niveau  de  la  grammaire  commune,  sous  lequel  nous  devons  tons 
courber  la  tête .  nous  autres  simples  mortels.  Est-ce  à  dire  que  la  langue  de  la 


LES  RAYONS  ET  LES  OMBRES.  615 

poésie  ne  soit  soumise  à  aucune  règle  ?  Non ,  sans  doute.  Il  y  a  au-dessus  d'elle, 
si  élevée  qu'elle  soit,  les  grandes  et  suprêmes  lois  ,  qui  constituent  la  philoso- 
phie du  langage  et  dominent  la  poésie  elle-même.  Ces  lois  ,  hases  éternelles  de 
la  pensée  et  de  la  parole  ,  portent  heureusement  en  elles  un  cachet  irrécusable 
de  généralité  et  d'évidence.  Le  peuple  est  le  juge  suprême  de  leur  observation. 
De  ces  lois  ,  les  deux  plus  importantes  sont  la  clarté  et  l'analogie.  Boileau  lui- 
même  a  entrevu  les  deux  degrés  de  juridiction-  que  je  signale ,  quand  il  a  dit  : 

Et  de  l'art  même  apprend  à  franchir  ses  limites. 

Grand  critique  et  grand  poêle  ,  il  a  compris  qu'au  delà  de  la  règle  commune 
il  y  a  une  autre  règle  ,  et  que  le  code  qui  régit  la  langue  faite  ne  peut  régir  en 
même  temps  cette  seconde  langue,  qui  est  toujours  à  faire,  toujours  à  recom- 
mencer, la  langue  poétique.  —  On  voit  quels  principes  nous  ont  guidé  dans 
l'examen  dont  nous  avons  donné  plus  haut  le  résultat.  Le  petit  nombre  d'ob- 
jections que  nous  avons  dû  élever  sur  cet  ensemble  d'environ  trois  mille  vers  , 
est  un  hommage  implicite  que  nous  avons  rendu  à  la  perfection  du  reste. 

Charles  Machin. 


CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE. 


31  mai  1840. 


II  n'est  question  dans  ce  moment  que  du  vole  de  la  chambre  des  députés 
l)OU!'  les  funérailles  deNapoléon  et  des  conséquences  qui  paraissent  en  résulter. 
La  chambre  et  le  ministère,  la  gauche  et  les  conservateurs,  ont  été  tour  à  tour 
en  butte  aux  plus  violentes  attaques;  l'esprit  de  parti ,  toujours  à  l'affût  d'une 
erreur,  d'un  malentendu,  s'est  emparé  de  ce  vote  comme  d'une  bonne  fortune, 
et  menacé  qu'il  était  de  voir  la  session  s'achever  dans  un  calme  profond  ,  il  a 
poussé  des  cris  de  joie  en  voyant  tout  à  coup  cette  nouvelle  pomme  de  dis- 
coïde tomber  au  milieu  de  l'arène  politique,  et  ranimer  tant  soit  peu  le  zèle 
des  combattants. 

Celte  nouvelle  lutte  ne  peut  être  de  longue  durée.  Elle  n'a  pas  de  cause  sé- 
rieuse et  proportionnée  au  bruit  qu'on  en  fait . 

Ce  qui  s'est  passé  à  la  chambre  des  députés  n'est  dû  qu'à  nos  habitudes  par- 
lementaires et  gouvernementales.  Chambre  et  ministère,  tout  le  monde  doit 
se  le  reprocher  dans  une  certaine  mesure.  Nous  ne  sommes  pas  étonnés  de  ce 
qui  est  arrivé .  loin  de  là  ;  nous  serions  surpris  si  ces  habitudes  se  perpétuant  , 
elles  ne  produisaient  pas  un  jour  des  résultats  graves,  des  conséquences 
funestes. 

Que  devait  faire  la  commission  chargée  du  projet  de  loi  pour  la  translation 
des  cendres  de  l'empereur  ?  Rien  que  revenir  dans  les  vingt-quatre  heures 
devant  la  chambre  encore  tout  émue ,  avec  un  rapport  de  vingt  lignes,  qui , 
par  l'acceptation  pure  et  simple  de  la  proposition,  aurait  associé  l'assemblée 
à  la  pensée  du  roi,  au  projet  du  gouvernement.  C'était  là  pour  la  chambre  la 
seule  manière  digne  de  témoigner  sa  reconnaissance  au  roi,  son  adhésion  au 
cabinet,  son  respect,  sa  vénération  pour  la  mémoire  de  l'empereur.  En  pareil 
cas,  rien  n'est  plus  déplacé  que  la  rhétorique,  rien  n'est  moins  respectueux 
qu'une  discussion,  et  tout  calcul  est  de  mauvais  goût,  eût-il  pour  but  une 
allocation  supérieure  à  la  demande. 

\u  lieu  de  celle  marche  simple  et  rapide,  la  commission  a  suivi  les  erre- 
ments de  fouie:;  les  commissions  qui  se  foi  nient  aujourd'hui.  Elle  a  voulu  admi- 
1      (  la  manie  du  jour.  Aussi  toute  idée  de  gouvernement  s'oblitère 


UEYIE.  —  CHRONIQUE.  (il  7 

de  plus  en  plus,  et  cette  action  ferme  et  puissante  qui ,  dans  notre  admirable 
organisation  unitaire,  pourrait  s'allier  si  heureusement  à  une  délibération  libre 
et  vive,  celte  action,  dis-je,  s'énerve  tous  les  jours  davantage.  Il  n'est  pas  de 
commission  qui  ne  se  croie  un  ministère  au  petit  pied.  Non-seulement  les  com- 
missions ont  les  mains  pleines  de  systèmes  et  de  projets  sur  la  politique  et  la 
guerre,  sur  la  marine  et  le  commerce,  sur  l'administration,  les  finances, 
l'instruction  publique,  les  beaux-arts  ;  mais  il  n'y  a  pas  de  détail,  même  admi- 
nistratif et  quelque  minime  qu'il  soit  ,  qu'elles  ne  prétendent  régler  par  la  loi. 
Bientôt  les  administrateurs  ne  seront  plus  que  des  machines;  on  les  aura 
dépouillés  de  tout ,  sauf  toutefois  de  leur  responsabilité.  Tout  conspire  à  celte 
fin,  un  peu  la  faiblesse  des  uns,  beaucoup  la  vanité  des  autres,  et  plus  que 
tout  nos  opinions  incertaines,  nos  faibles  convictions,  notre  dédain  de  la  hié- 
rarchie et  de  la  règle.  Qu'on  repasse  dans  son  esprit  tout  les  fails  auxquels 
nous  faisons  allusion;  on  trouve  certes  quelque  peu  à  rire,  mais  on  y  trou\e 
surtout  de  justes  sujets  d'inquiétude  et  d'alarme. 

La  commission  pour  le  projet  de  translation,  dans  son  désir  d'y  mettre  du 
sien,  a  été  entraînée  au  delà  du  but;  elle  l'a  complètement  perdu  de  vue  :  elle 
a  dénaturé  la  pensée  du  gouvernement,  la  seule  qui  lût  vraiment  digne  de 
Napoléon. 

La  commission  a  cru  qu'il  s'agissait  d'élever  un  monument  à  la  gloire  de 
l'empereur,  de  la  rehausser,  de  la  montrer  à  la  postérité  dans  toute  sa 
grandeur,  dans  lout  son  éclat.  C'est  sous  l'empire  de  celte  idée  que  la  commis- 
sion doublait  la  somme ,  qu'elle  imaginait  la  statue  équestre,  et  s'en  allait 
visiter,  analyser,  comparer  Saint-Denis,  le  Panthéon,  les  Invalides,  l'arc  de 
l'Étoile,  la  Madelaine,  que  sais-je?  Fort  heureusement  qu'elle  n'a  pas  eu  la 
pensée  de  se  transporter  sur  tous  les  champs  de  bataille  de  l'admirable  cam- 
pagne de  1814,  pour  voir  s'il  n'eût  pas  été  possible  d'élever  quelque  part  une 
pyramide  impériale. 

La  gloire  de  Napoléon  !  Et  que  pouvons-nous  faire  pour  l'agrandir,  pour  lui 
donner  plus  d'éclat?  Nos  monuments,  nos  statues,  nos  bas-reliefs,  nos  dorures 
seront -ils  plus  durables,  seront-ils  plus  grands  que  le  Saint-Bernard  et  le 
Simplon?  Napoléon  ne  nous  a  rien  laissé  à  faire  pour  sa  gloire.  D'ailleurs  , 
tout  ce  qu'on  pouvait  imaginer  de  noble  et  de  digne  pour  conserver  le  sou- 
venir de  cette  gloire  toute  française,  la  monarchie  de  juillet  l'a  accompli.  Elle 
l'a  accompli  sur  la  place  Vendôme ,  en  replaçant  en  quelque  sorte  Napoléon  à 
la  tête  de  sa  grande  armée;  elle  l'a  accompli  à  l'arc  de  l'Étoile  qu'elle  a  achevé  ; 
elle  l'a  accompli  avec  une  noble  profusion  qu'on  n'a  pas  assez  louée  et  admirée, 
dans  les  magnifiques  salles  de  Versailles.  Et  comme  il  est  impossible  de  nom- 
mer Versailles  sans  songer  ù  Louis  XIV,  disons  en  passant  que  l'empereur 
n'aurait  pas  dédaigné  d'être  associé  au  cavalier  de  la  place  des  l'ictoires.  Si 
le  héros  des  Pyramides  a  quelque  connaissance  des  choses  d'ici-bas,  certes  nul 
hommage  ne  l'a  plus  louché  que  la  large  part  qu'on  lui  a  faite  dans  le  palais 
du  grand  roi.  Le  culte  de  la  gloire,  c'était  sa  vie.  Heureux  si  ce  n'eût  pas  été 
là  son  unique  adoration,  sa  seule  croyance! 

Ce  que  nous  (levons  faire  aujourd'hui,  c'est  autre  chose.  Nous  ne  songeons 
pas  à  célébrer  une  gloire  donl  l'univers  esl  plein;  nous  voulons  acquitter  une 

TOME    II.  42 


618  REVUE.  —  CHRONIQUE. 

dette  sacrée.  Nous  ne  demandons  pas  aux  beaux-arts  de  récrire  une  page 
brillante  de  notre  histoire;  nous  leur  demandons  un  monument  funèbre,  un 
tombeau.  C'est  un  grave  et  pieux  devoir  que  nous  voulons  accomplir  ;  c'est  un 
legs  du  grand  homme  que  la  France  veut  accepter.  »  Je  désire  reposer  sur  les 
bords  de  la  Seine.  «  Il  y  reposera.  Ce  que  la  France  de  juillet  veut,  c'est  qu'à 
la  face  de  l'Europe  la  dernière  volonté  de  Napoléon  soit  exécutée,  et  que  les 
restes  mortels  de  celui  qui ,  même  dans  ses  sublimes  erreurs,  pensait  toujours 
à  la  France,  ne  se  sentent  plus  étouffés  sous  le  poids  de  la  terre  étrangère. 

C'est  là  tout  ;  nous  le  disons  avec  conviction  :  ce  nous  semble  une  véritable 
profanation ,  un  coupable  mépris  de  la  dernière  volonté  de  Napoléon  que  de 
mêler  à  l'accomplissement  grave  et  solennel  de  cette  pieuse  cérémonie,  à 
l'érection  de  ce  monument  funèbre  ,  quelque  chose  de  bruyant  et  de  profane. 

Si  la  commission  s'était  bien  pénétrée  du  but  qu'elle  devait  atteindre,  elle 
aurait  adopté  avec  empressement  le  projet  simple  et  digne  du  gouvernement. 
Le  projet  de  la  commission  ne  répondait  à  rien  ;  car  si  elle  prétendait  consa- 
crer par  de  nouveaux  monuments  les  souvenirs  de  la  gloire  de  Napoléon,  elle 
devait  demander  vingt  millions.  11  serait  fort  ridicule  de  lui  ériger  des  monu- 
ments profanes  qui  ne  seraient  en  rien  comparables  à  ceux  qui  existent.  Ce 
serait  une  nouvelle  épigramme  contre  notre  temps.  On  a  déjà  assez  dit  que, 
petits  et  chélifs  que  nous  sommes  ,  nous  préférons  les  statuettes  aux  statues , 
les  lithographies  aux  tableaux. 

Encore  une  fois ,  c'est  un  tombeau  sur  le  sol  de  la  patrie  que  Napoléon 
nous  demande  et  que  l'honneur  de  la  France  réclame;  qu'importe  la  somme  ? 
Placez  là  où  vous  voudrez  les  dépouilles  mortelles  de  Napoléon  ,  inscrivez  son 
nom  sur  le  plus  simple  des  marbres ,  et  le  monument  sera  grand.  D'ailleurs  , 
était-ce  le  moment,  était-ce  à  la  commission,  était-ce  à  la  chambre  de  s'occuper 
de  ses  détails?  Fallait-il  faire  de  la  demande  une  question  de  finances  et  de 
devis?  la  traiter  comme  la  demande  d'une  rue  nouvelle  ou  d'un  pont?  Évi- 
demment ,  le  gouvernement  n'avait  pas  de  devis.  Le  chiffre  rond  d'un  million 
le  prouvait.  Les  détails  de  l'opération,  il  ne  les  avait  pas  encore  arrêtés.  Cepen- 
dant il  ne  pouvait  pas  différer  la  présentation  de  la  loi  ;  la  réponse  de  l'Angle- 
terre méritait  une  prompte  exéculion.  Il  avail  demandé  un  million,  certain 
que  les  chambres  ne  lui  refuseraient  pas  un  bill  d'indemnité,  s'il  devenait 
indispensable  de  dépasser  la  somme  allouée. 

La  commission  ,  par  son  projet  et  en  dépassant  le  but ,  a  embarrassé  tout  le 
monde  :  le  ministère,  qui,  on  le  comprend,  n'a  pas  eu  le  courage  de  repousser 
des  amendements  dictés  par  des  sentiments  fort  nalurels  chez  les  membres  de 
la  commission;  dans  la  gauche  ,  les  hommes  qui,  voyant  préparer,  au  lieu  de 
pieuses  et  solennelles  funérailles,  une  sorte  d'apothéose  générale,  ont  craint 
de  voter  l'exaltation  du  despolisme  impérial  ;  dans  la  droite,  les  hommes  qui 
ont  cru  entrevoir  derrière  les  voiles  funèbres  plus  encore  que  des  larmes  et  des 
regrets  ,  des  espérances  coupables  et  de  folles  prétentions.  Loin  de  nous  la 
pensée  que  ces  soupçons  et  ces  craintes  aient  le  moindre  fondement  ;  mais 
nous  neblâmerons  jamais  ni  les  amis  de  la  liberté  qui  font  leurs  réserves  vis-à- 
vis  de  tout  despotisme,  quelque  glorieux  qu'il  puisse  être,  ni  les  amis  de  noire 
monarchie  et  de  nos  institutions  qui  veillent  à   leur  conservation,  même 


REVUE.  —  CHRONIQUE.  619 

d'un  œil  quelque  peu  soupçonneux  et  avec  une  sollicitude  facile  à  alarmer. 

La  délibération  de  la  chambre  s'est  ressentie  des  embarras  que  créait  le 
projet  de  la  commission.  Le  ministère  a  eu  le  tort  (la  vérité  pour  tous)  de  ne 
pas  expliquer  sa  pensée  au  moment  le  plus  opportun  ;  l'assemblée  a  eu  le  tort 
de  ne  pas  vouloir  écouter  les  explications  mêmes  tardives  que  M.  le  président 
du  conseil  désirait  et  avait  le  droit  de  lui  donner. 

Le  projet  du  gouvernement  a  été  adopté  ,  si  ce  n'est  avec  le  calme  et  l'unani- 
mité qui  auraient  été  désirables,  du  moins  à  une  très-grande  majorité;  d'ail- 
leurs les  boules  noires  qui  se  sont  trouvées  dans  l'urne  étaient  une  protesta- 
tion, une  réserve,  plutôt  que  l'expression  d'un  refus.  Il  n'y  a  pas  de  Français 
qui  refuse  sur  la  terre  de  France  une  sépulture  digne  de  lui  au  vainqueur  de 
Marengo  et  au  fondateur  de  nos  Codes. 

Aujourd'hui  le  projet  du  gouvernement  a  repris  son  cours  naturel  et  son 
vrai  caractère.  M.  de  Rémusat  l'a  présenté  à  la  chambre  des  pairs  en  l'accom- 
pagnant d'un  exposé  des  motifs  plein  de  mesure,  de  convenance  ,  de  dignité. 
Il  était  facile  d'apercevoir  avec  quel  sentiment  général  de  satisfaction  et  d'ap- 
probation il  était  accueilli  sur  tous  les  bancs  de  la  pairie.  «  Peut-être ,  a  dit  le 
gouvernement,  le  crédit  proposé  ne  suffira-t-il  pas.  Des  suppléments  seront 
alors  nécessaires  et  vous  seront  demandés.  La  chambre  des  députés  ne  l'igno- 
rait pas  ;  mais  elle  a  voulu  maintenir  la  rédaction  primitive  du  gouverne- 
ment. »  C'est  là  le  vrai.  Encore  une  fois,  on  a  soulevé  un  grand  débat  sans 
causes  sérieuses  ,  on  a  fait  du  bruit  là  où  tout  nous  commandait  le  silence  et 
le  recueillement. 

Nous  ne  craignons  point  de  dire  noire  pensée  tout  entière ,  dût-elle  nous 
attirer  d'injustes  attaques,  dût-elle,  comme  cela  arrive  presque  toujours  en 
pareil  cas  ,  être  mal  interprétée  et  complètement  dénaturée. 

Au  premier  moment ,  le  jour  même  du  vote  de  la  loi,  la  pensée  d'une  sous- 
cription a  dû  s'offrir  tout  naturellement  à  l'esprit  de  tous  ceux  qui  étaient  sur- 
pris, irrités  du  refus  des  deux  millions  ;  mais ,  dans  le  calme  de  la  réflexion , 
peut-on  ne  pas  envisager  ce  fait  sous  son  véritable  point  de  vue  ? 

Une  souscription  pour  les  funérailles  de  l'empereur,  pour  le  tombeau  de 
Napoléon  !  Y  pense-t-on  ?  Mais  vous  avez  beau  l'appeler  nationale ,  la  répandre. 
la  prôner,  une  souscription  ne  sera  jamais  qu'un  fait  particulier.  Les  souscrip- 
teurs ne  sont  pas  la  France.  Or  c'est  la  France  ,  c'est  la  nation  qui  doit  seule 
pourvoir  aux  frais  de  celte  auguste  cérémonie  ,  de  ce  monument  national.  La 
nation  n'a  qu'un  moyen  digne  d'elle  ,  digne  de  Napoléon  ,  de  payer  cette  dette; 
c'est  un  vote  des  chambres.  Encore  une  fois,  qu'importe  la  somme?  J'en  ap- 
pelle à  tous  ceux  qui  ont  connu  l'empereur;  qu'ils  nous  disent  si  la  tombe  la 
plus  simple,  posée  d'une  manière  digne  ,  légale,  solennelle,  des  mains  de  la 
France  ,  ne  serait  pas  préférée  par  lui  au  plus  splendide  monument  élevé  aux 
frais  de  simples  particuliers,  quelque  nombreux,  quelque  respectables,  quel- 
que dévoués  qu'ils  puissent  être. 

Nous  ne  cesserons  de  le  répéter,  des  souscripteurs  ne  sont  pas  la  France. 
Eux-mêmes  le  reconnaissent  et  l'avoueni  .  puisque  avec  nue  générosité  qui  1rs 
honore  .  apri  -  avoir  donné  îles  sommes  plus  ou  moins  considérables,  ils  s'en 
gagent,  si  le  cas  l'exige,  à  parfaire,  v  parfaire  ce  qui  manquerait  à  une  sous- 


620  REVUE.  —  CUUONiQLE. 

cription  nationale  pour  les  funérailles  de  Napoléon!  Mais  si  tout  Fiançais 
donnait  seulement  trois  centimes  ,  le  million  serait  dépassé.  On  craint  cepen- 
dant ,  et  on  a  peut-être  raison  de  le  craindre  ,  que  la  souscription  n'alteigne 
pas  le  million  ,  bien  qu'elle  compte  déjà  plus  d'un  nom  pour  des  sommes  supé- 
rieures à  100  francs ,  à  1  ,000  francs. 

Hélas!  que  pourrait-il  donc  arriver?  que  celte  souscription  se  traînât, 
comme  tant  d'autres ,  dans  les  journaux ,  dans  les  cafés  ,  dans  les  cabinets 
de  lectures,  des  semaines  ,  des  mois,  sans  atteindre  le  but ,  ou  ne  l'atteignant 
du  moins  qu'après  des  efforts  réitérés  et  pénibles.  Eh  bien  !  nous  ne  craignons 
pas  de  le  dire  ;  cela  ne  serait  pas  digne  de  la  France  ,  cela  ne  serait  pas  digne 
de  l'empereur.  Nous  en  appelons  également  et  à  ceux  qui  ont  un  sentiment 
élevé  de  la  dignité  nationale  ,  et  à  ceux  qui  sont  pénétrés  pour  le  grand 
homme  dont  nous  voulons  honorer  les  mânes  d'une  profonde  et  respectueuse 
admiration. 

Les  personnes  invitées  à  souscrire  peuvent  se  dire,  pourquoi  souscririons- 
nous  ?  pour  rapetisser  une  grande  et  solennelle  manifestation  de  la  volonté 
nationale  ?  pour  mettre  Napoléon  sur  la  même  ligne  que  tel  ou  tel  particulier? 
C'est  la  France  qui  doit  tout  faire;  la  France  agit  par  le  moyen  de  son  gouver- 
nement. Si  un  million  ne  suffit  pas ,  la  somme  sera  dépassée  :  le  gouvernement 
l'a  dit,  et  les  chambres  françaises  ne  le  démentiront  pas.  Dès  lors  la  souscrip- 
tion ,  fort  honorable  pour  les  souscripteurs,  comme  témoignage  de  leur  dé- 
vouement et  de  leur  reconnaissance  ,  ou  de  leurs  sentiments  patriotiques,  n'a 
pas  de  but  réel. 

L'incident  que  nous  venons  de  rappeler  n'a  point  changé  la  position  du 
ministère  dans  la  chambre.  Ce  serait  se  faire  illusion  que  de  le  croire.  Il  y  a 
eu  un  malentendu  ;  il  n'y  a  eu  ni  la  pensée  ni  l'envie  de  faire  essuyer  un  échec 
au  cabinet. 

Le  ministère  a  conquis  une  bonne  position  dans  la  chambre  de  la  manière  la 
plus  honorable ,  à  la  sueur  de  son  front ,  par  la  discussion  habile  et  approfon- 
die des  affaires ,  de  toutes  les  affaires.  M.  Thiers  y  a  déployé  toute  la  variété , 
la  puissance  ,  la  souplesse  de  son  talent.  La  question  des  sucres,  la  question 
de  la  banque,  la  réforme  électorale,  toutes  les  questions  en  un  mot  l'ont 
trouvé  également  prêt,  également  infatigable  ,  et  la  chambre,  qui  s'amuse  de 
la  politique,  mais  qui  au  fond  aime  les  affaires ,  n'a  pas  résisté  au  charme  et  se 
rallie  tous  les  jours  au  cabinet  qui  l'aide  puissamment  à  faire  les  affaires  du 
pays.  Les  fractions  gouvernementales  de  la  chambre  n'ont  point  transigé  avec 
le  ministère  comme  elles  le  pouvaient  peut-être  ;  leurs  chefs  ont  montré  ou 
peu  d  habileté  ou  trop  de  roidcur;  quoi  qu'il  en  soit,  ce  que  nous  avions  prévu 
s'accomplit  plus  promptement  encore  que  nous  ne  le  supposions.  Par  un  mou- 
vement tout  naturel ,  les  hommes  gouvernementaux  de  toutes  les  nuances  se 
rapprochent  du  gouvernement.  Placé  sur  le  navire  de  l'État,  le  ministère  ap- 
pelle fort  habilement  à  lui  de  bâbord  et  de  tribord  ,  et  on  répond  individuelle- 
ment à  l'appel  :  chacun  approche  sa  petite  barque  et  suit  le  gros  navire.  C'est 
li  force  dis  choses.  La  gauche  ralliée  ne  pourrait,  sans  se  couvrir  de  ridicule, 
abandonner  le  cabinet  qu'elle  a  élevé  sur  le  pavois,  et  les  conservateurs  mo- 
pourraienl-ils  eu  conscience  exposer  l'État  aux  dangers  de  je  ne  sais 


REVUE.  —  CHRONIQUE.  021 

quelle  crise ,  pour  renverser  un  ministère  qui  fait  parfaitement  bien  les  affaires 
du  pays  ,  et  qui  a  repoussé  de  la  manière  la  plus  ferme  et  la  plus  explicite  toute- 
pensée  de  réforme  électorale? 

La  majorité  est  donc,  ce  nous  semble  reconstituée  ,  à  une  condition  cepen- 
dant, c'est  que  le  ministère  ne  fera  pas  de  fautes.  C'est  une  majorité  encore 
fragile  comme  toute  combinaison  neuve,  délicate,  cimentée  d'hier;  il  importe 
de  la  manier  avec  toute  sorte  de  ménagements  et  de  soins.  M.  Odilon  Barrol 
va  se  trouver  au  centre  gauche,  RI.  Garnier-Pagès  remplacera  M.  Barrot  dam 
la  gauche ,  en  attendant  le  jour  où  ,  lui  aussi  ,  se  rapprochera  davantage  de  la 
région  des  affaires.  M.  Garnier-Pagès  a  montré ,  dans  cette  session ,  tant  do 
capacité,  un  talent  si  vrai  pour  les  choses  pratiques  ,  pour  les  questions  de 
gouvernement ,  qu'on  ne  s'aventure  guère  en  prédisant  que  cet  esprit  distingué 
sera  tôt  ou  tard  fatigué  de  questions  creuses  et  du  rôle  d'utopiste. 

Mais  ces  mouvements,  quelque  naturels  et  légitimes  qu'ils  soient ,  ne  laissent 
pas  que  de  produire  ,  au  premier  abord  ,  un  peu  d'élonnemenl  et  de  confusion. 
C'est  un  navire  qui  reçoit  en  route  de  nouveaux  passagers.  Il  y  règne  au  pre- 
mier moment  beaucoup  de  contrainte  et  une  sorte  de  curiosité  hostile.  Tout 
s'arrange,  tout  s'éclaircil  bientôt,  et  on  est  étonné  des  sentiments  peu  bien- 
veillants ,  inhospitaliers  qu'on  avait  éprouvés  d'abord. 

Nous  le  répétons ,  le  service  éminent  que  le  ministère  a  rendu  au  pays  , 
et  que  seul ,  grâce  à  ses  précédents  ,  il  pouvait  lui  rendre  ,  c'est  d'avoir  rallie 
au  gouvernement  une  partie  considérable  de  la  gauche  ;  c'est  d'avoir  recon- 
stitué une  majorité  par  la  réunion ,  et  nous  espérons  pouvoir  bientôt  dire 
par  la  fusion  d'éléments  qui  avaient  dû  jusqu'alors  se  combattre  ,  et  qui,  dans 
l'état  actuel  des  choses,  peuvent  tous  conspirer  à  l'avancement  des  affaires 
publiques.  Nous  ne  savons  pas  si  c'est  à  son  profit ,  pour  longtemps  du  moins, 
que  le  cabinet  a  accompli  ce  grand  travail.  Qui  le  sait?  une  faute,  un  accident, 
peut  renverser  un  ministère.  Mais  pour  peu  que  son  existence  se  prolonge , 
sa  chute,  nous  le  disons  à  son  honneur,  ne  détruirait  pas  son  œuvre.  Il  aura 
toujours  rendu  un  service  éminent  à  la  monarchie  et  au  gouvernement  du 
pays. 

La  chambre  des  pairs  vient  de  rejeter  le  projet  de  lui  sur  le  rembourse- 
ment de  ia  rente.  Il  n'y  a  rien  là  d'étonnant  ;  l'opinion  de  la  chambre  était 
connue.  Il  y  a  eu  cependant  dans  ce  débat  des  faits  dignes  d'attention  et  d'uti- 
les enseignements.  Rien  n'était  plus  facile  ,  plus  naturel  ,  que  de  conclure  au 
rejet  de  la  loi  ,  en  montrant,  d'un  côté  ,  que  le  mode  proposé  n'était  pas  ac- 
ceptable ,  et  en  faisant  remarquer,  de  l'autre,  qu'il  ne  convient  guère  à  la 
chambre  des  pairs  de  prendre  l'initiative  en  matière  de  finances.  On  aurait  pu 
ajouter  que  les  répugnances  bien  connues  de  la  chambre  pour  une  mesure  qui, 
dans  toutes  les  hypothèses  ,  aura  quelque  chose  de  dur,  ne  lui  permettaient 
pas  de  prendre  la  direction  de  celle  affaire;  (pie  la  chambre  ,  par  respect  pour 
elle-même,  doil  se  borner  à  l'examen  des  mesures  qu'on  lui  propose,  et  rejeter 
purement  et  simplement  toutes  celles  qui  ne  lui  paraissent  pas  concilier  l'exer- 
cice rigoureux  du  droit  avec  les  égards  ci  les  ménagements  que  commandent 
la  politique  et  l'équité.  La  chambre  aurait  ainsi  sauve  toutes  choses ,  ei  rejeté 
la  loi  sans  donner  lieu  â  aucune  critique  tant  soit  peu  fondée.  D'un  commun 


622  KEVUE.  —  CHRONIQUE. 

aveu,  il  était  reconnu  que  la  loi  proposée  n'était  pas  acceptable.  Rien  de  plus 
simple  ,  rien  de  plus  légitime  que  de  la  rejeter. 

La  majorité  de  la  commission  ne  s'est  pas  contentée  de  repousser  l'ennemi , 
elle  a  prétendu  l'étouffer.  Vains  efforts  !  efforts  ,  disons-le,  pénibles  à  voir,  car 
il  est  pénible  de  voir  des  hommes  graves,  pleins  de  lumières,  dignes  de  tous  nos 
respects,  attacher,  par  une  malheureuse  préoccupation  ,  leur  nom  à  d'étranges 
doctrines.  Dans  le  système  de  ceux  qui  contestent  à  l'Élat  le  droit  de  rem- 
bourser au  pair,  se  trouvaient  au  fond  ces  trois  propositions.  Il  y  a  des  rentes 
constituées  sans  capital,  c'est-à-dire  des  produits  sans  producteur,  des  effets 
sans  causes.  —  L'État  amortit ,  c'est-à-dire  fait  monter  la  rente  à  coups  de 
piston  pour  atteindre  le  plus  tôt  possible  le  point  où  il  ne  pourra  plus  amortir, 
à  moins  de  dilapider  au  profit  de  quelques  personnes  la  fortune  publique.  Il 
amortit  donc ,  non  pour  payer  ses  dettes  ,  mais  pour  se  mettre  dans  l'impossi- 
bilité de  les  payer.  —  Enfin ,  il  y  a  des  instruments  producteurs  (le  capital  esL 
un  instrument  de  production)  dont  le  loyer  peut  être  invariable  et  éternel. 

Ce  sont  là  en  droit,  en  économie  politique  et  en  administration,  de  nou- 
velles doctrines.  Aussi  empressons-nous  d'ajouter  qu'elles  n'ont  pas  obtenu 
dans  la  commission  l'assentiment  de  deux  hommes  éminents  ,  M.  le  comte 
Mole  et  M.  le  vicomte  de  Caux.  M.  le  comte  Mole  a  eu  soin  de  le  faire  remar- 
quer par  un  mot  dans  le  cours  de  la  discussion.  Ces  doctrines  ont  été  habile- 
ment réfutées  le  premier  jour  par  M.  le  ministre  des  finances  et  par  M.  le 
comte  d'Argout,  qui,  malgré  sa  mauvaise  santé,  s'est  montré  orateur  coura- 
geux ,  spirituel ,  instruit,  et  a  constamment  obtenu  de  la  chambre  une  atten- 
tion très-flatteuse. 

Hier  la  question  a  été  reprise,  et  le  droit  de  l'Étal  vigoureusement  défendu 
par  M.  le  président  du  conseil.  On  peut  le  dire  sans  flatterie,  car  la  chambre 
entière  (il  était  facile  de  le  voir)  lui  rendait  cette  justice  ,  M.  Thiers  a  eu  un 
grand  succès  de  tribune.  Le  sujet  était  épineux  ,  la  situation  délicate  pour  un 
ministre,  pour  un  ministre  étranger  à  la  chambre  des  pairs  ,  membre  de  la 
chambre  des  députés.  Dans  une  vive  improvisation,  tout  en  abordant  les  ques- 
tions les  plus  ardues ,  tout  en  disant  la  vérité  sur  le  présent  et  sur  l'avenir,  il 
n'est  pas  chappé  à  l'orateur  un  mot  ,  une  syllahe  qui  pût  le  moins  du  monde 
déplaire  ni  à  l'une  ,  ni  à  l'autre  chambre. 

Nous  ne  savons  pas  ce  qui  serait  arrivé  si  le  projet  eût  été  acceptable  et  sou 
opportunité  un  peu  moins  sujette  à  controverse.  Toujours  est-il  que  la  loi  a 
obtenue  plus  de  boules  blanches  qu'on  ne  le  pensait. 

Grâce  à  l'activité  de  M.  le  ministre  dus  travaux  publics,  on  peut  espérer  que 
la  session  ne  se  terminera  pas  sans  qu'une  nouvelle  impulsion  soit  donné  aux 
entreprises  de  chemins  de  fer.  1!  faut  espérer  que  nous  sortirons  enfin  des 
faubourgs  de  Paris  pour  nous  diriger  vers  Orléans,  vers  Rouen ,  vers  Bruxelles. 
Non-seulement  l'intérêt,  mais  l'honneur  du  pays  nous  le  commande. 

M.  Cousin  a  su  ,  avec  un  zèle  infatigable  ,  et  avec  cette  mesure  et  cette  sûreté 
d'action  que  donnent  des  observations  approfondies  et  une  longue  expérience, 
appliquera  toutes  les  facultés  deux  excellentes  institutions,  celle  des  ag 
ei  celle  des  prix  annuels.  M .  le  garde  des  sceaux  et  M.  le  ministre  de  l'instruc- 
tion publique  ont  en  même  temps  accueilli  un  vœu  que,  nous  aussi,  nous  nous 


REVLE.  —  CHRONIQUE.  625 

étions  permis  d'émettre.  M.  le  garde  des  sceaux,  qui  a  puisé  dans  le  conseil 
d'Étal,  dont  il  était  un  des  membres  les  plus  habiles  et  les  plus  actifs,  l'amour 
de  la  règle  et  des  bonnes  traditions  administratives ,  a  déclaré  que  dorénavant, 
dans  les  présentations,  on  tiendra  compte  aussi  des  prix  obtenus  et  du  résultat 
des  épreuves  subies  dans  les  écoles  de  droit. 

Les  affaires  de  Buénos-Ayres  ont  fixé  d'une  manière  particulière  l'attention 
du  gouvernement.  M.  l'amiral  Dupolet  paraît  avoir  oublié  un  moment  la 
scrupuleuse  réserve  qu'un  chef  militaire  doit  s'imposer  lorsqu'il  n'est  pas 
chargé  du  double  rôle  de  combattant  et  de  négociateur.  Toute  intervention 
même  accidentelle  et  indirecte  peut  paralyser  des  résultats  importants  et  rendre 
de  plus  en  plus  difficile  une  mission  qui  l'est  déjà  infiniment  par  elle-même. 
Nous  avons  peine  à  croire  que,  dans  l'état  des  choses,  un  changement  de  per- 
sonnes ne  soit  pas  nécessaire.  Évidemment  le  consul  général  ou  l'amiral, 
peut-être  l'un  et  l'autre,  devront  être  remplacés. 

En  Afrique ,  nos  armes  ont  été  plus  heureuses  ;  mais  la  lutte  contre  Abd-el- 
Kader  a  été  bien  vive,  si  les  résultats  ont  été  glorieux.  Le  col  de  Téniah  a  été 
emporté  après  un  combat  acharné ,  et  la  ville  de  Medeah  est  au  pouvoir  de  nos 
troupes.  On  se  demande  néanmoins  si  M.  le  maréchal  Valée  a  fait  preuve  de 
l'activité  et  du  coup  d'œil  d'un  général  en  chef.  Là  aussi  peut-être  le  conduite 
de  nos  affaires  demande  à  être  confiée  à  des  mains  plus  habiles.  C'est  au 
cabinet  à  peser  de  si  graves  intérêts.  M.  le  duc  d'Orléans,  qui  a  payé  de  sa 
personne  dans  cette  nouvelle  campagne  d'Afrique ,  sera  bientôt  de  retour  à 
Paris,  et  pourra  apporter  de  vives  lumières  dans  la  discussion  qui  ne  man- 
quera pas  de  s'établir  au  sein  des  conseils  du  gouvernement  sur  la  situation 
de  notre  colonie. 

L'Espagne  paraît  se  trouver  à  la  veille  d'un  événement  important.  La  prise 
de  Morella  porterait  peut-être  le  dernier  coup  à  l'insurrection  carliste.  Mais  il 
faut  ajouter,  et  l'Espagne  se  plaît  en  effet  à  le  reconnaître,  que  ce  grand 
résultat  est  dû  aussi  à  l'habile  activité  que  le  cabinet  du  1er  mars  a  déployée 
dans  l'intérêt  de  notre  allié  ,  le  gouvernement  constitutionnel  de  l'Espagne. 
De  nouvelles  trames,  de  redoutables  intrigues  avaient  été  ourdies  dans  le  but 
de  rallumer  la  guerre  civile  en  Navarre  et  dans  les  provinces  basques.  C'était 
en  France,  clans  nos  provinces  du  Midi,  dans  les  nombreux  dépôts  d'Espa- 
gnols réfugiés  qu'on  cherchait  des  chefs,  des  soldats,  des  secours  de  toute  na- 
ture. Celte  vaste  intrigue  a  été  complètement  déjouée  par  notre  administration. 
Elle  fit  interner  les  Espagnols  compromis,  arrêter  les  plus  audacieux ,  saisir 
les  correspondances,  et  brisa  ainsi  tous  les  (ils  d'une  conspiration  qui.  avail 
pris  le  sol  français  pour  point  d'appui  et  préparait  une  sanglante  irruption  en 
Espagne. 

Nous  félicitons  M.  de  Rémusa I  d'avoir  su  ,  dés  son  entrée  au  ministère,  ap- 
porter dans  cetie  affaire  délicate  la  sagacité,  la  fermeté  et  le  coup  d'œil  qui  ne 
sont  chez  les  bomm<  s  ordinaires  que  le  résultai  d'une  longue  expérience.  Il  a 
épargné  de  grands  malheurs  à  l'Espagne  .  qui  ne  pourrait  pas  aujourd'hui  se 
flatter  d'éteindre  la  guerre  civile  dans  Morella.  si  une  conflagration  générale 
avail  de  nouveau  porté  le  à( , ordre  dans  les  cinq  provinces. 

Mais  un  l'ait  étrange,  et  qui  donne  à  penser,   se  passe  dans  ce  moment  à 


G2I  I\EVLE.  —  CHRONIQUE. 

Madrid.  La  reine  a  pris  tout  à  coup  la  résolution  de  conduire  elle-même  sa  fille 
aux  eaux  de  Caldas,  près  de  Barcelonne,  sous  le  prétexte  de  je  ne  sais  quelle 
indisposition.  Que  signifie  ce  voyage  improvisé,  ce  voyage  aux  frontières  et 
pour  ainsi  dire  au  quartier  général  d'Espartero,  ce  voyage  annoncé,  dit-on, 
au  ministère  espagnol  comme  un  ordre  dont  il  n'avait  qu'à  seconder  l'exécu- 
tion? Deux  ministres  seulement  sont  désignés,  dit-on,  pour  suivre  Leurs  Ma- 
jestés ,  et  ces  ministres  sont ,  le  choix  est  curieux  ,  celui  de  la  guerre  et  celui  de 
la  marine.  La  rumeur  est  grande  dans  les  salons  de  Madrid. 

Tout  homme  ayant  la  prétention  de  passer  pour  un  homme  politique  a  sou 
explication  toute  prêle.  Les  plus  fins  s'imaginent  qu'il  n'y  a  là  qu'un  caprice 
de  femme.  C'est  difficile  à  croire.  La  reine  régente  est  trop  éclairée  et  trop 
habile  pour  ne  pas  avoir  calculé  les  conséquences  que  peut  avoir  son  brusque 
départ  de  la  capitale ,  où  elle  ne  laisserait  qu'un  ministère  faible  et  mutilé  , 
des  caisses  vides,  des  partis  assez  violents,  des  cortès  découragées  et  qui  pa- 
raissent prêtes  à  se  briser  et  à  se  dissoudre  d'elles-mêmes.  Il  faut  donc  que  ce 
voyage  ait  un  but  qui  lui  paraisse  mériter  d'être  atteint  au  risque  de  tout  ce 
qui  pourra  s'ensuivre  à  Madrid.  Quel  est  ce  but?  Le  temps  nous  le  dira  ,  si 
réellement  il  y  a  là  autre  chose  que  du  caprice  et  de  l'imprudence.  En  attendant, 
il  importe  que  notre  gouvernement  ne  perde  pas  de  vue  l'Espagne.  Sa  tran- 
quillité et  la  conservation  de  son  gouvernement  constiluli6nnel  intéressent  la 
France.  Le  cabinet  du  1er  mars  en  est  convaincu. 

On  répand  le  bruit  de  la  mort  du  roi  de  Prusse.  Cet  événement  qui  aurait 
pu  ,  il  y  a  quelques  années,  inspirer  de  sérieuses  inquiétudes  pour  la  paix  de 
l'Europe,  ne  peut  guère  en  inspirer  aujourd'hui.  L'héritier  du  trône  a  compris 
que  le  chef  d'une  nation  doit  être  avant  tout  un  homme  politique ,  et  la  Prusse 
sait  que  sa  prospérité ,  sa  force ,  son  avenir  exigent ,  pour  longtemps  encore , 
le  maintien  de  la  paix  générale. 


MARIE  D  ENAMBUC 


(i) 


m. 


Le  soleil  venait  de  disparaître  derrière  une  barre  de  nuages  noirs  et  déchi- 
rés, dont  les  fantastiques  découpures  s'allongeaient  comme  des  ombres  de 
géants  dans  l'azur  assombri  du  ciel.  La  limite  extrême  de  l'horizon  était  mar- 
quée par  une  ligne  d'un  rouge  enflammé  ,  présage  certain  (Vun  ouragan.  Bien 
que  l'air  fût  très-calme  ,  la  mer  brisait  avec  violence  contre  les  murailles  du 
fort  Saint-Pierre;  on  eût  dit  que  quelque  tempête  sous-marine  grondait  dans 
les  ahimes  et  soulevait  les  flots.  La  plage  était  déserte,  on  n'entendait  plus  le 
chant  monotone  des  esclaves  employés  aux  travaux  de  la  rade,  ni  la  voix  rau- 
que  des  matelots ,  ni  les  cris  joyeux  des  enfants  qui,  lorsque  le  temps  était 
beau,  venaient  nager  le  soir  dans  les  eaux  tièdes  et  profondes,  sans  souci  des 
requins  dont  les  bandes  voraces  s'approchent  parfois  de  ces  parages.  Quelques 
lumières  brillaient  au  loin  le  long  de  la  côte,  semblables  à  des  étoiles  rouges 
au-dessus  desquelles  se  levaient  les  étoiles  plus  pâles  du  ciel  ;  tout  était  calme 
et  muet  ,  hors  la  mer,  dont  les  vagues  irritées  battaient  le  rivage  avec  un 
bruit  sinistre. 

M' '•"  il'Liiambuc  était  accoudée  ù  l'une  des  fenêtres  du  fort,  et  son  regard  er- 
rait avec  une  morne  distraction  sur  l'horizon  immense  ,  éclairé  par  les  mou- 
rantes lueurs  du  jour.  Le  docteur  Janson,  debout  derrière  elle ,  avait  l'air 
absorbé  d'un  homme  qui  songe  à  la  solution  de  quelque  problème. 

Les  appartements  du  fort  Saint-Pierre  étaient  meublés,  comme  l'habitation 
des  Mornes ,  avec  un  luxe  splendide  el  plein  «le  contrastes.  Lasalle  d'audience, 

(1)  Xoycz  la  livraison  <ln  "1  mai. 

roMi    h.  iâ 


626  MARIE  d'énambuc. 

où  était  en  ce  moment  Mme  d'Ënambuc,  n'offrait  nulle  recherche  élégante  dans 
sa  décoration  :  tout  y  était  d'un  style  simple ,  riche  et  sévère  ;  aucune  ten- 
ture ne  cachait  les  murs,  et  il  n'y  avait  point  de  vitres  aux  fenêtres  devant 
lesquelles  s'ahaissaient  des  stores  en  satin  blanc  bariolés  de  peintures  chinoi- 
ses; un  lapis  des  Indes  couvrait  la  table  surchargée  de  lettres  et  de  papiers 
comme  celle  d'un  secrétaire  d'État.  Le  portrait  en  pied  du  général ,  suspendu 
en  face  de  la  porte ,  était  surmonté  d'une  espèce  de  dais  ;  il  avait  pour  pen- 
dant un  trophée  d'armes  formé  avec  le  casque ,  les  gantelets  et  l'épée  du 
défunt,  et  au-dessus  duquel  était  déployé  le  drapeau  fleurdelisé  que  son  gui- 
don portail  devant  lui  les  jours  de  combat.  Les  fenêtres  de  cette  vaste  salle 
s'ouvraient  sur  des  fortifications  dont  la  mer  baignait  le  pied  ;  même  par  un 
temps  calme,  on  y  entendait  le  bruit  sourd  et  incessant  des  vagues,  et  la  vue 
attristée  ne  rencontrait  d'autre  horizon  que  l'espace  infini  où  se  confondaient 
le  ciel  et  les  flots. 

Mme  d'Ënambuc  quitta  lentement  la  fenêtre  ,  et  s'assit  devant  le  portrait  du 
général.  Le  docteur  vint  près  d'elle  ,  et ,  lui  prenant  le  bras  ,  il  appuya  ses 
deux  doigts  sur  le  pouls  ,  qui  vibrait  avec  une  violence  inégale.  Au  bout  d'un 
moment,  Marie  retira  sa  main  en  secouant  faiblement  la  tête;  le  docteur  ré- 
fléchit un  peu ,  puis  il  dit  tout  à  coup  : 

—  Vous  êtes  malade ,  je  le  vois  bien  ,  madame  ;  mais  qu'avez-vous  ?  je  n'en 
sais  rien. 

—  Ce  que  j'ai ,  docteur?  répondit-elle  d'une  voix  brève  ;  je  souffre,  je  nie 
consume ,  je  me  meurs  ! 

—  Je  le  vois  bien,  répéta  le  médecin  en  la  regardant  en  face;  mais  pour- 
quoi? 

—  Parce  que  j'ai  subi  des  épreuves  au-dessus  des  forces  humaines,  parce 
que  j'ai  tout  perdu  ,  parce  que  je  suis  ici  loin  de  tous  les  miens,  sans  conseils, 
sans  appui ,  et  qu'une  responsabilité  terrible  pèse  sur  moi. 

Le  docteur  hocha  la  tête ,  et ,  après  un  moment  de  silence ,  il  dit  avec  une 
sorte  d'hésitation  : 

—  Le  comte  de  Loinvilliers  a  votre  confiance. 

—  Non,  docteur,  non,  répondit  froidement  Mmc  d'Ënambuc ,  et  sans  le 
souvenir  du  général,  sans  ses  dernières  volontés,  que  je  respecte  comme 
celles  de  Dieu  même ,  le  comle  n'aurait  jamais  pris  ici  tant  d'autorité  ;  c'est  un 
liomme  hautain,  vindicatif,  plein  de  sourdes  passions  ;je  me  méfie  de  lui. 

—  Il  vous  est  dévoué  pourtant,  dit  le  docteur  en  regardant  fixement 
Mmc  d'Ënambuc  ;  il  vous  est  dévoué  a  la  vie  et  à  la  mort  :  n'en  avez-vous  pas 
< ".i  la  preuve? 

—  Il  m'a  sauvé  la  vie  au  péril  de  la  sienne,  répondit-elle  sourdement  ;  je 
m'en  souviens. 

—  Il  y  a  eu  hier  un  an  que  le  général  a  passé  de  ce  monde  à  une  meilleure 
vie  ,  reprit  le  docteur,  et,  depuis  ce  jour,  le  comle  de  Loinvilliers  vous  sert 
avec  beaucoup  de  zèle  et  de  dévouement  ;  je  ne  puis  Comprendre  ,  madame  - 
c  ■  qui  vous  porte  a  douter  de  sa  loyauté.  Que  craignez-vous  donc  de  lui  ? 

—  Son  amour,  répondit  M1"0  d'Ënambuc. 

—  Ah  !  murmura  le  docteur  étonné  ,  il  vous  en  a  parlé  déjà  ! 


MARIE  d'énambuc.  627 

—  Non  ,  répondit  Marie  en  passant  la  main  sur  sa  robe  de  taffetas  noir,  il 
n'a  pas  encore  osé. 

—  Mais  votre  deuil  finit  aujourd'hui ,  madame  ,  et ,  selon  l'usage  ,  toute 
votre  maison  l'a  déjà  quitté. 

—  Je  le  porterai  là  encore  longtemps,  murmura  Mme  d'Énamhuc  en  serrant 
ses  mains  jointes  contre  son  cœur,  et  en  jetant  un  mélancolique  regard  sur  le 
portrait  du  général.  Hélas!  si  celui  que  nous  avons  perdu  existait  encore,  je 
n'éprouverais  pas  tant  de  troubles  et  de  tourments  !  Je  vivais  calme  et  heu- 
reuse près  de  lui;  l'affection  sainte  et  dévouée  que  je  lui  portais  avait  éloigné 
de  moi  toute  peine;  et  maintenant,  mon  Dieu,  que  je  souffre  ! 

Le  docteur  ne  comprit  rien  à  cette  espèce  de  confidence  qui  s'échappait  d'une 
âme  dévorée  par  ses  souvenirs  et  ses  regrets  ;  il  pensa  tout  simplement  que 
Mme  d'Énamhuc  était  épouvantée  de  l'influence  que  le  comte  avait  su  prendre 
dans  les  affaires  ,  et  des  prétentions  qu'il  concevait  peut-être.  La  position  ne 
lui  semblait  pourtant  ni  fort  embarrassante,  ni  fort  périlleuse. 

—  Eh  bien  !  madame,  dit-il  après  réflexion  ,  quand  même  le  comte  aurait 
conçu  des  espérances,  quand  même  il  oserait  les  manifester,  pourquoi  celte 
déclaration  vous  mettrait-elle  dans  un  si  grand  souci? 

—  Parce  qu'alors  il  faudra  lutter  contre  cet  homme  et  choisir  entre  son 
amour  ou  sa  haine.  Allez,  docteur,  je  le  connais  bien  ,  il  ne  pardonnera  pas 
un  refus. 

—  Vous  êtes  donc  décidée  à  refuser?  interrompit  le  médecin  avec  inquié- 
tude. Ah!  madame,  comprenez-vous  bien  toutes  les  conséquences  ?... 

—  Oui ,  car  je  sais  tout  ce  qui  se  passe,  répondit  froidement  Mrae  d'Énam- 
huc ;  je  sais  que  mon  autorité  a  des  ennemis  qui  l'attaquent  sourdement  et  qui 
tâchent  d'amener  une  révolte;  je  sais  que  M.  de  Loinvilliers  se  croit  néces- 
saire pour  contenir  ces  turbulences.  C'est  par  ce  motif  qu'il  s'est  peu  à  peu  en- 
touré d'une  milice  à  lui,  de  ce  qu'on  appelle  sa  garde  espagnole  :  une  poignée 
d'aventuriers!  Il  y  a  longtemps  que  je  vois  toutes  ces  menées. 

—  Et  pourtant  vous  n'avez  pas  pu  les  empêcher.  A  qui  vous  fier  pour  com- 
battre l'influence  du  comte? 

—  Quelqu'un  viendra  peut-être!  dit  Mmo  d'Énamhuc  en  jetant  un  long  re= 
gard  du  côté  de  la  mer. 

—  Ah  !  quelqu'un  que  vous  attendez  ?  dit  le  docteur  étonné. 

—  Quelqu'un  que  j'attends  depuis  longtemps,  répondit  Marie. Oui,  docteur, 
il  y  a  au  monde  un  homme  dont  la  loyauté,  le  dévouement  me  sont  bien  con- 
nus ,  un  homme  dont  toute  la  vie  a  été  le  plus  noble  exemple  de  courage  et  de 
fidélité.  Je  lui  ai  fait  connaître  ma  position;  et,  s'il  n'est  pas  mort,  il  viendra. 

—  Dieu  veuille  que  ce  soit  bientôt,  s'écria  le  docteur  de  plus  en  plus 
étonné. 

—  Oui ,  il  viendra ,  dit  Marie  avec  confiance.  Puis  ,  retombant  tout  à  coup 
dans  les  craintes ,  les  affreuses  perplexités  de  cette  longue  attente,  elle  mur- 
mura avec  un  sombre  abattement  :  Mais  s'il  était  mort? 

H  y  eut  un  silence;  puis  le  docteur  reprit  : 

—  Depuis  longtemps  j'avais  deviné  les  sentiments  de  M.  de  Loinvilliers  ;  il 
vous  aime ,  madame  ,  il  vous  aime  d'un  amour  emporté  ,  jaloux. 


028  MARIE   D'ÉNAMBUC. 

—  Je  l'ai  compris  à  l'espèce  de  haine  qu'il  a  pour  mon  fils,  dit  amèrement 
Mme  d'Énambuc;  pauvre  enfant!  ma  tendresse  pour  lui  irrite  M.  de  Loinvil- 
liers.  Cet  amour  de  mère  .  pur  et  saint  comme  celui  que  nous  portons  à  Dieu  , 
inspire  à  cet  homme  une  sourde  jalousie.  Il  se  réjouit  quand  il  songe  à  la  dou- 
leur qui  va  me  frapper.  Hélas  !  le  jour  approche  où  il  faudra  me  séparer  de 
mon  fils  et  l'envoyer  en  France. 

—  L'expresse  volonté  du  général  fut  qu'il  serait  élevé  par  les  révérends 
pires  oratoriens  de  Paris. 

—  Celte  volonté  sera  accomplie,  docteur,  dit  Mme  d'Énambuc  avec  une  dou- 
loureuse résignation.  C'est  la  plus  grande  preuve  que  je  puisse  donner  de  ma 
soumission  à  celui  à  cpii  durant  sa  vie  je  n'ai  jamais  désobéi.  Cher  enfant  ! 
bientôt  il  traversera  cette  mer  immense,  je  verrai  d'ici  disparaître  la  voile  du 
vaisseau  qui  l'emmènera  ! 

A  ces  mots,  sa  voix  se  brisa  ,  et  elle  tourna  son  visage  couvert  de  larmes 
vers  la  fenêlre  au-dessous  de  laquelle  on  entendait  battre  les  vagues. 

—  Ma  science  ne  peut  rien  contre  un  mal  causé  par  de  telles  peines ,  mur- 
mura le  docteur  découragé.  Madame,  tant  que  vous  serez  sous  l'influence  de 
toutes  ces  pensées,  la  fièvre  ne  vous  quittera  pas.  Il  faudrait  pourtant  tâcher 
de  guérir.  Je  suis  convaincu  que  le  mouvement  d'un  voyage ,  l'air  frais  des 
montagnes,  vous  seraient  salutaires.  Vous  seriez  distraite  d'ailleurs  par  l'as- 
pect d'objets  nouveaux,  et  vous  laisseriez  ici  une  partie  de  vos  soucis.  11  serait 
vraiment  temps  d'entreprendre  la  tournée  que  vous  aviez  projetée  dans  les 
différents  quartiers  de  l'île. 

—  J'y  songe,  répondit  Marie;  vous  m'accompagnerez,  docteur.  Je  veux 
aller  visiter  nos  nouvelles  possessions  à  la  pointe  de  Vauclain. 

—  Ce  voyage  ne  présente  plus  maintenant  aucun  danger,  reprit  le  docteur 
après  un  moment  de  silence;  pas  un  seul  Caraïbe  ne  se  montrera  sur  votre 
chemin;  M.  de  Loinvilliers  vous  a  délivrée  à  tout  jamais  de  ces  terribles  en- 
i!  mis. 

—  II  est  vrai ,  dit  Mme  d'Énambuc  d'une  voix  altérée,  le  comte  a  exercé 
contre  ces  malheureux  de  terribles  représailles,  il  les  a  exterminés!  Que  de 
sang  répandu,  mon  Dieu!  Tous  les  jours ,  dans  mes  prières,  je  me  souviens 
de  ces  pauvres  idolâtres  que  j'avais  espéré  voir  un  jour  convertis  à  noire  foi. 

—  Ainsi  vous  partirez  pour  le  Vauclain;  vous  partirez  bientôt,  madame? 

—  Oui,  bientôt,  docleur,  répondit-elle  pensive  ,  en  retournant  s'accoudera 
la  fenêtre. 

La  nuit  était  venue ,  et  le  ciel ,  sombre  comme  la  mer,  se  couvrait  de  nuages 
qui  laissaient  à  peine  entrevoir  quelques  étoiles.  Les  candélabres  allumés  dans 
les  appartements  du  fort  répandaient  de  vives  clartés  au  milieu  des  ténèbres 
(:  i  cette  nuit  orageuse,  et  chaque  fenêtre  formait  comme  un  grand  cadre  lu- 
mineux dont  les  reflets  élincelaienl  dans  l'écume  blanche  des  vagues.  II  n'y 
avait  dans  la  vaste  pièce  qui  précéda  il  la  salle  d'audience  qu'un  esclave  faisant 
fonction  d'huissier;  mais  quelques  dames  et  les  officiers  de  la  maison  de 
"""  d'Énambuc  jouaient  aux  caries  dans  le  premier  salon  en  attendant  le  souper. 

—  Madame,  dit  respectueusement  le  médecin  en  se  rapprochant  de  Marie, 
sans  doule  on  vous  allend... 


MARIE   D'ÉNAMBUC.  029 

—  Encore  un  moment  de  solitude  et  de  liberté,  interrompit-elle  d'une  voix 
plaintive;  depuis  mon  lever  je  suis  entourée,  obsédée...  Hélas!  on  a  raison  de 
«n'appeler  la  petite  reine  ;  je  subis  l'esclavage  du  trône. 

—  Votre  santé,  madame,  peut  servir  quelquefois  d'excuse  pour  vous  dis- 
penser de  ces  devoirs  fatigants. 

—  Oui,  c'est  vrai ,  docteur  .;  je  suis  fatiguée  ,  je  souffre;  d'ici  à  l'heure  du 
souper  je  ne  verrai  personne  et  ne  m'occuperai  d'aucune  affaire;  c'est  votre 
ordonnance,  n'est-ce  pas? 

—  M.  le  comte  de  Loinvilliers  !  cria  l'esclave  en  poussant  les  deux  battants 
de  la  porte. 

—  II  est  mon  lieutenant  général ,  et  il  a  le  droit  d'entrer  ici  à  toute  heure  , 
dit  amèrement  Mme  d'Énambuc  ;  il  faut  le  recevoir  et  l'écouler.  Allez, docteur; 
dans  un  quart  d'heure,  je  serai  au  salon. 

Le  bougeoir  couvert  d'un  abat-jour  que  Palida  venait  de  poser  sur  la  table 
ne  répandait  qu'une  faible  clarté  qui  se  projetait  tout  entière  sur  les  brillantes 
rosaces  du  tapis,  et  laissait  dans  une  demi-obscurité  le  reste  de  la  salle. 
Mmc  d'Énambuc  s'était  rassise;  d'une  main  ,  elle  fouillait  avec  distraction  les 
papiers  amoncelés  sur  la  table;  son  autre  main,  serrée  contre  la  poitrine, 
semblait  chercher  à  étouffer  quelque  pénible  émotion.  Son  visage  était  calme 
pourtant ,  et  elle  répondit  au  salut  de  M.  de  Loinvilliers  avec  un  sang-froid  qui 
ne  laissait  deviner  ni  mécontentement,  ni  crainte,  ni  embarras.  Le  comte 
s'approcha  avec  cet  air  grave  et  impassible  que  l'habitude  de  contenir  toutes 
ses  impressions  avait  donné  à  sa  physionomie.  Au  premier  abord ,  Mmo  d'Énam- 
buc put  croire  que  cette  fois  encore  elle  éviterait  l'explication  qu'elle  avait 
prévue,  et  que  son  lieutenant  général  n'avait  à  lui  parler  que  des  affaires  de 
son  gouvernement.  Alors  elle  osa  lever  les  yeux  sur  cet  homme  dont  elle  re- 
doutait également  l'amour  et  la  haine ,  et  elle  lui  dit  d'une  voix  faible  : 

—  Eh  bien!  monsieur,  que  se  passe-t-il  aujourd'hui?  Avez-vous  des  nou- 
velles de  France  ?  Signalet-on  quelque  navire? 

—  Rien  ,  madame  ,  répondit  M.  de  Loinvilliers  ;  la  mer  est  fort  grosse  ,  tout 
annonce  un  mauvais  temps ,  et  aucun  vaisseau  n'oserait  s'approcher  de  la 
côte.  Ceux  qui  étaient  au  mouillage  sont  allés  se  mettre  à  l'abri  dans  la  baie 
du  Fort-Royal. 

—  C'est  bien  ,  monsieur.  J'espère  que  nous  n'aurons  telle  nuit  aucun  sinis- 
ire  ni  sur  mer,  ni  sur  terre.  Les  habitants  doivent  avoir,  comme  les  marins, 
pris  leurs  précautions  contre  l'ouragan. 

—  Les  colons  sont  en  général  d'une  si  grande  insouciance,  qu'il  faut  pren- 
dre pour  eux  les  mesures  de  sûreté.  Il  y  a  le  long  de  la  côte  quelques  maisons 
exposées  à  la  violence  des  eaux  ,  où  je  pense  qu'il  ne  serait  pas  prudent  de  dor- 
mir celle  nuit  ;  j'ai  envoyé  l'ordre  d'en  faire  sortir  Imis  les  habitants  et  de  leur 
annoncer  qu'ils  trouveraient  ici  un  asile  jusqu'à  demain. 

—  Et  les  nègres,  monsieur? 

—  Les  nègres?  .le  ne  me  suis  pas  occupé  d'eux;  leurs  maîtres  en  feront  ce 
qu'ils  voudront.  J'ai  dû  songer  à  la  sûreté  i\^a  habitants,  et  non  à  la  conser- 
vation de  leurs  propriétés.  Votre  sollicitude,  madame,  ne  doit  pas  s'étendre 
jusque-là  ;  c'est  à  eux  de  mettre  à  couvert  leurs  marchandises  el  leurs  esclaves. 


630  MARIE   D'ÉNAMBUC. 

et  de  faire  en  sorle  que  la  mer  ne  les  balaye  pas  celle  nuit  dans  les  magasins. 

—  Mais,  monsieur,  où  voulez-vous  qu'ils  envoient  leurs  nègres?  interrompit 
Mme  d'Énambuc;  en  rase  campagne  sans  doute?  C'est  la  dernière  marchandise 
qu'on  songera  à  mettre  à  couvert  parce  qu'elle  n'a  pas  à  redouter  les  mêmes 
avaries  qu'une  couffe  de  sucre  ou  une  caisse  d'indigo.  Après  avoir  travaillé 
par  le  mauvais  temps ,  les  nègres  iront  dormir  sous  les  murailles  du  fort,  sans 
abri  contre  le  vent  et  la  pluie?  Je  ne  le  veux  pas.  Le  sort  de  ces  malheureux 
devient  plus  rude  de  jour  en  jour.  Je  regarde  comme  un  des  devoirs  de  ma  po- 
sition de  les  proléger,  de  les  secourir.  Cette  nuit,  monsieur,  eux  aussi  trouve- 
ront ici  un  asile. 

Cette  commisération  et  cette  humanité  envers  la  race  noire  n'étaient  point 
du  tout  dans  les  idées  de  M.  de  Loinvilliers.  Né  et  élevé  en  Amérique,  il  avait 
les  inflexibles  préjugés  des  créoles,  et  un  nègre  était  pour  lui  un  animal, do- 
mestique; il  le  voyait  du  même  œil  que  son  chien  ou  son  cheval.  Cette  fois 
pourtant  il  n'essaya  pas  de  combattre  les  généreuses  d  isposi  fions  de  Mme  d'Énam- 
buc; et,  prenant  la  plume  pour  écrire  l'ordre  qu'elle  venait  de  donner, il  lui 
dit  seulement  avec  un  sang-froid  où  perçait  quelque  ironie  : 

—  Votre  charilé  ,  madame,  s'étendra-t-elle  jusqu'aux  engagés? 

—  Sans  doute,  répondit-elle  vivement;  les  malheureux!  ils  sont  encore 
plus  à  plaindre  que  les  esclaves,  bien  qu'ils  soient  de  race  blanche  comme 
nous  ! 

Ceci  était  littéralement  vrai.  Ceux  qu'aux  Antilles  on  appelait  engagés  étaient 
de  pauvres  aventuriers  qui,  n'ayant  aucune  ressource  ,  payaient  leur  passage 
aux  îles  en  aliénant  trois  années  de  leur  liberté.  La  compagnie  des  Indes  occi- 
dentales faisait  activement  ce  monstrueux  trafic ,  et  les  vaisseaux  transpor- 
taient incessamment  aux  colonies  des  centaines  de  malheureux,  attirés  dans 
l'espoir  de  faire  fortune  après  qu'ils  seraient  sortis  de  cet  esclavage  temporaire. 
Tant  que  durait  leur  engagement,  ils  étaient  plus  à  plaindre  que  les  noirs  ;  le 
maître  qui  avait  acheté  trois  années  de  leur  vie  les  ménageait  moins  que  ses 
esclaves;  car  il  lui  importait  peu  qu'au  jour  de  leur  émancipation  leur  santé 
fût  entièrement  ruinée,  et  qu'ils  mourussent  des  suites  de  leurs  souffrances. 
Le  colon  propriétaire  n'avait  nul  compte  à  rendre  des  moyens  qu'il  employait 
pour  contraindre  ses  engagés  au  travail  et  à  l'obéissance;  il  leur  infligeait  les 
mêmes  châtiments  qu'à  ses  nègres;  les  paresseux  et  les  rebelles  passaient  aux 
quatre  piquets ,  et  on  ne  leur  épargnait  pas  le  cachot  ;  aussi  la  mortalité  était- 
elle  effrayante  sur  les  habitations  cultivées  par  les  individus  placés  dans  cette 
condition  mixte,  plus  dure  et  plus  misérable  que  la  servitude  absolue.  Cepen- 
dant le  préjugé  mettait  l'engagé  bien  au-dessus  de  l'esclave.  Celui  qui  survivait 
aux  effroyables  épreuves  de  ses  premières  années  faisait  souvent  une  fortune 
rapide  et  parvenait  à  une  bonne  position  sociale,  tandis  que  le  nègre  affranchi 
ne  pouvait  jamais  effacer  son  origine  ni  racheter  la  bassesse  de  sa  première 
condition.  Du  reste,  le  sort  des  gens  qui  passaient  aux  îles  était  généralement 
a  la  merci  du  pouvoir  le  plus  arbitraire.  Tout  homme  qui  en  débarquant  ne 
pouvait  justifier  de  certains  moyens  d'existence  était  considéré  comme  engagé 
de  droit  et  livré  immédiatement  a  un  maître.  Cet  état  de  choses  enfantait  une 
foule  d'iniquités  épouvantables,  auxquelles  une  législation  spéciale  ne  porta 


MARIE   D'ÉNAMBUC.  631 

remède  qu'environ  cinquante  ans  après  l'établissement  des  premiers  colons  aux 
Antilles  françaises. 

Le  comte  de  Loinvilliers  écrivit  deux  lignes,  et  agita  d'une  main  impatiente 
la  sonnette  posée  sur  la  table.  Aussitôt  la  figure  noire  et  muette  d'un  esclave 
parut  à  la  porte.  Le  comte  lui  remit  la  lettre;  puis  ,  revenant  vers  Marie,  il 
lui  dit  avec  une  espèce  de  sourire  : 

—  Maintenant,  madame,  vous  voilà  tranquille  sur  le  sort  de  ceux  que  votre 
bonté  protège;  le  sort  de  ces  misérables  vous  a  un  moment  inquiétée;  c'est, 
en  vérité ,  plus  d'honneur  et  de  bonheur  qu'ils  ne  méritent.  Les  engagés  sont 
en  général  des  gens  de  sac  et  de  corde,  des  bandits  chargés  de  méfaits  qui, 
ne  pouvant  plus  vivre  en  France  sous  peine  de  la  bart ,  viennent  s'abattre  sur 
nos  colonies.  La  plupart  du  temps  on  ne  sait  ce  qu'ils  sont  ni  d'où  ils  viennent; 
ils  ont  toujours  mille  contes  à  débiter  sur  leur  origine,  et  pas  un  bon  papier 
pour  prouver  ce  qu'ils  avancent.  Heureusement  on  fait  ici  justice  de  ces  vaga- 
bonds, et  le  fouet  d'un  commandeur  les  range  mieux  à  l'ordre  que  le  bâton 
d'un  garde-chiourme. 

—  Oui,  monsieur,  répondit  Mmc  d'Énambuc  avec  une  gravité  triste  ,  il  faut 
que  justice  se  fasse,  mais  justice  pour  tous.  Dans  certains  cas,  les  engagés  et 
même  les  esclaves  peuvent  recourir  à  mon  autorité;  je  dois  les  défendre  s'ils 
sont  trop  durement  opprimés  par  leurs  maîtres ,  et  je  ne  dénierai  à  aucun 
«l'entre  eux  ma  protection. 

—  Jusqu'ici ,  madame ,  pas  un  n'y  a  eu  recours  ,  dit  froidement  le  comte. 
Mme  d'Énambuc  le  regarda  en  face  et  répondit  : 

—  Qui  sait?  je  suis  certaine  que  tous  ceux  qui  ont  recours  à  ma  justice 
n'arrivent  pas  jusqu'à  moi. 

Le  sourire  qui  errait  sur  les  lèvres  du  comte  s'effaça  ;  d'un  coup  d'œil  inquiet 
et  rapide,  il  observa  Marie:  elle  était  sérieuse  et  triste  ;  mais  rien  dans  sa 
physionomie  ne  décelait  une  arrière-pensée  ,  ni  un  ressentiment  caché.  L'es- 
pèce de  crainte  qui  avait  frappé  Loinvilliers  s'évanouit ,  et  il  répondit  avec 
tranquillité  : 

—  Toutes  les  demandes  et  réclamations  écrites  vous  sont  remises,  madame; 
vous  dictez  les  réponses  et  les  signez  de  votre  main  :  en  vérité,  vous  ne  pouvez 
faire  davantage  ,  à  moins  toutefois  d'aller,  comme  le  roi  saint  Louis ,  vous 
asseoir  en  plein  champ  sous  un  arbre  pour  écouter  les  plaintes  de  vos  sujets , 
et  rendre  la  justice. 

—  Je  le  devrais  peut-être,  pour  empêcher  les  iniquités  qui  se  commettent 
en  mon  nom  ,  répliqua-l-elle  d'un  ton  bref  et  en  se  levant. 

Loinvilliers  tressaillit  intérieurement ,  et ,  pour  la  seconde  fois,  il  interrogea 
la  physionomie  de  Mmo  d'Énambuc  avec  une  sorte  d'anxiété. 

—  Monsieur  le  comte,  reprit-elle  avec  l'air  de  calme  tristesse  qui  lui 
élail  habituel,  les  affaires  sont  finies  pour  aujourd'hui;  je  vais  passer  au 
salon. 

—  Un  moment  encore,  je  vous  en  supplie,  madame,  répondit  Loinvilliers 
d'une  voix;  grave  et  avec  une  émotion  qu'il  ne  put  entièrement  contenir;  c'est 
pour  moi  personnellement  que  j<'  réclame  cette  audience. 

Mmo  d'Enambuc  avait  p&li  légèrement  en  entendant  ces  paroles ,  mais  le  cou- 


632  MARIE  d'énambic. 

rage  lui  revint  promplement ,  et  elle  attendit  de  sang-froid  cette  explication 
qu'elle  prévoyait  et  qu'elle  redoutait  depuis  si  longtemps. 

—  Achevez,  monsieur,  répondit-elle  d'une  voix  assurée  et  en  se  rasseyant 
en  face  du  comte  ;  je  suis  prête  à  vous  entendre. 

M.  de  Loinvilliers  ne  se  faisait  pas  illusion  sur  les  sentiments  de  Marie  à  son 
égard  :  il  savait  que  cette  femme,  pour  laquelle  il  avait  un  amour  violent .  ca- 
pable de  tout,  le  voyait  avec  une  sourde  aversion  ;  il  savait  qu'elle  le  redoutait, 
et  que,  pour  se  soustraire  à  son  influence,  elle  avait  appelé  à  son  secours  un 
autre  homme  qu'elle  aimait  peut-être;  mais  il  savait  aussi  comment  il  s'était 
délivré  de  ce  rival ,  et  il  comptait  sur  l'ascendant  de  sa  position,  pour  vaincre 
la  résistance  inexorable  qu'il  prévoyait. 

—  Madame,  reprit-il  en  s'asseyant  à  côté  de  Marie  ,  qui ,  froide,  immobile 
et  le  regard  baissé  ,  semblait  recueillie  dans  une  morne  attention  ,  je  suis  venu 
ici  ce  soir  pour  vous  déclarer  des  choses  que  de  rigoureuses  convenances  me 
défendaient  de  vous  dire  un  jour  plus  tôt.  Dans  la  situation  où  se  trouve  mon 
Ame,  Dieu  sait  ce  que  m'a  coûté  cette  année  de  silence  !  mais  le  moment  est 
enfin  venu  où  je  puis  réclamer  les  droits  que  m'a  légués  celui  dont  toutes  les 
volontés  ont  été  sacrées  pour  vous. 

—  Quel  droits  ,  monsieur,  et  que  voulez-vous  dire?  interrompit  Marie  avec 
un  étonnement  plein  d'effroi  et  un  geste  de  doute;  Dieu  m'est  témoin  que  je 
n'ai  fait  aucune  promesse. 

—  Je  le  sais,  madame;  aussi  n'est-ce  pas  une.  parole  donnée  par  vous  que 
je  viens  réclamer  :  je  viens  vous  dire  ce  qui  s'est  passé  il  y  a  un  an  ,  lorsque 
le  général  me  fit  venir  près  de  son  lit  de  mort.  Tous  rappelez-vous, madame, 
celle  chambre  où  l'on  n'entendait  que  des  pleurs  et  des  sanglots,  cette  place 
où  vous  étiez  assise ,  et  où  il  me  semble  vous  voir  encore  pale ,  défaillante ,  les 
yeux  fermés  ,  immobile  comme  une  morte?...  Moi  aussi,  j'étais  là;  le  général 
louchait  à  son  dernier  moment;  il  me  tendit  la  main  ,  et  il  me  dit  :  Loinvil- 
liers, vous  gouvernerez  pendant  la  minorité  de  mon  fils  ,  vous  lui  conserverez 
.-on  héritage,  et  quelque  jour  vous  épouserez  ma  veuve. 

—  Monsieur  le  comte!  s'écria  Mrae  d'Énambuc  en  se  dressant  et  en  se  tour- 
nant avec  véhémence  vers  le  portrait  du  général;  monsieur  le  comte,  Dieu 
vous  entend  ! 

—  Dieu  et  celui  dont  voici  l'image  vénérée,  répondit  Loinvilliers  en  se 
tournant  aussi  vers  le  portrait,  qui  semblait  abaisser  sur  eux  son  regard  im- 
mobile. Aucun  témoin  n'a  entendu  ce  que  je  viens  de  vous  dire;  mais,  sur  ma 
foi  de  chrétien  ,  sur  mon  honneur  de  gentilhomme  .je  jure  que  c'est  la  vérité  : 
n'est-ce  point  assez  pour  que  vous  n'en  doutiez  plus,  madame? 

—  Je  vous  crois  ,  monsieur,  murmiira-t-elle  d'une  voix  éteinte  et  sans  dé- 
lourner  du  portrait  de  M.  d'Énambuc  son  regard  fixe  et  sans  larmes  je  vous 
erois.  Seigneur  mon  Dieu,  celui  qui  fut  juste  et  sage  entre  tous  s'est  donc  une 
fois  trompé  ! 

Loinvilliers  devina  ces  derniers  mots  plutôt  qu'il  ne  les  entendit;  un  sourire 
amer  plissa  ses  lèvres,  et  son  œil  étincela  sous  ses  larges  sourcils;  pourtant 
il  sut  se  contenir  encore,  et  ii  dil  avec  calme  : 

—  Tant  que  voire  deuil  a  duré  .  madame  .  j'ai  dû  me  taire  et  ne  vous  faire 


MARIE  DÉNAMBLC  033 

connaître  mes  sentiments  et  mes  espérances  que  par  mes  actions.  Vous  avez 
pu  cependant  me  comprendre  ,  et  voir  le  but  auquel  j'aspirais. 

—  Oui,  monsieur,  interrompit-elle  sourdement;  j'avais  prévu  que  bientôt 
il  faudrait  choisir  et  voir  en  vous  mon  second  mari  ou  mon  ennemi  mortel. 

Loinvilliers  fit  un  mouvement ,  puis  il  reprit  avec  le  même  sang-froid  : 
Vous  savez  ma  naissance  et  ma  fortune,  madame  ;  ni  l'une  ni  l'autre  ne  sont 
au-dessous  de  l'honneur  que  j'ambitionne,  et  dont  celui  qui  fut  votre  époux 
m'a  jugé  digne;  vous  savez  maintenant  sa  dernière  volonté  ,  et  les  droits  qu'il 
m'a  légués  :  j'attends  votre  réponse. 

—  Avant  de  vous  la  faire  connaître  ,  j'ai  besoin  de  me  recueillir  et  de  prier 
Dieu  ,  dit  Marie  en  se  levant  ;  demain  ,  monsieur,  oui ,  demain  ,  vous  saurez 
ma  résolution. 

Ces  derniers  mots  furent  prononcés  avec  un  accent  qui  devait  laisser  peu 
d'espoir  à  Loinvilliers;  pourtant  il  ne  témoigna  ni  dépit  ni  découragement  , 
et  ce  fut  d'un  air  de  tranquille  satisfaction  qu'il  offrit  la  main  à  Mme  d'Ênam- 
buc  pour  passer  au  salon  où  l'attendait  sa  petite  cour. 

IV. 

Deux  heures  plus  tard  ,  Marie  rentrait  dans  sa  chambre  à  coucher,  appuyée 
au  bras  du  docteur  Janson  ,  et  suivie  d'une  douzaine  d'esclaves  qu'elle  con- 
gédia aussitôt.  Palida  seule  resta  assise  sur  le  seuil  de  la  porte. 

—  Mon  Dieu  ,  que  je  souffre  !  dit  M"10  d'Énambuc  en  se  laissant  aller  sur  le 
vaste  fauteuil  de  bambou  placé  au  pied  de  son  lit  ;  il  y  a  dans  l'air  comme  une 
humidité  brûlante  qui  me  pénètre  et  me  donne  la  fièvre. 

—  Une  fièvre  d'inquiétude  et  de  chagrin,  murmura  le  docteur  en  posant  ses 
longs  doigts  osseux  sur  le  bras  de  la  jeune  femme  ,  qui  renversa  sa  tète  pâle 
sur  le  dossier  du  fauteuil. 

Tout  était  silencieux  dans  les  vastes  appartements  du  fort;  mais,  au  dehors, 
l'orage  grondait  avec  une  horrible  furie,  la  mer  brisait  avec  un  bruit  rauque 
et  profond  contre  les  murailles  ,  et  ses  vagues  écumeuses  formaient  comme 
une  nappe  immense  qui  déroulait  incessamment  ses  plis  d'un  blanc  argenté  au 
milieu  des  ténèbres  de  cette  lugubre  nuit. 

Mmo d'Énambuc  prêta  un  moment  l'oreille  à  ce  tumulte  des  éléments,  et  dit 
avec  un  long  soupir  :  Heureusement ,  aucune  créature  humaine  n'est  en  péril 
sur  cette  mer  terrible;  les  pauvres  gens  qui  ont  leurs  habitations  sur  la  cote 
sont  en  sûreté  ici.  Quand  le  beau  temps  reviendra  ,  nous  n'aurons  aucun  mal- 
heur irréparable  à  déplorer;  mais  que  celte  nuit  va  me  paraître  longue  ,  Jésus 
mon  Dieu  !  je  ne  dormirai  pas. 

—  Essayez  quelques  gouttes  de  ceci  ,  dit  le  bon  docteur  en  offrant  à 
Mmo  d'Énambuc  une  lasse  posée;  près  d'elle  sur  nn  plateau  d'argent  ;  vous 
savez  que  celte  potion  calmante  vous  a  procuré  parfois  un  peu  de  sommeil. 

Elle  but  quelques  gorgées  avec  docilité  ;  puis,  repoussant  la  tasse,  elle 
murmura  : 

—  Je  ne  sais  ce  qui  se  passe  en  moi  ;  j'ai  comme  le  pressentimenl  de  quelque 
malheur,  mon  esprit  est  troublé  de  mille  chimères,  le  cœur  me  bal  comme  si 

tome  n.  ,i 


054  MARIE   DÉNAMMiC. 

j'étais  près  d'un  grand  danger...  J'ai  peur,  docteur  ;  je  vous  eu  supplie  ,  restez 
près  de  moi. 

—  Je  ne  vous  quitte  pas,  répondit-il  avec  une  affectueuse  sollicitude  ;  allons, 
madame  ,  reprenez  courage  .  rappelez  la  fermeté  de  votre  àme  ,  vous  en  aurez 
besoin  dans  les  circonstances  difficiles  où  vous  vous  trouvez  ;  c'est  aux  dangers 
réels  et  présents  qui  vous  menacent  ,  qu'il  faut  songer.  J'ai  pris  sur  moi  de 
faire  avertir  le  père  Du  Tertre;  il  va  venir;  vous  avez  toute  confiance  en  lui. 

—  Oui ,  c'est  un  homme  pieux  et  plein  de  lumières;  ses  exhortations  m'ont 
souvent  consolée  ;  il  connaît  les  peines  secrètes  et  profondes  de  mon  âme;  il 
m'aidera  à  sortir  de  ces  perplexités  ,  de  ces  anxiétés  cruelles.  Ses  paroles  ras- 
sureront ma  conscience  et  me  donneront  la  force  et  l'espoir  en  Dieu  qui  sont 
près  de  me  manquer;  soyez  tous  deux  mes  conseillers.  Montrez-moi  la  justice, 
la  vérité  ,  mon  devoir,  car  ma  tête  se  perd  ,  et  je  doute  de  moi  même. 

Le  docteur  serra  silencieusement  la  main  que  lui  tendait  Mme  d'Ënambuc 
La  jeune  femme  se  souleva  lentement ,  et  fil  le  tour  de  la  chambre  d'un  pas 
faible  et  inégal.  L'agitation  de  son  esprit  lui  donnait  ce  besoin  de  mouvement 
auquel  ses  forces  suffisaient  à  peine.  En  passant  devant  un  miroir,  elle  s'arrêla 
et  dit  avec  un  faible  sourire  :  Jésus!  j'ai  l'air  d'une  morte. 

En  effet,  elle  n'était  plus  cette  belle  Marie  si  brillante  naguère  de  vie  et  de 
fraîcheur.  L'expression  radieuse  et  sereine  de  sa  physionomie  était  effacée  par 
une  sombre  langueur;  une  blancheur  uniforme  avait  éteint  ses  joues  où  remon- 
tait par  moment  un  fugitif  incarnat  ;  son  regard  seul  avait  encore  toute  sa 
puissance,  il  éclatait  encore  plus  doux,  plus  fier,  plus  pénétrant  sous  ses  lon- 
gues paupières  brunes.  Tout  à  coup  Marie  tourna  la  tète  vers  la  fenêtre  avec 
une  sorte  de  tressaillement. 

—  Docteur,  avez-vous  entendu?  dit-elle  ,  la  sentinelle  a  crié  qui  vive  dans 
la  grande  cour. 

—  C'est  sans  doute  en  voyant  venir  le  père  Du  Tertre  qui  se  rend  ici,  ré- 
pondit le  médecin. 

—  Comment  le  père  Du  Tertre  n'a-l-il  pas  préféré  passer  par  les  salles  bas- 
ses? objecta  Mmed'Énarnbuc;  il  fait  mauvais  traverser  la  cour  avec  un  temps 
pareil. 

A  ces  mots,  elle  s'approcha  de  la  fenêtre  et  regarda  dehors.  La  pluie  tombait 
à  torrents  d'un  ciel  sombre  et  déchiré  par  de  rares  éclairs;  une  lanterne  ac- 
crochée devant  la  porte  projetait  sa  lueur  sur  la  sentinelle  qui  parcourait  d'un 
pas  égal  l'espace  assigné  à  sa  faction.  Une  obscurité  complète  régnait  dans  la 
vasle  cour  qui  séparait  la  chapelle  des  appartements  du  fort;  mais,  au  fond 
de  ces  ténèbres,  brillait  une  lueur  rougeatre  dont  le  reflet  éclairait  en  plein 
une  porte  cintrée. 

—  II  y  a  du  monde  dans  la  chapelle,  dit  Mmo  d'Ënambuc  avec  élonncment  ; 
on  vient  d'en  ouvrir  la  porte  ,  et  j'y  vois  de  la  lumière. 

Elle  regarda  encore  ,  le  Iront  appuyé  à  la  fenêtre  dont  le  châssis  était  garni 
de  larges  plaques  d'écaillé  transparente. 

—  Il  est  minuit,  dil  le  médecin;  c'est  l'heure  à  laquelle  le  père  Du  Tertre  se 
lève  pour  dire  les  matines;  peut-être  a  l-il  voulu  celte  nuit  faire  ses  dévotions 
dans  la  chapelle. 


MARIE   D'ÉNAMBUC.  655 

Comme  il  achevait  ces  mots ,  la  porte  s'ouvrit  tout  à  fait ,  et  un  homme  s'ar- 
rêta sur  le  seuil  ;  sa  haute  taille  se  découpa  comme  une  noire  silhouette  sur  un 
fond  lumineux,  et  il  resta  là  une  minute,  le  bras  appuyé  contre  le  chambranle 
de  pierre,  dans  l'attitude  d'une  pénible  fatigue. 

—  Oh  !  mon  Dieu ,  murmura  Marie  en  frissonnant ,  cette  ombre  ressemble 
à  quelqu'un  !  je  reconnais  sa  taille,  sa  chevelure...  Est-ce  Maubray,  mon 
Dieu? 

En  ce  moment ,  la  porte  de  la  chapelle  se  referma;  tout  disparut ,  et  le  re- 
gard éperdu  de  Marie  resta  plongé  dans  les  ténèbres. 

—  Voici  sa  révérence,  dit  le  médecin  en  prenant  doucement  le  bras  de 
Mmo  d'Énambuc  pour  la  ramener  à  sa  place. 

Le  père  Du  Tertre  entra.  C'était  un  vieux  moine  jacobin  d'un  esprit  droit , 
ferme  et  plein  d'expérience.  Depuis  dix  ans  ,  il  était  missionnaire  dans  les  co- 
lonies, et  il  avait  acquis,  dans  ces  difficiles  fonctions,  une  haute  réputation 
et  beaucoup  d'influence. 

—  Mon  père,  dit  Mrae  d'Énambuc  d'une  voix  fort  émue  et  en  allant  au-devant 
de  lui ,  savez-vous  qu'il  y  a  du  monde  dans  la  chapelle  ? 

—  Je  le  sais,  madame  ,  répondit-il  en  souriant;  vous  avez  donné,  pour  cette 
nuit,  l'hospitalité  à  tant  de  gens  ,  qu'on  ne  savait  plus  où  les  loger.  Les  maga- 
sins, les  salles  basses  étaient  encombrés,  car  on  a  apporté  ici  beaucoup  de 
marchandises.  Quand  les  colons  et  leurs  denrées  ont  été  à  l'abri ,  il  ne  s'est 
plus  trouvé  de  place  pour  les  esclaves  ni  pour  les  engagés.  Alors  j'ai  pris  sur 
moi  de  conseiller  à  votre  capitaine  des  gardes  d'envoyer  les  noirs  coucher  à 
l'écurie  avec  les  chevaux,  et  j'ai  emmené  les  blancs  dans  la  chapelle,  d'où 
j'ai  retirée  le  très-saint  sacrement;  elle  sera  leur  dortoir  pour  cette  nuit  : 
n'est-il  pas  juste  que  ceux  qui  sont  sans  abri  aillent  dormir  dans  la  maison 
de  Dieu? 

—  Ce  sont  les  engagés  qui  passent  la  nuit  là-bas  ?  murmura  Mmc  d'Énam- 
buc, dont  le  visage  redevint  calme  et  qui  sentit  subitement  s'apaiser  les  batte- 
ments de  son  cœur;  c'était  une  vision.  Hélas  !  cette  image  est  sans  cesse  devant 
mes  yeux! 

Il  y  eut  un  moment  de  silence;  puis  Mrac  d'Énambuc  reprit  : 

—  Mon  père,  j'ai  besoin  de  vos  conseils;  vous  m'avez  soutenue  et  guidée 
dans  les  moments  les  plus  pénibles  de  ma  vie;  aidez-moi  dans  cette  nouvelle 
épreuve.  Mon  père  ,  ce  que  j'avais  craint  est  arrivé. 

Alors  elle  raconta  son  entrevue  avec  le  comte  de  Loinvilliers,  et  les  propo- 
sitions de  mariage  auxquelles,  le  lendemain  .  elle  était  déterminée  à  répondre 
par  un  refus. 

—  Mon  père,  dit-elle  en  finissant,  je  suis  convaincue  que  M.  île  Loinvilliers 
a  dit  la  vérité;  mais  ma  conscience  ne  me  fait  pas  un  devoir  d'obéir  à  cette 
dernière  cl  terrible  volonté...  Celui  qui  est  au  ciel  et  qui  voit  le  fond  de  mon 
âme  ne  me  condamnera  pis. 

—  Ma  fille,  répondit  le  père  Du  Tertre  d'une  voix  grave  et  triste,  ceci  n'est 
point  un  cas  de  conscience  ;  devant  Dieu ,  vous  êtes  libre  ;  maie  !<•  comte  de 
Loinvilliers  soumettra  voire  volonté  par  la  loi  <lu  plus  fort.  Il  s;iii  bien  com- 
ment vous  contraindre  à  ce  mariage.  Vous  ne  connaissez  [>as  entièrement  ce 


656  MARIE   D'ÉNAMBUC. 

qui  se  passe  ici  et  le  péril  où  vous  êtes.  Il  y  a  un  parti  contre  vous  dans  la  co- 
lonie, un  parti  redoutable,  composé  des  petites  gens,  qui  partout  sont  les  plus 
nombreux  et  les  plus  remuants.  Qu'importe  que  les  capitaines  de  paroisse  vous 
soient  dévoués  si  leurs  milices  sont  prêtes  à  se  révolter  contre  votre  autorité? 
Tous  ces  mutins  redoutent  le  comte  de  Loinvilliers  et  ceux  qu'ils  appellent  sa 
garde  espagnole.  Ils  redoutent  aussi  beaucoup  le  baron  Loinvilliers  de  Poincy, 
gouverneur  de  Saint-Christophe,  qui  pourrait,  au  besoin,  envoyer  à  son  ne- 
veu une  ou  deux  barques  armées  en  guerre  pour  les  réduire.  C'est  ce  qui  a 
arrêté  jusqu'ici  toute  tentative  de  sédition  ;  on  se  souvient  de  la  manière  dont 
le  comte  vous  a  vengée  des  peaux  rouges,  et  l'on  est  convaincu  qu'il  ne 
pardonnerait  pas  plus  à  des  chrétiens  qu'à  des  idolâtres.  Mais  le  jour  où  il  ces- 
serait d'être  votre  lieutenant  général ,  le  jour  où  il  se  retirerait  de  votre  ser- 
vice, ce  jour-là  ,  madame,  vous  verriez  votre  autorité  méconnue,  attaquée 
ouvertement ,  et  peut-être  seriez-vous  forcée  de  résigner  vos  pouvoirs... 

—  Jamais ,  mon  père  ,  jamais,  interrompit-elle  avec  véhémence  ;  nulle  force 
humaine  ne  saurait  me  contraindre  à  abandonner  les  droits  de  mon  fils.  Je  ne 
quitterai  pas  ma  place,  tant  que  le  roi  laissera  entre  mes  mains  ce  pouvoir  dont 
les  soucis  me  tuent. 

—  Madame ,  dit  le  médecin  ,  vous  m'avez  manifesté  tantôt  un  espoir  :  si 
vous  pouviez  opposer  quelqu'un  à  M.  de  Loinvilliers ,  si  vous  vous  aidiez  d'un 
homme  ferme,  courageux,  habile  comme  lui,  il  y  aurait  moyen  de  le  réduire. 

—  Oui ,  si  Maubray  venait!  murmura  Mme  d'Énambuc  avec  un  accent  indi- 
cible de  découragement,  de  douleur,  d'ardente  impatience,- mais  il  n'arrive 
pas. 

Apparemment  le  père  Du  Tertre  savait  tout  ce  que  l'âme  de  Marie  renfermait 
d'incertitudes,  de  frayeurs,  d'inutiles  espérances,  car  il  lui  répondit  en  se- 
couant tristement  la  tête  : 

—  Il  n'y  a  plus  d'espoir  maintenant.  Depuis  six  mois,  parti  de  Saint-Domin- 
gue pour  venir  ici  sur  un  bâtiment  dont  on  n'a  plus  eu  de  nouvelles,  il  faut 
prier  Dieu  pour  le  repos  de  son  âme. 

Mmc  d'Énambuc  frissonna  ;  ce  mot  la  frappait  subitement  d'une  affreuse 
certitude. 

—  Oui,  dit-elle  en  baissant  la  tête  comme  pour  se  soumettre  à  la  volonté  de 
Dieu  ,  tout  est  fini. 

Le  moine  recommença  alors  à  lui  représenter  le  péril  de  sa  situation  et  les 
avantages  immenses  de  son  mariage  avec  le  comte  de  Loinvilliers.  Le  médecin 
se  joignit  au  confesseur,  et  tous  deux ,  pénétrés  des  mêmes  craintes  ,  donnè- 
rent les  mêmes  conseils.  La  malheureuse  femme  résista  longtemps  ;  enfin , 
épouvantée  ,  vaincue  ,  elle  promit  de  ne  pas  éloigner  le  comte  par  un  refus 
définitif,  et  même  de  lui  laisser  des  espérances.  Ses  conseillers  ne  la  quittèrent 
que  bien  avant  dans  la  nuit.  En  sortant,  le  moine  dit  au  docteur  Janson  : 

—  Béni  soit  Dieu  ,  qui  nous  a  inspiré  les  paroles  qui  pouvaient  convaincre 
madame!  La  détermination  qu'elle  vient  de  prendre  sauve  l'héritage  de  son 
fils  ei  assure  la  tranquillité  de  la  colonie. 

—  Oui,  mon  père;  unis  peut-être  hù  coûlcra-t-elle  la  vie,  répondit  le  mé« 
dei  m. 


MARIE    D'ÉNAMBUC.  Go7 

Vers  le  malin  ,  le  vent  tomba  subitement,  les  nuages  amoncelés  se  déchirè- 
rent et  laissèrent  voir  la  face  radieuse  du  soleil  levant.  Bientôt  le  ciel  montra 
son  azur  limpide  ,  nul  souffle  ne  troubla  les  airs  ;  mais  la  mer  sombre  et  irri- 
tée brisait  encore  ses  montagnes  d'eau  contre  la  grève.  Les  habitants  avaient 
peu  souffert  dans  l'intérieur  des  terres  :  les  champs  de  cannes  verdoyaient  en- 
core, les  bouquets  de  bananiers  dressaient  toujours  leurs  longues  feuilles  d'un 
vert  glauque  sur  le  toit  de  paille  des  cases  à  nègres  ;  mais  la  violence  des  eaux 
avait  couvert  la  côte  de  débris. 

Dès  que  le  jour  parut,  un  certain  tumulte  annonça  le  départ  de  ceux  qui 
avaient  trouvé  un  abri  dans  le  fort.  Mme  d'Énambuc  sommeillait  accablée, 
pourtant  elle  entendit  ce  bruit  confus  de  pas  et  de  voix. 

—  Palida  ,  dit-elle  en  se  soulevant ,  Palida  ! 
L'esclave  se  dressa  au  pied  du  lit. 

—  Ecoule,  reprit  Mn,c  d'Énambuc,  voilà  les  nègres  et  les  engagés  qui  s'en 
vont;  je  veux  faire  une  aumône  à  ces  pauvres  gens;  donne-moi  ma  bourse. 

Palida  apporta  un  petit  sac  en  velours  noir  dans  lequel  il  y  avait  une  poignée 
d'écus. 

—  Donne-leur  tout,  dit  M""  d'Énambuc;  ils  se  le  partageront  ;  je  ne  veux 
pas  compter  l'argent  des  pauvres. 

Palida  entr'ouvrit  la  fenêlre,  et,  avançant  sa  tète  brune,  elle  cria  en  jetant 
la  bourse  dans  la  cour  :  —  Voici  de  la  part  de  madame  pour  les  esclaves  et  les 
engagés;  partage  égal.  —  Et  se  retirant  aussitôt  elle  referma  la  fenêtre  sans 
prendre  garde  à  ceux  qui  ramassaient  cette  grosse  aumône. 

—  Vive  la  petite  reine!  crièrent  plusieurs  voix  dans  la  cour.  Puis  quelques 
coups  de  fouet  claquèrent  en  l'air,  et  tout  rentra  dans  l'ordre  et  le  silence. 

A  l'heure  de  la  messe,  Mme  d'Énambuc  se  leva  pour  se  rendre  à  la  chapelle. 
Selon  l'usage,  elle  était  accompagnée  de  la  plupart  des  gens  de  sa  maison.  En 
entrant,  elle  trouva  près  de  la  porte  M.  de  Loinvilliers,  qui  la  salua  silencieu- 
sement ,  lui  présenta  l'eau  bénite  el  la  conduisit  a  sa  place.  La  chapelle  du 
fort  Saint-Pierre  était  décorée  avec  une  simplicité  digne  des  premiers  temps 
du  christianisme.  On  n'y  voyait  ni  tableau,  ni  dorures,  ni  sculptures  pré- 
cieuses, mais  on  y  mettait  chaque  jour  en  profusion  des  fleurs  et  du  feuillage, 
les  plus  beaux  dons  de  la  terre.  Des  branches  d'orangers,  de  vertes  palmes, 
ornaient  l'autel  à  la  droite  duquel  élait  le  prie-dieu  de  Mmo  d'Énambuc.  La 
fenêlre  ,  étroite  et  recouverte  d'un  ample  rideau  de  mousseline,  ne  laissait  pé- 
nétrer qu'un  rayon  de  soleil  dont  le  reflet,  en  tombant  sur  les  murs  d'une 
blancheur  vive,  répandait  une  douce  et  tranquille  lumière.  Celle  humble 
église  était  merveilleusement  disposée  pour  la  prière  et  la  méditation.  Séparée 
des  autres  constructions  par  une  vaste  cour,  elle  s'élevait  isolée  sur  le  rempart 
et  dominait  la  mer,  dont  le  murmure  éternel  retentissait  sous  sa  voûte. 

Mmo  d'Énambuc  s'agenouilla,  le  front  baissé,  sur  l'appui  du  pue-dieu.  Le 
comte  de  Loinvilliers,  debout  derrière  elle,  la  contemplait  avec  un  avide  bon- 
heur. Elle  cachait  son  visage  sur  son  livre  d'heures;  il  ne  voyait  que  son  cou 
frêle  et  blanc,  et  sa  longue  chevelure,  dont  les  boucles  dorées  s'échappaient 
d'un  réseau  de  soie  noire.  Mais  il  devinait  les  larmes  qu'elle  répandait,  et  son 
cœur  tressaillait  d'une  cruelle  joie,  car  il  comprenait  qu'elle  s'était  soumise  et 


()38  MARIE   D'ÉNAMBUC. 

qu'elle  pleurait  sur  elle-même.  Son  inflexible  amour,  son  implacable  jalousie, 
triomphaient,  et  il  songeait  sans  remords  à  l'espèce  de  violence  qui  allait  lui 
livrer  celte  femme  dont  le  cœur  fermé  pour  lui  appartenait  peut-être  à 
un  autre. 

Mme  d'Énambuc  s'était  soumise  en  effet,  car  le  secret  et  dernier  espoir  qui 
l'avait  jusque-là  soutenue  s'était  évanoui.  La  veille  encore  elle  attendait,  il  y 
avait  dans  son  âme  une  lueur  de  confiance  et  décourage;  mais  tout  à  coup 
celte  lueur  s'élait  éteinte.  Maintenant  tout  était  fini;  elle  pleurait  la  mort  de 
Maubray ,  et  elle  écoutait  en  frissonnant  le  bruit  rauque  de  la  mer,  dont  les 
profonds  abîmes  l'avaient  sans  doute  englouti.  Le  père  Du  Tertre  était  à  l'autel  ; 
les  assistants  suivaient  la  messe  avec  un  silencieux  recueillement  ;  le  docteur 
Janson  lui-même,  les  deux  genoux  en  terre,  priait  sans  distraction.  Marie 
resta  prosternée  pendant  toule  la  messe;  au  dernier  évangile,  elle  se  releva, 
et,  dans  ce  mouvement,  son  regard  se  tourna  machinalement  vers  la  muraille 
blanche  sur  laquelle  ressorlaient  de  grandes  lettres  récemment  tracées  avec  un 
charbon.  Cet  lettres  formaient  un  mot  presque  illisible,  mais  que  Marie  de- 
vina ;  car  son  livre  d'heures  s'échappa  de  ses  mains,  et  elle  retomba  à  genoux, 
tremblante,  éperdue,  le  cœur  saisi  d'étonnement,  dedoule  et  presque  d'effroi  : 
c'était  le  nom  de  Maubray  qu'elle  venait  de  lire  sur  la  muraille.  Ses  regards 
demeurèrent  fixés  sur  ces  lettres  inégales  et  qu'une  main  mal  assurée  semblait 
avoir  écrites  dans  l'obscurité.  Comment  ce  nom,  ignoré  de  tous  ceux  qui 
vivaient  autour  d'elle,  se  trouvait-il  écrit  là?  Pourquoi  l'avait-on  mis  sous  ses 
yeux  en  un  pareil  moment  ?  était-ce  un  avertissement,  un  reproche?  Son 
esprit  se  perdait  en  conjectures.  Elle  eut  sur-le-champ  la  pensée  qu'un  des 
engagés  pouvait  seul  avoir  écrit  ce  mol  dont  la  vue  remplissait  son  âme  de 
perplexité,  de  soudaines  espérances  et  de  mortelles  crainles.  Mais  pourquoi 
ce  mystère?  pourquoi,  si  le  sort  de  Maubray  était  connu  de  l'un  de  ces  malheu- 
reux, n'en  avait-elle  pas  été  instruite?  Comment  n'avait-on  pas  essayé  de  pé- 
nétrer jusqu'à  elle  pour  le  lui  apprendre? 

Tandis  que  Marie,  immobile  et  perdue  dans  ses  émotions  et  ses  pensées, 
demeurait  à  genoux,  le  visage  tourné  vers  la  muraille,  M.  de  Loinvilliers, 
pâle  et  agité  ,  regardait  du  même  côté  avec  une  singulière  expression  d'éton- 
nement et  de  rage.  Lui  aussi  avait  lu  ce  nom.  Un  moment  après ,  il  sortit  ;  la 
messe  était  finie.  Mme  d'Énambuc  resta  encore  un  quart  d'heure  dans  la  cha- 
pelle pour  se  recueillir  et  songer  aux  moyens  d'apprendre  la  vérité,  de  savoir 
par  quel  inconcevable  hasardée  nom,  toujours  présent  à  sa  pensée,  s'était 
tout  à  coup  trouvé  sous  ses  yeux.  Quand  elle  se  retira  avec  sa  suite,  elle 
irouva  dehors  M.  de  Loinvilliers;  il  élait  entouré  d'une  partie  de  ses  gens 
et  leur  parlait  de  ce  ton  bref  et  impérieux  qui  faisait  trembler  tout  le 
inonde. 

—  Ricio,  dit-il  en  s'adressant  à  une  espèce  de  géant  asturien  que  ses  cama- 
rades avaient  surnommé  saint  Christophe .  va-t-en  sur-le-champ  chef  tous  les 
habitants  dont  les  engagés  ont  pissé  la  nuit  dans  la  chapelle,  et  commande- 
leup  de  ma  part  d'envoyer  ici  tous  ces  drôles.  Il  faut  que  je  sache  quel  est  celui 
qui  a  osé  charbonner  son  nom  de  païen  sur  le  mur  d'un  lieu  consacré.  Far  mon 
baptême!  je  promets  de  lui  faire  faire  amende  honorable. 


MARIE  d'Énambuc.  659 

—  Monsieur,  dit  Mme  d'Énambuc  en  s'avançant,  je  veux  interroger  moi- 
même  ces  malheureux. 

—  On  va  les  amener  en  votre  présence,  répondit  tranquillement  le  comte  ; 
n'avez-vous  point,  madame,  d'autres  ordres  à  me  donner? 

—  Dans  un  moment,  monsieur,  suivez-moi,  dit-elle  préoccupée  d'une 
vague  défiance  ,  et  craignant  que  Loinvilliers  ne  pût  interroger  avant  elle  les 
engagés. 

Il  lui  offrit  la  main  et  la  reconduisit  dans  ses  appartements  sans  témoigner 
le  moindre  embarras,  ni  la  moindre  inquiétude;  pourtant  ses  yeux  se  tour- 
naient souvent  vers  la  porte,  et  deux  ou  trois  fois  il  alla  se  mettre  à  la  fenêtre 
qui  donnait  sur  la  grande  cour.  Mme  d'Énambuc,  faible,  oppressée,  le  front 
appuyé  sur  sa  main,  était  assise  dans  la  salle  d'audience  ;  elle  attendait  dans 
une  cruelle  anxiété  l'espèce  de  révélation  qui  allait  sans  doute  l'éclairer  sur  le 
sort  de  Maubray.  Sa  préoccupation  était  si  profonde  ,  qu'elle  oubliait  jusqu'à 
la  présence  du  comte  ,  qui ,  sombre  et  agité  ,  se  promenait  lentement  dans  la 
salle  sans  dire  une  parole. 

Au  bout  d'une  heure  environ  ,  les  engagés  arrivèrent  conduits  par  Ricio.  En 
entrant,  l'Asturien  échangea  un  rapide  regard  avec  son  maître  et  hocha  la  tête 
d'un  air  significatif.  A  ce  signe,  le  comte  sourit  légèrement,  le  sang  reHua  vers 
ses  joues,  il  sembla  respirer  plus  librement  ,  et  son  regard  fauve  tomba  sur 
jjme  d'Énambuc  avec  l'expression  d'une  sourde  joie.  Les  engagés  étaient  restés 
interdits  et  tremblants  près  de  la  porte.  Ces  pauvres  gens  étaient  hâves,  brûlés 
par  le  soleil ,  à  peine  vêtus.  Leur  aspect  avait  quelque  chose  de  plus  triste  et 
de  plus  misérable  que  celui  des  nègres;  on  lisait  sur  leur  physionomie  des 
souffrances  inorales  plus  profondes  que  celles  des  esclaves.  Mme  d'Énambuc 
jeta  sur  eux  un  coup  d'oeil  prompt  et  troublé  ;  tous  ces  visages  lui  étaient  in- 
connus. Alors  elle  revint  subitement  de  l'espèce  de  doute  et  d'espérance  qui 
faisait  battre  son  cœur  avec  violence,  et  elle  murmura  :  Quelle  folle  pensée  !... 
c'était  impossible  !... 

—  Approchez  tous,  dit  rudement  le  comte. 

Les  engagés  s'avancèrent  intimidés  et  tremblants.  Leurs  regards  se  tour- 
naient vers  Mmo  d'Énambuc  avec  une  expression  craintive  et  suppliante.  Ils 
avaient  peur,  car  ils  ignoraient  de  quoi  on  les  accusait ,  et  ils  savaient  de 
quels  châtiments  on  punissait  les  plus  légères  fautes.  La  première  parole  de  la 
petite  reine  les  rassura. 

—  Mes  amis,  dit-elle  d'une  voix  douce,  l'un  d'entre  vous  a  péché  contre 
Dieu  en  écrivant  un  nom  profane  dans  un  endroit  consacré.  Je  vous  ai  fait 
venir  pour  que  vous  me  déclariez  quel  est  le  coupable.  Je  promets  d'avance 
de  lui  pardonner  :  il  ne  subira  d'autre  châtiment  que  la  pénitence  imposée 
par  sa  révérence  le  père  Du  Tertre.  Voyons ,  que  celui  qui  est  en  faute  si  dé- 
nonce lui-même  pour  me  donner  une  preuve  de  son  repentir. 

Les  engagés  se  regardèrent  entre  eux  d'un  air  surpris  ;  personne  ne 
répondit. 

—  Eh  bien!  reprit  Mmo  d'Énambuc  avec  la  même  douceur,  vous  vous 
taisez?  j'ai  pourtant  promis  un  entier  pardon.  Allons,  que  le  coupable  se 
déclare 


640  MÀHIE   D'ÉNAMBUC. 

Tous  gardaient  le  silence  et  s'excusaienL  par  des  gestes  négatifs.  Enfin  l'un 
d'eux  s'avança,  et ,  se  jetant  aux  genoux  de  Mme  d'Énambuc  ,  il  lui  dit  d'un 
accent  humble  et  contrit  :  —  Pardonnez-nous ,  madame,  pardonnez-nous  ; 
mais,  en  vérité,  il  est  impossible  que  nous  soyons  en  faute  cette  fois  :  pas  un 
d'entre  nous  ne  sait  lire  son  nom,  et  encore  moins  l'écrire... 

—  Personne  d'entre  vous  n'a  donc  écrit  le  nom  de  Maubray  sur  le  mur  de 
la  chapelle  ?  interrompit  Mrac  d'Énambuc  d'une  voix  altérée. 

—  Personne  ,  sur  mon  baptême  et  sur  mon  salut  ! 

A  cette  déclaration  simple  et  précise,  Marie  baissa  la  tète  d'un  air  découragé 
et  fit  signe  aux  engagés  de  se  retirer.  Au  moment  où  ils  sortaient ,  celui  qui 
avait  pris  la  parole  se  ravisa  et  dit  à  l'un  de  ses  compagnons  : 

—  Dieu  me  pardonne  !  j'ai  peut-être  trompé  sans  le  vouloir  la  petite  reine. 
Il  y  avait  celte  nuit  avec  nous  un  compagnon  dont  nous  ne  pouvons  pas 
répondre  :  c'est  ce  grand  matelot  que  le  capitaine  Baillardet  a  amené  de 
Saint-Christophe,  un  sournois  qui  n'a  pas  ouvert  la  bouche.  Avant  l'aube,  il 
élait  à  se  promener  dans  la  grande  cour,  comme  s'il  avait  fait  le  plus  beau 
iemps  du  monde... 

—  Marche!  cria  Ricio  en  poussant  l'engagé  avec  le  bois  de  sa  pique, 
marche  !  ou,  par  le  sang  de  Dieu  !  je  le  laisse  en  chemin  avec  un  pouce  de  lame 
sous  la  peau. 

Loinvilliers  était  resté  près  de  Mmc  d'Énambuc;  elle  réfléchit  un  moment , 
puis  elle  dit  avec  la  tenace  obstination  d'une  espérance  déçue  et  d'une  ardente 
perplexité  :  —La  chapelle  est  ouverte  dès  le  matin;  sans  doute  quelque 
étranger  y  sera  entré  et  aura  écrit  ce  nom;  nous  le  découvrirons  ;  je  saurai 
enfin  la  vérité. 

—  Il  y  a  des  hasards  inexplicables ,  répliqua  froidement  le  comte. 
Marie  secoua  la  tête  et  ne  répondit  pas. 

—  En  vérité,  madame  ,  reprit  Loinvilliers,  un  fait  aussi  insignifiant  ne  de- 
vrait pas  vous  préoccuper  ainsi.  Que  vous  importe  ce  nom?  C'est  sans  doute 
celui  de  quelque  pauvre  diable  qui  l'aura  mis  sur  le  mur  de  la  chapelle  en  ma- 
nière (Vex-voto.  Puisque  vous  ne  voulez  pas  le  faire  châtier,  il  est  inutile,  ce 
me  semble,  de  chercher  à  le  découvrir. 

Marie  regarda  le  comte  avec  inquiétude;  il  lui  semblait  qu'une  cruelle  ironie 
perçait  dans  ses  paroles,  dans  sa  physionomie  surtout;  mais  il  ajouta  aussitôt 
d'un  ton  calme  et  dégagé  qui  la  rassura  : 

—  En  ceci  pourtant ,  comme  en  toutes  choses,  vous  serez  obéie,  madame  ; 
si  vous  le  voulez  ,  nous  ferons  comparaître  ici  tous  les  gens  capables  de  signer 
leur  nom.  Le  nombre  n'en  sera  pas  bien  considérable,  vos  sujets  étant  en 
général  fort  peu  lettrés. 

—  Vous  raillez,  monsieur,  interrompit-elle  avec  une  fierté  pleine  d'a- 
mertume. 

—  A  Dieu  ne  plaise,  madame!  répondit-il  d'un  (on  plus  grave;  au  fond 
de  l'âme,  je  suis  préoccupé  comme  vous,  mais  c'est  pour  de  plus  grands 
intérêts  :  après  notre  entretien  d'hier  soir,  il  vous  reste  quelque  chose  a  me 
dire. 

—  Monsieur  le  comte,  dil  Marie  en  mettant  la  main  a  son  front  pAle  et 


MARIE   D'ÉNAMBUC.  044 

brûlant ,  j'y  ai  songé  toute  la  nuit,  j'ai  prié  Dieu,  et  pourtant...  Non,  je  ne 
puis  rien  vous  dire.  Il  me  faut  encore  un  peu  de  temps... 

—  J'attendrai,  madame,  dit  Loinvilliers  d'un  air  plein  de  confiance  et  de 
tranquillité. 

A  ces  mots ,  il  la  salua  et  sortit.  Mme  d'Ënambuc  passa  le  reste  du  jour  dans 
de  cruelles  alternatives;  toutes  les  investigations  qu'elle  ordonna  n'aboutirent 
à  rien,  et  elle  finit  par  dire  comme  M.  de  Loinvilliers  qu'il  y  a  des  hasards 
inexplicables.  Le  même  soir,  la  nouvelle  se  répandit  qu'un  engagé  avait  donné 
deux  coups  de  couteau  à  son  maître;  l'événement  était  arrivé  au  quartier  du 
Prêcheur.  Ce  fut  le  comte  qui  l'annonça  à  Mme  d'Ënambuc. 

—  Ce  matin,  dit-il ,  un  brave  marin  ,  appelé  Baillardel,  a  été  blessé  par  un 
de  ses  hommes,  un  engagé  qu'il  avait  amené  de  Saint-Christophe.  Ce  crime 
ne  peut  pas  rester  impuni ,  il  faudra  faire  un  exemple. 

—  Une  condamnation  à  mort  !  interrompit  Marie  consternée  :  ce  sera  la  pre- 
mière fois  depuis  que  je  commande  ici... 

—  Il  faut  que  justice  se  fasse  :  celui  qui  tue  doit  être  tué... 

—  Ce  malheureux  n'a  pas  accompli  le  crime  ;  vous  parlez  de  blessures... 

—  Oui;  mais  il  s'agit  d'un  engagé  qui  a  levé  la  main  contre  son  maître. 
N'eût-il  fait  que  le  toucher,  c'est  assez  pour  qu'il  soit  pendu.  Cet  exemple  est 
nécessaire  au  maintien  de  l'ordre  sur  les  habitations,  à  la  tranquillité  de  la 
colonie,  à  notre  propre  sûreté.  Les  esclaves  et  les  engagés  tremblent  devant 
les  blancs  libres  auxquels  ils  appartiennent  ;  mais  ils  sont  cinquante  contre  un. 
Que  deviendrions-nous,  madame,  si  quelque  jour  ils  n'étaient  plus  retenus  par 
la  terreur  des  châtiments? 

—  Oui,  je  sais  qu'il  ne  doit  y  avoir  ni  miséricorde  ni  pardon  pour  le  cou- 
pable ,  répondit  Mme  d'Ënambuc  avec  une  triste  conviction;  mais  je  ne  mettrai 
pas  mon  nom  au  bas  de  sa  sentence  de  mort  :  c'est  vous,  monsieur,  qui  la 
signerez  comme  mon  lieutenant  général.  Dés  demain  ,  je  pars  pour  le  Vauclain. 
<Jue  justice  se  fasse  !  je  reviendrai  quand  tout  sera  fini. 


A  cette  époque ,  l'intérieur  de  l'île  n'était  peuplé  que  de  quelques  colons 
dont  les  habitations ,  séparées  les  unes  des  autres  par  des  bois  inextricables  , 
par  de  profondes  vallées,  formaient  de  rares  stations  A  travers  ce  pays  perdu. 
A  mesure  qu'on  s'éloignait  de  la  côte  occidentale,  ces  solitudes  prenaient  un 
aspect  plus  âpre  ;  on  n'y  retrouvait  aucune  (race  du  passage  des  hommes,  aucun 
vestige  de  travail  humain;  c'était  la  pompe  stérile  ci  magnifique  des  déserts 
dans  toute  sa  sauvage  beauté. 

Mmo  d'Ënambuc  partit  avec  une  suite  nombreuse  pour  la  pointe  du  Vauclain. 
Mlle  allait  en  litière,  portée  par  douze  vigoureux  nègres  qui  se  relayaient 
d'heure  en  heure.  Le  docteur  Janson  et  sa  révérence  le  père  Du  Tertre  che 
fauchaient  à  ses  côtés  sur  de  pacifiques  mules  ;  ses  femmes  suivaient  à  tin  val . 
et,  après  ces  noires  amazones,  venaient  à  pied  une  trentaine  d'esclaves  char- 
gés de  bagages.  Lue  compagnie  des  gaules  escortait  la  caravane  le  mousquet 
au  bras,  et  deux  guides  couraient  en  avant.  Marie,  .Ï  demi  couchée  sous  les 


642  MARIE   DÉNAMBUC. 

rideaux  de  sa  litière  avec  son  bel  enfant  sur  ses  genoux,  ressemblait  vérita- 
blement à  une  de  ces  indolentes  souveraines  que  les  peuples  de  l'Inde  voient 
passer  de  loin  prosternés  dans  la  poussière;  elle  était  triste,  languissante  et 
belle  comme  les  esclaves  couronnées  des  sultans.  Les  noirs,  accourus  sur  son 
passage,  criaient  :  Vive  la  petite  reine  !  Partout  les  milices  des  paroisses  étaient 
sous  les  armes.  Les  colons  dont  elle  traversait  les  possessions  venaient  lui  offrir 
des  présents  et  la  complimenter.  Mais,  le  second  jour  de  son  voyage,  elle  se 
trouva  dans  les  solitudes  jadis  habitées  par  les  peaux  rouges  et  que  nul  visage 
blanc  n'avait  jamais  traversées.  La  caravane  défila  lentement  au  milieu  de  ces 
vastes  savanes,  de  ces  bois  où  il  n'y  avait  d'autre  chemin  que  le  lit  desséché 
des  torrents.  La  nuit,  il  fallut  dresser  un  ajoupa ,  et  Mmc  d'Énambuc  dormit 
avec  son  fils  sous  un  toit  de  feuilles  de  balisier,  planté  sur  quatre  piquets. 
Ainsi  que  l'avait  prévu  le  docteur,  le  mouvement  du  voyage  la  ranima,  et  l'as- 
pect de  cette  nature  calme  et  riante  reposa  son  âme.  La  morne  douleur,  l'abat- 
tement profond  où  elle  était  tombée,  se  changèrent  en  une  tranquille  mélan- 
colie. Elle  oublia  les  soucis  du  présent,  les  inquiétudes  mortelles  de  l'avenir; 
un  vague  espoir  la  releva  ,  elle  se  sentit  un  moment  revivre. 

Le  soleil  couchant  ne  jetait  plus  que  d'incertaines  lueurs  derrière  les 
mornes,  lorsque  la  caravane  arriva  sur  les  éminences  qui  dominent  la  pointe 
du  Vauclain.  Nulle  parole  ne  peut  décrire  les  admirables  beautés  du  paysage 
qui  s'offrit  alors  aux  regards  de  Mme  d'Énambuc.  A  travers  le  doux  crépuscule 
qui  voilait  la  terre  et  le  ciel ,  elle  vit  à  ses  pieds  des  savanes  dont  la  fraîche 
verdure  lui  rappela  les  prairies  de  notre  France,  de  grands  arcs  de  feuillage 
formés  par  une  forêt  de  palmiers;  puis,  au  delà,  l'Océan,  l'Océan  immense, 
qui  brisait  sur  les  récifs  ses  vagues  sombres  et  frangées  d'écume.  Des  par- 
fums ravissants  s'exhalaient  de  celte  terre  féconde;  un  air  plus  frais  et  plus  vif 
agitait  les  profondes  ramées  où  gazouillaient  encore  les  oiseaux. 

—  Nous  voici  dans  la  terre  promise ,  s'écria  le  père  Du  Tertre  saisi  d'une 
réminiscence  biblique,  nous  voici  dans  la  vallée  d'Ébron. 

—  Il  n'y  manque  rien  que  les  troupeaux  et  les  patriarches,  murmura  le 
médecin,  et  les  nègres  qui  travaillent  là-bas  ne  ressemblent  guère  à  un  peuple 
pasteur. 

En  effet,  une  cinquantaine  d'esclaves  courbés  au  milieu  d'un  champ  de 
cannes  et  frappant  la  terre  en  mesure,  sous  les  ordres  de  leur  commandeur, 
ne  rappelaient  nullement  les  paisibles  bergers  de  Jacob.  Sur  la  lisière  du  ter- 
rain qu'ils  exploitaient,  s'élevait  une  grande  case  couverte  de  feuilles  de 
latanier  et  ombragée  par  un  bouquet  d'orangers.  C'était  la  nouvelle  habitation 
élevée  sur  l'emplacemeut  où  se  trouvait  naguère  le  carbet  des  peaux  rouges. 

Une  espèce  de  village  commençait  à  se  former  à  l'entour,  et  l'on  allait  y 
bàlir  une  petite  église.  Mmo  d'Énambuc  fut  reçue  par  le  géreur,  qui  ne  put  lui 
présenter  les  clefs  de  son  habitation  ,  attendu  qu'il  n'y  avait  pas  même  de  ser- 
rures. Il  y  cul  un  moment  de  tumulte  et  de  confusion  ;  les  travaux  cessèrent; 
tout  le  monde  accourut  pour  voir  la  petite  reine.  Les  misérables  noirs  se 
pressaient  à  la  porte  d'un  air  timide  et  curieux,  en  frappant  des  mains  avec 
des  exclamations  de  joie.  Ces  témoignages  touchèrent  Marie  jusqu'au  fond  do 
l'âme;  pour  la  première  fois  depuis  longtemps,  elle  ressentit  un  mouvement 


MARIE  d'Énambuc.  643 

(le  douce  satisfaction  :  le  sort  de  ces  malheureux  dépendait  d'elle  seule,  elle 
pouvait  les  soulager.  Sur-le-champ  elle  donna  des  ordres  qui  furent  proclamés 
par  le  géreur  et  qui  jetèrent  les  esclaves  dans  des  transports  de  joie.  Deux 
heures  plus  tard  ,  Marie  était  dans  la  galerie  qui  devait  lui  servir  de  chamhre 
à  coucher.  Ses  femmes  venaient  de  se  retirer  ;  Palida  seule  veillait  debout  près 
d'une  fenêtre.  La  lune  se  levait  brillante  et  sereine  sur  les  savanes;  la  brise 
frémissait  dans  le  feuillage  sonore  de  palmiers,  et,  par  moments,  on  enten- 
dait au  loin  un  bruit  sourd  et  cadencé  ;  c'était  celui  du  tam-tam  :  les  esclaves 
dansaient  sur  le  sable  du  rivage,  aux  paisibles  clartés  de  la  lune. 

—  Palida,  dit  Mme  d'Énambuc  en  se  soulevant  sur  son  hamac,  que  re- 
gardes-tu? 

—  L'arbre  sous  lequel  était  l'ajoupa  de  ma  mère,  répondit  l'esclave;  nous 
sommes  à  l'endroit  même  où  les  peaux  rouges  avaient  leur  grand  carbet. 

—  Tu  t'en  souviens?  Tu  reconnais  ces  lieux  ? 

—  J'y  suis  née  et  j'y  ai  vu  mourir  ma  mère,  répondit  Palida  d'une  voix 
altérée. 

—  Pauvre  fille  !  murmura  Mmc  d'Énambuc. 

L'esclave  revint  se  coucher  sur  la  natte  devant  le  hamac. 

—  Tu  pleures ,  Palida  ,  reprit  doucement  Mme  d'Énambuc  ;  tu  m'as  dit  pour- 
tant que  les  femmes  étaient  esclaves  chez  les  peaux  rouges ,  et  que .  si  lu  étais 
libre  ,  tu  ne  voudrais  pas  retourner  parmi  le  tiens. 

—  Jamais,  jamais  je  n'aurais  pu  vivre  comme  eux,  dit-elle  vivement;  mais 
je  les  plains...  Quand  je  songe  à  cet  horrible  massacre...  c'est  ici...  les 
femmes,  les  enfants,  les  vieillards,  on  a  tout  tué...  Il  ne  reste  plus  trace  du 
grand  carbet;  le  feu  a  passé  partout...  Maîtresse,  il  y  a  des  hommes  impi- 
toyables parmi  les  blancs  comme  parmi  les  peaux  rouges ,  parmi  les  chrétiens 
comme  parmi  les  idolâtres. 

—  Le  comte  de  Loinvilliers!  murmura  M»10  d'Énambuc  ;  oh  !  Palida  ,  que  je 
crains  cet  homme  ! 

Elle  se  mit  à  faire  sa  prière  ;  puis  elle  dit  avec  un  élan  de  confiance  et  de 
courage  :  —  J'ai  le  cœur  plus  tranquille;  je  me  sens  bien  ici.  Palida,  pour  la 
première  fois  depuis  longtemps  ,  il  me  semble  que  je  vais  avoir  un  sommeil 
calme,  et  que  Dieu  me  garde  [tour  demain  quelque  bonheur. 

A  ces  mots  elle  passa  un  de  ses  bras  sous  sa  tête  Fatiguée,  et  ferma  les  yeux. 
Palida  imprima  un  léger  mouvement  d'oscillation  au  hamac  et  berça  doucement 
sa  maîtresse,  qui  bientôt  s'endormit  d'un  tranquille  sommeil.  Vers  le  malin, 
Mine  d'Enambuc  fut  réveillée  par  les  aboyements  furieux  des  chiens  de  garde. 

—  Qu'est-ce  donc,  Palida  ?  qu'arrive-t-il?  dit-elle  en  se  réveillant  presque 
effrayée. 

L'esclave  alla  regarder  au  dehors. 

—  Je  ne  vois  rien,  maîtresse  ,  répondit-elle  ,  rien  qu'un  pauvre  noir  arrêté 
là-bas  ;  sainte  mère  de  Dieu  !  on  dirait  que  les  chiens  veulent  le  dévorer,  sans 
doute  il  n'est  pas  de  l'habitation. 

—  Quelque  esclave  marron  qui  vient  demander  sa  grâce;  il  l'aura,  dit 
M  nr  d'Énambuc  en  refermant  les  yeux. 

Le  même  jour  après  déjeuner,  Marie  soriit  pour  faire  une  promenade  en  li- 


C44  MARIE   D'ÉNAMBUC. 

tière.  Le  docleur  et  le  père  du  Tertre  l'accompagnaient,  et  elle  était  environ- 
née d'une  partie  de  ses  gardes.  Au  moment  où  elle  traversait  l'allée  de  l'ha- 
bitation, un  nègre  sortit  tout  à  coup  d'un  massif  d'arbres  sous  lequel  il  s'était 
blotti,  et  se  jeta  au-devant  de  la  litière  :  Les  gardes  essayèrent  de  le  repousser  ; 
mais  il  s'avança  résolument  jusqu'à  la  petite  reine,  et  dit  en  jetant  à  ses  pieds 
une  bourse  de  velours  noir  : 

—  Maîtresse,  un  pauvre  blanc  vous  envoie  ceci. 

Palida  releva  la  bourse  et  la  remit  à  Mme  d'Énambuc,  qui  la  reçut  avec  un 
geste  de  surprise. 

—  Que  signifie  ce  présent?  dit-elle.  C'est  la  bourse  qui  a  été  donnée  l'autre 
jour  aux  engagés  avec  une  aumône. 

A  ces  mots,  elle  l'ouvrit.  11  y  avait  dedans  un  écu  dont  l'empreinte  était  ef- 
facée et  sur  lequel  on  avait  écrit  avec  une  pointe  très-affilée  des  caractères 
bien  visibles.  Marie  les  eut  à  peine  regardés,  qu'elle  se  dressa  avec  un  cri 
sourd  :  elle  venait  de  lire  pour  la  seconde  fois  le  nom  de  Maubray. 

—  Qui  t'a  remis  ceci?  dit-elle  au  nègre  prosterné  devant  elle. 

—  Un  pauvre  blanc  engagé  qui  doit  être  pendu  pour  avoir  levé  le  main  con- 
(re  son  maître. 

—  Vn  engagé!  l'engagé  du  capitaine  Baillardet?  s'écria-t-elle. 

—  Lui-même  ;  il  a  été  pris  au  quartier  du  Prêcheur  après  avoir  fait  ce  mau- 
vais coup,  le  bon  garçon  ! 

—  Tu  étais  là?  tu  as  tout  vu?  tu  connais  Maubray?  interrompit-elle  d'une 
voix  à  peine  articulée. 

—  Je  le  connais,  c'est  un  bon  petit  blanc.  Nous  avons  ramé  ensemble. 
Quand  il  a  été  pris,  je  l'ai  suivi.  En  arrivant  à  Saint-Pierre,  il  a  demandé  à 
parler  à  la  petite  reine,  et  quand  on  lui  a  dit  qu'elle  était  partie  ,  il  m'a  remis 
ceci ,  et  j'ai  promis  de  l'apporter. 

—  Et  il  y  a  deux  jours  ,  déjà  deux  jours  !  s'écria  Mme  d'Énambuc  avec  un 
profond  gémissement;  puis,  se  tournant  vers  sa  suite  stupéfaite,  elle  ajouta 
d'un  ton  bref  :  A  cheval ,  à  cheval  sur-le-champ  !  Nous  serons  ce  soir  au  Fort- 
Royal.  Là ,  je  m'embarquerai ,  et,  si  le  vent  est  favorable  ,  je  puis  être  cette 
i.uit  à  Saint-Pierre  ,  j'arriverai ,  mon  Dieu  ,  j'arriverai  à  temps. 

—  Madame,  dit  le  docteur  épouvanté,  pouvez-vous  voyager  ainsi ,  faible  et 
malade  comme  vous  l'êtes  ;  voulez-vous  donc  vous  tuer... 

—  C'est  lui  qui  va  mourir,  c'est  lui  qui  est  mort  peut-être  !  répondit-elle  en 
pleurant  :  pourvu  que  j'arrive  à  temps...  A  cheval  !  Faites  venir  les  guides... 
qu'ils  me  mènent  par  le  chemin  le  plus  court;  peu  importent  la  fatigue,  le 
danger....  je  passerai  partout....  mais  il  faut  que  j'arrive;  il  le  faut,  enten- 
dez-vous? sinon,  Maubray  est  perdu! 

—  Nous  ne  vous  quitterons  pas  ,  madame  ,  dit  le  moine  ;  sur  l'heure  ,  nous 
partons  avec  vous. 

Elle  était  déjà  descendue  de  sa  litière,  et  elle  hâtait  avec  une  morne  impa- 
tience les  apprêts  du  départ.  Le  docteur  se  rapprocha  du  père  du  Tertre,  et  lui 
dit  consterné  : 

—  Dans  l'état  où  est  madame,  elle  ne  peut  voyager  ainsi  qu'enlre  son  mé- 
decin et  son  confesseur;  elle  pourrait  mourir  en  chemin,  mon  père. 


MARIE  d'Énambuc.  645 

—  Ce  ne  sont  pas  les  fatigues  ou  les  souffranees  du  corps  qui  la  tueront ,  ré- 
pondit le  moine  en  secouant  la  tête. 

Quelques  moments  après  ,  Mmo  d'Énambuc  était  à  cheval  ;  cette  violente  se- 
cousse avait  relevé  ses  forces.  Une  animation  fiévreuse  ramenait  un  léger  in- 
carnat sur  ses  joues  ,  et  donnait  à  son  regard  plus  d'éclat  et  de  vie. 

—  Allons!  dit-elle  redevenue  tout  à  coup  forte  et  courageuse,  allons  !  il 
faut,  Dieu  aidant,  que  j'arrive  celte  nuit  même  à  Saint-Pierre.  Au  galop ,  et 
toujours  par  le  plus  court  chemin  ! 

Elle  partit  suivie  seulement  du  médecin,  du  père  du  Tertre,  de  Palida  et  de 
deux  de  ses  gardes.  Les  guides  couraient  en  avant.  La  troupe  passa  à  travers 
les  bois  et  les  précipices ,  sans  s'écarter  de  la  ligne  droite  qui  du  pied  de  la 
montagne  de  Vulcain  conduit  au  fond  de  la  baie  de  Fort-Royal.  Mmc  d'Énambuc 
leva  les  mains  au  ciel  en  apercevant  la  mer:  le  vent  était  favorable,  et  dans 
trois  heures  on  pouvait  arriver  à  Saint-Pierre. 

Il  était  environ  six  heures  du  soir  ,  le  soleil  se  couchait,  et  une  forte  brise 
soufflait  du  sud-est.  Mmc  d'Énambuc  ,  assise  au  fond  de  la  barque  et  le  front 
dans  ses  mains,  calculait  avec  d'horribles  angoisses  le  temps  qu'il  avait  fallu 
pour  condamner  Mauhray.  Les  formes  judiciaires  étaient  expéditives,  un  pro- 
cès criminel  pouvait  être  terminé  en  vingt-quatre  heures;  mais,  quand  l'arrêt 
était  prononcé,  il  était  d'usage  de  laisser  au  condamné  une  dernière  nuit  pour 
songer  au  salut  de  son  âme  :  Mmo  d'Énambuc  pouvait  arriver  à  temps.  La  bar- 
que voguait  vent  arrière  et  laissait  un  long  sillage.  Bientôt  la  lune  se  leva  et 
inonda  le  ciel  de  sa  blanche  lumière  ;  un  jour  transparent  remplaça  le  sombre 
crépuscule  où  la  nature  avait  un  moment  disparu.  Les  sinuosités  du  rivage  se 
découpèrent  en  vives  arêtes  sur  le  bleu  foncé  de  la  mer;  tous  les  détails  du 
paysage  devinrent  visibles,  mais  avec  des  teintes  affaiblies,  semblables  à  celles 
des  peintures  en  grisailles.  On  n'entendait  que  le  bruit  du  vent  dans  la  voile, 
et  parfois  le  grincement  de  la  barre  du  gouvernail.  Le  docteur  Janson  et  le 
père  Du  Tertre  s'entretenaient  à  voix  basse.  Mme  d'Énambuc,  les  bras  croisés, 
la  tête  baissée,  se  tenait  immobile  à  l'arrière  de  la  barque.  Au  bout  de  trois 
heures  environ,  quelques  lumières  apparurent  dans  l'éloignement  ;  on  arrivait 
sur  la  rade  de  Saint-Pierre. 

La  lune  répandait  une  lumière  si  vive,  qu'il  élait  aisé  de  distinguer  les  ob- 
jets le  long  de  la  côte.  Bientôt  Mmo  d'Énambuc  reconnut  à  l'entrée  du  mouil- 
lage l'endroit  qu'on  appelait  la  Grosse-Koche.  Alors  elle  se  détourna  dé- 
faillante ,  et  dit  d'une  voix  éteinte  en  serrant  les  bras  de  l'esclave  assise  à  ses 
genoux  : 

—  Palida,  regarde;  que  vois-tu  sur  la  plage,  au-dessous  de  la  Grosse- 
Boche  ? 

—  Jésus  !  s'écria  la  jeune  fille,  je  vois  la  potence. 

Mmo  d'Énambuc  lit  un  mouvement  violent  et  essaya  de  regarder;  mais  sa 
vue  troublée  ne  distingua  rien  ;  alors  elle  tomba  à  genoux  et  dit  d'un  air 
égaré  : 

—  Regarde  encore...  Que  vois-tu  là-bas  ?...  un  homme  ?... 

—  Bien,  rien  que  le  bras  de  la  potence,  répondit  Palida. 

—  Ah!  il  est  vivant  !  il  esl  vivant,  mon  Dieu  !  s'écria  M'"  d'Énambuc,  Puis, 


646  MARIE  d'énambuc. 

s'appuyant  sur  l'épaule  de  Palida,  elle  poussa  uu  long  soupir  et  perdit  con- 
naissance. 

Quelques  moments  après,  la  barque  mouilla  devant  le  fort  Saint-Pierre.  Il 
était  alors  environ  dix  heures  du  soir.  Mme  d'Énambuc,  à  peine  revenue  deson 
évanouissement,  descendit  à  terre,  et ,  prenant  le  bras  de  son  esclave,  elle  dit 
avec  résolution,  les  yeux  levés  vers  les  fenêtres  du  fort  : 

—  On  ne  m'attend  pas  là-haut  ;  mais  me  voici. 

Le  médecin  et  le  moine  ,  inquiets  de  ce  qui  allait  arriver  ,  essayèrent  de  la 
retenir  et  de  lui  persuader  que  l'un  d'eux  devait  d'abord  annoncer  son  retour. 

—  Non,  mon  père,  répondit-elle  au  moine,  il  faut  que  je  me  présente  devant 
M.  de  Loinvilliers  sans  qu'il  ait  un  seul  moment  pour  se  reconnaître.  Vous  ne 
savez  pas  tout...  non  ,  vous  ne  savez  rien...  et  moi-même  j'ignore  le  secret  de 
cette  effroyable  iniquité...  mais  je  le  soupçonne  à  présent,  et  bientôt  je  vais 
tout  apprendre...  Venez,  venez...  justice  sera  faite...  je  le  jure  par  le  salutde 
mon  âme! 

A  ces  mots,  elle  marcha  seule  et  la  première  vers  le  fort.  Tout  dormait 
déjà  ;  un  silence  profond  régnait  le  long  de  la  plage  où  ne  se  montrait  per- 
sonne. La  sentinelle  en  faction  à  l'entrée  de  la  grande  cour  cria  :  Qui  vive  ! 

—  Madame  et  sa  suite ,  répondit  le  moine  ,  qui  marchait  le  premier.  Tous 
entrèrent  dans  la  cour;  en  la  traversant,  Mme  d'Énambuc  aperçut  une  clarté 
dans  la  chapelle  au  seuil  de  laquelle  étaient  arrêtés  quelques  hommes. 

—  Mon  Dieu  !  s'écria-t-elle  ,  il  est  là  !  Et ,  tremblante  ,  éperdue,  les  mains 
levées  au  ciel,  elle  alla  vers  la  chapelle , -mais  les  hommes  qui  étaient  sur  le 
seuil  lui  barrèrent  le  passage  :  aucun  ne  l'avait  reconnue,  car  son  visage  était 
caché  sous  le  capuchon  de  sa  mante. 

—  Holà  !  ma  mie  ,  que  venez-vous  faire  ici?  dit  l'Asturien  Ricio;  ne  savez- 
vous  pas  qu'il  y  a  là-dedans  un  homme  qui  ne  peut  plus  avoir  affaire  qu'au 
prêtre  et  au  bourreau  ?  Nul  autre  ne  le  verra  cette  nuit,  la  dernière  de  sa  vie  ; 
retirez-vous. 

Mme  d'Énambuc  rejeta  en  arrière  son  capuchon,  regarda  l'Espagnol  ,qui  de- 
meura comme  pétrifié  ,  et  passa  outre.  Le  condamné  était  seul  dans  la  cha- 
pelle.  et  agenouillé  à  côté  du  prie-dieu  de  Marie;  ses  poignets  étaient  serrés 
dans  des  menottes,  et  ses  pieds  étroitement  enchaînés,  de  manière  qu'il  ne  pou- 
vait faire  un  pas  ni  seulement  joindre  les  mains.  Une  casaque  d'esclave  lui 
couvrait  les  épaules,  et  ses  longs  cheveux  d'un  blond  vif  retombaient  par  der- 
rière sur  ce  grossier  vêtement;  la  lampe  allumée  devant  l'autel  éclairait  en 
plein  son  visage  ;  il  avait  l'air  calme  et  recueilli.  Au  bruit  que  fit  Marie  en  en- 
trant, il  ne  tourna  pas  la  tète,  et  elle  put  s'avancer  sans  qu'il  la  vil.  Quand  elle 
se  trouva  près  de  lui ,  elle  le  considéra  un  moment  avec  une  ardente  émotion  ; 
elle  reconnut  lentement,  et  le  cœur  plein  d'une  compassion  profond*,  d'une 
immense  joie  ,  ces  traits  amaigris  ,  celle  belle  chevelure  ,  ce  noble  port  de  tête 
que  tant  de  misères,  de  souffrances  e(  d'ignominies  n'avaient  point  changé; 
puis  elle  vint  s'agenouiller  à  son  prie-dieu. 

—  Mauhray  !  dit-elle  doucement  et  en  se  tournant  vers  lui. 

\  i  ette  voix  ,  il  tressaillit ,  ses  lèvres  devinn  ni  pâles,  et  il  s'écria  en  essayant 
de  joindre'  les  mains  : 


MARIE   D'ÉNAMBUC.  647 

—  Marie,  chère  Marie  !  Dieu  du  ciel,  est-ce  une  vision  ? 

—  C'est  moi,  dit-elle  d'une  voix  brisée  par  l'excès  de  son  émotion,  c'est  moi, 
Henri ,  je  viens  vous  sauver.  Oh  !  béni  soit  Dieu  ,  qui  permet  que  j'arrive  à 
temps  !  rendons-lui  grâce,  Henri. 

Elle  se  recueillit  et  pria  un  moment  les  yeux  levés  au  ciel  ;  puis  elle  reprit  en 
tendant  la  main  au  prisonnier  :  —  Levez-vous ,  Maubray  ,  levez-vous  et  ve- 
nez avec  moi.  —  II  se  souleva  avec  effort,  et  elle  s'aperçut  qu'il  pouvait  à 
peine  marcher ,  tant  il  était  affaibli  et  étroitement  lié  ;  alors  elle  le  soutint ,  et , 
le  regardant  avec  des  yeux  pleins  de  larmes,  elle  ajouta  :  Appuyez-vous  sur 
moi ,  Henri...  Oh  !  comme  vous  avez  souffert ,  hélas  !  et  moi  aussi  ! 

—  Oh  !  Marie ,  Marie  !  c'est  vous,  dit-il  en  serrant  contre  sa  poitrine  la  main 
qui  le  soutenait;  puis,  succombant  à  cette  violente  émotion  de  joie,  il  s'ar- 
rêta et  fixa  sur  Marie  un  regard  éteint. 

—  Henri  !  s'écria-t-elle,  Henri ,  vous  pâlissez  ! 

—  Un  moment  de  faiblesse,  répondit-il,  pourtant,  j'étais  calme  tout  à 
l'heure  en  face  de  la  mort  ;  mon  cœur  ne  battait  pas  plus  vite....  je  ne  trem- 
blais pas...  mais  à  présent  je  me  sens  défaillir...  Oh  !  Marie  ,  ce  bonheur  si 
inespéré  ,  si  grand  ,  est  au-dessus  de  mes  forces  ,  j'y  succombe...  Marie  ,  je 
suis  faible...  j'aurais  peur  de  mourir  à  présent ,  je  veux  vivre...  Mais  savez- 
vous  que  je  suis  condamné  ,  condamné  à  un  supplice  infâme,  que  la  potence 
est  dressée  ,  que  je  n'ai  plus  que  celte  nuit? 

—  Oui  !  s'écria-t-elle  ,  mais  je  suis  ici. 

La  suite  de  31mc  d'Énambuc  s'était  arrêtée  au  seuil  de  la  chapelle;  chacun 
attendait  dans  une  sorte  de  stupéfaction  ce  qui  allait  se  passer;  les  hommes 
qui  veillaient  sur  le  condamné  et  qui  tous  appartenaient  à  la  garde  espagnole 
du  comte,  s'étaient  rangés  des  deux  côtés  de  la  porte.  Mme  d'Énambuc  s'avança 
vers  eux  le  regard  fier  ,  irrité  ,  la  tète  haute  ,  car  peut-être  prévoyait-elle  déjà 
quelque  résistance  à  ses  ordres  ;  d'une  main  ,  elle  soutenait  la  chaîne  passée 
dans  le  carcan  qui  serrait  le  cou  de  Maubray. 

—  Retirez-vous  ,  dit-elle  aux  Espagnols  ,  il  n'y  a  plus  personne  à  garder  ici. 

—  Madame,  répondit  l'un  de  ces  hommes  avec  quelque  hésitation,  nous 
répondons  ù  M.  le  comte  du  prisonnier. 

—  Je  prends  tout  sur  moi ,  interrompit-elle  ,  et  vous  n'aurez  pas  à  en  ren- 
dre compte  à  mon  lieutenant  général  ;  allez. 

Ils  obéirent.  Mme  d'Énambuc  ordonna  à  ses  gens  de  détacher  les  fers  du 
prisonnier  ;  puis  elle  lui  dit  :  Votre  main  ,  monsieur,  et  venez  avec  moi. 

Il  avança  son  bras  meurtri ,  et  elle  y  appuya  légèrement  sa  main  recouverte 
d'un  gant  de  soie  ;  quiconque  ne  l'eût  pas  vu  de  ses  yeux  n'aurait  pu  croire  que 
la  petite  reine  marchait  conduite  par  ce  pauvre  engagé  à  peine  vêtu  d'une  grosse 
toile  de  Guinée  ,  et  dont  les  pieds  nus  portaient  encore  la  mai  que  d'un  anneau 
de  fer  long-temps  rivé  à  la  cheville.  Us  traversèrent  ainsi  la  grande  cour  ;  au 
moment  où  ils  entraient,  M.  de  Loinvilliers  parut  en  haut  de  l'escalier.  Ricio 
venait  de  lui  apprendre  ce  qui  se  passait  :  —  Jésus  mon  sauveur  !  murmura  le 
père  Du  Tertre  à  l'oreille  du  médecin  .  que  va-t-il  arriver  !  On  moula  sileii 
cieusemeni  à  la  salle  d'audience.  M""  d'Énambuc  avait  une  contenance  calme, 
mais  une  énergie  concentrée  animait  son  regard,  ei  le  comte  se  fut  à  peine 


648  MARIE  D'ÉNAMBUC. 

trouvé  en  face  d'elle,  qu'il  comprit  que  non-seulement  elle  sauverait  Maubray, 
mais  encore  qu'elle  essayerait  de  le  venger.  Elle  s'assit  en  entrant ,  et  montra 
de  sa  main  les  sièges  rangés  autour  de  la  table,  comme  pour  inviter  ceux  qui 
la  suivaient  à  prendre  place  ;  mais  tout  le  monde  resta  debout.  M.  de  Loinvil- 
liers  se  rapprocha;  sa  physionomie,  un  moment  troublée,  était  redevenue 
froide  et  audacieuse.  Il  regarda  un  moment  le  prisonnier,  puis  il  détourna  la 
tête,  et  eut  l'air  d'attendre  l'explication  de  ce  qui  se  passait.  Le  père  Du  Ter- 
tre et  le  médecin  s'étaient  mis  à  côté  de  Mmo  d'Énambuc;  Maubray  resta  de- 
vant elle,  immobile,  dans  l'attitude  d'un  homme  à  peine  revenu  d'une  de  ces 
violentes  émotions  qui  paralysent  toutes  les  forces  physiques. 

—  Monsieur  le  marquis,  dit  lentement  Marie  en  se  tournant  vers  lui,  il  s'est 
passé  des  choses  que  j'ai  ignorées  et  dont  vous  seul  pouvez  me  rendre  compte. 
Parlez;  comment  se  fait-il  que  je  retrouve  dans  une  si  épouvantable  situation 
un  bon  gentilhomme,  un  des  plus  braves  et  des  plus  fidèles  serviteurs  du  feu 
roi  d'Angleterre  ?  Comment  se  fait-il  que  dans  son  malheur  il  ne  se  soit  point 
adressé  à  moi  qui  commande  ici? 

—  Parce  qu'il  n'a  pu  vous  approcher  ,  madame ,  répondit  Maubray  ,  parce 
qu'il  a  été  victime  de  la  plus  affreuse  iniquité. 

—  Achevez  ,  dit  Mme  d'Énambuc  en  regardant  le  comte. 

—  Le  récit  de  tant  de  misères  et  de  souffrances  vous  paraîtra  ,  madame  ,  à 
peine  croyable,  reprit  Maubray  avec  une  sombre  amertume.  Il  y  a  six  mois 
environ,  je  partis  de  Saint-Domingue  sur  une  caravelle  qui  portait  le  pavillon 
espagnol.  Des  motifs  puissants,  l'impatience  où  j'étais  d'arriver  ici,  ne  me 
permettaient  pas  de  choisir  une  autre  embarcation.  Au  bout  de  huit  jours  de 
navigation,  le  mauvais  temps  nous  jeta  sur  la  côte  de  Saint-Christophe.  L'équi- 
page put  gagner  la  terre  ;  mais  la  caravelle  péril  à  une  encablure  du  rivage  , 
et  nous  ne  sauvâmes  que  notre  vie.  De  pauvres  colons  qui  habitent  les  bords 
de  la  rivière  de  Pentecôte,  nous  secoururent ,  nous  donnèrent  des  vivres  et 
leurs  propres  vêlements,  car  nous  manquions  de  tout.  Dans  cette  cruelle  si- 
tuation ,  je  crus  devoir  m'adresser  d'abord  au  gouverneur  de  Saint-Christophe, 
au  baron  Loinvilliers  de  Poincy... 

—  A  votre  oncle  ,  monsieur  le  comte?  dit  Marie  en  regardant  Loinvilliers  , 
qui  ne  répondit  à  cette  espèce  d'interpellation  que  par  un  mouvement  de  tête. 

—  Je  déclarai  mon  nom  au  gouverneur,  reprit  Maubray,  et  j'osai,  madame, 
me  mettre  sous  votre  protection.  Je  joignis  une  lettre  à  celle  que  vous  écrivit 
le  baron  de  Loinvilliers... 

—  Celte  lettre  ,  je  ne  l'ai  pas  reçue,  interrompit  Marie;  mais  achevez,  mon- 
sieur ,  achevez. 

—  J'espérais  une  réponse,  continua  Maubray;  j'attendais  dans  une  mortelle 
impatience  les  moyens  de  passer  à  la  Martinique  ;  mais  pas  un  navire,  pas 
une  barque...  Tout  à  coup  je  reçus  un  ordre  du  gouverneur.  Il  me  faisait  som- 
mer ,  par  un  de  ses  agents,  de  fournir  les  preuves  de  ce  que  j'avais  avancé  et 
de  déclarer  mes  ressources  pour  vivre  libre  sur  la  colonie.  Mes  effets  ,  mes 
papiers  ,  tout  était  perdu  ;  je  ne  pouvais  donner  les  preuves  qu'on  me  deman- 
dai! ,  mais  j'affirmai  sur  ma  foi  de  chrétien  et  sur  ma  parole  d'honnête  homme 
que  j'avais  dit  la  vérité.  On  ne  me  crut  pas,  madame...  jefus  arrêté,  condamné 


MARIE  D'ÉNAMBUG.  649 

sans  appel...  comme  les  malfaiteurs,  les  vagabonds  qui  abordent  aux  îles... 
et  l'on  m'acheta... ,  oui,  madame,  j'ai  été  vendu...  mon  maître  m'emmena  sur 
son  habitation,  à  la  pointe  des  Palmistes... 

—  Et  vous  n'avez  pas  protesté  contre  cette  horrible  violence?  interrompit 
encore  Marie  ,  et  vous  ne  vous  êtes  pas  adressé  à  moi  !...  Pas  une  lettre,  pas 
un  seul  mot!... 

—  Pouvais-je  écrire?  répondit  douloureusement  Maubray;  une  lettre  .'com- 
ment l'aurais-je  tracée  ?  avec  mon  sang ,  sur  une  feuille  ,  sur  une  écorce  d'ar- 
bre? mais  elle  ne  vous  serait  pas  parvenue.  Kon  ,  non  ,  je  voulais,  j'espérais 
plutôt  m'évader  et  aborder  à  la  nage  quelque  barque  qui  m'eût  jeté  ici...  Mais 
j'étais  attentivement  surveillé...  Deux  fois  je  fus  pris  au  bord  de  la  mer  et  ra- 
mené à  l'habitation.  Voyez  ces  marques ,  ce  sont  celles  des  fers ,  des  coups  de 
fouet  d'un  commandeur. 

A  ces  mots,  il  montra  ses  bras  nus  que  sillonnaient  de  pâles  cicatrices. 
Mrae  d'Énambuc  frissonna  et  regarda  encore  Loinvilliers,  dont  la  bouche  dé- 
daigneuse sembla  un  moment  s'animer  d'un  léger  sourire. 

—  Je  n'espérais  plus  ma  délivrance,  continua  Maubray  ;  j'étais  résigné  à 
mourir  bientôt  dans  ces  tortures;  mais  mon  maître  me  revendit  au  patron 
Baillardet.  Alors  je  repris  un  peu  d'espoir  et  de  courage  :  les  esclaves  de  maître 
Baillardet  étaient  parfois  employés  comme  matelots  sur  une  grosse  barque 
avec  laquelle  il  faisait  le  cabotage  d'une  île  à  l'autre.  Mon  tour  arriva  enfin  ; 
la  barque  toucha  d'abord  à  la  Guadeloupe  ,  puis  elle  fit  voile  pour  la  Martini- 
que, et ,  il  y  a  huit  jours,  nous  mouillâmes  dans  la  rade  de  Saint-Pierre.  Je 
vins  à  terre  avec  le  patron  ;  j'étais  plein  de  joie  et  d'espoir  :  tandis  qu'on  dé- 
barquait les  marchandises  ,  je  m'échappai ,  je  vins  sous  les  murailles  du  fort, 
je  voulus  essayer  de  pénétrer  jusqu'à  vous  ;  mais  vous  étiez  enfermée  dans  les 
appartements  intérieurs,  dont  je  ne  pus  approcher.  Cependant  le  temps  devint 
mauvais  ,  tout  présageait  un  ouragan  terrible  ,  et  les  habitants  ,  dont  les  ma- 
gasins sont  sur  la  côte  ,  reçurent  l'ordre  de  venir  se  mettre  à  l'abri  dans  le 
fort.  Le  patron  Baillardet  y  apporta  ses  marchandises,  et  comme  la  place  man- 
quait ,  on  nous  mit  la  nuit  dans  la  chapelle.  Dès  le  matin,  j'avais  quitté  le  fort. 
Au  moment  où  ,  obligé  de  suivre  les  autres  engagés ,  je  passais  sous  vos  fenê- 
tres ,  votre  bonté  ,  madame  ,  voulut  venir  à  notre  secours  et  soulager  notre 
misère:  vous  nous  files  l'aumône...  j'en  eus  ma  part ,  deux  écus  ;  avec  l'un 
je  rachetai  votre  bourse. 

—  La  voici ,  dit  Marie  en  la  tirant  de  sa  poche  ;  ah  !  le  doigt  de  la  Provi- 
dence est  visible  en  tout  ceci  ! ... 

—  Le  même  jour,  dans  la  matinée  ,  je  fus  envoyé  par  le  patron  Baillardet 
à  la  pointe  du  Prêcheur.  Cet  ordre  ressemblait  à  un  caprice  brutal  ;  je  m'y 
soumis  pourtant ,  car  j'espérais  revenir  bientôt ,  et  je  croyais  être  au  moment 
de  ma  délivrance.  J'avais  louché  la  terre  où  vous  commandez  ,  il  me  semblait 
que  tous  mes  malheurs  étaient  finis  :  j'avais  de  l'espoir  ,  du  courage  ,  de  la 
patience.  Baillardet  arriva  une  heure  après  moi  au  Prêcheur.  Il  était  à  cheval 
et  suivi  de  quelques  noirs.  La  marée  montante  commençail  à  remettre  â  Mot 
quelques  canots  échoués  sur  le  sable,  le  long  de  la  plage.  Le  patron  sauta  dans 
celui  qui  lui  appartenait ,  et  me  dit  île  le  suivre.  Les  nous  se  regardaient  avec 

TOME    II.  ii 


050  MARIE   D'ÉNAMBL'C. 

épouvante  et  hésitaient  à  s'embarquer;  alors  Baillardet  leur  commanda  de 
prendre  les  rames.  Il  voulait  ,  malgré  la  grosse  mer,  aller  au  Fort-Royal  ;  — 
—  car,  s'écria-t-il  avec  une  effroyable  malédiction  ,  il  faut  gagner  le  large 
avec  la  barque  ,  sinon  ce  qui  reste  de  marchandises  à  bord  sera  saisi  et  con- 
fisqué ! Je  compris  alors  que  les  chances  de  salut  sur  lesquelles  je  comp- 
tais m'échappaient.  Tout  était  fini ,  si  je  quittais  la  Martinique;  je  résolus  de 
mourir  plutôt  que  de  me  rembarquer.  —  Allons!  me  cria  Baillardet,  à  la 
rame  !  Au  lieu  d'obéir  ,  je  me  jetai  à  l'eau  et  gagnai  la  plage.  Le  patron  fu- 
rieux fit  feu  sur  moi  de  ses  deux  pistolets ,  puis  il  s'élança  à  ma  poursuite. 
J'avais  peu  d'avance  sur  lui ,  il  m'atteignit  :  alors  commença  une  lutte  corps  à 
corps.  Baillardet  voulait  me  tuer,  j'en  suis  convaincu  ;  je  défendais  ma  vie, 
ma  liberté  :  c'est  ainsi  que  je  l'ai  blessé.  Les  coups  de  pistolet  avaient  donné 
l'alarme  ;  on  accourut  d'une  habitation  voisine  ;  tout  l'atelier  se  mit  à  ma 
poursuite.  Peu  m'importait  d'être  pris  ;  je  venais  ici  moi-même  me  constituer 
prisonnier.  Mais  l'espérance  que  j'avais  de  paraître  enfin  devant  vous,  madame, 
s'évanouit  bientôt:  en  entrant  dans  la  prison  du  fort ,  J'appris  que  vous  étiez 
partie  le  matin  même.  Je  demandai  à  comparaître  devant  votre  lieutenant 
général ,  pour  expliquer  ma  position  ,  pour  me  défendre  ;  j'espérais  en  cette 
dernière  chance  de  salut;  je  l'attendis  sans  pouvoir  compter  les  jours  ni  les 
nuits  dans  l'horrible  fosse  où  l'on  m'avait  jeté  ,  car  il  n'y  pénétrait  aucune 
clarté.  La  porte  de  ce  cachot  se  rouvrit  enfin  ;  le  greffier  se  présenta  ,  assisté 
de  deux  soldats  ;  il  venait  me  lire  ma  sentence  :  j'étais  condamné  à  mort... 
Depuis  il  ne  s'est  passé  que  quelques  heures  ;  c'est  aujourd'hui  même  que  j'ai 
entendu  mon  arrêt ,  et  il  ne  me  restait  plus  que  cette  nuit...  c'étaient  les  priè- 
res des  agonisants  que  je  disais  dans  la  chapelle. ..voilà  la  vérité.  Au  mépris  de 
tout  droit  et  de  toute  justice  ,  on  m'a  ôlé  ma  liberté  ,  on  m'a  couvert  d'igno- 
minie ,  on  m'a  traîné  en  face  du  gibet  ,  et  si  la  Providence  ne  vous  eût  rame- 
née ici,  madame,  demain  je  serais  mort  de  la  main  du  bourreau! 

Un  moment  de  silence  suivit  ces  paroles  véhémentes;  puis  Mme  d'Énambuc 
se  tourna  vers  le  comte  et  lui  dit  avec  une  expression  profonde  :  —  Eh  bien! 
monsieur?  —  Loinvilliers  redressa  la  tête  ,  il  était  d'une  extrême  pâleur;  mais 
nul  autre  signe  ne  trahissait  la  sombre  rage  qui  l'animait.  Il  fit  un  pas  en 
avant  comme  pour  répondre  en  face  à  cette  interpellation,  et,  sans  nulle  vio- 
lence dans  le  geste,  sans  aucune  émotion  dans  la  voix,  il  dit  lentement  :  —  Le 
palron  Baillardet  est  mort  aujourd'hui  de  ses  blessures. 

—  Que  Dieu  sauve  son  âme!  s'écria  M",ud'Énainbuc  avec  un  geste  de  surprise 
et  de  consternation.  Le  prisonnier  leva  les  mains  au  ciel  avec  un  mouvement 
d'horreur.  Sans  doute  il  avait  plus  d'une  fois  frappé  un  ennemi  à  mort  sur  le 
champ  de  bataille  ;  mais  il  ne  lui  était  jamais  arrivé  de  tuer  un  homme  en 
luttant  ainsi  avec  lui  corps  à  corps. 

—  Oui,  le  patron  Baillardet  est  mort,  reprit  Loinvilliers  en  se  tournant  vers 
Maubray  ;  il  est  mort  frappé  par  un  de  ses  engagés  ,  et  c'est  vous  qui  êtes  son 
meurtrier.  Peu  importent* vos  antécédents  et  voire  litre;  le  juge  n'a  dû  voir 
que  votre  crime  et  la  condition  où  vous  étiez  quand  vous  l'avez  commis:  l'arrêt 
qui  vous  condamne  est  juste.  A  qui  en  appellerez-VOUS  d'ailleurs.'  Quel  tribu- 
nal a  le  droit  de  casser  la  sentence  qui  vous  condamne?  La  juridiction  des  ma- 


MARIE   D'ÉNAMBUC.  651 

gistrats  de  cette  colonie  est  indépendante  et  souveraine.  C'est  un  de  nos  plus 
beaux  privilèges  ;  tous  les  habitants  se  lèveront ,  s'il  le  faut ,  pour  le  défendre 
et  faire  exécuter  la  loi. 

—  Mais  vous  oubliez  mon  droit?  interrompit  Mme  d'Énarabuc  en  se  levant 
avec  fierté  et  en  étendant  la  main  vers  le  prisonnier,  comme  pour  le  protéger 
et  le  défendre  ;  vous  oubliez  mon  plus  beau  droit ,  celui  de  faire  grâce  quand 
la  justice  humaine  a  condamné. 

—  En  effet,  madame,  vous  pouvez  sauver  cet  homme  du  gibet  .répondit  le 
comte. 

—  Monsieur  le  marquis,  reprit-elle  en  se  tournant  vers  Maubray,  demain 
vous  aurez  vos  lettres  de  grâce. 

Maubray  fléchit  les  genoux  et  baisa  la  main  qu'elle  lui  tendait  ;  mais  l'émo- 
tion l'empêchait  de  parler.  Il  avait  vu  la  mort  d'un  œil  calme  ,  et  son  bon- 
heur l'accablait.  Son  âme,  ordinairement  si  ferme  ,  était  comme  abattue  par 
l'excès  de  sa  joie.  Il  tressaillait ,  et  des  larmes  troublaient  son  regard,  car  c'é- 
tait plus  que  la  vie  qu'il  venait  de  ressaisir  ;  c'était  l'espoir,  la  certitude  d'être 
aimé  de  Marie.  Loinvilliers  subit  d'un  air  impassible  son  humiliation  et  le 
triomphe  de  son  rival  ;  mais  personne  ne  fut  trompé  par  cette  apparente  tran- 
quilliié.  Le  père  Du  Tertre  et  le  médecin  échangèrent  des  regards  inquiets 
quand  le  comte  sortit  après  avoir  salué  Mme  d'Énambuc  sans  dire  une  parole. 
Un  moment  plus  tard,  Maubray  se  retira  ,  accompagné  du  docteur;  comme  ils 
descendaient  l'escalier,  ils  se  trouvèrent  en  face  de  Loinvilliers,  qui  s'arrêta 
sur  la  dernière  marche  pour  leur  barrer  le  passage.  Son  chapeau  enfoncé  sur 
ses  yeux  ne  laissait  voir  que  le  bas  de  son  visage  ,  mais  l'expression  de  sa  bou- 
che blême  et  serrée  et  son  attitude  annonçaient  une  provocation.  Maubray  le 
regarda  avec  étonnement  :  il  ignorait  les  motifs  du  déni  de  justice  dont  il  avait 
été  victime,  et  il  voyait  dans  le  comte  un  juge  inique  et  non  un  ennemi  per- 
sonnel. 

—  Monsieur ,  lui  dit  Loinvilliers  d'une  voix  brève  et  haute  ,  l'autorité  sou- 
veraine de  M,I1C  d'Énambuc  a  cassé  la  sentence  qui  vous  condamne,  elle  vous 
a  sauvé  de  la  potence  ;  mais  son  pouvoir  ne  va  pas  jusqu'à  vous  réhabiliter 
dans  l'opinion  ,  et  aux  yeux  de  tous  vous  êtes  un  assassin. 

A  cette  insulte ,  Maubray  recula  d'un  pas  et  fit  un  mouvement  comme  pour 
saisir  uneépée.  —  Vous  n'avez  point  d'armes  ,  reprit  Loinvilliers  avec  un  dé- 
dain ironique  ;  je  n'y  avais  pas  songé  en  vous  provoquant.  Vous  êtes  gentil- 
homme,  monsieur,  je  puis  me  battre  contre  vous,  et  je  ne  vous  refuse  pas 
satisfaction.  —  Maubray  le  regarda  avec  plus  d'élonnement  que  de  colère  ,  et 
lui  répondit  avec  une  fierté  calme  qui,  malgré  sa  casaque  d'esclave  et  les  traces 
que  tant  de  misères  avaient  laissées  sur  sa  personne  ,  montrait  bien  de  quel 
sang  il  était  : 

—  Demain  ,  au  point  du  jour,  sous  les  murailles  du  fort. 

—  A  l'épée? 

—  A  l'épée,  monsieur. 

—  Un  duel  !  s'écria  le  médecin  effrayé  ;  vous  n'y  pensez  pas  ,  messieurs! 
Madame  ne  souffrira  pas  que  deux  bons  gentilshommes  s'égorgent  ainsi. 

—  Oui,  docteur,  nous  avez  raison;  je  n'y  songeais  pas ,  répliqua  Loinvil- 


052  MARIE  D'ÉNAMBUC; 

liers.  Madame  pourrait  être  avertie  et  nous  mettre  aux  arrêts  pour  empêcher 
ce  combat  ;  mais  il  y  a  un  moyen.  Monsieur ,  ajouta-t-il  en  se  tournant  vers 
Maubray,  voulez-vous  à  l'heure  même  vous  battre  avec  moi  ? 

—  Je  suis  à  vos  ordres,  monsieur,  répondit-il  froidement. 

—  Arrêtez,  messieurs  !  s'écria  le  médecin  en  se  jetant  entre  eux;  vous  ne 
pouvez  pas  vous  battre  sans  témoins  ;  si  l'un  de  vous  était  lue,  l'autre  serait 
considéré  comme  un  meurtrier. 

—  Nous  trouverons  des  témoins  ,  interrompit  Loinvilliers  :  vous,  d'abord, 
docteur.  Ne  songez  pas  à  retourner  là-haut  pour  donner  l'alarme  ;  vous  allez 
venir  avec  nous ,  sinon  je  vous  fais  arrêter  par  les  hommes  de  ma  garde. 

Le  docteur  suivit  tout  éperdu  les  deux  adversaires.  Ils  trouvèrent  dans  la 
cour  Ricio  et  quelques  hommes  delà  garde  espagnole  qui  semblaient  les  atten- 
dre. En  sortant  du  fort,  Maubray  dit  à  demi-voix  au  docteur  : 

—  Je  ne  comprends  rien  à  ce  qui  se  passe  ;  une  telle  insulte...  un  duel,  où 
peut-être  l'un  de  nous  succombera  !...  Cet  homme  est  en  démence. 

—  Non  ,  non ,  répondit  le  médecin,  mais  il  est  votre  ennemi  mortel ,  car  il 
aime  madame. 

—  Ah  !  je  comprends  tout  à  présent ,  s'écria  Maubray  ;  et,  se  tournant  vers 
Loinvilliers  ,  il  ajouta  violemment  :  Hâtons-nous,  monsieur;  on  pourrait  venir. 
Il  faut  que  nous  ayons  le  temps  de  nous  battre... 

—  Mais,  monsieur  ,  les  chances  sont  contre  vous  ,  dit  le  docteur  ,  en  sai- 
sissant le  bras  de  Maubray  ;  vous  pouvez  à  peine  vous  soutenir.  Si  ce  diable 
d'homme  me  laissait  au  moins  le  temps  de  vous  donner  quelque  bon  cordial  ! 
Mais  ,  dans  l'état  où  vous  êtes  ,  vous  n'aurez  pas  seulement  la  force  de  manier 
une  épée. 

—  Soyez  tranquille ,  monsieur,  répondit  Maubray  en  serrant  la  main  du 
docteur;  il  y  a  maintenant  en  moi  quelque  chose  qui  me  rend  fort. 

Ils  firent  encore  quelques  pas  pour  se  mettre  à  couvert  sous  le  rempart. 
Ricio  tenait  deux  épées  qu'il  présenta  à  Maubray. 

—  Vous  avez  le  choix  ,  monsieur  ,  dit  Loinvilliers  en  étant  son  pourpoint 
et  en  détachant  sa  cravate  de  dentelle,  fllaubray  leva  les  yeux  vers  le  fort  et 
regarda  un  moment  les  fenêtres  de  la  salle  où  il  avait  laissé  Marie;  puis, 
avant  de  se  mettre  en  garde ,  il  se  rapprocha  du  médecin  ,  et  lui  dit  d'une  voix 
triste  :  —  Monsieur,  si  je  succombe,  dites  à  Mmo  d'Énambuc  que  ma  dernière 
pensée  a  été  pour  elle. 

Un  quart  d'heure  plus  lard  ,  Mmo  d'Énambuc  entendit  un  tumulte  sourd  et 
des  pas  précipités  sous  ses  fenêtres.  —  Quelque  malheur  encore!  murmura-t- 
elle frappée  d'un  vague  pressentiment. 

—  Que  font  tous  ces  gens-là  dehors?  dit  le  père  Du  Tertre  en  regardant  par 
la  fenêtre. 

—  Ah  !  ne  le  voyez-vous  pas,  mon  père?  s'écria  Mmo  d'Énambuc  en  se  reje- 
tant en  arrière  et  en  se  couvrant  le  visage  de  ses  mains...  un  homme  blessé... 
mort  peut-être...  On  l'apporte  ici... 

En  ce  moment  Ricio  entra  tout  en  désordre. 

—  Mon  père,  dit-il,  hàlez-vous  de  venir,  monsieur  le  comte  est  blessé... 
D'un  moment  à  l'autre  ,  il  peut  rendre  son  àme  à  Dieu Venez  le  confesser. 


MARIE  d'énambuc.  653 

—  Il  va  mourir ,  s'écria  Mm°  d'Énambuc  saisie  d'horreur,  il  va  mourir  ?  Qui 
donc  l'a  tué? 

—  C'est  l'engagé,  le  prisonnier,  celui  qui  devait  être  pendu  demain,  ré- 
pondit Ricio. 

Un  peu  après  ,  le  docteur  arriva  ;  il  trouva  M'"c  d'Énambuc  agenouillée  et 
priant  Dieu. 

—  Loinvilîiers  est  mort?  s'écria-t-elle. 

—  Pas  encore,  madame,  répondit  le  médecin  ;  il  a  un  coup  d'épée  dans  la 
poitrine  ,  mais  on  revient  parfois  de  ces  blessures-là. 

VI 

En  effet ,  le  docteur  ne  s'était  point  trompé  dans  ses  prévisions;  le  comte 
guérit  de  cette  blessure  qui  ,  au  premier  aspect,  avait  semblé  mortelle.  Aussi- 
tôt après  son  duel  avec  Maubray,  on  l'avait ,  selon  son  expresse  volonté  et  au 
risque  de  le  voir  expirer  pendant  le  trajet,  transporté  dans  son  habitation.  Le 
lendemain  même  de  l'événement,  il  envoya  sa  démission  à  Mme  d'Énambuc, 
qui  l'accepta.  Ceci  eut  un  grand  retentissement  dans  la  colonie.  Des  gens  qui 
étaient  hostiles  à  Loinvilîiers,  qui  le  haïssaient  même  pour  la  hauteur  inflexi- 
ble de  son  caractère ,  se  rapprochèrent  de  lui  ;  les  colons  lui  savaient  gré  d'a- 
voir défendu  leurs  droits ,  et,  sans  examiner  le  fond  de  la  question  ,  ils  blâ- 
maient hautement  Mme  d'Énambuc  d'avoir  sauvé  du  dernier  supplice  un  engagé 
qui  avait  tué  son  maître  en  défendant  sa  propre  vie.  Une  sourde  fermentation 
régnait  dans  Pile  ;  tout  était  à  craindre.  Pourtant  Marie  était  tranquille.  Que 
lui  importaient  maintenant  la  vengeance  du  comte  de  Loinvilîiers,  les  com- 
plots qui  se  tramaient  peut-être  ,  et  les  dangers  imminents  dont  elle  était  en- 
vironnée? Maubray  était  là  ,  elle  ne  craignait  plus  rien.  Quand  elle  le  voyait 
si  fier,  si  courageux,  si  calme,  si  dévoué,  elle  retrouvait  la  sécurité  qu'elle 
avait  eue  autrefois,  lorsqu'elle  vivait  puissante  et  respectée  à  l'abri  de  la  sou- 
veraine autorité  du  général. 

Il  était  écrit  que  la  destinée  de  Marie  ressemblerait  en  tout  à  celle  d'une 
souveraine  ;  libre  et  maîtresse  de  sa  main,  elle  ne  put  s'unir  publiquement  à 
l'homme  de  son  choix.  Une  nuit ,  le  marquis  de  Maubray  la  conduisit  à  la 
chapelle  ,  où  le  père  Du  Tertre  les  attendait.  Leur  mariage  n'eut  pas  d'autres 
témoins  que  le  docteur  Janson  et  un  gentilhomme  de  la  maison  de  M"10  d'É- 
nambuc. Les  mesures  étaient  si  bien  prises ,  que  personne  n'eut  le  moindre 
soupçon ,  pas  même  les  esclaves  qui  servaient  la  petite  reine  ;  Palida  seule 
veillait  et  attendait  dans  la  chambre  à  coucher  de  sa  maîtresse.  La  même  nuit, 
d'aulres  faits  s'accomplissaient  non  moins  mystérieusement,  et ,  tandis  que  le 
père  Du  Tertre  disait  la  messe  de  mariage  ,  il  y  avait  une  assemblée  secrète 
chez  le  comte  de  Loinvilîiers,  qui,  toujours  souffrant  de  sa  blessure,  n'avait 
pas  reparu  au  Forl-Saint-Pierre. 

11  y  avait  sous  les  remparts  une  petite  terrasse  qui  communiquait  avec  les 
appartements  intérieurs;  Marie  s'y  arrêta  un  moment  en  sortant  de  la  cha- 
pelle. D'une  main  ;  elle  s'appuyait  au  bras  de  Maubray,  de  l'autre  elle  retenait 
le  voile  de  dentelle  dont  les  plis  Bottaient  autour  <!<•  sa  taille.  Jamais,  même 


G54  MARIE  d'énambuc. 

dans  la  fraîcheur  éclatante  de  sa  première  beauté,  elle  n'avait  été  si  ravis- 
sante. Sa  langueur  lui  donnait  un  nouveau  charme,  et  la  douce  pâleur  répan- 
due sur  ses  traits  semblait  éclairer  leur  pureté  divine.  Elle  leva  vers  Maubray 
ses  yeux  pleins  de  joie  et  de  mélancolie  ;  une  même  pensée  les  occupait  ;  ils 
songeaient  à  un  autre  temps,  déjà  bien  éloigné,  au  temps  de  leurs  premières 
amours. 

—  Henry,  dit-elle,  ne  vous  semble-t-il  pas  que  le  passé  n'a  point  existé, 
que  je  suis  sortie  hier  du  couvent  de  l' Annonciation,  et  que  nous  venons  de 
nous  marier  à  l'église  de  Saint-Louis  ? 

—  Oh  !  ma  chère  âme ,  répondit-il  avec  une  tendre  émotion,  il  est  vrai... 
J'ai  tout  oublié...  je  suis  heureux! 

—  Heureux  !...  ensemble  pour  toujours  !...  murmura-t-elle  en  appuyant  son 
front  à  l'épaule  de  Maubray. 

La  nuit  était  sombre ,  et  la  brise  qui  soufflait  de  l'est  apportait  de  l'inté- 
rieur des  terres  les  chauds  parfums  des  girofliers  en  fleurs.  Tout  à  coup  un 
eaneficier,  le  seule  arbre  dont  la  verdure  tapissât  les  murailles  du  fort,  fré- 
mit, agité  par  une  légère  raffale  ,  et  ses  longues  siliques  s'entrechoquèrent 
avec  un  bruit  sec.  Marie  frémit. 

—  Comme  le  ciel  est  noir  là-bas  !  comme  l'air  est  lourd  !  murmura-t-elle; 
celte  nuit  ressemble  à  une  autre  nuit  bien  fatale  et  qui  eut  un  affreux  lende- 
main!... 

—  Cette  nuit  est  belle,  la  plus  belle  de  ma  vie!  répondit  Maubray  en  ser- 
rant contre  sa  poitrine  les  mains  jointes  de  Marie  ;  éloigne  ces  terreurs,  ces 
funestes  souvenirs...  Soyons  heureux  enfin... 

Le  lendemain  était  un  dimanche,  et  dès  le  point  du  jour  le  père  Du  Tertre 
s'était  rendu  à  l'église  paroissiale  du  Mouillage  ,  pour  confesser  les  gens  qui 
devaient  faire  leurs  dévotions.  Mais,  contre  son  habitude  ,  il  retourna  au  fort 
avant  de  dire  la  grand'messe.  Marie  venait  de  passer  dans  la  salle,  où  elle  avait 
trouvé  le  docteur  Janson. 

—  Mon  père ,  est-ce  qu'il  y  a  quelques  mauvaise  nouvelle  ?  s'écria-t-elle  en 
voyant  entrer  le  moine,  dont  le  visage  annonçait  une  certaine  agitation. 

Il  s'arrêta  au  seuil  de  la  porte,  pour  s'assurer  que  personne  ne  pouvait 
écouter;  puis  il  fit  signe  à  Palida  de  se  mettre  là  en  sentinelle. 

—  Madame  ,  dit-il  en  se  rapprochant  de  Marie,  un  complot  va  éclater  au- 
jourd'hui même,  dans  deux  heures  ,  à  l'issue  de  la  messe...  La  Providence  a 
permis  que  je  fusse  averti.  On  veut  se  défaire  du  marquis ,  on  veut  le  tuer... 

—  El  qui  s'est  chargé  de  cet  assassinat?  interrompit  Marie  en  pâlissant. 

—  L'n  parent  de  Baillardet  l'insultera  au  sorlir  de  l'église,  où  l'on  s'attend  à 
le  voir  paraître  à  votre  suite.  On  ne  lui  laissera  pas  le  temps  de  me!  tri!  Cépée  à 
la  main  ,  on  se  jettera  sur  lui ,  et  vingt  bras  le  frapperont  à  la  l'ois. 

—  C'est  le  comte  qui  a  préparé  ce  guct-apens,  s'écria  Marie,  c'est  lui  !  u'esl- 
ce  pas ,  mon  père?  Oh  !  je  le  croyais  incapable  d'une  telle  lâcheté  .... 

—  Oui,  c'est  lui  ,  mais  il  n'est  pas  seul...  Les  colons  croient  se  faire  ainsi 
justice  de  leurs  propres  mains.  Ils  ont  vu  avec  une  indignation  furieuse  ce  qui 
s'est  passé....  Vous  êtes  sur  un  abime ,  madame!  tout  ce  que  je  prévoyais  es) 

d'arriver. 


MARIE  d'énambuc.  655 

—  Mais  Maubray  est  un  homme  de  tête,  un  homme  de  cœur...,  Il  nous  dé- 
fendra, il  nous  sauvera. 

—  C'est  pour  cela  qu'on  veut  d'abord  se  défaire  de  lui.  D'ailleurs  ,  madame, 
il  ne  faut  pas  vous  le  dissimuler,  le  marquis  ne  peut  rien  que  par  son  courage 
personnel ,  son  dévoûmenl.  Les  circonstances  qui  ont  entouré  son  arrivée  ici 
empêcheront  toujours  qu'il  ait  une  influence  puissante...  Le  comte  de  Loin- 
villiers  le  sait  bien....  il  triomphe... 

—  Mais  que  faire  alors ,  que  faire?  s'écria  Marie  avec  épouvante.  Mon  père, 
je  ne  puis  même  dire  à  Maubray  le  péril  où  nous  sommes;  il  le  braverait. 

—  Nous  l'empêcherons  aisément  d'aller  ce  matin  à  l'église  du  Mouillage , 
dit  le  docteur,  mais  on  attendra  une  autre  occasion. 

—  J'entourerai  Maubray  de  ma  garde  ,  et  d'ailleurs  il  y  a  une  justice  ici,  je 
puis  encore  faire  arrêter  et  punir  ceux  qui  trament  la  rébellion  et  l'assassinat. 

—  Non  ,  vous  ne  le  pourrez  pas,  madame,  s'écria  le  moine;  il  ne  faut  plus 
songer  à  un  coup  d'autorité  ;  vous  perdriez  tout  peut-être  ,  et  même  la  vie  . 
sans  sauver  M.  de  Maubray.  On  m'a  révélé  tout  le  complot...  Des  gens  de 
votre  propre  maison  y  ont  trempé...  Vous  ne  pouvez  plus  vous  fier  aux  capi- 
taines de  paroisse;  ceux  du  Prêcheur,  du  Carbet  et  du  Lamantin  étaient  cette 
nuit  chez  M.  de  Loinvilliers  ,  et  ils  ont  répondu  des  autres.  Toute  celte  trame 
a  élé  conduite  avec  tant  de  prudence  et  de  secret,  qu'il  a  fallu  une  faveur  de 
la  Providence  pour  la  découvrir...  C'est  un  des  espagnols  qui  m'a  tout  révélé 
en  confession.  Pour  vous  convaincre  de  l'imminence  et  de  la  grandeur  du  pé- 
ril, je  n'ai  qu'un  mot  à  ajouter  :  c'est  le  comte  qui  est  l'âme  du  complot,  il 
dirige  tout;  vous  le  connaissez,  et  vous  savez  s'il  est  homme  à  différer  long- 
temps et  à  manquer  sa  vengeance. 

Tandis  que  le  moine  parlait ,  Marie  marchait  avec  agitation  ,  le  regard  fixe, 
les  mains  croisées;  de  temps  en  temps  elle  s'arrêtait  devant  la  fenêtre  et  re- 
gardait la  mer. 

—  Il  faut  sauver  Maubray,  dit-elle,  et  pour  le  sauver  il  n'y  a  qu'un  moyen... 
le  Saint-Malo  met  à  la  voile  demain  au  point  du  jour. 

—  Vous  voulez  partir,  madame?  vous  voulez  retourner  en  France?  inter- 
rompit le  moine. 

—  Non  ,  non  ,  pas  moi ,  mon  père,  répondit-elle,  mais  Maubray...  Je  lui 
confierai  mon  fils  ;  et  vous-même,  vous  l'accompagnerez,  chargé  d'une  mis- 
sion près  du  roi.  Je  resterai  ici,  j'y  resterai  seule,  sans  craindre  le  comte  ni 
aucun  de  mes  ennemis  :  mon  espoir  est  que  la  bonté  du  roi  abrégera  cette 
situation. 

—  Je  ne  vous  comprends  pas ,  madame ,  dit  le  moine  avec  un  profond  élon- 
nement. 

—  Les  dépêches  que  je  vous  remettrai  vous  expliqueront  tout,  répondit-elle 
avec  calme.  Maintenant,  mon  père,  retournez  à  l'église  du  Mouillage  :  j'y  se- 
rai dans  une  heure. 

Quand  le  père  Du  Tertre  fut  sorli  ,  Marie  se  rapprocha  du  médecin. 

—  Docteur,  dit-elle  ,  je  ne  veux  pas  faire  nus  adieux  à  Maubray. 

En  prononçant  ces  mots  ,  sa  fermeté  l'abandonna  tout  à  coup,  et  elle  fondit 
en  larmes. 


6ÎJ6  MARIE  d'ÉNAMBUC. 

—  Non  ,  reprit-elle,  non  ,  je  ne  le  reverrai  pas  ,  je  ne  le  pourrais  sans  mou- 
rir. D'ailleurs,  je  ne  saurais  le  tromper;  il  devinerait  la  vérité,  il  voudrait 
rester...  Non ,  non  ,  qu'il  parte ,  qu'il  parte  !  il  y  va  de  sa  vie  !...  Aveugle  que 
j'étais  !  j'avais  pu  croire  que  Loinvilliers  ne  se  vengerait  pas....  Oh  !  certaine- 
ment il  tuerait  Henry Seule  ici ,  je  ne  le  craindrai  plus.  N'ai-je  pas  déjà 

lutté  contre  son  influence,  contre  son  ambition,  contre  son  amour?...  Puis 
viendra  enfin  le  jour  de  ma  délivrance....  Mais  à  présent,  c'est  à  Maubray 
qu'il  faut  songer....  Allez  le  trouver,  docteur;  dites-lui  de  se  rendre  sans  délai 
à  bord  du  Saint- Malo ,  et  d'y  attendre  une  lettre  de  moi.  Dites-lui  que  je  lui 
ai  fait  mystère  d'un  dessein  qui  m'occupait  depuis  son  arrivée  ici,  et  que  je 
vais  le  lui  faire  connaître.  Dites-lui  que  je  vais  exiger  de  son  amour  le  plus 
grand  sacrifice;  dites -lui  qu'il  y  va  de  ma  vie,  de  notre  bonheur.  Oh!  il  me 
croira  ,  il  partira....  Je  vais  envoyer  mes  ordres  au  capitaine...  Docteur,  vous 
ne  quitterez  pas  Maubray,  vous  l'empêcherez  de  revenir  à  terre.  Allez  ,  mon 
vieil  ami ,  je  me  fie  à  vous. 

En  ce  moment ,  une  voix  se  fit  entendre  dans  le  premier  salon  ;  la  maison  de 
M'"c  d'Ënambuc  se  réunissait  pour  la  suivre  à  l'église. 

—  C'est  lui  !  murmura  Marie  en  fuyant  dans  la  chambre.  Oh  !  mon  Dieu , 
donnez-moi  la  force  et  le  courage  ! 

—  Je  vais  vous  obéir,  madame ,  dit  vivement  le  docteur;  soyez  tranquille  : 
j'ai  tout  compris. 

Un  peu  après  ,  M™  d'Ënambuc  monta  en  litière  pour  se  rendre  à  l'église  du 
Mouillage.  Elle  tenait  son  fils  sur  ses  genoux.  Toute  sa  maison  la  suivait,  et 
la  compagnie  des  gardes  précédait  sa  litière.  Cet  apparat  n'était  d'usage  qu'aux 
jours  de  grande  fête,  et  l'on  remarqua  avec  un  certain  étonnement  l'espèce  de 
solennité  dont  s'était  entourée  la  petite  reine.  L'église  était  déjà  pleine  de 
inonde  ,  son  étroite  enceinte  contenait  à  peine  les  privilégiés  ,  les  gens  de  pure 
race  blanche  ;  les  peaux  noires  ,  les  esclaves ,  se  tenaient  dehors  ,  et  assistaient 
de  loin  aux  offices  ,  comme  autrefois  en  Europe  les  excommuniés.  Marie  aper- 
çut en  entrant  le  comte  de  Loinvilliers  au  milieu  d'un  groupe  nombreux.  Il 
était  encore  tout  malade  et  affaibli  ;  mais  son  regard  noir  et  brillant  avait 
toujours  la  même  expression  de  vivante  énergie.  Au  moment  où  Marie  parut, 
tous  les  regards  se  tournèrent  vers  elle,  et  le  plus  profond  silence  régna  dans 
la  nef.  Loinvilliers  avait  cherché  Maubray  d'un  rapide  coup  d'œil. 

—  Par  le  corps  du  Christ  !  murmura-t-il  en  serrant  le  bras  de  Ricio,  je  ne  le 
vois  pas  !  il  n'est  pas  venu  ! 

Marie  traversa  la  nef  d'un  pas  lent,  et  vint  s'agenouiller  avec  son  fils  au 
prie-dieu  préparé  pour  elle  devant  la  sainte  table.  Déjà  le  père  Du  Tertre  avait 
reçu  ses  instructions;  avant  de  commencer  la  messe,  il  s'arrêta  au  pied  de 
l'autel ,  et  se  retournant  vers  l'assemblée  ,  il  dit  à  haute  voix  : 

—  Mes  frères  ,  joignez-vous  d'intention  au  saint  sacrifice  que  je  vais  offrir, 
et  demandez  à  Dieu  de  répandre  ses  bénédictions  sur  ce  jeune  enfant  et  sur  sa 
mère.  C'est  aujourd'hui  que  madame  se  sépare  de  son  fils  pour  l'envoyer  en 
France,  où  il  doit  être  élevé  selon  L'expresse  volonté  de  son  défunt  père,  au- 
trefois seigneur  de  cette  île.  Prions ,  mes  frères  ,  pour  que  Dieu  garde  et  pro- 
tège la  veuve  et  l'héritier  du  général  d'Ënambuc. 


MARIE   D'ÉNAMBUC.  Go7 

A  ces  mots,  l'assemblée  entière  s'émut,  et  tous  les  yeux  se  tournèrent  vers 
Marie  avec  étonnement  :  elle  s'était  levée. 

—  Oui,  dit-elle,  mon  fils  vient  vous  faire  ses  adieux ,  il  ne  reviendra  ici  que 
dans  bien  des  années,  quand  il  sera  un  homme.  Alors,  il  ne  démentira  pas  le 
sang  dont  il  sort,  il  se  souviendra  des  exemples  que  lui  a  légués  son  père; 
maintenant  je  le  confie  à  des  mains  sûres  :  c'est  sa  révérence  le  père  Du  Tertre 
et  M.  le  marquis  de  Maubray  qui  l'emmènent  en  France. 

A  cette  déclaration  si  inattendue,  il  y  eut  un  mouvement  dans  le  groupe  qui 
environnait  Loinvilliers;  tous  ces  visages  sombres  et  attentifs  se  tournèrent 
vers  le  comte.  Il  sourit  d'un  air  calme  et  se  mit  tranquillement  à  genoux  pour 
entendre  la  messe  qui  commençait.  La  triste  Marie  priait  et  pleurait  prosternée 
devant  l'autel  ;  ses  mains  froides  et  tremblantes  serraient  les  mains  de  son  fils, 
elle  lui  parlait  tout  bas  comme  pour  soulager  son  cœur. 

—  Ah  !  mon  cher  enfant,  disait-elle  ,  je  reste  seul  ici ,  seule  et  désolée  ! 
Tu  me  chercheras  demain,  tu  m'appelleras...,  mais  celui  auquel  je  te  confie 
t'aimera  aussi...  Si  quelque  danger  le  menace  ,  il  le  défendra,  il  le  sauvera  ; 
bientôt  tu  seras  avec  lui  dans  ce  beau  pays  que  j'ai  tant  aimé  et  regretté  ;  prie 
Dieu  alors  ,  pauvre  enfant  innocent  !  prie-le  pour  que  ta  mère  puisse  aller  te 
rejoindre  ! 

Quand  la  messe  fut  finie ,  et  que  Marie  sortit  tenant  son  fils  par  la  main  ,  on 
se  pressa  autour  d'elle ,  les  femmes  pleuraient  en  regardant  ce  bel  enfant  qui 
les  saluait  en  souriant  d'un  air  de  petit  prince.  La  nouvelle  du  départ  de  Mau- 
bray avait  tout  à  coup  calmé  les  esprits  ,  et  la  petite  reine  recueillit  sur  son 
passage  des  marques  de  sympathie  qu'on  ne  lui  eût  pas  accordées  quelques 
heures  auparavant. 

La  malheureuse  femme  accomplit  courageusement  son  sacrifice  ;  en  rentrant 
au  fort,  elle  écrivit  à  Maubray;  sa  lettre  ne  contenait  que  ces  mots  :  a  II  faut 
nous  quitter,  Henry  !  vous  vous  résignerez  à  cet  affreux  malheur,  car  il  y  va 
de  ma  sûreté ,  de  ma  vie  peut-être  ;  le  père  Du  Tertre  vous  expliquera  tout... 
Au  nom  du  ciel,  au  nom  de  noire  amour,  partez  !  c'est  votre  femme  qui  vous 
en  prie  à  genoux.  Je  vous  confie  ce  que  j'ai  de  plus  cher  au  monde,  mon  fils... 
In  devoir  sacré  me  relient,  je  ne  puis  abandonner  pour  vous  suivre  les  grands 
intérêts  remis  à  ma  garde.  Je  dois  compte  au  roi  et  à  l'héritier  du  général  d'É- 
nambuc  de  ma  conduite  ici;  mais  j'espère,  j'attends  le  moment  qui  me  déli- 
vrera de  cette  responsabilité  terrible.  Le  père  Du  Tertre  va  porter  mes  suppli- 
cations au  roi.  Henry,  j'irai  te  retrouver  ;  j'en  fais  la  promesse  devant  Dieu, 
je  te  serai  rendue  !  » 

Le  Saint-Malo  était  mouillé  à  quelques  encablures  du  rivage,  sous  les  fe- 
nêlrea  du  fort;  des  embarcations  allaient  et  venaient  incessamment  pour  les 
préparatifs  de  ce  départ  précipité.  Maubray  était  à  bord  depuis  deux  heures 
quand  il  reçut  la  lettre  de  sa  femme  ;  déjà  le  docteur  Janson  lui  avait  fait  pres- 
sentir son  malheur,  il  était  comme  un  homme  hors  de  sens  quand  le  père  Du 
Tertre  arriva.  Le  moine  avait  une  longue  expérience  des  souffrances  humai- 
nes, il  connaissait  l'art  de  les  calmer,  et  il  sut  inspirer  à  Maubray  le  courage 
de  se  soumettre  à  celle  séparation.  Marie  passa  le  reste  de  la  journée  et  toule 
la  nuit  assise  près  de  la  fenêtre  ,  et  les  yeux  tournés  vers  le  navire  qui  allait 


658  MARIE   D'ÉNAMBLC. 

emporter  tout  ce  qui  lui  était  cher  au  monde.  Un  peu  avant  l'aube,  le  père 
Du  Tertre  vint  avec  une  suite  nombreuse  chercher  le  jeune  d'Énambuc.  La 
malheureuse  mère  tenait  son  enfant  endormi  sur  ses  genoux;  elle  l'embrassa 
silencieusement,  et  le  remit  au  moine  en  disant  avec  cette  sombre  tranquillité 
qui  est  la  plus  haute  expression  des  douleurs  violentes  : 

—  Priez  Dieu  pour  moi ,  mon  père  ,  et  dites  à  Maubray  que  nous  nous  re- 
verrons. 

Plusieurs  heures  après ,  Marie  était  encore  devant  la  fenêtre  ,  agenouillée , 
immobile  et  les  yeux  fixés  sur  la  mer.  Son  regard  suivait  une  voile  qui  s'effa- 
çait de  moment  en  moment  et  qui  disparut  enfin  dans  la  ligne  indécise  où  les 
eaux  bleues  se  confondaient  avec  le  tranquille  azur  des  cieux.  Lorsqu'elle  n'a- 
perçut plus  rien  que  l'espace  immense  et  vide,  elle  étendit  les  bras  en  s'écriant, 
l'âme  saisie  d'un  pressentiment  funeste  :  Les  reverrai-je,  mon  Dieu  PPuis  elle 
se  releva  brusquement  et  murmura ,  en  regardant  autour  d'elle  avec  une  sorte 
de  terreur  :  A  présent ,  je  suis  seule  ! 

Le  docteur  et  Palida  étaient  près  d'elle  ,  ils  l'emmenèrent  :  comme  elle  tra- 
versait la  salle  d'audience,  Loinvilliers  entra.  En  revoyant  dans  un  pareil  mo- 
ment celui  dont  la  fatale  influence  avait  rempli  sa  vie  de  trouble  et  de  douleur , 
Marie  ne  put  réprimer  un  mouvement  d'effroi ,  ses  genoux  fléchirent  ;  elle  dit 
d'une  voix  à  peine  articulée  et  avec  une  morne  froideur  :  Excusez-moi ,  mon- 
sieur, je  ne  puis  avoir  l'honneur  de  vous  recevoir  aujourd'hui. 

—  Je  venais  seulement ,  madame ,  pour  vous  assurer  de  mon  dévouement, 
répondit-il  d'un  air  grave;  en  toute  circonstance,  je  serai  prêt  à  vous  en 
donner  des  preuves. 

Elle  ne  répondit  à  ces  protestations  qu'en  inclinant  la  tète,  et  sortit  lente- 
ment. Le  comte  la  suivit  du  regard. 

—  Ah  !  murmura-t-il  avec  une  profonde  expression  de  joie,  elle  ne  l'aimait 
donc  pas,  puisqu'il  est  parti?  C'est  son  fils  qu'elle  pleure...  Oh!  Marie, 
Marie  !  cet  homme  serait  mort  s'il  fût  resté.  Mais  non ,  tu  ne  l'aimais  pas.... 
j'étais  fou  de  le  croire. 

A  dater  de  ce  jour,  le  comte  revint  souvent  au  Fort-Saint-Pierre;  il  n'avait 
pas  cependant  repris  l'autorité  qu'il  avait  longtemps  exercée  ,  et  la  petite 
reine  ne  lui  rendit  pas  sa  charge  de  lieutenant  général,  qui  demeura  vacante. 
Le  départ  de  Maubray  avait  produit  une  certaine  sensation  dans  la  colonie  , 
et  apaisé  les  ressentiments  furieux  dont  il  avait  failli  être  victime  ;  mais  tout 
n'était  pas  fini  pourtant,  et  le  comte  de  Loinvilliers  ,  qui ,  pour  perdre  3Iau- 
bray,  avait  fomenté  tous  ces  complots  ,  était  allé  plus  loin  a  son  insu.  Mau- 
bray n'était  qu'un  prétexte  pour  les  gens,  depuis  longtemps  hostiles  à  la  petite 
reine ,  qui  avaient  en  vue  autre  chose  que  de  venger  la  mort  du  patron  Bail- 
lardet.  Tous  ces  mécontents  voulaient  se  soustraire  à  l'autorité  seigneuriale, 
dont  ils  dépendaient  immédiatement,  et  faire  de  la  colonie  un  petit  Etal  gou- 
verné par  des  magistrats  élus  entre  les  notables  habitants  ,  comme  les  capi- 
taines de  paroisse.  Toutes  ces  menées  restèrent  longtemps  secrètes  •.  le  comte 
de  Loinvilliers  n'y  (lait  point  mêlé;  on  avait  cessé  de  le  craindre,  pourtant  on 
se  méfiait  de  lui.  Marie  n'ignorait  pas  entièrement  ce  qui  se  passait;  mais  elle 
était  dans  celte  espèce  de  sécurité  que  donne  l'habitude  d'une  position  difficile. 


MARIE  d'énambuc.  659 

Elle  se  soutenait  avec  une  admirable  grandeur  d'âme  au  milieu  des  peines 
araères  qui  la  rongeaient.  Tous  lui  obéissaient  encore  ,  nul  n'avait  manqué  au 
serment  de  fidélité  qu'il  avait  prêté  entre  ses  mains  ;  toutefois  les  mêmes  accla- 
mations n'accueillaient  plus  sa  présence,  et  les  pauvres  noirs  criaient  seuls 
eucore  sur  son  passage  :  Vive  la  petite  reine  ! 

Quelques  mois  s'écoulèrent  ainsi.  Le  comte  de  Loinvilliers  voyait  avec  une 
sombre  inquiétude,  une  sourde  impatience,  l'espèce  de  défense  que  Marie  lui 
opposait.  Il  y  avait  dans  ses  refus  une  sorte  d'inertie  contre  laquelle  les  vio- 
lences du  comte  se  brisaient.  Il  était  loin  cependant  de  perdre  toute  espé- 
rance ;  il  comptait  sur  le  temps ,  sur  la  persévérance  de  ses  soins,  et  surtout 
sur  l'isolement  où  était  Marie  :  il  ne  savait  pas  quel  espoir  la  faisait  vivre.  Un 
matin,  c'était  au  commencement  de  riiivernage,  dix  mois  environ  après  le 
départ  de  Maubray,  la  petite  reine  se  promenait  sur  la  plage,  appuyée  au 
bras  du  docteur  Janson;  Palida  portait  le  vaste  parasol  bariolé  de  peintures 
chinoises  et  l'éventail  de  sa  maîtresse;  quelques  négresses  suivaient  à  distance; 
le  vieux  médecin  avait  l'air  soucieux. 

—  Pourvu  que  toute  cette  canaille  paye  les  rôles  sans  tuer  les  collecteurs  ! 
mur  mura- 1- il.  Cinquante  livres  par  tête  de  cette  plante  nauséabonde  qu'on 
appelle  ici  pétun  et  tabac  à  Paris  :  il  n'y  a  pas  de  pays  au  monde  où  la  taille 
soit  moins  lourde. 

—  Je  ne  suis  pas  tranquille,  dit  Marie,  depuis  ce  matin  on  entend  dans  les 
mornes  le  son  des  buccins  ;  ce  sont  des  gens  qui  s'avertissent  d'une  habitation 
à  l'autre ,  comme  quand  on  voyait  venir  les  peaux  rouges. 

—  Ne  serait-il  pas  à  propos  que  le  capitaine  de  la  paroisse  fût  mandé?.... 
fin  cas  d'émotion  populaire,  je  crois  qu'on  peut  compter  sur  lui  et  sur  ses  gens. 

—  Qui  sait?  dit  Marie  en  secouant  la  tête  ;  dans  un  moment  d'effervescence, 
les  rebelles  entraîneront  les  gens  paisibles.  Dieu  me  garde  d'ailleurs  de  voir 
les  habitants  armés  les  uns  contre  les  autres  ! 

En  ce  moment ,  le  bruit  éloigné  des  tambours  se  fit  entendre ,  et  bientôt  on 
aperçut  le  long  de  la  plage  ,  du  côté  du  Carbet ,  une  foule  d'hommes  qui  s'a- 
vançaient ;  la  plupart  avaient  des  fusils  et  des  piques  ,  dont  le  fer  aigu  relui- 
sait au  soleil. 

—  Ils  ont  fourbi  leurs  armes  !  s'écria  le  docteur.  Toutes  ces  piques  étaient 
rouillées  et  attachées  au  râtelier  depuis  la  guerre  des  peaux  rouges...  Madame, 
ils  en  veulent  peut-être  à  votre  personne;  venez,  rentrez  dans  le  fort,  faites 
fermer  les  portes. 

—  Pourquoi?  répondit  Marie  avec  calme.  S'ils  viennent  nous  attaquer,  qui 
pourra  nous  défendre?  La  compagnie  des  gardes,  soixante  hommes  contre 
celle  multitude  prèle  à  nous  assiéger?...  Rentrons  au  fort;  mais  la  porte  res- 
tera ouverte  ,  et  c'est  dans  la  grande  cour  que  j'attendrai. 

Cependant  la  troupe  arrivait  au  pas  de  charge;  elle  fit  halte  devant  le  forl. 
On  put  reconnaître  alors  qu'elle  étail  composée  d'une  foule  de  colons  des 
quartiers  du  Prêcheur  el  du  Carbet;  la  plupart  avaient  aussi  armé  leurs  en- 
gagés. l 'exacl  el  véridique  auteur  de  V Histoire  des  Antilles  nous  a  conservé 
les  noms  des  meneurs  de  celle  rébellion  :  c'étaient  un  neveu  du  patron  liai! - 
lai<lrl  el  deux  riches  colons ,  Vigeon  cl  Sigaliz.  Ils  amenaient  chacun  environ 


G60  MARIE   D'ÉNAMBUC. 

deux  cents  liommes  bien  armés  et  fort  résolus.  A  l'approche  de  cette  troupe  , 
M.  de  La  Fontaine-Héron,  commandant  de  la  place  de  Saint-Pierre,  avait 
promplemenl  réuni  tout  son  monde ,  et  la  garde  de  la  petite  reine  était  ran- 
gée au  fond  de  la  cour.  Marie  ordonna  à  M.  de  La  Fontaine-Héron  de  faire 
mettre  bas  les  armes  à  ses  gens,  puis  elle  s'avança  seule  au-devant  des  révoltés 
jusque  sur  la  porte  de  la  grande  cour  ;  là  ,  elle  s'arrêta  et  dit  avec  calme  : 

—  Que  voulez-vous ,  messieurs ,  et  par  quel  motif  vous  présentez-vous  ainsi 
devant  moi? 

Une  clameur  inintelligible  s'éleva,  il  y  eut  un  moment  de  confusion  et  de 
désordre  ,  tous  répondaient  à  la  fois;  puis  Sigaliz  s'avança  et  porta  la  parole  : 

—  Madame ,  dit-il ,  les  notables  habitants  sont  réunis  en  ce  moment  dans  les 
magasins  du  Mouillage  pour  aviser  aux  intérêts  de  la  colonie  ;  nous  venons  en 
leur  nom  vous  sommer  de  vous  rendre  à  celte  assemblée. 

—  Nulle  assemblée  ne  peut  se  former  si  elle  n'a  été  convoquée  par  moi , 
répondit  Marie  avec  fermeté  ;  je  ne  reconnais  aucun  des  actes  émanés  de  ce 
nouveau  pouvoir.  Retirez-vous  ,  et  dites  à  ceux  qui  vous  envoient  que  je  suis 
prête  à  les  entendre ,  s'ils  veulent  venir  ici  me  soumettre  leurs  réclamations. 

—  Ce  n'est  pas  entre  les  murailles  du  fort ,  sous  les  mousquets  de  la  gar- 
nison qu'ils  pourraient  parler  librement,  s'écria  Sigaliz  ;  il  faut  nous  suivre  , 
madame. 

A  ces  mots  ,  il  fit  un  mouvement  comme  pour  mettre  la  main  sur  la  petite 
reine.  Ce  geste  fut  le  signal  de  l'attaque.  Les  révoltés  tentèrent  d'envahir  la 
cour,  tandis  que  les  gardes  ,  serrés  autour  de  Marie  et  la  pique  en  avant,  tâ- 
chaient de  protéger  sa  rentrée  daus  les  appartements  du  fort;  mais  Vigeon  et 
ses  hommes  s'emparèrent  bientôt  de  la  porte.  Au  milieu  de  ce  tumulte  ,  on  en- 
tendait une  voix  qui  criait:  Sauvez,  sauvez  madame!...  C'était  celle  de 
Palida  ;  l'esclave  s'était  jetée  devant  sa  maîtresse  et  la  couvrait  de  son  corps. 
Au  bout  de  quelques  minutes,  Sigaliz  se  fit  jour  jusqu'à  la  petite  reine,  et, 
la  saisissant  d'un  bras  vigoureux,  il  l'emporta  tout  échevelée  et  couverte 
de  sang. 

—  Elle  est  prisonnière  !  elle  est  prisonnière  !  cria-t-on  de  tous  côtés  ,  et  la 
lioupe  entière  abandonna  la  place  pour  suivre  Sigaliz  ,  qui  emmenait  la  petite 
reine  aux  magasins  du  Mouillage. 

VII. 

Deux  jours  plus  tard,  vers  minuit,  Marie  veillait  encore  dans  la  chambre 
qui  lui  servait  de  prison.  Elle  était  assise  devant  une  petite  table  sur  laquelle 
élait  ouvert  son  livre  d'heures  ;  en  face  d'elle,  Palida ,  debout  et  le  dos  appuyé 
à  la  muraille,  semblait  écouler  si  quelque  bruit  ne  se  faisait  pas  entendre  au 
dehors;  mais  tout  se  taisait,  hors  le  vent  qui  murmurait  au  châssis  grillé  de 
la  fenêtre.  Une  lampe  de  terre  éclairait  à  peine  celle  triste  cellule,  située  sous 
le  luit  d'un  des  magasins  du  mouillage ,  et  qu'on  avait  arrangée  à  la  hâte  pour 
servir  de  prison  à  Marie;  au  milieu  de  ces  vagues  ténèbres,  ressortait  comme 
une  lumineuse  apparition  la  figure  blanche  et  immobile  de  la  petite  reine  :  elle 
lisait  le  front  baissé,  les  mains  jointes,  et  par  moments  elle  jetait  les  yeux  sur 


MARIE  D'ÉNÂMBUG.  G6l 

un  papier  placé  devant  elle,  à  côté  d'une  écritoire  en  fer-blanc,  semblable  à 
celle  que  les  scribes  de  profession  portaient  alors  suspendue  à  la  ceinture. 

—  Maîtresse ,  dit  Palida  en  relevant  la  tête ,  il  me  semble  que  j'entends  quel- 
que chose  en  bas,  comme  des  gens  qui  viennent. 

—  C'est  la  sentinelle  qui  marche  devant  la  porte;  va,  tout  le  monde  dort 
ici,  répondit  Marie. 

—  Non ,  non ,  on  a  parlé  ,  dit  l'esclave  en  montant  sur  le  banc  de  bois  placé 
devant  la  fenêtre  et  en  essayant  de  voir  ce  qui  se  passait  dehors;  mais  elle 
n'aperçut  qu'une  lumière  qui  brillait  non  loin  de  là ,  au  couvent  des  pères  ja- 
cobins. Tout  était  muet  ou  désert  aux  environs,  car  alors  le  quartier  du  Mouil- 
lage n'existait  pas  encore ,  et  la  ville  de  Saint-Pierre  n'était  qu'une  grosse 
bourgade  bâtie  sous  le  fort.  Tout  à  coup  un  léger  bruit  se  fit  entendre  derrière 
la  porte  même  de  la  prison  et  la  clef  tourna  doucement  dans  la  serrure. 

—  Maîtresse!  s'écria  Palida  ,  on  ouvre! 
Le  cœur  de  Marie  battit  violemment. 

—  A  cette  heure!  murmura-t-elle;  que  Dieu  ait  pitié  de  nous  !...  Qui  donc 
vient  ici? 

La  porte  s'enlr'ouvrit  et  se  referma  doucement ,  le  porte-clef  resta  dehors 
et  Loinvilliers  entra.  Marie  s'jélait  levée  ;  en  reconnaissant  le  comte,  elle  recula 
jusqu'au  fond  de  la  chambre  et  resta  là ,  tremblante  et  appuyée  des  deux  mains 
à  l'épaule  de  Palida.  Loinvilliers  parcourut  la  prison  du  regard  ;  puis  ses  yeux 
s'arrêtèrent  sur  Marie  avec  une  amère  joie.  Combien  de  fois,  dans  l'égoïsme 
cruel  de  son  amour,  il  avait  souhaité  la  voir  ainsi  seule,  abandonnée  de  tout 
secours  humain  !  Il  crut  réduire  enfin,  sinon  le  cœur,  du  moins  la  fierté  de 
cette  femme,  dont  le  salut  dépendait  en  ce  moment  de  lui,  et  dit  en  se  rap- 
prochant de  Marie  : 

—  Je  viens  à  votre  secours,  madame... 

—  Vous!  interrompit-elle  avec  un  geste  de  doute  et  presque  d'effroi. 

—  Savez-vous  ce  qui  se  passe?  reprit-il;  les  rebelles  sont  maîtres  du  fori 
et  de  la  ville  ;  ils  ont  nommé  des  magistrats,  des  officiers  nouveaux...  Ils  ont 
rédigé  un  acte  par  lequel  vous  renoncez  à  vos  droits  et  à  ceux  de  votre  fils... 

—  Cet  acte  ,  le  voilà,  répondit-elle  en  montrant  le  papier  placé  sur  la  table. 

—  Ils  l'ont  apporté  pour  vous  le  faire  signer,  ils  l'ont  laissé....  eh  bien? 

—  Eh  bien  !  dussé-je  mourir  ici ,  je  ne  rachèterai  pas  ainsi  ma  liberté  , 
ma  vie. 

—  Mais  vous  pouvez  échapper  autrement  à  ces  misérables,  s'écria  Loinvil- 
liers; j'ai  gagné  vos  gardes,  mes  Espagnols  nous  attendent  au  bord  de  la 
rivière  des  Pères.  Au  point  du  jour,  nous  serons  en  sûreté  dans  les  Mornes ,  et 
alors  ,  savez-vous  ce  que  je  ferai ,  Marie  ?  J'enrôlerai  tous  les  flibustiers  de  ces 
îles;  mon  oncle  le  baron  de  Poiney  m'enverra  des  troupes  de  Saint-Christophe. 
Avec  toutes  ces  forces  réunies ,  j'attaquerai  les  rebelles,  je  les  traiterai  comme 
j'ai  traité  les  peaux  rouges.  Vous  serez  vengée,  Marie  !  le  voulez-vous?  Alors 
il  faut  vous  fier  à  moi,  il  faut  me  suivre. 

—  Non  ,  répondit-elle  ,  non  ;  car  qui  sait  quel  prix  vous  mettriez  à  votre  dé- 
vouement ? 

—  Le  plus  haut  prix,  je  l'avoue,  s'écria  Loinvilliers;  j'exigerais  une  pro- 


662  HAiUE   DÉNAMBUC. 

messe,  un  serment  que  vous  accompliriez  quand  vous  seriez  revenue  ici  victo- 
rieuse et  vengée. 

—  Je  n'ai  donc  plus  d'espoir  qu'en  Dieu  ,  dit-elle  en  baissant  la  tête;  je  ne 
vous  suivrai  pas  ,  monsieur. 

—  Marie,  au  nom  du  ciel ,  par  pitié  pour  vous-même,  s'écria  Loinvilliers, 
venez,  le  temps  presse;  mais  vous  me  haïssez  donc  plus  que  la  mort?  Ces  mi- 
sérables vous  tueront  ;  qui  peut  vous  sauver  si  ce  n'est  moi  ?  Quel  secours  pou- 
vez-vous  attendre  dans  cette  île  séparée  du  reste  du  monde  par  les  abîmes 
immenses  de  la  mer? 

Marie  s'était  assise;  elle  détourna  la  tête  et  fit  signe  à  Loinvilliers  de  sortir. 
Alors  il  se  mit  à  ses  genoux ,  il  lui  parla  encore  longtemps  avec  des  transports 
d'amour,  de  fureur,  avec  menace,  avec  prière  ;  mais  elle  fut  inébranlable. 
Le  comte  la  quitta  enfin ,  irrité  ,  désespéré  de  ses  refus  et  résolu  pourtant  à  la 
sauver. 

La  situation  de  la  petite  reine  était  affreuse  ;  les  auteurs  de  celte  rébellion 
s'étaient  trop  compromis  pour  ne  pas  aller  jusqu'aux  dernières  extrémités,  si 
Marie  ne  signait  l'acte  qui  les  investissait  légalement  du  pouvoir.  Mais  Loinvil- 
liers les  surveillait ,  et  il  leur  suscita  des  embarras  qui  ne  leur  laissèrent  pas 
le  temps  d'arriver  a  leurs  fins  ;  il  agit  sourdement  auprès  des  capitaines  de  pa- 
roisse qui  déjà  voyaient  avec  inquiétude  les  embarras  du  nouveau  gouverne- 
ment; il  se  servit  de  l'influence  toute  puissante  du  clergé  pour  ramener  les 
petites  gens  ;  il  réclama  enfin  hautement  la  liberté  de  Marie.  Cependant  la 
petite  reine  était  toujours  étroitement  gardée.  Aucune  nouvelle  de  ce  qui  se 
passait  au  dehors  ne  lui  était  transmise,  et  Loinvilliers  lui-même  ne  put  par- 
venir une  seconde  fois  jusqu'à  elle.  Un  jour  enfin  la  porte  de  sa  prison  s'ou- 
vrit,  et  elle  vil  entrer  le  docteur  Janson  ;  le  pauvre  homme  était  blême  et 
défait. 

—  Oh  !  mon  vieil  ami,  s'écria-t-elle  toute  en  larmes,  c'est  vous!  que  vous 
ont-ils  donc  fait ,  grand  Dieu  ! 

—  Ils  m'ont  enfermé  là-bas  dans  une  chambre  noire  ,  répondit-il  piteuse- 
ment, depuis  un  mois  ;  et  vous,  madame?  Oh  !  les  infâmes,  vous  traiter  ainsi  ! 
mais  ils  ont  peur  à  présent.  Sigaliz  et  les  autres  se  sont  enfermés  dans  le  fort  ; 
il  y  a  une  assemblée  au  quartier  du  Prêcheur,  le  comte  de  Loinvilliers  s'y  est 
rendu;  d'un  moment  à  l'autre  ,  les  choses  peuvent  changer  de  face. 

—  D'un  moment  à  l'autre  il  peut  arriver  un  navire  de  France  !  s'écria  Marie 
avec  un  accent  indieible  de  confiance  et  d'espoir.  Docteur,  il  y  a  aujourd'hui 
onze  mois  que  Maubray  est  parti. 

En  parlant  ainsi ,  elle  était  pâle,  animée,  et  ses  prunelles  brillantes  sem- 
blaienl  se  dilater.  Le  médecin  lui  pril  le  bras  et  se  mit  à  compter  les  pulsations 
de  l'artère  avec  une  attention  inquiète.  Elle  sourit  et  dit  en  étendant  la  main 
du  côté  de  la  mer  :  —  Maubray  m'attend  là-bas,  j'irai.  Vous  m'y  conduirez, 
docteur.  —  En  ce  moment,  un  grand  tumulte  s'éleva  du  côté  du  fort;  on  en- 
tendait le  roulement  des  tambours  et  un  bruit  confus.  —  Sainte  mère  de  Dieu  ! 
on  vase  battre  !  s'écria  Marie.  Il  y  eut  un  moment  d'angoisse  et  de  cruelle 
atli  nte  :  le  bruit  approchait. 

—  On  vient  vous  délivrer,  madame  !  8'écria  le  docteur. 


MARIE   DÉNAMBUC.  665 

Au  même  instant  les  portes  s'ouvrirent,  et  Loinviliiers  parut  à  la  tête  d'une 
vingtaine  d'hommes. 

—  Vous  êtes  libre,  madame,  dit-il;  Baillardet,  Vigeon  et  Sigaliz  viennent 
d'être  arrêtés  ;  les  habitants  se  recommandent  à  votre  miséricorde.  La  vigie  a 
signalé  un  navire,  un  navire  de  l'État ,  et  les  rebelles  sont  effrayés. 

—  Un  navire  qui  vient  de  France  !  s'écria  Marie  en  levant  les  mains  au  ciel  ; 
mon  Dieu!  soyez  béni  ! 

La  petite  reine  fut  ramenée  au  fort  Saint-Pierre  comme  en  triomphe;  ceux 
qui  un  mois  auparavant  la  poursuivaient  de  clameurs  furieuses  s'attendrissaient 
maintenant  en  la  voyant  s'avancer  si  pâle,  si  faible,  si  souffrante,  mais  le 
front  éclatant  de  joie.  Le  docteur  et  Palida  la  soutenaient,  car  elle  n'avait  pas 
voulu  monter  dans  sa  litière.  Quand  elle  fut  sur  la  plage,  elle  s'arrêta  les 
yeux  fixés  sur  le  navire  dont  on  distinguait  en  pleine  mer  la  haute  voilure. 
Oh  !  munnura-t-elle  avec  un  élan  de  confiance  et  d'espoir,  voici  ma  déli- 
vrance ! 

Loinviliiers  marchait,  plein  d'orgueil  et  d'espoir,  à  côté  de  la  petite  reine; 
dans  l'effusion  de  sa  joie ,  elle  lui  avait  adressé  quelques  paroles  bienveillantes . 
Il  rentra  avec  elle  au  fort,  et  chacun ,  en  le  voyant  si  radieux  ,  pensa  que  sa 
charge  de  lieutenant  général  lui  était  déjà  rendue.  Avant  de  suivre  Marie  dans 
les  appartements ,  il  appela  Ricio  et  lui  dit  à  voix  basse  :  —  Que  mon  canot 
soit  prêt  sur  l'heure.  Dès  que  le  navire  qu'on  signale  aura  mouillé,  j'irai  à 
bord.  Il  faut  que  je  sois  maître  ici  :  elle  est  à  moi  maintenant! 

Le  soir  même,  le  vaisseau  de  guerre  l'Amphitrite  jeta  l'ancre  dans  la  rade 
de  Saint-Pierre.  Le  père  du  Tertre  et  M.  de  Vauderoque  d'Énambuc,  frère  du 
défunt  général ,  étaient  à  bord. 

Le  lendemain ,  vers  midi ,  une  assemblée  solennelle ,  convoquée  par  la  petite 
reine  ,  se  réunit  au  fort.  Les  principaux  habitants,  le  clergé ,  tous  les  officiers, 
tous  les  employés  du  gouverneur  remplissaient  la  salle  d'audience.  Le  comlc 
de  Loinviliiers  avait  repris  sa  place  près  du  fauteuil  où  allait  venir  s'asseoir  la 
petite  reine.  Pour  la  première  fois  de  sa  vie  peut-être  ,  il  ne  pouvait  dissimuler 
entièrement  ce  qui  se  passait  au  fond  de  son  âme  ;  un  sourire  involontaire  fai- 
sait frémir  ses  lèvres  pales,  une  secrète  joie  éclatait  sur  son  front  de  marbre 
et  dilatait  ses  sombres  prunelles.  On  ignorait  quelle  communication  la  petite 
reine  voulait  faire  à  l'assemblée.  Loinviliiers  lui-même  ne  se  douta  pas  un  in- 
stant de  ce  qui  allait  se  passer.  A  midi  précis  ,  Marie  parut ,  conduite  par  son 
beau-frère,  M.  de  Vauderoque  d'Énambuc;  le  père  du  Tertre  marchait  à  côté 
d'elle,  tenant  dans  ses  mains  un  pli  auquel  pendait  le  sceau  royal.  Une  accla- 
mation s'éleva  de  tous  côtés;  on  cria  :  Vive  la  petite  reine!  vive  Madame! 
Marie  s'inclina  ,  visiblement  émue;  son  beau  visage  si  pâle,  si  languissant, 
s'anima  d'une  légère  rougeur,  et  elle  leva  la  main  vers  le  portrait  du  général 
comme  pour  lui  reporter  tous  ces  hommages.  Quand  les  acclamations  eurent 
cessé,  Marie  prit  des  mains  du  père  Ou  Tertre  le  parchemin  scellé,  et  dit  d'une 
voix  très-émue,  mais  haute  et  distincte:  —  Messieurs,  je  suis  touchée  jus- 
qu'au fond  de  làmc  dis  sentiments  que  vous  me  témoignez,  et  j'en  garderai 
toujours  un  vif  souvenir,  .le  vous  ai  réunis  pour  vous  faire  mes  adieux.  Sa 
majesté  ,  cédant  à  mes  supplications,  a  remis  en  d'autres  mains  le  gouverne- 


064  MARIE  D'ÉNAMBUC, 

ment  de  la  colonie.  C'est  le  frère  de  celui  que  vous  avez  tous  pleuré  et  dont 
la  mémoire  est  restée  ici  en  vénération;  c'est  M.  de  Vauderoque  d'Énambuc 
qui  représentera  mon  fils  et  commandera  au  nom  du  roi  de  France;  voici  les 
lettres  patentes.  Messieurs  ,  je  vous  présente  votre  nouveau  gouverneur.  —  En 
achevant  ces  mots ,  elle  se  tourna  vers  M.  de  Vauderoque  ,  qui  se  leva  et  salua 
l'assemblée.  Il  y  eut  un  moment  d'étonnement  et  de  silence.  Personne  ne  s'at- 
tendait à  une  telle  déclaration  ;  tous  les  regards  se  tournèrent  vers  Loinvil- 
liers ,  qu'un  moment  auparavant  chacun  désignait  comme  le  futur  époux  de  la 
petite  reine.  Il  était  debout ,  immobile  et  calme  en  apparence;  mais  il  avait  la 
main  sur  son  poignard  ,  car  sa  première  pensée  fut  de  tuer  Marie  sur  l'heure  ; 
puis  il  calcula  rapidement  qu'il  avait  quelques  jours  devant  lui  et  qu'il  pouvait 
encore  devenir  le  maître  de  cette  femme  ,  dont  la  possession  était  depuis  si 
longtemps  l'unique  but  de  sa  vie.  Il  dissimula  sa  rage,  sa  fureur,  toutes  les 
passions  qui  bouleversaient  son  âme,  et  il  entendit  d'un  visage  tranquille  la 
longue  harangue  que  M.  de  Vauderoque  fit  à  l'assemblée.  Quand  tout  le  monde 
se  fut  retiré ,  il  se  rapprocha  de  la  petite  reine  ,  et  lui  dit ,  le  regard  ardent , 
les  lèvres  pâles  et  serrées  :  —  Vous  partez  !  vous  voulez  aller  retrouver  cet 
homme  !  mais,  sur  mon  âme,  sur  mon  salut ,  il  ne  vous  reverra  jamais! 

V Amphitrite  devait  faire  voile  pour  Saint-Domingue  après  quelques  jours 
de  relâche  à  la  Martinique,  et  l'époque  de  son  retour  en  France  était  encore 
éloignée.  Marie  ne  voulut  point  l'attendre  ;  elle  se  décida  à  partir  sur  un  navire 
de  Bordeaux  qui  venait  de  compléter  sa  cargaison  à  la  Basse-Terre  de  la  Gua- 
deloupe. On  essaya  vainement  de  la  dissuader  d'entreprendre  une  si  pénible 
et  si  longue  traversée  sur  un  vaisseau  marchand  mal  construit  et  mauvais  voi- 
lier; elle  n'écouta  que  l'ardente  impatience  qui  depuis  si  longtemps  la  con- 
sumait. 

Quelques  jours  plus  tard,  une  foule  d'habitants  se  pressaient  le  long  de  la 
plage.  Ils  étaient  venus  de  tous  les  quartiers  de  l'île  en  apprenant  l'arrivée  du 
nouveau  gouverneur  et  le  départ  de  la  petite  reine.  Les  regrets  et  l'attendris- 
sement étaient  universels;  en  ce  moment  on  ne  se  souvenait  que  de  la  bonté, 
de  la  justice ,  des  nobles  qualités  de  Marie;  ceux-là  même  que  l'idée  d'être  gou- 
vernés par  une  femme  avait  le  plus  révoltés ,  la  pleuraient  maintenant.  Tous 
les  canots  de  la  rade  étaient  en  mouvement  autour  de  V Amphitrite ,  qui  allait 
transporter  la  petite  reine  et  sa  suite  à  la  Guadeloupe  ,  où  elle  devait  s'embar- 
quer sur  le  Saint-Nicolas  de  Bordeaux.  Les  noirs  chantaient  sur  un  air  mono- 
tone et  plaintif  des  paroles  improvisées;  tous  aimaient  cette  jeune  femme,  dont 
ils  n'avaient  jamais  aperçu  que  de  loin  le  doux  visage  ;  ils  la  pleuraient ,  car 
ils  savaient  qu'elle  avait  souvent  jeté  sur  leurs  misères  un  regard  de  compas- 
sion, et  qu'elle  les  protégeait  contre  l'oppression  des  blancs.  La  petite  reine 
entendit  la  messe  dans  la  chapelle  où  une  année  auparavant  elle  avait  à  pareil 
jour  épousé  secrètement  le  marquis  de  Mauhray;  son  âme  était  pleine  de  joie  et 
d'espoir;  il  lui  semblait  que  cet  anniversaire  devait  lui  porter  bonheur.  Après 
avoir  fait  ses  dévolions ,  elle  descendit  vers  la  plage  ,  accompagnée  de  tous  les 
gens  de  sa  maison  qui  la  suivaient  en  France.  Une  longue  acclamation  s'éleva 
à  son  aspect  ;  la  foule  éplorée  se  pressa  sur  son  passage  avec  mille  bénédic- 
tions et  nulle  vœux.  Marie,  tout  à  la  fois  triste  et  radieuse  ,  mit  une  main  sur 


MARIE  D'jÉNAMBUG.  065 

son  cœur  et  salua  cette  multitude  inconstante,  qui,  un  mois  auparavant, 
l'avait  vue  traînée  en  prison,  et  ne  s'était  point  levée  pour  la  délivrer.  Elle 
était  d'une  extrême  pâleur,  et  elle  se  soutenait  à  peine.  Le  gouverneur  lui  don- 
nait la  main;  mais  elle  était  si  faible  ,  qu'il  lui  fallait  aussi  s'appuyer  au  bras 
du  docteur  Janson.  Lorsqu'elle  fut  entrée  dans  le  canot  qui  devait  la  transporter 
à  bord  ,  elle  se  retourna  et  fit  encore  un  signe  de  la  main.  Alors  les  sanglots 
éclatèrent;  la  foule  tendit  les  bras  vers  elle  en  criant  : 

—  Vive  !  vive  la  petite  reine! 

—  Adieu,  adieu,  dit-elle  en  jetant  un  long  regard  sur  cette  terre  où  elle 
avait  régné,  où  elle  avait  tant  souffert  ;  adieu  !  la  France  ne  me  fera  jamais 
oublier  cet  autre  côté  du  monde. 

Le  comte  de  Loinvilliers  n'était  pas  venu  faire  ses  adieux  à  la  petite  reine; 
seul  et  caché  derrière  les  remparts,  il  la  vit  s'embarquer  et  quitter  pour  tou- 
jours la  Martinique.  Quand  le  canot  eut  abordé  UAmphitrite ,  quand  Marie  eut 
quitté  le  pont,  après  avoir  une  derrière  fois  salué  la  foule  immobile  sur  le 
rivage,  Loinvilliers  appela  Ricio. 

—  Allons!  tout  est-il  prêt?  s'écria-t-il.  Moi  aussi,  je  pars!  Oh!  Juan  de 
Mata ,  terrible  écumeur  de  mer,  quelle  proie  !  Allons ,  allons  retrouver  aux 
Saintes  mes  amis  les  forbans  !  Ce  sont  eux  qui  me  rendront  la  petite  reine  ! 

Il  y  a  dans  l'Océan  qui  sépare  les  deux  mondes  des  chemins  invisibles  que 
le  navigateur  sait  reconnaître  et  suivre;  il  y  a  comme  des  jalons  jetés  au 
milieu  des  eaux,  devant  lesquels  passent  les  navires  qui  sillonnent  la  vaste 
mer.  Juan  de  Mata  ,  capitaine  du  Santiago ,  savait  bien  dans  quelles  latitudes 
il  fallait  attendre  le  Saint-Nicolas  de  Bordeaux,  et,  un  mois  environ  après 
le  départ  de  Marie,  le  forban  croisait  par  le  travers  des  Bermudes.  Le  Santiago 
était  une  légère  goélette  armée  de  canons,  et  montée  par  un  équipage  recruté 
dans  les  quatre  parties  du  monde,  mais  dans  lequel  les  Espagnols  étaient  en 
majorité.  Pendant  quinze  jours  de  croisière,  il  avait  reconnu  deux  ou  trois 
navires  que  le  capitaine  Juan  de  Mata  eût  volontiers  abordés;  mais  Loinvil- 
liers le  força  d'attendre. 

Le  temps  était  calme,  des  brises  molles  et  changeantes  ridaient  à  peine 
l'immense  étendue  au  milieu  de  laquelle  la  goélette  ressemblait  à  un  point 
blanc  sur  un  velours  bleuâtre.  Loinvilliers  ne  quittait  guère  le  pont;  adossé 
aux  bastingages,  promenant  ses  yeux  sur  l'horizon,  il  regardait  si  aucune 
voile  n'apparaissait  sur  l'azur  indécis  du  ciel;  il  attendait  avec  une  sombre  et 
cruelle  impatience  qu'un  vent  favorable  lui  amenât  sa  proie.  Enfin  la  vigie  cric  : 
Navire!  et  l'on  aperçut  bientôt  distinctement  un  vaisseau,  qu'à  sa  lourde  voi- 
lure, â  sa  marche,  on  reconnut  pour  le  Saint-Nicolas  de  Bordeaux.  Alors  la 
joie  de  l'équipage  se  manifesta  par  des  cris  et  d'effroyables  malédictions  ;  on 
se  prépara  au  combat  comme  à  une  fête,  car  on  ne  prévoyait  nulle  résistance. 
Le  comte  de  Loinvilliers  prit  Juan  de  Mata  à  part. 

—  Nos  conventions  tiennent,  lui  dit-il,  â  vous  et  â  vos  hommes  la  car- 
gaison tout  entière,  a  moi  M""  d'Énamhuc.  Vous  me  transporterez  avec  elle 
dans  quelque  porl  de  L'Amérique  du  Sud.  Ce  sont  bien  mis  conventions,  Juan 
de  Mata.' 

TOME    H.  iO 


666  MARIE   b'ÉNAMBIJC. 

—  Ce  sont  nos  conventions,  et,  sur  mon  salut,  je  les  accomplirai ,  répondit 
le  forban  la  main  sur  la  poitrine. 

—  Oh  !  maintenant  elle  est  à  moi  !  s'écria  Loinvilliers  ;  ni  le  ciel  ni  l'enfer  ne 
sauraient  me  l'arracher  ! 

Cependant  le  Saint-Nicolas  avait  reconnu  de  son  côté  ce  navire,  qui  com- 
mençait à  lui  donner  la  chasse  ,  et  il  essaya  de  fuir  ;  mais  la  goélette  ,  d'une 
marche  infiniment  supérieure,  lui  eut  bientôt  fait  connaître  l'inutilité  de  sa 
manœuvre.  La  faible  brise  qui  soufflait  de  l'est  était  tombée;  le  lourd  navire 
marchand  resta  immobile  et  comme  enchaîné  par  une  puissance  invisible  sur 
cette  mer  endormie ,  tandis  que  la  goélette  avançait  sur  lui ,  grâce  à  sa  voilure, 
qui  lui  permettait  de  profiter  du  moindre  souffle  de  vent.  Quand  elle  fut  à  une 
portée  de  pistolet  du  Saint-Nicolas,  les  forbans  se  dressèrent  sur  les  lisses 
avec  des  cris  sauvages ,  et  se  préparèrent  à  jeter  les  grapins  dans  les  haubans. 

—  A  l'abordage  !  à  l'abordage  !  cria  Juan  de  Mata. 

La  goélette  accosta  le  Saint-Nicolas ,  et  les  forbans  envahirent  le  pont,  le 
poignard  aux  dents ,  la  hache  dans  un  main  et  le  pistolet  dans  l'autre.  Il  y  eut 
un  moment  de  confusion,  mais  on  ne  se  battit  point,  le  vaisseau  marchand 
élant  entièrement  désarmé.  Tandis  que  les  forbans  se  rendaient  maîtres  du 
capitaine  et  de  l'équipage,  Loinvilliers  descendit  dans  l'enlre-pont.  En  entrant 
dans  la  chambre,  la  première  personne  qu'il  trouva  devant  lui  fut  le  docteur 

—  Monsieur,  lui  cria-t-il,  toute  résistance  serait  inutile;  nous  sommes 
maîtres  du  navire.  Où  est  Mme  d'Énambuc? 

Le  médecin  ouvrit  la  porte  d'une  des  cabines  ,  et  répondit  simplement  :  — 
La  voilà! 

Les  sabords  ouverts  éclairaient  en  plein  cet  étroit  espace;  Palida  était  assise 
par  terre  dans  un  coin,  la  tête  dans  ses  mains.  Au  milieu  de  la  cabine,  il  y 
avait  une  caisse  étroite  et  recouverte  d'un  drap  noir. 

—  Morte!...  s'écria  Loinvilliers  en  s'arrèlant  comme  foudroyé.  Elle  est 
morte!... 

—  Je  n'ai  pu  la  sauver  ;  elle  avait  trop  souffert!  répondit  le  médecin. 

—  Monsieur,  interrompit  Loinvilliers  avec  égarement,  ôtez  ce  drap!  dé- 
couvrez ce  cercueil  !  je  veux  la  voir  ! 

—  C'est  une  profanation  ,  s'écria  le  médecin  en  reculant  avec  épouvante  ; 
monsieur,  au  nom  du  ciel,  laissez  en  paix  ces  restes  sacrés  ! 

—  Je  veux  la  voir!  répéta  Loinvilliers  avec  un  geste  de  menace. 

Le  médecin  releva  le  drap  d'une  main  mal  assurée  et  découvrit  le  cercueil. 
Son  art  avait  conservé  ces  tristes  dépouilles;  elle  était  là  comme  endormie, 
la  tête  ensevelie  dans  ses  longs  cheveux ,  les  mains  jointes  sur  le  crucifix.  Le 
comte  de  Loinvilliers  s'agenouilla;  deux  larmes,  les  premières  qu'il  eût  ver- 
sées de  sa  vie  ,  roulèrent  le  long  de  ses  joues,  et  il  s'écria  ,  dans  un  affreux 
désespoir  :  Marie!  Marie!  morte  pour  l'éternité! 

—  Elle  vous  a  pardonné  à  ses  derniers  moments,  dit  le  médecin;  elle  a 
prié  pour  vous,  pour  vous,  dont  le  funeste  amour  a  rempli  sa  vie  d'amertume 
et  de  malheur.  Maintenant,  du  moins,  laissez-moi  accomplir  ses  dernières 
volontés;  souffrez  que  je  ramène  en  France  ses  tristes  restes  pour  les  rendre  à 
son  mari ,  le  marquis  de  Maubray. 


MARIE   D'ÉNAMBUC.  667 

—  Son  mari  !  s'écria  le  comte  en  se  dressant  avec  une  sombre  fureur  ;  elle 
était  sa  femme  ! 

—  Elle  l'avait  épousé  secrètement  à  la  Martinique. 

Loinvilliers  l'interrompit  et  lui  imposa  silence  d'un  geste  violent  ;  puis  ,  re- 
devenant calme  en  apparence  et  maître  de  lui-même  ,  il  appela  Juan  de  Mata. 
Le  forban  pâlit  et  s'arrêta  épouvanté  en  apercevant  cette  femme  morte  ,  dans 
ce  cercueil  ouvert  près  duquel  Palida  et  le  médecin  venaient  de  s'agenouiller. 

—  Est-ce  là  Mmc  d'Énambuc  ?  dit-il  en  faisant  un  signe  de  croix;  par  le  Dieu 
vivant!  ce  n'est  pas  ainsi  que  vous  vous  attendiez  à  la  retrouver,  seigneur 
comte  !  Maintenant  qu'allez-vous  faire  ? 

—  Ses  funérailles  ,  répondit  Loinvilliers. 

Un  quart  d'heure  après ,  tout  l'équipage  du  Saint-Nicolas  et  tous  les  for- 
bans étaient  réunis,  la  tête  nue,  sur  le  pont  ;  l'aumônier,  son  missel  à  la  main, 
disait  les  prières  pour  les  morts  devant  le  cercueil  auquel  on  avait  attaché 
deux  boulets;  le  comte,  agenouillé  contre  les  bastingages,  murmurait  le 
De  Profundis  d'une  voix  creuse  et  brisée.  Après  l'absoute,  deux  hommes 
soulevèrent  le  cercueil  et  le  lancèrent  par-dessus  le  bord.  Les  profondes  eaux 
jaillirent  avec  un  bruit  sourd  et  se  ridèrent  au  loin;  puis  le  gouffre  se  referma, 
tout  fut  fini;  la  petite  reine  était  à  jamais  cachée  au  foud  des  abimes  de  la 
mer.  Alors  le  comte  se  releva  et  dit  entre  ses  dents  : 

—  Il  ne  la  reverra  ni  vivante  ni  morte  ! 

Mms  Charles  Reybaud. 


PORT-ROYAL, 


PAR  M.  SAINTE-BEUVE. 


Voici  enfin  un  livre  qui  console  du  triste  état  où  sont  tombées  les  lettres 
depuis  quelques  années  5  car,  on  ne  peut  se  le  dissimuler,  il  s'est  introduit  de 
nos  jours  un  étrange  désordre  dans  les  vocations  de  l'esprit  et  dans  l'emploi 
des  talents.  Presque  toujours  le  début  des  carrières  littéraires  de  nos  contem- 
porains a  été  leur  moment  le  plus  heureux,  parce  qu'il  était  l'effet  d'un  mou- 
vement naturel.  On  allait  là  où  l'on  se  sentait  appelé  ;  on  écrivait  sous  la  dictée 
d'un  impérieux  instinct;  on  se  développait  librement,  parce  qu'on  obéissait  à 
une  voix  secrète  et  puissante.  C'était  là  l'heure  des  œuvres  fécondes  et  des 
succès  éclatants.  Mais  il  arrive  un  moment  où  la  veine  s'épuise,  soit  parce  que 
la  nature  n'y  a  pas  mis  davantage,  soit  parce  que  le  travail  ne  creuse  pas  celte 
veine  assez  à  fond.  Alors  on  se  met  à  en  chercher  une  autre,  on  dévie,  parce 
qu'on  se  croit  à  bout  de  la  route  première,  ou  parce  qu'on  manque  d'énergie 
pour  briser  les  obstacles  contre  lesquels  on  se  heurte.  Ici  s'ouvre  une  autre 
époque  dans  la  vie  de  l'écrivain.  Auparavant,  il  suivait  la  vocation  qu'il  s'était 
reconnue;  maintenant,  il  s'en  forge  une  autre,  et  à  la  nature  il  substitue  la 
volonté.  Il  n'y  a  pas  de  génie  si  vigoureux  qu'on  le  suppose  qui  puisse  sans 
dommage ,  avec  impunité ,  se  permettre  un  déclassement  semblable  et  ces  ap- 
plications forcées.  Plus,  au  contraire  ,  les  talents  qui  se  fourvoient  ainsi  sont 
réels,  plus  les  dissonances  qu'ils  tirent  d'un  instrument  auquel  ils  n'auraient 
jamais  dû  loucher  sont  aiguës  et  fâcheuses. 

M.  Sainte-Beuve  a  su  échapper  à  celle  déchéance.  Ses  débuis  avaient  an- 
noncé un  écrivain  brillant  :  les  développements  qui  les  ont  suivis  nous  ont 
donné  un  écrivain  supérieur.  L'auteur  des  Critiques  et  Portraits  littéraires, 


POIlT-ROYAL,  G00 

le  romancier  qui  a  écrit  f'oluptè,  a  pris  rang  parmi  les  premiers  prosateurs 
de  notre  époque. 

Déjà  vers  la  fin  du  xvie  siècle,  on  se  plaignait  de  la  multitude  des  auteurs  et 
du  peu  de  valeur  de  leurs  livres.  «  Il  y  a  tant  d'écrivains  aujourd'hui  qui  s'ac- 
cablent les  uns  les  autres  ,  disait  un  traducteur  des  Commentaires  de  César, 
qu'on  ne  peut  guère  bien  discerner  les  bons  des  mauvais  qui  les  éteignent  et 
suffoquent,  à  guise  des  méchantes  herbes  qui  surcroissent  parmi  les  utiles  et 
salutaires,  et  les  surmontent  et  les  étouffent  :  quand  chacun,  sans  aucun  choix 
ni  jugement,  sans  rien  élabourer  ni  sarcler,  se  transporte  le  nez  au  vent, 
selon  que  la  fantaisie  le  pousse  (1).  »  Et,  de  nos  jours,  qu'est-ce  qu'écrire 
pour  bien  des  gens,  sinon  céder  à  un  caprice  et  remplir  une  heure  de  désœu- 
vrement? Mais  le  caprice  n'est  pas  la  force  ,  mais  le  désœuvrement  n'est  pas 
l'inspiration. 

Il  n'est  pas  permis  non  plus  d'oublier  que  de  nouveaux  devoirs  sont  imposés 
à  l'écrivain  par  les  richesses  mêmes  de  la  littérature  dans  laquelle  il  veut  pren- 
dre place.  Si  le  peuple  au  milieu  duquel  il  est  appelé  à  penser  et  à  produire 
compte  déjà  trois  siècles  de  développement  et  de  fécondité  littéraire  ,  il  aura 
soin  de  s'enquérir  de  toutes  les  conditions,  de  toutes  les  phases  et  de  tous  les 
détails  de  cet  illustre  passé,  pour  éviter  des  redites  inutiles ,  ou  des  efforts  qui 
porteraient  à  faux.  Dans  une  littérature  qui  commence,  on  peut  marcher 
devant  soi  sans  information  préalable  ;  la  route  est  libre,  et  toutes  les  gloires 
peuvent  être  ravies  par  les  talents  qui  arrivent  les  premiers;  mais  au  sein  d'une 
civilisation  littéraire  dont  les  travaux  et  l'opulence  ne  semblent  laisser  aux 
contemporains  que  les  plaisirs  d'une  jouissance  oisive,  un  esprit  sérieux  ne 
saurait  se  résoudre  à  tenter  quelque  chose  avant  de  s'être  assuré,  par  une 
connaissance  approfondie  du  passé,  d'une  originalité  possible  dans  le  présent. 

Nous  ne  connaissons  pas  d'écrivain  qui  se  soit  enquis  de  la  tradition  avec 
plus  de  diligence  et  de  sagacité  que  M.  Sainte-Beuve.  Même  au  moment  où  il 
croyait  le  plus  à  l'avenir  d'une  rénovation  littéraire  ,  il  étudiait  le  passé  avec- 
une  pénétration  ingénieuse;  c'était  un  révolutionnaire  érudit.  Quand ,  plus 
lard,  il  toucha  l'époque  d'une  littérature  plus  indifférente  ,  ou  même,  suivant 
sa  propre  expression,  légèrement  désabusée,  il  put  fortifier  ses  études  critiques 
par  la  maturité  toujours  croissante  de  son  esprit.  La  science  acquise  et  l'ori- 
ginalité personnelle  se  prêtèrent  un  mutuel  secours,  et  de  celte  alliance,  de  ce 
tempérament  sortit  un  écrivain  qui  sut  se  distinguer  à  la  fois  de  ses  contempo- 
rains et  de  ses  devanciers. 

La  prose  française,  qui,  dans  l'histoire  de  l'esprit  humain  et  de  l'ail, 
marche  l'égale  des  proses  grecque  et  latine  ,  a  débulé  par  la  causerie ,  la  dé- 
monstration et  la  polémique.  Montaigne,  Descartes  et  Pascal  l'ont  faile  et  l'ont 
constituée.  Quand  les  conditions  et  l'harmonie  de  ses  formes  furent  réglées  et 
reconnues,  elle  servit  surtout  d'instrumenl  aux  débals  delà  religion,  delà 
philosophie,  puis  enfin  de  la  politique  :  ses  habitudes  furent  la  rapidité  de 
l'allure,  la  clarté  de  la  phrase  ,  la  précision  du  mot.  Que  se  proposait-on  sur- 

(1)  Essai  sur  les  meilleurs  ouvrages  écrits  en  ]>rosc  dans  la  lamjue  française ,  par 
François  «le  NeufcliAteau. 


670  PORT-ROYAL. 

tout?  On  voulait  prouver  des  vérités  utiles,  détruire  l'erreur,  entraîner  les 
masses.  Pour  cela  ,  il  faut  une  marche  prompte,  un  épanchement  facile  de  la 
pensée,  une  succession  progressive  de  coups  véhéments  et  sûrs.  Aussi,  at- 
teindre un  grand  but  en  marchant  avec  célérité  sur  la  ligne  droite,  tel  est  le 
mérite  ambitionné  par  la  plupart  de  nos  prosateurs. 

Mais  en  courant  ainsi  on  laisse  de  côté  ,  on  omet  bien  des  choses.  Tout  ce 
que  l'esprit  a  de  sinuosités  et  de  profondeurs,  tout  ce  que  le  cœur  a  de  délica- 
tesses et  de  recoins  cachés,  en  un  mot,  tous  les  faits  complexes  et  intimes 
risquent  de  rester  sans  observateur  et  sans  peintre.  C'est  cette  partie  si  impor- 
tante, trop  négligée  par  nos  plus  grands  maîtres  ,  qu'a  surtout  cultivée  avec 
bonheur  M.  Sainte-Beuve.  Il  nous  rend,  avec  les  transformations  nécessaires  , 
ce  que  la  causerie  de  Montaigne  et  la  phrase  d'Amyot  ont  d'abondant  et  d'iné- 
puisable. Il  procure  au  lecteur  du  xixe  siècle  le  plaisir  de  renouer  un  peu  avec 
les  traditions  du  xvie.  A  ces  éléments  si  français  se  trouvent  associées  des 
qualités  qui  rappellent  la  profondeur  et  la  subtilité  de  l'idéalisme  allemand. 
M.  Sainte-Beuve  a  écrit  quelque  part  de  Diderot  qu'il  était  la  plus  allemande 
de  toutes  nos  têtes.  11  y  a  aussi ,  dans  le  talent  de  l'auteur  de  Volupté ,  des 
aspects  qui  font  songer  aux  prosateurs ,  aux  poètes  de  l'autre  côté  du  Rhin. 
Mais  chez  l'écrivain  ces  divers  contrastes  ,  la  tradition  gauloise  du  xvie  siècle 
et  les  analyses  d'une  psychologie  un  peu  allemande,  trouvent  leur  harmonie 
et  leur  achèvement  dans  une  personnalité  forte  et  libre.  Pendant  qu'autour  de 
lui  presque  tous  les  écrivains  sont  engagés  sous  diverses  bannières  et  tradui- 
sent les  questions  soit  de  l'art,  soit  de  la  politique,  dans  une  polémique  ardente 
et  partiale,  M.  Sainte-Beuve  s'est  attaché  à  retenir  la  disposition  de  lui-même 
pour  être  mieux  en  état  de  comprendre  toute  chose  et  de  rendre  bonne  justice 
à  tout  le  monde.  Chaque  jour  l'a  fortifié  dans  celte  noble  attitude,  et  c'est  à 
celte  persévérance  laborieuse  et  digne  que  nous  devons  aujourd'hui  le  livre  de 
Port-Royal,  qui  résume  les  qualités  agrandies  de  son  talent. 

Il  y  a  précisément  deux  siècles  que  le  mouvement  religieux  qui  a  rendu 
Port-Royal  célèbre  commença.  Si  l'on  se  montrait  surpris  que  Port-Royal  n'ait 
pas  trouvé  plus  tôt  un  historien  sérieux  et  complet,  cet  étonnement  dénoierait 
quelque  irréflexion.  Depuis  les  pages  élégantes  de  Racine  ,  il  ne  s'était  pas  en- 
core rencontré  d'époque  vraiment  ouverte  à  l'impartialité  et  à  l'intelligence  sur 
ces  matières  difficiles.  Au  xvnc  siècle ,  les  doctrines  de  Port-Royal  étaient  per- 
sécutées. Le  xvnie  ne  les  connut  que  dans  une  sorte  de  décadence  et  de  tra- 
vestissement. Au  commencement  du  xixe  siècle,  elles  étaient  oubliées  et  par- 
tagèrent le  discrédit  où  tombèrent  pour  quelque  temps  les  questions  religieuses 
et  philosophiques.  C'est  seulement  aujourd'hui  qu'il  est  possible  de  peser  ces 
doctrines  ce  qu'elles  valent ,  et  de  les  apprécier  sans  faveur  comme  sans  dé- 
nigrement. Elles  viennent  a  propos  prendre  place  dans  cette  enquête  équitable 
et  universelle  a  laquelle  se  livre  notre  siècle  sur  les  idées  et  les  croyances 
qui  ont  agile  le  genre  humain.  Notre  époque  est  juste,  parce  qu'elle  est  cu- 
rieuse; elle  goûle  peu  le  fanatisme  et  la  partialité  qui  tendraient  à  dérober 
quelque  chose  à  son  examen,  et  son  avidité  de  tout  connaître  est  pour  les 
systèmes,  les  sectes  et  les  écoles  une  gnranlic  excellente  contre  l'injure  de 
l'oubli. 


PORT-ROYAL.  671 

Les  doctrines  qui  alimentaient  la  dévotion  de  Port-Royal ,  et  dont  Jansénius 
fut  le  théologien  dogmatique ,  se  rattachent  à  ce  que  le  christianisme  a  de 
plus  profond  et  de  plus  intime.  Je  voudrais  en  saisir  le  nœud  ,  et  le  faire  tou- 
cher au  lecteur. 

La  nature  humaine,  dans  les  sociétés  antiques,  agissait  avec  une  liberté 
presque  irréfléchie.  L'homme  développait  ses  facultés  et  ses  passions  avec  une 
impétuosité  et  une  énergie  qui  lui  permettaient  peu  de  se  replier  sur  lui-même 
pour  s'examiner  et  se  juger.  Nous  parlons  des  majorités  et  des  masses  ,  car  il 
y  a  dans  tous  les  temps  des  âmes  privilégiées  qui  se  dérobent  par  leur  gran- 
deur à  l'infériorité  des  autres  hommes.  Mais,  pour  les  sociétés  elles-mêmes, 
il  est  exact  de  dire  que  des  temps  fort  longs  s'écoulèrent,  avant  que  la  ré- 
flexion et  l'étude  produisissent  une  morale  pratique  qui  servît  de  règle  à  leurs 
actions.  Les  premiers  développements  du  stoïcisme  ne  précèdent  que  de  trois 
siècles  l'ère  chrétienne  :  l'apogée  des  doctrines  et  des  vertus  du  portique  est 
contemporaine  des  premières  prédications  et  des  premiers  dévouements  du  chris- 
tianisme. Désormais  la  question  de  la  liberté  humaine  était  posée  dans  toute 
sa  profondeur,  tant  par  les  sectateurs  de  Zenon  que  par  les  disciples  du 
Christ. 

On  peut  dire  que  dans  les  deux  camps  ,  du  côté  de  saint  Paul  aussi  bien  que 
dans  le  parti  de  Sénèque  ,  on  eut  peur  de  la  liberté  humaine  à  la  vue  des 
excès  dans  lesquels  elle  était  tombée.  Le  stoïcien  voulut  la  dompter  en  la  ren- 
dant immobile  ;  il  lui  prescrivit  pour  règle  de  supporter  et  de  s'abstenir,  il 
lui  imposa  pour  devoir  unique  et  terrible  d'assister  à  l'irréparable  chute  des 
vieilles  institutions  avec  une  résignation  muette.  Le  chrétien  se  réfugia  dans 
le  sein  de  Dieu  ;  il  absorba  la  liberté  humaine  dans  une  fatalité  divine  qu'il 
appela  la  grâce,  et  c'est  dans  une  sublime  servitude  qu'il  trouva  l'indépen- 
dance morale. 

Dans  toutes  les  grandes  doctrines  qui  instruisent  l'humanité,  la  passionnent 
et  la  mènent,  il  y  a  des  esprits  entiers  et  ardents  qui  ne  transigent  sur  rien  et 
prennent  à  tache  au  contraire  d'insister  d'une  manière  dure  et  violente  sur  ce 
que  le  système  dont  ils  sont  les  interprètes  a  de  plus  exclusif,  de  plus  spécial 
et  de  plus  intraitable.  Colonnes  de  feu  ,  tranchantes  épées ,  ils  portent  haut  la 
lumière  et  lui  frayent  la  route  par  la  puissance  incisive  de  leurs  résolutions 
extrêmes.  Ainsi  fit  saint  Paul.  S'il  a  quitté  si  brusquement  la  synagogue  ,  c'est 
pour  annoncer  des  choses  entièrement  nouvelles  dont  l'impitoyable  originalité 
remplira  l'âme  humaine  d'étonnement  et  de  douleur.  Il  enseigne  que  la  nature 
de  l'homme  est  foncièrement  mauvaise  ,  que  l'homme  ne  peut  se  relever  de 
cette  corruption  incurable  par  ses  propres  efforts ,  et  qu'il  ne  saurait  être 
sauvé  que  par  les  mérites  de  Jesus-Chrisl  crucifié.  Se  figure-t-on  l'effroi  du 
genre  humain  devant  celte  proposition  formidable,  et  la  terreur  n'augmentera- 
t-elle  pas  quand  l'apôtre  écrira  expressément  aux  Romains  que  Dieu  prend  en 
compassion  ceux  qu'il  veut,  et  endurcit  ceux  qu'il  veut.  L'objection  du  bon 
sens  humain  ne  l'arrête  pas.  A  l'homme  qui  demande  pourquoi,  s'il  en  est 
ainsi,  Dieu  se  plaindrait,  puisqu'il  est  impossible  de  résister  à  sa  volonté, 
Paul  répond  avec  un  accablant  dédain  :  Qui  es-tu,  toi  qui  conlesle  contre  Dieu:' 
Le  vase  demandc-t  il  au  polier.  pourquoi  m'as-lu  façonné  de  la  sorte?  Ainsi 


G72  PORT-ROYAL. 

l'apôtre  plonge  la  liberté  humaine  dans  le  gouffre  de  l'omnipotence  divine  et 
il  l'y  perd.  Au  nom  de  la  foi,  Paul  fait  ce  que  fera  plus  lard  uu  autre  Juif  au 
nom  de  la  métaphysique;  c'est  ce  qu'il  appelait  servir  dans  la  nouveauté  de 
l'esprit.  Désormais  l'humanité  saura  qu'elle  doit  abdiquer  le  passé,  dépouiller 
le  vieil  homme  ,  renoncer  à  ses  opinions  ,  à  ses  habitudes  d'esprit ,  aux  prin- 
cipes qui  lui  paraissent  les  plus  raisonnables,  et  qu'elle  ne  peut  se  sauver  qu'en 
croyant  ce  qui  la  choque  le  plus.  L'humanité  est  ainsi  faite  qu'elle  se  précipi- 
tera avec  un  enthousiasme  douloureux  sur  les  pas  de  celui  qui  la  condamne  : 
elle  aime  au  fond  ce  qui  la  heurte,  ce  qui  la  déroule  et  ce  qui  la  contredit.  La 
doctrine  de  Paul  multiplie  d'autant  plus  les  nouveaux  chrétiens  qu'elle  est 
plus  absolue  et  plus  sombre  :  ses  duretés  ont  pour  l'âme  humaine  un  charme 
secret,  une  attraction  irrésistible. 

Trois  cents  ans  après  saint  Paul,  les  maximes  de  l'apôtre  furent  développées 
par  un  beau  génie  que  le  christianisme  conquit  sur  les  lettres  païennes.  Qui 
était  mieux  préparé  que  saint  Augustin  pour  accepter  le  dogme  de  la  grâce 
dans  ce  qu'il  avait  de  plus  divin  et  de  plus  fatal  ?  Le  fils  de  Monique  avait  cher- 
ché partout  la  vérité;  il  s'était  longtemps  arrêté  aux  sources  de  l'éloquence 
cl  de  la  philosophie  antiques  sans  pouvoir  étancher  la  soif  qui  le  dévorait;  il 
était  resté  neuf  ans  dans  la  secte  des  manichéens  sans  trouver  à  leur  école  une 
réponse  satisfaisantes  et  claire  aux  difficultés  qui  le  tourmentaient.  Alors  il 
passe  du  côté  du  Christ  parce  qu'il  désespère  de  la  science  humaine  ,  et,  par 
un  mouvement  décisif,  il  va  tout  au  fond  de  la  nouvelle  doctrine  qu'il  em- 
brasse. Il  commente  saint  Paul,  il  le  développe,  il  le  continue.  Il  enseigne 
que  tous  les  hommes  naissent  dans  le  péché  du  premier  Adam  ,  et  qu'il  n'y  a 
que  la  justice  qui  vient  du  second  Adam  qui  les  en  puisse  délivrer.  Il  faut  que 
la  grâce  de  Dieu  prévienne  la  volonté  de  l'homme  ,  qui,  de  lui-même,  est  in- 
capable d'accomplir  ou  même  de  commencer  une  bonne  œuvre.  On  ne  doit 
donc  pas  dire  que  c'est  en  vertu  de  nos  mérites  que  la  grâce  de  Dieu  nous  est 
donnée  ,  car  alors  la  grâce  ne  serait  plus  la  grâce,  puisqu'elle  ne  serait  plus 
que  le  payement  d'une  dette  et  non  pas  un  présent  gratuit.  «  Ne  voyez-vous 
pas,  s'écrie  saint  Augustin  dans  son  Traité  de  la  Prédestination  des  Saints, 
que  le  dessein  de  l'apôtre  est  que  l'homme  soit  humilié  et  que  Dieu  seul  soit 
glorifié?  »  Voilà  le  mot  décisif;  et  pour  mieux  abaisser  la  nature  humaine  ,  on 
lui  déclare  que  la  foi  même  est  un  don  de  Dieu ,  aussi  bien  dans  son  commen- 
cement que  dans  ses  progrès  et  dans  sa  perfection;  que  ce  don  est  accordé  aux 
nus  et  refusé  aux  autres;  qu'enfin,  lorsque  Dieu  fait  miséricorde,  c'est  une 
libéralité  ,  et  que  lorsqu'il  endurcit,  c'est  une  juste  rétribution.  Saint  Au- 
gustin a  trouvé  la  paix  dans  ce  qui  épouvantait  d'autres  âmes.  Il  est  tran- 
quille parce  qu'il  a  nié  la  liberté  de  l'homme.  Il  se  complaît  dans  les  partis 
extrêmes;  il  réprouve  la  nature  humaine  ,  comme  il  a  condamné  la  tradition 
antique,  et  il  se  prosterne  devant  la  force  d'un  Dieu  omnipotent  et  terrible 
qu'il  a  trouvé  pour  lui  miséricordieux,  puisqu'il  a  été  touché  de  sa  grâce, 
puisqu'il  s'est  converti. 

Voilà  le  vrai  christianisme.  Saint  Paul  et  saint  Augustin  l'ont  prêché  aux 
hommes  dans  toute  sa  pureté  ,  dans  toute  sa  force.  Mais  cet  absolutisme  divin 
ne  pouvail  passer  dans  la  pratique  commune.  L'L'glise  ne  put.  comme  l'apôtre 


PORT-ROYAL.  G 


(ô 


et  l'ancien  professeur  de  Tagaste  ,  anathémaliser  !a  liberté  humaine;  elle  prit 
des  tempéraments  dont  on  donnera  une  assez  juste  idée  en  disant  que  l'Église 
catholique  est  semi-pélagienne.  De  son  côté,  l'école  au  moyen-âge,  tout  en 
révérant  saint  Augustin ,  se  mit  à  lui  associer  Aristote  :  on  ne  niait  pas  la 
grâce,  mais,  à  côté  d'elle,  on  faisait  reparaître  la  science  humaine.  Saint 
Thomas  fut  surtout  l'artisan  de  cette  alliance,  et  le  grand  bœuf  de  Sicile  la- 
boura dans  les  deux  sillons.  Depuis  le  xme  siècle  jusqu'à  Luther,  Aristote  ou 
plutôt  la  scholastique  envahit  la  théologie,  qui,  à  force  de  raffinements,  de 
subtilités  et  de  sophismes  ,  devint  une  inextricable  confusion  également  fu- 
neste à  la  science  et  à  la  foi. 

Avec  le  docteur  Martin  ,  le  christianisme  se  réveilla.  L'épîlre  de  saint  Paul 
aux  Romains  toucha  le  cœur  du  professeur  de  Wittemberg,  et,  comme  il  y 
trouva  ces  mots  :  «  Le  juste  vivra  par  la  foi,  »  il  se  sentit,  par  cette  parole, 
illuminé  d'une  révélation  intérieure  (1).  A  l'exemple  de  l'apôtre  et  du  grand 
évêque  d'Afrique,  il  comprit  et  enseigna  que  l'homme  naissait  dans  le  péché 
et  dans  une  corruption  radicale,  dont  ses  propres  œuvres  sont  impuissantes  à 
le  délivrer;  l'homme  ne  peut  être  tiré  de  l'abîme  que  par  la  main  de  Dieu.  Or 
la  grâce  est  donnée  gratuitement  aux  plus  indignes,  aux  moins  méritants,  elle 
n'est  pas  la  récompense  de  l'étude  et  des  œuvres.  Luther  ne  craint  pas  d'écrire 
à  Mélancthon  :  «  Sois  pécheur  et  pèche  fortement,  mais  aie  encore  plus  forte 
confiance  ,  et  réjouis-loi  en  Christ  qui  est  vainqueur  du  péché ,  de  la  mort  et 
du  monde.  II  faut  pécher  tant  que  nous  sommes  ici,  cette  vie  n'est  point  le 
séjour  de  la  justice;  non  ,  nous  attendons,  comme  dit  Pierre,  les  cieux  nou- 
veaux et  la  terre  nouvelle,  où  la  justice  habite  (2).  »  De  nos  jours,  un  des 
plus  profonds  penseurs  de  l'Allemagne,  Novalis,  n'a  donc  fait  que  reproduire 
Luther,  quand  il  a  écrit  :  «  Le  péché  est  le  plus  grand  attrait  pour  l'amour  de 
Dieu  ;  plus  l'homme  se  sent  pécheur,  plus  il  est  chrétien.  »  C'est  avec  la  force 
qu'il  puisait  dans  ces  convictions  redoutables,  que  Luther  répondit  à  Érasme  : 
«  C'est  la  querelle  d'Augustin  avec  Pelage  qui  recommence.  Encore  une  fois, 
le  libre  arbitre  est  subordonné  à  la  grâce  divine;  on  le  fait  esclave  (de  servo 
arbitra).  C'est  dans  celte  servitude  que  le  chrétien  doit  espérer  le  plus;  Dieu 
s'est  chargé  de  son  salut;  seul,  l'homme  n'irait  qu'au  péché  :  sous  le  doigt  de 
Dieu ,  il  a  pour  lui  l'espoir  et  la  chance  d'être  atteint  de  la  grâce  divine.» 
Qu'est  Érasme  aux  yeux  de  Luther?  un  païen,  un  Lucien  nouveau  ,  un  Épicu- 
rien athée  qui  se  permet  de  juger  le  Christ.  Érasme  fut  consterné  de  tant  de 
violence,  il  se  sentit  comme  brisé  parcelle  espèce  de  férocité  dogmatique,  et 
il  mourut  accablé  de  tristesse,  sans  comprendre  celle  fureur  divine  qui  s'a- 
charnait â  détruire  l'humaine  liberté. 

Au  xvie  siècle,  la  doctrine  de  la  grâce  se  releva  donc  dans  tout  son  éclat. 
Hossuet  a  écrit  que  Calvin  avait  raffiné  au  delùde  Luther;  il  expose,  dans  son 
Histoire  des  Variations ,  comment  Calvin  voulait  que  le  chrétien  lût  non- 
seulement  assuré  de  sa  justification  par  la  foi ,  mais  qu'il  tînt  pour  certain  sa 

(1)  Tout  ce  qui  tient  aux  dispositions  intérieures  de  Luther  est  raconté  avec  la  vérité 
la  plus  touchante  dans  l' Histoire  de  la  information  .  par  M,  Merle  d'Aubigné. 

(2)  Mémoires  de  Luther,  traduit»  par  M,  Michèle)  .  i"n>.  III  .  pag,  165. 


674  PORT-ROYAL. 

prédestination  éternelle  de  sorte,  dit  expressément  l'évêque  de  Meaux,  qu'un 
parfait  calviniste  ne  peut  non  plus  douter  de  son  salut  qu'un  parfait  luthérien 
de  sa  justification.  Ainsi,  la  grâce  une  fois  reçue  ne  peut  plus  se  perdre,  et 
celte  inamissibilitë  va  si  loin,  que  les  enfants  des  justes  naissent  dans  la 
grâce,  et  n'ont  pas  promplement  besoin  du  baptême  pour  être  sauvés.  Calvin 
n'innovait  pas,  mais  il  systématisait  les  idées  fondamentales  de  la  réforme,  et 
les  poussait  à  leurs  conséquences  dernières.  Le  moine  saxon  avait  eu  cette 
sensibilité  ardente  qui  remue  et  féconde  les  pensées  ;  le  théologien  de  la  Pi- 
cardie porta  ,  dans  la  réforme  dont  Genève  fut  le  théâtre  ,  celte  raison  précise 
et  sévère  qui ,  en  approfondissant  les  principes ,  les  rend  positifs  ,  rigides  et 
puissants. 

Cependant  l'Église  catholique  n'était  pas  affectée  par  cette  résurrection  de  la 
grâce.  Le  concile  de  Trente  avait  expressément  condamné  Calvin;  cette  con- 
damnation ,  tout  en  rejaillissant  sur  saint  Augustin  lui-même,  maintenait  la 
théologie  dans  les  tempéraments  du  semi-pélagianisme.  Cent  ans  après  Yln- 
stitution  Chrétienne,  que  Calvin  dédia  à  François  Ier,  parut  en  1640  YAu- 
gustinus.  Ce  livre  posthume,  car  Jansénius  était  mort  en  1658,  traitant  de  la 
grâce,  du  libre  arbilre  ,  du  péché  originel  et  de  la  prédestination.  Avec  VAu- 
gustinus  reparaissait  la  doctrine  fondamentale  du  christianisme.  L'ouvrage 
de  l'évêque  d'Ipres,  composé  et  tissu  avec  les  textes  de  saint  Augustin,  pré- 
sentait en  faisceau  et  en  système  tout  ce  qu'avait  écrit  en  faveur  de  la  grâce 
l'adversaire  de  Pelage,  et  tournait  contre  les  molinistes  les  plus  puissants  ar- 
guments de  l'évêque  d'Hyppone.  C'était  un  retour  aux  sources  primitives  du 
christianisme  ,  un  recours  ardent  à  la  prière,  à  l'exaltation  vers  Dieu  ;  c'était 
une  abdication  formelle  de  l'orgueil  humain  et  des  prétentions  de  la  liberté. 
La  chute  a  tout  changé  pour  l'homme,  enseignait  Jansénius ,  et  l'a  plongé  dans 
une  corruption  dont  il  ne  peut  se  relever  seul  ;  ses  actions  sont  nécessairement 
des  péchés  ;  l'unique  remède  est  dans  la  grâce.  Dieu  la  donne  à  qui  il  veut ,  il 
ne  la  doit  à  personne  ;  la  réprobation  n'est  qu'une  stricte  justice;  la  prédesti- 
nation est  une  exception  que  Dieu  réserve  à  ses  élus  dans  sa  miséricorde.  Jan- 
sénius répète  le  mot  de  saint  Augustin  ,  qui  disait,  en  «'adressant  à  Dieu  :  Da 
qnod  jubés  et  jubé  quod  vis.  Le  bon  plaisir  de  Dieu  fait  tout  ;  sans  le  secours 
de  Dieu  ,  l'homme  ne  peut  remplir  ses  commandements  ,  et  ceux  qui  n'ont  pas 
sa  grâce  sont  voués  au  péché.  C'est  ainsi  que  Jansénius  dogmatisait  avec  tris- 
tesse et  profondeur,  en  sondant  les  derniers  abîmes  de  la  misère  de  l'homme 
et  de  la  prescience  divine. 

Celte  fois,  les  principes  absolus  de  saint  Paul  et  de  saint  Augustin  se  pro- 
duisaient au  sein  même  de  l'Église  catholique.  Ce  n'était  plus  à  Witteinberg,  ù 
Zurich  ou  a  Genève ,  mais  à  Louvain  et  à  Paris  qu'ils  tentaient  une  réaction 
contre  les  opinions  les  plus  accréditées  de  la  Sorbonne.  On  touche  au  doigt  la 
gravité  du  fond  et  l'importance  du  débat  :  la  discussion  roulera  sur  les  points 
fondamentaux  de  la  foi  chrétienne,  et  les  plus  grands  esprits  pourront  s'y 
mêler  sans  descendre.  Maintenant  quelles  seront  pour  la  Fiance  les  formes  et 
pour  ainsi  dire  la  mise  en  scène  de  ce  mouvement  théologique?  Poser  celle 
question  ,  c'est  heurtera  la  porte  de  Port-Royal. 

Un  des  avantages  du  christianisme  sur  les  religions  qui  le  précédèrent,  a  été 


PORT-ROYAL.  675 

de  donner  aux  femmes  une  influence  sociale  qu'elles  ont  exercée  à  travers  les 
opinions  et  les  pratiques  religieuses.  Dans  le  polythéisme ,  les  femmes  partici- 
paient au  culte;  mais,  si  l'on  excepte  quelques  pythonisses ,  elles  ne  péné- 
traient pas  au  delà  des  rites  extérieurs ,  et  ne  faisaient  que  servir  d'ornement 
aux  fêtes  et  aux  cérémonies.  Avec  le  christianisme  leur  condition  s'éleva  ,  et 
elles  purent  jouer  un  rôle  important  dans  une  religion  qui  accordait  tant  aux 
mouvements  du  cœur.  Des  chefs  barbares  se  convertissent  parce  que  leurs 
femmes  disposent  de  leur  âme  et  de  leur  foi.  D'illustres  païens  désertent  le 
temple  de  Minerve  pour  les  autels  du  Christ ,  parce  que  leurs  mères  les  pous- 
sent à  une  éclatante  apostasie.  Les  femmes  sont  auprès  des  confesseurs  ,  elles 
assistent  les  évêques  ,  elles  encouragent  les  martyrs;  on  les  trouve  au  pied  des 
croix  ,  au  fond  des  cachots;  et  cette  religion  qui ,  dans  son  essence  ,  n'est  que 
tendresse  et  douleur,  devient  pour  elles  un  perpétuel  triomphe.  L'Église  leur 
assure  une  autorité  positive  et  leur  confère  une  sorte  de  souveraineté.  Les 
femmes  constituent  des  ordres  et  régnent  dans  des  abbayes.  Enfin,  pour  su- 
prême honneur,  on  les  trouvera  mêlées  aux  plus  grands  débats  spirituels;  elles 
figureront  dans  l'histoire  même  du  dogme  et  des  combats  que  devra  soutenir 
l'orthodoxie  traditionnelle  contre  l'innovation.  Pendant  que  Luther  dogmatise 
contre  l'Église  ,  sainte  Thérèse  fonde  des  monastères  et  multiplie  des  écrits  où 
la  foi  catholique  reçoit  les  plus  fervents  hommages.  Avec  6ainte  Thérèse, 
l'Espagne  répond  par  la  prière  à  la  polémique  allemande.  Un  jour  une  jeune 
fille  ,  qui  se  présentait  pour  prendre  le  voile  ,  dit  à  la  fondatrice  des  Carmélites 
qu'en  entrant  au  couvent  elle  apporterait  sa  Bible.  — Votre  Bible  !  s'écria  Thé- 
rèse ;  s'il  est  ainsi ,  ne  venez  pas  parmi  nous  ,  car  nous  ne  sommes  que  de  pau- 
vres religieuses  qui  ne  savons  que  filer  et  obéir.  —  Que  de  puissance  dans  celte 
simple  parole  !  Quelle  volonté  ferme  de  vouloir  ignorer  les  débats  de  la  science 
humaine! 

Tout  au  commencement  du  xvue  siècle  vivait  en  France,  à  Port-Royal, 
une  jeune  fille  qui  en  avait  été  nommée  abbesse  dès  l'âge  de  dix  ans  et  demi. 
Jusqu'à  seize  ou  dix-sept  ans ,  elle  fut  souvent  tentée  de  quitter  la  vie  reli- 
gieuse ,  lorsque,  touchée  de  la  grâce  ,  elle  entreprit  la  réforme  de  la  maison 
qu'elle  dirigeait.  Voilà  le  commencement  naïf  du  grand  mouvement  religieux 
qui  agitera  les  règnes  successifs  de  Louis  XIII ,  de  Louis  XIV  et  de  Louis  XV. 
Voilà  qui  donne  au  jansénisme  une  physionomie  particulière  que  n'ont  pas  les 
autres  disputes  et  les  autres  hérésies.  L'histoire  de  Port-Royal  s'ouvre  avant 
celle  du  jansénisme;  la  prière  et  la  pratique  ont  précédé  le  dogme  et  la  science. 
Port-Royal  est  un  sanctuaire  de  vie  intime  et  de  dévotion  intérieure,  où  la  foi 
brûle  sur  l'autel  avant  que  la  doctrine,  puis  la  polémique,  pénètrent  dans  le 
cloître. 

Poursuivons,  et  nous  rencontrerons  dans  les  destinées  du  jansénisme  une 
autre  originalité  qui  ne  sera  pas  moins  considérable.  Quand  la  doctrine  même 
aura  fait  explosion  ,  elle  deviendra  l'occasion  cl  presque  le  mobile  d'un  mou- 
vement littéraire  qui  lient  une  notable  place  dans  les  développements  de  la 
langue  et  des  lettres  françaises.  Pascal  et  Racine  font  partie  intégrante  de 
l'histoire  du  jansénisme ,  et  dans  les  diverses  phases  de  cette  grande  dispute 
non*  pourrons  admirer,  sans  parler  ici  de  travaux  nombreux  d'érudition,  de 


076  PORT-ROYAL. 

philosophie  et  île  grammaire,  ce  que  notre  prose  a  de  mieux  aiguisé ,  ce  que 
noire  poésie  a  de  plus  harmonieux  et  de  plus  parfait. 

Nous  ne  croyons  pas  nous  tromper  en  affirmant  que  M.  Sainte-Beuve  a  été 
attiré  vers  le  sujet  qu'il  a  traité  par  la  variété  de  son  origine,  de  ses  épisodes 
et  de  ses  développements.  S'il  ne  s'était  agi  que  de  tracer  l'évolution  directe 
d'une  grande  opinion  religieuse ,  il  est  probahle  que  M.  Sainte-Beuve  ne  se  fût 
pas  chargé  d'une  tâche  exclusivement  théologique;  mais  il  n'a  pu  résister  au 
désir  de  raconter  et  de  peindre  un  incident  compliqué  qui  traverse  l'histoire 
de  l'Église  et  de  l'ancienne  société  française,  touche  à  tous  les  intérêts  de  la 
religion,  des  lettres  et  de  la  politique,  et  a  l'avantage  de  présenter  dans  un 
cadre  non  moins  vaste  que  limité  tout  ce  que  les  passions  et  les  pensées  hu- 
maines peuvent  avoir  de  délicat  et  de  profond.  La  vie  intime  du  cloître,  les 
pratiques  et  les  secrets  d'une  dévolion  ardente,  les  combats  d'une  piété  mys- 
tique contre  les  attaches  du  monde  et  contre  les  sentiments  de  la  nature  et  de 
la  famille,  tout  cet  intérieur  de  spiritualité  raffinée  a  eu  pour  le  peintre  de 
Mme  de  Couaén  un  attrait  auquel  il  a  bien  fait  de  céder.  D'un  autre  côté,  les 
aspects  littéraires  du  sujet ,  les  noms  illustres  qui  s'y  produisent ,  les  chefs- 
d'œuvre  de  prose  et  de  poésie  qui  s'y  rattachent  d'une  façon  plus  ou  moins 
directe,  toute  cette  histoire  de  l'art ,  qui  mêle  son  éclat  à  l'histoire  de  la  reli- 
gion et  s'éclaire  elle-même  de  son  jour,  ouvrait  à  l'auteur  des  Critiques  et 
Portraits  une  carrière  à  laquelle  il  ne  pouvait  se  refuser. 

Il  était  même  à  craindre  qu'au  milieu  de  tant  de  contrastes  l'importance 
dogmatique  du  fond  fut  un  peu  éclipsée;  mais  par  son  talent  de  composition 
l'auteur  a  su  éviter  cet  écueil.  Dans  son  livre,  la  question  fondamentale  agitée 
par  Jansénius  est  véritablement  la  première  pierre  et  la  base;  elle  reparaît 
toujours,  quand  il  le  faut ,  comme  la  cause  et  le  but  des  actions  et  des  paroles 
des  personnages  du  drame.  Elle  est  traitée  avec  intelligence  et  respect,  et  tou- 
tefois l'historien  de  Port  Royal  a  eu  l'art  et  le  tact  de  n'intervenir  dans  ces 
débats  de  la  théologie  que  comme  un  amateur,  scrupuleux  il  est  vrai,  mais 
qui  se  borne  à  commenter  moralement  et  à  reproduire.  Ailleurs.  M.  Sainte- 
Beuve  dit  aussi  :  «  Quand  Port-Royal  ne  serait  pour  nous  qu'une  occasion,  une 
méthode  pour  traverser  l'époque,  et  quand  on  s'en  apercevrait,  l'inconvénient 
ne  serait  pas  grand.  »  On  concevra  sans  peine  le  charme  que  répand  dans  tout 
l'ouvrage  celte  discrétion  habile  et  savante.  Le  lecteur  est  conduit,  jusqu'aux 
derniers  aperçus  et  jusqu'aux  dernières  subtilités  du  point  théologique,  par 
une  pente  facile  ,  pour  un  chemin  où  ,  pour  parler  avec  Bossuel,  on  rencontre 
des  objets  qui  vous  divertissent.  Il  se  trouve  instruit  sans  avoir  été  enseigné 
avec  apprêt  et  pédantisme,  et  c'est  à  travers  les  sinuosités  et  les  richesses 
d'une  histoire  littéraire  qu'il  arrive  a  la  compréhension  d'un  dogme  épineux. 
Il  y  a  dans  M.  Sainte-Beuve  un  demi-scepticisme  qui  lui  permet  de  tout  saisir 
avec  sagacité ,  de  tout  rendre  avec  persuasion  ;  il  est  pénétrant  et  lucide,  parce 
qu'il  a  toujours  l'esprit  libre  et  dégagé. 

Après  les  préliminaires  historiques  qui  occupent  les  trois  premiers  chapitres 
du  premier  livre,  le  lecteur  est  introduit  au  plus  vif  du  sujet  par  la  peinture 
de  ce  qui  se  passe  dans  l'intérieur  de  Port-Royal  et  dans  l'âme  de  la  jeune  ab- 
besse.  Les  gradations  de  la  grâce  sont  indiquées  avec  finesse  .  et  la  journée  du 


PORT-ROYAL.  077 

guichet  est  contée  avec  une  piquante  franchise;  c'est  le  jour  où  Angélique  re- 
fusa d'ouvrir  les  portes  de  l'abbaye  à  son  père ,  M.  Arnaud  ,  qui  venait,  comme 
à  l'ordinaire  ,  passer  auprès  de  sa  fille  les  vacances  du  parlement.  C'était  un 
acte  décisif  pour  la  réforme  de  Port-Royal,  et,  comme  le  dit  spirituellement 
M.  Sainte-Beuve,  c'était  le  coup  d'État  de  la  grâce.  Sans  la  journée  du  gui- 
chet, remarque  encore  notre  historien  ,  cette  réforme  ,  depuis  si  fameuse  et  si 
fertile,  avortait  en  naissant,  et  il  n'y  avait  pas  de  Port-Royal,  c'est-à-dire 
qu'il  n'y  avait  pas  quelque  chose  dans  le  monde  et  dans  le  xvii"  siècle  de  tout 
aussi  important  que  Richelieu.  On  peut  ajouter  aussi  qu'il  n'est  donné  à  per- 
sonne d'entrer  dans  la  pratique  de  la  perfection  chrétienne  sans  rompre  avec 
les  liens  de  la  chair  et  de  la  famille.  Le  Christ  n'a-t-il  pas  dit  :  «  Ne  pensez  pas 
que  je  sois  venu  apporter  la  paix  sur  la  terre;  je  ne  suis  pas  venu  apporter  la 
paix,  mais  l'épéej  car  je  suis  venu  séparer  l'homme  d'avec  son  père  ,  la  fille 
d'avec  sa  mère ,  et  l'homme  aura  pour  ennemi  ceux  de  sa  propre  maison  ? 
Celui  qui  aime  son  père  ou  sa  mère  plus  que  moi  n'est  pas  digne  de  moi.  »  La 
fille  de  M.  Arnaud  accomplissait  donc  au  point  de  vue  chrétien  une  action  né- 
cessaire en  établissant  entre  elle  et  son  père  une  barrière  inviolable.  Elle  entrait 
dans  l'intelligence  et  la  pratique  de  ce  renoncement  absolu  dont  Dieu  change 
les  premières  douleurs  en  jouissances  ineffables.  Nous  n'ignorons  pas  que  les 
sentiment  naturels  et  peut-être  même  la  délicatesse  littéraire  peuvent  être 
froissés  par  l'énergie  mâle  et  simple  avec  laquelle  la  scène  est  contée.  Néan- 
moins l'écrivain  a  eu  raison  de  ne  pas  faiblir.  Cette  journée  du  guichet,  dé- 
peinte avec  une  naïve  fermeté ,  initie  sur-le-champ  le  lecteur  mieux  que  ne 
l'auraient  pu  faire  de  longues  explications. 

Quand  il  s'est  ainsi  établi  dans  le  sanctuaire  même  de  Port-Royal ,  M.  Sainte- 
Beuve  sur-le-champ  aborde  l'histoire  littéraire.  Il  n'a  pas  voulu  attendre  que 
la  succession  des  temps  amenât  sous  sa  plume  les  noms  de  Pascal  et  de  Racine 
pour  entrer  dans  les  questions  de  l'art,  et  pour  s'en  servir  comme  d'un  bril- 
lant contraste  avec  les  choses  religieuses.  Au  nom  de  la  grâce,  il  s'empare  de 
Polyeucte ,  il  fait  suivre  l'appréciation  du  chef-d'œuvre  de  Corneille  de  l'ana- 
lyse du  Saint-Genest  de  Rotrou  :  c'est  le  commencement  de  l'ingénieux  pro- 
cédé par  lequel  il  promènera  tour  à  tour  le  lecteur  de  la  théologie  îs  la  litté- 
rature. Polyeucte  et  Saint-Genest ,  dit  M.  Sainte-Beuve,  c'est  une  aile  de 
notre  sujet  qui  attend  d'avance  pour  y  correspondre  Esther  et  Athalie.  Peut- 
être  notre  auteur  a-t-il  cherché  à  établir  une  connexion  trop  intime  entre  la 
scène  du  guichet  dont  Port-Royal  venait  d'être  le  théâtre,  et  la  conception  de 
Corneille;  mais  il  est  évident  que  lorsque  l'auteur  de  Cinna  passa  du  siècle 
d'Auguste  â  l'histoire  du  martyre  de  Mélitène,  il  obéissait  à  une  provocation 
sourde  que  lui  adressaient  les  âmes  de  ses  contemporains.  Et  quel  plus  beau 
champ  pour  un  poêle!  peindre  les  effets  de  la  grâce,  mettre  au  théâtre 
ces  métamorphoses  éclatantes  et  soudaines  qui  s'accomplissent  sous  la 
main  de  Dieu!  Corneille  n'a  pas  usé  ses  jours  â  méditer  saint  Paul  ,  à  pâlir 
sur  saint  Augustin;  mais  comme  il  est  un  vrai  poêle  ,  comme  le  souffle  divin 
a  passé  sur  son  front,  il  comprend  d'un  coup  les  mystères  de  l'humaine 
nature;  c'est  aussi,  à  un  autre  point  de  vue  .  \u\  miracle  de  la  grâce.  Dix 
ans  plus  lard  ,  en  IOjO  :  Corneille  placera  dan.-,  son  OEdipe  une  allusion 


678  PORT-ROYAL. 

directe  aux  débats  du  jansénisme,  el  il  mettra  ces  vers  dans  la  bouche  de 
Thésée  : 

Quoi  !  la  nécessité  des  vertus  et  des  vices 
D'un  astre  impérieux  doit  suivre  les  caprices  , 
Et  Delphes  ,  malgré  nous ,  conduit  nos  actions 
Au  plus  bizarre  effet  de  ses  prédictions  ! 
L'àme  est  donc  tout  esclave  ;  une  loi  souveraine 
Vers  le  bien  ou  le  mal  incessamment  l'entraîne  ; 
Et  nous  ne  recevons  ni  crainte  ni  désir 
De  cette  liberté  qui  n'a  rien  à  choisir  ; 
Attachés  sans  relâche  à  cet  ordre  sublime, 
Vertueux  sans  mérite,  et  vicieux  sans  crime  .' 
Qu'on  massacre  les  rois,  qu'on  brise  les  autels, 
C'est  la  faute  des  dieux ,  et  non  pas  des  mortels  ; 
De  toute  la  vertu  sur  la  terre  épandue 
Tout  le  prix  à  ces  dieux  ,  toute  la  gloire  est  due  ; 
Ils  agissent  en  nous  quand  nous  pensons  agir  ; 
Alors  qu'on  délibère,  on  ne  fait  qu'obéir  ; 
Et  notre  volonté  n'aime,  hait,  cherche,  évite, 
Que  suivant  que  d'en  haut  leur  bras  la  précipite. 

On  peut  se  représenter  le  plaisir  qu'éprouvait  le  public  du  xvne  siècle  à  re- 
trouver dans  un  sujet  antique  la  controverse  contemporaine ,  la  grâce  à  propos 
de  la  fatalité ,  et  Jansénius  dans  la  fable  û'OEdipe. 

L'auteur  des  Critiques  et  Portraits  excelle  à  mettre  de  l'imagination  dans 
l'art  de  disposer  la  réalité  et  de  la  produire  avec  une  économie  lumineuse. 
Avant  de  nous  montrer  la  figure  sévère  de  M.  de  Saint-Cyran ,  de  ce  grand  di- 
recteur de  Port-Royal ,  M.  Sainte-Beuve  a  voulu  nous  offrir  une  dévotion  pins 
aimable  et  plus  tendre.  Saint  François  de  Sales  sert  de  transition  à  l'austère 
théologie  de  l'ami  de  Jansénius.  D'ailleurs  l'évêque  de  Genève  est  écrivain  , 
écrivain  plus  qu'il  ne  croit ,  ainsi  que  le  remarque  notre  auteur;  à  ce  litre, 
l'historiertde  Port-Royal  s'y  arrête  ,  et  trouve  l'avantage,  comme  il  le  dit,  de 
tenir  avant  Pascal  bien  des  éléments  et  des  préliminaires  de  la  belle  prose 
française  ,  jusqu'au  moment  juste  où  elle  s'accomplit.  Le  second  volume  con- 
tiendra une  longue  excursion  sur  Balzac. 

Saint  François  de  Sales  appartient  tout  à  fait  à  cette  classe  de  chrétiens 
doux  et  bons  qui  ne  veulent  ni  épouvanter  les  hommes,  ni  les  damner,  mais 
qui  se  plaisent  à  les  attendrir  et  à  les  consoler.  M.  Sainte-Beuve  a  bien  carac- 
térisé cette  nature  insinuante  et  affectueuse  ,  celte  imagination  riante  et  fé- 
conde qui  mène  à  l'amour  de  Dieu  par  des  sentiers  faciles  el  fleuris.  Il  a  cité 
de  charmants  passages  de  ce  pieux  écrivain;  et  comme  ces  citations  nous 
avaient  mis  en  goût  de  saint  François  de  Sales,  nous  avons  lu  l'Introduction 
à  la  vie  dévote.  Celle  lecture  nous  permet  d'ajouter  aux  éloges  de  M.  Sainte- 
Beuve  celte  remarque  ,  qu'une  grande  habileté  dirige  l'abandon  apparent  el 
l'allure  aisée  de  saint  François  do  Sales.  On  peut,  en  le  parcourant,  pressentir 
l'autorité  d'un  pareil  litre  sur  le  cœur  des  femmes  et  l'espril  des  enfants. 


PORT-ROYAL.  679 

Tout  y  est  mis  en  figures,  en  images;  les  cieux  sont  toujours  ouverts,  le 
Christ  est  toujours  présent;  il  y  a  abondance  de  métaphores,  d'apostrophes 
amicales,  de  tendres  exclamations.  Ici  la  religion  est  plus  puissante  que  la 
philosophie;  elle  se  fait  toute  à  tous,  elle  s'abaisse  avec  les  humbles,  elle 
trouve  les  moyens  de  persuader  les  pauvres  d'esprit  ;  elle  console  ,  elle  pro- 
met ,  elle  affirme  ,  et ,  pour  nous  servir  des  expressions  de  l'évêque  de  Genève, 
elle  ressemble  vraiment  à  nue  bonne  mère  qui  prépare  à  l'enfant  qu'elle  porte 
tout  ce  qui  doit  lui  ê(re  nécessaire  pour  le  conserver  après  sa  naissance.  A 
chacun  donc  sur  cette  terre  sa  nourriture  :  aux  uns  V Invitation  et  l'Intro- 
duction à  la  vie  dévote ,  aux  autres  le  manuel  d'Épictète  et  les  lettres  de 
Sénèque. 

Enfin  paraît  le  front  soucieux  et  ridé  du  directeur  de  Port-Royal.  Il  y  eut 
entre  Jansénius  et  Jean  Duvergier  de  Hauranne,  qui  fut  abbé  de  Saint-Cyran, 
comme  un  partage  du  royaume  spirituel.  Jansénius  est  le  docteur,  il  étudie 
saint  Augustin  sans  se  lasser,  il  le  dévore,  il  se  l'assimile  ;  il  l'avait  lu  jusqu'à 
dix  fois.  C'est  l'homme  du  dogme  et  de  la  théorie  qu'on  entendait  s'écrier  de 
temps  à  autre  en  se  promenant  dans  son  jardin  :  O  vérité  !  ô  vérité!  tant  il 
la  poursuivait,  tant  elle  était  pour  lui  le  plus  puissant  attribut  et  la  meilleure 
image  de  Dieu  !  Saint-Cyran  a  surtout  le  génie  de  la  pratique  et  de  la  réforme. 
Il  dirige  les  âmes,  il  veut  les  sauver,  ils  les  subjugue  et  les  maîtrise  indivi- 
duellement; quand  une  fois  elles  se  sont  soumises  à  son  autorité,  il  dispose 
d'elles  en  souverain,  et  ces  âmes  qu'il  gouverne  portent  leur  joug  avec  amour. 
Chez  l'abbé  de  Saint-Cyran ,  c'est  la  volonté  qui  est  supérieure  plus  que  l'in- 
telligence. Le  grand  directeur  ne  sera  ni  un  penseur  de  premier  ordre  ni  un 
brillant  écrivain  :  il  se  propose  surtout ,  dans  la  vie  de  vouloir  et  de  mener;  il 
aspire  au  royaume  de  Dieu  ,  il  veut  y  faire  entrer  le  plus  d'âmes  qu'il  pourra  , 
et  il  confesse  sentir  en  lui  un  esprit  de  principauté  aussi  bien  que  les  plus 
grands  potentats  du  monde. 

Le  plus  sûr  témoignage  de  l'ascendant  moral  qu'exerçait  autour  de  lui  M.  de 
Saint-Cyran  est  dans  le  nombre  et  la  qualité  des  personnes  qui  s'offrirent  à  sa 
direction.  II  faut  voir  dans  M.  Sainte-Beuve  tout  le  détail  de  cet  empire.  Le 
directeur  de  Port-Royal  suffit  à  toutes  les  âmes  et  à  tous  les  devoirs;  il  pré- 
sente comme  refuge  et  comme  appui  la  même  fermeté  de  doctrine  et  de  ca- 
ractère aux  religieuses,  aux  grandes  dames ,  aux  gens  simples,  aux  hommes 
célèbres  qui  viennent  à  lui.  On  ne  le  voit  jamais  rien  provoquer,  mais  il  ac- 
cepte tout.  Quand  M.  Le  Maître  vint  lui  annoncer  sa  résolution  de  quitter  le 
barreau  pour  ne  plus  vivre  qu'aux  pieds  de  Dieu  ,  il  le  reçut  avec  ces  paroles  : 
«  Je  prévois  où  Dieu  me  mène  en  me  chargeant  de  votre  conduite,  mais  il 
n'importe;  il  le  faut  suivre  jusqu'à  la  prison  et  à  la  morl.  »  La  conversion  de 
M.  Le  Maître  est  dans  l'ouvrage  de  M.  Sainte-Beuve  un  morceau  d'élite  où  la 
sagacité  du  moraliste ,  l'émotion  chrétienne  et  la  critique  littéraire  concou- 
rent à  produire  quelque  chose  d'harmonieux  et  d'achevé. 

L'abbé  de  Saint-Cyran  avait  un  formidable  juge  de  ses  actions  et  de  ses  pa- 
roles, juge  qu'il  connaissait  sans  le  craindre  ni  le  braver:  c'était  le  cardinal 
de  Richelieu.  Le  ministre  de  Louis  XIII  avait  distingué  <!«•  bonne  heure  l'ami 
de  Jansénius:  il  avait  pénétré  tout  ce  que  celte  nature  avait  de  vigueur  morale 


080  PORT-ROYAL. 

et  de  puissance  contenue.  Aussi,  avec  l'instinct  qui  ne  manque  jamais  aux 
vrais  politiques,  il  avait  fait  de  nombreuses  avances  à  un  mérite  dont  il  vou- 
lait conquérir  le  dévouement  et  la  reconnaissance.  L'indépendance  altière  de 
l'abbé  de  Saint-Cyran  avait  tout  décliné  et  avait  laissé  dans  l'âme  du  cardinal 
un  ressentiment  plein  d'amertume  et  de  vigilance.  Mais  nous  ne  saurions  son- 
ger à  raconter  ici  ce  que  l'historien  de  Port-Royal  a  si  bien  décrit ,  les  pré- 
tentions théologiques  du  cardinal,  son  dépit  contre  l'abbé,  la  singulière  solli- 
citude avec  laquelle  Richelieu  veillait  sur  la  conscience  religieuse  de  Louis  XIII. 
Arrêté  le  14  mai  1658  et  conduit  dans  le  donjon  de  Vincennes,  l'abbé  de  Saint- 
Cyran  n'en  sortira  qu'après  la  mort  du  cardinal ,  de  la  bouche  duquel  on  avait 
entendu  tomber  celte  parole,  que  si  l'on  axait  enfermé  Luther  et  Calvin  , 
quand  ils  commencèrent  à  dogmatiser ,  on  aurait  épargné  aux  Etats  bien 
des  troubles. 

L'arrestation  de  M.  de  Saint-Cyran,  son  interrogatoire  qui  n'eut  lieu  qu'un 
an  après ,  ses  relations  et  ses  dissentiments  avec  saint  Vincent  de  Paule  ,  ter- 
minent le  premier  volume  de  Port-Royal.  La  première  moitié  du  second  nous 
offrira  l'analyse  de  la  doctrine  et  du  livre  de  Jansénius,  qui  mourut  en  1638. 
Trois  ans  après  l'apparition  de  YAugustinus,  l'abbé  de  Saint-Cyran  succombe 
à  son  tour,  et  dans  la  même  année  ,  en  1645,  paraît  le  livre  d'Arnaud  de  la 
fréquente  Communion  ,  livre  inspiré  par  les  principes  de  Jansénius,  et  ser- 
vant de  transition  au  Port-Royal  de  la  seconde  époque,  dont  Pascal  est  le  dé- 
fenseur et  la  gloire. 

Avant  l'ouvrage  de  M.  Sainte-Beuve ,  nous  ignorions  presque  entièrement 
ce  qui  avait  précédé  l'apparition  des  Provinciales.  Tous  ces  commencements 
de  dogmatisme  sincère  et  profond,  de  piété  naïve  et  fervente,  les  origines  . 
en  un  mot ,  étaient  cachées  dans  l'ombre;  elles  étaient  méconnues  et  mépri- 
sées. Voltaire,  en  parlant  du  jansénisme  dans  son  Siècle  de  Louis  Xlf,  jette 
en  passant  une  phrase  dédaigneuse  où  il  dit  que  l'abbé  de  Saint-Cyran,  ami  de 
Jansénius  ,  homme  aussi  ardent  qu'écrivain  diffus  et  obscur,  vint  à  Paris,  et 
persuada  de  jeunes  docteurs  et  quelques  vieilles  femmes.  Lemontey,  dans  son 
Histoire  de  la  Régence ,  s'exprime  ainsi  :  «  C'est  aux  historiens  du 
xvne  siècle  qu'il  appartient  d'écrire  l'origine  du  jansénisme.  Ils  diront  com- 
ment ,  après  avoir  été  l'amusement  des  sophistes  d'Athènes  et  l'un  des  exerci- 
ces de  la  moderne  scolaslique,  quelques  subtilités  inintelligibles  sur  la  liberté 
des  actions  humaines  sortirent  tout  à  coup  de  la  poussière  des  écoles ,  et  de- 
vinrent, par  l'ambition  de  quelques  prêtres,  une  querelle  religieuse,  et  par 
l'imprudence  de  Louis  XIV,  une  espèce  de  guerre  politique.  »  Toute  celte 
époque,  si  injustement  caractérisée  par  Voltaire  et  Lemontey,  restait  donc  à 
divulguer,  et  dans  M.  Sainte-Beuve  elle  a  trouvé  son  historien.  Nous  savons 
désormais  cette  phase  du  passé  si  importante  pour  la  religion  ,  la  philosophie, 
les  mœurs  et  les  lettres. 

Nous  avons  éprouvé  en  lisant  l'histoire  de  Port-Royal  une  impression  ana- 
logue à  celle  que  nous  avaient  donnée  les  Mémoires  de  Saint-Simon.  C'est  un 
de  ces  ouvrages  qui  vous  font  assister  tout  a  fait  à  l'époque  qu'il  déroule.  On 
.s'imagine  presque  y  vivre  ,  on  se  surprend  quelquefois  à  se  croire  le  contem- 
porain «ko  hommes  et  des  choses  évoqués  par  le  talent  de  l'auteur.  On  suit 


POHT-ROYAL.  G81 

avec  sécurité  la  marche  de  l'écrivain  .  parce  tju'ou  la  sent  tranquille  et  mai- 
tresse  d'elle-même;  on  est  satisfait  de  s'abandonner  à  la  conduite  d'un  esprit 
calme  et  ferme  qui  se  développe  sans  s'agiter,  aux  mouvements  d'une  sensibi- 
lité qui  n'a  rien  de  désordonné,  de  convulsif.  La  pensée  de  M.  Sainte-Beuve 
est  toujours  juste  et  profonde  :  peut-être  quelquefois  l'amour  de  la  vérité  en 
fait-elle  descendre  la  finesse  jusqu'à  la  minutie.  Sa  phrase  est  large  ,  incideti- 
tée,  ample  et  sinueuse.  On  pourrait  trouver  parfois  qu'elle  embarrasse  sa 
marche  par  la  surabondance  des  détails;  mais,  en  y  songeant,  on  ne  voudrait 
rien  retrancher,  parce  que  cet  excès  même  est  une  richesse  qui  éveille  chez  le 
lecteur  un  plus  grand  nombre  de  sentiments  et  d'idées. 

Tel  est,  en  effet,  le  principal  attrait  et  le  premier  mérite  du  livre  de 
M.  Sainte-Beuve,  c'est  qu'il  provoque  la  pensée  et  l'excite  à  embrasser  un 
vaste  horizon.  L'historien  de  Port-Royal  dit  en  commençant  un  de  ses  chapi- 
tres :  «  C'est  toujours  du  plus  près  possible  qu'il  faut  regarder  les  hommes  et 
les  choses;  rien  n'existe  définitivement  qu'en  soi.  Ce  que  l'on  voit  de  loin  et 
en  gros  ,  en  grand  même  si  l'on  veut,  peut  être  bien  saisi ,  mais  peut  l'être 
mal;  on  n'est  très-sûr  que  de  ce  que  Ton  voit  de  très-près.  »  Nous  ajouterons 
que  cette  élude  exacte  et  analytique  d'une  question  ,  d'un  fait ,  non-seulement 
approfondit  d'une  manière  définitive  l'objet  examiné  ,  mais  éclaire  aussi  d'au- 
tres sujets,  et  l'ensemble  même  des  choses  humaines.  On  saisit  sous  des  appa- 
rences particulières,  dans  une  époque  circonscrite,  dans  un  cadre  spécial, 
les  mêmes  pensées  et  les  mêmes  questions  qui ,  dans  d'autres  temps  ,  avec  des 
proportions  différentes,  sous  d'autres  formes ,  ont  occupé  l'esprit  de  l'homme 
et  frappé  son  imagination. 

Quand  on  se  donne  le  spectacle  des  systèmes  religieux  et  philosophiques, 
un  premier  coup  d'œil  vous  fait  saisir  les  différences;  mais  la  persévérance 
de  l'attention  et  la  sûreté  du  regard  vous  livrent  des  ressemblances  qui  sem- 
blent tracer  autour  des  opinions  humaines  comme  un  cercle  fatal.  Leibnitz  , 
dans  un  morceau  de  jurisprudence  (1)  où  l'on  ne  pouvait  guère  s'attendre  à 
rencontrer  une  pensée  métaphysique  aussi  profonde,  trouve  les  mêmes  con- 
clusions dans  un  certain  mysticisme  chrétien  sur  lequel  on  disputait  beaucoup 
de  son  temps,  et  dans  le  panthéisme  d'Averroes,  de  ses  disciples  et  de  quelques 
philosophes  de  l'antiquité.  Des  deux  côtés,  on  lui  semble  aboutir  à  la  morta- 
lité des  âmes,  puisque  des  deux  cotés  on  finit  par  1rs  perdre  dans  un  océan 
divin  dont  auparavant  elles  s'étaient  séparées  comme  des  gouttes.  Leibnitz 
ajoute  avec  beaucoup  de  finesse  que  les  mystiques  ne  savaient  pas  probable- 

(1)  C'est  dans  la  dissertation  qui  précède  la  seconde  partie  du  Codex  diptomaticus 

que  nous  trouvons  ce  passage  :  «  Verendum  est  ne  illa  quorunulam  maie  mystico- 

runi  abnegalio  proprii,  et  quam  fingunt,  aclionum  cogilationumque  suspensio,  quà 
maxime  Deo  sciliect  uniamur, desinat  démuni  in  doeti  inam  moi  talilatis  animz ,-  qualcm 
docebant  Averroistx  et  alii  anliqui  éliam  philosophi,  quibus  videbatur  post  hominic 
morlem  mentes  non  ultra  subsislerc  nisi  in  oceano  divînitatis,  unde  gulta  olim  prodiit- 
sent.  Cujus  doctrine  semina  inValentino  Wcigelio,  e(  Angelo  quodam  Silesio  ,  et  Mo- 
linosio  (fortaise  non  salis  ijisis  agnita  autoribus)  animadvertere  mihi  ristti  mm.  « 
t  G.  Leibnilii  opéra  omnia  .  edit.  Duten».,  tom,  IV,  |     ; 

TOMR     il.  47 


()S"2  PORT-ROYAL. 

ment  eux-mêmes  tout  ce  qu'il  y  avait  au  fond  de  la  doctrine  qu'ils  profes- 
saient. Telle  est  assez  souvent  la  fortune  des  opinions  humaines;  il  leur  ar- 
rive d'être  propagées  et  défendues  par  des  gens  qui  ne  les  possèdent  pas  à 
fond  au  moment  où  ils  s'échauffent  le  plus  pour  elles.  Ces  ignorances  et  ces 
méprises  sont  la  source  des  dissensions  les  plus  vives,  et  l'on  pourrait  retran- 
cher la  moitié  de  la  polémique  humaine  ,  si  l'on  ne  discutait  sciemment  que 
sur  ce  qui  est  fondamental  et  incompatible. 

Allons  au  fond  du  temple  et  de  l'école ,  interrogeons  le  prêtre  et  le  philo- 
sophe, et  qu'ils  nous  répondent  avec  vérité  :  que  trouvons-nous  dans  les  luttes 
de  la  religion  et  de  la  science,  et  dans  les  guerres  civiles  que  se  livrent  entre 
eux  tant  les  soutiens  du  dogme  que  les  sectateurs  des  idées?  un  nombre  assez 
restreint  d'affirmations  contradictoires  qui  d'époque  en  époque  se  reprodui- 
sent avec  des  variantes  de  détails.  La  différence  est  dans  l'appareil  extérieur, 
le  fond  demeure  dans  sa  primitive  obscurité  ;  mais  la  richesse  des  métamor- 
phoses donne  à  croire  au  plus  grand  nombre  qu'on  a  pénétré  plus  avant  quand 
on  n'a  fait  que  changer  les  mots  et  déplacer  les  termes. 

Ainsi ,  dans  le  jansénisme  ,  nous  retrouvons  les  problèmes  que  la  sagesse 
payenne  a  si  longtemps  tourmentés.  La  question  de  la  prédestination  chré- 
tienne ne  fait  que  déplacer  la  fatalité  antique;  elle  la  mène  plus  loin,  elle  la 
porte  jusqu'aux  cieux;  mais  en  l'introduisant  dans  l'autre  vie  ,  elle  la  pose 
sans  la  résoudre.  Elle  la  rend  non  plus  claire,  mais  plus  grave,  puisqu'elle  la 
complique  de  l'éternité. 

Le  destin  pour  les  écoles  philosophiques  de  l'antiquité  et  pour  quelques 
poètes  supérieurs  n'était  pas  un  hasard  aveugle,  mais  la  volonté  de  Dieu,  mais 
le  décret  de  son  intelligence.  C'était  la  réunion  d'une  nécessité  inévitable  et 
d'une  sagesse  souveraine.  Et  sur  cette  sagesse,  Plutarque  ne  tient  pas  un  autre 
langage  que  saint  Paul;  il  dit  qu'elle  échappe  au  raisonnement  humain.  C'est 
la  même  affirmation  aussi  absolue,  aussi  inflexible. 

Personne  ne  doit  s'enquérir  de  ce  que  Dieu  veut  ;  lui  seul  a  le  droit  de  faire 
de  pareilles  questions,  ainsi  parle  le  catéchisme  de  la  foi  musulmane  (1).  N'est- 
ce  pas  la  même  pensée  qu'exprime  l'apôtre  dans  cette  apostrophe  :  Qui  es-tu, 
homme,  pour  objecter  quelque  chose  à  Dieu?  Le  livre  musulman  qui  présente, 
rédigée  en  maximes,  la  poésie  du  Coran,  ajoute  :  11  faut  donc  croire  que  le 
bien  et  le  mal  ont  lieu  par  la  prédestination  de  Dieu  ,  par  sa  volonté  et  par  son 
opération.  Ici  la  négation  de  la  liberté  humaine  semble  s'égarer  jusqu'à  l'impiété  ! 

Le  christianisme  de  saint  Augustin  ,  de  Luther  ,  de  Calvin  et  de  Jansénius  , 
dit  aussi  que  le  sort  de  l'homme  dépend  de  Dieu,  mais  il  le  dit  surtout  eu 
égard  ù  son  salut.  Le  destin  des  anciens  et  la  fatalité  du  Coran  s'appesantis- 
sent surtout  sur  l'existence  terrestre.  Le  christianisme  au  contraire  ne  se 
préoccupe  que  de  l'autre  vie,  si  bien  que  ies  prospérités  du  monde  lui  parais- 
sent un  écueil ,  un  détriment  ;  l'essentiel  est  le  bonheur  au  delà  de  cette  terre, 
et  il  est  dispensé  comme  un  don  par  la  volonté  divine.  Or,  maintenant,  ap- 
pliquez à  la  félicité  céleste  tous  les  arguments  des  écoles  antiques  sur  la  desti- 
née de  l'homme  sur  la  terre,  et  vous  avez  le  jansénisme. 

i    Exposition  tic  la  foi  musulmane  .  traduite  du  (urc  par  M.  Garcin  de  Taasy, 


PORT-ROYAL.  685 

Il  est  des  régions  dans  la  pensée  humaine  où  les  progrès  sont  difficiles.  La 
théologie  et  la  métaphysique  posent  des  affirmations  dont  le  dogmatisme  reste 
stationnaire.  On  dirait  que  dans  ces  sphères  élevées  le  génie  de  l'humanité 
conçoit  d'un  seul  coup  tout  ce  qu'il  est  capable  de  produire,  et  que  par  un  uni- 
que élan  il  arrive  au  terme  de  ses  forces.  Un  classificateur  intelligent  pourrait 
diviser  l'histoire  comparée  des  religions  et  des  pliilosophies  sous  les  chefs  peu 
nombreux  de  certaines  propositions  fondamentales  qui  contiennent  toutes  les 
possibilités  connues  de  la  pensée.  Cependant  autour  de  ces  affirmations  puis- 
santes qui  font  la  vie  d'une  religion,  ou  qui  constituent  un  système  viennent 
se  ranger  pour  l'attaque  ou  pour  la  défense  les  facultés  et  les  passions  hu- 
maines,  le  raisonnement,  l'imagination,  l'enthousiasme,  l'intérêt,  et  voilà 
l'histoire  proprement  dite  qui  commence.  Les  orages  dont  les  scènes  de  la  na- 
ture nous  donnent  le  spectacle  ne  troublent  que  les  régions  moyennes  de  l'air; 
plus  haut  le  calme  règne,  et  les  espaces  sublimes  échappent  aux  éclats  de  la 
foudre ,  au  déchirement  de  la  nue.  Il  en  est  ainsi  dans  le  monde  des  idées  :  la 
guerre  et  la  discorde  ne  siègent  pas  sur  la  cime,  pour  les  rencontrer,  il  faut 
descendre.  Le  vrai  théosophe  et  le  grand  mélaphysicien  ne  disputent  pas  ;  ils 
voient,  et  là  où  ne  pénètre  pas  la  science,  ils  s'élèvent  à  la  vérité  par  celte  foi  de 
l'intelligence  qui  est  le  signe  d'une  sympathie  naturelle  entre  l'homme  et  Dieu. 
Mais  au  dessous  de  ces  rares  et  tranquilles  génies,  les  discussions  commen- 
cent, le  raisonnement  s'aiguise  et  s'exerce,  la  sophistique  humaine  se  déroule  ; 
elle  est  inépuisable,  elle  a  des  subtilités  et  des  arguments  pour  toutes  les  opi- 
nions et  toules  les  erreurs.  Pendant  que  la  logique  raffine  à  l'excès,  de  sou 
côlé  l'imagination  s'échauffe  ;  elle  se  monte,  elle  s'exalte,  elle  a  ses  caprices, 
ses  aberrations  ;  elle  enfante  mille  fantaisies  qui  étendent  sur  le  sanctuaire  un 
voile  épais  et  brillant.  C'est  souvent  plus  pour  ces  accessoires  que  pour  le  fond 
même  qu'on  voit  les  hommes  se  passionner.  Enfin  si  l'intérêt  se  mêle  à  tous  ces 
mobiles,  si  de  grandes  situations  politiques,  si  la  possession  du  pouvoir  et  des 
richesses,  dépendent  de  la  tournure  que  prendront  les  débats  institués  au  nom 
des  idées,  le  trouble  et  la  confusion  seront  au  comble  ,  et  il  se  trouvera  que 
l'Église  et  l'école,  au  lieu  d'instruire  L'État,  le  déchireront. 

On  le  voit,  dans  les  questions  religieuses  et  métaphysiques,  il  n'est  pas  fa- 
cile à  l'esprit  humain  de  faire  des  progrès  en  profondeur,  et  de  pénétrer  au 
delà  des  dogmes  et  des  axiomes  une  fois  conçus.  Mais  on  dirait  qu'il  a  résolu 
dans  noire  siècle  de  tourner  la  difficulté  ;  il  ne  se  perd  plus  dans  les  subtilités 
et  les  mystères  d'un  problème  spécial,  il  embrasse  toules  les  questions ,  il  les 
suit  à  travers  tous  les  siècles  et  tous  les  pays  ;  il  a  le  pressentiment  qu'après 
avoir  parcouru  le  cercle  des  opinions  humaines,  il  trouvera  la  récompense  de 
cette  vaste  compréhension  dans  des  inductions  fécondes,  l'u  philosophe  de 
l'antiquité  donnait  ce  conseil:  «Pense  très-souvent  à  la  liaison  el  à  l'intime 
rapport  que  toutes  les  choses  du  monde  ont  entre  elles;  car  elles  sont  pour 
ainsidire  entrelacées,  et  par  ce  moyen  alliées  et  confédérées.  L'une  à  la  suite 
de  l'autre  par  l'effet  du  mouvement  local,  de  la  correspondance  et  de  l'union 
de  toules  les  parties  de  la  matière.  «  La  même  connexilé  <:sl  à  étudier  dans  les 
conceptions  el  les  systèmes  qu'a  développés  l'esprit  humain  ;  il  y  a  là  aussi  un 
entrelacement  et  une   cohésion  qu'il    importe  de   comprendre.    Aussi    plus 


Cëi  POKT-KOÏÀL. 

l'homme  saisit  de  rapports,  plus  il  traverse  d'opinions  et  de  points  de  vue  pour 
en  savoir  le  sens  et  la  portée,  plus  il  multiplie  les  sensations  morales  que  peu- 
vent lui  envoyer  les  objets  du  monde  intellectuel ,  plus  il  fouille  d'idées,  de 
systèmes  et  de  dogmes  ;  plus  il  travaille  à  être  vraiment  homme  en  se  mettant 
dans  des  relations  légitimes  avec  la  nature  des  choses.  La  vérité  est  dans  l'é- 
tendue, et  elle  se  dérobe  à  ceux  qui  veulent  morceler  l'espace  qu'elle  s'est 
donné  pour  théâtre.  Quand  le  plus  grand  métaphysicien  moderne  eut  prononcé 
cette  formule  :  La  pensée  est  l'attribut  de  Dieu,  ou  Dieu  est  la  pensée  même,  il 
vit  qu'il  avait  encore  quelque  chose  à  dire,  et  il  laissa  tomber  cet  autre  axiome  : 
L'étendue  est  l'attribut  de  Dieu,  ou  Dieu  est  l'étendue  même.  Ce  n'est  pas  en  un 
jour  qu'on  parvient  à  comprendre  ce  mot  et  à  saisir  celle  équation  sublime  de 
l'étendue  et  de  la  pensée  dans  le  sein  de  Dieu.  Mais  on  peut  dire  qu'aujour- 
d'hui l'humanité  s'agite  et  travaille  sous  l'influence  de  cette  grande  parole; 
elle  la  pratique;  partout  ses  efforts  tendent  à  reculer  les  bornes  anciennes,  à 
écarter  les  formes  surannées  et  inutiles  ;  elle  a  la  conscience  qu'elle  ne  peut 
mieux  trouver  le  vrai  qu'en  cherchant  ce  qui  est  simple  et  universel. 

Lermimeh. 


LE 


THEATRE  EN  ITALIE. 


III. 

Les  Théâtres  napolitains.  —  Scaramouche  et  Pulcinelk 


Le  seul  moyen  d'être  nouveau  en  parlant  de  l'Italie,  c'est  de  décrire  ce  que 
l'on  a  vu  ,  et  de  dire  ce  qui  est.  Quoi  de  plus  différent ,  par  exemple  .  que  ïNa- 
ples  aujourd'hui  et  Naples  il  y  a  vingt  ans?  Que  sont  devenues  ces  légions  de 
lazzaroni  demi-nus  ou  pilloresqucment  drapés  dans  un  misérable  haillon  , 
couchant  sur  le  pavé  ou  vivant  dans  leur  panier  d'osier,  comme  Diogène  dans 
son  tonneau?  Les  germes  de  civilisation  que  les  Français  avaient  déposés  sur 
cette  terre  féconde  ont  fructifié.  Les  gens  du  peuple  ont  appris  à  connaître  le 
prix  du  temps  ,  et  même  le  prix  du  travail.  Ils  se  sont  aussi  décidés  à  se  vêtir. 
Le  climat  n'est  plus  le  même,  disent-ils,  car  ils  sont  encore  de  trop  bonne 
foi  et  trop  près  de  la  nature  pour  s'avouer  qu'ils  avaient  honte  de  leur  nudité. 
Ce  commencement  de  réforme  dans  le  costume  a  profondément  altéré  celte 
physionomie  originale  que  devait  Naples  a  la  combinaison  de  la  civilisation  la 
plus  avancée  et  de  l'état  sauvage.  Les  lazzaroni,  aujourd'hui,  sont  vêtus  à 
peu  de  chose  près  comme  la  populace  de  toutes  les  grandes  villes  il  Europe; 
ils  ont  endossé  la  vieille  défroque  des  classes  plus  aisées  de  la  population  ;  il 
n'y  a  guère  que  les  pécheurs  qui  aient  gardé  le  costume  national  ,  c'est-à-dire 
le  caleçon  pour  unique  vêlement ,  et  qui  aient  encore  l'aspect  africain  ;  le 


686  LE   THÉÂTRE   EN   ITALIE. 

reste  du  peuple,  en  se  civilisant,  est  devenu  vulgaire;  sa  misère  même  a  perdu 
sa  poésie. 

La  révolution  dans  les  habitudes  et  les  mœurs  a  été  moins  complète  que  la 
révolution  dans  le  costume  ,  et ,  si  l'extérieur  a  changé  ,  le  caractère  est  resté 
à  peu  près  le  même.  Il  existe  encore  à  Naples  des  hommes  qui  n'ont  jamais  su 
leur  nom  ,  des  espèces  de  morts  civils  par  négligence  ou  par  oubli,  incapables 
d'acquérir  et  de  lester  parce  qu'ils  ne  peuvent  établir  leur  identité.  La  canaille 
y  est  toujours  maîtresse  en  l'art  de  crier,  et ,  depuis  qu'elle  connaît  le  prix 
de  l'argent,  elle  l'est  devenue  en  l'art  de  mendier.  Ces  hommes  oisifs  par  goût 
et  paresseux  par  tempérament  comprennent  aujourd'hui  la  nécessité  du  tra- 
vail ;  mais  je  doute  fort  qu'ils  en  aient  jamais  l'amour.  Ils  préfèrent  encore 
un  jour  de  gène  et  même  de  jeûne  à  une  heure  de  labeur  pénible;  et,  si  nous 
nous  étonnons  de  cette  manière  d'être,  ils  s'étonnent  bien  plus  de  nous  voir 
travailler  pour  le  plaisir  de  travailler.  —  Cet  homme  est  bien  heureux,  il  a  de 
l'ouvrage,  disent  les  gens  du  peuple  à  Paris.  Les  Napolitains  ne  voudraient 
pas  d'un  pareil  bonheur.  Du  moment  qu'on  a  de  quoi  dîner,  pourquoi  se  don- 
ner tant  de  peine  et  penserai!  lendemain? 

Quoique  le  travail  soit  antipathique  à  la  moitié  au  moins  de  sa  population , 
Naples  a  cependant  l'air  d'un  grand  atelier.  C'est  qu'au  lieu  de  s'enfermer 
entre  quatre  murs ,  chacun  descend  dans  la  rue  et  s'y  établit  pour  faire  sa  be- 
sogne ou  pour  vendre  sa  marchandise;  les  boutiques  et  les  étalages  se  tou- 
chent, les  métiers  se  confondent;  tourneurs, serruriers,  menuisiers,  tailleurs, 
vivent  et  travaillent  pêle-mêle.  Tous  ces  ouvriers  rient,  chantent,  crient,  s'in- 
jurient, se  collettent;  c'est  une  rumeur  assourdissante,  un  mouvement  inces- 
sant; c'est  aussi  un  spectacle  des  plus  gais,  car  ces  gens-là  travaillent  sans 
ennui  ;  la  plupart,  il  est  vrai,  ne  sont  Napolitains  que  de  nom  et  par  occasion  : 
ce  sont  des  gens  de  métier  venus  souvent  de  tous  les  coins  delà  Péninsule  ,  ce 
ne  sont  plus  les  lazzaroni  d'autrefois. 

L'imagination  du  peuple  a  moins  changé  encore  que  son  caractère;  elle  a 
conservé  la  même  vivacité  bouffonne  et  la  même  fécondité.  Son  langage  est 
toujours  expressif  et  coloré.  Les  hommes  des  faubourgs  et  du  port  vivent 
comme  des  bohémiens,  ont  le  langage  figuré  de  l'Arabe;  comme  lui ,  ils  sont 
conteurs,  et  semblent  avoir  habité  les  palais  des  Mille  et  une  Nuits.  Ils  doivent 
ce  tour  d'esprit  poétique  et  merveilleusement  varié  ,  moins  encore  à  leur  ciel 
et  à  la  domination  espagnole,  qu'à  l'influence  arabe  non  pas  détournée  , 
comme  l'ont  prétendu  Mme  de  Staël  et  M.  de  Sismondi,  mais  directe.  Cette  in- 
fluence se  fait  sentir,  en  effet,  bien  avant  la  parfaite  consolidation  de  la  domi- 
nation espagnole  :  en  premier  lieu  ,  lors  des  nombreuses  invasions  des  Sarra- 
sins en  Sicile  et  sur  les  côtes  du  royaume,  et  lors  de  leur  établissement  dans 
diverses  provinces  du  sud  de  l'Italie  sous  Manfred  ;  en  second  lieu  ,  lors  des 
grandes  relations  entre  ces  mêmes  provinces  et  l'Orient  au  temps  des  croisa- 
des, Naples  se  trouvant  sur  la  roule  de  ces  pèlerins  armés;  plus  tard  enfin, 
lors  des  ravages  des  Iiarharesques ,  de  1518àlj50,  sous  Hariadan  Barbe- 
rôtisse  ,  Draguet-Rayz  et  les  rois  d'Algers.  Les  provinces  du  royaume  de  Na- 
ples  ,  entourées  par  la  mer,  présentaient  un  long  déploiement  de  côtes  difficiles 
à  défendre  ei  accessibles  sur  bien  des  points.  t)ans  ces  temps  calamiteux,  la 


LE   THÉÂTRE   EN    ITALIE.  087 

dixième  partie  de  la  population  du  pays  fut  réduite  en  esclavage,  et  tous  ceux 
de  ces  captifs  qui,  après  avoir  payé  rançon,  revinrent  dans  leur  pays,  y  rap- 
portèrent les  habitudes  arabes  contractées  pendant  leur  longue  captivité. 

L'effet  de  cette  influence  est  sensible  surtout  dans  les  chroniques  écrites  en 
dialecte  napolitain  ,  remplies  d'événements  qui  tiennent  du  prodige,  racon- 
tées avec  une  prolixité  pompeuse  ,  et  tout  à  fait  dans  le  goût  des  chroniques 
arabes  ;  il  l'est  également  dans  les  contes  et  la  poésie  populaires  du  pays  qu'on 
pourrait  qualifier  d'héroïco-fantastique.  Le  Tasse  et  l'Arioste  ont  connu  ces 
poètes  antérieurs  à  la  renaissance,  que  plus  tard  Bazile,  Corlese  et  leur  école 
ont  continués;  ils  se  sont  emparés  de  leurs  fictions  et  les  ont  répandues  dans 
toute  l'Jtalie. 

L'influence  arabe ,  nous  l'avons  dit ,  se  fait  aussi  sentir  dans  les  habitudes  et 
les  mœurs  ;  mais  là  elle  se  trouve  complètement  modifiée  par  deux  autres 
grandes  influences,  l'influence  de  la  religion  et  l'influence  espagnole. Ces  trois 
influences  ont  été  également  funestes  à  la  nation.  La  première  a  conduit  au 
brigandage  les  hommes  à  imagination  vive  et  au  caractère  aventureux;  les 
montagnes  furent  leur  refuge  comme  la  mer  était  le  refuge  des  corsaires.  Ils 
faisaient  des  descentes  dans  la  plaine  comme  les  Baibaresques  sur  le  rivage  ; 
comme  eux,  ils  pillaient  les  villages  et  rançonnaient  les  villes;  comme  eux, 
ils  emmenaient  en  captivité  les  habitants  riches,  et,  s'ils  n'en  faisaient  pas  des 
esclaves ,  ils  ne  les  relâchaient  pourtant  que  sous  bonne  rançon.  L'influence 
arabe  fut  fatale  à  toute  l'Italie,  surtout  pendant  la  dernière  moitié  du  xvie  siè- 
cle. De  cette  époque  date  la  dépopulation  de  ses  campagnes,  la  ruine  de  son 
agriculture,  la  dévastation  de  ses  rivages. 

L'influence  espagnole,  qui  succéda  ù  l'influence  arabe,  salutaire  dans  le 
principe,  ne  tarda  pas  à  devenir  funeste  par  l'exagération  de  la  doctrine  du 
point  d'honneur.  Le  noble  besoin  d'une  satisfaction  nécessaire  fut  transformé 
en  une  passion  implacable  que  l'on  aurait  pu  appeler  la  religion  de  la  ven- 
geance. Le  duel  ne  fut  plus  regardé  que  comme  une  réparation  insuffisante; 
comme  un  passe-tempsd'enfanls,  bon  tout  au  plus  à  satisfaire  l'amour-propre 
des  combattants,  mais  nullement  a  punir  un  outrage  et  à  laver  un  affront. 
L'offensé  ne  pouvait-il  pas  devenir  la  victime  de  l'offenseur  ?  Il  fallut  donc 
trouver  un  autre  moyen  qui  satisfit  à  la  fois  l'honneur  et  le  besoin  de  la  ven- 
geance. Quel  fut  ce  moyen?  L'assassinat!  Un  outrage  fut  considéré  comme 
une  déclaration  de  guerre  ,  et  à  la  guerre  tous  les  moyens  sont  bons  pour  se 
défaire  de  son  ennemi  ;  une  affaire  d'honneur  devint  dès  lors  une  guerre  de 
famille  à  famille;  un  meurtre  appela  un  autre  meurtre  ,  et  la  vengeance  se 
légua  comme  un  héritage.  Du  moment  qu'il  fut  établi  que  tout  homme  de 
cœur  pouvait  se  venger  avec  le  poison  et  le  poignard,  quitte  à  courir  plus 
tard  les  mêmes  chances,  ce  fut  faire  preuve  de  courage  et  de  noble  énergie 
que  d'engager  ce  duel  à  la  fois  mystérieux  et  terrible,  ce  duel  qui  ne  se  ter- 
minait souvent  que  par  l'extinction  de  toute  une  race.  Plus  la  vengeance  était 
inattendue,  plus  l'assassin  s'était  montré  implacable,  plus  il  obtenait  de  con- 
sidération. 

Ce  code  de  la  vengeance  régit  encore  la  Corse.  En  Italie ,  il  n'est  plus  en 
honneur  que  chez  le  peuple,  et  seulement  dans  les  provinces  où  ce  peuple  est 


f)88  LE   TBÉAÏRE    EN   ITALIE. 

resté  sauvage;  les  classes  supérieures  de  la  société  l'ont  abrogé.  On  ne  peut 
qu'applaudir  à  cette  réforme,  mais  il  est  peut-être  à  regretter  que  le  duel  soit 
également  réprouvé.  Dans  certaines  occasions,  la  tiédeur  que  met  l'Italien  ou- 
tragé à  demander  la  réparation  d'une  offense  semblerait  indiquer  un  manque 
de  ressort  dans  le  caractère  national,  surtout  quand  l'offensé  ne  pardonne  pas 
à  l'offenseur  et  se  borne  à  nourrir  contre  lui  une  haine  stérile.  A  d'honorables 
exceptions  près,  les  Italiens  oublient  trop  aisément  qu'un  homme  de  cœur  ne 
doit  jamais  se  condamner  volontairement  au  supplice  de  la  haine  impuissante, 
et  que  l'impunité  de  l'outrage  ne  doit  jamais  être  assurée. 

L'influence  religieuse,  exagérée  par  l'imagination  vive  et  mobile  du  peu- 
ple, a  peut-être  contribué  plus  que  tout  autre  cause  à  sa  démoralisation,  la 
religion  ,  pour  ces  hommes  grossiers  ,  ne  consistant  guère  qu'en  une  suite  de 
pratiques  puériles.  Les  choses  en  sont  arrivées  au  point  que  la  confession  de- 
vient une  sorte  d'encouragement  à  pécher.  Ces  gens-là  ,  en  effet  ,  font  tout  ce 
<;ui  leur  passe  par  la  tête  ;  puis  ils  vont  tous  les  trois  mois  raconter  leurs  fre- 
daines à  un  moine  qui  en  rit  avec  eux,  leur  recommande  pour  la  forme  de  ne 
plus  recommencer,  et  finit  en  leur  disant  que  tout  est  pardonné.  Eussent-ils 
volé  ou  tué,  une  fois  cette  parole  dite  ,  ils  n'y  pensent  plus.  Le  maintien  dans 
la  ligne  du  bien,  à  l'aide  de  la  raison  et  du  sentiment  du  devoir  ,  est  tout 
autrement  pénible,  et  rend  sans  aucun  doute  la  vie  moins  douce  et  moins  fa- 
cile. Cette  manière  de  vivre  n'ouvre  pas  non  plus  aussi  certainement  les  portes 
du  ciel. 

Un  autre  résultat  des  influences  arabe  et  espagnole  combinées  fut  de  chan- 
ger la  condition  des  femmes.  De  libres  qu'elles  étaient  sous  les  républiques  du 
moyen  âge,  elles  devinrent  esclaves,  et  les  grilles  et  les  duègnes  remplacè- 
rent les  barrières  naturelles  qu'élevait  bien  (dus  sûrement  l'éducation  morale 
qui  plaçait  leur  défense  en  elles-mêmes.  Celle  sombre  et  lyrannique  galanterie 
amena  ,  vers  le  milieu  du  xvne siècle,  une  inévitable  réaction  ;  l'éducation  du 
couvent  n'offrant  aucun;:  garantie  de  la  vertu  des  femmes,  la  liberté,  ou, 
pour  mieux  dire,  la  licence  remplaça  tout  à  coup  l'esclavage  dont  elles  étaient 
victimes  ;  les  sigisbés  détrônèrent  les  duègnes ,  l'amour  fut  exclu  du  mariage, 
lous  les  liens  de  la  famille  furent  brisés,  le  mari  ne  fut  plus  que  l'homme 
d'affaires  de  la  femme  et  le  tuteur  de  ses  enfants.  Depuis  le  commencement 
de  ce  siècle  ,  l'influence  française  el  un  meilleur  système  d'éducation  ont  mo- 
difié ces  mœurs  ,  sans  toutefois  les  changer  absolument. 

Ces  considérations  étaient  nécessaires:  elles  pouvaient  seules  donner  l'intel- 
ligence du  caractère  national  et  faire  comprendre  les  mœurs  dont  les  théâtres 
de  Naples  nous  offrent  la  caricature  plus  ou  moins  chargée;  elles  donnent  la 
(  lef  des  croyances  du  peuple;  elles  expliquent  ses  superstitions,  l'ignorance 
profonde  où  il  paraît  être  des  nolions  les  plus  simples  du  bien  el  du  mal,  el 
son  peu  d'horreur  pour  le  meurtre.  L'homme  qui  lue  n'est  plus  un  assassin  , 
c'est  un  pauvre  diable  qu'on  avait  provoqué  el  qui  a  eu  un  malheur.  Proposez 
a  ce  malheureux  de  vous  servir  de  guide  le  dimanche,  il  vous  répondra  avec 
horri  ur  :  Moi ,  manquer  à  la  sainte  messe  ! 

Dans  la  pluparrdes  maisons  de  Naples,  mais  particulièrement  chez  les  mé- 
d  fins  p|  les  avocats,  exposés  par  étal  à  faire  des  mécontents  .  vous  voyez  se 


LE    THÉÂTRE    EN    ITALIE.  689 

dresser  d'énormes  cornes  de  bœuf  placées  comme  ornement  sur  la  cheminée 
ou  sur  quelque  consola  de  l'antichambre.  C'est  un  paratonnerre  contre  la^'e- 
tatura.  XJnjetatore  n'est  autre  chose  qu'un  magicien  qui  peut  ,  à  volonlé  ,  et 
quelquefois  même  sans  le  savoir  ,  vous  jeter  un  mauvais  sort.  Celte  croyance 
vient  encore  de  l'Orient.  Les  Napolitains  l'ont  traduite  sur  la  scène  sans  oser 
toutefois  la  ridiculiser.  Pulcinella  jetatore  est  une  assez  bonne  farce;  ce  n'est 
pas  du  malicieux  enchanteur  que  le  parterre  se  moque,  mais  de  ceux  aux- 
quels il  joue  de  mauvais  tours  :  tous  les  rieurs  sont  du  côté  de  Polichinelle  , 
car  ia  plupart  de  ceux  qui  sont  là  ne  doutent  point  de  la  vertu  des  charmes 
qu'il  emploie. 

Le  théâtre  à  Naples,  nous  parlons  du  théâtre  vraiment  national,  a  de  tout 
temps  été  soumis  à  ces  diverses  influences,  soit  morales,  soit  littéraires.  La 
magie,  la  féerie,  dominent  dans  ces  pièces  à  grand  fracas  qui  plaisent  tant 
au  peuple  ,  et  qui  rappellent  plutôt  les  jornadas  espagnoles  que  nos  mélo- 
drames. D'un  autre  côté,  la  comédie  de  caractère  tourne  presque  toujours  à 
Vîmbroglio.  L'action  n'est  jamais  une,  elle  se  complique  d'autres  actions  pa- 
rallèles qui  amènent  des  surprises  et  des  événements  en  foule  ,  et  qui  se  nouent 
et  se  dénouent  avec  un  rapidité  que  le  spectateur  a  peine  à  suivre.  Ces  pièces, 
dont  le  dialogue  manque  â  la  fois  de  naturel  et  de  finesse,  peuvent  amuser  la 
curiosité  ;  elles  ne  satisfont  pas  l'esprit.  Il  semble  que  les  auteurs  dramatiques 
du  pays ,  à  commencer  par  l'inépuisable  Camerana  ,  celte  providence  du  théâ- 
tre San-Carlino,  ne  connaissent  encore  d'autre  poélique  que  la  l'ropaladiada 
l'Espagnol  Torrès-Naharro,  qui,  vers  1517,  régentait  le  théâtre  de  Naples (1). 

Le  peuple  de  Naples  est  fort  curieux  et  se  dégoûte  facilement  ;  les  pièces  qui 
composent  le  répertoire  de  ses  théâtres  sont  donc  innombrables.  Giamba lista 
<lella  Porta,  Lombardi ,  Corlese  ,  Cozenza  ,  Camerana  ,  sont  les  plus  féconds 
des  auteurs  dramatiques  napolitains;  la  plupart  de  ces  pièces  sont  de  faciles 
improvisations,  brodées  sur  des  canevas  fort  compliqués.  Peu  de  ces  comédies 
ont  survécu  à  l'improvisation  et  ont  été  imprimées.  La  Cintia  et  la  Sorellaàu 
physiologiste  Porta ,  le  théâtre  moral  deGenoino  e!  quelques  petites  comédies 
de  Cozenza  sont  du  pelit  nombre  de  celles  qui  ont  eu  cet  honneur.  Ces  pièces 
d'élile  sont  en  général  fort  médiocres.  La  plupart  n'ont  dû  leur  succès  qu'à 
l'excellence  d'un  acteur  ou  à  la  nouveauté  de  situations  aujourd'hui  Portusées. 

A  Naples,  ainsi  qu'à  Rome  et  à  Florence,  les  théâtres  populaires  soni  les 
seuls  qui  offrent  quelque  intérêt  comme  peinture  de  mœurs.  Cet  intérêt  roule 
surtout  sur  ûcux  personnages  forl  connus:  Scararaouche  et  il  signore  Pul- 
cinella. 

Scaramouche  esl  un  gentilhomme  qui  sent  tant  soit  peu  le  sac  et  la  corde  ; 

l  Cette  poélique  de  Torrès  Naharro  se  trouve  en  («le  de  sa  Propaladia,  ou  recueil 
«le  ses  comédies.  Ces  comédies,  cour  mporain<  s  de  la  Mandragore  de  Machiavel  el 
des  pièces  de  l'Arétin,  furent  représentées  devant  Lé  n  \,  qui,  ;i'nibi  que  nous  l'ap- 
prend M.  Scribe,  a vait  aussi  honoré  la  Mandragore  th  \  prêt  nce,  ce  qui,  ajoute-t-il, 
prouve  un  grand  libéralisme  de  sa  pari.  La  Soldadesca  .  la  Trophea  el  la  Yemenea 
sont  les  meilleures  de  ces  pièces  ,  spirituelles,  licencieuses,  et  d'une  grande  hardiesse 
I  Ile*  furent  imprimées  o  Naples  en  1T>\7 . 


G90  LE   THÉÂTRE   EN   ITALIE. 

il  est  marquis,  duc,  prince  même,  et  seigneur  d'immenses  domaines  qui 
n'existent  que  dans  son  imagination.  Scaramouche  a  la  tournure  d'esprit  et  la 
morale  plus  que  relâchée  de  Casanova  ,  ce  roi  des  chevaliers  d'industrie  ;  il  a 
son  jargon  ,  son  adresse  et  son  insolence.  A-t-il  sa  décision  et  sa  bravoure? 
Nous  en  douions  fort,  bien  qu'a  l'entendre  il  adore  le  péril  et  qu'il  soit  tou- 
jours prêt  à  croiser  l'épée.  Scaramouche  descend  en  ligne  directe  du  fameux 
capitaine.  Il  a  partagé  ses  dépouilles  avec  son  compagnon  Pulcinella.  Ce 
dernier  lui  a  pris  son  grand  chapeau  pointu,  son  justaucorps  bigarré  et  sa 
belle  fraise  ;  Scaramouche  ,  lui ,  s'est  adjugé  le  sabre  avec  lequel  son  aïeul  a 
pourfendu  tant  de  géants  et  tué  la  Mort  en  personne.  Ce  sabre  ,  il  le  tient  en 
réserve,  attendant  quelque  bonne  occasion  de  s'en  servir  ,  et ,  comme  on  le 
pense  bien  ,  cette  occasion  ne  vient  jamais ,  car  Scaramouche  est  à  peu  près 
aussi  brave  que  le  capitaine  ;  il  appelle  le  danger  à  grands  cris,  et  quand  le 
danger  vient ,  il  décampe  le  plus  lestement  du  monde.  Le  capitaine  était  an- 
térieur à  la  domination  espagnole  ;  nous  le  croyons  contemporain  de  tous  ces 
formidables  chefs  de  bandes  italiens  qui  se  distinguèrent  à  Anghiari  (î)  et  dans 
ces  fameuses  rencontres  où  un  cheval  qui  (ournail  la  tète  ou  la  croupe  suffi- 
siit  pour  faire  gagner  ou  perdre  la  bataille.  C'est  Machiavel  qui  nous  l'assure. 
Sous  ses  nouveaux  maîtres  ,  le  capitaine  se  transforme  en  matamore  ;  il 
bredouille  le  castillan  ,  prend  la  morgue  espagnole  et  se  corrige  le  mieux  qu'il 
peut  de  sa  pollronerie.  C'est  alors  qu'il  ne  passe  guère  de  journées  sans  tuer 
un  Maure  ,  confondre  un  nécroman  ou  séduire  quelque  princesse.  L'étoffe  des 
turbans  des  infidèles  qu'il  a  décapités  lui  sert  à  habiller  ses  valets,  et  il  se  fait 
faire  une  colle  de  mailles  avec  les  nombreux  anneaux  que  lui  ont  donnés  ses 
maîtresses.  Aujourd'hui  qu'il  a  perdu  sa  vieille  énergie  et  qu'il  a  subi  une  nou- 
velle transformation  ,  il  aime  encore  à  raconter  ses  prouesses.  Un  jour,  au 
siège  de  Trébisonde,  il  a  pénétré  seul  dans  la  lente  du  sultan  ,  et ,  le  prenant 
par  la  barbe  ,  il  l'a  traîné  à  travers  son  camp,  tandis  que,  de  la  main  qui  lui 
restait  libre,  il  écartait  les  assaillants  et  tenait  en  respect  toute  l'armée  enne- 
mie. Quand  il  rentra  dans  la  ville,  sa  cuirasse  était  hérissée  d'un  si  grand 
nombre  de  flèches,  qu'on  l'eût  pris  pour  un  poic-épic.  C'est  de  ce  jour  que 
l'image  du  porc-épic  fait  partie  de  son  écusson.  Une  autre  fois  il  saula  seul  sur 
une  galère  barbaresque  qui  longeait  la  côle  de  Sicile,  et,  jouant  de  son  grand 
sabre,  il  fil  un  tel  carnage  de  ces  mécréants  ,  que  le  ponl  du  bâtiment  ressem- 
blai! â  l'étal  d'un  boucher.  Les  Sarrasins  épouvantés,  se  jetèrent  à  ses  ge- 
noux et  le  supplièrent  de  vouloir  bien  leur  permettre  de  conduire  la  galère 
dans  le  port  de  Messine,  où  le  héros  fut  reçu  en  triomphe.  Sa  galanterie  égale 
sa  bravoure,  et,  lorsqu'il  s'attaque  à  une  beauté,  il  a  de  si  merveilleux  moyens 
de  séduction,  qu'il  ne  trouve  jamais  de  cruelles.  Il  renverse  les  tours,  brise 
les  porles  de  fer,  ou  ,  comme  un  dieu  grec,  s'insinue  sous  la  forme  d'une  pluie 
d'or.  Il  est  telles  de  ses  prouesses  galantes  qui  depuis  ont  trouvé  des  imitateurs. 

(1)  A  Anghiari,  on  combattit  quatre  heures  entières  avec  le  plus  grand  acharne- 
meut  ;  le  pont  d'Angliiari  fut  emporté  à  diverses  reprises  par  les  deux  armées  ,  et  ce- 
pendant il  n'y  eut  de  tue  qu'un  seul  homme  qui  tomba  de  cheval  et  fut  écrasé  par  la 
gendarmerie. 


LE   THÉÂTRE    EN   ITALIE.  691 

Unjour,par  exemple,  que  dans  la  compagnie  de  la  princesse  Gilyme  d'Apremont 
il  galopait  sur  les  rives  du  Garigliano  ,  celle-ci ,  fatiguée  de  ses  protestations 
amoureuses,  lui  dit  en  plaisantant  :  Le  feu  qui  consume  mon  chevalier  est 
donc  bien  ardent  ?  —  En  doutez-vous  cruelle?  —  Nullement  ,  mais  je  sais  un 
moyen  de  te  soulager  ;  c'est  de  le  jeter  dans  ce  fleuve.  —  Toutes  ses  eaux  ne 
pourraient  éteindre  ma  flamme.  —  C'est  une  galante  manière  de  l'exprimer; 
aussi  ne  le  croirai-je  que  si  je  te  voyais  sortir  de  ses  flots  brûlant  toujours 
du  même  amour.  —  En  vérité ,  belle  princesse  !  —  Et  l'intrépide  amoureux 
enfonce  ses  éperons  dans  les  flancs  de  son  coursier  ,  et  se  précipite  au  milieu 
du  fleuve.  Il  courut  grand  risque  de  se  noyer,  et  ce  ne  fut  qu'en  abandonnant 
son  cheval  qu'il  put  gagner  le  bord  ,  tout  ruisselant ,  mais  dévoré  des  mêmes 
feux.  La  princesse  tint  donc  parole  et  récompensa  un  si  noble  dévouement. 
Comme  les  capitans  ses  ancêtres  ,  le  matamore  était  magnifique  en  paroles; 
mais  sa  bourse  était  toujours  vide  ,  et ,  sous  sa  belle  cuirasse  richement  da- 
masquinée ,  il  ne  portait  qu'un  méchant  pourpoint  de  peau  de  buffle  tout  usé 
et  n'avait  pas  de  chemise.  Vers  la  fin  du  xvne  siècle ,  quand  la  paix  succéda  à 
la  guerre  et  le  repos  aux  aventures  ,  le  héros  déposa  le  harnais  et  prit  le  triste 
et  singulier  vêtement  qu'on  lui  voit  encore.  C'est  alors  qu'il  devint  le  posses- 
seur d'une  mullilude  de  principautés  el  de  châteaux en  Espagne.  En  subis- 
sant celle  nouvelle  métamorphose ,  il  redevint  poltron  comme  par  le  passé ,  ne 
se  battît  plus  qu'à  coups  de  latte  et  avec  la  langue,  et  prit  le  nom  de  Scaramouche. 
Scaramouche,  comme  le  capitaine  et  le  matamore  .  a  toujours  un  grand 
faible  pour  les  femmes  ,  et ,  si  on  l'écoute  ,  ses  aventures  sont  aussi  nombreu- 
ses que  celles  de  don  Juan.  Il  faut  l'entendre  ,  dans  ses  moments  d'abandon  . 
raconter  ses  galants  exploits  à  son  ami  Pulcinella,  qui  l'interrompt  par  de 
petits  ricanements  goguenards,  et  qui  coupe  son  récit  dénotes  admiralives , 
qui  prouvent  clairement  qu'il  ne  croit  pas  un  mot  de  toutes  ces  belles  choses. 
Pulcinella  est  en  effet  un  rustaut,  un  balourd  ,  un  âne,  comme  l'appelle  son 
ami  Scaramouche;  mais  Pulcinella  a  une  vieille  expérience  des  hommes  et  des 
choses,  et,  depuis  l'an  2000  avant  Jésus-Christ  ,  époque  à  laquelle  on  fait  re- 
monter son  origine  ,  il  a  vu  passer  trop  d'événements  el  s'est  trouvé  en  rapport 
avec  trop  de  personnages  importants,  pour  être  jamais  dupe.  Pulcinella  vivait 
bien  antérieurement  à  la  fondation  de  Rome,  c'est  chose  prouvée.  II  y  a  plus  : 
on  le  prétend  contemporain  des  Pharaons  ,  et  Champollion  a  retrouvé  sa  gro- 
tesque physionomie  dans  quelques-unes  des  peintures  des  sépulcres  égyptiens. 
Polichinelle,  lorsqu'il  débuta  joyeusement  dans  le  monde,  n'habitait  point 
Naples ,  qui  n'existait  pas,  mais  la  cilé  d'Atella,  que  les  Osques  avaient  bâtie 
à  mi-chemin  de  Capoue  à  la  mer;  Maccus  était  son  nom,  et ,  si  le  Romain  Meo 
Patacca  prétend  descendre  de  ce  grand  personnage,  c'est  pure  vanité  de  ma- 
nant. Depuis  ces  temps  reculés,  le  physique  de  Polichinelle  n'a  pas  changé, 
son  costume  seul  a  suhi  quelques  modifications.  Le  Vésuve  était  encore  au 
niveau  de  la  plaine,  (pie  la  double  bosse  de  Pulcinella  se  dressait  majestueu- 
sement sur  son  abdomen  et  entre  ses  deux  épaules;  son  nez,  qui  ressemble  au 
bec  disproportionné  d'un  jeune  poulet,  elauquel  il  doit  son  nom  plus  moderne  (1), 

(1)  Pullicinella  ,  de  pullut gattinaceui  ou  depullelai 


692  LE    THÉÂTRE   EN    ITALIE. 

flaira  la  fumée  des  cuisines  des  Baïa  et  les  parfums  de  roses  de  Pcestum;  l'em- 
preinte de  ses  sabots,  car  dès  lors  il  avait  des  sabots,  fut  marquée  sur  le  soi 
de  la  Campanie  bien  avant  celle  de  la  sandale  de  Platon  ou  de  la  pantoufle  de 
bronze  d'Empédocle('i). 

Polichinelle  a  pris  naissance  le  même  jour  que  la  comédie  dont  il  est  un  des 
inventeurs;  les  pièces  satiriques  et  quelque  peu  licencieuses  dans  lesquelles  il 
figura  d'abord,  s'appelaient  atellanes .  de  la  ville  d'Atella  son  pays.  Les  Grecs, 
en  empruntant  ce  genre  de  comédie  aux  Italiens,  lui  conservèrent  ce  nom; 
les  atellanes,  c'est  la  comedia  dell'  arte  d'aujourd'hui.  Le  dialogue  de  ces 
pièces  n'était  pas  écrit;  les  acteurs  jouaient  leur  rôle  d'inspiration  sur  le 
scénario  ou  canevas  dont  ils  étaient  convenus,  a  peu  près  comme  aujourd'hui 
ou  joue  chez  nous  des  proverbes  ou  des  charades  en  action.  Plus  tard,  les 
atellanes  jouirent  d'une  grande  vogue  dans  toute  l'Italie;  la  jeunesse  romaine 
se  passionna  surtout  pour  ce  genre  de  comédies  qu'elle  confisqua  en  quelque 
sorte  au  profit  de  son  plaisir,  s'en  réservant  tous  les  rôles.  Il  fut  un  temps  où 
les  acteurs  de  profession  n'eurent  plus  le  droit  de  jouer  dans  ces  pièces;  les 
acteurs  des  atellanes  durent  être  citoyens  romains,  jouissant  de  toutes  les 
prérogatives  attachés  à  ce  titre.  Ces  acteurs  jouaient  en  public,  mais  le  peuple 
n'avait  pas  le  droit  de  les  punir,  ni  même  de  les  faire  démasquer.  Quand  les 
mœurs  se  corrompirent,  la  licence  de  ces  spectacles  fut  poussée  au  point  que, 
plus  d'une  fois,  le  sénat  fut  obligé  d'en  suspendre  la  représentation.  Polichi- 
nelle Maccus  était  le  boute-en-train  de  ces  folies  dans  lesquelles  il  jouait  le  rôle 
d'an  campagnard  spirituellement  grossier  et  naïvement  méchant. 

Si  la  tournure  et  les  dehors  de  Polichinelle  ont  peu  changé,  son  caractère  et 
ses  habitudes  sont  toujours  aussi  à  peu  près  les  mêmes;  il  ne  se  modifie  qu'en 
apparence,  et  encore  il  ne  modifie  que  ses  actions  et  son  langage,  et  garde 
presque  toujours  le  même  costume;  il  s'occupe  des  personnages  du  jour,  les 
applaudit  ou  les  baffoue,  les  méprise  ou  les  craint  ;  mais  tout  en  se  laissant 
aller  au  courant  du  monde,  en  ayant  l'air  de  hurler  avec  les  loups,  au  fond 
sa  philosophie  est  immuable.  Celte  philosophie  ,  c'est  celle  des  gens  qui  ont 
beaucoup  vu  et  beaucoup  vécu  :  le  plus  parfait  égoïsme;  son  cœur  est  fait  de 
la  même  matière  que  ses  sabols,  c'est-à-dire  du  bois  le  plus  dur;  d'ailleurs,  il 

<  A  si  profondément  enseveli  sous  ses  deux  énormes  gibbosités,  que,  fût-il 
d'une  matière  plus  malléable,  il  ne  courrait  jamais  grand  risque  d'être  sérieuse- 
ment entamé.  Comme  tous  les  égoïstes,  Pulcinella  a  une  morale  des  plus  ac- 
commodantes :  pourvu  que  les  ricochets  ne  l'atteignent  pas ,  qu'il  y  trouve 
son  profit,  il  fait  le  mal  sans  scrupule  ,  et  se  soucie  de  la  vie  d'un  homme 
comme  de  rien.  Pulcinella  a  cependant  l'air  bonhomme,  il  a  des  manières 
toutes  rondes,   une  constante  belle  humeur,  un  langage  naïf,  parfois  même 

<  nfanlin  ,  et  un  laisser  aller  de  nigaud  ;  mais  on  ne  se  figurerait  jamais  tout 
ce  que,  sous  sa  balourdise  et  son  apparente  bonhomie,  il  sait  cacher  d'astuce, 
de  noirceur  el  même  de  férocité  ;  c'esl  bien  «le  lui  qu'on  peut  dire  que  sa  gaieté 

1)  Voir  le  bronze  antique  trouvé  à  TU. me  en  1727,  et  conservé  dans  le  muséum  «lu 
m  rquia  Capponi.  Ce  bronze  a  été  rapporté  par  Ficoroni.  Voir  au  si  le  petit  buste  rnp- 
porté  par  Caylus ,  <lnns  ses  Antiquités .  tom,  III ,  pag,  75. 


LE   THÉÂTRE   EN    ITALIE.  0*J5 

est  implacable  ,  car  il  n'est  jamais  plus  méchant  que  lorsqu'il  s'abandonne  à 
sa  grosse  joie.  S'il  se  met  à  rire,  c'est  qu'il  vient  de  faire  quelque  mauvais 
coup;  rit-il  aux  éclats ,  tenez  pour  certain  qu'il  a  (ué  son  homme. 

Il  signora  Pulcinella  est  peut-être  bon  croyant ,  mais  i!  y  paraît  peu  :  il 
assomme  un  moine  comme  il  assommerait  un  derviche.  Nous  ne  le  croyons 
donc  ni  chrétien  ni  Turc;  il  a  déjà  vu  ,  il  est  vrai,  passer  plus  d'une  religion; 
toutefois  ,  sur  ces  matières-là,  il  est  fort  réservé  et  sait  parfaitement  tenir  sa 
langue  en  bride  :  il  le  faut  bien.  Pulcinella  ,  comme  Stentarello  et  Cassan- 
drino,  et  en  général  comme  tous  ces  personnages  ullramontains,  aime  pas- 
sionnément le  beau  sexe,  mais  il  est  rarement  dupé  comme  eux;  sa  grande 
expérience  lui  a  fait  connaître  d'irrésistibles  moyens  de  séduction.  Avec  les 
femmes  il  est  dur,  caustique,  méchante  langue,  insolent  quelquefois,  entre- 
prenant toujours  ;  aussi ,  malgré  les  petites  mais  trop  visibles  imperfections 
de  sa  personne,  réussit-il  auprès  d'elles  d'une  manière  inexplicable.  Pulcinella 
se  pique  peu  de  constance;  il  se  fait  gloire  de  tromper  sa  femme  quotidienne- 
ment et  de  changer  de  maîtresse  beaucoup  plus  souvent  que  de  chemise  ;  nous 
devons  dire  cependant,  à  la  louange  de  Pulcinella  ,  que  ,  pour  un  Napolitain, 
il  porte  en  général  du  linge  assez  blanc.  La  célébrité  de  ce  personnage  est 
européenne  ;  aussi  nous  dispenserons-nous  de  dessiner  sa  personne  et  de  dé- 
crire son  costume,  qui,  d'un  peuple  à  l'autre,  varie  peu.  Chez  nous,  il  a  con- 
servé son  nom  ;  les  Anglais  l'appellent  Punch,  et  les  Allemands  Hanswurst . 
ce  qui  veut  dire  Jean  Saucisse.  Nous  ne  raconterons  pas  non  plus  son  histoire 
vulgaire  et  ses  aventures  si  connues.  Qui  de  nous  ne  l'a  vu  assommer  amis, 
femme,  commissaire  ,  médecin,  gendarmes ,  et  tenir  même  bravement  tète 
au  diable  en  personne,  auquel  il  croit  à  peine?  N'a-t-il  pas  en  effet  déjà  vu 
détrôner  Pluton? 

Ce  grand  drame  de  Polichinelle  se  joue  dans  toute  l'Europe  et  même  en 
Orient,  et ,  à  quelques  variantes  près  qu'y  apporte  le  génie  national  de  chaque 
peuple,  le  fond  en  est  toujours  le  même.  Dans  l'enfance  il  a  fait  nos  délices. 
et  plus  tard  il  nous  fait  sourire  encore.  A  Naplcs ,  il  signora  Pulcinella  est 
un  type  invariable  au  moral  comme  au  physique,  mais  il  figure  au  milieu 
d'événements  divers  et  de  situations  bizarres  qui  servent  au  développement  de 
son  caractère.  On  croirait  que  le  caractère  invariable  de  ce  favori  des  Napoli- 
tains devrait  à  la  longue  le  rendre  monotone  et  fatiguer  la  curiosité;  les  ama- 
teurs assurent  pourtant  que  c'est  cela  même  qui  fait  tout  le  succès  de  ce  per- 
sonnage. C'est  une  vieille  connaissance,  ils  n'osent  dire  un  ami,  qu'ils  se 
plaisent  à  voir  aux  prises  avec  la  lionne  et  la  mauvaise  fortune,  et  dont  ils 
suivent  les  actions  avec  un  intérêt  tout  autre  que  celui  de  la  curiosité.  Placez 
un  inconnu  dans  les  mêmes  situations,  cet  intérêt  n'existe  plus.  On  a  attribué 
le  goût  du  peuple  napolitain  pour  ce  personnage  à  d'autres  causes  encore,  par 
exemple  à  une  similitude  de  passions,  d'intérêts  et  de  sympathies,  qui ,  à  la 
longue  ,  produisait  l'affinité.  Sans  doute  il  signore  Pulcinella  n'est  pas  né  pour 
rien  dans  le  voisinage  du  Vésuve ,  et  entre  lui  et  les  citadins  de  la  ville  où  il  a 
élu  domicile ,  les  poinls  de  rapporl  cl  le;  traits  de  ressemblance  tout  nom- 
breux. Son  <  prit  esl  if  comme  le  leur,  son  imagination  mobile;  il 
bonne  chère,  et  sait  jeûner  s'il  le  faut;  il  ne  distingue  pas  fort  nettement  le 


694  LE   THÉÂTRE   EN   ITALIE. 

bien  d'autrui  du  sien.  Pulcinella  n'est  pas  néanmoins  une  personnification 
comme  Meo  Palacca  et  Cassandrino.  Le  peuple  napolitain  n'a  ni  son  courage 
ni  sa  méchanceté;  il  est  insolent  et  se  laisse  bàlonner,  ce  que  Pulcinella  ne 
souffre  jamais.  Le  Napolitain  parle  toujours  de  crucifier  son  ennemi ,  et  ce- 
pendant il  a  bon  cœur  ;  Pulcinella  ,  lui ,  vous  couperait  un  homme  en  mor- 
ceaux sans  sourciller  :  l'un  est  plus  énergique  ,  l'autre  est  meilleur. 

Le  Largo  del  Castello  et  les  places  voisines  sont  bordées  de  nombreux  théâ- 
tres qui  ont  chacun  leur  Pulcinella;  mais  c'est  au  théâtre  San-Carlino  que  de 
préférence  Polichinelle  a  élu  domicile  ,  c'est  là  que  soir  et  matin  il  est  le  héros 
d'aventures  bouffonnes  et  merveilleuses.  En  effet,  quoique  le  Polichinelle  de 
San-Carlino  ne  soit  pas  de  bois,  il  ne  se  repose  jamais  ,  et  quand  on  a  an- 
noncé, pour  le  malin  et  pour  le  soir,  quelque  nouvelle  pièce,  giocosissima  in 
lutte  le  sue  scène,  ricca  di  bizarri  avenimenti...  con  Pulcinella ,  Pulci- 
nella doit  être  sous  les  armes  et  gambader  mort  ou  vivant.  Voulez-vous  avoir 
une  idée  de  ces  pièces,  divertissantes  d'un  bout  à  l'autre  et  riches  d'événe- 
ments bizarres ,  pièces  qui  ne  doivent  cependant  leur  succès  qu'à  Pulcinella  ? 
Nous  allons  en  analyser  quelques  unes ,  choisissant  de  préférence  celles  qui 
font  le  mieux  connaître  le  peuple  napolitain.  Le  scénario  de  celle  de  ces  pièces 
qui  avait  le  plus  de  succès  lors  de  notre  séjour  à  Naples ,  a  été  emprunté  sans 
façon  à  une  petite  comédie  de  Cozenza,  77  pazzo  a  forza ,  le  fou  par  force. 
Celte  pièce  méritait  sa  vogue,  d'abord  parce  qu'elle  ne  manquait  ni  de  vivacité 
ni  de  nerf  comique  ,  parce  qu'ensuite  elle  dénonçait  un  crime  de  lèse-humanité 
et  renfermait  une  haute  moralité  ;  nous  allons  dire  comment. 

Il  existe  dans  la  ville  d'Aversa  ,  à  sept  milles  de  Naples  (c'est  précisément  la 
patrie  du  héros  des  atellanes),  un  établissement  fondé  en  1813,  et  qui  a  acquis 
une  grande  célébrité  dans  toute  l'Europe  :  c'est  la  maison  des  fous.  Cette 
maison  ,  citée  longtemps  comme  modèle,  ne  méritait  guère  sa  réputation  ,  et 
même,  à  en  croire  de  courageux  dénonciateurs  ,  c'était  un  enfer.  D'abord  les 
insensés,  qui  ailleurs  forment  différentes  catégories,  étaient  confondus,  et  les 
pacifiques  condamnés  à  vivre  avec  les  furieux,  le  directeur  prétendant  les  sou- 
mettre de  celte  façon  à  une  sorte  d'enseignement  ou  plutôt  de  cure  mutuelle. 
La  force  et  la  rigueur  étaient  les  seuls  moyens  curatifs  appliqués  avec  suite. 
Le  fou  qui  désobéissait  était  puni  de  la  prison  ;  celui  qui  se  fâchait  élait  battu  ; 
le  battu  qui  entrait  en  fureur  et  se  révoltait  était  revêtu  de  la  camisole  de 
force  ,  ou  bien  on  le  plaçait  horizonlalemenl  dans  une  caisse  en  forme  de  cer- 
cueil qui  laissait  seulement  sortir  la  tète,  ou  bien  encore  on  l'assujettissait  ver- 
ticalement à  l'aide  d'un  corset  de  fer  scellé  au  mur,  de  gants  de  cuir  dur  qui 
empêchaient  la  flexion  des  doigls  ,  et  de  planches  qui  serraient  les  pieds.  Si  , 
lorsque  le  malade  élait  resté  plusieurs  heures  dans  cette  cruelle  position, 
l'accès  continuait,  on  le  garrottait,  et  on  le  jetait  à  un  troisième  élage  sous  les 
plombs.  Là  ,  ces  malheureux  étaient  confiés  à  la  garde  d'un  aliéné  ,  vivant 
comme  des  porcs  sur  leur  fumier,  rongés  de  gale  et  de  vermine,  en  proie  à 
toutes  les  lorlures  de  la  soif  el  de  la  faim.  H  fallait  (pièces  souffrances  fussent 
affreuses, car  on  a  vu  ces  malheureux  chercher  à  s'enlre-dévorer,  el,  puisqu'il 
faut  tout  dire,  se  jeter  avec  avidité  sur  les  excréments  de  leurs  compagnons  el 
s'en  nourrir.  A  la  férocité  du  traitement  joignez  l'abominable  malpropreté  des 


LE   THÉÂTRE    EN    ITALIE.  695 

chambres,  la  pourriture  des  lits,  l'affreuse  saleté  des  pensionnaires  de  toute 
espèce;  ajoutez  à  cela  l'absence  de  tout  traitement  rationnel,  le  manque 
d'observations  régulières  sur  les  résultats  obtenus  et  le  traitement  appliqué  à 
chacun  des  malades;  réunissez,  en  un  mol,  tout  ce  qui  dénonce  le  plus  profond 
mépris  de  l'humanité,  et  vous  aurez  le  tableau  du  fameux  hospice  d'Aversa, 
tel  que  des  médecins  philosophes  et  des  observateurs  dignes  de  foi  nous  l'ont 
présenté  (1). 

Le  charlatanisme  avait  fait  la  réputation  de  cette  maison ,  le  mensonge  la 
soutenait.  Si  par  hasard  un  étranger  ou  un  inspecteur  survenait  sans  qu'on 
fût  prévenu,  chacun  des  employés  de  rétablissement,  à  commencer  parle 
portier,  savait  son  rôle,  et  la  comédie  commençait.  Le  portier  allait  chercher 
le  démonstrateur,  qui  se  faisait  longtemps  attendre  :  premier  délai  qui  per- 
mettait de  mettre  quelque  semblant  d'ordre  dans  le  désordre.  Le  démonstrateur 
s'arrêtait  ensuite  longuement  dans  le  vestibule,  décrivant  chaque  statue, 
chaque  buste  ,  chaque  inscription ,  comme  le  custode  d'un  musée.  Celui-ci 
c'était  Érasme,  celui-là  Esculape,  cet  autre  Socrate.  Impatienté,  vous  désiriez 
passer  plus  avant,  mais  déjà  chacun  était  à  son  poste.  Les  employés  parlaient 
à  l'envi  philanthropie  et  charité  chrétienne;  à  les  en  croire  les  seuls  remèdes 
employés  étaient,  à  quelques  rares  exceptions  près,  des  remèdes  moraux  tels 
que  la  danse,  la  musique,  l'occupation,  les  distractions,  et  rarement  la  répres- 
sion. Puis  des  aliénés  des  deux  sexes,  portant  un  uniforme  bleu  galonné 
d'argent,  défilaient  devant  vous;  des  fous  mélomanes  vous  donnaient  un  con- 
cert, et  des  amateurs  de  danse  un  ballet.  D'autres  se  baignaient,  d'autres 
jouaient  au  billard  ou  à  la  paume.  Vous  passiez  dans  la  bibliothèque,  il  y  avait 
des  fous  lecteurs;  la  chapelle  était  remplie  de  fous  en  prière  :  l'enfer  s'était 
transformé  en  paradis  ;  mais  on  assure  que  beaucoup  de  ces  fous  n'étaient  là 
que  pour  la  montre  et  n'avaient  jamais  perdu  leur  bon  sens. 

La  petite  pièce  du  Fou  par  force  n'attaque  pas  de  front  de  si  monstrueux 
abus  :  il  eût  fallu  prendre  les  couleurs  du  drame,  sa  morale  pénétrante  et  ses 
poignantes  péripéties  ;  mais  la  critique  ,  pour  être  indirecte  et  présentée  sous 
forme  plaisante,  n'en  a  pas  moins  de  portée.  Il  signore  Pulcinella,  directeur 
d'une  maison  de  fous  ,  arrive  en  colère  ;  ses  pensionnaires  ont  trop  bon  ap- 
pétit. —  C'est  bon  ,  c'est  bon  ,  s'écrie-t-il  ,  dorénavant  nous  donnerons  à  ces 
messieurs  des  pommes  de  terre  et  des  œufs  durs  à  leurs  repas  ;  ces  maudits 
fous  mangent  comme  des  ogres  :  aujourd'hui ,  ils  n'étaient  que  huit  à  table  , 
et  ils  ont  dévoré  douze  rotolos  (vingt  livres)  de  macaroni  sans  compter  les 
morceaux  délicats  ;  mais  à  l'avenir Le  monologue  de  Pulcinella  est  inter- 
rompu par  l'arrivée  d'un  noble  personnage  vêtu  de  noir  qui  le  salue  jusqu'à 
terre. 

—  Que  demandez-vous?  lui  dit  le  directeur. 

—  L'illustre  docteur  Pulcinella,  cet  homme  unique  pour  le  traitement  des 
fous. 

—  C'est  moi,  monsieur,  et  vous  êtes  dans  ma  maison  :  comme  vous  voyez  , 
elle  est  vaste,  bien  aérée  ,  peu  de  princes  en  ont  de  semblables  ;  ici   chaque 

(1)  MM.  Kfinu'lini,  Gualanili ,  Louis  Frank  ,  etc.,  etc. 


t)%  LE    THÉÂTRE   LIS    ITALIE. 

pensionnaire  a  sa  chambre  à  lui,  si  toutefois  il  est  riche  et  noble.  Mais  à  qui 
ai-je  l'honneur  de  parler  ?  sans  doute  à  quelque  comte  ou  marquis? 

—  Vous  avez  deviné,  au  marquis  Scaramouche. 

—  Beau  nom,  beau  nom  ,  en  vérité;  mais,  monsieur  le  marquis,  pour  en 
revenir  à  ce  que  je  vous  disais  tout  à  l'heure,  ici  je  ne  reçois  que  des  pension- 
naires nobles,  et  je  leur  administre  moi-même  des  remèdes  composés  d'ingré- 
dients orientaux.  Après  un  somptueux  dîner,  mes  pensionnaires  descendent  au 
jardin  et  respirent  les  parfums  balsamiques  des  fleurs;  ils  se  rassemblent  en- 
suite au  salon,  y  dansent,  y  font  de  la  musique,  y  causent  de  littérature  et  de 
politique:  le  soir,  on  leur  sert  un  souper  magnifique,  et  bientôt  leur  étal 
s'améliore  à  tel  point,  que  non-seulement  ils  retrouvent  la  raison  qu'ils 
avaient  perdue,  mais  qu'ils  se  trouvent  avoir  acquis  l'esprit  et  la  sagesse  qu'ils 
n'avaient  jamais  eus.  Il  y  a  de  mes  fous,  monsieur,  qui  sont  devenus  poêles, 
philosophes,  académiciens;  il  y  en  a  qui  sont  devenus  ministres  et  qui  gouver- 
nent les  Étals et  cela  sans  qu'il  y  paraisse. 

—  Je  vous  en  fais  mon  compliment  sincère;  mais  quel  est  le  prix  de  V03 
soins  ? 

—  Une  misère,  50  ducats  par  mois;  la  famille  s'engage  en  outre  à  me  faire 
un  cadeau  de  500  ducats  après  la  guérison  ,  plus  les  petits  présents  des  profes- 
seurs, les  bonnes  mains  des  gardiens...  vous  comprenez? 

—  Parfaitement. 

—  Ainsi  donc  ,  quand  vous  voudrez  être  des  nôtres  ,  seigneur  Scaramouche  , 
nous  disposerons  vos  logements,  et  je  puis  vous  assurer  que  vous  serez 
satisfait. 

—  Je  vous  rends  mille  grâces,  docteur,  mais  je  ne  me  propose  nullement 
d'être  votre  pensionnaire.  Je  n'en  ai,  je  crois,  nul  besoin. 

—  J'avais  cru...  vous  savez,  les  plus  fous  ont  leurs  moments  lucides,  et  il 
vaut  mieux  arranger  soi-même  ses  affaires. 

—  Vous  êtes  trop  bon,  mais  j'ai  toute  ma  raison. 

—  J'aurais  dû  m'en  apercevoir. 

—  C'est  d'un  paient  qu'il  s'agit,  d'un  riche  industriel  qui  a  fait  des  pertes 
considérables  et  qui  est  devenu  fou  de  chagrin.  Voici  50  ducats  pour  le  pre- 
mier mois;  tout  à  l'heure  je  vous  l'amènerai,  mais  à  une  condition,  c'est  que 
vous  ne  le  mal  traiterez  pas. 

—  Ici,  monsieur  le  marquis,  nous  ne  maltraitons  personne. 

—  Convenons  de  nos  faits,  car  le  malade  ne  voudrait  pas  me  quitter,  si  je 
n'usais  de  quelque  ruse.  J'arrive  donc  par  cette  porte  avec  le  malade,  et  je 
vous  demande  :  Tout  est-il  prêt,  monsieur  le  notaire?  Vous  me  répondez  : 
Oui,  tout  est  prêt,  passez  dans  ce  cabinet  pour  voir  si  l'acte  est  en  règle.  Sous 
ce  prétexte,  je  sois  par  celle  porte,  qui  donne,  je  crois,  sur  la  rue,  je  gagne 
ma  voiture  el  je  décampe,  vous  laissant  notre  pensionnaire  ,  mais  je  vous  le  ré- 
pèle, traitez  le  bien,  et  surtout  de  la  douceur. 

—  Ne  craignez  rien. 

\u  revoir,  docteur  Pulcinella.  (A  part.)  Mon  ami  Scaramouche,  si  lu 
réussis,  Lu  auras  fait  là  un  fameux  coup. 
I.    doi  '  m  Pulcini  lia .  resté  seul,  se  félicite  de  l'acquisition  d'un  nouveau 


hh    1HÉATKE   Ei\   ITALIE:  GD7 

pensionnaire.  «  Ce  seigneur  Scaramouche  est  vraiment  généreux  ;  je  lui  ai  de- 
mandé 50  ducats,  et  il  n'a  pas  marchandé,  mon  prix  ordinaire  est  de  30,  je 
suis  fâché  de  ne  pas  lui  en  avoir  demandé  100.  »  A  la  suite  de  celte  réflexion 
bien  napolitaine,  on  voit  le  docleur  Pulcinella  à  l'ouvrage.  Sa  méthode  curalive 
est  des  plus  simples  :  l'eau  froide,  la  bastonnade  et  le  cachot.  Bientôt  Scara- 
mouche revient  avec  sa  dupe;  c'est  un  joaillier  de  la  rue  de  Tolède  qui  lui  a 
vendu  pour5,000  ducats  de  bijouterie.  La  caisse  qui  contient  les  bijoux  est  dans 
une  voiture  laissée  à  la  porte  ,  et  le  joaillier  en  vient  loucher  le  prix  chez  le 
notaire  de  Scaramouche,  qui  n'est  aulre  que  le  docteur  Pulcinella. 

—  Je  ne  connaissais  pas  ce  notaire ,  dit  Flavio  le  joaillier  en  entrant. 

—  Il  est  nouvellement  établi. 

—  Il  a  une  superbe  maison  pour  un  débutant. 

—  C'est  qu'il  a  épousé  une  riche  héritière ,  et  puis  vous  savez  qu'à  Naples 
les  gens  de  loi... 

—  Remplissent  vite  leurs  poches. 

—  A  qui  le  dites-vous? 

—  Ah  !  dans  ce  pays-ci ,  les  gens  honnêtes  sont  rares.  Il  y  a  des  coquins 
d'une  adresse  et  d'une  audace... 

—  Ils  vous  déroberaient  les  semelles  de  vos  souliers  tandis  que  vous  marchez, 
et  cela  sans  que  vous  vous  en  doutiez.  Tenez,  monsieur  Flavio,  vous  débutez 
dans  le  commerce,  eh  bien  !  soyez  sur  vos  gardes,  car  celui  que  vous  croyez  le 
plus  honnête  homme  du  monde  peut  vous  tromper.  (A  part.)  Tout  à  l'heure 
tu  en  auras  la  preuve. 

Les  Napolitains,  comme  on  voit,  ne  se  ménagent  pas,  et  connaissent  leurs 
côtés  faibles.  Sur  ces  entrefaites,  le  prétendu  notaire  arrive  ;  les  choses  se  pas- 
sent comme  le  docteur  et  Scaramouche  en  sont  convenus.  Le  marchand,  resté 
seul  dans  le  salon  ,  s'impatiente  et  trouve  le  temps  long.  Arrive  un  fou  qui  lui 
raconte  que  la  veille  on  lui  a  fait  manger  pour  son  souper  un  courrier  bouilli 
avec  ses  boites  fortes;  ce  fou  l'appelle  âne,  le  prend  à  la  gorge  et  fait  mine  de 
vouloir  l'étrangler.  Flavio  appelle  et  se  défend  comme  un  lion.  Le  docteur 
Pulcinella  accourt,  les  voit  aux  prises  et  les  bâlonne  l'un  et  l'autre.  Flavio 
s'indigne. —  Qu'est-ce  à  dire,  monsieur  le  notaire?  vous  me  rendrez  raison  de 
celle  insulle.  —  Je  ne  suis  pas  notaire.  —  Qui  éles-vous  donc  ?  —  Le  médecin 
des  fous.  —  Allez  au  diable  ,  vous  me  rendriez  fou  avec  vos  folies.  —  Vous 
l'êtes  déjà.  —  L'insolent!  mais  où  est  M.  Scaramouche?  mon  argent  est-il 
prêt?...  l'acte  est-il  dressé?...  Vous  riez...  pourquoi  riez-vous?...  Prends 
garde  à  loi,  misérable...  je  ne  respecte  que  ceux  qui  me  respectent.  —  Mon 
ami,  de  la  patience,  ici  il  faut  savoir  se  supporter  mutuellement.  — Je  ne  veux 
rien  supporter...  je  veux  mon  argent,  et  puis  je  partirai.  —  Vous  ne  partirez 
pas  de  sitôt.  —  C'est  ce  que  nous  allons  voir. 

Flavio  sort  et  rentre  aussitôt  en  fureur  :  —  Comment!  les  portes  sonl  fer- 
mées, et  Scaramouche  n'est  plus  ici  !  voudriez-vous  m'escroquer  par  hasard  ? 
Ah!  misérable!  ah!  fripon!  —  Mon  ami,  calmez-vous,  je  vous  en  conjure, 
ou  bien...  (Il  lui  montre  un  bâton.  )  Mais  avec  vous  je  ne  voudrais  employer 
que  la  douceur.  —  De  la  douceur!  ah!  brigand  !  —  Si  la  douceur  m:  réussit 
pas.  nous  aurons  recours  aux  bains  froids  el  aux  coups  de  halon  ;  si  cela  est 

rONE  II,  -18 


(>î)8  LE   THÉÂTRE   EN   ITALIE. 

insuffisant,  et  que  vous  fassiez  le  méchant ,  nous  avons  de  bonnes  prisons  et 
des  chaînes  de  fer.  —  Mais  encore  une  fois,  je  ne  suis  pas  fou;  laissez-moi 
sortir  et  sur-le-champ...  Ah  !  je  le  vois  ,  je  suis  volé  ,  je  suis  égorgé...  au  vo- 
leur !  à  l'assassin  !  —  Pas  tant  de  bruit ,  tenez-vous  en  repos  ,  ou  bien...  —  De 
quel  droit  me  retenez-vous?  vous  êtes  donc  d'accord  avec  le  voleur!  Laissez- 
moi  partir,  ou  ,  par  la  Madonna  !  je  te  ferais  payer  cher  le  vol  que  tu  me  fais, 
misérable  ;  allons  !  marchons  !  (Il  lui  prend  le  bras  et  l'entraîne  vers  la  porte.) 

—  Ah  !  coquin ,  baisse  la  tête  et  respecte-moi.  —  Et  Pulcinella  lui  assène  quel- 
ques coups  de  son  gros  bàlon  sur  la  tête. 

—  Tu  oses  me  frapper,  attends!  —  Flavio  saisit  un  fauteuil  et  poursuit  Pul- 
cinella; celui-ci,  tout  en  jouant  vigoureusement  du  bâton,  appelle  les  gardiens, 
qui  accourent  et  se  jettent  sur  Flavio. 

—  Scélérats!  je  suis  un  honnête  homme... 

Pulcinella  aux  gardiens  :  —  D'abord  un  bain  froid,  des  douches  glacées  sur 
la  tête,  et  puis,  s'il  continue  à  se  débattre,  la  prison. 

—  Mais  ,  par  saint  Janvier,  je  ne  suis  pas  fou  !  je  suis  le  joaillier  Flavio. 

—  Tu  es  joaillier,  c'est  à  merveille  ;  alors  tu  nous  diras  si  nos  petites  chaînes 
et  nos  petits  colliers  sont  solides. 

Dans  les  scènes  suivantes,  plusieurs  fous,  un  médecin ,  un  avocat,  un  mili- 
taire, un  maître  de  chapelle  et  un  philosophe,  sont  aux  prises  et  tiennent  les 
discours  les  plus  saugrenus.  C'est  de  la  grosse  comédie  comme  il  en  faut  sou- 
vent au  parterre  de  San-Carlino ,  qui  diffère  essentiellement  de  ce  parterre 
romain  qui  comprend  à  demi-mot.  Pulcinella  n'a  pas  non  plus  la  finesse  d'es- 
prit et  les  manières  distinguées  de  Cassandrino.  Son  moyen  de  conciliation 
ordinaire,  c'est  le  bâton  :  il  bâlonne  tour  à  tour  le  philosophe,  le  militaire, 
l'avocat,  le  médecin,  le  musicien  ;  et,  quand  ceux-ci  sont  à  peu  près  éreintés,  il 
se  félicite  du  succès  de  sa  méthode  curative.  Flavio ,  que  le  bain  et  les  douches 
ont  calmé,  le  voyant  de  bonne  humeur,  l'aborde  d'un  air  grave  et  essaye  en- 
core une  fois  de  le  persuader.  —  Envoyez  quelqu'un  de  confiance  à  mon  ma- 
gasin de  la  rue  de  Tolède,  et  vous  serez  convaincu  que  je  vous  dis  la  vérité. 

—  Chaque  fou  en  dit  autant;  ne  me  rompez  pas  la  tète  de  ces  fadaises,  ou  gare 
l'eau  froide!  —  Vous  ne  voulez  donc  envoyer  personne?  —  Non.  —  Vous  ne 
me  croyez  donc  pas?  —  Non.  —  Mais  au  moins  écoutez  mes  raisons.  —  Je 
n'écoute  rien.  —  Ah!  misérable!...  —Encore!  —Et  Pulcinella  applique  à 
Flavio,  qui  le  menaçait  du  poing  ,  une  terrible  volée  de  coups  de  hàlou  et  le 
laisse  tout  élourdi  sur  la  place.  Le  pauvre  diable  ,  qui  se  voit  battu,  volé,  et 
qui  court  risque  d'être  ruiné,  car  ce  jour-là  est  un  jour  d'échéances,  et  l'on 
va  croire  ,  en  ne  le  trouvant  pas  chez  lui,  qu'il  se  sera  enfui ,  ne  sait  plus  à 
quel  saint  se  vouer;  il  a  voulu  faire  un  coup  de  tète,  il  a  essayé  la  persuasion, 
tout  a  élé  inutile.  Une  affreuse  idée  lui  traverse  tout  à  coup  l'esprit;  personne 
ne  sait  qu'il  est  dans  celte  maison  ,  et  ,  comme  les  communications  avec  le  de- 
hors sont  interdites,  il  court  risque  d'y  passer  toute  sa  vie.  il  s'abandonne  un 
momeni  au  désespoir,  mais  bientôt ,  reprenant  courage  :  —  Après  tout,  dit-il, 
n'ai- je  pas  ma  raison  comme  cet  infâme  docteur?  Je  puis  donc  lutter  avec  lui 
et  lui  prouver  que  je  ne  suis  pas  plus  fou  que  lui. 

Flavio  a   remarqué  que  Pulcinella  avait  des  pistolets;  il  se  glisse  dans  m 


LE   THÉÂTRE   EN    ITALIE.  699 

chambre ,  s'en  empare ,  et  profitant  d'un  moment  où  les  gardiens  font  la  sieste, 
il  les  enferme  chacun  dans  sa  cellule.  Il  est  sûr  maintenant  de  pouvoir  s'échap- 
per ;  mais  cela  ne  lui  suffit  pas ,  il  veut  se  venger  des  coups  de  bâton  que  l'abo- 
minable docteur  lui  a  donnés.  —  Et  puis,  ajoute-t-il ,  je  veux  lui  prouver  qu'il 
n'y  a  qu'à  enfermer  un  homme  de  bon  sens  avec  des  fous  pour  mettre  une  mai- 
son à  l'envers  ;  une  autre  fois  il  y  regardera  de  plus  près.  —  Profitant  d'un 
moment  où  le  docteur  est  dans  son  cabinet ,  il  appelle  ses  nouveaux  compa- 
gnons, caresse  la  folie  de  chacun  d'eux  et  les  endoctrine  de  son  mieux.  — 
Vous  n'avez  tous ,  leur  dit-il ,  qu'un  ennemi ,  qu'un  envieux  qui  vous  persé- 
cute, c'est  l'infâme  Pulcinella  ;  mais  ,  si  vous  voulez  suivre  mes  conseils,  nous 
mettrons  ce  vieux  coquin-là  à  la  raison.  —  Comme  ce  langage  flatte  leurs  pas- 
sions, les  fous  le  comprennent  parfaitement.  Dans  ce  moment,  le  docteur,  qui 
les  voit  rassemblés  ,  s'approche  en  tapinois  avec  son  gros  bâton.  Flavio  s'a- 
dresse à  lui  et  le  somme  de  lui  rendre  la  liberté.  Pulcinella  fronce  le  sourcil  et 
le  menace  du  bâton.  —  Ton  bâton ,  je  n'en  ai  plus  peur.  —  Et  Flavio  lui  montre 
ses  pistolets.  A  celle  vue,  Pulcinella  change  de  couleur  el  appelle  ses  aides.  — 
Tes  aides  sont  mes  prisonniers.—  Et  Flavio  lui  montre  les  clefs  de  leurs  cham- 
bres. —  Voici  le  plus  méchant  fou  que  j'aie  jamais  vu  !  s'écrie  Pulcinella  fu- 
rieux, mais  obligé  de  se  contenir,  car  les  pistolets  sont  toujours  tournés  de 
son  côté.  Il  sent  donc  la  nécessité  de  parlementer,  fait  le  bon  enfant ,  prend  un 
ton  câlin  et  supplie  son  ami  Flavio  de  lui  rendre  ses  pistolets  :  dans  certaines 
mains  ce  sont  des  armes  dangereuses.  —  Ah  !  misérable  ,  tu  me  prends  donc 
encore  pour  un  fou  ?  —  Oh  !  non  pas.  —  Alors  tu  me  prends  pour  un  enfant? 

—  Pas  davantage.  Mais,  mon  bon  Flavio  ,  vous  ne  voulez  donc  pas  être  mon 
ami?  —  Non.  —  Vous  ne  voulez  donc  pas  m'écouter?  —  Non.  —Vous  ne  crai- 
gnez donc  pas  de  pousser  à  bout  ma  patience?  —  Ah!  lu  raisonnes  ,  tu  oses 
menacer...  A  moi,  compagnons!  (Tous  les  fous  accourent.)  Saisissez-moi  ce 
vieux  scélérat. —  Pulcinella  veut  se  défendre;  mais,  à  la  vue  des  pistolets  qu'il 
a  chargés  lui-même  et  que  Flavio  présente  à  quelques  pouces  de  son  visage,  il 
s'apaise,  et,  tout  en  se  laissant  faire,  demande  grâce.  —  Point  de  grâce;  de 
l'eau  froide  et  des  coups  de  bâton. —  On  le  met  sous  la  pompe  et  on  le  bâtonne. 

—  Grâce!  grâce  !  seigneur  Flavio...  Mes  amis  ,  épargnez-moi.  —Mais  les  fous 
sont  sourds  à  ses  prières  et  s'écrienl  en  chœur  :  —  De  Peau  froide  et  des  coups 
de  bâton  !  —  Les  douches  el  la  bastonnade  vont  donc  leur  train,  el  Pulcinella 
esl  sur  le  point  de  succomber  au  traitement  que  lui  administrent  ses  malades, 
quand  arrivent  des  soldats  qui  viennent  de  saisir  Scaramouche  aux  trousses 
duquel  la  police  était  depuis  longtemps.  Pulcinella  ,  celle  fois,  a  le  dessous,  il 
esl  battu,  bafioué,  el  obligé  de  payer  de  gros  dommages  au  marchand  dont  les 
billets  ont  élé  protestes. 

La  pièce  que  nous  venons  d'analyser  esl  l'une  des  plus  distinguées  du 
théâtre  San-Carlino,  L'idée  n'en  est  pas  neuve,  mais  l'action  se  développe  avec 
une  certaine  régularité.  Quoique  la  scène  se  passe  dans  une  maison  d'aliénés 
el  que  les  trois  quarts  des  acteurs  n'aient  pas  le  sens  commun,  le  dialogue  n'a 
cependant  que  le  degré  de  folie  convenable  au  sujet,  et,  comme  nous  l'avons 
expliqué  tOUt  à  l'heure,  le  but  tic  cette  pelite  comédie  esl  moral.  Nous  n'en 
dirons  pas  autant  des  «Mimes  fantastiques  qui  composent  le  répertoire  de  ces 


700  LE   THÉÂTRE  EN   ITALIE. 

spectacles  populaires  ;  ces  pièces  sont  remplies  de  coups  de  théâtre  extrava- 
gants, d'aventures  merveilleuses,  de  métamorphoses  inexplicahles ,  enfin  de 
toute  la  fantaisie  grotesque  qui  remplit  le  Pentameron  de  Basile  et  les  poèmes 
de  Cortese,  et  que  ceux-ci  avaient  empruntée  aux  contes  arabes.  Les  person- 
nages paraissent,  se  transforment  et  s'évanouissent  sans  qu'on  sache  pourquoi 
ni  comment.  Nos  mélodrames  à  grand  spectacle,  comme  le  Pied  de  Mouton 
ou  les  Danaïdes ,  peuvent  seuls  donner  une  idée  de  ces  drames  bizarres  ;  en- 
core ces  mélodrames  seraient-ils  des  chefs-d'œuvre  auprès  de  ces  ébauches  in- 
formes. L'échelle  est  aussi  bien  autrement  grandiose  sur  nos  boulevarts,  la 
mise  en  scène  et  les  moyens  d'exécution  sont  bien  supérieurs.  Ici,  tout  ce  qui 
est  costume,  décoration,  machine  ou  coup  de  théâtre  rappelle  encore  l'enfance 
de  l'art.  Les  nobles  paladins,  habillés  de  carton  peint  en  bleu  pour  figurer  une 
armure,  dépassent  de  toute  la  tête  les  tours  de  la  ville  qu'ils  assiègent;  leur 
suite  se  compose  d'un  page  débraillé  ,  et  leur  armée  de  trois  soldats,  de  sorte 
que,  pour  peu  que  l'affaire  ait  été  chaude  et  que  les  deux  tiers  des  combat- 
tants soient  restés  sur  le  champ  de  bataille  ,  le  reste  de  l'armée  se  trouve  dans 
l'impossibilité  matérielle  de  serrer  les  rangs. 

Il  y  aurait  mauvaise  grâce  à  reprocher  ces  pauvretés  à  l'imprésario  de  San- 
Carlino,  lorsqu'on  voit  où  en  sont  arrivés  les  grands  théâtres  de  Naples  sous 
le  rapport  de  l'exécution  matérielle  et  du  spectacle  ;  nous  ne  faisons  pas  même 
d'exception  pour  San-Carlo ,  qui  fut  longtemps  le  théâtre  modèle.  La  mise  en 
scène  y  est  pitoyable ,  et  nos  théâtres  du  boulevart  ne  voudraient  pas  de  ces 
misérables  toiles,  grotesquement  badigeonnées,  où  toutes  les  règles  de  l'art, 
la  perspective  exceptée,  sont  mises  en  oubli.  Cette  même  remarque  s'applique- 
rait, à  juste  titre,  à  tous  les  principaux  théâtres  de  l'Italie.  Sanquirico ,  si 
vanté ,  n'a  pas  laissé  d'élèves  ,  et  nous  doutons  fort  que  Vigano  ait  jamais  fait 
école,  car  les  ballets  peuvent  marcher  de  pair  avec  les  décorations. 

Mais  revenons  au  théâtre  San-Carlino,  et  convenons ,  pour  être  justes,  qu'il 
y  aurait  bien  quelques  paillettes  brillantes  à  extraire  de  ce  grossier  minerai. 
L'action  des  comédies  ou  farces  populaires  est  toujours  gaie.  Il  n'y  a  là  rien 
de  bien  élégant,  mais  il  n'y  a  non  plus  rien  de  niais.  Le  dialogue  est  vif,  co- 
loré même;  malheureusement  le  dialecte  napolitain  en  rend  le  plus  souvent 
les  finesses  incompréhensibles  à  tous  ceux  qui  ne  sont  pas  du  pays.  Dans  quel- 
ques-unes de  ces  pièces,  l'intérêt  est  assez  habilement  ménagé,  et  le  spectateur, 
tenu  vivement  en  haleine,  suit  les  péripéties  du  drame  avec  une  véritable  cu- 
riosité. C'est  de  l'intérêt  de  mélodrame  ,  mais  c'est  du  moins  de  l'intérêt,  et 
il  n'y  a  là  que  la  dose  de  balourdise  suffisante  pour  que  le  parterre  soit  satisfait. 
C'est  à  ces  divers  titres  que  Pulcinella  chef  de  brigands  a  mérité  la  vogue. 
La  scène  se  passe  dans  les  Calabres  =  Pulcinella,  qui  a  fait  de  mauvaises 
affaires  dans  le  commerce,  se  livre  à  une  autre  industrie;  il  exploite  les 
grands  chemins.  Dans  cette  nouvelle  carrière,  il  a  commencé  par  être  le  bouf- 
fon des  troupes  de  Parafante  et  de  Francalripa  ;  puis  il  a  pris  goût  au  métier, 
et  pour  partager  les  bénéfices,  il  s'est  fait  brigand.  Enfin,  le  dernier  de  ses  chefs 
étant  mort,  ses  compagnons  ,  que  son  courage  et  les  ressources  de  son  esprit 
ont  séduits ,  le  nomment  leur  capitaine  à  sa  place  ,  après  lui  avoir  fait  préala- 
blement   el  comme  épreuve,  manger  le  cœur  du  défunt.  Pulcinella  a  tout  ce 


LE   THÉÂTRE   EN   ITALIE.  701 

qu'il  faut  pour  être  un  excellent  chef.  Il  est  sans  scrupules  et  sans  pitié;  il 
professe  le  plus  souverain  mépris  pour  la  vie  des  hommes;  l'assassinat  pour 
lui  n'est  qu'une  peccadille  ;  c'est  même  un  devoir  quand  il  a  pour  but  la  ven- 
geance. N'est-ce  pas  là  le  point  d'honneur  espagnol  dont  nous  parlions  tout 
à  l'heure  ?  Dans  la  mauvaise  fortune,  Pulcinella  prend  philosophiquement  son 
parti,  et,  quand  la  chance  est  heureuse,  lorsque  les  affaires  vont  bien,  il 
mange  comme  quatre,  boit  comme  six,  danse  la  pecorara  et  la  tarentella  avec 
son  abandon  et  sa  souplesse  ordinaires. 

Le  nouveau  chef  a  des  projets  sur  une  meunière  des  environs  de  Nicastro , 
qui,  outre  ses  appas,  a,  si  l'on  en  croit  la  renommée,  un  grand  sac  rempli 
d'écus  dans  son  armoire.  Pulcinella  laisse  sa  bande  dans  la  forêt  voisine  ,  et, 
suivi  d'un  seul  de  ses  compagnons,  il  va  faire  une  visite  à  la  meunière.  Pour 
ne  pas  lui  donner  d'ombrage,  il  fait  cacher  son  camarade  derrière  un  buisson 
et  se  présente  seul  à  la  porte.  C'est  un  dimanche  ;  le  brigand  a  choisi  ce  jour-là 
parce  qu'il  sait  que  le  meunier  est  à  l'église  de  la  bourgade  voisine,  et  que  la 
meunière  reste  seule  au  logis  avec  un  enfant.  Pulcinella  se  présente  comme 
un  garçon  meunier  sans  ouvrage.  Il  est  bien  accueilli  par  la  meunière  ;  mais 
tout  à  coup,  profitant  d'un  moment  où  l'enfant  s'est  éloigné,  il  tire  un  grand 
couteau,  et  menace  la  meunière  de  lui  couper  la  gorge,  si  elle  ne  lui  donne 
sur-le-champ  tout  l'argent  qu'elle  possède.  La  meunière  effrayée  promet  de  le 
satisfaire.  —  Mon  argent  est  là-haut,  lui  dit-elle  ,  dans  mon  armoire;  venez 
avec  moi,  je  vous  le  donnerai.  Pulcinella  la  suit,  en  conservant  du  mieux 
qu'il  peut  son  air  grave  et  calme.  Il  trouve  la  meunière  si  jolie ,  que ,  n'était 
l'avidité  de  ses  compagnons  qu'il  faut  satisfaire ,  il  lui  laisserait  volontiers 
son  sac  d'argent  et  lui  ravirait  autre  chose  que  des  écus  Mais  son  plan  de 
campagne  est  arrêté.  —  Prenons  le  sac  d'abord  ,  s'est-il  dit ,  et  puis  après 
nous  verrons. 

Pulcinella  est  monté  avec  la  meunière;  mais,  tandis  qu'il  fouille  dans  l'ar- 
moire, celle-ci  s'esquive  lestement  et  ferme  la  porte  à  double  tour.  Les  fenê- 
tres sont  garnies  de  barreaux  de  fer,  la  porte  a  un  demi-pied  d'épaisseur  ; 
Pulcinella  est  pris  au  piège  comme  un  étourneau.  La  meunière  ne  perd  pas 
de  temps,  elle  appelle  son  enfant:  —  Cours  à  Nicastro,  lui  dit-elle,  et  va 
chercher  ton  père  et  les  carabiniers;  cours  vite,  dis-lui  qu'il  y  a  un  brigand 
dans  la  maison.  —  L'enfant  part,  mais  le  compagnon  de  Pulcinella  ,  qui  en- 
tend les  cris  de  son  chef,  lui  barre  le  passage  et  l'arrête.  La  meunière  ne  perd 
cependant  pas  courage,  elle  verrouille  les  portes  et  barricade  les  fenêtres.  Sa 
situation  est  des  plus  critiques.  Elle  entend  Pulcinella  qui ,  à  l'aide  d'un  mar- 
teau ,  commence  à  démolir  le  parquet  sur  sa  tête  ;  elle  voit  son  enfant  que 
l'autre  brigand  menace  de  mort  si  elle  n'ouvre  pas.  Elle  appelle  à  grands  cris, 
personne  ne  peut  l'entendre  et  personne  ne  répond.  Le  couteau  est  toujours 
levé  sur  la  tète  de  son  enfant,  et  Pulcinella  aura  tout  à  l'heure  fait  son  trou. 
Elle  implore  la  pilié  des  deux  bandits  ,  mais  ces  gens-là  sont  sans  entrailles. 
Cependant  le  brigand  du  dehors  garrotte  l'enfant  et  le  jette  dans  un  coin  ;  rô- 
dant ensuite  autour  de  la  maison  ,  comme  un  loup  autour  de  la  bergerie,  il 
cherche  quelque  porte  ou  quelque  fente  par  laquelle  il  puisse  y  pénétrer  et  dé- 
livrer son  chef.  Tout  à  coup  l'idée  lui  vient  de  se  glisser  par  la  roue  du  moulin 


702  LE   THÉÂTRE   EN    ITALIE. 

et  par  l'ouverture  de  l'arbre  tournant;  mais,  dans  ce  moment,  la  meunière  a, 
de  son  côté,  la  pensée  de  mettre  cette  roue  en  mouvement.  C'est  le  dimanche, 
et  son  mari ,  entendant  le  bruit  inaccoutumé  ,  aura  hâte  de  revenir.  Le  bri- 
gand vient  de  se  glissera  moitié  dans  l'intervalle  laissé  entre  le  mur  et  l'arbre 
tournant,  lorsque  la  meunière  détache  la  cheville  qui  retient  les  engrenages; 
la  roue  se  met  en  mouvement,  et  avant  qu'elle  ait  fait  deux  tours,  le  bandit 
est  broyé  comme  sous  le  pilon  d'un  mortier.  Pendant  ce  temps,  Pulcinella  a 
achevé  son  trou  ,  et  il  va  se  précipiter  dans  la  chambre  ,  quand  le  mari  de  la 
meunière  arrive  avec  un  détachement  de  carabiniers  qui  est  sur  la  piste  du 
chef  de  brigands.  Pulcinella  ne  perd  pas  courage.  Comme  ceux-ci  montent 
l'escalier  qui  conduit  à  la  chambre  où  il  est  renfermé ,  précédés  du  meunier  et 
de  sa  femme,  il  saute  par  le  trou  du  plafond  ,  s'échappe  par  un  autre  escalier 
et  grimpe  sur  le  toit  de  la  maison. 

Le  reste  de  la  pièce  n'est  plus  qu'une  sorte  de  divertissement  burlesque  dans 
lequel  figurent  la  meunière,  les  soldats,  les  paysans  et  Pulcinella  poursuivi, 
déployant  son  adresse  et  faisant  toutes  sortes  de  tours  de  force.  On  le  voit ,  par 
exemple,  prendre  la  place  de  la  girouette,  et  tourner  à  tous  vents  ;  mais  au 
moment  où  Ton  met  en  joue  ce  personnage  fort  peu  métallique,  il  fait  un 
bond ,  saute  sur  le  toit ,  du  toit  dans  le  jardin ,  et  se  blottit  dans  un  coin ,  où  il 
figure  une  borne.  Un  soldat  monte  sur  cette  borne  pour  regarder  par  une  fe- 
nêtre, la  borne  se  dresse  et  s'enfuit  ;  puis  Pulcinella  se  glisse  sous  un  van  et 
lâche  de  gagner  le  bois  cheminant  comme  une  tortue.  A  la  fin  on  le  prend  ,  et 
on  le  mène  à  Nicaslro  pour  être  pendu.  L'histoire  de  sa  pendaison  est  connue. 
Pulcinella  se  laisse  tranquillement  conduire  sur  l'échafaud;  mais,  lorsque  la 
corde  est  prêle  ,  il  fait  toutes  sortes  de  façons  avec  le  bourreau  ,  s'y  prend 
maladroitement,  et  feint  toujours  de  ne  pouvoir  trouver  l'ouverture.  —  Quel 
balourd  !  s'écrie  le  bourreau  impatienté;  tiens,  regarde,  c'est  ainsi  qu'il  faut 
s'y  prendre,  et  il  passe  la  tête  dans  le  nœud  coulant.  Pulcinella  saisit  le  mo- 
ment favorable,  se  pend  à  la  corde,  et  étrangle  le  bourreau  ,  en  lui  criant  i 
— -  Eh  bien  !  suis-je  encore  un  balourd  ! 

Pulcinella  chef  de  brigands  rappelle  une  histoire  de  voleurs  qu'on  raconte 
aux  enfants  dans  toute  l'Allemagne  et  dans  le  nord  de  l'Italie.  Dans  le  conte 
allemand  ,  le  brigand  coupe  le  cou  de  l'enfant  de  la  meunière,  et  il  est  aussi 
écrasé  parla  roue  du  moulin.  L'auleurdu  scénario  napolitain  a  sans  doute  eu 
connaissance  de  ce  conte.  Au  reste  ,  les  faiseurs  du  pays  puisent  à  toutes  les 
sources,  et  il  n'est  pas  rare  de  voir  sur  ces  petits  théâtres  non-seulement  les 
comédies  de  Molière,  mais  encore  les  tragédies  de  Racine  et  de  Voltaire  tra- 
vesties d'une  manière  grotesque,  avec  accompagnement  de  Polichinelle. 

A  en  croire  les  récits  des  voyageurs  qui,  dans  ces  derniers  temps,  ont  visité 
l'intérieur  de  l'Afrique,  les  nègres  de  ces  contrées  ont  leur  iliéàlre  national  et 
leur  poète  dramatique.  Ce  poète,  aussi  fécond  que  M.  de  lialzac  ,  s'appelle 
Youriba  ;  ses  pièces  sont  des  tableaux  de  mœurs,  et  ont  pour  titres  :  La  lie- 
colle  de  la  Gomme ,  la  Chasse  aie  Serpent  boa  ,  rie.  Dans  ces  drames  com- 
pliqués ,  il  y  a  t  OU  jour  8  la  caricature  de  rigueur  du  Diable  blanc;  c'est  ainsi 
ipie  les  nègres  appellent  l'Européen)  Le  diable  blanc  est  très-maigre ,  porte  un 
habit  galonné ,  grelotte  et  prend  du  tabac.  Cette  imitation  est  fort  plaisante  ei 


LE   THÉATKE    EN    ITALIE.  705 

tout  à  fait  appropriée  au  goût  de  ces  peuples,  qui  sont  charmés  de  pouvoir  se 
moquer  impunément  de  ces  hommes  blancs  devant  lesquels  ils  tremblent  d'ha- 
bitude. Ces  caricatures  ont,  de  plus,  une  extrême  analogie  avec  les  charges  du 
même  genre  que  les  Napolitains  se  permettent  lorsqu'ils  font  paraître  sur  la 
scène  un  Anglais  ou  un  Français,  et  qu'ils  se  plaisent  à  introduire  dans  de  pe- 
tits drames  dont  le  sujet  est  national,  comme  la  Fête  de  Pausilippe,  la  Mo- 
tionna délia  Grotta  ,  ou  les  Ruines  de  Pompeïa.  Dans  ces  farces  napolitai- 
nes, l'Anglais  est  toujours  représenté  grand  et  gros,  le  Français  petit  et  maigre, 
l'Anglais  ne  rit  jamais,  et  le  Français  rit  toujours.  L'Anglais  a  ses  poches 
pleines  d'or  ;  mais  toutes  les  fois  qu'on  lui  demande  un  c;irlin  ,  ou  qu'il  s'agit 
de  payer  un  mémoire,  il  se  met  dans  une  terrible  colère ,  et  rabat  de  moitié  sur 
le  prix.  Le  Français  n'aime  guère  plus  à  donner  son  argent,  mais  c'est  parce 
que  sa  bourse  est  fort  mince.  Ces  moqueries  sont  fort  innocentes  et  un  peu 
usées;  on  doit  d'autant  mieux  les  pardonner  aux  Napolitains,  qu'ils  s'exécutent 
eux-mêmes  de  fort  bonne  grâce.  Ainsi ,  dès  qu'un  étranger  paraît  en  scène,  on 
voit  toujours  quelque  drôle  tout  débraillé  ôter  respectueusement  son  chapeau 
s'il  en  a  un  ,  et  tendre  insensiblement  la  main,  en  disant  :  Caro  signore.  C'est 
leur  façon  ordinaire  de  mendier.  Ils  en  ont  de  plus  ingénieuses  ;  celle-ci ,  énlre 
autres  ,  m'a  paru  charmante.  Un  étranger  entre  dans  un  café  de  la  rue  de 
Tolède  et  prend  une  glace;  au  moment  de  la  payer,  le  garçon  lui  dit  :  — 
Mais  c'est  déjà  fait,  un  de  vos  amis  a  payé  pour  vous.  —  Un  ami...,  je  ne  con- 
nais personne  ici.  —  N'importe ,  on  a  payé  pour  vous.  —  L'étranger  sort  tout 
surpris.  A  la  porte  du  café,  un  homme,  vêtu  d'une  manière  convenable  et  qui 
paraissait  l'attendre,  le  salue  jusqu'à  terre ,  et  lui  dit  avec  une  sorte  de  sourire 
humble  :  —  Pardonnez-moi,  caro  signore  ,  mais  c'est  moi  qui  tout  à  l'heure 
ai  voulu  avoir  le  plaisir  de  payer  pour  vous.  Je  suis  un  pauvre  musicien  sans 
ouvrage  ,  et  j'avais  grand  désir  de  vous  connaître,  sachant  combien  vous  êtes 
généreux  ,  etc.  On  devine  aisément  le  reste  du  compliment.  Il  n'y  a  pas  de 
peuple  au  monde  qui  sache  mieux  mendier,  qui  aime  plus  l'argent ,  et  qui 
sache  plus  mal  s'en  servir. 

Dans  les  Ruines  de  Pompeïa,  Pulcinella,  qui  aime  la  fille  d'un  custode  de 
l'endroit,  s'est  mêlé  à  une  troupe  de  visiteurs  étrangers,  qu'il  amuse  de  ses 
saillies  et  aux  dépens  desquels  il  se  régale  ,  volant  les  meilleurs  morceaux  du 
déjeuner,  et  escamotant  toujours  le  carlin  que  les  visiteurs  mettent  dans  la 
main  des  custodes.  Ceux-ci  finissent  par  s'apercevoir  de  la  chose,  trouvent  la 
plaisanterie  fort  mauvaise,  et  veulent  prendre  au  collet  Pulcinella  ,  qui  se 
fâche,  crie  très-fort  et  s'indigne  qu'on  ose  soupçonner  un  galant  homme 
comme  lui,  un  personnage  de  son  importance.  11  contrefait  tour  à  tour  un 
lord  anglais,  un  officier  français;  mais,  bientôt  convaincu  d'imposture  et 
serré  de  près,  il  joue  du  bâton,  s'enfuit  à  travers  les  ruines,  et  disparaît  loti! 
à  coup  au  moment  où  on  croyait  le  tenir.  On  le  trouve  ,  à  la  fin  ,  dans  une  des 
caves  nouvellement  découvertes,  couché  sur  un  las  d'amphores  vides,  en  com- 
pagnie... de  la  Bile  du  custode.  Tout  s'arrange  ,  et  la  pièce  se  termine  par  un 
mariage  qui  paraît  fort  nécessaire. 

Disons  à  ce  propos  qu'à  San-Carlino  et  en  général  sur  tous  les  petits  théâtres 
napolitains,  les  femmes  apportent  dans  l'exécution  de  leurs  rôles  une  extrême 


"04  LE    THÉÂTRE    EH   ITALIE. 

licence.  Quelque  aguerri  que  soil  l'étranger,  il  conviendra  que  la  censure 
permet  beaucoup  à  ces  dames,  et  que  dans  leurs  discours,  leurs  gestes  et 
mêmes  dans  leurs  sourires  règne  une  étrange  liberté.  Nos  bourgeoises  des 
Variétés  ou  nos  duchesses  du  Palais-R»yal  sont  d'une  pruderie  sauvage  à  côté 
des  grandes  dames  ou  des  joyeuses  commères  de  San-Carlino.  Elles  ignorent 
les  précautions  oratoires  :  elles  disent  franchement,  lestement  ce  qu'elles  pen- 
sent et  ce  qu'elles  sentent,  et  le  geste  chez  elles  est  toujours  d'accord  avec  la 
parole.  Ces  dames  sont  toujours  disposées  à  céder;  elles  provoquent  en  résis- 
tant ,  consentent  en  refusant ,  et  l'on  voit  qu'elles  ont  du  bonheur  à  être  fai- 
bles. C'est  la  vérité  nue  et  prise  sur  le  fait,  car  les  choses  ne  se  passent  pas 
autrement  dans  la  rue  que  sur  le  théâtre.  L'art  en  cela  ne  fait  que  copier  la 
nature.  Ne  s'agil-il  pas  en  effet  de  retracer  les  mœurs  des  habitantes  de  ces 
rivages  ,  funestes  de  tous  temps  à  la  vertu  des  jeunes  filles? 

Littora  quse  fuerant  castis  inimica  puellis. 

Nous  avons  dit  quelles  étaient,  avec  le  climat,  les  causes  de  ce  singulier 
relâchement  des  mœurs  des  femmes  napolitaines  ;  ces  causes  ne  subsistent 
peut-être  plus,  mais  l'influence  s'en  fait  encore  sentir  sur  la  moitié  de  la 
nation. 

Le  fonds  du  répertoire  des  petits  théâtres  se  compose  donc  de  ces  parades 
mêlées  de  chant,  dans  lesquelles  l'auteur  fait  assez  bon  marché  de  la  morale. 
Les  personnages  qui  figurent  dans  ces  pièces,  tout  à  fait  nationales,  sont, 
outre  le  Polichinelle  et  le  Scaramouche,  le  Paysan ,  la  Romaine,  le  Soldat. 
La  Romaine  est  une  maîtresse  femme;  elle  connaît  toutes  les  ruses  du  métier 
et  n'est  rien  moins  qu'un  dragon  de  vertu.  Est-ce  par  pruderie  patriotique, 
par  ménagement  pour  les  faiblesses  de  leurs  aimables  compatriotes,  que  les 
poêles  du  pays  ne  l'ont  pas  nommée  la  Napolitaine?  Nous  ne  le  croyons  pas, 
car  dans  une  foule  d'autres  pièces,  la  Napolitaine  parait  sous  son  véritable 
caractère  et  dans  le  déshabillé  moral  le  plus  complet. 

Ces  parades  plaisent  beaucoup  au  peuple.  Il  y  retrouve  tous  les  détails  de 
sa  vie  journalière  habilement  retracés,  mis  en  relief  par  un  dialogue  plaisant, 
le  tout  entremêlé  des  contes  et  des  saillies  de  Pulcinella.  Ces  hommes  si  près 
de  la  nature  jouissent  de  ces  folies  en  vrais  enfants  ,  applaudissant ,  criant , 
riant  à  se  tordre.  Le  spectacle  du  parterre  et  des  galeries  est  peut-èlre  plus 
amusant  pour  un  étranger  que  celui  de  la  scène.  Ces  pièces  sont  intriguées  de 
la  manière  la  plus  vive,  et,  comme  nous  l'avons  dit,  tournent  à  l'imbroglio; 
celles  du  vieux  répertoire  sont  encore  les  meilleures.  Il  en  est  qui  ont  le  privi- 
lège de  faire  rire  le  peuple  depuis  plus  d'un  siècle  et  dans  lesquelles  le  même 
acteur  s'est  distingué  pendant  soixante  et  dix  ans;  don  Procolo  est  de  ce 
nombre.  Le  sujet  de  celte  bouffonnerie  est  tiré  d'une  nouvelle  de  Slraparole, 
mais  avec  de  nombreuses  variantes  et  une  broderie  de  fraîche  date,  qui  en 
fait  tout  le  mérite. 

Don  Procolo  est  un  vieux  professeur  de  belles  lettres  qui  a  épousé  une 
jeune  femme  et  qui  compte  sur  ses  agréments  personnels  et  son  esprit  pour 
s.  n  faite  aimer  et  la  rendre  fidèle.  Don  Procolo,  malgré  son  âge,  affcrl»'  les 


LE    THÉÂTRE   EN   ITALIE.  705 

manières  d'un  jeune  homme;  sa  démarche  est  sautillante,  son  œil  vif  et  son 
toupet  hien  frisé.  Il  explique  de  préférence  à  ses  élèves  les  élégies  de  Tibulle 
et  l'Art  d'aimer  d'Ovide;  et  comme  depuis  qu'il  a  une  jolie  femme ,  il  se  croit 
uri  modèle  de  galanterie,  il  joint  de  curieux  commentaires  à  la  théorie  du 
poëte,  et  se  met  dans  la  tête  d'enseigner  à  ses  auditeurs  la  pratique  de  cette 
gaie  science,  en  un  mot,  de  leur  apprendre  à  faire  l'amour.  Pulcinella,  le 
plus  spirituel  et  le  plus  avancé  de  ses  écoliers,  a  bonne  envie  de  mettre  ses 
leçons  à  profit.  Don  Procolo,  enchanté  de  ses  dispositions,  l'encourage.  — 
Vous  êtes  jeune,  lui  dit-il,  et  si  vous  n'êtes  pas  des  plus  beaux  garçons  de  la 
ville,  du  moins  votre  tournure  est  originale;  vous  avez  le  mérite  de  ne  res- 
semblera personne,  ce  qui  auprès  des  femmes,  a  bien  son  prix.  Mettez-vous 
en  quête ,  trouvez  une  belle  ,  et  je  vous  réponds  que,  si  vous  voulez  suivre 
mes  avis  ,  vous  lui  plairez  ,  et  que  vous  serez  heureux. 

L'écolier  se  met  aussitôt  en  campagne.  Le  lendemain  il  vient  trouver  don 
Procolo  à  son  cours,  et  lui  raconte  qu'il  a  vu  à  l'église  une  femme  ravissante. 

—  Est-elle  jeune?  —  C'est  un  enfant.  —  Est-elle  jolie?  —  Comme  Vénus.  — 
Connaissez-vous  sa  demeure?  —  Pas  encore.  —  C'est  bien;  alors  suivez  la 
dame,  sachez  où  elle  habite,  et  avec  un  peu  d'adresse  et  de  persistance  il  ne 
vous  sera  pas  difficile  de  vous  introduire  chez  elle  et  d'arriver  à  votre  but. 
Adressez-vous  d'abord  à  quelques-unes  de  ces  femmes  adroites  qui,  moyen- 
nant un  petit  présent,  se  chargent  d'arranger  ces  sortes  d'affaires,  qui  portent 
les  billets,  sollicitent  les  rendez -vous.  Tenez,  je  me  rappelle  qu'avant  mon 
mariage  la  signora  Smeraldina ,  cette  aimable  marchande  de  rubans  de  la  rue 
de  Tolède,  était  renommée  pour  son  adresse.  Elle  m'a  rendu  bien  des  petits 
services  de  ce  genre  ,  ajoute-t-il  en  se  rengorgeant,  et  en  redressant  coquette- 
ment la  tète  de  façon  à  faire  voler  autour  de  lui  la  poudre  de  sa  perruque. 
Son  commerce  lui  donne  occasion  de  fréquenter  les  maisons  de  nos  jeunes 
femmes  ,  et .  pour  peu  qu'un  cavalier  soit  libéral ,  elle  se  charge  volontiers  de 
toutes  ses  galantes  commissions. 

—  Je  ne  demanderais  pas  mieux  que  d'être  libéral ,  mon  cher  maître;  mais 
mon  père  est  un  vieil  avare  ,  et  ma  bourse  est  peu  garnie. 

—  Qu'à  cela  ne  tienne  ,  mon  ami ,  je  puis  mettre  à  votre  disposition  quel- 
ques ducats  :  n'ètes-vous  pas  mon  élève  de  prédilection  ?  ne  pratiquez-vous 
pas  d'après  mes  conseils? 

Pulcinella  remercie  son  cher  professeur,  et  détache  la  Smeraldina  vers  sa 
belle.  Celle-ci  porte  les  billets  et  les  demandes  de  rendez-vous;  mais  elle  ren- 
contre une  résistance  inattendue.  Le  pauvre  Pulcinella  est  désolé  ;  il  s'adresse 
encore  à  son  professeur,  car  il  a  grand  besoin  ,  sinon  de  ses  avis,  du  moins 
deses  consolations.  Celui-ci  relève  son  courage. 

—  Le  fruit  qui  a  delà  saveur  tombe-t-il  de  l'arbre  a  la  première  secousse? 
lui  dit-il.  Per  Di'o!  mon  cher,  vous  êtes  un  heureux  mortel,  vous  aurez  dé- 
couvert quelque  attrayante  novice ,  une  véritable  rareté.  Du  courage,  mon 
enfant,  du  courage!  laissez  maltraiter  votre  ambassadrice;  qui'  les  injures, 
les  soufflets  même  ne  la  rebutent  pas ,  et  vous  verrez  qu'à  la  tin  la  sauvage 
s'apprivoisera.  Les  meilleures  citadelles  ne  capitulent  qu'après  un  siège  dans 
toutes  les  formes. 


706  LE   THÉÂTRE    EN    ITALIE. 

Pulcinella  suit  encore  les  conseils  de  don  Procolo  ,  et  obtient  enfin  un  ren- 
dez-vous. Lorsqu'il  revoit  son  professeur,  il  est  ivre  de  joie.  Il  se  jette  à  son 
cou,  fait  raille  folies.  —  Ce  soir  il  doit  être  le  plus  heureux  des  hommes,  sa 
chère  Lucinda  a  cédé  enfin  à  ses  instances  ,  et  promet  de  le  recevoir.  —  Don 
Procolo,  en  entendant  le  nom  de  Lucinda  ,  est  altéré  ;  son  visage  a  pâli  et  a 
pris  la  couleur  jaune  du  parchemin  de  ses  bouquins.  —  Lucinda!...  c'est  le 
nom  de  ma  femme,  se  dit-il  à  part  lui,  en  se  grattant  le  front.  11  a  bonne 
envie  d'éclaircir  ses  doutes  sur-le-champ,  mais  il  craint  de  donner  l'éveil  à 
son  élève.  Celui-ci  le  serre  de  nouveau  dans  ses  bras  ;  c'est  à  lui  seul  ,  à  ses 
excellents  avis  qu'il  devra  son  bonheur.  Il  s'éloigne  en  gambadant ,  sans  que 
le  pauvre  homme  ait  pu  tirer  de  lui  aucun  éclaircissement. 

Don  Procolo  cependant  commence  à  se  douter  de  son  infortune.  C'est  contre 
lui-même  qu'il  a  travaillé  ;  c'est  le  séducteur  de  sa  femme  qu'il  a  si  bien  di- 
rigé, qu'il  a  même  aidé  de  sa  bourse.  La  jalousie  l'étouffé;  il  veut  savoir  à 
quoi  s'en  tenir  et  se  rend  chez  sa  femme  quelques  instants  après  l'heure  indi- 
quée pour  le  rendez-vous,  lorsqu'il  suppose  que  le  galant  doit  être  entré.  Mais 
les  amants  entendent  le  bruit  des  pas  du  mari.  Où  fuir,  où  se  cacher?  Pulci- 
nella se  jette  bravement  dans  un  grand  baquet  plein  d'eau  ,  et  la  jeune  femme 
lui  couvre  la  tête  d'un  linge  mouillé;  on  ne  viendra  pas  le  chercher  au  milieu 
d'une  lessive,  et  ce  bain  donnera  à  Pulcinella,  toujours  plaisant,  l'occasion 
de  faire  une  foule  de  grimaces  et  de  débiter  raille  lazzi.  Le  mari  cherche,  ne 
trouve  rien,  et  sort  furieux.  Pulcinella  rejette  le  linge  qui  le  couvrait ,  et,  du 
fond  de  son  baquet,  adresse  mille  tendres  protestations  à  sa  belle.  L'eau  a  fait 
sur  son  cœur  brûlant  l'effet  de  l'huile,  elle  a  activé  le  feu.  Il  n'ose  cependant 
en  sortir,  car  il  craint  d'être  consumé  vivant.  Lucinda  lui  répond  d'une  ma- 
nière plus  naturelle.  — Viens,  mon  ami,  viens  te  sécher,  viens  te  réchauffer 
dans  mes  bras.  —  Elle  accompagne  ses  mots  de  l'œillade  la  plus  expressive, 
tend  la  main  à  son  amant ,  et  le  rideau  tombe. 

Pulcinella  n'a  pas  reconnu  son  professeur;  le  lendemain  il  n'a  rien  de  plus 
pressé  que  de  lui  faire  le  récit  de  son  aventure.  Don  Procolo  est  furieux ,  mais 
il  dissimule.  11  apprend  que  Lucinda  a  donné  à  son  amant  un  nouveau  rendez- 
vous  pour  le  soir  même  ,  et  il  jure ,  par  Vulcain  ,  de  se  venger  de  sa  mésaven- 
ture. Il  guette  les  amants  et  arrive  cette  fois  tellement  à  Timproviste,  que  Pul- 
cinella n'a  que  le  temps  de  se  jeter  dans  une  armoire.  Don  Procolo  l'a  vu  entrer, 
il  querelle  sa  femme,  met  la  clef  de  l'armoire  dans  sa  poche,  et  sort  pour 
chercher  les  parents  de  Lucinda  et  la  confondre  en  leur  présence.  C'est  encore 
la  vieille  histoire  de  George  Dandin.  Mais  la  fine  commère  trouve  une  double 
clef.  Elle  fait  sortir  son  amant ,  et  met  à  sa  place  le  chien  de  sa  voisine.  Ici  la 
pièce  tourne  à  la  bouffonnerie.  Les  parents  arrivent;  ils  ne  peuvent  croire 
qu'une  femme  aussi  modeste  que  Lucinda  ait  trompé  son  mari  et  cache  ses 
amoureux  dans  son  armoire.  —  Vous  douiez  encore  ,  s'écrie  don  Procolo,  eh 
bien  !  quand  vous  allez  voir  le  galant  de  madame,  peut-être  serez-vous  convain- 
cus. 11  ouvre  la  porte  en  criant:  Le  voici,  et  un  gros  caniche  s'élance  au 
milieu  de  la  chambre  en  aboyant.  Confusion  de  don  Procolo  qui  commence  à 
croire  à  la  sorcellerie.  11  battrait  le  chien  s'il  n'avait  peur  de  se  faire  mordre. 
Tous  les  assistants  se  moquent  de  lui  ,  les  plus  proches  parents  de  Lucinda  lui 


LE   THÉÂTRE   EN   ITALIE.  707 

reprochent  son  indigne  conduite  ;  mais  celle-ci  implore  son  pardon  :  —  Excusez 
le  pauvre  homme ,  leur  dit-elle ,  l'étude  et  la  science  lui  auront  troublé  la 
cervelle.  Dans  ce  moment  arrivent  les  élèves  de  l'université  que  Pulcinella  a 
malicieusement  convoqués.  Ils  viennent  complimenter  don  Procolo  sur  son 
admission  dans  la  grande  académie  des  Incoronati;  et,  comme  toutes  les  co- 
médies de  ce  genre  ,  la  pièce  finit  par  une  parade  dont  Pulcinella  et  don  Pro- 
colo sont  les  héros  ;  le  tout  est  entremêlé  de  danses  grotesques,  de  couplets 
grivois,  de  lazzi  incroyables,  sur  la  ville  deGragnano,  fondée  par  des  ânes, 
et  dont  les  habitants  ne  font  pas  mentir  l'origine;  sur  les  femmes  de  Portici , 
qui  ont  le  tempérament  du  Vésuve  ,  qu'il  ne  faut  pas  enfermer  entre  quatre 
murailles,  mais  entre  quatre  rideaux,  et  dont  le  sang  bout  encore  après  la 
mort,  comme  celui  du  grand  saint  Janvier,  quand  un  joli  garçon  passe  aux 
environs  de  leur  tombe.  Ces  saillies  sont  accueillies  par  les  rires  inextinguibles 
et  par  les  acclamations  multipliées  du  parterre.  Il  faut  convenir  aussi  que  les 
acteurs  jouent  avec  une  verve  incroyable ,  et  qu'au  milieu  de  toutes  ces  folies , 
le  caractère  du  peuple  napolitain,  sa  colère  et  sa  joie  criardes  ,  sa  pétulance 
et  sa  belle  humeur,  sa  triviale  philosophie,  en  un  mot,  toutes  les  nuances 
tranchées  de  son  caractère  sont  parfaitement  exprimées. 

Nous  sommes  loin  sans  aucun  doute,  de  citer  ces  pièces  comme  des  chefs- 
d'œuvre,  et  à  cet  égard  nous  avons  déjà  fait  nos  réserves  ;  nous  répéterons 
néanmoins  ici  ce  que  nous  avons  déjà  dit  en  commençant  celte  étude  des  théâ- 
tres populaires  et  des  divers  types  nationaux  italiens  :  aujourd'hui ,  à  Naples 
comme  à  Rome  et  à  Florence  ,  la  seule  et  vraie  comédie,  celle  qui  peint  fran- 
chement les  ridicules  et  les  habitudes  du  peuple,  c'est  la  comédie  a  soggeto , 
la  comédie  delVarle ,  improvisée  en  partie.  Nous  savons  parfaitement  que 
dans  ce  genre  de  comédies  l'auteur  est  trop  souvent  obligé  de  s'effacer  pour 
faire  place  aux  caprices  et  à  la  verve  de  l'acteur,  que  l'art  du  poëte  est  sacri- 
fié à  l'art  du  comédien,  et  que  la  langue  et  la  décence  ne  sont  pas  toujours 
assez  respectées,  soit  par  les  auteurs  qui  donnent  les  canevas  de  ces  pièces,  soil 
par  les  acteurs  qui  sont  chargés  de  les  remplir;  toujours  est-il  qu'elles  seules 
intéressent  et  font  rire  ,  nous  dirons  plus,  qu'elles  seules  intruisent.  Quelles 
pièces,  en  effet ,  les  partisans  du  genre  noble  peuvent-ils  opposer  à  l'amusant 
répertoire  de  Camerana  ,  si  longtemps  acteur  et  auteur  à  San-Carlino?  celles 
de  Giulo  Genoino?  mais  ces  pièces,  destinées  à  l'éducation  du  jeune  âge  ,  ne 
sont  que  de  froides  imitations  de  Berquin  et  de  Mme  de  Genlis.  C'est  la  perfec- 
tion du  genre  ennuyeux  et  du  genre  plat.  D'autre  part,  les  comédies  de  carac- 
tère du  Piémontais  Alberto  Nota  ,  qu'on  a  essayé  de  naturaliser  à  Naples  et 
de  célébrer  naguère  à  Paris,  manquent  absolument  d'originalité.  On  y  sent 
trop  l'imitation  gênée  de  Goldoni  et  du  théâtre  fiançais.  Ces  comédies  sont 
telles  que  pourrait  les  écrire  un  garçon  rangé,  qui  ne  voudrait  déplaire  à  per- 
sonne ;  elles  sont  très- raisonnables  .  très-morales  ,  mais  parfaitement  insipi- 
des, et  il  faut  avoir  une  prodigieuse  bonne  volonté  pour  y  trouver  le  plus 
petit  mot  pour  rire.  Alberto  Nota  ne  manquait  cependant  ni  d'observation  ni 
de  talent;  mais  (pie  voulez-vous  que  fasse,  on  Italie,  un  pauvre  auteur  qui 
veut  plaire  au  gouvernement  et  faire  de  la  peinture  des  mœurs  ?  Nota  fut 
l'homme  prudent  par  excellence ,  et  cependant  peu  s'en  fallut  que,  malgré 


708  LE   THÉÂTRE    EN   ITALIE. 

tous  ses  ménagements  et  ses  précautions  timorées,  il  n'eût,  comme  le  malheu- 
reux Pellico,  la  gloire  du  martyre.  En  1817,  il  avait  fait  jouer  à  Naples  la 
Donna  Ambiziosa,  pièce  qui  rappelle  les  Deux  Gendres,  et  qui  eut  peu  de 
succès.  Il  voulut  se  venger  par  un  double  triomphe  à  Turin,  et  donna  succes- 
sivement la  Lusinghiera ,  la  coquette,  et  la  Costanza  rara.  Ces  deux  ou- 
vrages obtinrent  une  sorte  de  succès  d'estime  ,  et  Alberto  Nota,  complimenté 
par  son  souverain  ,  était  en  passe  d'arriver  aux  premiers  honneurs  littéraires, 
lorsque  l'ambassadeur  russe  découvrit  dans  la  seconde  de  ces  innocentes  co- 
médies une  de  ces  énormilés  qu'un  gouvernement  fort  ne  saurait  pardonner. 
En  des  personnages  de  la  pièce,  qui  était  Français,  ne  s'avisait-il  pas  de  dire 
que  les  glaces  du  Nord  avaient  été  de  moitié  au  moins  dans  le  désastre  de 
Moscou  !  L'ambassadeur  moscovite  demanda  raison  de  cette  vérité  insolente  , 
et  sur-le-champ  on  s'empressa  de  le  satisfaire.  La  pièce  fut  interdite,  l'auteur 
et  le  directeur  du  théâtre  furent  sévèrement  réprimandés,  et  peu  s'en  fallut 
même  qu'Alberto  Nota  ne  fût  puni  de  son  audace  par  une  retraite  d'une  couple 
d'années  dans  une  forteresse.  Que  l'on  s'étonne,  après  cela,  de  la  dégrada- 
tion des  grands  théâtres  et  de  l'insipidité  du  répertoire  moderne. 

Alfieri,  vers  la  fin  de  sa  carrière,  s'écria  un  jour  ,  —  Jeune  homme,  je 
pleurais  ;  maintenant  que  me  voilà  vieux ,  je  veux  rire  ! 

Giovine  piansi;  or,  vecchio  omai,  vo'  ridere! 

Et  il  composa  six  comédies  tout  d'une  haleine.  Mais  en  croyant  restaurer  la 
comédie  comme  il  avait  restauré  la  tragédie ,  ce  bilieux  de  génie  se  trouva 
seulement  avoir  dramatisé  la  satire.  Son  rire  n'est  jamais  franc,  son  dialogue 
manque  de  naturel  et  de  gaieté  ,  et  dans  tout  son  recueil  on  ne  rencontre  pas 
une  situation  vraiment  comique.  En  revanche,  les  plaisanteries  cruelles  ,  les 
sarcasmes  amers,  les  virulentes  tirades,  y  abondent.  C'est  de  la  comédie  mi- 
santhropique,  comédie  triste,  où  la  passion  politique,  la  colère  impuissante, 
le  désespoir  même,  percent  à  chaque  scène,  et  où  le  poète  semble  s'être  moins 
proposé  d'égayer  le  spectateur  que  de  lui  faire  partager  sa  mauvaise  humeur. 
La  conclusion  de  ces  comédies  d'Alfieri  est  curieuse  et  montre  toute  l'amer- 
tume de  la  pensée  qui  les  a  dictées.  L'auteur  s'adresse  au  public  et  lui  dit  :  — 
Maintenant,  sifflez  tant  que  vous  pourrez;  sifflez  l'auteur,  sifflez  les  acteurs , 
sifflez  [Italie,  sifflez  vous  vous-mêmes,  car  vos  vertus  ne  méritent  que  des  sif- 
flets !  —  Ces  comédies  n'ont  jamais  été  jouées  ;  la  censure  des  gouvernements 
italiens  s'est  toujours  opposée  à  la  représentation. 

Ce  qui  fait  le  succès  des  théâtres  populaires  où  se  joue  la  comédie  bouf- 
fonne, la  comedia  dell'  arte,  c'est  que  par  son  essence  cette  comédie  est  plus 
libre  et  plus  vraie.  Improvisée  en  partie,  et  par  conséquent  variable  et  fugi- 
tive comme  la  parole,  elle  échappe  à  la  censure  et  fraude  facilement  ces  doua- 
nes de  la  pensée.  Il  n'y  a  pas  de  milieu,  il  faut  lui  laisser  une  certaine  liberté 
d'allure  ou  l'interdire  absolument,  et  les  gouvernements  ne  l'oseraient  pas. 
Slentarello,  Cassandrino  et  Pulcinella  ont,  chacun  chez  lui,  droit  de  bour- 
geoisie. Ils  ont  des  amis,  des  partisans,  une  nombreuse  clientèle,  et  jouissent 
des  privilèges  de  tout  citoyen.  Ils  ne  peuvent  donc  être  brusquement  comlain- 


LE   THÉÂTRE   EN   ITALIE.  709 

nés  et  mis  à  mort,  sans  que  les  sympathies  populaires  ne  se  soulèvent  en  leur 
faveur.  Les  proscrire,  ce  serait  du  même  coup  étouffer  une  dernière  étincelle 
de  liberté  et  frapper  le  peuple  dans  l'objet  de  ses  vieilles  et  joyeuses  affec- 
tions ;  que  sais-je?  ce  serait  peut-être  provoquer  une  émeute  et  braver  une 
révolution,  car,  nous  n'en  douions  pas  ,  de  si  chères  victimes  auraient  des 
vengeurs. 

Mais  d'où  naît  cette  vive  affection  de  la  nation  pour  ces  bizarres  personna- 
ges? De  leur  bonne  humeur  d'abord  ,  et  puis  de  leur  manière  de  vivre  et  de 
leurs  goûts  sympathiques.  Sortis  du  sein  du  peuple  et  créés  à  son  image,  ils 
ont  ses  passions  et  ses  faiblesses,  ils  s'agitent  dans  le  même  milieu  et  vivent 
de  sa  vie. 

Stenlarello,  Cassandrino  ,  Pulcinella  ,  et  toutes  ces  créations  bouffonnes  et 
typiques  des  Italiens,  doivent  à  celte  ressemblance  avec  le  peuple  et  à  cette 
parité  de  sentiments  un  sens  moral  tout  particulier.  C'est  au  moment  où  s'é- 
croulaient les  mystiques  croyances  du  moyen  âge,  au  fort  de  la  lutte  du  sen- 
sualisme moderne  contre  le  mystérieux  spiritualisme  des  siècles  précédents , 
que  leur  physionomie  actuelle  s'est  dessinée,  que  leur  caractère  se  montra 
dans  toute  sa  naïveté;  comme  Falstaff  en  Angleterre  et  Panurge  en  France,  ils 
sont  l'expression  quelque  peu  grossière  du  sensualisme  triomphant. 

Tous  ces  types  populaires  de  l'Europe  se  ressemblent  donc.  Nés  à  diverses 
époques,  ils  adoptent  tous,  vers  le  même  temps,  la  même  philosophie  posi- 
tive et  égoïste.  L'exaltation  religieuse,  la  poésie,  le  platonisme  de  l'amour,  la 
haute  ambition  ,  le  courage,  le  dévouement,  la  vertu  ,  leur  sont  inconnus.  Ils 
n'aspirent  qu'aux  prosaïques  jouissances  de  la  matière.  Bien  vivre,  aimer  sen- 
suellement,  soigner  son  corps,  acquérir  à  tout  prix,  se  tirer  d'affaire  en  ris- 
quant le  moins  possible  ,  et  se  moquer  un  peu  de  tout  sans  trop  se  compro- 
mettre ,  telles  sont  leurs  communes  règles  de  conduite.  Personnifications 
bouffonnes  du  peuple  italien  tel  qu'il  est  aujourd'hui  avec  un  souvenir  loin- 
tain et  goguenardement  exprimé  de  ce  qu'il  a  été  autrefois,  ces  types,  con- 
venons-en, ne  nous  sont  pas  non  plus  absolument  étrangers  ;  ils  nous  font 
merveilleusement  connaître  le  noble  idéal  que  se  proposent  nos  sociétés  ma- 
térialistes, le  but  vers  lequel  nous  tendons. 

Frédéric  Mercey. 


DE  LA  POPULARITÉ 


UE 


NAPOLÉON. 


La  France  donne  à  l'Europe,  depuis  deux  semaines  ,  un  spectacle  dont  elle 
doit  éprouver  le  besoin  de  se  rendre  compte  à  elle-même  ;  car  il  n'en  est  pas 
de  plus  propre  à  provoquer  de  sérieuses  méditations.  A  peine  un  ministre  eut- 
il  annoncé  à  la  tribune  législative  qu'une  pieuse  restitution  était  sur  le  point 
de  s'accomplir  ,  que  l'assemblée  ,  faisant  trêve  et  aux  divisions  qui  la  parta- 
gent et  aux  intérêts  si  vivement  excités,  sembla  subir  la  puissance  d'un  sou- 
venir prestigieux,  et  laissa  éclater  une  acclamation  semblable  à  la  voix  long- 
temps contenue  de  tout  un  peuple.  Sortie  de  l'enceinte  législative ,  la  grande 
nouvelle  circula  comme  font  les  bruits  populaires ,  jusqu'aux  extrémités  du 
royaume  ;  et  à  cette  beure  le  seul  événement  pour  la  France,  des  grèves  de  la 
Bretagne  aux  chaumières  des  Pyrénées,  c'est  que  les  restes  de  l'empereur 
vont ,  après  vingt  années ,  traverser  l'Océan  pour  reposer  aux  bords  de  la 
Seine,  dans  son  dernier  tombeau,  selon  son  dernier  vœu.  Il  n'est  pas  un  vieux 
soldat  qui  ne  se  redresse  sur  le  soc  de  sa  charrue  ,  pas  un  enfant  qui  n'écoute 
avec  un  redoublement  d'attention  les  merveilleuses  histoires  de  l'empire  j  il 
n'est  guère  de  familles,  il  n'est  pas  assurément  de  lieu  public  où  ne  se  soit 
produit  de  quelque  manière  ce  sentiment  de  toutes  les  classes  comme  de  tous 
les  âges;  l'on  dirait  que  l'unité  nationale  s'est  concentrée  tout  entière  dans 
une  seule  pensée  et  autour  d'une  seule  mémoire. 

Cependant,  dans  toutes  ces  provinces,  dans  toutes  CCS  familles ,  dans  toutes 
■  i     '  Ii  lumières  ,  combien  de  douloureuses  blessures  ce  souvenir  ne  doit-il  pas 


DE  LA  POPULARITÉ  DE  NAPOLÉON.         711 

rouvrir!  On  n'a  oublié  ni  le  poids  des  sacrifices  ,  ni  l'oppression  d'un  pouvoir 
sans  pitié,  ni  le  tribut  du  sang,  ni  les  larmes  des  mères;  on  se  rappelle  les 
hontes  et  les  souffrances  des  deux  invasions,  terme  suprême  de  cette  guerre 
portée  des  Pyramides  au  Kremlin,  pour  aboutir  aux  buttes  Montmartre;  on 
sait  assez  d'histoire  pour  avoir  appris ,  fût-ce  du  magister  du  village  ,  que  Na- 
poléon laissa  la  France  moins  grande  qu'il  ne  l'avait  reçue;  et  tout  élevé 
qu'on  ait  été  dans  les  lycées  de  l'empire ,  on  n'ignore  pas  que  l'empereur  n'a 
finalement  réalisé  aucune  de  ses  conceptions  politiques  ,  et  qu'il  n'est  resté  de 
son  œuvre  qu'un  principe  d'unité  gouvernementale  dont  l'initiative  appartient 
plutôt  à  la  constituante  qu'à  lui-même,  et  dont  l'abus  fut  la  déplorable  con- 
séquence des  nécessités  de  sa  situation.  Lorsqu'on  fait  profession  d'opinions 
républicaines ,  ce  n'est  pas  non  plus  sans  embarras  qu'on  s'incline  devant 
l'homme  du  18  brumaire;  lorsqu'on  est  avocat ,  il  est  des  mots  significatifs 
qu'il  y  a  plus  que  de  la  charité  à  pardonner  ;  lorsqu'on  est  mandataire  du 
pays,  il  est  difficile  d'oublier  que  Napoléon  a  jeté  vos  prédécesseurs  par  la  fe- 
nêtre; lorsqu'on  croit  sincèrement  aux  idées  de  89  et  à  ce  principe  d'égalité 
dans  lequel  vient  se  résumer  la  nouvelle  civilisation  de  l'Europe,  on  ne  sau- 
rait regarder  comme  une  conception  de  génie  et  d'avenir  le  pastiche  aristo- 
cratique si  obstinément  essayé  par  l'empire ,  en  dépit  de  l'impuissance  des 
imitations,  malgré  les  impossibilités  suscitées  par  la  force  même  des  choses. 

Pratiquer  des  habitudes  démocratiques  en  payant  un  culte  pieux  au  fonda- 
teur de  la  noblesse  impériale;  professer  des  doctrines  de  liberté  constitution- 
nelle en  honorant  l'inventeur  des  sénatus-consultes  organiques;  s'incliner  en 
même  temps  devant  la  colonne  Vendôme  et  devant  celle  de  juillet,  c'est  là  une 
association  de  sympathies  et  de  croyances  que  la  logique  a  d'abord  quelque 
peine  à  avouer.  Cependant,  toute  singulière  que  cette  situation  soit  en  elle- 
même,  tout  intenable  qu'elle  paraisse  en  face  de  l'argumentation  la  plus  sim- 
ple, celte  disposition  d'esprit  est  aussi  sincère  qu'elle  est  universelle,  et  les 
contrastes  les  plus  apparents  dans  la  pensée  viennent  se  confondre  et  s'éva- 
nouir dans  le  sentiment  plus  élevé  où  ils  s'absorbent  ;  un  instinct  supérieur 
aux  lois  de  la  logique  elle-même  réunit  dans  une  admiration  naïve  autant  que 
profonde  et  les  antécédents  contradictoires  et  les  doctrines  opposées;  enfin  le 
raisonnement  assiste  vaincu  et  désarmé  au  mystère  de  cette  apothéose. 

Ce  n'est  pas  la  liberté  qu'on  surprend  seule  ici  en  contradiction  apparente 
avec  elle-même.  Ne  voyez-vous  pas  l'Europe  si  souvent  vaincue  et  foulée  sous 
son  talon  ,  s'incliner  aussi  avec  respect  devant  ces  restes,  grandissant  chaque 
jour  par  son  enthousiasme  cette  gloire  conquise  sur  elle-même  ?  Il  n'est  pas 
une  capitale  où  l'empire  n'ait  insulté  les  peuples  et  humilié  les  rois;  pas  une 
ville,  des  bords  du  Tage  à  ceux  de  la  Moseowa,  qui  ne  porte  la  trace  indélé- 
bile de  son  passage,  les  flétrissures  imprimées  par  ses  traités  ou  par  ses  armes. 
Interrogez  cependant  les  peuples  de  l'Italie  ou  de  l'Espagne,  les  uns  décimés  , 
les  autres  asservis;  consultez  le  sentiment  national  dans  celte  Allemagne  à  la- 
quelle la  vengeance  prépara  pour  un  jour  un  sublime  réveil  ,  et  vous  verrez 
presque  en  tous  lieux  les  sympathies  populaires  incliner  vers  celte  mémoire, 
et  les  peuples  oublier,  après  peu  d'années,  des  injures  el  des  souffrances  qui 
semblaient  devoir  fomenter  des  haines  éternelles.  Les  violences  de  Louis  XIV 


71:2         bO.   LA  POPULARITÉ  DE  NAPOLÉON. 

ne  furent  rien  auprès  de  celles  où  se  porta  Napoléon.  Si  l'un  institua  les  cham- 
bres de  réunion,  l'autre  brisa  sans  hésitation  comme  sans  scrupule  tout  le 
vieux  droit  public  de  l'Europe.  Il  découpa  de  mille  manière  la  carte  du  monde. 
Il  fit  et  défit  des  États  ,  nomma  et  institua  des  rois,  au  gré  de  ses  fantaisies 
impériales  ;  il  proclama  le  droit  de  la  force  en  s'en  réservant  l'inexorable  mo- 
nopole ,  et  cependant  les  peuples  ont  plus  aisément  pardonné  à  cette  gloire 
qu'à  celle  de  Louis;  ils  ne  l'ont  pas  seulement  absoute,  ils  l'ont  exaltée,  et 
plus  d'une  fois  ,  depuis  vingt  ans ,  ils  se  sont  tournés  vers  la  grande  tombe  de 
Sainte-Hélène  ,  comme  si  elle  eût  gardé  le  secret  de  leur  avenir  et  le  mot  tant 
cherché  parce  siècle.  Enfin  .  nous  avons  vu,  spectacle  prodigieux!  l'Angle- 
terre elle-même  se  précipiter  en  masse  sur  les  pas  d'un  guerrier  français,  et 
lui  préparer  un  accueil  qu'elle  n'eût  certes  pas  fait  au  fils  des  rois ,  parce 
qu'elle  entrevoyait  sur  son  front  un  reflet  de  cette  grande  gloire  ! 

Ainsi  l'Europe  vaincue,  ainsi  la  liberté  asservie,  ainsi  l'égalité  détruite, 
pardonnent  à  l'envi  à  Napoléon  ,  et  viennent  payer  à  ses  cendres  des  respects 
unanimes.  Quel  est  donc  ce  privilège  de  réconcilier  à  sa  mémoire  tant  d'inté- 
rêts si  cruellement  blessés,  et  d'où  lui  vient  ce  prestige  que  ses  fautes  mêmes 
semblent  grandir  en  constatant  toute  sa  puissance?  Là  gît  un  problème  que 
l'histoire  devra  résoudre  ,  et  dont  la  politique  contemporaine  ne  peut  elle- 
même  manquer  de  s'occuper  ,  puisque  des  tentatives  ,  moins  téméraires,  il  est 
vrai,  que  ridicules,  s'efforcent  d'exploiter  sans  pudeur  un  nom  qui  n'est  au- 
guste que  parce  qu'il  est  solitaire. 

Napoléon  est  peut-être  ,  entre  tous  les  grands  hommes,  celui  dont  il  serait 
le  plus  facile  de  rabaisser  la  gloire,  en  prenant  isolément  tous  les  faits  de  sa 
vie,  sans  s'élever  jusqu'à  l'idée  qui  les  domine  et  les  féconde.  Que  répondre  à 
la  critique  qui  procéderait  ainsi  et  dirait  :  «  L'empire  a  doté  la  France  des  plus 
éclatants  souvenirs  de  ses  annales  militaires;  mais  son  imprévoyance  n'a-t- 
elle  pas  amené  les  Cosaques  de  l'Ukraine  dans  la  cour  du  Louvre  ,  et  Waterloo 
ne  compense-t-il  pas  Auslerlitz?  Napoléon  a  été  grand  plutôt  par  les  choses 
qu'il  a  faites  que  par  la  pensée  qui  les  a  inspirées,  car  la  grandeur  morale  est- 
elle  compatible  avec  ce  mépris  profond  des  nations  et  des  hommes  ,  avec  le 
systématique  abaissement  des  instincts  les  plus  élevés?  Comment  lui  départir 
cette  persévérance  sagace  et  forte  qui  est  le  génie  même  en  politique?  à  quelle 
conception  a-l-il  été  fidèle  ,  hors  celle  de  sa  grandeur  personnelle  ?  Domina-t- 
il  les  événements,  et  ne  fut-il  pas  constamment  entraîné  par  eux?  ses  apolo- 
gistes les  plus  habiles  ne  tirent-ils  pas  la  principale  défense  de  ses  plans 
politiques  des  résistances  de  ses  ennemis  qu'il  ne  lui  fut  jamais  donné  de 
coniurer? 

»  Ceux-ci  ne  l'ont-ils  pas  contraint  de  se  précipiter  d'excès  en  excès  jus- 
qu'à sa  chute  inévitable,  sans  qu'il  ait  su  imposer  le  plus  faible  temps  d'arrêt 
à  l'Europe  et  à  lui-même,  dans  celte  course  sans  but  comme  sans  repos?  Ou 
le  voit  d'abord  ,  au  début  de  sa  carrière  politique  ,  essayer  d'un  nouvel  équi- 
libre européen  qu'il  est  le  premier  à  briser  :  plus  lard  il  lui  faut  une  ceinture 
d'Étals  réduits  en  vasselage,  el  bientôt  après  ceci  même  ne  lui  suffit  plus.  Mors 
commence  une  tentative  insensée  d'absorption  au  sein  de  l'unité  impériale. 
une  lutte  à  nioii  contre  tous  les  droits  et  toutes  les  nationalités;  et  parce  qu'il 


DE  LA  POPULARITÉ  DE  NAPOLÉON.         713 

n'a  pu  parvenir  à  s'imposer  à  l'Europe,  l'empire  entend  briser  l'Europe  elle- 
même.  Ainsi  se  prépare  une  réaction  qu'il  fallait  à  coup  sûr  bien  peu  de  péné- 
tration pour  ne  pas  pressentir,  et  dont  Napoléon  avait  été  le  seul  à  ne  pas  corn- 
prendre  toute  la  puissance. 

»  Cet  homme  a  tenu  le  sort  du  monde  dans  sa  main,  et  chaque  jour  il  l'a 
joué  à  quitte  ou  double  ;  il  pouvait  réparer  de  grandes  iniquités  ,  fixer  l'avenir 
des  générations,  hâter  en  le  réglant  le  progrès  des  peuples  vers  leur  régénéra- 
tion politique;  mieux  placé  pour  faire  du  bien  aux  hommes  qu'aucun  mortel 
ne  le  fut  jamais,  comment  a-t-il  compris  son  œuvre,  comment  surtout  l'a-t-il 
accomplie?  Quels  combats  n'a-t-il  pas  rendus  contre  la  liberté,  quelles  épreu- 
ves ne  lui  a  pas  préparées  sa  chute?  Organisa-t-on  jamais  un  pouvoir  plus  op- 
presseur dans  le  présent ,  plus  impuissant  dans  l'avenir?  Tout  ue  fut-il  pas 
viager  dans  cette  pensée  sans  lendemain  ,  et  le  premier  souffle  de  la  tempête 
n'a-t-il  pas  suffi  pour  renverser  cet  arbre  sans  racine,  à  l'ombre  duquel  1rs 
peuples  ne  reposèrent  jamais?  » 

Si  l'on  envisageait  à  ce  point  de  vue  l'histoire  de  l'empire,  il  serait  difficile 
de  nier  la  rigoureuse  exactitude  de  plusieurs  de  ces  appréciations.  Et  pourtant 
seraient-elles  justes,  et  les  respects  du  monde  n'auraient-ils  pas  bientôt  rendu 
à  cette  grande  mémoire  le  relief  que  l'analyse  historique  tenterait  en  vain  de 
lui  ôter?  Napoléon  n'est-il  pas  du  petit  nombre  de  ces  êtres  exceptionnels  dont 
la  mystérieuse  puissance  résiste  aux  fautes  mêmes  par  lesquelles  elle  se  mani- 
feste? N'emprunte-t-il  pas  toute  sa  force  à  une  pensée  dont  il  n'a  pas  toujours 
conscience  ,  à  rencontre  de  laquelle  il  marche  trop  souvent  ;  mais  qui  ne  se 
relire  jamais  de  lui  jusque  dans  ses  plus  déplorables  aberrations  ? 

Le  jour  était  venu  de  balayer  les  ruines  que  les  siècles  avaient  faites,  et  de 
constater  l'impuissance  de  cette  antique  organisation  que  la  corruption  avait 
atteinte  jusque  dans  ses  racines.  Il  fallait  toucher  l'Europe  par  tous  les  points 
pour  la  féconder  au  contact  de  ces  idées  nouvelles  inaugurées  en  France  au 
sein  de  la  tempête  ,  et  tout  a  été  bon  pour  celte  œuvre,  nos  di'saslrcs»comme 
noire  gloire,  nos  fautes  comme  notre  génie.  Qu'importe  à  la  Providence 
qu'léna  nous  ait  livré  le  royaume  de  Frédéric  II,  Auslerlitz  l'empire  des  Cé- 
sars, ou  que  Leipsig  et  Waterloo  aient  appelé  les  peuples  au  sein  même  du 
pays  chargé  de  cette  redoutable  initiation?  Napoléon  les  a  convoqués  des 
quatre  vents  du  ciel  à  ce  rendez-vous  commun  ;  il  a  préparé  l'unité  du  momie 
moderne,  comme  César  prépara  celle  du  monde  antique,  et  le  délire  de  ses 
projets  a  plus  servi  son  œuvre  que  n'aurait  fait  sa  prudence. 

Promener  dans  l'univers  vaincu  les  principes  de  89,  puis  amener  comme 
par  la  main  tous  les  peuples  de  la  terre  au  berceau  même  de  ces  principes, 
cette  mission,  L'empereur  Ta  accomplie  tout  entière  par  ses  revers  autant  que 
par  ses  victoires.  Personnification  radieuse  de  celle  force  faite  homme ,  il  a 
clos  pour  jamais  l'ère  du  droit  historique  eu  frayant  avec  les  plus  vieilles 
races  royales,  en  brisant  les  unes,  en  exallant  les  autres,  en  faisant  de  celle-- 
ci ses  victimes ,  de  celles-là  ses  créatures,  de  toutes  le  marchepied  de  sa  su- 
prême puissance.  Bonaparte  ,  le  front  ceint  de  la  double  couronne  de  Charlc- 
magne,  partageant  son  lit  avec  une  archiduchesse,  était  plus  redoutable  <jii!: 
le  jeune  général  républicain  aux  races  royales  et  à  l'ordre  européen  dont 

TOME    il.  '.!< 


714         DE  LA  POPULARITÉ  DE  NAPOLÉON. 

celles-ci  formaient  la  base  ;  et  lorsqu'il  cédait  aux  entraînements  de  sa  propre 
vanité ,  en  s'entourant  des  pompes  aristocratiques  et  des  prestiges  du  rang  su- 
prême ,  il  portait  un  coup  mortel  aux  puissances  mêmes  qu'il  aspirait  si  vive- 
ment à  réhabiliter  dans  sa  personne. 

Il  faut  bien  le  reconnaître ,  l'empire  a  détruit  dans  toute  l'Europe  le  culte  de 
l'hérédité  royale;  et  si  celle-ci  s'y  maintient  encore  comme  institution  politi- 
que, elle  y  a  pour  jamais  disparu  comme  croyance.  Aussi  ce  ne  fut  pas  le 
spectacle  le  moins  étrange  de  ce  siècle ,  que  de  voir,  à  la  chute  de  l'empire,  ces 
rois  créés  pour  la  plupart  par  son  bon  plaisir,  ces  souverains  improvisés  à 
Vienne  pour  des  peuples  qui  ne  les  connaissaient  souvent  que  par  des  antipa- 
thies séculaires,  s'évertuer  à  formuler  un  droit  public  en  harmonie  avec  tant 
de  contradictions  et  de  violences,  pour  aboutir  enfin  ,  faute  d'une  idée,  à  ce 
mot  de  légitimité,  qui ,  dans  son  application  usuelle  ,  dut  sembler  alors  une 
trop  amère  ironie. 

Napoléon  s'est  merveilleusement  acquitté  de  la  seule  mission  qu'il  eût  reçue 
du  ciel,  celle  de  préparer  le  terrain  pour  un  lointain  avenir.  Les  ruines  qu'il 
a  faites  jonchent  le  sol  de  toutes  parts,  et  l'Europe,  encore  fatiguée  de  sa 
course  haletante,  se  loge  provisoirement  dans  ces  débris  qu'elle  soutient  par 
des  étais  chaque  fois  qu'ils  craquent  au-dessus  de  sa  tête. 

D'autres  hommes  ont  laissé  sur  la  terre  des  traces  plus  permanentes  de  leur 
passage,  des  résultats  plus  durables  de  leurs  combinaisons  politiques.  Charles- 
Quint  constitua  en  Europe  la  prépondérance  de  sa  maison  et  de  l'Empire;  Ri- 
chelieu transféra  celte  prépondérance  à  sa  patrie;  Cromwell  prépara  la  su- 
prématie maritime  de  l'Angleterre;  Pierre  de  Russie  et  Frédéric  de  Prusse 
jetèrent  l'un  et  l'autre  un  État  nouveau  dans  la  balance  du  monde.  Tout  cela 
se  fit  au  prix  d'une  persévérance  inouïe,  d'une  unité  d'efforts  et  dépensées 
qu'on  chercherait  vainement,  n'en  déplaise  à  des  apologistes  abusés,  dans 
cette  histoire  de  l'empire  où  Léoben  ,  Lunéville  ,  Tilsitl ,  Bayonne  et  Schœn- 
brunn  ,  la  constitution  de  l'an  vin  et  l'abolition  du  tribunal,  le  Code  civil  et 
les  majorats,  marquent  assurément  et  des  systèmes  opposés  et  des  phases  peu 
concordantes.  Et  cependant  que  sont  les  noms  de  ces  hommes  puissants  par  la 
politique  et  par  la  guerre,  auprès  de  celui  de  Napoléon  ,  quoique  ceux-là  aient 
fondé  des  empires  et  que  celui-ci  n'ait  pu  même  se  conserver  une  tombePC'est 
que  les  uns  n'exprimaient  que  des  intérêts  limités  et  locaux,  quelle  que  fût 
d'ailleurs  leur  importance,  pendant  que  l'autre  était  à  la  fois  l'expression  et 
l'instrument  d'une  universelle  pensée.  Foudroyant  symbole  de  l'égalité  révolu- 
tionnaire et  du  droit  souverain  du  génie,  le  soldat-roi  résumait  dans  sa  per- 
sonne les  idées  mêmes  qu'il  avait  vaincues,  etdont  il  aspirait  la  sève. 

Deux  choses  sont  donc  à  distinguer  dans  Napoléon  ,  deux  choses  qui  don- 
nent la  clef  de  tant  de  jugements  incohérents,  de  tant  de  contradictions  ap- 
parentes :  sa  mission  et  sa  politique,  son  œuvre  et  sa  volonté.  Par  l'une,  il 
marcha  loujours  vers  le  but  assigné  à  sa  vie,  lors  même  que  par  l'autre  il 
sembla  vouloir  s'en  détourner.  C'est  pour  cela  que  l'instinct  du  peuple  l'ab- 
sout dans  ses  fautes  et  le  glorifie  jusque  dans  ses  abaissements.  Le  sceau  de 
la  Providence  est  sur  celle  lèlej  elle  est  sacrée  pour  l'humanité  tout  entière. 
Lorsque  iui  le  rocher  de  Sainte-Hélène ,  loin  dé  celte  scène  du  monde  qu'il 


DE  LA  POPULARITÉ  DE  NAPOLÉON.         715 

avait  remplie  si  longtemps,  Napoléon  se  rendait  à  lui-même  ce  compte  que 
Dieu  et  la  postérité  allaient  lui  demander  bientôt ,  sa  vie  lui  apparaissait  sous 
ces  deux  faces,  et  vainement  essayait-il  de  faire  concorder  l'une  avec  l'autre. 
De  là  ces  conversations  singulières  où  les  explications  les  plus  étranges  sont 
données  aux  événements  les  plus  authentiques,  où,  pour  excuser  des  actes 
réprouvés  par  l'opinion  ,  on  dispose  tout  un  long  avenir  dans  lequel  ces  actes 
devaient  changer  de  caractère  et  de  nature  ;  de  là  ces  commentaires  destinés 
à  la  fois  et  à  dévoyer  l'histoire  et  à  se  tromper  soi-même.  Mais  en  vain  le  grand 
homme,  rendu  à  sa  conscience  et  à  la  solitude,  essayait-il  de  systématiser  sa 
vie;  le  décousu  de  ses  plans  ,  la  mobilité  de  ses  projets,  l'inanité  même  de  sa 
gloire  ,  revenaient  peser  sur  sa  tète.  Se  dégageant  alors  des  vanités  de  la  terre, 
il  rappelait  dans  son  cœur  ce  Dieu  de  ses  premières  années,  sous  la  main  du- 
quel il  avait  marché  en  aveugle  instrument  de  sa  providence  et  de  sa  justice  : 
sublimes  communications  où  dut  s'illuminer  pour  lui  la  mystérieuse  obscurité 
de  sa  vie!  sublime  retour  qui  abaissa  dans  son  néant  celui  devant  lequel  s'é- 
tait tu  le  monde! 

Alexandre  ,  César,  Charleinagne,  Napoléon  ,  quatre  ouvriers  marqués  entre 
tous  pour  creuser  le  lit  où  s'épanche  le  flot  des  siècles  !  L'un,  ouvrant  l'Asie 
aux  investigations  de  l'Europe  et  préparant  l'union  féconde  du  génie  grec 
avec  celui  de  l'Orient;  l'autre,  conviant  tous  les  peuples  aux  mêmes  droits  et 
à  la  même  œuvre,  et  déblayant  le  sol  où  doit  s'élever  bientôt  le  grand  édifice 
dont  la  Judée  pose  la  première  pierre;  Charlemagne  constituait  l'Europe 
moderne  sur  la  papauté  et  sur  l'empire  ;  Napoléon,  substituant  à  la  hiérar- 
chie féodale  l'élément  d'une  organisation  nouvelle,  obscure  encore,  mais 
déjà  puissante;  ces  noms-là  appartiennent  à  l'humanité  tout  entière,  aucun 
peuple  ne  doit  les  revendiquer  au  point  de  vue  d'une  nationalité  égoïste  et 
jalouse. 

Et  c'est  cette  tombe  si  grande  entre  toutes  que  l'on  aurait  voulu  jeter  sur 
une  place  publique,  au  milieu  d'une  foule  distraite  et  bruyante;  ce  sont  ces 
restes  que  l'émeute  eût  insultés  de  ses  clameurs  et  qu'un  patriotisme  de  caserne 
aurait  inhumés  au  pied  d'un  monument  tout  militaire,  comme  ceux  d'un  sol- 
dat mort  sur  la  brèche!  Là  France  échappera ,  grâce  au  ciel  !  à  celle  double 
profanation  de  la  mémoire  des  grands  hommes  et  de  la  religion  des  tombeaux. 
C'est  assez  dans  sa  capitale  d'une  sépulture  glacée  ,  où  la  mort  semble  habiter 
sans  consolation  et  sans  réveil,  et  dont  les  hommes  illustres  à  laquelle  on  l'a 
voué  se  défendront  par  respect  pour  leur  âme  immortelle  !  Saint-Denis  est  plu- 
tôt la  sépulture  officielle  des  familles  princières  que  le  tombeau  des  grands 
hommes,  fils  de  leurs  œuvres;  c'est  le  blason  perpétué  dans  la  mort,  l'éti- 
quette héraldique  assise  au  seuil  de  l'éternité.  La  Madeleine  est  un  monument 
commencé  sans  but ,  exécuté  sans  inspiration,  où  toutes  les  croyances  sont 
mal  à  l'aise,  parce  que  toutes  y  sont  faussées;  cette  église,  dont  on  pourrait 
faire  à  volonté  un  théâtre,  une  bourse  ou  un  bazar,  cl  que  le  peuple  n'entoure 
pas  plus  de  ses  respects  que  de  son  silence  ,  n'est  pas  un  séjour  assez  auslôre 
pour  recevoir  le  dépôt  que  l'Angleterre  rend  à  la  France  en  signe  de  réconci- 
liation et  de  paix.  C'est  à  l'ombre  de  la  croix  cl  non  pas  au  pied  des  colonnes 
triomphales  que  les  peuples  libres  se  donnent  la  main  .  ei   une  sépulture  due 


71G         DE  LA  POPULARITÉ  DE  NAPOLÉON. 

tienne  peut  seule ,  selon  une  noble  parole,  ensevelir  à  jamais  ce  qui  survit  en- 
core de  tant  d'inimitiés  séculaires. 

Félicitons  le  gouvernement  d'avoir  dignement  compris  ce  qu'il  devait  et  à 
Napoléon  et  à  la  foi  publique.  L'empereur  reposera  dans  un  temple  sanctifié 
par  la  religion  comme  par  la  gloire,  sous  la  garde  de  ses  vieux  soldats  ,  heu- 
reux et  fiers  de  prier  près  de  ses  restes.  Dans  la  solitude  recueillie  des  Invali- 
des, au  milieu  de  ces  masses  de  verdure ,  et  sous  le  dôme  étincelant  que  le 
voyageur  salue  de  loin ,  s'élèvera  une  tombe  imposante  par  sa  masse  et  d'une 
simplicité  grandiose.  Que  l'artiste  chargé  de  préparer  celte  couche  funèbre  la 
creuse  dans  le  granit  de  Corse  et  lui  donne  un  bloc  immense  pour  piédestal , 
qu'un  aigle  enserrant  un  globe  y  apparaisse  comme  unique  emblème ,  cou- 
vrant la  tombe  tout  entière  de  l'ombre  de  ses  larges  ailes;  qu'on  ne  dégrade 
un  tel  monument  ni  par  une  recherche  déplacée  ni  par  de  froides  imitations , 
et  que  l'art  ne  fasse  pas  regretter  à  Napoléon  le  saule  planté  sur  un  rocher 
batlu  des  flots. 

Un  sentiment  de  haute  convenance  devait  déterminer  à  laisser  au  gouver- 
nement seul ,  et  le  choix  du  lieu  de  sépulture ,  et  la  fixation  des  détails  artisti- 
ques et  financiers  de  celle  mesure  nationale.  A  cet  égard  ,  des  fautes  nom- 
breuses et  à  jamais  déplorables  ont  été  commises,  et  peut-être  n'était-il  pas 
impossible  de  le  pressentir.  La  commission  aurait  dû  comprendre  qu'on  ne 
fait  pas  d'enthousiasme  par  amendement ,  et  qu'il  est  des  inspirations  qu'un 
million  de  plus  ne  grandit  pas.  Personne  en  France  n'a  droit  de  se  dire  plus 
patriote  que  le  gouvernement ,  plus  dévoué  à  nos  gloires  nalionales  que  la 
chambre  qui  s'était  si  chaleureusement  associée  à  sa  pensée.  Lorsqu'une  sta- 
tue a  pour  piédestal  la  colonne  des  victoires,  on  a  mauvaise  grâce  à  en  récla- 
mer une  autre  ;  c'est,  on  a  pu  le  croire  du  moins  ,  renchérir  avec  quelque 
affectation  sur  l'initiative  royale,  au  risque  de  n'aboulir  qu'à  une  idée  sans 
originalité  et  peut-être  sans  convenance.  La  chambre  a  voulu,  en  reprenant 
le  projet  du  cabinet ,  jeter  un  peu  d'eau  sur  cet  enthousiasme  trop  ardemment 
allumé.  Puisse  celle  eau  ne  pas  se  changer  en  huile  pour  alimenter  la  flamme 
si  habilement  entretenue;  puisse  la  chambre  ne  pas  regretter  une  vote  hono- 
rable dans  sa  pensée,  mais  dont  elle  reste  dans  l'impuissance  d'exposer  au 
pays  la  signification  véritable  !  Peul-êlre  l'assemblée  se  devait-elle  à  elle-même 
de  n'apporter  ni  passions  ni  paroles  inutiles  près  de  ces  cendres  auxquelles 
elle  allait  rendre  un  asile  dans  la  patrie;  si  elle  redoutait  de  paraître  confon- 
dre dans  une  admiration  commune  toutes  les  parties  d'une  vie  pleine  de  tant 
de  contrastes,  contre  le  danger  d'une  pareille  interprétation  le  silence  était 
alors  la  protestation  la  plus  significative  et  la  plus  éclatante,  car  le  silence  est, 
lui  aussi,  la  leçon  des  grands  hommes. 

Quoi  qu'il  en  soit,  la  matière  ne  comportait  pas  plus  la  discussion  que  levole 
lui-même  n'admettait  l'incertitude,  car  devant  la  postérité  que  ce  jour  ouvrait 
pour  Napoléon  ,  deux  choses  étaient  ù  jamais  au-dessus  de  toute  controverse  : 
l'immensité  de  son  rôle  dans  l'œuvre  du  siècle,  et  la  légitimité  de  son  titre  au 
gouvernement  de  la  France. 

S'il  fut  dans  le  monde  m\  droit  suprême  et  manifeste,  c'est  assurément 
celui  là  .  car  aucun  pouvoir  ne  fut  jamais  plus  nécessaire  et  plus  universelle- 


DE  LA  POPULARITÉ  DE  NAPOLÉON.         717 

ment  accepté.  Un  homme  avait  été  suscité  d'en  haut  pour  arracher  la  société 
à  l'abîme  ,  y  rétablir  l'empire  des  croyances  et  des  lois  ;  et  ce  trône  ,  élevé  par 
l'impérieuse  puissance  des  choses  qui  force  les  volontés  elles-mêmes,  cimenté 
par  l'adhésion  la  plus  éclatante  qu'ait  jamais  donnée  un  grand  peuple,  ce 
trône,  radieux  de  l'éclat  d'une  gloire  incomparable,  consacré  par  la  religion 
dans  ses  plus  augustes  solennités  et  les  plus  mystérieuses  expansions  de  sa 
puissance,  n'aurait  pas  été  légitime  !  Que  faut-il  donc  de  plus  ,  grand  Dieu  ! 
pour  consacrer  l'union  des  pouvoirs  et  des  peuples?  et  devant  de  telles  ma- 
nifestations est-on  admis  à  scruter  les  généalogies  ou  bien  à  compter  un  à 
un  les  suffrages  populaires  pour  douter  d'une  majorité  au  sein  de  la  volonté 
nationale? 

Etranges  métaphysiciens  qui ,  partant  des  prémisses  les  plus  opposées  , 
aboutissent  à  des  conclusions  analogues;  argumentateurs  sans  intelligence  qui 
dissertent  à  perte  de  vue  sur  l'origine  du  pouvoir,  attribuant  au  fait  seul  de 
la  naissance,  ou  à  celui  d'une  majorité  toute  numérique,  une  autorité  abso- 
lue que  l'histoire  et  la  conscience  des  peuples  a  constamment  déniée  :  l'héré- 
dité est  sans  nul  doute  le  mode  le  plus  avantageux  de  transmission  pour  la 
puissance  publique;  mais  c'est  à  conditioin  que  les  intérêts  nationaux  reste- 
ront identifiés  avec  une  dynastie.  Sous  certaines  constitutions ,  la  nation  peut 
également  être  consultée  par  la  voie  élective;  mais  le  titre  du  pouvoir  y  repo- 
sera bien  moins  ,  quoi  qu'on  puisse  penser,  sur  l'adhésion  d'une  majorité  mo- 
bile et  passionnée  ,  que  sur  la  conformité  des  actes  de  ce  pouvoir  lui-même 
aux  lois  immuables  de  l'ordre  moral  et  aux  intérêts  permanents  de  la  na- 
tionalité qu'il  représente.  Les  institutions  ne  créent  pas  plus  le  droit  que  les 
écoles  de  philosophie  ne  font  la  vérité;  l'un  et  l'autre  se  manifestent  dans  le 
monde  par  ces  signes  éclatants  qui  forcent  l'adhésion  des  intelligences  et  des 
volontés. 

Or,  qui  porta  jamais  plus  que  Napoléon  la  légitimité  de  son  litre  écrite  sur 
son  front ,  légitimité  incontestable  autant  qu'incontestée,  que  les  temps  seuls 
avaient  faite  ,  et  dont  il  est  difficile  de  voir  arguer  aujourd'hui  sans  sourire  , 
au  nom  d'on  ne  sait  quel  sénatus- consulte  ,  et  au  profit  d'on  ne  sait  quelles 
prétentions  ? 

La  monarchie  de  1830  a  osé  regarder  en  face  les  reliques  de  Napoléon,  et 
se  charger  du  soin  de  ses  funérailles.  La  réhabilitation  de  Versailles  appelait 
celle  des  Invalides,  et  les  cendres  du  triomphateur  devaient  avoir  un  tombeau, 
du  jour  que  ses  victoires  étaient  rendues    à  l'enthousiaste  admiration  de  la 
multitude.  Se  croire  assez  fort  pour  absorber  dans  son  sein  (ouïes  les  gloires 
de  la  France  est  une  pensée  qui  prêle  par  elle-même  quelque  force,  alors  même 
qu'elle  préparerait  aussi  le  danger  de  quelques  épreuves.  Celle  force  ne  sau- 
rait manquerai!  pouvoir  lorsqu'il  s'appuie  sur  un  énergique  sentiment  natio- 
nal ,  et  qu'il  se  borne  à  l'accomplissement  d'un  pieux  devoir  ;  car  si ,  selon  la 
parole  d'un  orateur  illustre  ,   l'instant  n'est  peut-élrc  pas  venu  de  juger  Na- 
poléon, il  est  temps  du  moins  de  donner  à  ses  restes  une  sépulture  définitive. 
Ce  tombeau  qui ,  placé  pour  l'éternité  aux  limites  des  deux  mondes,  tel  que  le 
géant  du  cap  des  Tempêtes,  fût  apparu  a  la  postérité  comme  le  plus  magnifi- 
que des  symboles ,  offrait  par  la  perspective  de  son  déplacement,  lot  ou  lard 


718         DE  LA  POPULARITÉ  DE  NAPOLÉON. 

inévitable  ,  je  ne  sais  quoi  de  provisoire  et  d'impie  qu'il  était  enfin  temps  d'ef- 
facer. La  politique,  dans  ses  calculs  et  dans  sa  prudence,  peut  très-bien  ajour- 
ner une  amnistie  pour  les  vivants,  mais  elle  n'a  pas  le  droit  d'ajourner  la  sé- 
pulture des  morts. 

Ce  n'est  pas  qu'on  ne  puisse ,  qu'on  ne  doive  peut-être  s'attendre  à  des 
efforts  qui  pourraient  ne  pas  reculer  devant  l'idée  de  profaner  ces  cendres. 
Ce  serait  là  ,  il  faut  en  convenir  ,  une  belle  occasion  de  reprendre  la  redin- 
gote grise  et  le  petit  chapeau  pour  recommencer  Strasbourg  ;  les  cris  ,  à  la 
colonne ,  donneraient  le  signal  du  mouvement ,  et  un  million  d'hommes 
inaugureraient  un  tombeau  populaire ,  en  en  faisant  la  base  d'un  nouveau 
trône. 

Il  faut  vraiment  vivre  en  un  siècle  où  l'hypocrisie  politique  la  plus  déhon- 
(ée  masque  le  vide  de  toutes  les  croyances,  le  néant  de  toutes  les  affections, 
pour  badigeonner  impudemment  d'une  couleur  impérialiste  des  tentatives  où 
s'engagent  et  des  prétendants  sans  foi  sérieuse  dans  leur  titre,  et  des  conjurés 
sans  respect  pour  les  mannequins  politiques  qu'ils  dépouilleraient  bientôt  de 
leur  couronne  de  théâtre.  L'avenir  qui  se  déroule  devant  la  France  est  incer- 
tain sans  aucun  doute,  peut-être  autorise-t-il  bien  des  conjectures  et  bien  des 
rêves;  mais  entre  tous  je  n'en  sais  pas  de  plus  humiliant  pour  une  grande  na- 
tion ,  de  plus  compromettant  pour  la  civilisation  du  monde,  que  la  résurrec- 
tion de  l'empire  sans  l'empereur,  que  la  légitimité  d'hommes  inconnus  pro- 
clamée par  des  Catilina  de  corps  de  garde  ou  de  carrefour.  Si  l'intelligence 
liumaine  est  menacée  par  la  force  brutale  ;  si  la  démagogie  doit  dominer 
un  jour  les  sociétés  modernes,  qu'elle  se  montre  du  moins  dans  ses  attributs 
propres,  l'œil  enflammé  et  les  bras  découverts,  et  que  le  souvenir  de  Napo- 
léon ne  soit  pas  réservé  à  ce  dernier  outrage,  de  servir  de  passe-port  à  la 
barbarie. 

L'idée  d'une  monarchie  napoléonienne  fonctionnant  régulièrement  après  la 
chute  de  celle  de  1830,  est  un  non-sens  politique  si  évident,  qu'un  esprit  sé- 
rieux n'a  pas  même  à  la  discuter.  Pense-t-on  que  l'Europe,  l'œil  ouvert  sur  le 
passé,  et  prévoyante  pour  l'avenir,  consentît  à  servir  de  marchepied  à  ce  trône 
militaire,  qu'une  longue  série  de  victoires  pourrait  seule  élever?  En  procé- 
dant par  un  coup  de  main,  s'estimerait-on  assez  puissant  pour  résister,  ne 
fût-ce  qu'un  jour,  aux  forces  terribles  auxquelles  on  aurait  fait  appel,  et  ne 
voit-on  pas  que  si  l'empereur  a  détrôné  l'anarchie,  ce  serait  l'anarchie  elle-même 
qu'on  inaugurerait  en  son  nom?  Napoléon  n'a  pas  laissé  plus  d'héritier  de  son 
droit  que  de  son  œuvre  ;  l'un  dort  pour  jamais  avec  lui  dans  sa  tombe,  l'au- 
(re  se  continue  par  le  labeur  de  toutes  les  générations  ;  et  pour  que  les  peu- 
ples ne  s'y  trompassent  pas,  la  Providence  a  moissonné  dans  sa  fleur  ce  jeune 
prince  dont  le  berceau  s'appuyait  au  Capitole,  et  pour  lequel  il  n'y  avait  plus 
de  place  marquée  sur  la  terre.  Que  ceux  qui  portent  ce  grand  nom,  s'incli- 
nanl  noblement  sous  cet  arrêt  du  sort,  ne  le  profanent  pas  par  la  turbulence 
d'une  ambition  vulgaire;  qu'ils  sachent  que  ce  nYsl  pas  pour  fonder  une  li- 
gnée dans  Ba  personne,  <i'"'  Napoléon  est  venu  porter  aux  dynasties  royales 
les  plus  rudes  coups  qui  les  aient  jamais  frappées. 

Aucune  appréhension  sérieuse,  hors  celle  de  tentatives  insensées ,  ne  pou- 


DE  LA  POPULARITÉ  DE  NAPOLÉON.         7J9 

vait  arrêter  le  gouvernement  dans  l'accomplissement  d'un  tel  acte.  La  France 
ne  pouvait  pas  abandonner  pour  toujours  à  l'étranger  la  dépouille  de  l'homme 
dont  la  main  l'avait  fait  sortir  de  l'abîme  pour  la  placer  au  premier  rang  entre 
toutes  les  nations  ,  et  la  ville  d'où  la  pensée  s'irradie  sur  le  monde  devait  ser- 
vir de  sépulture  au  puissant  mortel  qui  l'avait  si  profondément  soulevé.  Puisse 
ce  mausolée  n'être  muet  pour  personne  !  Puisse-t-il  apporter  quelques  ensei- 
gnements à  cette  société  chancelante  dans  ses  voies,  incertaine  de  sa  mission 
et  de  ses  destinées  ! 

La  France  doit  vivre  par  une  idée  ;  il  lui  faut  un  rôle  en  Europe  ,  une  œuvre 
à  parfaire  dans  le  drame  infini  dont  chaque  époque  déroule  une  page.  Espérer 
la  parquer  dans  le  soin  de  ses  intérêts  et  de  son  bien-être,  et  parce  qu'en  une 
certaine  région  les  âmes  se  sont  flétries  au  contact  de  l'égoïsme,  croire  qu'on 
aurait  raison  du  génie  national,  c'est  à  la  fois  impertinence  et  folie.  On  amor- 
tira certaines  résistances,  on  corrompra  certains  hommes;  mais  on  n'ira  pas 
Dieu  merci  !  jusqu'au  cœur  de  la  nation,  et  toujours  il  battra  pour  les  grandes 
choses.  Que  la  France  apprenne  donc ,  en  méditant  sur  cette  tombe ,  le  rôle 
nouveau  que  lui  font  les  temps  ;  qu'après  avoir  entr'ouvert  par  le  fer  le  sol 
européen,  où  elle  ensemença  ses  idées  ,  elle  sache  les  faire  mûrir  par  sa  mo- 
dération et  par  sa  prudence;  qu'elle  se  porte  la  tutrice  de  tous  les  faibles,  la 
protectrice  de  toutes  les  libertés  menacées  et  de  toutes  les  nationalités  vrai- 
ment vivantes;  qu'elle  accepte  sans  marchander  en  Afrique  sa  part  difficile 
dans  l'œuvre  de  la  civilisation  des  peuples;  que  vouée  tout  entière  à  une  ac- 
tivité désintéressée  ,  mais  vigilante,  elle  protège  l'Europe  et  l'Asie  contre  la 
double  ambition  qui  les  menace;  qu'elle  apparaisse  enfin  clans  le  monde  poli- 
tique comme  la  vivante  expression  de  la  justice  et  du  droit.  Alors  elle  n'aura 
rien  à  regretter  des  gloires  de  l'empire,  rien  à  craindre  de  ses  souvenirs,  elle 
pouvoir  cessera  de  chercher  à  travers  tant  de  tâtonnements  et  d'obscurités  un 
but  pour  ses  efforts,  un  point  d'appui  pour  ses  épreuves. 

Efforts  laborieux ,  épreuves  multipliées,  tâtonnements  et  obscurités  inévi- 
tables! Lorsqu'une  société  s'est  reposée  sur  le  bras  d'un  grand  homme,  en 
devenant  un  instrument  entre  ses  mains,  si  cet  homme  disparaît  soudain  de 
la  scène  du  monde  ,  il  se  fait  alors  un  vide  immense  qu'il  faut  parfois  plusieurs 
générations  pour  combler.  Accoutumés  à  s'abdiquer  eux-mêmes  en  face  de  ce 
substitut  de  la  Providence,  ne  discutant  pas  plus  devant  sa  force  que  devant 
la  foudre  ou  la  tempête,  les  peuples  perdent  pour  un  temps  quelque  peu  de  la 
spontanéité  de  leur  pensée  et  de  la  liberté  de  leur  action,  et  toutes  choses  se 
produisent  dans  une  confusion  inévitable.  Ainsi  nous  poursuivons  depuis  un 
quart  de  siècle  le  développement  de  certains  principes ,  la  conciliation  de  cer- 
taines idées,  destinées  à  trouver  place  dans  l'organisation  nouvelle  que  l'em- 
pire eut  mission  de  préparer  pour  l'Europe;  mais  la  forme  définitive  de  ces 
idées  est  loin  d'être  encore  nettement  dessinée,  et  le  monde  ne  pressent  pas 
plus  clairement  le  but  vers  lequel  il  se  dirige,  qu'aux  temps  orageux  <|iii  mar- 
quèrenl  la  chute  du  vaste  édifice  élevé  par  Charlemagne.  Puisse  cependant  la 
France  garder  religieusement  sa  foi  en  elle-même!  puisse  son  gouvernement 
comprendre  que  la  première  condition  de  durée  qui  lui  soit  imposée  par  la 
Providence  .  c'est  d'accepter  dans  toute  sa  plénitude  une  p;lniieiise  initiative! 


720         Ï)E  LA  POPULARITÉ  DE  NAPOLÉON. 

La  France  n'abdiquera  les  souvenirs  de  l'empire  que  sous  condition  de  rester 
grande  aux  yeux  du  monde  comme  aux  siens.  Celte  condition  remplie  dans  la 
mesure  que  comporte  l'esprit  de  nos  libres  et  pacifiques  institutions  ,  laissez 
faire  les  ridicules  parodistes  et  les  apologistes  boursouflés  ;  le  pays  sifflera  les 
uns  et  méprisera  les  autres.  Il  verra  combien  est  rapide  la  pente  par  laquelle 
la  démagogie  glisse  dans  la  servitude,  et  il  en  respectera  davantage  cet  ordre 
constitutionnel  dont  le  mécanisme  difficile  nourrit  et  entretient,  il  est  trop 
vrai,  bien  des  misères,  mais  qui  nous  épargne  du  moins  aux  yeux  du  monde 
cet  éclatant  et  dernier  scandale  de  répudier  aux  pieds  du  despotisme  les  prin- 
cipes au  nom  desquels  nous  avons  remué  l'Europe. 

t.  de  Carné, 


DU 


COMTE  D'ESPAGNE01. 


La  convention  de  Bergara  et  l'entrée  de  don  Carlos  en  France  avaient  mis 
fin  à  la  guerre  civile  dans  les  provinces  basques ,  mais  il  n'en  était  pas  de 
même  dans  le  reste  de  l'Espagne.  L'insurrection  était  encore  debout  en  Aragon 
et  en  Catalogne.  Au  lieu  de  s'éteindre,  la  fureur  du  parti  s'exalta  au  contraire 
dans  ces  deux  provinces  par  la  pacification  de  la  Navarre.  On  long  cri  de  tra- 
bison  courut  de  Berga  à  Morella.  En  Aragon  ,  tous  les  ressentiments  se  grou- 
pèrent avec  plus  d'ardeur  (pie  jamais  autour  du  chef  qui  s'était  toujours 
montré  le  plus  irréconciliable  et  le  plus  cruel,  Cabrera;  en  Catalogne,  ces 
mêmes  ressentiments  éclatèrent  de  la  manière  la  plus  inattendue  et  la  plus 
inexplicable  en  apparence,  par  la  déposition  et  l'assassinat  du  capitaine  gé- 
néral pour  Charles  V,  le  terrible  comte  d'Espagne. 

Pour  bien  comprendre  cet  épisode  aussi  bizarre  qu'effrayant  de  la  guerre 
civile  espagnole,  il  importe  de  se  faire  une  idée  nette  de  la  sil nation  sociale 
de  la  Catalogne  et  de  la  position  du  comte  d'Espagne  dans  ce  pays.  La  Cata- 
logne est,  par  sa  capitale,  Barcelone,  la  partie  la  plus  riche  et  la  plus  éclairée 
de  l'Espagne  ;  mais  elle  est  en  même  temps,  par  ses  montagnes,  la  partie  la 
plus  ignorante  et  la  plus  fanatique.  Le  clergé  y  exerce  une  domination  vrai- 
ment absolue;  aveugles  et  passionnés  eux-mêmes,  les  prêtres  des  montagnes 

(1)  Ce  récit ,  qui  contient  les  révélations  les  plus  authentiques  sur  la  mort  si  mysté- 
rieuse et  si  tragique  <hi  célèbre  comte  d'Espagne  .  sera  suivi  d'autres  documents  sur  la 
guerre  civile  en  I    ,  1840    el    urlc    principaux  chef  des  deux  partis. 


722  MORT   DU   COMTE   D'ESPAGNE. 

mènent  à  leur  gré  une  population  aveugle  et  passionnée  à  qui  ils  persuadent 
ce  qui  leur  plaît.  Autant  l'esprit  républicain  dominait  dans  le  carlisme  navar- 
rais,  autant  l'esprit  théocratique  l'emportait  dans  le  carlisme  catalan.  Com- 
posée en  majorité  de  curés  et  de  chanoines  ,  la  junte  de  Berga  en  était  la  plus 
fidèle  expression. 

On  sait  quelle  violence  inouïe  prend  l'esprit  de  parti  quand  il  a  des  prêtres 
pour  principaux  représentants.  Le  fanatisme  de  la  junte  de  Berga  avait  donné 
à  la  guerre  civile  en  Catalogne  un  caractère  particulier  de  fureur.  Celte  junte 
était  profondément  divisée  comme  tout  le  parti  carliste  espagnol ,  et  les  deux 
grandes  fractions  qui  la  composaient ,  celle  des  nobles  et  celle  des  prêtres,  se 
faisaient  une  rude  guerre  intestine;  mais  la  fraction  la  plus  ardente  tendait 
de  plus  en  plus  à  la  domination,  et  l'événement  de  Bergara,  en  excitant  toutes 
les  baines  de  la  faction,  décida  son  triomphe.  Or  il  s'en  fallait  que  le  comte 
d'Espagne,  malgré  sa  cruauté,  fût  à  la  hauteur  des  membres  exaltés  de  celte 
fraction  ,  à  la  tête  desquels  étaient  le  chanoine  Torrebadella  et  le  curé 
Ferrer. 

Le  comte  d'Espagne,  il  ne  faut  pas  l'oublier,  avait  étécapilaine  général  d<^ 
la  Catalogne  sous  Ferdinand  VII.  On  sait  que  le  gouvernement  de  ce  prince, 
tout  absolu  qu'il  était,  n'avait  pas  encore  satisfait  le  parti  apostolique,  qui, 
même  du  vivant  de  Ferdinand,  avait  ouvertement  placé  ses  espérances  sur  la 
lêle  de  son  frère  don  Carlos.  Des  insurrections  avaient  eu  lieu  ,  précisément 
en  Catalogne ,  en  faveur  de  ce  parti ,  et  elles  avaient  été  étouffées  par  le 
comte  d'Espagne  ;  c'était  le  comte  d'Espagne  qui  avait  eu  la  plus  grande  part 
à  l'exécution  de  Bessières  ;  c'était  lui  qui  avait  fait  périr  les  promoteurs  de  la 
révolte  de  1827,  le  médecin  Pallas,  le  colonel  Rafi  Vidal ,  le  chef  principal 
Jep  dels  Estans;  c'était  lui  encore  qui  avait  envoyé,  sans  forme  de  procès  , 
aux  présides  d'Afrique  ,  un  nombre  considérable  d'officiers  insurgés. 

Quand  le  comte  d'Espagne  prit  ensuite  le  commandement  de  l'armée  car- 
liste il  trouva,  au  milieu  de  cette  armée,  les  parents  et  les  amis  de  ses  victi- 
mes ,  et  une  partie  de  ceux  mêmes  qu'il  avait  persécutés  du  vivant  de  Ferdi- 
nand ;  les  officiers  qu'il  avait  envoyés  aux  galères  étaient  revenus ,  et  servaient 
sous  ses  ordres.  Tout  en  obéissant  aux  ordres  de  leur  roi,  qui  avait  investi 
le  comte  de  l'autorité  ,  tous  ces  coryphées  de  la  foi  absolutiste  conservaient 
contre  lui  une  haine  profonde  et  le  désir  secret  de  la  vengeance.  Ces  senti- 
ments avaient  paru  effacés  pendant  cinq  ans  ,  mais  ils  dormaient  au  fond  des 
cœurs,  car  on  oublie  peu  en  Espagne,  et  ils  se  réveillèrent  tout  à  coup,  dès 
que  la  défiance  qu'inspirait  le  comte  put  trouver  une  occasion  de  se  mani- 
fester. 

La  convention  de  Bergara  une  fois  signée,  le  comte  d'Espagne  ne  devait 
pas  se  faire  illusion.  Il  devait  prendre  promptement  son  parti,  déposer  le 
commandement  de  l'armée  carliste  en  Catalogne  et  se  réfugier  en  pays  étran- 
ger, ou,  s'il  persistait  à  garder  son  commandement ,  soit  qu'il  voulût  transi- 
ger comme  Maroto,  soit  qu'il  voulût  continuer  la  guerre,  exterminer  sans 
relard  tous  les  chefs  du  parti  apostolique  catalan.  Comment  ne  l'a-l-il  pas 
fait?  C'est  ce  qu'il  est  bien  difficile  de  savoir.  Certes,  ce  n'est  pas  la  crainte 
de  verser  le  sang  qui  l'a  arrêté;  un  pareil  sentiment  lui  étaif  trop  étranger. 


MORT   DU   COMTE   D'ESPAGNE.  723 

A-l-il  méconnu  la  gravité  de  sa  situation?  ou  ,  la  connaissant,  n'a-t-il  pas  osé 
frapper  uu  coup  hardi ,  et  s'est-il  persuadé  qu'il  devait,  avant  tout,  gagner 
du  temps  pour  prendre  ensuite  la  décision  que  lui  indiqueraient  les  circon- 
stances ?  Toujours  est-il  qu'il  s'est  laissé  prévenir  par  ses  ennemis,  et  soit 
aveuglement,  soit  peur,  soit  enfin  qu'il  ait  été  dominé  par  une  fatalité  plus 
forte  que  lui ,  il  a  fini  par  succomber. 

Peu  après  la  conclusion  de  la  convention  de  Bergara ,  il  reçut  des  ouvertu- 
res du  gouvernement  de  la  reine  pour  une  transaction  semblable  à  celle  qui 
venait  d'avoir  lieu;  un  commissaire  anglais  se  présenta  pour  traiter  avec  lui. 
Le  capitaine  général  de  Catalogne  pour  la  reine  ,  don  Geronimo  Valdes  ,  s'a- 
vança à  la  tète  de  ses  troupes  vers  Berga  pour  accompagner  le  commissaire 
anglais,  mais  il  s'arrêta  en  avant  de  la  sierra  de  Viure  pour  éviter  de  laisser 
derrière  soi  la  seconde  division  de  l'armée  carliste  ,  commandée  par  don 
Manuel  Ivanez,  autrement  appelé  el  Llarc  de  Copons,  qui  manœuvrait  sous 
les  sierras  de  Poreig.  De  son  côté,  le  comte  s'avança  seul  et  sans  escorte  au- 
devant  du  commissaire.  La  conférence  dura  environ  une  heure,  après  quoi  le 
comte  revint  à  Casa-Minova  ,  où  il  avait  placé  son  quartier  général  au  centre 
de  ses  divisions. 

Quoique  rien  n'eût  transpiré  de  part  et  d'autre  sur  le  résultat  de  cette  en- 
trevue ,  il  n'en  fallut  pas  davantage  pour  provoquer  les  accusations  des  enne- 
mis du  comte  d'Espagne.  La  présence  sur  la  frontière  de  France  du  marquis 
de  Mata-Florida  et  du  colonel  don  José  Oliana  ,  qu'on  prétendait  être  des 
agents  de  l'ambassadeur  d'Espagne  à  Paris  en  rapport  secret  avec  le  comte  , 
acheva  de  fixer  les  soupçons.  On  ne  sait  pas  encore  d'une  manière  certaine  si 
Mata-Florida  et  Oliana  avaient  en  effet  une  mission  de  l'ambassadeur  ;  mais 
ce  qu'il  y  a  de  sûr,  c'est  que  les  absolutistes  catalans  l'ont  cru  ou  supposé  ,  et 
que  ce  fut  là  la  cause  ou  le  prétexte  des  mesures  violentes  qui  furent  bientôt 
prises  contre  le  comte  d'Espagne. 

Cependant  don  Carlos  lui  écrivait  une  lettre  autographe  pour  lui  dite 
qu'après  la  trahison  de  Marolo  ,  le  roi  plaçait  toute  sa  confiance  dans  ses  deux 
fidèles  sujets,  les  comtes  d'Espagne  el  de  Morella ,  et  dans  leurs  héroïques 
efforts  pour  sauver  la  bonne  et  sainte  cause.  Des  copies  de  cette  lettre  furent 
lues  à  l'ordre  du  jour  à  toutes  les  divisions  de  l'armée  carliste  de  Catalogne  , 
et  les  soldats  y  répondirent  par  des  acclamations  en  l'honneur  de  leur  roi  et 
de  leur  général.  Le  comte  reprit  aussitôt  avec  énergie  les  opérations  militai- 
res ;  il  attaqua ,  prit  et  réduisit  en  cendres  le  bourg  fortifié  de  Moya  ;  la  se- 
conde division,  commandée  par  Yvanez,  en  fit  autant  à  Copons;  et,  pour 
éviter  de  subir  le  même  sort ,  le  fort  de  Caslell-Trésols  ouvrit  ses  portes. 

Ce  redoublement  de  vigueur  avait-il  pour  but  d'endormir  les  défiances? 
c'est  ce  qui  est  possible  et  même  probable;  mais  dans  ce  cas ,  le  but  n'était 
pas  atteint.  La  conspiration  absolutiste  commençait  à  se  former,  et,  suivant 
quelques-uns,  du  consentement  de  don  Carlos  lui  même.  Voici  ce  qu'on  ra- 
conte  à  ce  sujet.  On  dit  qu'après  h  s  événements  de  Navarre  ,  la  confiance  de 
don  Carlos  dans  le  parti  absolutiste  pur  s'était  aliène  un  moment  ,  cl  que, 
mécontent  de  Cabrera  qui  n'exécutait  pas  ses  ordres,  il  avait  nommé  le  comte 
d'Espagne  commandant  général  de  Catalogne,  Aragon  et  Valence.  Cabrera  . 


724  MoUT    DU   COMTE    D'ESPAGNE. 

qui  avait  eu  soin  depuis  longtemps  de  suborner  à  prix  d'argent  tous  ceux  qui 
approchaient  don  Carlos ,  aurait  été  immédiatement  informé  de  cette  inten- 
tion, et  aurait  aussitôt  résolu  de  se  débarrasser  de  son  rival. 

Ce  qui  est  certain,  c'est  qu'on  vit  un  jour  apparaître  à  Berga  le  fameux 
Arias  Tejeiro  ,  ce  petit  avocat  galicien  qui  était  devenu  ministre  de  don  Carlos, 
et  qui,  après  avoir  tout  brouillé  au  quartier  général  par  son  fanatisme,  avait 
été  chassé  des  provinces  par  Maroto.  Après  avoir  passé  quelque  temps  en 
France  ,  Arias  Tejeiro  était  allé  rejoindre  Cabrera.  Puis  ,  on  entendit  dire  que 
Cabrera  l'avait ,  à  son  tour,  expulsé  d'auprès  de  lui ,  et  il  vint  se  présenter  au 
comte  d'Espagne  comme  une  victime  de  la  plus  noire  persécution.  Tout  ce  qui 
était  maltraité  par  Cabrera  était  sûr  de  trouver  aide  auprès  du  comte  d'Espa- 
gne ;  celui-ci  reçut  en  effet  très-bien  Arias  Tejeiro  ,  et  parut  en  faire  son  con- 
seiller et  son  ami. 

Arias  avait-il  été  en  effet  repoussé  par  Cabrera,  ou  toute  cette  histoire 
n'était-elle  qu'une  feinte  pour  obtenir  un  bon  accueil  du  comte  d'Espagne? 
Ceux  qui  croient  qu'il  y  eut  alors  trahison  racontent  ainsi  ce  qui  se  serait 
passé  :  Arias  se  serait  mis  secrètement  en  rapport ,  dès  son  arrivée  à  Berga, 
avec  Torrebadella  et  les  autres  meneurs  les  plus  violents  de  la  junte,  el  il 
aurait  été  décidé  qu'on  s'adresserait  à  don  Carlos  pour  lui  faire  des  représen- 
tations. Pour  ne  pas  éveiller  les  soupçons,  on  aurait  évité  de  charger  de  cette 
commission  un  membre  de  la  junte,  et  on  aurait  choisi  pour  la  remplir  le 
chanoine  Espar,  recteur  de  l'université  carliste  établie  à  Portella  ,  et  un  des 
plus  violents  du  parti.  Espar  aurait  passé  la  frontière,  serait  venu  à  Bourges, 
où  il  aurait  vu  don  Carlos ,  et  aurait  rapporté  de  cette  entrevue  l'autorisation 
verbale  de  déposer  le  comte  comme  traître  et  transactionniste. 

Sa  mission  remplie  ,  Espar  aurait  immédiatement  donné  avis  à  Cabrera  du 
résultat  ,  et  celui-ci  aurait  envoyé  de  son  quartier  général,  à  Berga  ,  le  co- 
lonel don  Antonio  Jésus  de  Seri  adilla  ,  pour  presser  Arias  et  les  autres  de 
donner  suite  au  complot.  De  son  côté ,  Espar,  craignant  de  se  livrer  au  comte 
d'Espagne  ,  serait  venu  jusqu'à  la  frontière,  mais  sans  s'éloigner  du  territoire 
français,  et  aurait  écrit  de  là  à  Torrebadella  qu'il  eût  à  mettre  la  main  à 
l'œuvre.  Tout  ce  qu'on  peut  dire  sur  cette  version  ,  c'est  que  les  deux  faits  ap- 
parents sur  lesquels  elle  repose ,  le  voyage  d'Espar  en  France  et  celui  de  Ser- 
radilla  à  Berga,  sont  authentiques  ;  quant  aux  menées  secrètes,  on  ne  peut 
que  les  supposer.  Ce  Serradilla  était  un  absolutiste  ardent  qui  avait  dû  se 
sauver  de  Navarre,  où  il  avait  failli  être  compris  dans  les  sanglantes  exécu- 
tions d'Estella  ;  il  était  l'ami  intime  d'Arias  Tejeiro  ,  et  de  l'intendant  de  l'ar- 
mée de  Catalogne  ,  don  Gaspard  Dias  de  Labandero  ,  qui  jouera  un  rôle  dans 
i  ■  récit. 

Quoi  qu'il  en  soit,  la  conjuration  marchait,  et  le  comte  d'Espagne  ne  parais- 
sait pas  s'en  apercevoir.  Dn  événement  singulier,  arrivé  vers  cette  époque. 
montra  chez  lui  ou  une  confiance  inexplicable,  ou  une  non  moins  étrange 
dissimulation.  Le  colonel  carliste  Fonlanillas ,  gouverneur  de  la  forteresse  de 
Hort ,  vint  un  jour  le  trouver  à  son  quartier  général  ,  <-t  lui  révéla  tout  ce  qui 
se  tramait  contre  lui.  Le  comte  l'écoula  avec  une  froide  indifférence,  et  non- 

ulemenl  il  méprisa  cel  avis    mais  il  punil  celui  qui  venait  le  lui  donner,  il 


MOUT   DU   COMTE   D  ESPAGNE.  723 

retira  immédiatement  au  colonel  le  corumandemenl  de  la  forteresse,  et  le  con- 
fina dans  un  village  ouvert  et  sans  défense  de  la  haute  montagne  en  lui  sup- 
primant sa  paye  et  ses  râlions.  Quand  Fontanillas  se  vit  aussi  cruellement 
traité  ,  exposé  à  la  fois,  dans  le  lieu  où  il  était  envoyé  ,  à  un  coup  de  main 
des  troupes  de  la  reine  et  à  la  vengeance  des  conjurés  dont  il  avait  dévoilé 
les  complots  ,  il  abandonna  la  partie  ,  passa  la  frontière ,  et  se  réfugia  à  Per- 
pignan. 

Cette  confiance,  réelle  ou  feinte,  parut  cependant  s'ébranler;  on  vit  le 
comte  devenir  peu  à  peu  triste  et  taciturne.  Il  quitta  un  jour  les  opérations 
militaires ,  et ,  retournant  à  Berga ,  il  appela  en  sa  présence  le  brigadier 
Perez  de  Avila  ,  commandant  la  première  division  ,  et  lui  dit  ces  propres  pa- 
roles :  «Vous  saurez,  mon  ami,  que  les  curés  de  la  junte  veulent  me  faire  la 
barbe  ,  j'aurai  soin  de  les  prévenir  ;  mais  ,  en  attendant ,  je  dois  m'entourer  de 
précautions  pour  ma  sûreté.  Choisissez  un  officier  d'une  loyauté  éprouvée  et 
quelques  soldats  de  (ouïe  confiance,  et  envoyez-les  chez  moi.  «  Perez  de  Avila 
obéit;  il  chargea  de  cette  mission  le  capitaine  de  grenadiers  du  6e  bataillon 
Borrés,  qui,  avec  les  meilleurs  grenadiers  de  sa  compagnie,  se  rendit  à  Berga 
et  se  présenta  au  comte.  Celui-ci  le  reçut  gracieusement  et  lui  donna  les  in- 
structions les  plus  minutieuses  pour  veiller  à  la  conservation  de  ses  jours. 

Pendant  quelque  temps,  celte  escorte  extraordinaire  accompagna  le  comte 
partout.  Lorsqu'il  allait  à  la  junte,  le  capitaine  Borrés  devait  garder  les  ave- 
nues extérieures  ,  et  par  intervalles  s'introduire  dans  la  salle  des  séances  pour 
s'assurer  de  sa  présence.  Les  mêmes  précautions  étaient  prises  quand  le  comte 
allait  à  la  messe.  Tout  cela  dura  très-peu.  La  mobilité  d'esprit  habituelle  au 
comte  était  arrivée  à  un  degré  incompréhensible.  Sans  aucun  motif  connu,  il 
fit  appeler  un  malin  le  capilaine  Borrés  et  lui  dit  sèchement  :  «  Il  est  ridicule 
que  vous  m'accompagniez  toujours  avec  vos  grenadiers;  je  ne  crains  personne, 
vous  n'avez  qu'à  vous  retirer  avec  vos  soldais  à  votre  bataillon.  »  Sans  répli- 
quer ni  faire  aucune  espèce  d'observation  ,  Borrés  obéit ,  et  le  comte  revint  à 
son  escorte  ordinaire  de  gendarmes  (1)  et  de  cosaques  (2). 

Comme  il  se  trouvait,  peu  de  temps  après,  avec  la  division  d'avant-garde 
et  Pélat-major,  à  Prats  de  Llusanès ,  une  personne  de  confiance  lui  remit 
une  lettre  dans  laquelle  on  l'avertissait  que  sa  mort  était  positivement  résolue. 
Bien  que  celle  lettre  fût  anonyme,  le  comte  en  reconnut  l'écriture,  et  il  con- 
çut une  alarme  réelle.  Craignant  qu'on  n'attentât  à  ses  jours  le  même  soir,  il 
fit  appeler  sur-le-champ  les  deux  chefs  de  son  escorte,  il  s'assura  par  lui- 
même  de  l'état  des  armes ,  il  monta  à  cheval ,  et,  se  séparant  de  la  division 
de  l'état -major,  il  alla  coucher  a  la  maison  de  campagne  dite  vilata  de 
Mariés  (3). 

(1)  Le  capitaine  Borrés  ,  pour  avoir  été  pendant  quelques  jours  chef  de  l'escorte  ex- 
traordinaire du  comte,  se  vit,  après  son  assassinat,  en  butte  à  la  haine  implacable  de 
la  junte  de  Berça,  et  émigra  pour  échapper  à  la  vengeance  de  ces  furieux. 

(2)  Le  comte  d'Espagne  avait  créé  en  I  lalalogne  un  corps  irrégulier  de  cavalerie  qu'il 
appela  Cosaques,  et  qui  surpassaient  ceux  du  Don  en  cruauté. 

(3   L'anecdote  suivante  fera  connaître  la  démence  du  comte,   Le  propriétaire  de 


726  MOU!   1)C   COMTE   l/ESPAGNE. 

fondant  toute  cette  nuit,  il  ne  dormit  ni  ne  se  déshabilla.  Il  visita  souvent 
les  armes  des  gendarmes  de  son  escorte,  pour  s'assurer  si  elles  étaient  char- 
gées et  amorcées. 

A  la  pointe  du  jour,  il  monta  à  cheval  et  se  dirigea  sur  Berga ,  où  il  resta 
cinq  jours  renfermé  dans  sa  chambre,  sans  recevoir  personne.  Peut-être 
passa-l-il  ce  temps  à  réfléchir  sur  sa  situation  et  à  méditer  contre  ses  ennemis 
une  de  ces  sanglantes  combinaisons  qui  lui  étaient  si  familières.  C'est  ce  que 
pensèrent  tous  ceux  dont  il  était  bien  connu  lorsqu'ils  virent  qu'il  faisait  venir 
dans  Berga  le  bataillon  n°  7,  appelé  infante  don  Sébastian ,  qui  se  trouvait 
sous  les  ordres  du  commandant  don  Juan  Gomez;  ce  bataillon  avait  servi  de 
modèle  pour  organiser  et  discipliner  toute  l'armée,  et  il  était ,  jusqu'au  der- 
nier soldat,  tellement  dévoué  à  son  général,  qu'on  l'appelait  la  garde  royale 
du  comte  d'Espagne.  L'arrivée  de  ce  renfort  à  Berga  remplit  d'épouvante  les 
conjurés;  mais  ils  étaient  trop  avancés  pour  reculer,  et  ces  précautions  n'eu- 
rent d'autre  résultat  que  de  précipiter  la  catastrophe. 

Toute  démonstration  ostensible  était  impossible,  et  la  junte  ne  l'ignorait 
pas.  Un  ordre  formel  du  prétendant  n'aurait  peut-être  pas  suffi  pour  ôter  au 
comte  d'Espagne  le  commandement  de  l'armée;  la  discipline  qu'il  avait  éta- 
blie lui  répondait  d'une  obéissance  passive.  11  avait  à  Berga  le  bataillon  n°  7, 
qui,  au  moindre  signe  de  sa  part,  eût  exterminé  tous  ceux  qui  se  fussent 
permis  la  moindre  manifestation.  Tout  près  de  là ,  à  Caserras ,  se  trouvait 
la  lre  division  aux  ordres  du  brigadier  Perez  de  Avila.  La  division  d'avanl- 
garde  avec  la  cavalerie  sous  les  ordres  du  colonel  Camps  était  également  à  peu 
de  dislance  de  Berga.  Aussi  eut-on  recours  à  la  ruse  pour  arriver  au  but  qu'on 
se  proposait. 

Pour  que  la  place  de  Berga  fût  dégagée  de  bouches  inutiles  en  cas  de  siège 
ou  d'attaque  ,  le  comte  avait  décidé  que  la  junte  sortirait  de  la  ville  pour  aller 
tenir  ses  séances  à  Avia  ,  bourg  situé  à  une  demi-lieue  de  là.  C'est  dans  ce 
bourg  qu'était  le  centre  de  la  conjuration  ;  on  cherchait ,  par  tous  les  moyens, 
à  y  attirer  le  comte  pour  l'exécution  de  l'horrible  projet  conçu  contre  lui,  et 
voici  comment  on  y  réussit. 

Les  séances  de  la  junte  étaient  quotidiennes  ,  mais  le  comte  n'allait  les  pré- 
sider que  lorsqu'il  voulait  proposer  ou  appuyer  quelques  mesures  contre  le 
vœu  de  ses  membres.  Depuis  quelque  temps,  il  avait  prié  Labandero,  inten- 
dant de  l'armée,  de  se  concerter  avec  la  junte  sur  le  moyen  de  donner  aux 
troupes,  le  4  novembre  ,  pour  célébrer  la  fête  du  roi  don  Carlos,  une  ration 
double  et  une  gratification  d'un  demi-mois  de  solde  au  moins.  L'intendant 

Casa-Vilata  de  Mariés  était  très-riche  et  vieux  garçon  ;  le  comte  le  fit  venir  devant  lui, 
et  lui  dit  que,  pour  être  utile  à  la  société,  il  devait  se  marier  çt  faire  le  bonheur  de 
quelque  honnête  demoiselle.  Le  célibataire  résista,  et,  pour  le  punir,  le  comte  lui 
laissa  une  compagnie  entière  à  loger  et  nourrir,  bientôt  après  nouvelle  sommation  , 
nouvelle  résistance,  envoi  d'une  seconde  compagnie.  Le  nombre  des  soldats  garnisairc- 
augmentant  toujours ,  le  célibataire  ne  vit  pas  d'autre  parti  pour  ne  pas  se  ruiner  que 
de  prendre  femme,  et  le  comte  assista  à  la  noce.  Le  propriétaire  de  Casa- Vilain  de 
Mai  li  -  1  est  d'ailleurs  1res  bien  trouvé  de  ce  changement  de  condition. 


MOUT   DU   COMTE    D'ESPAGNE.  727 

feignit  de  s'occuper  de  cette  affaire ,  et  toutes  les  fois  que  le  comte  lui  en 
parlait,  il  répondait  qu'on  travaillait  à  réunir  l'argent  nécessaire  ,  mais  que 
la  solution  complète  dépendait  de  la  junte,  et  notamment  de  la  section  de 
comptabilité. 

Bien  que  le  comte  ne  reçût  personne  depuis  son  retour  à  Berga  ,  il  admet- 
tait toutefois  l'intendant.  Celui-ci,  d'accord  avec  les  conjurés,  grossissait  la 
difficulté  de  recueillir  pour  le  4  novembre  la  somme  considérable  qui  était 
nécessaire,  sans  que  le  service  ordinaires  des  vivres  et  du  matériel  eût  à  en 
souffrir,  et  il  engageait  le  général  à  aller  présider  la  junte,  pour  vaincre  par 
son  autorité  les  résistances  que  ce  corps  opposait.  Le  comte  ne  voulut  pas  d'a- 
bord céder  aux  instances  de  Labandero  ,  alléguant  que  son  intervention  per- 
sonnelle dans  celle  affaire  lui  paraissait  inutile.  Labandero  ne  se  rebuta  pas  et 
revint  plusieurs  fois  à  la  charge.  Enfin  ,  le  2G  octobre ,  il  trouva  le  comte  à 
son  heure  fatale...  Il  lui  exposa  qu'une  partie  des  contributions  réunies  pour 
former  la  somme  demandée  ayant  déjà  reçu  ,  d'après  les  instructions  en  vi- 
gueur, une  autre  destination  ,  il  n'avait  pu  vaincre  les  scrupules  de  la  junte  , 
et  particulièrement  de  la  section  de  comptabilité,  mais  que,  suivant  ce  qu'il 
avait  remarqué  dans  la  discussion,  la  présence  du  comte  ferait  infailliblement 
cesser  toutes  ces  hésitations.  Il  ajouta  qu'il  n'y  avait  pas  de  temps  à  perdre  et 
supplia  le  comte  de  se  rendre  dans  la  soirée  même  à  la  junte  avec  lui,  afin 
d'en  finir  une  fois  pour  toutes. 

Ce  fut  donc  vers  les  six  heures  et  demie  du  soir,  le  26  octobre ,  et  par  con- 
séquent à  l'entrée  de  la  nuit,  que  le  comte  d'Espagne,  revêtu  de  son  grand 
uniforme,  accompagné  de  l'intendant  Labandero  ,  de  son  secrétaire  don  Louis 
Adell,  et  de  l'escorte  ordinaire  composée  de  quelques  gendarmes  et  de  six  co- 
saques montés,  sorlit  de  Berga  et  se  dirigea  vers  Avia.  II  était  de  très-belle 
humeur,  et ,  durant  le  trajet,  il  ne  cessa  pas  de  parler  et  de  plaisanter... 

La  junte  tenait  ses  séances  dans  le  presbytère  ou  maison  curiale  de  Avia, 
conliguè  à  l'église  et  située  hors  du  bourg.  La  salle  des  séances  se  trouvait 
au  premier  étage ,  qui  servait  d'habitation  au  curé.  Celte  salle  était  assez 
grande  ,  avec  une  alcôve  dans  le  fond.  Onde  son  escalier  principal ,  la  maison 
avait  pour  la  commodité  du  curé  ,  un  petit  escalier  étroit  conduisant  à  l'église. 
Il  n'y  avait  d'autre  force  armée  dans  tout  le  bourg  de  Avia  que  quelques  gen- 
darmes qui  formaient  l'escorte  de  la  junte. 

Le  comte,  en  descendant  de  cheval,  à  la  porte  ,  dit  à  son  secrétaire  Adell 
«le  se  trouver  là  sur  les  neuf  heures  pour  repartir,  et ,  accompagné  de  l'inten- 
dant, il  monta  à  la  salle  des  séances.  Les  gendarmes  qui  l'avaient  escorté  se 
placèrent  au  rez-de-chaussée ,  comme  d'habitude  ,  et  les  six  cosaques  se  diri- 
gèrent sur  la  maison  du  village  qui  leur  était  désignée  pour  mettre  pied  à  terre 
et  soigner  leurs  chevaux. 

A  son  entrée  dans  la  salle,  le  comte  trouva  le  brigadier  Orteu ,  vice-prési- 
dent de  la  junte  ,  et  quelques  membres  se  tenant  debout ,  qui  le  saluèrent  avec 
les  plus  grandes  démonstrations  de  respect  et  de  soumission,  le  suppliant 
d'avoir  la  bonté  d'attendre  quelques  minutes  pour  donner  le  temps  de  faire 
appeler  les  membres  qui  manquaient.  On  entama  familièremenl  la  conversa 
tion,  ci  presqu'au  même  instant  le  chanoine  Torrebadella  et  le  curé  Ferrer, 


728  MOUT    DU   COMTE   DESPAGNE. 

membres  de  la  junte  ,  sortirent  de  la  salle.  Le  comte  dut  naturellement  penser 
que  c'était  pour  aller  avertir  les  membres  absents.  Après  une  courte  conférence 
sur  l'escalier,  Torrebadella  rentra  ,  et  Ferrer  descendit  au  rez-de-cbaussée  à 
la  tête  des  gendarmes  qui  formaient  la  garde  de  la  junte ,  commandés  par  don 
Francisco  Llabol  dit  Caragolet.  11  fit  comparaître  devant  lui  les  deux  chefs  de 
l'escorte  du  comte,  nommés  La  Mola  et  Pallarès,  et  leur  intima  l'ordre,  au 
nom  de  Son  Excellence  le  comte  d'Espagne,  commandant  général,  de  livrer 
leurs  armes  et  de  se  constituer  prisonniers.  Ceux-ci ,  qui  n'avaient  rien  à  se 
reprocher,  témoignèrent  leur  ëtonnement;  mais,  réfléchissant  au  caractère 
étrange  et  plein  de  boutades  du  comte  et  ne  soupçonnant  aucune  trahison  de 
la  part  d'un  membre  de  la  junte,  ils  obéirent  sans  résistance ,  et  furent  gardés 
à  vue  dans  la  cave  de  la  maison. 

Ferrer  ordonna  ensuite  aux  gendarmes  de  l'escorte  du  comte  de  se  rendre 
dans  deux  maisons  de  campagne  isolées  l'une  de  l'autre  ,  qu'il  leur  indiqua  , 
et  de  n'en  pas  bouger.  Ils  obéirent  tranquillement,  se  divisèrent  en  deux  es- 
couades et  prirent  des  directions  opposées  pour  arriver  aux  points  signalés  , 
où  des  mesures  étaient  prises  d'avance  pour  les  surveiller.  Un  ordre  semblable 
fut  donné  aux  six  cosaques,  lesquels  montèrent  à  cheval  et  se  dirigèrent  sur 
une  autre  maison  de  campagne.  Ainsi  débarrassé  de  tous  les  hommes  qui  for- 
maient la  garde  ordinaire  du  comte,  don  Francisco  Llabot  dit  Caragolet  plaça 
des  sentinelles  autour  de  la  maison ,  avec  la  consigne  de  n'en  permettre  l'en- 
trée et  la  sortie  à  personne  sans  la  permission  préalable  du  chef. 

Ces  dispositions  prises,  et  après  qu'on  eut  fait  avertir  les  chanoines  Milla  el 
Sanpons  ,  Ferrer  entra  dans  la  salle  et  annonça  l'arrivée  de  ces  deux  membres 
de  la  junte  ,  qui  entrèrent  en  effet.  Le  comte  ouvrit  aussitôt  la  séance  et  com- 
mença à  parler  ;  mais  Ferrer,  se  levant  alors  le  pistolet  au  poing,  l'interrompit 
d'une  voix  terrible,  lui  signifiant  qu'il  avait  cessé,  par  ordre  du  roi,  d'être 
commandant  général  de  la  Catalogne ,  et  qu'il  devait  livrer  son  épée  et  son 
bâton  de  commandement.  Le  comte  ,  surpris  ,  répondit  cependant  avec  beau- 
coup d'énergie  qu'il  honorait  la  volonté  de  son  souverain  ,  que  dès  qu'on  lui 
aurait  montré  ses  ordres  écrits  ,  il  résignerait  le  commandement,  mais  qu'il 
ne  céderait  point  à  la  violence.  A  ces  paroles,  qu'il  prononça  en  mettant  la 
main  sur  la  garde  de  son  épée,  on  ouvrit  les  rideaux  de  l'alcôve  qui  se  trou- 
vait derrière  lui;  deux  hommes  armés  en  sortirent  précipitamment  et  appuyè- 
rent les  canons  de  leurs  pistolets  sur  sa  poitrine.  L'un  de  ces  hommes  était 
Ferrer,  chirurgien  de  l'hôpital  militaire  de  Berga,  frère  du  prêtre,  l'autre  un 
étudiant  en  droit  nommé  Franseeh  del  Puai.  Le  comte  ne  montra  pas  de  fai- 
blesse à  cette  vue  ,  il  protesta  de  nouveau  contre  ce  guel-apens.  Alors  le  curé 
Ferrer,  tenant  à  la  main  gauche  un  pistolet  armé  ,  s'approcha  de  lui  el  lui  as- 
séna sur  la  tète  un  coup  de  poing  si  violent,  qu'il  retendit  par  terre  sans  con- 
naissance. Les  deux  assassins,  qui  étaient  sortis  de  l'alcôve,  lui  arrachèrent 
l'épée  cl  le  bâton  de  commandement. 

Le  superbe  comte  d'Espagne  resta  quelque  temps  par  terre  sans  reprendre 
ses  sens.  Lorsqu'il  revint  à  lui,  il  se  mit  sur  son  séant,  et  d'une  voix  plaintive 

il  demanda  un  verre  d'eau  ,  qu'on  lui  refusa Tournant  ses  yeux  abattus 

mi     on  ancien  conseiller  el  ami .  l'avocat  célèbre  de  Barcelone,  don  Ignacio 


MOUT  1>L   comte  d'ëspagnë.  729 

Andreu  y  Sanz,  membre  de  cette  terrible  junte,  il  lui  demanda  conseil;  mais 
Sanz  lui  tourna  le  dos  en  répondant  :  Il  est  trop  tard. 

Tandis  que  ceci  se  passait ,  le  secrétaire  du  comte ,  don  Louis  Adell ,  se  pré- 
sentait à  la  porte  de  la  maison  :  on  le  laissa  pénétrer  à  l'entrée  du  rez-de- 
chaussée  sans  rien  lui  dire;  mais  à  peine  était-il  entré  ,  qu'on  se  saisit  de  sa 
personne  ;  on  le  fit  monter  au  second  étage,  où  il  fut  maintenu  en  état  d'ar- 
restation et  gardé  à  vue  pendant  quatre  jours  sans  qu'il  sût  ce  qui  venait  de  se 
passer. 

Entre  dix  et  onze  heures  de  la  nuit,  les  conjurés  et  les  assassins  poussèrent 
le  malheureux  comte  sur  l'escalier  étroit  conduisant  de  l'habitation  du  curé  à 
l'église.  A  la  porte  se  trouvait  une  mule  sur  laquelle  on  le  fit  monter,  et  l'on 
se  mit  en  roule.  11  partit  accompagné  du  vice-président  de  la  junte,  don  Ja- 
cinto  Orteu  ,  du  chanoine  don  Maleo  Sanpons ,  du  prêtre  don  Narciso  Ferrer, 
de  son  frère  le  chirurgien  de  l'hôpital  militaire,  de  l'étudiant  Fransech  del 
Puai,  et  du  chef  de  l'escorte  ,  don  François  Llabot  dit  Carragolet,  avec  seize 
gendarmes.  On  prit  la  direclion  de  la  maison  dite  Hostalde  la  Rivera,  auberge 
distante  de  quatre  lieues  de  Berga ,  où  le  cortège  passa  le  reste  de  la  nuit , 
gardant  a  vue  son  prisonnier  et  le  privant  de  lit  et  de  feu. 

Au  moment  même  où  l'on  chargeait  le  comte  sur  sa  mule  à  la  porte  de  l'E- 
glise ,  l'intendant  Labandero  sortait  par  la  porle  opposée  et  courait  à  Berga  , 
avec  mission  de  s'emparer  de  tous  les  papiers  du  comle  et  des  effets  qui  se 
trouveraient  dans  sa  maison.  Les  portes  de  Berga  se  fermaient  à  l'approche  de 
la  nuit  ;  mais  le  gouverneur  de  cette  place  ,  Burjo  ,  initié  à  la  conjuration, 
attendait  impatiemment  à  l'une  d'elles  le  résultai  du  premier  acte  du  complot. 
Burjo  fil  entrer  l'intendant  en  secret,  et  tous  deux  s'acheminèrent  ensemble 
vers  la  maison  du  comte.  Il  élait  alors  plus  de  onze  heures.  La  garnison  et  les 
habitants  dormaient  profondément.  Après  la  saisie  des  papiers  ,  on  s'occupa 
d'assurer  le  succès  de  ce  qui  restait  à  faire. 

Les  portes  de  Berga  s'ouvraient  tous  les  jours  presque  au  crépuscule  après 
la  diane.  Le  27  octobre ,  elles  étaient  encore  fermées  à  dix  heures  du  malin. 
Les  habitants  et  la  garnison  ne  savaient  commenl  expliquer  celle  nouveauté 
autrement  que  par  l'approche  de  quelque  corps  de  l'armée  de  Christine.  Les 
bataillons  n°»  7,  14  et  20  ,  qui  composaient  la  garnison  ,  étaient  fermement 
attachés  au  comle  d'Espagne.  Les  conjurés  n'étaient  pas  sans  craindre  un  sou- 
lèvement si  on  apprenait  ce  qui  s'était  passé  la  veille, et  ils  résolurent  de  con- 
signer les  bataillons  dans  les  murs  de  Berga  et  au  château ,  jusqu'à  ce  qu'ils 
pussent  appuyer  par  d'autres  forces  leurs  dispositions  ultérieures. 

Il  était  environ  dix  heures  et  demie  lorsqu'on  entendit  en  dehors  de  Berga 
battre  plusieurs  tambours.  C'était  le  10e  bataillon  commandé  pardon  Antonio 
Rius,  initié  à  la  conjuration,  auquel  on  ouvrit  les  portes.  A  la  tête  de  ce  ba- 
taillon marchaient  le  brigadier  don  José  Ségarra  ,  chef  de  l'état  major  général 
de  l'armée  el  second  du  comle  d'Espagne,  et  le  colonel  don  Miguel  Pons, 
mieux  connu  par  son  sobriquet  d'El-Bep-al-Oli. 

Le  bataillon  n°  10,  à  son  entrée  a  Berga,  resta  sous  les  ai  nies,  et  le  briga- 
dier, don  José  Ségarra  ,  se  fil  reconnaître  comme  commandant  général  de 
l'armée  de  Catalogne,  supposant  à  cet  effet  un  ordre  royal  de  don  Carlos;  il 

TOME    II.  50 


750  MOUT   DU   COMTE   DESIWG.NL. 

eut  pour  remplaçant,  comme  chef  d'état  major,  El-Bep-al-Oli.  Dans  le  moment 
même  on  arrêta  don  Juan  Gomez,  commandant  du  7°  bataillon,  comme  par- 
tisan du  comte,  et  l'on  déchargea  les  autres  officiers  de  leur  obéissance  ,  tou- 
jours au  nom  de  don  Carlos.  Ainsi  eut  lieu  sans  contestation  la  transition  du 
pouvoir  tyrannique  du  comte  d'Espagne  à  la  domination  absolue  delà  junte. 

Pour  prévenir  toute  opposition  ultérieure,  on  fil  courir  le  bruit  que  le  comte 
d'Espagne  était  sur  le  point  de  conclure  un  accommodement  avec  la  reine 
quand  il  avait  été  arrêté.  On  avait  soin  d'indiquer  dans  ces  rumeurs  les  condi- 
tions qu'il  stipulait  pour  lui  et  ses  favoris  ,  tandis  qu'il  n'avait,  disait  on,  de- 
mandé aucune  garantie,  ni  fait  aucune  condition  en  faveur  des  ecclésiastiques 
et  des  loyaux  défenseurs  de  la  religion.  On  ajoutait  qu'il  était  arrivé  à  la  junte 
un  ordre  de  don  Carlos  qui  destituait  le  comte  et  nommait  à  sa  place  Ségarra  ; 
que  le  comte  s'était  soumis ,  et  qu'après  avoir  déposé  ses  pouvoirs  au  sein  cie 
la  junte,  il  s'était  mis  en  route  pour  la  France  sous  bonne  escorte.  Les  jours 
suivants ,  on  prétendit  avoir  surpris  sa  correspondance  avec  le  marquis  de 
Mira  flores  et  don  José  Oliana  ,  agent  de  cet  ambassadeur,  lesquels  traitaient 
avec  lui  pour  qu'il  livrât  à  discrétion,  moyennant  une  forte  somme,  tous 
les  fidèles  défenseurs  de  la  cause  de  don  Carlos  et  de  la  religion  en  Catalogne. 

Cependant  le  vice-président  de  la  junte ,  don  Jacinto  Orteu  ,  et  le  chanoine 
Sanpons,  retournaient  à  Berga  dans  la  matinée  du  27,  après  avoir  donné 
leurs  dernières  instructions  au  curé  Ferrer.  Celui-ci  ;  obligeant  le  comte  à  re- 
monter sur  sa  mule,  prit  avec  l'escorte  la  direction  de  Call  Oden.  Après  deux 
heures  de  marche,  le  cortège  fit  halte  dans  un  lieu  isolé.  Ferrer  ordonna  au 
prisonnier  de  descendre  de  sa  mule  et  d'ôter  son  uniforme  pour  se  vêtir  en 
paysan.  Celui-ci  résista  ,  et  déclara  formellement  qu'il  ne  consentirait  jamais 
qu'on  le  dépouillât  de  ses  insignes  ;  mais  les  soldats,  obéissant  à  l'ordre  de 
Ferrer,  se  jetèrent  sur  lui,  le  lièrent,  lui  arrachèrent  pièce  à  pièce  tout  son 
uniforme,  le  revêtirent  d'un  costume  grossier  à  l'usage  des  habitants  pauvres 
de  ces  montagnes,  et,  l'ayant  repoussé  sur  la  mule  ,  ils  continuèrent  leur 
marche.  Durant  cette  humiliante  transformation  ,  le  comte  s'écria  plusieurs 
fois  :  «  C'est  clair,  on  veut  m'assassiner  !  »  Mais  ses  bourreaux  lui  imposèrent 
silence  ,  lui  assurant  qu'on  le  conduisait  en  France  ,  bien  que  telle  ne  fût  pas 
la  direction  qu'ils  suivaient,  car  ils  .marchaient  parallèlement  à  la  frontière, 
vers  la  Seo  d'Urgel. 

Ils  passèrent  la  nuit  dans  une  maison  de  campagne  située  près  du  village 
de  Cambrils,  et  ils  y  restèrent  toule  la  journée  du  28.  Le  soir  ils  se  transpor- 
tèrent â  Casa-Casellas,  maison  de  campagne  située  près  dOrgana,  où  ils  res- 
tèrent toute  la  journée  du  29  octobre.  Le  soir  du  29 ,  on  transporta  le  comte 
dans  une  autre  maison  de  campagne.  Le  50,  on  retourna  à  celle  de  Casa- 
Casellas.  Tous  ces  mouvements  mystérieux  étaient  évidemment  calculés.  Ou 
gagnait  du  temps  pour  que  la  junte  consolidât  son  nouveau  pouvoir  ;  on  vou- 
lait voir  comment  l'armée  prendrait  la  disparition  du  comte,  qu'à  tout  évé- 
nement on  conservait  vivant ,  et,  en  attendant ,  on  délibérait  sur  le  moyen  de 
s'en  défaire. 

Vers  les  neuf  heures  du  soir,  le  50  octobre,  on  annonça  au  comte  qu'on  al- 
lait le  Iransportei  à  [a  Frontière  de  France  et  qu'on  l'y  laisserai!  libre.  On 


MORT   DU   COMTE   DESPAGNE.  7ôi 

chercha  même  à  lui  donner  une  espèce  de  satisfaction  en  lui  faisant  entendre 
que  tous  ces  mouvements  avaient  eu  pour  but  d'éviter  la  rencontre  d'une  co- 
lonne de  troupes  chrislines  d'Urgel  qui  rôdait  aux  alentours,  et  qu'on  avait 
attendu  la  protection  d'une  escorte  pour  arriver  à  la  frontière  avec  plus  de 
sûreté.  Un  rayon  d'espoir  entra  dans  le  cœur  du  malheureux  et  se  refléta  sur 
sa  figure  abattue. 

Il  était  depuis  une  heure  monté  sur  sa  mule  au  milieu  de  la  cour,  attendant 
qu'on  se  mît  en  marche;  impatienté  de  ce  retard,  il  en  demanda  le  motif  à 
ceux  qui  le  gardaient.  On  lui  répondit  froidement  que  l'on  attendait  l'avis  de 
l'arrivée  de  l'escorte  au  passage  convenu.  Au  bout  d'une  nouvelle  heure  écou- 
lée dans  la  même  situation,  un  envoyé  mystérieux  vint  parler  à  Ferrer,  et  l'on 
dit.  au  comte  de  mettre  pied  à  terre  parce  qu'on  allait  passer  la  nuit  lu.  Le 
comte  augura  mal  de  toutes  ces  lenteurs  ;  le  léger  espoir  qui  avait  un  instant 
ranimé  son  cœur  se  convertit  en  une  rage  araère  ,  et  il  éclata  en  lançant  les 
plus  violentes  injures  contre  ses  gardiens.  Ceux-ci,  furieux,  s'élancèrent  sur 
lui ,  le  poussèrent  dans  une  chambre,  et  voulurent  l'attacher  avec  des  cordes. 
Le  comte  avait  soixante-sept  ans  accomplis.  iNi  cet  âge  avancé,  ni  ce  qu'il  souf- 
frait depuis  quelques  jours  ,  n'avaient  abattu  ses  forces  physiques.  Loin  d'être 
épuisées,  elles  étaient  au  contraire  augmentées  à  tel  point  par  le  désespoir, 
que  Ferrer  et  six  de  ses  plus  robustes  complices  eurent  beaucoup  de  peine  à 
le  soumettre  ;  enfin  il  succomba  ,  et  on  l'attacha  des  pieds  et  des  mains  à  un 
vieux  fauteuil. 

Il  passa  dans  cette  terrible  situation  toute  la  nuit  du  30  et  toute  la  journée 
du  51,  vomissant  toujours  des  injures  contre  ses  bourreaux,  qui  se  vengèrent 
amplement  en  lui  crachant  à  la  figure  et  en  exerçant  sur  lui  toutes  sortes  de 
violences.  Vers  les  dix  heures  du  soir  ,  après  l'arrivée  d'un  exprès  à  Casellas , 
cet  horrible  cortège  se  remit  en  mouvement.  On  détacha  le  comte  ,  qui  fut  re- 
placé sur  sa  mule,  et  on  lui  assura  avec  des  rires  moqueurs  et  des  cris  dejoie 
que  l'heure  de  le  conduire  à  la  frontière  de  son  pays  était  arrivée. 

Le  cortège  prit  la  direction  de  la  Sègre.  En  arrivant  au  pont  de  la  Espia.  . 
on  aperçut  un  groupe  d'hommes  embusqués ,  composé  de  quelques  soldats  du 
bataillon  n°  4  (  prince  des  Asluries  ),  du  commandant  de  ce  bataillon,  don 
Antonio  Pons,  frère  du  fameux  Bep-al-Oli  (1),  du  général  carliste  don  Barlho- 
lome  (2),  mieux  connu   sous  le  surnom  de  Ros-de-Eroles  (5),  et  de  don  Ma- 


(1)  Don  Miguel  Pons  ,  dit  Bep-al-Oli  (mot  à  mot  Joseph  à  l'huile) ,  avait  pris  part  au 
soulèvement  carliste  de  la  principauté  de  Catalogne  en  1827.  Arrêté  par  ordre  du  comle 
d'Espagne  ,  il  fut  condamné  aux  présides  <l  Lfrique.  Le  comte,  l'ayant  trouvé  dans  la 
faction  lorsqu'il  vint  en  prendre  le  commandement,  commit  l'erreur  de  croire qxrvil 
éteindrait  son  ressentiment  en  le  nommant  colonel.  Bep-al-Oli  fut  nommé  brigadier  et 
chef  d'état-major  général  de  l'armée. 

(2)  Don  Antonio  Pons,  frère  du  précédent,  fut  aussi  envoyé  aux  présides  d'.VI'riqin- 
pour  avoir  coopéré  à  l'insurrection  carliste  de  1827. 

(3;  Don  liartliolonif  Ponedon  ,  dit  Kos-de-Eroles  (mot  à  mol  :  le  Roux  </' lïrotcs ,  du 
nom  de  son  village) ,  avait  trempé  dans  la  même  conspiration  et  avait  eu  le  même  sort 
que  les  autres.  Quand  le  comte  arriva  en  <  atalognc    il  le  tr  uva  avec  lt  grade 


752  MOUT   DU   COMTE   D'ESPAGNE. 

riano  Orteu,  aide  de  camp  du  comte.  Quand  il  fut  entouré  de  cette  nouvelle 
bande  d'assassins,  le  comte  aperçut  au  milieu  d'eux  son  aide  de  camp  Orteu, 
cl  en  le  reconnaissant  il  s'écria  :  Mariano  !  Ce  fut  sa  dernière  parole.  Orteu 
répondit  en  lui  déchargeant  sur  la  poitrine  son  pistolet  à  bout  portant ,  et,  à 
ce  signal,  Ros-de-Eroles ,  Pons  et  les  autres  le  criblèrent  de  coups  de  poi- 
gnards. Au  moment  où  i!  tombait  de  sa  mule,  le  chef  de  la  garde  de  la  junte, 
don  Francisco  Llabot,  lui  enfonça  son  couleau  dans  la  nuque. 

Les  volontaires  du  4°  bataillon  s'étaient  pourvus  de  cordes  ;  on  en  ceignit  le 
corps  en  lui  liant  sur  la  poitrine  une  énorme  pierre,  et  on  le  jeta  encore  pal- 
pitant dans  le  fond  du  torrent  de  la  Sègre...  Les  meurtriers  espéraient  effacer 
ainsi  jusqu'à  la  dernière  trace  de  ce  crime  qui  devait  rester  enveloppé  d'un 
éternel  mystère.  La  Providence  ne  le  permit  pas.  Soit  que  la  corde  se  fût  rompue 
en  frottant  dans  la  rivière  contre  quelque  rocher  saillant ,  soit  que  la  pierre  se 
fût  détachée  en  tombant  ou  qu'elle  eût  été  dégagée  par  l'impétuosité  du  courant, 
il  est  certain  que  le  cadavre  remonta  sur  l'eau  et  fut  porté  la  même  nuit  parle 
courant  jusqu'à  un  amas  de  sable  formé  par  la  Sègre,  près  du  Coll-de-Nargo. 
Les  habitants  du  pays  le  trouvèrent  arrêté  le  matin  du  jour  suivant.  Ils  le  re- 
cueillirent et  lui  donnèrent  en  secret  la  sépulture,  supposant  bien,  d'après  sa 
tète  blanche  et  ses  blessures,  que  c'était  le  corps  du  comte  d'Espagne.  Telle 
fut  la  fin  de  cet  homme  qui  avait  fait  si  longtemps  trembler  la  Catalogne  entière. 

Quelque  discrétion  qu'ils  eussent  eu  soin  de  garder  sur  le  pieux  office  qu'ils 
venaient  de  rendre,  le  bruit  se  répandit  bientôt  sur  la  frontière  qu'un  cadavre 
ramassé  dans  la  Sègre  avait  été  ainsi  inhumé.  Ce  fut  là  le  premier  indice  qui 
fil  connaître  le  crime  qu'on  avait  essayé  d'enfouir  dans  un  abîme.  Les  assassins 
n'en  persistèrent  pas  moins  à  garderie  plus  profond  silence  sur  ce  qu'ils 
avaient  fait  ;  Ferrer  retarda  de  quelques  jours  son  retour  à  Berga,  el  quand  il 
se  présenta  enfin  à  la  junte  ,  il  fit  insérer,  par  une  dernière  hypocrisie,  dans 
le  Restaurateur  catalan,  un  rapport  dans  lequel ,  après  avoir  insulté  le 
comte  défunt,  qu'il  avait  envoyé  lui-même  au  fond  de  la  Sègre,  il  assurait 
l'avoir  laissé  sur  le  territoire  étranger,  en  toute  sûreté. 

Ces  faits,  et  quelques  autres,  portent  à  croire  qu'une  main  cachée  poussa 
jusqu'à  l'assassinat  une  conspiration  qui  n'avait  eu  pour  but  primitif  que  la 
déposition  du  comte  et  son  renvoi  en  France.  La  plupart  des  conjurés  parais- 
sent avoir  ignoré  jusqu'au  dernier  moment  qu'ils  poussaient  leur  général  à  sa 
perte.  Ferrer  et  la  minorité  savaient  seuls  ce  qu'ils  faisaient;  soit  qu'ils  fus- 
sent, comme  on  l'a  cru  ,  les  instruments  de  la  jalousie  de  Cabrera,  soit  qu'ils 
ne  fussent  guidés  que  par  leur  propre  haine  et  par  les  souvenirs  de  1827.  L'ob- 
scurité dont  ils  se  sont  entourés  à  dessein,  ajoute  encore,  s'il  se  peut,  à  l'hor- 
reur de  leur  action. 

néral  commandant  la  première  division  ,  commandement  qu'il  lui  ôta  bientôt  après, 
|iour  le  confiera  ferez  de  Avila.  Il  envoya  Kos-de-Frolcs  à  Organa,  avec  l'emploi  in- 
signifiant de  commandant  militaire  de  ce  district.  Uos-de-Erolcs  est  un  homme  cruel , 
sans  éducation,  et  d'une  naissance  tellement  humble  ,  que  jusqu'à  la  guerre  civile  de 
IK.Î0  ,i  1823  il  a  fait  le  service  de  garçon  décurie  dans  une  auberge  des  montagnes  de 
la  Cerdagne. 


MORT    DU    COMTE   DESPAGNE.  755 

Longtemps  encore,  on  ne  parlera  ,  dans  les  montagnes  de  !a  Catalogne  ,  du 
vieillard  bizarre  ,  astucieux  et  cruel  dont  nous  venons  de  raconter  la  mort, 
qu'avec  une  réserve  superstitieuse  ,  et  l'on  évitera  d'y  prononcer  trop  souvint 
le  nom  du  pont  tragique  de  la  Sègre.  A  Berga,  on  a  été  réduit  aux  conjectures 
sur  ce  qui  s'était  passé,  ou  plutôt  on  a  feint  généralement  d'ignorer  ce  que 
chacun  devinait ,  mais  dont  il  était  défendu  de  parler.  Sur  la  frontière  de 
France,  on  s'est  attendu  à  tout  moment,  pendant  plusieurs  mois,  à  apprendre 
que  le  comte  s'était  sauvé  par  quelque  chemin  détourné  ,  après  avoir  répandu 
lui-même  le  bruit  de  sa  mort  pour  échapper  aux  poursuites.  Mais  il  n'est  pas 
donné  aux  hommes  d'étouffer  la  voix  du  sang.  Ce  récit  est  le  premier  qui 
aura  soulevé  le  voile  dont  cet  attentat  était  couvert  ;  l'histoire  confirmera  un 
jour  la  vérité  des  détails  que  nous  avons  donnés  et  éclaircira  ce  qui  est  resté 
encore  douteux  et  obscur. 


CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE. 


14  juin  1840. 

La  nouvelle  situation  des  partis  se  dessine  tous  les  jours  plus  nettement  dans 
la  chambre  et  dans  la  presse.  Cette  partie  de  la  gauche  qu'on  désignait  sous  le 
nom  d'opposition  constitutionnelle,  est  coupée  en  deux  sections,  la  gauche 
indépendante ,  qui  n'a  pas  encore  de  chef  ,  et  la  gauche  ralliée  sous  la  con- 
duite de  M.  Odilon  Barrot. 

Ce  fait  important  paraît  irrévocablement  accompli.  Les  incidents  suscités 
par  la  translation  des  restes  mortels  de  l'empereur  ,  incidents  qu'il  serait  fort 
inutile  de  rappeler  à  nos  lecteurs  ,  ont  achevé  la  rupture,  et  par  cela  même 
raffermi  l'alliance  de  la  gauche  Barrot  avec  le  parti  gouvernemental. 

Aussi  l'honorable  député  se  lrouve-l-il  aujourd'hui  dans  une  situation  fort 
nouvelle  pour  lui.  Aux  éloges  unanimes  de  la  gauche  ont  succédé  de  violentes 
attaques.  On  donne  à  M.  Barrot  un  vif  avant-goût  des  douceurs  réservés  aux 
hommes  du  pouvoir.  On  met  déjà  à  de  rudes  épreuves  son  impassibilité  d'homme 
politique. 

La  presse  de  la  gauche  ralliée  a  pris  la  défense  du  chef  du  parti  avec  une 
fidélité  et  une  énergie  qui  l'honorent.  La  lutte  est  vive  entre  ces  journaux  qui, 
à  des  degrés  divers  ,  combattaient  tous ,  il  y  a  peu  de  jours  ,  pour  l'opposi- 
tion. La  mêlée  est  d'autant  plus  animée,  que  le  défenseur  de  M.  Barrot  a  dû 
en  même  temps  se  défendre  lui-même.  Ce  double  rôle  n'est  peut-être  pas  sans 
quelque  embarras.  On  peut  reconnaître  aujourd'hui  que  les  évolutions  poli- 
tiques sous  le  feu  de  l'ennemi  sont  aussi  difficiles  et  aussi  périlleuses  que 
les  évolutions  militaires.  Nous  n'applaudissons  pas  moins  au  courage  qui  les 
inspire  et  les  honore.  Mieux  vaut  affronter  hardiment  le  danger  et  recevoir 
quelques  blessures,  que  de  s'obtiner  dans  une  position  intenable  et  sans  issue. 

Quoi  qu'il  en  soit ,  nous  pouvons  louer  sans  réserve  et  expliquer  sans  em- 
barras la  résolution  de  M.  Barrot.  Son  passé,  nous  n'en  sommes  pas  solidaires, 
mais  nous  le  concevons  :  nous  ne  l'avons  pas  toujours  approuvé,  mais  nous 
!  h  nuirons  comme  toute  conviction  sincère,  désintéressée  ,  soutenue  par  un 
beau  lalent  et  un  caractère  élevé.  Nous  l'avons  déjà  dil  :  au  fort  d'uni'  révo- 
lution, lorsque  par  un  entralnemenl  naturel  les  hommes  que  la  révolution 


REVUE.  —  CHRONIQUE.  735 

suscite  essayent  de  s'élancer  au  delà  du  droit  et  du  possible ,  le  principe  con- 
servateur ,  qui ,  au  lieu  d'être  amené  à  une  transaction,  se  voit  menacé  d'une 
défaite  ,  se  met  en  défense  et  proportionne ,  s'il  le  peut ,  la  résistance  au  dan- 
ger, quelquefois  à  ses  alarmes.  Son  langage  austère,  ses  mesures  énergiques 
étonnent  et  blessent  des  hommes  honorables.  Conservateurs  au  fond ,  puis- 
qu'eux  aussi  ne  veulent  que  les  résultats  de  la  révolution  accomplie  et  non 
une  révolution  nouvelle  ,  ils  sont  cependant  peu  sensibles  aux  dangers  de  l'é- 
lan révolutionnaire  et  se  persuadent  de  pouvoir  contenir  les  partis  par  la  no- 
blesse des  sentiments  et  la  puissance  de  la  parole.  De  là  un  schisme  et  à  pro- 
prement parler  un  malentendu.  Bientôt  des  méfiances  s'élèvent  entre  des 
hommes  faits  pour  s'entendre,  leur  langage  s'aigrit,  s'emporte,  la  guerre 
éclate;  les  libéraux  confiants  se  trouvent  refoulés  vers  les  adversaires  du 
système  établi,  et  les  libéraux  défiants  ne  tarde  pas  à  être  proclamés  ennemis 
de  toute  liberté. 

Cependant,  qu'on  le  remarque  ,  ces  mêmes  hommes  qui  se  déchiraient  dans 
l'arène  politique  se  respectaient  dans  la  vie  privée;  ils  se  portaient  des  coups 
violents  à  la  tribune,  ils  s'abordaient  paisiblement  dans  la  salle  des  confé- 
rences. On  aurait  tort  d'en  conclure  que  ce  n'était  donc  là  qu'une  comédie.  Les 
hommes,  en  général,  sont  plus  comédiens  qu'ils  ne  le  pensent,  et  beaucoup 
moins  qu'on  ne  ledit.  D'un  côté,  il  est  vrai  que  dans  leurs  paroles  et  dans 
leurs  actes  ils  dépassent  souvent  la  mesure  de  leurs  convictions  froides  et  ré- 
fléchies, excités  qu'ils  sont  par  le  retentissement  du  combat,  par  les  cris  de 
leurs  amis,  les  applaudissements  ou  les  colères  du  public,  le  besoin  de  vaincre, 
la  rage  du  succès.  D'un  autre  côté  ,  il  est  certain  que  tous  les  partis  sont  sin- 
cères. Dans  tous  les  rangs,  il  peut  se  trouver  quelques  individus  sans  convic- 
tions ,  sans  principes  ;  mais  un  ensemble  d'hommes,  un  parti ,  quelle  que  soit 
sa  bannière,  dit  ce  qu'il  pense  réellement  et  agit  selon  ses  croyances.  Il  n'y 
aurait  rien  de  plus  gauche,  de  plus  maladroit  qu'un  parti  que  ses  directeurs 
spirituels  voudraient  façonner  à  la  dissimulation  et  à  la  ruse:  à  peine  peut-on 
lui  conseiller  avec  succès  quelque  prudence. 

Au  fond,  la  gauche  constitutionnelle  voulait,  comme  nous,  la  dynastie  et  la 
charte.  Ce  qui  la  séparait  de  nous  était  la  question  de  la  résistance  .  et,  dans 
la  question  de  la  résistance,  plus  encore  la  question  de  fait  que  la  question  de 
droit.  Les  faits  n'avaient  pas  à  ses  yeux  toute  la  gravité  qu'on  leur  attribuait  ; 
les  dangers  lui  paraissaient  exagérés;  les  alarmes,  déraisonnables. 

Le  public  impartial  a  bien  apprécié  le  fond  des  choses  et  les  dispositions  des 
personnes.  Il  y  a  longtemps  qu'on  entend  dire  :  si  (cl  ou  tel  arrivait  aux  affai- 
res ,  il  gouvernerait  comme  ceux  qui  gouvernent.  On  ne  veut  pas  dire  par  là 
que  tous  les  hommes  ont  les  mêmes  lumières,  la  même  expérience,  la  même 
fermeté,  la  même  tenue,  un  égal  esprit  de  conduite;  on  ne  veut  exprimer 
qu'une  pensée  :  c'est  qu'il  n'y  a  pas  deux  systèmes  possibles  de  gouvernement 
pour  quiconque  veul  la  monarchie  el  la  charte;  c'esl  que  l'empire  des  faits  el 
!  9  nécessités  politiques  du  temps  forcenl  tout  homme  honnête  et  apte  au  gou- 
vernement du  pays  â  ne  guère  s'écarter  de  la  ligne  tracée.  Sans  mettre  exacte- 
ment le  pied  sur  les  empreintes  laissées  par  ses  prédécesseurs,  il  doit  cepen- 
dant se  diriger  vers  le  même  but,  suivre  la  même  direction,  employer  les 


75G  KEVUE.  —  CIIllONIQUE. 

mêmes  forces.  Y  a-t-il  des  différences  entre  une  administration  et  une  autre? 
elles  sont  toutes  dans  l'habileté  et  dans  la  puissance  morale  des  hommes  du 
pouvoir. 

Ces  considérations  sont  devenues  frappantes  de  vérité  pour  tout  le  monde 
depuis  que  la  vague  révolutionnaire  s'élant  graduellement  affaiblie,  tous  les 
esprits  se  sont  calmés,  et  toute  exagération  est  devenue  impossible  sous  peine 
de  ridicule.  Dès  ce  jour,  la  lutte  entre  le  parti  gouvernemental  et  l'opposition 
constitutionnelle  n'était  plus  sérieuse;  elle  ne  pouvait  plus  du  moins  avoir 
pour  objet  que  des  questions  secondaires ,  des  questions  d'affaires  ,  des  ques- 
tions de  pure  application,  les  principes  à  appliquer  étant  les  mêmes  pour  les 
deux  partis.  Dès  le  moment  où  la  résistance,  rassurée  sur  le  maintien  intégral 
du  syslème  fondé  en  juillet,  n'avait  plus  rien  à  demander,  rien  à  faire  qui  pût 
paraître  exorbitant  et  inspirer  des  inquiétudes  à  ceux  qui  redoutent  avant 
tout  de  voir  fortifier  l'ordre  aux  dépens  de  la  liberté;  dès  ce  moment ,  dis-je, 
tout  dissentiment  profond  disparaissait  entre  les  deux  partis  ;  dès  ce  moment, 
on  pouvait  différer  d'opinion  sur  telle  ou  tellequestion  particulière,  on  n'était 
plus  ennemi;  il  pouvait  rester  des  antipathies  de  personne,  il  n'y  avait  plus 
d'incompatibilité  réelle  pour  les  choses;  le  langage  pouvait  ne  pas  être  exac- 
tement le  même ,  les  actes  des  uns  ne  pouvaient  guère  différer  de  ceux  des  au- 
tres ;  dès  ce  jour  enfin  ,  dès  ce  jour  seulement ,  des  cris  de  guerre,  des  com- 
bats acharnés  n'auraient  plus  été  qu'une  sorte  de  comédie. 

Cela  est  vrai  pour  tous  ceux  du  moins  qui  avaient  nettement  aperçu  le  fond 
des  choses,  qui  s'étaient  rendu  un  compte  exact  de  la  situation  des  partis,  pour 
ceux  qui,  véritables  hommes  politiques,  savaient  oublier  les  violences  de  la 
lutte  parlementaire  et  imposer  silence  aux  antipathies  personnelles. 

Cependant  le  rapprochement,  quelque  raisonnable,  quelque  nécessaire 
qu'il  fût,  ne  pouvait  être  général.  L'opposition  constitutionnelle  devait  laisser 
en  arrière  des  hommes  honorables  que  le  parti  gouvernemental  doit  vivement 
regretter;  ce  sont  des  consciences  délicates,  des  esprits  un  peu  roides  que  tout 
mouvement  vers  le  centre  effarouche,  et  que  leur  propre  immobilité  flatte 
comme  une  preuve  solennelle  de  leur  indépendance.  Ils  se  plaisent  à  constater 
fièrement  une  qualité  que  nul  ne  leur  refuse.  C'est  une  exagération  fort  excu- 
sable, comme  toute  exagération  d'un  sentiment  généreux  ,  lorsqu'elle  n'en- 
traîne pas  de  funestes  et  irréparables  conséquences. 

Cette  partie  de  la  gauche  que  des  scrupules  respectables  ,  de  petites  antipa- 
thies et  peut-être  un  peu  de  susceptibilité  retiennent  sur  les  bancs  de  l'opposi- 
tion ,  ne  se  ralliera  jamais  au  parti  radical.  Elle  veut  sans  doute  le  progrès  ; 
elle  le  veut  avec  plus  ou  moins  de  hardiesse;  elle  croit  peut-être  que  le  pou- 
voir s'applique  trop  a  le  ralentir,  A  le  modérer ,  qu'il  ne  fait  pas  aux  saines 
théories  politiques  applicables  à  notre  gouvernement  un  accueil  assez  cordial 
et  assez  franc.  Il  n'est  pas  moins  vrai  que  celte  partie  de  la  gauche  se  com- 
pose de  libéraux  conservateurs  ,  d'hommes  sur  lesquels  l'ordre  établi  pourrait 
compter  toutes  les  fois  qu'il  serait  sérieusement  question  de  son  maintien  et 
de  son  raffermissement. 

Le  parti  Barrot  n'a  fait  qu'accepter  aujourd'hui  l'alliance  que  les  membres 
rie  la  gauche  indépendante  accepteront  plus  laid  ,  à  mesure  que  les  faits  et 


BEVUE.  —  CHRONIQUE.  757 

l'expérience  viendront  leur  montrer  que  dans  la  pratique  des  affaires,  dans  les 
principes  et  les  actes  du  gouvernement,  il  n'y  a  rieu  d'incompatible  avec  leurs 
propres  principes,  rien  qu'un  ami  sincère  de  la  liberté  constitutionnelle  ,  de  la 
monarchie  représentative,  ne  puisse  hautement  avouer. 

M.  Bai-rot  doit  se  féliciter  d'avoir  donné  l'exemple,  d'avoir  mis  fin  à  un 
schisme  qui  n'était  plus  qu'un  malentendu.  Il  ne  s'agit  plus  aujourd'hui  de 
résister  à  outrance  à  des  factions  armées  et  menaçantes ,  de  pousser  les 
moyens  d'ordre  et  de  défense  jusqu'à  celte  dernière  ligne  qui ,  bien  que  légi- 
time, effarouche  et  alarme  ces  amis  passionnés  de  la  liberté,  ces  esprits 
spéculatifs  auxquels  les  théories  sont  encore  plus  connues  que  les  faits ,  la 
violence  des  passions  et  la  pratique  du  gouvernement.  Toute  lutte  violente , 
illégale,  a  cessé.  Les  opinions  extrêmes  sont  rentrées  dans  le  cercle  de  la 
légalité.  Elles  usent  de  la  parole  ,  de  la  presse,  des  pétitions  ,  de  la  tribune, 
de  tous  les  moyens  que  les  lois  autorisent  ;  elles  prouvent  par  leur  propre 
fait  que  la  liberté  n'est  pas  un  vain  mot  cbez  nous.  C'est  leur  droit.  Nous  se- 
rions les  premiers  à  blâmer  quiconque  prétendrait  le  leur  enlever  ou  le  res- 
treindre. 

Mais  pour  tout  homme  étranger  à  ces  opinions,  les  questions  importantes 
aujourd'hui  sont  les  questions  d'organisation  ,  de  développement,  de  progrès 
dans  toutes  les  branches  de  la  puissance  nationale.  Il  faut  seconder  l'impul- 
sion qui  nous  pousse  vers  un  avenir  de  plus  en  plus  brillant  et  prospère, 
maintenir  la  France  au  premier  rang  en  Europe  par  son  influence  et  sa  force  , 
profiter  de  l'inépuisable  richesse  de  son  sol,  animer  son  industrie,  perfec- 
tionner toutes  ses  institutions ,  tous  ses  établissements  ,  tous  ses  moyens  de 
développement  matériel  et  moral ,  la  doter  de  tous  ceux  qui  lui  manquent  en- 
core ;  il  faut ,  en  un  mot,  gouverner  habilement,  fortement ,  dans  l'intérêt  gé- 
néral, ce  vaste  et  beau  pays  .  qui  recèle  dans  son  sein  des  ressources  dont  la 
grandeur  et  la  variété  surpassent  lout  ce  qu'on  pourrait  lui  comparer.  Pour- 
quoi le  parti  Barrot  se  serait-il  refusé  à  coopérer  à  ce  grand  travail?  Pour- 
quoi préférer  à  ce  concours  loyal,  éclairé  ,  une  crise  politique,  une  nouvelle 
péripétie  ministérielle  ,  une  dissolution  prématurée  de  la  chambre  ,  dissolu- 
lion  qui  aurait  pu  devenir  pour  le  pays  une  cause  d'agitation  ,  et  relarder 
de  plus  en  plus  tout  le  bien  que  la  France  a  le  droit  d'attendre  de  son  gouver- 
nement ? 

C'étaient  pourtant  là  les  deux  termes  de  la  question,  l'adhésion  au  ministère 
ou  la  dissolution  de  la  chambre.  M.  Barrot  a  préféré  le  premier  parti  ;  il  a  pré- 
féré le  connu  à  l'inconnu  ,  le  parti  sage  au  parti  aventureux  ,  le  parti  qui  de- 
vait lui  susciter  des  accusations,  des  reproches  ,  au  parti  qui  lui  aurait  valu 
les  éloges,  les  hymnes  des  opinions  extrêmes.  M.  Barrot  a  droit  d'être  fier  de 
sa  noble  conduite. 

Si  la  gauche  s'est  divisée,  les  conservateurs  à  leur  tour  sont  loin  d'être  una- 
nimes. Les  uns,  comprenant  la  nouvelle  situation  politique,  se  sont  franche- 
ment ralliés  au  ministère  ;  d'autre  se  tiennent  en  observation,  et,  sans  être 
hostiles,  ils  sont  méfiants;  enfin  il  en  est  (le  nombre  de  ces  derniers,  il  faut 
le  dire,  s'est  fort  atténué)  qui  voudraient  se  persuader  que  rien  n'est  changé 
dans  l'étal   des  partis  depuis  le  ministère  Périer  .  qu'il  faut  toujours  crier  à 


758  REVUE.  —  CHRONIQUE. 

tue-tête  contre  la  gauche  tout  entière,  dire  et  croire  que  tout  est  préparé  pour 
nous  ramener  1792  pour  le  moins.  Us  voudraient,  disons-uous  ,  se  le  persua- 
der à  eux-mêmes,  en  réalité,  ils  ne  le  pensent  guère.  C'est  tout  ce  qu'on  peut 
dire  de  plus  favorable  pour  eux.  S'ils  croyaient  réellement  que  le  moindre  con- 
tact du  gouvernement  avec  une  portion  quelconque  de  la  gauche  est  un  grand 
péril  pour  le  pays ,  ils  auraient  commis  un  acte  bien  coupable  en  forçant,  par 
leurs  répugnances  et  leurs  hostilités ,  le  ministère  à  chercher  un  point  d'appui 
dans  la  gauche.  Pensaient-ils  que  le  cabinet  pourrait  ensuite  ne  rien  faire 
pour  elle,  qu'il  travaillerait  au  contraire  à  briser  de  ses  mains  l'appui  qu'on 
lui  aurait  rendu  nécessaire? 

Au  surplus,  soyons  justes  ,  la  gauche  ralliée  n'a  point  abusé  de  la  situation 
qu'on  lui  avait  faite.  Elle  a  soutenu  le  pouvoir  avec  fermeté  ,  avec  courage  , 
avec  désintéressement.  Qu'a-t-elle  exigé?  Qu'a-t-elle  obtenu  ?  On  répand  des 
bruits  sans  nombre,  mais  le  Moniteur  est  sobre  de  concessions  faites  à  la 
gauche. 

Le  travail  sur  les  préfectures  ne  vaut  pas  la  peine  d'être  cité.  C'est  un  petit 
remaniement  adminislralif  :  ce  n'est  pas  là  un  fait  politique. 

Quant  à  la  nomination  de  M.  Nicod  à  la  place  vacante  à  la  cour  de  cassa- 
tion, nous  n'avions  qu'une  seule  crainte,  c'est  que  M.  Nicod  ne  l'acceptât  pas. 
Il  serait  difficile  de  trouver  un  jurisconsulte  plus  digne  de  siéger  dans  la  cour 
suprême  du  royaume. 

On  parle  maintenant  d'un  remaniement  dans  notre  diplomatie.  Nous  ne  sa- 
vons pas  bien  ce  qu'il  peut  y  avoir  de  positif  dans  les  bruits  qui  circulent  à  ce 
sujet.  M.  de  la  Redorte,  dit-on,  irait  à  Madrid;  M.  de  Rumigny  viendrait  à 
Bruxelles,  ambassade  de  famille.  M.  Bresson  remplacerait  à  Conslantinople 
M.  Ponlois  ,  qui  passerait  à  Berlin.  Comme  on  le  voit;  tout  se  bornerait  à  des 
déplacements  et  à  la  promotion  de  M.  de  la  Redorte  ,  qui  a  su  se  faire  une  po- 
sition dans  la  chambre  des  députés. 

Quoi  qu'il  en  soit,  nul  n'a  le  droit  de  se  "plaindre  de  voir  des  hommes  de  la 
gauche  ralliée  arriver  aux  affaires,  lorsque  leur  nomination,  justifiée  par  une 
capacité  incontestable,  ne  blesse  d'ailleurs  les  droits  de  personne. 

L'œuvre  à  accomplir ,  nous  ne  cesserons  de  le  répéter  ,  c'est  la  fusion  de 
toute  la  portion  de  la  gauche  qui  ne  méconnaît  pas  les  conditions  et  les  néces- 
sités de  notre  gouvernement ,  avec  les  conservateurs  modérés  et  raisonnables, 
avec  tous  ceux  qui  ont  une  autre  politique  que  la  haine,  qui  ne  résument  pas 
toule  la  science  de  l'homme  d'État  dans  la  rancune. 

C'est  là  la  base  large  et  solide  qu'il  faut  établir  ;  nous  ne  disons  pas  au  pro- 
fit personnel  de  tel  ou  tel  homme,  de  tel  ou  tel  cabinet,  mais  au  profit  de  tous, 
au  profit  de  la  dynastie  ,  de  la  liberté  ,  du  pays. 

Au  reste  ,  malgré  les  fautes  et  les  passions  des  hommes,  et  nul  ne  peut  pré- 
tendre d'échapper  à  tout  reproche  ,  la  force  même  des  choses  accomplira  ce 
travail  et  consolidera  la  nouvelle  majorité. 

Le  parti  radical  y  aide  en  absorbant  quelques  notabilités  de  la  gauche  ,  en 
se  donnant  dans  la  chambre  une  organisation  plus  forte,  une  altitude  plus 
redoutable. 

Les  chambres  ont  continué  à  s'occuper  avec  zèle  des  affaires  du  pays  ,  sans 


REVUE.  —  CII110N1QUE.  759 

pouvoir  cependant  réparer  complètement  le  temps  perdu  en  vains  débats  poli- 
tiques. Nous  aurons  enfin  des  chemins  de  fer.  Le  gouvernement,  fortement  et 
habilement  secondé  par  MM.  de  Beaumont  et  Duvergier  de  Hauranne,  ainsi 
que  par  M.  Duchàlel  ,  qui  a  retrouvé  dans  une  discussion  d'affaires,  sur  le 
terrain  qu'il  n'aurait  jamais  dû  quitter,  toute  sa  capacilé  et  son  incontestable 
puissance;  le  gouvernement,  dis-je,  a  triomphé  des  préjugés,  des  antipathies, 
des  accusations  ,  qu'on  avait  habilement  suscités  contre  ces  utiles  entreprises, 
et  surtout  contre  celle  dont  l'administration  et  la  conduite  étaient  le  plus  à 
l'abri  de  tout  soupçon  et  de  tout  reproche. 

La  chambre  des  pairs  a  discuté  avec  soin  et  non  sans  quelque  vivacité  une 
loi  fort  importante,  bien  qu'elle  ne  préoccupe  guère  la  pensée  publique.  Nous 
voulons  parler  de  la  loi  relative  au  monopole  du  sel.  Chose  rare!  le  gouver- 
nement proposait  le  retour  au  droit  commun  ;  la  majorité  de  la  commission 
voulait  lui  imposer  le  monopole.  La  question  a  été  fort  habilement  débattue  , 
contre  le  ministère,  par  MM.  d'Audiffret  et  Cordier,  et  pour  le  ministère,  par 
M.  le  garde  des  sceaux  et  par  MM.  Mounier  et  Gasparin. 

La  chambre  a  adopté  le  projet  du  gouvernement. 

Parmi  les  travaux  du  ministère,  il  faut  mettre  au  premier  rang  les  traités 
de  commerce  qu'il  est  sur  le  point  de  conclure ,  entre  autres  avec  l'Angleterre. 
M.  Thiers  aura  rendu  un  grand  service  au  pays  et  pour  la  chose  en  elle-même, 
puisque  nous  ne  douions  pas  que  les  intérêts  bien  entendus  de  la  France  n'y 
trouvent  toutes  les  garanties  désirables,  et  pour  le  précédent  qu'il  aura  éta- 
bli ,  et  qui  sera,  nous  l'espérons,  le  précurseur  d'autres  négociations  commer- 
ciales non  moins  importantes.  L'industrie  et  l'agriculture  françaises  ont  besoin 
de  débouchés  et  d'échanges,  et  il  est  temps  que  noire  commerce  maritime 
sorte  de  ses  proportions  si  chélives  ,  et  se  mette  au  niveau  de  la  grandeur  et 
delà  puissance  du  pays  :  résultat  impossible  tant  que  nous  ne  serons,  en  fait 
de  commerce ,  que  des  Chinois  ne  voulant  trafiquer  qu'avec  nous-mêmes ,  tant 
que  nous  aurons  l'étrange  prétention  de  vendre  toujours  sans  jamais  acheter. 

Espérons  que  les  chambres  donneront  au  gouvernement  le  pouvoir  de  mettre 
à  exécution  ces  traités  dans  l'intervalle  des  sessions  par  voie  d'ordonnance. 
M.  Thiers  en  a  fait  la  demande  indirecte  à  la  chambre  des  députés.  Comme  il 
s'agissait  d'une  délégation  de  pouvoir  législatif,  M.  Thiers  a  préféré  l'obtenir 
de  l'initiative  même  de  la  chambre.  Sans  blâmer  ce  scrupule,  nous  serions  ce- 
pendant désolés  d'apprendre  que  le  but  n'eût  pas  été  atteint. 

On  ne  peut  qu'applaudir  A  l'envoi  de  l'amiral  Baudin  à  Buénos-Ayres. 
M.  Baudin  a  fait  ses  preuves.  Son  nom,  sa  résolution,  sa  bravoure,  sont  connus 
des  Américains.  II  est  temps  que  cette  affaire  se  termine  par  un  coup  de  vi- 
gueur ou  par  une  négociation  habile  ,  peut-être  par  l'un  el  par  l'autre.  I  n 
blocus  prolongé  est  une  situation  pleine  d'inconvénients,  de  difficultés  de  toute 
nature.  Nous  ne  savons  pas  non  plus  jusqu'à  quel  point  il  peut  être  de  l'inté- 
rêt et  de  la  dignité  de  la  France  de  solder  une  guerre  civile  ,  et  de  se  mêler 
aux  débals  intérieurs  de  ces  malheureux  pays  pour  obtenir  une  satisfaction. 
Dût-elle  coûter  davantage,  l'action  directe  de  la  France  nous  aurait  paru,  sous 
ion.  les  rapports,  préférable  à  des  menées  el  à  des  intelligences donl  les  ré- 
sultais soni  presque  toujours  chimériquei  , 


740  REVUE.  —  CHRONIQUE. 

L'empereur  de  Russie  est  arrivé  à  Berlin  deux  heures  avant  la  mort  du  roi, 
de  ce  prince  que  le  peuple  prussien  regrette  amèrement,  et  qui  ,  après  de  ter- 
ribles revers,  a  tant  fait  pour  la  prospérité,  pour  l'instruction  ,  pour  le  déve- 
loppement moral  et  la  bonne  administration  de  son  royaume  ,  ainsi  que  pour 
le  maintien  de  la  paix  européenne. 

En  traversant  la  Pologne,  la  malheureuse  Pologne,  l'empereur  Nicolas 
s'est-il  demandé  quel  sera  ,  au  jour  de  sa  mort,  le  jugement  inexorable  de 
l'histoire?  Les  rois  aussi  meurent ,  et,  comme  le  lui  a  écrit  l'évêque  de  Podla- 
chie,  ils  sont  appelés  comme  nous  devant  le  tribunal  du  Tout-Puissant.  On  ne 
s'est  pas  contenté  de  fouler  aux  pieds  les  droits  sacrés  de  la  Pologne  ,  d'y 
étouffer  toute  liberté  ,  d'y  laisser  commettre  les  actes  les  plus  odieux,  de  lui 
arracher  par  lambeaux  tous  les  éléments  de  sa  nationalité  politique  ;  on  veut 
maintenant ,  à  force  de  séductions ,  de  tracasseries  ,  de  violences,  l'enlever  au 
catholicisme  et  la  courber  sous  le  sabre  de  la  papauté  russe. 

Au  reste  ,  il  ne  faut  pas  trop  s'en  plaindre.  C'est  peut-être  une  de  ces  folles 
tentatives  que  la  Providence  permet  dans  sa  justice.  Ce  sont  des  blessures  que 
le  temps  ne  guérit  pas.  C'est  une  lutte  sourde  ,  longue,  douloureuse,  mais  une 
lutte  où  la  Pologne  trouve  ,  sans  les  mendier,  des  alliés  habiles  à  Rome,  des 
sympathies  profondes  dans  toute  la  catholicité.  Charles-Quint  put  étouffer  la 
liberté  politique  à  Florence;  les  inquisiteurs  de  Philippe  II  affranchirent  les 
Pays-Bas. 

Un  horrible  attentat  vient  d'épouvanter  l'Angleterre.  Nous  avions  espéré 
que  ce  n'était  qu'un  acte  de  démence;  il  paraît  malheureusement  que  c'est  un 
crime.  Attendons  l'issue  du  procès. 

Un  nouveau  triomphe  vient  de  raffermir  le  trône  constitutionnel  en  Espa- 
gne. Morella  est  au  pouvoir  d'Esparlero.  Bientôt  don  Carlos  trouvera  dans  son 
impuissance  une  cause  légitime  de  délivrance,  et  pourra  rejoindre  don  Miguel 
à  Borne.  —  On  parle  toujours  du  voyage  des  reines  Isabelle  et  Christine.  Le 
champ  des  conjectures  est  toujours  ouvert;  il  serait  téméraire  d'y  entrer. 


ÉTUDES  HISTORIQUES 


ET  POLITIQUES 


SUR  L'ALLEMAGNE 


(i) 


I.~  VUES   GÉNÉRALES   SUR   L'HISTOIRE   DU   POUVOIR 
MONARCHIQUE   EN    ALLEMAGNE. 

L'Allemagne  moderne  ne  ressemble  guère  plus  a  l'ancienne  Allemagne  que 
la  France  actuelle  à  la  France  d'il  y  a  cinquante  ans,  car  noire  grande  com- 
motion révolutionnaire  y  a  fait  presque  autant  de  ruines  et  amené  presque  au- 
tant de  changements  que  chez  nous.  La  république  et  Napoléon  renversèrent 
la  vieille  constitution  germanique,  et  effacèrent  de  leur  épée  victorieuse  jus- 
qu'à ce  nom  vénéré  de  saint-empire  romain,  inscrit  dix  siècles  auparavant  par 
Charlcmagne  sur  le  fronton  de  l'antique  édifice.  Longtemps  foulée  aux  pieds 
du  conquérant  français,  et  traversée  en  tous  sens  par  ses  armées,  l'Allemagne 
fit  en  1 81  ô  un  puissant  effort  pour  secouer  le  joug;  et,  quand  Napoléon  fut 
tombé  devant  la  coalition  européenne,  elle  recouvra  son  indépendance  et  ses 
anciennes  limites,  mais  non  ses  vieilles  institutions.  L'organisation  de  la  con- 
fédération germanique  par  le  congrès  de  Vienne  ne  fut  point  une  restauration 
du  passé,  mais  l'établissement  d'un  régime  entièrement  nouveau,  une  tenta- 
tive à  peu  près  du  même  genre  que  la  monarchie  constitutionnelle  de  Louis 
XVIII.  Nous  essayerons  plus  tard  d'apprécier  ce  qui  fut  fait  alors,  mais  nous 
devons  auparavant  faire  connaître  ce  qui  existait  avant  la  révolution  et  expli- 
quer par  quelles  transitions  on  est  arrivé  du  saint-empire  de  1792  au  pacte  fé- 
déral de  1815. 

(?)  Voyez  la  livraison  du  15  «liVembrc  1830. 

TOME  ir.  51 


742  EUDES   SUR   L'ALLEMAGNE. 

Qu'on  nous  permette  d'abord  quelques  considérations  générales  sur  les 
différentes  phases  de  la  constitution  germanique. 

La  dignité  impériale,  considérée  depuis  Charlemagne  comme  un  symbole  de 
suprématie  sur  tous  les  peuples  chrétiens,  avait  passé  des  Français  aux  Alle- 
mands, lors  de  la  honteuse  décadence  des  princes  carlovingiens.  Ce  fut  l'Alle- 
magne qui  au  Xe  siècle  sortit  la  première  de  l'anarchie  et  du  désordre  auxquels 
la  chrétienté  était  en  proie  :  elle  en  fut  redevable  à  deux  grands  hommes, 
Henri  l'Oiseleur  et  Olhon  le  Grand.  Othon  surtout  rappela  à  l'Europe  l'activité, 
la  puissance  et  la  gloire  de  Charlemagne  ;  il  se  fit  donner  par  le  pape  le  titre 
d'empereur  romain  ,  qui  depuis  ce  temps  resta  inséparable  de  celui  de  roi  des 
Allemands.  Quand  on  voit  ce  qu'était  alors  l'Allemagne  comparativement  aux 
autres  pays ,  on  s'étonne  qu'elle  ne  soit  pas  restée  le  centre  et  le  foyer  de  la 
vie  politique  de  l'Europe  ,  et  qu'elle  n'ait  pas  conservé  la  prééminence  que 
semblait  devoir  lui  assurer  la  possession  de  la  couronne  impériale.  Mais  elle 
ne  put  jamais  atteindre  cette  unité  à  laquelle  la  France  dut  en  grande  partie 
son  rôle  si  important  dans  l'histoire  :  il  se  rencontra  dans  la  constitution  de 
l'empire  germanique,  et  sans  doute  aussi  dans  le  caractère  national,  un  prin- 
cipe de  division  dont  les  circonstances  favorisèrent  le  développement.  Le 
pouvoir  central  alla  s'affaiblissant  d'âge  en  âge  au  profit  de  pouvoirs  secon- 
daires, et  le  saint-empire  romain  finit  par  n'être  plus  qu'un  vain  nom,  n'éta- 
blissant aucun  lien  sérieux  entre  cette  foule  d'États  indépendants,  souvent 
ennemis,  dont  se  composait  le  corps  germanique. 

Il  y  a  sous  ce  rapport,  entre  les  destinées  de  l'Allemagne  et  celles  de  la 
France,  un  contraste  frappant,  et  qui  mérite  d'être  étudié.  En  France, 
du  x°  au  xne  siècle,  la  royauté,  d'abord  assez  faible,  va  toujours  grandissant: 
d'élective  qu'elle  était  dans  le  principe,  elle  devient  héréditaire,  et  il  n'est 
presque  pas  de  règne  qui  ne  lui  apporte  quelque  accroissement  nouveau, 
grâce  à  la  politique  constante  des  descendants  de  Hugues  Capet  et  aussi  à  un 
concours  inouï  de  circonstances  heureuses.  A  la  mort  du  dernier  fils  de  Philippe 
le  Bel ,  l'avènement  de  la  branche  de  Valois  amène  une  longue  guerre  de  suc- 
cession entre  la  France  et  l'Angleterre  ;  mais  la  loi  salique  triomphe  : 
Charles  V  répare  les  désastres  de  Crécy  et  de  Poitiers,  et  l'héroïque  pucelle 
efface  la  honte  d'Azincourt.  Le  pouvoir  royal  et  la  nationalité  française  sor- 
tent plus  forts  qu'auparavant  de  cette  crise  d'un  siècle,  comme  le  prouve 
bientôt  le  règne  de  Louis  XI,  qui  abat  les  dernières  grandes  existences  du 
moyen-âge.  Cinquante  ans  plus  tard,  la  féodalité  expirante  s'allie  à  la  réforme 
et  met  en  péril  l'unité  française,  qui  est  sauvée  par  le  mouvement  catholique 
et  populaire  de  la  ligue.  Henri  IV  ne  monte  sur  le  trône  qu'en  renonçant  à  sa 
religion  et  à  son  parti,  et  bientôt  après  Richelieu  achève  de  briser  tout  ce  qui 
reste  de  résistances  aristocratiques  et  prolestantes.  Le  siècle  de  Louis  XIV 
commence  :  l'autorité  royale,  désormais  illimitée,  n'a  plus  à  craindre  que 
son  propre  excès,  et  ce  sommeil  qui  s'empare  des  pouvoirs  sans  contrôle  et  â 
la  faveur  duquel  se  préparent  des  révolutions  nouvelles. 

Les  choses  se  passent  tout  autrement  en  Allemagne.  D'abord  ,  au  lieu  de 
celte  série  de  rois  de  France  se  succédant  de  père  en  fils  pendant  plus  de  trois 
cents  ans,  on  voit,  dans  un  moindre  intervalle,  s'éteindre  successivement  trois 


ÉTUDES    SUR   L'ALLEMAGNE.  741 

dynasties  d'empereurs.  Toufes  trois  commencent  avec  éclat  par  des  souverains 
habiles  et  forts  qui  établissent  leur  puissance  de  manière  à  faire  craindre  pour 
l'indépendance  du  reste  de  l'Europe;  toutes  trois  déclinent  par  des  causes  à 
peu  près  semblables  :  la  mort  prématurée  des  souverains  (1),  de  longues  et 
désastreuses  minorités  (2) ,  les  expéditions  et  les  conquêtes  en  Italie,  terre 
funeste  pour  les  empereurs  germaniques  ,  et  surtout  les  luttes  avec  le 
sainl-siége. 

Les  Olhons  préparèrent  la  querelle  du  sacerdoce  et  de  l'Empire,  en  s'empa- 
rant  de  la  nomination  des  papes.  La  maison  de  Franconie  reprit  leurs  préten- 
tions abandonnées  par  saint  Henri ,  dernier  empereur  de  la  maison  de  Saxe. 
Alors  parut  Grégoire  VII ,  qui  unit  la  cause  de  la  liberté  de  l'Église  à  celle  de 
l'indépendance  des  princes  allemands;  ce  fut  lui  qui,  par  sa  résistance  à 
Henri  IV,  rendit  la  dignité  impériale  vraiment  élective.  La  lutte  ,  apaisée  par 
le  concordat  de  Calixle  II,  recommença  sous  les  Hobenstaufen  ,  et  les  papes 
s'allièrent  aux  républiques  lombardes  qui  maintinrent  leur  indépendance  contre 
le  puissant  Frédéric  Barberousse.  Ce  fut  en  vain  que  les  empereurs,  devenus 
maîtres  du  royaume  de  Naples,  prirent  pour  ainsi  dire  à  revers  le  saint-siége 
et  le  parti  guelfe  :  deux  papes,  dépossédés  et  fugitifs,  tinrent  en  échec  la  puis- 
sance de  Frédéric  II,  et,  peu  d'années  après  la  mort  de  ce  prince,  sa  race 
s'éteignit  misérablement.  Après  la  cbule  de  celte  illustre  maison  de  Souabe  , 
vint  une  longue  période  d'anarchie  appelée  par  les  historiens  le  grand  inter- 
règne, parce  que  des  fantômes  d'empereurs,  comme  Guillaume  de  Hollande  et 
Richard  de  Cornouailles,  ne  peuvent  être  considérés  comme  ayant  réellement 
exercé  l'autorité  impériale.  Le  droit  d'élire  l'Empereur  commença  à  devenir 
l'apanage  exclusif  d'un  certain  nombre  de  princes  appelés  électeurs,  auxquels 
ce  grand  privilège  donna  une  place  à  part  et  une  prépondérance  que  celle  du 
chef  de  l'État  ne  parvint  plus  désormais  à  balancer.  Tous  les  membres  de 
l'Empire,  évêques,  princes,  seigneurs,  villes,  travaillèrent  à  l'envia  se  créer 
une  position  indépendante;  l'anarchie  se  mit  parfont,  et  il  n'y  eut  plus  de 
droit  que  le  droit  du  plus  fort  (3).  En  1275,  Rodolphe  de  Habsbourg  fut  élu  , 
parce  qu'on  espérait  qu'assez  puissant  pour  rétablir  l'ordre,  il  ne  le  serait  pas 
assez  pour  rendre  son  ascendant  au  pouvoir  impérial.  Ce  grand  prince  fil 
régner  la  justice  et  rendit  la  paix  à  l'Allemagne  ;  mais  il  assura  à  sa  famille  le 
duché  d'Autriche,  et  les  électeurs,  craignant  que  les  Habsbourg  ne  devinssent 
trop  forts,  refusèrent  d'appeler  son  fils  à  l'Empire.  Pendant  les  cent  cinquante 
ans  qui  s'écoulèrent  depuis  la  mort  de  Rodolphe  jusqu'à  l'élection  d'Albert  II , 
la  jalousie  des  princes  ne  permit  à  aucune  famille  de  s'affermir  sur  le  trône 


(1)  Ollion  II  ,  fils  d'Olhon  le  Grand  ,  Othon  III ,  son  petit-fils,  meurent,  l'un  à  vingt- 
neuf,  l'autre  à  vingt  et  un  ans.  Henri  III,  second  empereur  de  la  maison  de  Franconie, 
n'atteint  pas  quarante  ans  ;  Henri  VI  de  Hohenstaufen  ,  fils  de  Frédéric  Barberousse, 
meurt  dans  sa  trente-deuxième  année. 

(2)  Celles  de  Henri  IV  et  de  Frédéric  II  préparent  la  chute  des  maisons  de  Franconie 
et  de  Souabe. 

(3)  C'est  ce  que  les  Allemands  appellent  Taustrecht ,  droit  du  poignet.  Plusieurs  pé- 
riode» do  leur  histoire  sont  caractérisées  parce  nom, 


744  ÉTUDES    SUR   L'ALLEMAGNE. 

impérial.  Les  maisons  de  Nassau,  d'Autriche,  de  Luxembourg,  de  Bavière, 
vinrent  s'y  asseoir  alternativement,  mais  sans  pouvoir  rendre  la  force  à  une 
autorité  dont  elles  n'avaient  que  la  jouissance  passagère  et  contestée.  Les  em- 
pereurs, en  désespoir  de  cause,  ne  s'occupèrentquede  leurs  États  héréditaires , 
vendirent  aux  princes  des  privilèges  exorbitants,  et  dissipèrent  ce  qui  restait 
du  domaine  impérial.  Presque  tous  passèrent  leur  vie  à  guerroyer  contre  des 
compétiteurs  ;  deux  d'entre  eux  furent  déposés  solennellement.  L'Empire 
tendit  de  plus  en  plus  à  devenir  une  république  aristocratique,  et  la  bulle  d'or 
de  Cliarles  IV  ne  fit  que  constater  l'incurable  impuissance  du  pouvoir  central. 
En  1458,  Albert  II  fut  élu,  et  la  dignité  impériale  entra  dans  la  maison 
d'Autriche  pour  n'en  plus  sortir  jusqu'à  l'extinction  de  la  lignée  masculine  de 
Rodolphe  de  Habsbourg  ;  mais  il  était  trop  tard  pour  que  la  monarchie  pût 
regagner  ce  que  les  siècles  lui  avaient  fait  perdre.  Les  États  d'Empire  (1), 
grands  et  petits,  avaient  conquis  presque  tous  les  droits  de  la  souveraineté,  et 
ils  avaient  assuré  leurs  couquêtes  par  de  fortes  alliances  entre  eux.  L'Empire 
ne  donnait  plus  à  l'Empereur  ni  autorité  ni  richesse;  loin  de  pouvoir  penser 
à  se  faire  obéir  des  princes,  il  ne  pouvait  même  pas  obtenir  leur  concours 
pour  rétablir  un  peu  d'ordre  matériel.  Tous  étaient  en  guerre  les  uns  contre 
les  autres;  chacun  se  faisait  justice  à  main  armée,  et  les  cinquante-quatre 
ans  du  règne  de  Frédéric  III  se  passèrent  en  efforts  inutiles  pour  faire  décréter 
la  paix  publique  (Lanclfriede).  L'état  de  l'Allemagne  au  xv  siècle  est  fidèle- 
ment retracé  dans  ces  paroles  remarquables  adressées  aux  Allemands  par 
Silvius  Énée  Piccolomini  :  «  Il  y  a  une  raison  qui  a  affaibli  votre  empire  et  qui 
ie  réduira  à  rien ,  si  vous  n'y  mettez  ordre  :  les  philosophes  déclarent  funeste 
le  grand  nombre  des  princes,  vous  en  faites  vos  délices.  Quoique  vous  confes- 
siez que  l'Empereur  est  votre  roi  et  votre  seigneur,  son  autorité  est  précaire  , 
sa  puissance  est  nulle  ;  vous  ne  lui  obéissez  qu'autant  que  vous  voulez,  et  vous 
ne  le  voulez  pas  du  tout.  Ni  villes,  ni  princes,  n'accordent  à  l'Empereur  ce  qui 
lui  est  dû  ;  on  ne  lui  paye  point  d'impôts,  il  n'a  point  de  trésor.  Chacun  veut 
être  chez  lui  modérateur  et  arbitre.  De  lu  vos  discordes  continuelles  et  vos 
guerres  interminables.  Si  vous  désirez  recouvrer  votre  ancienne  prépondé- 
rance, reprenez  vos  anciennes  vertus,  vos  anciennes  mœurs;  surtout,  préférez 
l'unité  à  la  division.  Rendez  à  voire  chef  spirituel  et  à  votre  chef  temporel  les 
honneurs  et  l'obéissance  qui  leur  sont  dus.  Si  vous  le  faites,  vous  reconquerrez 
infailliblement  votre  antique  gloire,  et  vous  donnerez  encore  des  lois  a  plu- 
sieurs grandes  nations  (2).  » 

Maximilien  Ier,  prince  brillant  et  aimable  qu'on  a  appelé  le  dernier  des  che- 
valiers, parvint  à  rétablir  l'ordre  en  Allemagne  en  faisant  décréter  par  la  diète 
la  paix  publique  perpétuelle.  C'est  aussi  sous  son  règne  que  fut  fondée  la 
chambre  impériale  et  (pie  l'Empire  fut  divisé  en  dix  cercles,  mesures  très- 
utiles,  mais  qui,  loin  d'augmenter  l'autorité  de  l'Empereur,  la  restreignirent 

(1)  C'cstau  xivc  siècle  que  le  nom  d'États  d'Empire  (Rcichsslacndc)  commence  à  être 
usité  en  parlant  des  princes ,  seigneurs  et  nobles,  sous  Charles  IV,  les  droits  et  privi- 
lèges sont  exprimes  par  le  mot  de  supériorité  territoriale  (Landcs/io/icil). 
■  Silvii  Germania ,  dans  Sehardii  jRer.  Gertn.  scriplor,  pag,  165 


ÉTUDES   StH  L* ALLEMAGNE.  715 

encore  à  certains  égards.  L'ordre  de  choses  constitué  par  la  bulle  d'or  avait 
jeté  trop  de  racines  dans  les  mœurs  et  les  habitudes  pour  qu'il  fût  facile  de 
ramener  tant  de  divergences  à  une  véritable  unité.  Toutefois ,  il  n'eût  peut- 
être  pas  été  impossible  d'y  arriver  avec  le  temps,  à  cause  de  la  tendance  fa- 
vorable au  pouvoir  monarchique  qui  se  manifestait  partout  en  Europe;  mais 
l'œuvre  à  peine  commencée  fut  arrêtée  par  la  réforme,  qui  établit  dans 
l'empire  une  division  à  jamais  irrémédiable.  Après  la  mort  de  Maximilien  ,  les 
électeurs  n'accordèrent  leurs  suffrages  à  Charles-Quint  qu'après  lui  avoir  lié 
les  mains  parmi  traité  appelé  capitulation,  où  leurs  privilèges  et  leur  indépen- 
dance étaient  garantis  par  des  promesses  solennelles.  De  semblables  promesses 
furent  depuis  lors  imposées  à  tous  les  empereurs,  et  devinrent  la  condition 
obligée  de  leur  élection.  Charles-Quint  s'occupa  le  moins  qu'il  put  de  l'Alle- 
magne ,  où  il  vint  rarement  et  où  il  ne  résida  jamais  longtemps  ;  il  abandonna 
à  son  frère  Ferdinand  les  possessions  de  sa  maison  dans  ce  pays ,  et  le  nomma 
son  lieutenant  dans  le  gouvernement  de  l'Empire.  L'Espagne,  les  Pays-Bas, 
l'Italie,  l'Amérique,  absorbèrent  tous  ses  soins  :  il  ne  put  donner  aux  affaires 
d'Allemagne  qu'une  attention  distraite  et  partagée,  et  laissa  ainsi  son  libre 
cours  à  une  révolution  religieuse  qui  devait  changer  la  face  de  l'Europe.  La 
réforme  fut  favorisée  par  les  princes  parce  qu'elle  leur  promettait  de  les  rendre 
plus  maîtres  chez  eux  et  d'augmenter  leurs  richesses  aux  dépens  de  celles  de 
l'Église.  Quelques  maisons  princières  en  retirèrent  en  effet  de  grands  avantages, 
mais  c'en  fut  fait  de  l'unité  de  l'Allemagne  ,  et  par  conséquent  de  son  impor- 
tance politique  en  Europe.  Six  ans  après  le  jour  où  Luther  avait  brûlé  à 
Witlemberg  la  bulle  du  pape  qui  le  condamnait,  deux  ligues,  l'une  catholique, 
l'autre  protestante ,  étaient  en  présence  avec  des  forces  à  peu  près  égales. 
Quelques  années  plus  tard,  les  protestants  formaient  une  alliance  avec  le  roi 
de  France  pour  faire  la  guerre  à  l'Empereur,  et  donnaient  l'exemple,  trop  sou- 
vent imité  depuis,  d'appeler  l'étranger  à  intervenir  dans  les  affaires  de  leur 
patrie.  L'alliance  française  leur  valut  la  paix  de  religion  qui  constitua  politi- 
quement le  protestantisme  et  établit  deux  États  dans  l'État  ;  elle  coûta  à 
l'empire  les  (rois  évêchés  lorrains,  dont  la  France  resta  en  possession.  Sous 
le  régime  de  la  paix  de  religion,  la  réforme  fit  des  progrès  rapides,  neutralisés 
seulement  par  les  divisions  entre  les  sectes  prolestantes  et  par  l'activité  et  le 
prosélytisme  habile  des  jésuites.  Presque  tous  les  princes  laïques  embrassèrent 
la  réforme;  mais  la  maison  d'Autriche ,  restée  catholique,  conserva  la  dignité 
impériale,  et  aucune  des  deux  religions  ne  put  devenir  prédominante.  Enfin, 
après  un  demi-siècle  de  controverses,  de  querelles  sans  fin,  de  troubles  sans 
cesse  renaissants,  on  en  appela  aux  armes,  et  la  guerre  de  trente  ans  éclata. 
Celle  guerre,  bien  plus  politique  que  religieuse,  se  serait  décidée  au  profit  de 
la  maison  d'Autriche  et  du  pouvoir  impérial,  sans  l'intervention  de  la  Suède  et 
de  la  France,  qui ,  poussées  par  des  motifs  bien  différents  ,  firent  pencher  la 
balance  en  faveur  du  protestantisme  et  de  l'indépendance  des  princes.  Le  traité 
de  Westphalie  modifia  la  constitution  germanique  de  manière  à  relâcher  en- 
core le  lien  déjà  si  peu  serré  qui  unissait  les  divers  membres  de  l'Empire.  Les 
deux  partis  qui  avaient  si  longtemps  combattu  restèrent  en  présence  ,  avec  la 
dénomination  légale  de  corjts  des  catholiques  et  de  corps  des  êvangéliques. 
tome  n.  52 


746  ÉTUDES   SUR   L'ALLEMAGNE. 

Les  princes  acquirent  tous  les  droits  de  la  souveraineté,  notamment  celui  de 
faire  la  paix  et  la  guerre,  et  de  s'allier  entre  eux  et  avec  les  étrangers.  La 
France  et  la  Suède  furent  chargées  de  garantir  l'exécution  du  traité,  ce  qui 
leur  conférait  en  quelque  sorte  la  tutelle  de  l'Empire.  A  dater  de  cette  époque, 
les  princes  allemands  tendirent  de  plus  en  plus  à  se  considérer  comme  n'ayant 
entre  eux  d'autres  rapports  que  ceux  qui  existaient  entre  les  divers  Étals  de 
l'Europe;  ils  ne  tinrent  plus  compte  que  de  leurs  intérêts  particuliers,  et  se 
firent  rarement  scrupule  de  leur  sacrifier  ceux  de  l'Empire  j  aussi  fut-il  tou- 
jours facile  aux  puissancss  étrangères  de  les  armer  les  uns  contre  les  autres , 
et  de  paralyser  ainsi  les  forces  du  corps  germanique.  Ce  fut  particulièrement 
la  France  qui  profita  de  cet  état  de  choses  pour  établir  sa  prépondérance  en 
Europe.  Louis  XIV  enleva  aux  deux  branches  de  la  maison  d'Autriche  l'Alsace, 
la  Franche-Comté,  une  partie  de  la  Flandre  et  du  Hainaut.  Grâce  à  la  position 
que  lui  avait  faite  le  traité  de  Westphalie,  il  ne  cessa  de  s'immiscer  secrète- 
ment ou  publiquement  dans  les  affaires  de  l'Empire  ;  ses  guerres  eurent 
souvent  l'Allemagne  pour  théâtre,  et  les  dévastations  opérées  par  ses  ordres 
sur  les  bords  du  Pihin  ont  laissé  une  tache  à  sa  mémoire.  La  fin  du  règne  de 
ce  prince  fut  marquée  par  des  revers  aussi  signalés  que  l'avaient  été  ses 
victoires  :  toutefois  l'Allemagne  n'y  gagna  presque  rien  ,  et  le  traité  de  Rastadt 
n'enleva  à  la  France  qu'une  très-faible  partie  de  ses  nouvelles  acquisitions. 
C'est  que  le  saint-empire  était  devenu  un  vain  nom  qui  ne  représentait  rien 
de  réel ,  et  que  le  corps  germanique ,  en  vertu  de  sa  constitution ,  ne  pouvait 
trouver  ni  mandataires  ni  alliés  sérieux  dans  les  congrès  où  se  déballaient  les 
grands  intérêts  européens.  Les  plus  puissants  de  ses  membres,  occupés  unique- 
ment de  leurs  plans  particuliers  d'agrandissement,  semblaient  avoir  oublié 
qu'ils  avaient  une  patrie  commune  :  il  y  avait  une  politique  autrichienne, 
prussienne,  bavaroise,  saxonne;  il  n'y  avait  pas  de  politique  allemande.  Cetle 
séparation  d'intérêts  entre  les  divers  Étals  dont  se  composait  l'Empire  devint 
de  jour  en  jour  plus  tranchée,  ainsi  que  le  prouve  l'histoire  du  xviue  siècle , 
toute  remplie  de  guerres  entre  Allemands  ,  comme  la  guerre  de  la  succession 
d'Autriche  et  surtout  la  guerre  de  sept  ans,  où  Frédéric  le  Grand  rompit  la 
paix  publique,  arma  le  nord  de  l'Allemagne  contre  l'Empereur  et  l'Empire , 
et  se  joua  impunément  des  règles  les  plus  fondamentales  de  la  constitution 
germanique.  Ce  prince,  en  dépouillant  l'Autriche  d'une  de  ses  plus  belles 
provinces  et  en  élevant  la  Prusse  au  rang  des  grandes  puissances  européennes, 
détruisit  ce  qu'on  appelait  l'équilibre  de  l'Allemagne  ,  et  le  chef  de  l'Empire 
eut  désormais  un  rival  (1).  Lorsque  plus  tard  Joseph  II,  monarque  enlrepre- 

(1)  Voici  ce  que  disait  déjà  avant  la  guerre  de  sept  ans  l'auteur  du  Droit  public  ger- 
manique ,  imprimé  à  Amsterdam  en  1749  :  «  La  balance  politique  est  un  pur  être  de 
raison,  une  chimère  ;  mais  elle  est  surtout  impossible  dans  un  même  Etat.  Tant  que  la 
maison  de  Brandebourg  balancera  le  pouvoir  de  la  maison  d'Autriche,  l'Empire  doit 
s'attendre  à  voir  rallumer  des  querelles  mal  éteintes  et  à  être  le  théâtre  des  démêlés 
de  ces  deux  rivales.  Elles  ont  toutes  deux  leurs  partisans  et  leurs  alliés  au  dedans  et 
au  dehors.  La  dignité  impériale,  rentrée  dans  la  maison  d'Autriche  ,  a  ramené  dam 
'     intérêts  la  plus  ,;i.uul>   |>niic  des  Elals  d'Allemagne.  Indépendamment  des  avan- 


ÉTUDES    SLR   L'ALLEMAGNE.  747 

nant  et  tracassicr,  voulut  rendre  à  la  maison  d'Autriche  son  ancienne  prépon- 
dérance, soit  en  faisant  revivre  quelques-unes  des  prérogatives  de  la  dignité 
impériale,  soit  en  concentrant  ses  forces  par  l'échange  de  la  Belgique  contre 
la  Bavière,  Frédéric  l'arrêta  dans  ses  projets  en  formant  contre  lui  la  fameuse 
alliance  des  princes  (Fiïrstenbund),  et,  sous  prétexte  de  défendre  la  liberté 
allemande  ,  assura  à  la  Prusse  tous  les  avantages  de  sa  nouvelle  position.  Les 
choses  en  élanl  venues  là,  on  pouvait  prévoir  dans  un  temps  donné  la  dissolu- 
tion de  l'empire  germanique  et  la  rupture  définitive  du  lien  dérisoire  qui  était 
censé  en  unir  les  diverses  parties.  Le  vieil  édifice  n'aurait  pas  tardé  à  s'écrouler 
de  lui-même,  et  la  révolution  française  ne  fil  sans  doute  qu'avancer  de  quelques 
années  le  moment  de  sa  chute. 

II.  —  l'ancienne  constitution  de  l'empire  germanique. 

Pour  qu'on  puisse  se  rendre  compte  des  changements  opérés  en  Allemagne 
à  la  suite  de  nos  victoires ,  il  faut  donner  quelques  explications  sur  ce  qu'était 
la  constitution  de  l'Empire  à  la  fin  du  xvmc  siècle.  Le  saint-empire  romain  , 
tel  était  le  nom  qu'on  lui  donnait  depuis  le  moyen  âge  ,  se  composait  à  cette 
époque  de  trois  cent  soixante-seize  portions  (1)  de  grandeur  très-inégale , 
dont  chacune  avait  légalement  une  existence  indépendante  et  ne  tenait  aux 
autres  que  par  un  lien  de  moins  en  moins  étroit  (2).  De  ce  nombre  étaient 
deux  cent  quatre-vingt-seize  États  d'Empire  (lieichssiaende),  ayant  une  part 
directe  à  la  souveraineté.  Les  autres  ne  conféraient  pas  à  leurs  possesseurs  la 
participation  au  gouvernement,  mais  elles  n'en  jouissaient  pas  moins  d'une 
véritable  indépendance  ,  parce  qu'elles  relevaient  uniquement  de  l'Empereur 
dont  la  suzeraineté  était  peu  gênante. 

Le  chef  de  l'Empire  se  distinguait  par  les  titres  les  plus  pompeux  :  il  s'inti- 
tulait empereur  des  Romains,  toujours  auguste  ,  et  roi  d'Allemagne  ;  il  préten- 
dait être  le  chef  de  tous  les  princes  chrétiens  et  le  vicaire  de  Dieu  au  temporel, 
prétentions  fondées  sur  la  constitution  de  l'Europe  au  moyen  âge ,  mais  qui , 
même  à  cette  époque,  n'étaient  jamais  arrivées  à  une  réalisation  durable,  et 
qui,  au  xvmc  siècle,  n'étaient  plus  qu'un  vain  souvenir.  Il  fallait  qu'il  eût  été 
élu  à  la  majorité  des  voix  par  les  huit  princes  qui  avaient  la  qualité  d'élec- 
teurs. Pendant  trois  cents  ans,  la  dignité  impériale  était  restée  dans  la  mai- 
son d'Autriche;  toutefois,  depuis  Matthias  ,  l'Empereur  s'engageait  toujours  à 
ne  pas  tenter  de  rendre  la  couronne  héréditaire  dans  sa  famille.  Du  reste ,  le 


tages  qu'elle  peut  tirer  des  moindres  démarches  de  sa  rivale,  la  seule  puissance  ou 
celle-ci  est  parvenue  fournira  toujours  un  prétexte  suffisant  pour  animer  les  esprits 
contre  elle,  par  la  crainte  <1<;  voir  imperium  m  imperio,  comme  parlent  les  politiques.» 

(1)  Ce  chiffre  sérail  bien  plus  élevé  si  l'on  comptait  comme  partie  intégrante  de 
l'Empire  chaque  terre  immédiate  comprise  dans  les  quatorze  cantons  équestres.  Le 
nombre  de  ces  terres  était  de  plus  de  quinze  cents. 

(2)  Plusieurs  de  cet  portions  de  territoire  appartenaient  souvent  au  même  prince  j 
mais  c'était  un  fait  accidentel  <  t  variable  qui  ne  le  •  empêchait  pas  'h  conserver  leur 
existence  propre  comme  membres  «le  l'Empire. 


748  ÉTUDES   SUK  L'ALLEMAGNE. 

pouvoir  impérial  avait  été  réduit  à  si  peu  de  chose,  et  les  charges  en  surpas- 
saient tellement  les  bénéfices  ,  que  personne  n'était  intéressé  à  disputer  aux 
Habsbourg  cette  belle  épouse  sans  dot  qu'on  appelait  l'Empire.  Notre  Henri  IV 
disait  déjà,  à  la  fin  du  xvie  siècle,  qu'il  aurait  mieux  aimé  être  doge  de 
Venise  qu'empereur  d'Allemagne  ,  et ,  depuis  l'époque  où  il  tenait  ce  langage, 
la  puissance  du  chef  de  l'Empire  n'avait  pas  cessé  de  décroître.  Il  serait  plus 
long  d'énumérer  les  droits  qu'il  n'avait  pas  que  de  dire  ceux  dont  il  jouissait. 
Aucune  parcelle  du  territoire  allemand  n'était  soumise  à  son  administration 
immédiate.  Il  n'avait  pas,  à  proprement  parler,  de  sujets;  il  ne  possédait  ni 
domaines  ,  ni  revenus,  et  Joseph  II,  en  faisant  revivre  quelques  vieilles  taxes, 
ne  put  lever  que  la  somme  ridicule  de  treize  mille  florins  (1).  Le  peu  de  préro- 
gatives qu'on  lui  avait  laissées ,  comme  le  droit  de  donner  des  litres  de  no- 
blesse et  quelques  autres  ,  étaient  sujettes  à  des  restrictions  qui  leur  étaient 
toute  leur  valeur,  et  il  ne  lui  restait  guère  des  attributs  ordinaires  de  la  souve- 
raineté que  des  noms  pompeux  et  des  honneurs.  Quant  aux  objets  importants, 
comme  la  législation  ,  l'administration  générale  ,  la  paix  ou  la  guerre ,  il  ne 
pouvait  prendre  de  décision  que  d'accord  avec  les  États  d'Empire,  ses  co-sou- 
verains.  Il  est  vrai  que  lorsqu'une  guerre  avait  été  décrétée ,  c'était  lui  qui  la 
soutenait  presque  seul  avec  ses  troupes  et  à  ses  frais ,  car  ce  n'était  qu'à  grand' 
peine  et  seulement  par  la  prière  et  les  négociations  qu'il  pouvait  obtenir  de 
l'Empire  de  faibles  secours  en  hommes  et  en  argent.  Il  avait,  à  la  vérité,  la 
haute  inspection  des  tribunaux  suprêmes  de  l'Empire;  mais  cela  même  avait 
été  réduit  à  peu  de  chose  ,  par  suite  d'une  foule  de  précédents  passés  en 
usage.  Le  vice-chancelier,  sans  la  proposition  et  la  coopération  duquel  il  lui 
était  interdit  de  mettre  la  main  aux  affaires  de  l'Empire  ,  et  tous  les  officiers 
de  la  chancellerie  impériale  étaient  nommés  par  l'archevêque  de  Mayence  en 
qualité  de  grand  chancelier,  et  prêtaient  serment  à  celui-ci  comme  à  l'Empe- 
reur. En  un  mot,  pour  qu'il  ne  fit  pas  le  mal ,  on  lui  avait  ôté  la  possibilité  de 
rien  faire. 

L'autorité  suprême  résidait  dans  la  diète  (Reichstag) ,  assemblée  de  tous 
les  États  d'Empire  ou  de  leurs  représentants.  La  qualité  d'État  d'Empire,  qui 
donnail  le  droit  de  siéger  et  de  voler  à  cette  assemblée,  ne  dépendait  pas  de  la 
puissance  ,  du  nombre  des  sujets,  de  la  quotité  des  revenus  ,  ni  d'aucune  autre 
circonstance  de  ce  genre.  C'était  un  privilège  spécial  qu'avaient  certaines  fa- 
milles et  certaines  villes  ,  et  dont  l'origine  élaK  si  ancienne,  qu'il  ne  pouvait 
se  constater  que  par  l'exercice  qui  en  avait  eu  lieu  de  temps  immémorial.  Un 
petit  nombre  seulement ,  et  des  moins  importants,  le  possédaient  en  vertu 
d'une  collation  de  l'Empereur  et  de  l'Empire,  depuis  une  époque  connue  et 
plus  ou  moins  récente.  La  diète  se  divisait  en  trois  collèges,  celui  des  élec- 
teurs ,  celui  des  princes  et  celui  des  villes.  Chacun  d'eux  avait  ses  assemblées 
et  ses  délibérations  séparées  où  les  décisions  se  prenaient  à  la  majorité  des 
voix.  Quand  les  trois  collèges  étaient  d'accord  ,  il  en  résultait  une  résolution 
ou  placittuinle  l'Empire  {Reiclwjutachten) ,  qui  après  la  ratification  de 
l'Lmpereur  devenait  un  décret  ou  conclustitn  (/{eichsscltluss). 

(1)  Voyez  Dohm,  DcnkwùvJigkcitcnmcïncr  Zcit,  tom.  III. 


ÉTUDES   SUR   L'ALLEMAGNE.  749 

Les  électeurs  étaient  primitivement  au  nombre  de  sept ,  et  la  bulle  d'or  de 
Charles  IV  les  compare  à  sept  flambeaux  qui  doivent  éclairer  le  saint-em- 
pire dans  l'unité  des  sept  dons  de  l'esprit  (1).  C'étaient  les  trois  archevêques 
de  Mayence,  de  Trêves  et  de  Cologne,  le  roi  de  Bohême,  le  comte  palatin  du 
Rhin ,  le  duc  de  Saxe  et  le  marquis  ou  margrave  de  Brandebourg.  Deux  autres 
électorats,  celui  de  Bavière  et  celui  de  Hanovre,  avaient  été  créés  depuis,  l'un 
après  la  guerre  de  trente  ans,  l'autre  à  la  fin  du  xvne  siècle.  En  1777,  le 
nombre  des  électeurs  avait  été  réduit  à  huit  par  la  réunion  de  l'électoral  pala- 
tin et  de  celui  de  Bavière  sur  une  seule  tête.  Les  électeurs  possédaient  les  pré- 
rogatives les  plus  étendues.  C'étaient  eux  qui ,  avant  d'élire  l'Empereur,  lui 
imposaient,  sous  le  nom  de  capitulation,  le  traité  où  il  s'interdisait  toute  ten- 
tative pour  relever  la  puissance  impériale.  Ils  étaient  ses  conseillers  obligés, 
et  il  ne  pouvait  rien  faire  sans  leur  avis  et  leur  consentement ,  tandis  qu'eux, 
au  contraire,  pouvaient  s'assembler  et  délibérer  sur  les  affaires  de  l'Empire 
sans  sa  permission.  Les  rois  les  traitaient  de  frères  :  l'Empereur,  par  un  usage 
bizarre  ,  les  appelait  ses  neveux  et  ses  oncles.  Le  droit  électoral  était  attaché 
au  territoire,  non  à  la  personne  ,  ni  à  la  famille  5  c'est  pourquoi  tous  les  élec- 
teurs possédaient  un  certain  district  qui  élait  proprement  l'éleclorat. 

Le  second  collège  de  la  diète,  appelé  collège  des  princes,  se  composait,  en 
1792,  de  cent  votants.  Sur  ce  nombre  il  y  avait  quatre-vingt-quatorze  suffrages 
personnels,  c'est-à-dire  donnés  individuellement  par  les  possesseurs  de  certai- 
nes seigneuries  laïques  ou  ecclésiastiques,  et  six  voix  curiales  ou  collégiales 
appartenant  à  deux  bancs  de  prélats  et  à  quatre  bancs  de  comtes.  Sur  les  qua- 
tre-vingt-quatorze voix  personnelles,  trente-trois  appartenaient  à  des  ecclé- 
siastiques ,  en  vertu  de  leur  élection  comme  évêques  ou  abbés,  et  soixante  et 
une  à  des  seigneurs  laïques  portant  les  titres  de  ducs,  landgraves ,  margraves 
et  princes.  Ces  soixante  et  une  voix  se  trouvaient  réparties  entre  quarante 
princes  seulement ,  dont  quelques-uns  avaient  déjà  leur  voix  dans  le  collège 
électoral.  Ainsi  le  roi  de  Prusse  en  avait  sept ,  l'archiduc  d'Autriche  trois, 
l'électeur  de  Bavière  six,  le  roi  d'Angleterre  six  ,  etc.  Cela  venait  de  ce  que, 
dans  le  xvne  siècle,  on  avait  attaché  la  qualité  d'État  d'Empire,  non  plus  aux 
personnes ,  comme  dans  les  temps  anciens ,  mais  aux  seigneuries  (2).  Les 
choses  avaient  été  ainsi  réglées  pour  que  l'extinction  des  familles  princières 
ne  diminuât  pas  le  nombre  des  votants  ,  et  ne  donnât  pas  aux  Empereurs  la 


(1)  Septem  eleclores  sacri  imperii  per  quos  velut  seplem  candelabra  lucentia  in  uni- 
tate  spiritus  septiformis  sacrum  illuminari  débet  imperium  (  Bull.  aur.  Proœmium). 
C'est  une  allusion  au  candélabre  à  sept  branches  du  temple  de  Jérusalem  et  aux  sept 
chandeliers  de  l'Apocalypse.  Le  Saint-Esprit  est  appelé  septiformis  munere  dans  l'hymne 
f'eni  Creator. 

(2)  I/année  1582  avait  été  prise  pour  année  normale,  cl  il  avait  été  convenu  que 
tous  les  fiefs  dont  les  titulaires  avaient  eu  voix  et  séance  à  la  diète  de  cette  année. 
conféreraient  à  leurs  possesseurs  la  qualité  d'États  d'Empire ,  de  telle  manière  que 
celui  qui  par  héritage  ou  autrement  acquerrait  plusieurs  de  c»  ■  fiefs  multiplierait  par 
là  le  nombre  de  ses  voix  ;'i  la  diète.  Multiplicatif  territoriis  vota  multiplicantur.  riait 
devenu  un  axiome  du  droil  public  allemand 


780  ÉTUDES    SUR   L'ALLEMAGNE. 

facilité  de  faire  une  majorité  à  leur  dévotion,  en  élevant  un  grand  nombre  de 
leurs  créatures  à  la  dignité  d'États  d'Empire.  Cette  dignité  était,  du  reste, 
fort  difficile  à  acquérir,  parce  qu'on  ne  pouvait  obtenir  voix  et  séance  à  la 
diète  qu'avec  son  consentement  exprès  ,  et,  dans  le  cours  des  deux  derniers 
siècles  ,  elle  n'avait  été  conférée  qu'un  petit  nombre  de  fois.  Parmi  les  princes 
non  électeurs,  les  plus  puissants  étaient  les  landgraves  de  Hesse-Cassel  et  de 
Hesse-Darmsladt ,  le  margrave  de  Bade,  les  ducs  de  Wurtemberg  et  de  Meck- 
lembourg  ,  l'archevêque  de  Salzbourg,  les  évèques  de  Munster,  de  Bamberg  et 
de  Wurzbourg.  Le  roi  de  Danemarck  et  le  roi  de  Suède  avaient  chacun  une 
voix  dans  le  collège  des  princes,  l'un  pour  le  Holstein  ,  l'autre  pour  la  Pomé- 
ranie  antérieure. 

Le  troisième  collège  de  la  diète  était  celui  des  villes  impériales  :  elles  étaient 
au  nombrede  cinquante  et  une  et  formaient  deux  bancs,  celui  des  villes  du  Rhin 
et  celui  des  villes  de  Souabe.  Les  formes  de  la  délibération  semblaient  placer 
le  collège  des  villes  dans  un  rang  inférieur  à  celui  des  deux  autres  collèges  : 
toutefois  le  traité  d'Osnabruck  leur  avait  accordé  voix  décisive  aux  diètes  ,  et 
leur  concours  était  nécessaire  pour  un  placitum  d'Empire. 

La  diète  ,  composée  des  éléments  que  nous  venons  d'énumérer  ,  siégeait  à 
Ratisbonne.  Devenue  permanente  depuis  16G3,  elle  ne  ressemblait  guère  à  ces 
diètes  orageuses  du  moyen  âge  et  du  xvie  siècle,  où  les  Empereurs  et  leurs 
puissants  feudataires  venaient  en  personne  débattre  leurs  intérêts  et  vider 
leurs  différends.  Ni  le  chef  de  l'Empire,  ni  aucun  des  princes,  si  petit  qu'il  fût, 
ne  se  montrait  plus  à  la  pacifique  assemblée,  et  leurs  délégués  seuls  y  parais- 
saient. Le  cérémonial,  les  querelles  de  préséance,  mille  formalités  minutieuses, 
prenaient  le  meilleur  du  temps  de  la  diète,  elles  affaires  s'y  traitaient  avec  une 
lenteur  devenue  proverbiale.  11  est  vrai  qu'on  ne  lui  demandait  guère  son  con- 
cours quand  il  s'agissait  de  choses  vraiment  importantes,  et  que  toutes  les 
grandes  questions  de  politique  intérieure  el  extérieure  se  décidaient  sans  elle 
dans  le  conseil  privé  des  princes.  Le  temps  et  les  événemenls  avaient  rendu 
ceux-ci  à  peu  près  aussi  indépendants  de  l'Empire  que  de  l'Empereur  :  à  mesure 
que  l'unité  politique  de  l'Allemagne  avait  disparu  pour  faire  place  a  un  équi- 
libre toujours  menacé  entre  des  forces  rivales,  la  diète,  qui  représentait  celle 
unité,  avait  vu  son  pouvoir  décroître  et  sa  sphère  d'activilé  se  rétrécir.  Ses 
prérogatives  constitutionnelles  étaient  restées  très-étendues  en  théorie  ;  mais 
dans  la  pratique  elles  se  réduisaient  à  peu  de  chose,  parce  qu'il  y  avait  mille 
moyens  d'entraver  et  même  de  paralyser  son  action  (1).  Il  est  inutile  d'exposer 
ici  quelles  étaient  les  formes  des  délibérations  de  la  diète  :  qu'il  suffise  dédire 
que  les  décisions  s'y  prenaient  à  la  majorité  des  voix  ,  excepté  lorsqu'il  s'agis- 
sait de  matières  religieuses  et  ecclésiastiques.  Dans  ce  cas,  les  catholiques  el 
les  prolestants  se  séparaient  en  deux  corps  qui  délibéraient  à  part  el  traitaient 
les  affaires  à  l'amiable  (2). 

(1)  Sous  Joseph  I'1 ,  1rs  villes  libres  furent  admonestées  à  cause  de  leur  négligence 
à  se  faire  représenter  à  la  diète  ,  ce  qui  prouve  qu'elles  attachaient  peu  d'importance 
à  ce  qui  se  faisait  dans  cette  assemblée. 

Dai     les  i    uses  de  religion,  et  en  toutes  les  autres  affaires  où  les  Etat»  ne  peu» 


ÉTUDES    SUR   L'ALLEMAGNE.  751 

Les  institutions  judiciaires  de  l'Empire  n'avaient  guère  conservé  plus  de  vie 
réelle  que  ses  institutions  politiques.  Il  y  avait  deux  tribunaux  suprêmes  :  la 
chambre  impériale,  dont  la  résidence  était  à  Welzlar  dans  les  derniers  temps, 
et  le  conseil  aulique,  siégeant  au  lieu  où  résidait  l'Empereur.  Ces  deux  tribu- 
naux jugeaient  souverainement  les  différends  entre  les  Etats  d'Empire;  ils 
pouvaient  aussi  réformer,  en  matière  civile,  les  sentences  des  tribunaux  des 
princes,  à  moins  que  ceux-ci  n'eussent  le  droit  de  ne  pas  appeler  (jtis  de 
non  appel/ando  ),  en  vertu  duquel  les  juges  nommés  par  eux  prononçaient  en 
dernier  ressort.  Tous  les  électeurs  jouissaient  de  ce  droit,  ainsi  que  les  plus 
puissants  d'entre  les  autres  princes.  La  chambre  impériale,  établie  par  Maxi- 
milienà  la  fin  du  xve  siècle,  avait  exercé  à  celte  époque  des  pouvoirs  très- 
étendus  ;  plus  tard,  ses  prérogatives  les  plus  importantes  avaient  été  trans- 
portées à  la  diète  ;  son  action  s'était  affaiblie  et  ralentie,  et  elle  était  tombée  en 
décadence  comme  l'autorité  impériale  elle-même. 

Quoique  les  assemblées  et  les  tribunaux  de  l'Empire  fussent  bien  déchus  de 
leur  ancienne  autorité,  surtout  à  l'égard  des  princes  les  plus  considérables,  ils 
assuraient  à  la  foule  des  petits  Étals  répandus  sur  la  surface  de  l'Allemagne 
une  protection  souvent  efficace  contre  l'ambition  envahissante  de  leurs  voisins 
plus  puissants.  Les  sujets  des  princes  de  second  ordre  y  trouvaient  un  secours 
contre  l'oppression  et  l'arbitraire  de  leurs  maîtres.  Dans  les  villes  impériales, 
et  même  dans  des  Elats  de  plus  grande  importance,  l'intervention  de  l'Empire 
avait  plus  d'une  fois  garanti  des  droits  menacés  ,  résolu  des  difficultés  graves, 
et  pacifié  dus  querelles  intestines.  Enfin  il  y  avait  là  certains  résultais  salu- 
taires qui  ne  pourraient  être  atteints  avec  la  meilleure  volonté  du  monde  par 
les  nouvelles  institutions  de  la  confédération  germanique. 

Après  avoir  exposé  les  rapports  établis  par  la  constitution  de  l'Empire  entre 
les  diverses  parties  qui  le  composaient,  il  faut  faire  connaître  sur  quelles  pré- 
rogatives s'appuyait  la  puissance  de  ses  principaux  membres.  Le  droit  des 
Etals  d'Empire  sur  les  pays  qui  leur  étaient  soumis  s'appelait  supériorité  ter- 
ritoriale (Landeshoheit)  ,  et  différait  peu  de  la  souverainelé  absolue.  Les 
Etals  étaient  vassaux,  non  de  l'Empereur,  mais  de  l'Empire  ;  ils  possédaient 
leurs  fiefs  par  droit  d'hérédité,  non  en  vertu  de  l'investiture  qui  ne  pouvait 
leur  être  refusée,  et  qui  n'élait  plus  qu'une  pure  cérémonie.  Il  y  avait  quelque 
différence  entre  la  supériorité  territoriale  dont  jouissaient  les  électeurs,  et  celle 
des  villes,  des  comtes,  des  abbés  et  abbesses,  qui  avaient  à  la  diète  une  simple 
voix  collégiale.  Néanmoins  celle  supériorité  donnait  presque  toujours  le  droit 
de  vie  et  de  mort  sur  les  sujets ,  celui  de  faire  des  lois  et  ordonnances  ,  même 
contraires  au  droit  commun,  de  lever  des  impôts,  de  battre  monnaie,  de  faire 
des  alliances  avec  les  étrangers,  d'entretenir  telle  quantité  de  troupes  qu'on 
jugeait  a  propos,  enfin  de  soutenir  ses  prétentions  les  armes  à  la  main,  parti- 
culièrement hors  de  l'Empire.  Quant  aux  différends  entre  les  Elats,  on  devait, 
dans  la  règle,  en  remettre  la  décision  à  la  diète  ou  aux  tribunaux  suprêmes; 

vent  être  considérés  comme  un  corps,  les  États  catholiques  et  ceux  de  la  confession 
d'Augsbourg  se  divisent  en  deux  partis;  la  seule  voie  à  l'amiable  décidera  les  diffé- 
rends, sans  s'arrêter  à  la  pluralité  des  suffrages.  »  (Traité  d'Oanabruck  ,  .-ni.  v,  §  19.) 


752  ÉTUDES   SUR  L'ALLEMAGNE, 

mais  la  conquête  de  la  Silésie  par  Frédéric  le  Grand  avait  montré  que  cette 
règle  était  sans  force,  et  que  les  puissants  pouvaient  la  violer  impuné- 
ment. 

Presque  toutes  les  principautés  allemandes  avaient  eu  originairement  une 
constitution  analogue  à  celle  de  l'Empire  :  des  États  territoriaux  ou  provin- 
ciaux (Landstaende)  tenaient  en  face  du  prince  la  même  place  que  les  États 
d'Empire  (  Reichsstaende  )  en  face  de  l'Empereur;  mais  la  puissance  de  ces 
États  était  toujours  allée  en  déclinant  depuis  la  guerre  de  trente  ans  et  le 
traité  de  Westphalie.  Le  pouvoir  des  princes  s'était  accru  à  leurs  dépens 
comme  aux  dépens  de  l'Empereur  et  de  l'Empire  (1),  et  ils  avaient  perdu  suc- 
cessivement leurs  prérogatives  les  plus  importantes  ;  quelquefois  même  ils 
avaient  tout  à  fait  disparu.  Leur  influence  presque  partout  avait  fait  place  à 
la  prépondérance  des  courtisans  ou  à  celle  d'une  hiérarchie  de  fonctionnaires 
publics. 

Les  villes  impériales  étaient  États  d'Empire  et  jouissaient  de  la  supériorité 
territoriale  et  de  tous  les  droits  qui  y  étaient  attachés.  Elles  avaient  joué  un 
grand  rôle  dans  le  moyen  âge,  au  temps  de  la  ligue. hanséalique  et  de  la  con- 
fédération des  villes  rhénanes;  mais,  depuis  le  xvie  siècle,  elles  n'avaient  fait 
que  déchoir.  Leur  prospérité  commerciale  avait  notablement  diminué  par  suite 
de  la  prépondérance  maritime  de  la  Hollande  et  de  l'Angleterre  ;  leur  impor- 
tance politique  avait  décliné  avec  leurs  richesses  ,  et  la  jalousie  des  princes 
qui  se  souvenaient  du  temps  où  ils  trouvaient  en  elles  de  puissantes  rivales, 
avait  tout  fait  pour  les  réduire  à  une  position  subalterne.  Elles  étaient  au 
nombre  de  cinquante  etune  ,  formant  aulantde  petites  républiques  qui  se  gou- 
vernaient comme  elles  l'entendaient,  sauf  leur  dépendance,  peu  incommode, 
de  l'Empereur  et  de  l'Empire.  La  plupart  avaient  des  constitutions  aristocra- 
tiques et  étaient  soumises  au  joug  d'un  patricial  bourgeois  fort  exclusif. 

Le  tableau  des  institutions  de  l'empire  germanique  serait  incomplet  si  l'on 
n'ajoutait  quelques  mots  sur  la  noblesse  immédiate,  appelée  chevalerie  d'Em- 
pire {Reichsritterschaft),  qui ,  sans  avoir  jamais  pu  obtenir  voix  et  séance  à 
la  diète,  possédait  une  existence  tout  à  fait  indépendante,  puisque  ses  membres 
ne  reconnaissaient  d'autre  suzeraineté  que  celle  de  l'Empereur.  Les  gentils- 
hommes immédiats  jouissaient,  soit  comme  individus  ,  soit  comme  corps,  des 
prérogatives  les  plus  essentielles  attachées  a  la  supériorité  territoriale.  Ils  for- 
maient trois  cercles  :  celui  de  Franconie,  celui  de  Souabe  et  celui  du  Rhin  ;  ces 
trois  cercles  se  subdivisaient  en  quatorze  cantons  équestres  (  Riltercantoné) , 
comprenant  plus  de  quinze  cents  petits  fiefs. 

Nous  en  avons  assez  dit  pour  que  nos  lecteurs  puissent  se  faire  une  idée  de 
tout  ce  qu'il  y  avait  d'irrégu lier  et  de  bizarre  dans  la  constitution  de  l'Empire,  et 
ils  ne  s'étonneront  pas  de  l'embarras  où  étaient  les  publicisles  quand  ils  vou- 
laient la  rattacher  aux  différentes  formes  politiques  qui  avaient  des  noms  dans 
l'école.  C'était,  suivant  les  uns,  une  monarchie  tempérée  ,  suivant  les  autres, 

(1)  L'empereur  François  1er,  dans  sa  capitulation  (art.  w),  s'engage  à  ne  pas  souffrir 
lea  usurpations  des  Ltats  provinciaux  au  détriment  du  seigneur  territorial.  Pourtant  le 
pouvoir  .!(    j>i  in'is  fi  <■<  tic  epoejuc  (\1\Y>)  (Hait  peu  menacé  de  ce  <'ù!<;. 


ÉTUDES   SUR  L'ALLEMAGNE.  753 

une  monarchie  mixte  ,  ou  bien  encore  une  république  aristocratique,  les  plus 
hardis  l'appelaient  un  gouvernement  monstrueux  qu'on  ne  pouvait  classer 
dans  aucune  catégorie.  En  effet,  les  mots  de  monarchie  ou  de  république  in- 
diquent une  unité  nationale,  une  force  centrale  quelconque,  une  action  com- 
mune, toutes  choses  qui  n'existaient  réellement  pas  dans  la  constitution  ger- 
manique. L'Empereur,  enchaîné  parles  capitulations,  n'avait  hors  de  ses  États 
héréditaires  aucune  des  prérogatives  que  possède  le  souverain  dans  les  monar- 
chies les  plus  limitées.  La  diète  ,  toute-puissante  en  théorie  ,  était  organisée 
de  manière  à  ce  que  tous  ses  mouvement  fussent  paralysés.  Réduite  à  s'occu- 
per d'affaires  subalternes,  elle  avait  perdu  successivement  toutes  ses  attribu- 
tions politiques  ,  et  ce  n'était  plus  qu'un  fantôme  d'assemblée  nationale  qui , 
dans  le  coin  où  elle  était  reléguée,  n'attirait  les  regards  de  personne.  Tout  ce 
qui  émanait  de  l'ensemble  du  corps  germanique,  tout  ce  qui  était  censé  repré- 
senter un  effort  commun  et  tendait  a  maintenir  un  lien  entre  les  différentes 
parties,  portait  le  même  caractère  de  décrépitude  et  d'impuissance.  Les  im- 
pôts d'Empire  n'étaient  pas  payés,  l'armée  d'Empire  était  un  sujet  de  risée,  les 
tribunaux  d'Empire  avaient  vu  leur  juridiction  resserrée  dans  d'étroites  limites 
par  les  privilèges  des  princes,  et,  quoiqu'ils  marchassent  encore,  ils  n'étaient 
plus  que  l'ombre  de  ce  qu'ils  avaient  été.  Pendant  que  le  corps  dépérissait,  les 
membres  s'étaient  agrandis  outre  mesure,  et  chacun  tirait  à  soi.  L'Autriche  et 
la  Prusse,  à  la  fois  puissances  allemandes  et  puissances  européennes,  ne  se 
disputaient  la  prépondérance  en  Allemagne  que  pour  augmenter  leur  influence 
dans  les  affaires  générales  de  l'Europe.  Les  autres  Etats  cherchaient,  à  leur 
exemple,  à  augmenter  leur  importance,  et  se  mêlaient  pour  cela  à  toutes  les 
intrigues  intérieures  et  extérieures,  ce  qui  n'aboutissait  le  plus  souvent  qu'à 
faire  de  l'Allemagne  le  champ  de  bataille  universel.  Les  inimitiés  des  princes, 
en  se  communiquant  aux  peuples,  semblaient  avoir  éteint  chez  eux  le  senti- 
ment de  la  nationalité  ,  auquel  la  réforme  et  la  guerre  de  trente  ans  avaient 
porté  un  coup  si  terrible,  que  les  Allemands,  habitués  à  combattre  les  uns 
contre  les  autres,  ne  donnaient  même  pas  à  leurs  querelles  le  nom  de  guerres 
civiles.  Indépendamment  du  mur  de  séparation  élevé  par  la  religion  entre  les 
protestants  et  les  catholiques,  les  Autrichiens  haïssaient  les  Bavarois,  les 
Saxons  détestaient  les  Prussiens;  l'hostilité,  ou  tout  au  moins  l'indifférence, 
régnaient  de  cercle  à  cercle,  de  ville  à  ville,  de  principauté  à  principauté  ,  et 
l'Empire,  livré  à  d'irrémédiables  dissensions,  s'approchait  chaque  jour  du 
terme  où  devait  s'accomplir  sur  lui  l'oracle  évangélique  ,  si  profond  dans  sa 
simplicité  :  Tout  royaume  divisé  en  lui-même  sera  ruiné. 

III.  —  ÉTAT    MORAL   J)E    L'ALLEMAGNE  A  LA  FIN  DU  XVIIIe  SIÈCLE. 

La  France  fut  l'instrument  de  la  destruction  de  l'Empire,  et  elle  le  fut  moins 
encore  par  ses  armes  que  par  ses  idées.  Quelque  forte  que  fût  la  révolution  , 
ses  premiers  coups  n'auraient  pas  renversé  si  aisément  le  vieil  édifice  germa- 
nique ,  si  les  fondements  n'en  eussent  été  minés  par  un  travail  analogue  ;ï 
celui  qui  prépara  chez  nous  la  ruine  de  l'ancienne  monarchie.  A  la  fin  du 
xvm°  siècle,  le  mépris  du  passé  et  l'impatience  du  présent  régnaient  en  Aile- 


754  ÉTUDES   SUR   L'ALLEMAGNE. 

magne  comme  en  France  :  on  répétait  avec  complaisance  la  plaisanterie  de 
Voltaire  sur  le  saint-empire  romain,  qui  n'était  ni  saint ,  ni  empire ,  ni  ro- 
main. Les  défauts,  frappants,  il  est  vrai,  des  vieilles  institutions ,  étaient  de- 
venus un  sujet  habituel  de  raillerie  (1) ,  et  on  fermait  les  yeux  sur  ce  que  leur 
action  avait  de  doux  et  de  tutélaire.  Ceux  mêmes  qui  vivaient  deces  institutions 
étaient  les  premiers  à  les  attaquer;  et,  au  lieu  de  rechercher  ce  qu'il  était 
possible  de  faire  pour  les  réformer  et  les  améliorer  ,  les  esprits  se  laissaient 
emporter  à  un  désir  effréné  d'innovations  qui  ne  reculait  pas  (levant  l'idée 
d'un  bouleversement  complet.  C'est  que  nulle  part  plus  qu'en  Allemagne  on 
n'avait  adopté  la  philosophie  française  avec  son  mépris  superbe  pour  la  reli- 
gion, ses  récriminations  amères  contre  l'ordre  social  et  ses  plans  aventu- 
reux pour  une  refonte  radicale  de  l'humanité.  Quelques  détails  sur  la  ma- 
nière dont  les  nouvelles  doctrines  s'étaient  propagées,  et  sur  leurs  premiers 
résultats,  sont  nécessaires  pour  donner  une  idée  précise  de  l'état  moral  du 
pays. 

Parmi  les  causes  qui  disposèrent  les  esprits  à  accueillir  favorablement  cette 
philosophie,  il  faut  mettre  au  premier  rang  l'influence  de  Frédéric  le  Grand. 
On  connaît  ses  rapports  intimes  avec  Voltaire  et  les  encyclopédistes,  sa  pré- 
dilection pour  les  idées  françaises  et  la  langue  française  :  puissante  recom- 
mandation pour  tout  ce  qui  venait  de  l'autre  côté  du  Rhin  auprès  des  admira- 
teurs et  des  imitateurs  du  grand  homme.  Ennemi  du  christianisme  dès  sa 
jeunesse,  par  suite  de  la  façon  maussade  dont  les  prédicateurs  calvinistes  de 
son  père  le  lui  avaient  enseigné  ,  il  était  pourtant  trop  habile  politique  pour 
travailler  directement  à  l'anéantir  dans  ses  États;  mais  il  ne  pouvait  cacher 
le  dégoût  que  lui  inspiraient  les  controverses  religieuses;  il  se  moquait  vo- 
lontiers de  l'orthodoxie  protestante  et  trouvait  quelque  plaisir  à  la  laisser  at- 
taquer. Aussi  accorda-t-il  à  ses  sujets  la  liberté  de  la  presse  en  ce  qui  louchait 
les  matières  religieuses  :  il  est  vrai  que  les  excursions  dans  le  champ  de  la 
politique  leur  étaient  interdites,  et  qu'on  n'eût  pas  été  bien  venu  à  se  plaindre 
du  despotisme  souvent  oppresseur  de  l'administration  civile  et  militaire  ,  ou  à 
réclamer  contre  les  principes  qui  avaient  présidé  au  partage  de  la  Pologne  (2). 
A  la  faveur  de  la  tolérance  ou  de  l'indifférence  du  roi ,  une  foule  d'écrivains 
se  mirent  à  battre  en  brèche  l'Église  prolestante,  qui ,  tout  en  proclamant  en 
principe  la  liberté  d'examen  ,  voulait  emprisonner  les  esprits  dans  la  lettre  des 
confessions  de  foi  ;  et ,  poussant  plus  loin  leurs  attaques  ,  ils  essayèrent  d'é- 
branler les  fondements  du  christianisme.  Le  principal  organe  des  novateurs 
lut  un  ouvrage  périodique  intitulé  :  Bibliothèque  allemande  universelle, 
publié  à  Berlin  par  Frédéric  Nicolaï ,  et  dont  l'influence  fut  très-grande  dans 
toute  l'Allemagne.  Le  mouvement  parti  de  la  Prusse  s'étendit  promplement  à 
tous  les  pays   protestants,  qui  déjà  regardaient  Berlin  comme  leur  capitale 

(1)  On  lisait  beaucoup  alors  les  Stnalsanzeifje  de  GcHtingue  ,  où  le  savant  Schlœzer 
signalait  sans  pitié  les  misères  des  petits  Ltals  d'Empire  et  attaquait  les  vices  de  la  con- 
stitution germanique,  qu'il  contribua  beaucoup  à  discréditer. 

(2)  «  Raisonnez  tant  que  vous  voudrez  et  sur  quoi  vous  voudrez,  disait-il ,  pourvu 
que  vous  obéissiez.  •• 


ÉTUDES    SUR   LÀLLEMAGNE.  755 

intellectuelle.  Il  y  eut  partout  une  espèce  de  croisade  contre  la  religion  chré- 
tienne ,  dont  l'origine  divine  fut  niée,  dont  on  contesta  les  bases  historiques, 
dont  on  discrédita  les  livres  sacrés,  et  dans  laquelle  on  ne  voulut  reconnaître 
que  l'œuvre  d'un  ambitieux  imposteur,  ou  tout  au  plus  celle  d'un  sage  phi- 
lanthrope qui  avait  trompé  le  genre  humain  pour  le  rendre  meilleur.  Il  y  eut 
en  général  entre  l'incrédulité  allemande  et  l'incrédulité  française  la  même 
différence  qu'entre  le  caractère  des  deux  nations  :  chez  nous,  elle  eut  le  ton 
moqueur ,  l'allure  leste  et  cavalière ,  le  ridicule  fut  son  arme  la  plus  habi- 
tuelle ;  chez  nos  voisins  ,  elle  fut  plus  grave  ,  plus  raisonneuse,  plus  scientifi- 
que ;  mais,  malgré  quelques  nobles  protestations  ,  elle  ne  fut  ni  moins  géné- 
rale ni  moins  active.  Ce  travail  universel  de  destruction ,  auquel  prirent  part 
les  hommes  les  plus  remarquables  du  temps,  ne  pouvait  manquer  de  produire 
une  grande  fermentation  dans  les  esprits,  un  profond  dégoût  de  l'organisa- 
tion sociale  existante  et  je  ne  sais  quel  pressentiment  d'un  avenir  inconnu 
dont  la  littérature  nationale ,  alors  dans  tout  l'éclat  de  la  jeunesse,  était  sou- 
vent la  vive  expression  (1). 

Les  pays  catholiques  de  l'Allemagne  ne  furent  pas  moins  remués  que  les 
pays  protestants  par  les  idées  nouvelles,  qui  eurent  cette  fois  pour  instrument 
le  fils  de  la  pieuse  Marie-Thérèse  ,  le  chef  de  la  catholique  maison  d'Autriche , 
l'empereur  Joseph  II.  Séduit  plutôt  par  les  doctrines  philanthropiques  et  éco- 
nomiques de  la  philosophie  contemporaine  que  par  ses  théories  religieuses,  ce 
prince  voulut  refaire  à  neuf,  pour  ainsi  dire,  les  peuples  dont  la  Providence 
lui  avait  confié  le  gouvernement,  et  crut  pouvoir  accomplir  en  quelques  an- 
nées ce  qui  ne  peut  être  que  l'œuvre  des  siècles.  Jamais  réformateur  placé  à  la 
tète  d'un  grand  empire  ne  fut  plus  entreprenant  ni  plus  actif:  législation, 
administration,  éducation  publique,  finances ,  il  bouleversa  tout  et  réorga- 
nisa tout  sur  un  nouveau  plan  (2)  ;  mais  sa  plus  grande  entreprise  fut  celle  de 
changer  dans  ses  Etals  la  discipline  de  l'Église  catholique  et  de  substituer  par- 
tout son  autorité  à  celle  du  pape.  Toutes  les  libertés  ecclésiastiques  étaient  à 
ses  yeux  des  abus,  et  il  n'y  en  eut  aucune  sur  laquelle  il  ne  portât  la  main. 
On  dit  même  qu'il  eut  quelque  temps  la  pensée  de  se  séparer  de  Rome  ;  mais 
la  résistance  du  clergé  à  ses  premières  réformes  ,  le  mécontentement  du  peu- 
ple qui,  dans  les  Pays-Bas  autrichiens ,  se  manifesta  par  des  insurrections  , 
mille  obstacles  de  tout  genre  qui  entravèrent  l'exécution  de  ce  que  la  théorie 
présentait  comme  si  facile  ,  l'éclaiièiciii  sur  les  dangers  d'une  semblable  en- 
treprise :  il  s'arrêta  au  moment  de  franchir  les  dernières  limites  et  fil  même 
quelques  pas  en  arrière.  Sa  première  ardeur  s'étant  un  peu  refroidie  devant 
les  difficultés  ,  il  s'arrangea  avec  le  pape  ,  qui  lui  accorda  a  peu  près  tout  ce 

(1)  Il  suffit  de  citer  V Education  du  grive  humain  de  Lesslng  ,  les  premiers  drames 
de  Schiller,  surtout  Ici  Brigands  et  Don  Carlos,  le  Werther  de  Goethe ,  etc.,  etc. 

(2)  Dans  les  trois  premières  années  de  son  règne,  il  av.iit  déjà  lancé  trois  cent 
soixante-seize  ordonnances  générales  .  applicables  à  t"ns  ses  États,  sans  compter  Mlles 
<|ui  ne  s'appliquaient  qu'à  des  parties  séparées  de  la  monarchie  autrichienne.  Il  y  a  un 
Manuel  sur  les  ordonnances  rendues  par  lui  de  1781  à  1786 ,  qui  remplit  six  volu- 
mes in-8°. 


756  ÉTUDES   SUR   L'ALLEMAGNE. 

qu'il  demandait  (1)  :  l'Autriche  resta  catholique,  et  l'Empereur,  laissant  un 
peu  respirer  l'Église,  porta  d'un  autre  côté  son  zèle  aventureux.  Est-il  hesoin 
de  dire  que  les  tentatives  du  réformateur  impérial  ajoutèrent  beaucoup  à  la 
confusion  et  à  l'inquiétude  qui  régnaient  déjà  dans  les  esprits  ,  qu'elles  furent 
un  puissant  encouragement  pour  les  novateurs  de  toute  espèce  au  dedans  et 
au  dehors  de  la  monarchie  autrichienne,  et  qu'en  diminuant  le  respect  des 
peuples  pour  l'autorité  spirituelle  et  temporelle  ,  elles  frayèrent  la  voie  aux 
bouleversements  qui  se  préparaient? 

La  double  influence  des  réformes  de  Joseph  II  et  du  mouvement  philoso- 
phique français  ne  se  fit  sentir  nulle  part  avec  plus  de  force  que  dans  les  prin- 
cipautés ecclésiastiques  du  Rhin  ,  et,  chose  étrange,  ce  fut  avec  la  faveur  et 
l'appui  des  électeurs  archevêques.  Possédant,  en  vertu  des  lois  de  l'Empire, 
la  plénitude  de  l'autorité  temporelle,  ces  princes  supportaient  impatiemment 
que  leur  autorité  spirituelle  fût  limitée  par  la  primauté  du  pape,  et  ils  auraient 
désiré  se  rendre  aussi  indépendants  à  son  égard  dans  l'Eglise  qu'ils  l'étaient 
dans  l'État  à  l'égard  de  l'Empereur.  Il  résulta  de  là  que  la  conduite  de  Joseph  II 
eut  pour  approbateurs  et  pour  imitateurs  les  premiers  dignitaires  de  l'Eglise 
germanique.  Une  querelle  de  juridiction  s'étant  élevée  entre  les  électeurs  ecclé- 
siastiques et  le  nonce  du  pape,  ces  princes  tinrent  à  Ems  un  congrès  où  on  les 
vit ,  d'accord  avec  le  quatrième  archevêque  d'Allemagne  ,  celui  de  Salzbourg , 
définir  suivant  des  maximes  tout  à  fait  schismatiques  les  limites  respectives  de 
leur  autorité  et  de  celle  du  saint -siège.  Moins  de  vingt  ans  après  cette  levée  de 
boucliers  contre  Rome  ,  les  quatre  prélats  avaient  perdu  non-seulement  leurs 
belles  et  riches  principautés,  mais  encore  leurs  sièges  archiépiscopaux. 

Indépendamment  de  leurs  attaques  contre  l'autorité  du  pape ,  les  électeurs 
ecclésiastiques  encourageaient  ou  toléraient  la  propagation  de  la  nouvelle 
philosophie  française,  qu'ils  laissaient  enseigner  dans  leurs  universités,  en 
même  temps  que  les  livres  et  les  journaux  travaillaient  à  la  répandre  dans  le 
peuple.  Pendant  que  l'archevêque  de  Mayence  accueillait  avec  distinction  à  sa 
cour  le  fameux  abbé  Raynal ,  les  chanoines  à  seize  quartiers  et  la  noblesse  des 
électorats  travaillaient  de  concert  à  faire  des  prosélytes  aux  doctrines  prêchées 
par  cet  écrivain  et  par  les  philosophes  du  temps.  Les  écrits  les  plus  hardis 
étaient  ceux  qu'ils  recherchaient  et  vantaient  le  plus;  les  bustes  de  Voltaire 
et  de  Rousseau  avaient  remplacé  dans  leurs  appartements  les  images  de  la 
mère  du  Christ  et  celles  des  saints  apôtres;  ils  ne  juraient  que  par  Mably, 
Rousseau,  Raynal  et  Helvélius,  traitaient  de  préjugés  surannés  toutes  les 
vieilles  idées,  parlaient  avec  enthousiasme  de  liberté  et  d'égalité;  enfin,  ils 
mettaient  toute  leur  influence  au  service  d'une  doctrine  dont  la  première  con- 
séquence devait  être  le  renversement  de  toute  existence  semblable  à  la  leur. 
Peut-on  s'étonner, après  cela,  des  vives  sympathies  que  la  révolution  française 
excita  parmi  les  populations  rhénanes? 

Il  y  eut  pourtant  un  Etat  catholique  où  les  idées  de  réformation  sociale  ne 
trouvèrent  point  d'appui  dans  le  prince  ni  dans  ceux  qui  l'entouraient  :  ce  fut 

(1)  Benoît  XIV  disait  :  «  Je  me  réjouis  quand  les  princes  veulent  hien  encove  me  de- 
m  iniler  ce  que  y-  ne  puis  pas  les  empêcher  de  me  prendre,  » 


ÉTUDES   SUR   L'ALLEMAGNE.  7o7 

la  Bavière,  où  régnait  Charles-Théodore,  (jue  la  rénuion  sur  sa  tète  des  deux 
couronnes  électorales  appartenant  à  la  maison  de  Witlelsbach  avait  rendu  l'un 
des  plus  puissants  princes  de  l'Allemagne.  L'électeur,  trop  vieux  et  trop  ami  du 
repos  pour  se  faire  réformateur,  se  préoccupait  peu  du  mouvement  intellectuel 
de  l'époque  el  laissait  les  choses  dans  l'état  où  ses  prédécesseurs  les  avaient 
mises  :  son  gouvernement  n'était  ni  brillant  ni  habile  5  mais  le  peuple  bavarois 
était  profondément  attaché  à  la  foi  de  ses  pères  (1) ,  et  le  clergé  avait  conservé 
une  grande  influence  dont  il  se  servait  pour  combattre  les  nouvelles  doc- 
trines, ou  plutôt  pour  en  empêcher  la  propagation.  Rencontrant  là  une  résis- 
tance inattendue  au  lieu  de  l'accueil  enthousiaste  qu'elles  recevaient  ailleurs, 
ces  doctrines  furent  obligées  de  se  frayer  une  voie  clandestine  et  pour  ainsi 
dire  souterraine  :  c'est  ce  qui  donna  naissance  à  la  secte  des  illuminés.  Adam 
Weishaupt,  professeur  à  Ingolstadt,  fonda  en  1776  une  association  secrète 
dans  le  but  insensé  d'anéantir  non-seulement  le  christianisme,  mais  toute  es- 
pèce de  religion,  et  de  ramener  le  genre  humain  à  cet  état  d'indépendance 
sauvage  que  quelques  philosophes  du  temps  appelaient  l'état  de  nature  ,  el  qui 
avait  précédé,  selon  eux,  l'établissement  des  sociétés.  Il  s'attacha  à  frapper 
les  imaginations  par  l'attrait  du  mystère,  par  les  formes  imposantes  d'une 
initiation  successive  aux  secrets  de  la  secte,  et  par  des  récits  fantastiques  sur 
sa  prétendue  antiquité  et  sur  la  part  qu'elle  avait  eue,  à  l'insu  des  profanes, 
dans  toutes  les  grandes  choses  qui  s'étaient  faites  pendant  le  cours  des  siècles. 
L'organisation  de  cette  secte  était  très-forte  :  l'obéissance  aveugle  en  était  la 
première  loi,  et  l'espionnage  réciproque  le  moyen  habituel.  Du  reste,  on  ne 
savait  pas  à  qui  l'on  obéissait;  les  chefs  restaient  cachés  dans  un  sanctuaire 
impénétrable  dont  on  ne  devait  lever  le  voile  qu'après  de  longues  épreuves, 
lorsqu'on  se  serait  montré  digne  de  participer  aux  sublimes  connaissances 
qu'ils  tenaient  en  réserve  pour  le  bonheur  du  genre  humain.  Weishaupt  et  ses 
adeptes  firent  preuve  d'une  rare  habileté  dans  l'art  de  s'emparer  des  esprits,  et 
ils  gagnèrent  un  grand  nombre  de  prosélytes  dans  toutes  les  classes  de  la  so- 
ciété (2)  :  ils  en  firent  Justine  dans  le  clergé  catholique,  notamment  Dalberg, 
depuis  coadjuteur  de  Mayence,  et  plus  tard  prince  primat.  Mais  les  progrès  de 
rilluminisme  furent  bientôt  arrêtés ,  et  son  existence  menacée  parles  que- 
relles qui  s'élevèrent  entre  les  chefs  :  quelques-uns,  l'ayant  abandonné,  l'at- 
taquèrent publiquement  par  des  écrits  auxquels  Weishaupt  eut  l'imprudence 
de  répondre.  Cette  polémique  attira  l'attention  du  gouvernement  bavarois,  et 
le  conduisit  à  des  découvertes  par  suite  desquelles  la  secte  fut  supprimée  en  17815 
et  ses  membres  poursuivis  comme  conspirateurs  et  ennemis  de  l'ordre  social. 


(1)  En  1782,  lo  pape  Pie  VI ,  revenant  de  Vienne,  s'arrêta  quelques  jours  à  Mu- 
nich, où  il  fut  si  frappé  de  la  piété  du  peuple,  qu'il  appela  cette  ville  la  Homo  alle- 
mande. 

(2)  «0  hommes!  que  ne  peut-on  pas  vous  faire  accroire?»  s'écriait  Weishaupt, 
étonné  lui-même  de  ses  succès,  en  recevant  les  rapports  que  le  duc  île  Saxe-Gotha, 
admis  dans  l'ordre  comme  novice  ,  adn-,s.-iii  .1  m,  snpérirur-*  inconnus,  ou  hien  en 
lisant  la  Confession  générale  envoyée  par  un  jupe  de  la  chambre  impériale.  Voyez  le 
recueil  intitulé  Nachtrag  zu  den  Originalschriften  der  Illuminaten, 


758  ÉTUDES   SUK   L'ALLEMAGNE. 

On  avait  saisi  un  grand  nombre  de  documents  écrits,  dont  plusieurs  furent 
livrés  à  l'impression,  afin  d'éclairer  le  public  sur  l'illuminisme ,  et  de  faire 
connaître  ses  plans  secrets  dans  toute  leur  folie  et  toute  leur  perversité  ;  mais 
cette  publication  ne  produisit  presque  pas  d'effet,  soit  à  cause  du  peu  de  crédit 
dont  jouissait  dans  l'opinion  le  gouvernement  bavarois ,  soit  plutôt  à  cause  de 
l'affinité  qui  existait  entre  les  doctrines  des  illuminés  et  celles  qui  avaient  la 
faveur  publique.  La  plupart  des  gens  considérables  du  temps  pensaient, 
comme  eux,  qu'il  fallait  se  débarrasser  de  la  religion  et  de  l'Église.  Quant  à 
leurs  plans  politiques,  on  les  tournait  presque  en  ridicule,  en  pensant  à  la 
police  vigilante  et  aux  belles  et  bonnes  troupes  qui  veillaient  à  la  sûreté  des 
trônes.  Il  résulte  de  là  que  les  illuminés  ne  furent  sérieusement  poursuivis 
qu'en  Bavière,  quoiqu'ils  eussent  des  ramifications  dans  toute  l'Allemagne. 
Aucun  autre  prince  que  Charles-Théodore  n'inquiéta  ceux  qui  pouvaient  se 
trouver  dans  ses  États  ,  et  les  tribunaux  d'Empire  ne  jugèrent  pas  à  propos  de 
prendre  connaissance  de  celte  affaire.  «  La  plupart  des  membres  de  la  secte, 
dit  Menzel ,  persévérèrent  dans  son  esprit;  ils  continuèrent  à  poursuivre, 
chacun  de  son  côté,  les  fins  qu'elle  s'était  proposées,  et  ils  aidèrent  de  tout 
leur  pouvoir  la  révolution  qui ,  quelques  années  plus  tard ,  changea  la  face  de 
l'Empire  (1).  » 

IV.  —  PREMIÈRES   GUERRES   DE    LA   RÉVOLUTION  —  LEURS   CONSÉQUENCES 
EN    ALLEMAGNE.  —  TRAITÉS    DE   BALE    ET    DE   LUNÉV1LLE. 

D'après  ce  que  nous  venons  de  dire  sur  l'état  des  esprits  en  Allemagne  à  la 
fin  du  xvme  siècle,  il  est  facile  de  comprendre  quelle  impression  y  produisit 
la  révolution  française.  Ce  fut  d'abord  un  enthousiasme  à  peu  près  universel , 
surtout  dans  la  classe  moyenne  sur  laquelle  les  mots  de  liberté  et  d'égalité 
exerçaient  une  séduction  assez  naturelle,  et  parmi  les  gens  de  lettres  dont 
l'imagination,  frappée  de  la  grandeur  du  drame  qui  se  déroulait  devant  leurs 
yeux,  croyait  voir  dans  un  prochain  avenir  l'accomplissement  inespéré  de 
toutes  les  promesses  de  la  philosophie  moderne.  Cet  enthousiasme  se  refroidit 
sans  doute  à  mesure  que  la  révolution  se  montra  sous  un  aspect  plus  sombre 
et  plus  sanglant;  mais  il  resta  toujours  dans  un  grand  nombre  d'esprits  une 
sympathie  secrète  pour  la  cause  de  la  démocratie  française,  qui  pénétra  jusque 
dans  les  conseils  des  souverains  et  ne  contribua  pas  peu  à  y  porter  l'irrésolu- 
tion et  le  découragement. 

Il  existait  trop  de  liens  de  toute  espèce  entre  toutes  les  nations  européennes 
pour  (pie  la  révolution  pût  se  développer  sans  changer  les  rapports  de  la  France 
avec  les  États  voisins,  et  sans  amener  quelques-uns  de  ces  conflits  que  la  guerre 
seule  peut  trancher.  L'assemblée  constituante,  dès  ses  débuts,  porta  la  main 
sur  les  droits  de  l'empire  germanique,  en  étendant  la  mesure  générale  qui 
supprimait  la  féodalité  aux  possessions  que  plusieurs  princes  allemands  avaient 
conservées  dans  les   provinces  cédées  à  la  France  au  xvn0  et   au   wiir 

l    Karl  A'iulf  Menzel ,  Getahiehte  unscrer  Zeït,  U>m.  1 ,  pag.  -i. 


ÉTUDES   SLR   L'ALLEMAGNE.  759 

siècle  (1).  Les  parties  lésées  se  plaignirent  amèrement  de  cette  atteinte  portée 
aux  traités,  d'abord  près  du  roi  de  France  qui  n'était  déjà  plus  le  maître  ,  puis 
près  de  l'empereur  Joseph  II,  alors  occupé  à  faire  la  guerre  aux  Turcs,  et 
dont  la  mort,  arrivée  bientôt  après,  fut  suivie  d'un  interrègne  de  sept  mois. 
Cette  première  querelle  fut  bientôt  envenimée  par  de  nouveaux  griefs.  Lorsque 
les  progrès  de  la  révolution  poussèrent  une  partie  si  considérable  de  la  no- 
blesse et  du  clergé  à  fuir  le  sol  de  la  France,  les  émigrés  reçurent  l'accueil  le 
plus  favorable  chez  les  princes  ecclésiastiques  du  Rhin  qui  élaient  au  nombre 
de  ceux  dont  l'assemblée  constituante  avait  violé  les  droits.  La  ville  de  Co- 
blentz,  appartenait  à  l'électeur  de  Trêves,  devint  pour  ces  exilés  non-seule- 
ment un  lieu  de  refuge,  mais  encore  un  quartier  général  d'où  les  frères  de 
Louis  XVI,  considérant  le  roi  comme  captif,  provoquaient  tous  les  princes  de 
l'Europe  à  s'unir  pour  le  délivrer,  et  où  ils  organisaient  une  petite  armée  de 
gentilshommes  destinée  à  marcher  aux  premiers  rangs  des  ennemis  de  la  révo- 
lution. Il  y  avait,  dans  une  pareille  situation  ,  comme  un  commencement 
d'hostilités  de  la  part  de  l'empire  germanique.  L'assemblée  nationale  s'en 
plaignit  vivement,  et  le  ministère  français  adressa  à  l'Empereur  des  réclama- 
tions auxquelles  il  ne  fut  donné  qu'une  satisfaction  incomplète. 

Ce  ne  fut  que  dans  le  courant  de  l'année  1791  que  les  cabinets  de  Vienne  et 
de  Berlin  ,  arrêtés  jusque-là  par  les  embarras  où  les  avait  jetés  leur  politique 
égoïste  et  ambitieuse  à  l'égard  de  la  Pologne  et  de  la  Turquie,  commencèrent 
à  s'occuper  sérieusement  de  ce  qui  se  passait  en  France,  et  pensèrent  à  une  in- 
tervention, soit  par  voie  diplomatique  ,  soit  même  à  main  armée,  si  la  chose 
devenait  nécessaire.  Quand  l'arrestation  de  Louis  XVI  à  Varennes  eut  bien  con- 
staté la  captivité  de  ce  monarque,  l'empereur  Léopold  et  le  roi  de  Prusse,  oubliant 
leur  ancienne  inimitié ,  travaillèrent  de  concert  à  amener  une  coalilion  entre 
tous  les  souverains  pour  rendre  au  roi  de  France,  sinon  son  pouvoir,  au  moins 
sa  liberté.  Celte  pensée  donna  naissance  à  la  déclaralion  de  Padoue  (0  juil- 
let 1791)  et  à  la  fameuse  conférence  de  Pilnilz.  Frédéric-Guillaume  II,  animé 
alors  d'un  zèle  sincère  pour  la  cause  de  Louis  XVI  et  de  Marie-Antoinette , 
voulait  une  invasion  immédiate  du  territoire  français.  Léopold,  circonspect 
et  temporiseur,  craignant  de  mettre  en  danger  par  une  attaque  aussi  brusque 
la  vie  de  son  beau  frère  et  celle  de  sa  sœur,  désirait  qu'on  attendit  encore  et 
fondait  quelques  espérances  sur  la  lutte  du  parti  constitutionnel  français  contre 
les  jacobins.  Il  parvint  à  faire  adopter  ses  vues  par  son  allié  ;  néanmoins  les 
importunilés  des  chefs  de  l'émigration  arrachèrent  aux  deux  souverains  une 
déclaralion  où  leurs  intentions  pacifiques  se  montraient  trop  à  découvert  pour 
ne  pas  détruire  tout  l'effet  de  leurs  menaces ,  et  qui  n'était  propre  qu'à  irriter 
le  parti  révolutionnaire  sans  l'effrayer.  Peu  de  temps  après,  Louis  XVI  ayant 
accepté  la  constitution  faite  par  l'assemblée  nationale  ,  l'Empereur  parut  pu- 

(1)  Ces  provinces  étaient  l'Alsace  ,  la  Lorraine  ,  la  Franche-Comté  et  le  Ilainaut.  Les 
princes  possessionnes  étaient,  les  trois  électeurs  ecclésiastiques ,  le  grand  maître  de 
l'ordre  Tculonique  ,  les  évêquei  de  Strasbourg,  île  Spire  et  de  liàle  ,  les  ducs  de  Deux- 
Ponts  et  «le  Wurtemberg  ,  le  margrave  de  Bade  ,  le»  princes  d<  Nassau  .  de  Hcssc- 
Darmstadl,  et  quelques  autri 


760  ÉTUDES   SLR   L'ALLEMAGNE- 

suadé  que  ceîte  acceptation  avait  été  faite  librement  (1):  il  écrivit  dans  ce 
sens  à  tous  les  souverains ,  et  donna  des  ordres  pour  la  dispersion  et  le  désar- 
mement des  émigrés ,  malgré  les  vives  réclamations  des  princes  français, qui 
se  plaignaient  de  la  non-exécution  des  promesses  de  Pilnitz.  Frédéric-Guillaume 
agit  dans  le  même  sens  et  déclara  qu'on  ne  ferait  pas  la  guerre  à  la  France  si 
elle  n'attaquait  pas  l'Empereur  et  l'Empire.  Les  deux  cours  étaient  alors  d'ac- 
cord sur  ce  point ,  qu'il  ne  fallait  pas  provoquer  la  révolution  au  combat , 
mais  seulement  se  tenir  sur  la  défensive  et  prendre  conseil  des  événements. 
Pendant  que  les  vues  pacifiques  prenaient  le  dessus  à  Vienne  et  à  Berlin  ,  il 
n'en  était  pas  de  même  à  Paris  ,  où  tous  les  partis  poussaient  à  la  guerre.  Les 
royalistes  ia  désiraient  par  suite  de  l'illusion  qu'ils  s'étaient  faite  dès  le  com- 
mencement sur  la  force  de  l'esprit  révolutionnaire  :  ils  pensaient  qu'une 
armée  désorganisée  et  abandonnée  du  plus  grand  nombre  de  ses  officiers  ne 
tiendrait  pas  contre  les  soldats  aguerris  de  l'Autriche  et  de  la  Prusse  ,  se  pré- 
sentant non  en  conquérants  ,  mais  en  libérateurs,  et  ayant  pour  avant-garde 
la  fleur  de  la  noblesse  française  conduite  par  les  frères  du  roi.  La  plupart  des 
constitutionnels  et  une  portion  du  ministère  espéraient  que  la  guerre  réunirait 
tous  les  partis ,  rendrait  quelque  force  au  pouvoir,  et,  jetant  à  l'extérieur  l'ar- 
deur inquiète  de  la  nation,  leur  permettrait  de  la  discipliner  et  de  s'en  rendre 
maîtres.  Les  révolutionnaires  exaltés,  guidés  par  un  instinct  plus  sûr,  y 
voyaient  au  contraire  un  moyen  de  redoubler  l'agitation  intérieure  ,  de  rendre 
promptement  le  roi  suspect  de  connivence  avec  les  ennemis  de  la  France,  et 
d'arriver  par  là  au  renversement  définitif  de  la  monarchie.  Aussi  vit-on  partir 
du  club  des  jacobins  les  provocations  les  plus  violentes  contre  l'Empereur  et 
contre  tous  les  souverains  :  répétées  dans  le  sein  de  l'assemblée  législative 
par  Brissot  et  par  quelques  autres  ,  ces  provocations  entraînèrent  bientôt  celte 
assemblée,  et  par  elle  le  ministère,  à  des  démarches  qui  firent  disparaître 
tout  espoir  de  conserver  la  paix.  Léopold  ,  toujours  décidé  à  ne  pas  prendre 
l'offensive,  resserra  son  alliance  avec  la  Prusse  par  le  traité  du  7  février  1792, 
et  fit  dans  les  Pays-Bas  et  dans  le  Brisgau  des  préparatifs  de  défense  qui  ren- 
dirent de  plus  en  plus  irritantes  les  relations  diplomatiques  entre  la  France  et 
l'Autriche.  La  mort  subite  de  ce  prince  précipita  plutôt  qu'elle  ne  l'arrêta  la 
marche  des  événements;  mais  ,  avant  même  que  la  nouvelle  en  fût  arrivée  à 
Paris,  l'assemblée  législative  avait  provoqué  une  révolution  ministérielle  qui 
rendait  inévitable  une  rupture  prochaine.  Delessart ,  ministre  des  affaires 
étrangères ,  fut  mis  en  accusation  comme  ayant  trahi  l'honneur  et  les  intérêts 
de  la  France  ,  et  remplacé  par  Dumouriez.  Cet  homme  habile  et  ambitieux  , 
porté  au  pouvoir  par  le  parti  exalté,  présenta  au  cabinet  de  Vienne  des  deman- 
des qu'il  savait  être  inadmissibles,  et  que  le  jeune  successeur  de  Léopold  re- 
poussa avec  colère.  Louis  XVI  fut  alors  forcé  par  son  conseil  de  proposer  la 
déclaration  de  guerre  au  roi  de  Hongrie  et  de  Bohème  (2) ,  qui  fut  décrétée  à 
la  presque  unanimité  par  l'assemblée  législative  (20  avril  1792).  Ainsi  fut 

(î)  La  captivité  du  roi  était  devenue  moins  rigoureuse  depuis  l'acceptation  de  la 
constitution,  et  le  parti  modéré  parut  un  moment  reprendre  l'ascendant. 
(2)  François  II  n'était  pus  encore  élu  Empereur. 


ÉTUDES    SUR   L'ALLEMAGNE.  Ttii 

donné  le  signal  de  ce  combat  terrible  qui  devait,  pendant  prés  d'un  quart  de 
siècle,  ensanglanter  successivement  toutes  les  parties  du  continent  européen  et 
dans  lequel  allait  périr  jusqu'au  nom  du  vieil  empire  germanique. 

Il  n'entre  pas  dans  notre  plan  de  raconter  en  détail  des  guerres  dont  le  récit 
se  trouve  partout  :  nous  n'en  mentionnerons  les  faits  principaux  que  pour 
faire  comprendre  la  politique  suivie  par  les  puissances  coalisées  contre  la 
France  et  les  phases  diverses  de  cette  politique.  Nous  aurons  à  nous  occuper 
plus  spécialement  de  celle  des  cours  allemandes.  Nous  verrons  comment  la 
division  profonde  établie  par  la  constitution  même  de  l'Empire  entre  les  mem- 
bres du  corps  germanique ,  porta  ses  fruits  au  moment  du  danger,  comment 
elle  empêcha  entre  eux  toute  union  sérieuse  ,  et  comment  elle  finit  par  amener 
la  destruction  complète  de  l'ancien  ordre  de  choses. 

Quant  à  la  politique  de  la  France  ,  les  bases  en  avaient  été  posées  dès  1792 
par  Dumouriez  dans  son  rapport  au  comité  diplomatique  de  l'assemblée  légis- 
lative. Il  avait  fort  bien  vu  qu'il  existait  en  Allemagne  trois  intérêts  distincts  : 
celui  du  corps  germanique  proprement  dit ,  celui  du  roi  de  Prusse  et  celui  de 
la  maison  d'Autriche.  Or,  selon  lui ,  le  corps  germanique  n'avait  rien  à  gagner 
dans  une  guerre  ,  qui ,  en  supposant  qu'elle  fût  heureuse  ,  ne  pouvait  profiler 
qu'aux  grands  États  5  l'alliance  du  roi  de  Prusse  avec  l'Empereur  était  trop 
contraire  aux  antécédents  et  aux  intérêts  du  cabinet  de  Berlin  pour  pouvoir 
être  de  longue  durée  ;  enfin  l'Autriche,  livrée  à  elle-même,  avait  trop  d'em- 
barras de  toute  espèce,  pour  pouvoir  tenir  tète  à  la  France.  Il  résultait  de  là 
qu'il  fallait  travaillera  isoler  celte  puissance,  d'une  part  en  faisant  des  traités 
particuliers  avec  les  membres  du  corps  germanique  (1),  d'autre  part  en  mé- 
nageant la  Prusse  ,  en  affectant  de  séparer  toujours  sa  cause  de  celle  de  l'Au- 
triche ,  et  en  laissant  ainsi  la  porte  ouverte  aux  négociations  dès  qu'on  s'aper- 
cevrait d'un  refroidissement  inévitable  dans  une  alliance  aussi  peu  naturelle. 
Ces  vues  dominèrent  toute  la  politique  de  la  France  à  l'égard  de  l'Allemagne 
pendant  les  guerres  de  la  révolution  ,  et  les  événements  se  chargèrent  de  lui 
donner  raison. 

La  déclaration  de  guerre  du  20  avril  1792  amena  la  rupture  avec  le  roi  de 
Prusse,  lié  à  l'Autriche  par  un  récent  traité  d'alliance,  et  qui  d'ailleurs  atten- 
dait avec  impatience  le  moment  où  il  pourrait  prendre  les  armes  contre  la 
France  révolutionnaire.  Une  première  attaque  des  Français  en  Belgique  ayant 
été  repoussée  par  les  Autrichiens,  on  se  figura  qu'on  arriverait  à  Paris  presque 
sans  coup  férir;  on  se  flatta  ,  surtout  à  Berlin  ,  qu'une  armée  prussienne  com- 
mandée par  le  duc  de  Brunswick  ,  élève  du  grand  Frédéric,  n'aurait  qu'a  se 
montrer  pour  mettre  en  déroule  l'année  des  avocats  (2).  Il  est  sur  que  la 
France ,  avec  ses  troupes  désorganisées  et  composées  en  grande  partie  de 

(1)  Plusieurs  des  princes  dépouillés  par  le  décret  de  l'assemblée  constituante  s'4taient 
montrés  disposés  à  entrer  en  arrangement . 

(2)  «N'achetez  pas  trop  de  chevaux,  disait  à  Massenbaeii  .  vers  la  fin  de  mai,  le 
favori  du  roi  Bischoffwerder  ;  la  comédie  ne  sera  pas  longue.  1-ts  fumées  de  la  liberté 
se  dissipent  déjà  à  Paris  ;  l'armée  des  avocats  est  solidement  battue  dans  les  Pays-Bas  ; 
nous  serons  de  retour  chez  nous  à  l'automne. 


7b!2  ÉTUDES   SUR   LALLE:vIAGHE. 

nouvelles  recrues,  élait  mal  préparée  à  se  défendre;  mais  les  forces  que  la 
coalition  mit  sur  pied  n'étaient  pas  en  rapport  avec  le  but  qu'elle  se  proposait. 
L'imprudent  manifeste  du  duc  de  Brunswick ,  rédigé  sous  l'inspiration  des 
émigrés ,  excita  dans  les  populations  françaises  une  exaltation  patriotique 
poussée  jusqu'à  la  fureur.  L'irrésolution  des  coalisés,  la  lenteur  de  leurs 
mouvements ,  laissèrent  à  leurs  adversaires  le  temps  de  se  reconnaître  et  de 
s'organiser.  L'adresse  et  l'habileté  de  Dumoiniez  firent  le  reste.  L'armée 
prussienne  élait  presque  à  moitié  chemin  de  Paris,  lorsque  ce  général,  con- 
naissant la  répugnance  qu'inspirait  cette  guerre  aux  conseillers  de  Frédéric- 
Guillaume,  se  mit  secrètement  en  rapport  avec  eux  (1).  Ses  négociations  arti- 
ficieuses contribuèrent,  bien  plus  que  la  canonnade  de  Valmy,  à  amener  une 
retraite  que  le  mauvais  temps  et  le  manque  de  vivres  rendirent  désastreuse 
pour  les  troupes  prussiennes  (2).  Au  moment  où  Frédéric-Guillaume  repassait 
la  frontière  et  rentrait  dans  le  Luxembourg  ,  les  Français ,  appelés  par  les  ré- 
volutionnaires des  bords  du  Rhin,  envahissaient  le  Palalinat  sous  les  ordres 
de  Custine  ,  et  la  trahison  leur  livrait  Mayence  ,  l'un  des  principaux  boule- 
vards de  l'empire  germanique.  Quelques  jours  plus  tard,  Dumouriez,  libre 
de  porter  toutes  ses  forces  sur  les  Pays-Bas,  battait  les  Autrichiens  à  Jem- 
mapes ,  et  la  Belgique  soulevée  se  livrait  à  lui  tout  entière.  La  république 
avait  été  proclamée  à  Paris  le  lendemain  du  combat  de  Valmy,  et  le  procès  de 
Louis  XVI  commençait  au  moment  même  où  se  livrait  la  bataille  de  Jemmapes. 
Les  résultats  inattendus  de  la  campagne  de  1792  fortifièrent  la  révolution 
en  France ,  et  commencèrent  à  décourager  ses  adversaires  ;  mais  la  conven- 
tion ,  enivrée  de  ses  succès ,  jeta  le  gant  à  l'Europe  par  son  fameux  décret 
du  19  novembre,  où  elle  offrait  son  secours  à  tous  les  peuples  qui  se  révolte- 
raient contre  leurs  gouvernements,  et  par  celui  du  15  décembre,  qui  ordon- 
nait l'incorporation  des   pays  conquis  à  la  république.  Elle   mit  bientôt  le 
comble  à  ces  audacieuses  provocations  en  faisant  tomber  la  tête  de  Louis  XVI. 
Alors  il  se  forma  entre  toutes  les  puissances  européennes  une  ligue  dont  l'An- 
gleterre devint  l'âme,   ligue  qui  n'eut  plus  pour  but,  comme  la  coalition 
de  1792,  le  rétablissement  de  l'ordre  en  France,  mais  la  restauration  du  vieil 
équilibre  européen,  renversé  par  les  conquêtes  de  la  république,  et  la  défense 
de  tous  les  trônes  menacés  par  les  éruptions  du  volcan  révolutionnaire.  Tout 
le  poids  de  la  guerre  tomba  encore  sur  l'Autriche  et  sur  la  Prusse,  ayant  cette 
fois  l'Angleterre  pour  trésorière  et  la  Russie  pour  arrière-garde.  L'Autriche  se 
prépara  à  reconquérir  les  Pays-Bas  et  à  prendre  vigoureusement  l'offensive; 
la  Prusse,  qui  avait  une  partie  de  ses  forces  occupée  en  Pologne ,  se  chargea 
seulement  de  préserver  l'Allemagne.  11  fut  convenu  que  les  armées  des  deux 
puissances  agiraient  séparément,  et  n'obéiraienl  qu'à  leurs  propres  chefs  : 

(1)  Le  duc  de  Brunswick  avait  été  opposé  à  la  guerre  dès  le  commencement,  et  ne 
la  faisait  qu'à  contre-cœur.  Les  conseillers  les  plus  intimes  du  roi,  notamment  Haug- 
witz  et  Lucclicsiui,  désiraient  vivement  qu'il  se  retirât  Je  la  coalition. 

(2)  Voyez  sur  la  campagne  de  1792  les  détails  curieux  donnés  dans  les  Mémoires 
tiret  dt  /"i/'i',  d'un  homme  'l'état,  tom.  1  et  II  de  l'édition  iu-18,  ou  toui.  1««  de 
l'édition  grand  in-8<  delà  Société  Typographique  belge. 


ÉTUDES   SUR   L'ALLEMAGNE.  7G5 

c'était  enlever  aux  opérations  militaires  l'unité  dont  elles  auraient  eu  besoin  , 
et  préparer  des  divisions  qui ,  en  effet ,  ne  tardèrent  pas  à  éclater.  Quant  à 
l'empire  germanique,  il  y  avait  une  teile  lenteur  dans  les  mouvements  de  ce 
corps  décrépit,  que  sa  déclaration  de  guerre  à  la  France  ne  fut  faite  que  six 
mois  après  la  violation  de  son  territoire  et  la  prise  de  Mayence.  Les  États  d'Em- 
pire, à  peu  d'exceptions  près,  mirent  très-peu  de  zèle  à  fournir  leurs  contingents  ; 
la  plupart  firent  preuve  d'une  mauvaise  volonté  évidente,  et  ne  furent  décidés 
à  faire  quelques  efforts  que  par  les  subsides  de  l'Angleterre.  L'électeur  de 
Bavière ,  le  prince  le  plus  puissant  de  l'Allemagne  après  l'Empereur  et  le  roi 
de  Prusse ,  se  distingua  par  son  apathie  égoïste  et  son  indifférence  marquée 
pour  la  cause  commune.  Dès  l'an  1795,  il  essaya  de  se  retirer  du  combat  et 
d'obtenir  sa  neutralité  par  un  arrangement  avec  la  république. 

La  campagne  de  1795  commença  malheureusement  pour  la  France.  Une 
seule  bataille  lui  enleva  la  Belgique  ,  qu'une  seule  bataille  lui  avait  donnée 
l'année  précédente.  Dumouriez  vaincu  échoua  dans  une  tentative  qui  n'aurait 
peut-être  pas  réussi  à  un  chef  victorieux,  celle  de  soulever  ses  soldats  contre 
la  convention  :  il  fut  obligé  de  s'enfuir  pour  échapper  à  la  guillotine.  Le 
prince  de  Cobourg,  général  autrichien,  au  lieu  de  profiter  du  désordre  où 
cette  défection  avait  jeté  l'armée  républicaine  pour  s'avancer  hardiment  au 
cœur  de  la  France,  s'amusa  à  une  guerre  lente  et  méthodique,  qui  laissa  à  la 
convention  le  temps  de  se  reconnaître.  Elle  employa  toutes  les  ressources  de 
sa  sanglante  dictature  pour  jeter  à  la  frontière  tous  les  hommes  en  état  de 
porter  les  armes,  réduits  à  chercher  dans  les  camps  un  asile  contre  l'échafaud. 
La  levée  en  masse  fournit  des  soldats ,  l'emprunt  forcé  et  les  confiscations 
fournirent  de  l'argent;  les  généraux  ,  surveillés  par  des  représentants  et  me- 
nacés de  la  guillotine ,  contre  laquelle  la  victoire  même  n'était  pas  toujours 
une  défense,  furent  poussés  à  des  efforts  désespérés;  le  génie  de  Carnot 
donna  à  la  guerre  une  direction  toute  nouvelle  ,  qui  déconcertait  la  lactique 
routinière  des  généraux  ennemis;  enfin  l'énergie  sauvage  du  comité  de  salut 
public  fit  face  à  tous  les  dangers  qui  menaçaient  la  république  au  dedans  et 
au  dehors,  et  communiqua  aux  armées  françaises  une  fureur  belliqueuse  que 
les  défaites  mêmes  semblaient  exalter  encore.  A  la  fin  de  1795,  les  coalisés 
n'avaient  obtenu  en  Flandre  que  des  résultats  sans  importance,  tandis  que  sur 
la  frontière  d'Allemagne  leurs  premiers  succès  avaient  été  suivis  de  revers 
inattendus.  L'Alsace  avait  été  délivrée  et  le  Palatinat  reconquis  ;  les  Autrichien.; 
avaient  repassé  le  Rhin  à  Philisbourg,  et  les  Prussiens  s'étaient  retirés  sous  le 
canon  de  Mayence.  En  présence  de  l'unité  vigoureuse  imprimée  aux  mouve- 
ments des  armées  républicaines,  il  n'y  avait  dans  les  conseils  des  alliés  que 
divisions,  jalousies  et  incertitudes.  Les  vues 'égoïstes  et  intéressées  s'étaienl 
trahies  :  l'Autriche,  en  laissant  voir  l'intention  de  reprendre  à  la  France  les 
conquêtes  de  Louis  XIV,  avait  excité  la  défiance  du  cabinet  de  Berlin  ;  le  re- 
froidissement entre  les  deux  cours  avait  amené  le  manque  de  concert  entre  les 
généraux;  puis ,  a  la  suite  ,  des  revers  communs,  des  querelles  scandaleuses 
et  d'amères  récriminations  (1). 

(1)  Le  duc  de  Brunswick  demanda  son  rappel  ;  sa  leiln  au  roi  '     Pru        dalec  du 


764  ÉTUDES   SUR   L'ALLEMAGNE. 

L'expérience  ayant  fait  reconnaître  aux  coalisés  les  inconvénients  de  la 
lenteur  et  delà  tactique  pédanlesque  qui  avaient  présidé  jusque-là  à  tous  leurs 
mouvements,  on  résolut  d'adopter  pour  la  campagne  de  1794  un  plan  plus 
hardi,  d'après  lequel  l'armée  des  Pays-Bas  devait  marcher  sur  Paris  sans 
s'arrêter  aux  places  fortes  intermédiaires.  Ce  système ,  qui  aurait  pu  réussir 
les  années  précédentes,  venait  trop  lard  cette  fois  (1).  D'abord  la  convention 
ne  pouvait  plus  être  prise  au  dépourvu,  et  elle  avait  désormais  à  opposer  à  ses 
ennemis  de  formidables  moyens  de  défense  ;  puis  il  manquait  à  la  coalition  un 
général  en  chef  capable  de  faire  taire  toutes  les  rivalités  et  d'imprimer  une 
direction  une  et  forte;  enfin  le  découragement  et  la  division  régnaient  dans 
les  cabinets.  Celui  de  Vienne,  dirigé  par  Thugut,  pensait  moins  à  dompter  la 
révolution  qu'à  arracher  à  la  France  quelques  lambeaux  de  territoire,  et  ne 
prêtait  point  un  concours  sincère  aux  projets  stratégiques  dont  on  se  berçait 
à  l'armée.  Le  roi  de  Prusse,  de  son  côté,  était  dégoûté  de  la  guerre  par  l'issue 
des  campagnes  précédentes  ;  ses  ressources  étaient  épuisées ,  et  la  tournure 
que  prenaient  les  affaires  de  Pologne  appelait  de  ce  côté  toute  son  attention. 
Déjà  quelques  démarches  significatives  pouvaient  faire  prévoir  qu'il  saisirait 
la  première  occasion  favorable  pour  se  retirer  de  la  coalition.  L'inaction  cal- 
culée de  ses  troupes  après  le  combat  de  Pirmasens  permit  à  la  convention  de 
porter  rapidement  sur  la  Sambre  une  partie  de  l'armée  de  la  Moselle  et  de  dé- 
concerter, par  la  supériorité  des  forces  françaises  ,  toutes  les  tentatives  des 
Autrichiens.  L'empereur  François  II,  qui  était  venu  à  l'armée  de  Belgique,  la 
quitta  découragé  ,  et  dès  lors  le  sort  des  Pays-Bas  fut  décidé  dans  la  pensée 
des  ministres  viennois.  Les  habitants  de  ces  provinces  n'ayant  pas  répondu 
à  l'appel  adressé  à  leurs  étals  pour  un  armement  général  de  la  nation,  les  mou- 
vements du  généralissime  prince  de  Cobourg  n'eurent  plus  au  fond  d'autre 
objet  que  d'amener  et  de  motiver  l'abandon  d'un  pays  que  rien  ne  pouvait 
émouvoir  en  faveur  de  l'Autriche.  La  prise  de  Cliarleroy  et  la  défaite  de 
Fleurus  (10  juin  1794)  décidèrent  le  général  autrichien  à  une  retraite  que  rien 
ne  rendait  encore  nécessaire,  et  à  laquelle  s'opposèrent  en  vain  les  Anglais  et 
les  Hollandais  (2).  II  se  retira  derrière  la  Meuse,  pendant  que  l'armée  anglo- 
hollandaise  se  repliait  sur  le  Brabant  septentrional. 

6  janvier  1794,  est  fort  remarquable  :  «  Je  n'espère  pas,  disait-il,  qu'une  troisième 
campagne  donne  des  résultats  plus  avantageux ,  parce  que  les  causes  qui  ont  divisé 
jusqu"ici  les  puissances,  entravé  les  mouvements  des  armées  et  empêché  les  mesures 
nécessaires,  n"ont  pas  cessé  d'exister...  Quand  une  nation  comme  la  France  est  poussée 
à  de  grandes  actions  par  la  terreur  et  l'enthousiasme  ,  il  faudrait  au  moins  unité  de 
volonté  et  de  principes  dans  les  démarches  des  alliés  ;  mais  quand  au  lieu  de  cela  cha- 
que armée  agit  pour  soi,  sans  plan  fixe ,  sans  unité  ,  sans  système  et  sans  méthode,  les 
résultats  seront  toujours  ce  que  nous  les  avons  vus  à  Dunkerque  ,  à  Maubeuge,  à  Lyon, 
à  Toulon  et  à  Landau.  » 

(1)  C'est  ce  qui  inspira  à  Iîivarol  ce  mot  si  vrai  et  si  piquant  :  a  Les  coalisés  sont 
toujours  en  retard  d'une  idée  ,  d'une  année  el  d'une  armée.  « 

(2)  Lord  Cornwallis  déclara,  dans  sa  correspondance  avec  le  marquis  d'Hcrtford , 
qu'ayant  protesté  contre  l'exécution  de  pareils  ordres  ,  on  lui  avait  répondu  que  l'Em- 
l  ■  i    i.i  abandonnait  li     !'■•      Bas  à  leur  sorl .  comme  des  provinces  réfractaires  qui  ne 


ÉTUDES    SUR   i/ALLEMAGNE.  7Go 

Les  généraux  de  la  république,  par  Tordre  du  comité  de  salut  public,  s'ar- 
rêtèrent aussi  à  la  Meuse ,  et  l'on  reprit  les  places  françaises  conquises  par 
les  alliés.  Pendant  ce  temps,  le  général  prussien  Moellendorf,  attaqué  à 
Kaiserslautern,  avait  dû  céder  au  nombre  et  à  l'impétuosité  des  troupes  fran- 
çaises,  et  s'était  replié  sur  Mayence.  C'était  le  contre-coup  de  la  retraite  du 
prince  de  Cobourg.  Frédéric-Guillaume  ayant  résisté  aux  instances  des  com- 
missaires anglais  ,  qui  voulaient  que  ses  troupes  se  portassent  sur  la  Sambre, 
les  Autrichiens,  laissés  à  eux-mêmes,  abandonnèrent  la  ligne  de  la  Meuse  pour 
se  retirer  derrière  la  Roer  :  les  Français  les  poursuivirent  et  les  battirent  près 
de  Juliers,  ce  qui  les  décida  à  repasser  le  Rhin  le  2  octobre.  C'est  alors  que  le 
roi  de  Prusse  renonça  formellement  aux  subsides  de  l'Angleterre,  affaiblit  son 
armée  du  Rhin  pour  pouvoir  achever  la  soumission  de  la  Pologne  et  commença 
à  faire  des  ouvertures  à  la  république  (1).  Au  mois  de  novembre,  toute  la  rive 
gauche  du  Rhin  était  au  pouvoir  des  Français  ,  à  l'exception  de  Luxembourg 
et  de  Mayence,  et  Pichegru,  poussant  devant  lui  les  Anglais  et  les  Hollandais, 
se  préparait  à  envahir  la  Hollande.  Un  hiver  prématuré  rendit  inutile  à  ce 
pays  sa  barrière  de  fleuves  et  de  marécages,  que  les  troupes  françaises  fran- 
chirent sur  la  glace.  Pichegru,  favorisé  par  le  parti  opposé  à  la  maison 
d'Orange,  entra  à  Amsterdam  le  19  janvier  1795,  et  la  Hollande  devint  parle 
fait  une  province  française.  Pendant  ce  temps,  les  cours  de  Vienne  et  de 
Berlin,  comme  pour  se  consoler  de  leurs  revers,  achevaient  avec  la  Russie  le 
partage  de  la  Pologne. 

Le  résultat  le  plus  important  des  victoires  des  Français  fut  la  paix  de  Râle , 
où  l'on  vit  le  successeur  de  Frédéric  le  Grand ,  le  zélé  promoteur  de  la  croi- 
sade de  1792  ,  traiter  le  premier  de  puissance  à  puissance  avec  la  révolution. 
La  défection  du  roi  de  Prusse  enleva  a  la  coalition  une  partie  considérable  de 
ses  ressources  et  de  ses  moyens  d'attaque  :  elle  l'affaiblit  surtout  moralement 
en  montrant  à  tous  les  yeux  que  les  intérêts  tenaient  une  bien  plus  grande 
place  que  les  principes  dans  l'alliance  des  puissances  contre  la  révolution ,  et 
que  la  foi  et  l'honneur  monarchiques  étaient  bien  moins  enthousiastes  et  bien 
plus  accommodants  que  les  convictions  républicaines.  Dès  la  fin  de  1794,  Fré- 
déric-Guillaume II  avait  commencé  à  négocier  avec  la  convention.  Depuis  ce 
temps,  les  Français  avaient  envahi  la  Hollande  ,  ils  avaient  chassé  le  stalhou- 
der,  beau-frère  du  roi  de  Prusse,  et  renversé  un  ordre  de  choses  établi  etga- 

voulaicnt  contribuer  en  rien  à  leur  propre  défense.  «  Un  peuple  engoué  des  principes 
jacobins,  lui  avait  dit  le  comte  de  Metternich,  qui,  malgré  plusieurs  exhortations 
pressantes  de  courir  aux  armes  pour  défendre  sa  religion,  sa  souveraineté  et  lui- 
même  ,  refuse  de  s'armer,  et  se  présente  au  joug  «le  l'étranger  en  chantant  :  Ca  ira , 
est  un  phénomène  i  ■'■  ervé  h  uns  jours  de  désolation.  » 

(1  )  I.e  14  octobre ,  Moellendorf  déclara  à  ses  troupi  -,  dans  un  ordre  du  joui-,  <|ue. 
«  le  traité  des  subsides  avec  l'Angleterre  ne  subsistant  plus,  touteequi  Be  faisait  ac- 
tuellement ne  servait  plus  qu'à  maintenir  l'honneur  des  armes  prussiennes;  que  si 
l'ennemi  tentait  quelque  entreprise  contre  l'armée,  elle  devait  se  battre  d'autant 
mieux  ,  que  son  général  en  chef  pouvait  lui  promettre  de  bons  quartiers  d'hiver  et  une 
!>.ii\  prochaine. 


766  ÉTUDES   SUR   L'ALLEMAGNE. 

ranli  par  lui-même  huit  ans  auparavant  (1).  Mais  ni  celte  conquête,  qui  enle- 
vait à  Frédéric-Guillaume  un  allié  important  et  effaçait  un  litre  de  gloire  des 
armes  prussiennes,  ni  les  efforts  de  l'Angleterre  et  de  l'Autriche  pour  l'empê- 
cher de  traiter  séparément,  ne  purent  prévaloir  sur  son  désir  passionné  de  se 
débarrasser  de  la  guerre  avec  la  France.  Le  traité  de  Bâle  fut  signé  le  15  avril. 
Frédéric-Guillaume  s'engageait  à  vivre  en  paix,  amitié  et  bonne  intelligence 
avec  la  république ,  tant  comme  roi  de  Prusse  que  comme  membre  de  l'empire 
germanique,  et  à  laisser  les  Français  en  possession  provisoire  des  provinces 
prussiennes  situées  sur  la  rive  gauche  du  Rhin,  ajournant  tout  arrangement 
définitif  à  l'égard  de  ces  provinces  jusqu'à  la  pacification  générale  entre  la 
France  et  l'Empire.  De  son  côté ,  la  république  s'engageait  à  retirer  ses  trou- 
pes des  possessions  prussiennes  situées  sur  la  rive  droite  du  Rhin  ,  et  à  ac- 
cueillir les  bons  offices  du  rot  en  faveur  des  princes  et  États  de  l'empire 
(jermanique  qui  désireraient  entrer  directement  en  négociation  avec  elle, 
et  qui,  pour  cet  effet ,  avaient  déjà  réclamé  ou  réclameraient  encore  l'in- 
tervention du  roi.  Cet  article  ,  suivant  l'expression  d'un  publiciste  (2) ,  don- 
nait le  signal  du  sauve  qui  peut  aux  princes  allemands,  et  les  plaçait  sous 
la  protection  de  la  Prusse.  Une  convention  additionnelle  ,  signée  six  semaines 
pius  tard,  conféra  à  cette  puissance  le  protectorat  de  l'Allemagne  du  Nord,  en 
déclarant  neutres  tous  les  pays  compris  au  delà  d'une  ligne  de  démarcation 
qui  renfermait  les  cercles  de  Westphalie,  de  haute  et  basse  Saxe  avec  une 
partie  de  la  Franconie  et  des  deux  cercles  du  Rhin  ;  cet  arrangement  assura 
contre  toute  attaque  les  frontières  septentrionales  de  la  France.  C'était  un  vé- 
ritable schisme  dans  l'Empire,  dont  une  moitié  s'assurait  les  bienfaits  de  la 
paix  ,  tandis  que  l'autre  continuait  à  supporter  tout  le  fardeau  de  la  guerre. 
La  Prusse  trahissait  encore  plus  formellement  les  intérêts  de  l'Allemagne  dans 
les  articles  secrets  du  traité  de  Bà!e  où  elle  se  faisait  garantir  une  indemnité 
à  sa  convenance  dans  le  cas  où  la  république  porterait  ses  limites  jusqu'au 
Rhin,  sacrifiant  ainsi  d'avance  l'intégrité  de  l'empire  germanique.  Le  gou- 
vernement français  comprit  loute  la  portée  des  concessions  que  lui  faisait 
le  cabinet  de  Berlin  ,  et  Revvbell ,  faisant  son  rapport  à  la  convention  au 
nom  du  comité  de  salut  public ,  s'exprima  à  ce  sujet  en  termes  très-signifi- 
catifs (5). 


(1)  En  1787,  le  parti  opposé  à  la  maison  d'Orange  ayant  forcé  le  stathouder  à  renon- 
cer à  sa  dignité  ,  le  roi  de  Prusse  avait  fait  entrer  ses  troupes  en  Hollande  et  rétabli 
le  stathoudérat  héréditaire.  Cette  expédition  brillante  avait  consolidé  et  augmenté  le 
renom  militaire  des  Prussiens,  et  il  s'en  était  suivi  un  traité  par  lequel  Frédéric- 
(.nillaume  garantissait  la  constitution  des  Provinces-Unies. 

(2)  Gagern.  mcïn  Anlhcïl  an  der  Politik ,  tom,  1,  p.  GO. 

(3)  «  INous  n'avons  pas  oublié  un  instant,  dit-il ,  que  si  les  vœux  du  peuple  français 
étaient  pour  la  paix,  ce  ne  pouvait  être  que  pour  une  paix  glorieuse  qui  ne  pût  com- 
promettre la  dignité,  ni  blesser  les  intérêts  de  la  république.  Il  fallait  aussi  lier  par 
son  propre  intérêt  au  maintien  <!<■  la  paix  ce  gouvernement  qui  reprenait  des  senti- 
ments d'amitié  qu'il  n'aurait  jamais  dû  rompre.  Nous  nous  y  sommes  portés  d'autant 
i  !"    volontiers ,  que  trutea  les  relations  prouvent  que  la  nation  prussienne  n'a  laissé 


ÉTUDES    SU»    L'ALLEMAGNE.  7(>7 

La  paix  de  Bâle  fit  un  grand  effet  en  Europe ,  et  elle  y  fut  en  général  sévè- 
rement jugée.  L'Autriche  et  les  États  de  l'Allemagne  méridionale  se  plaigni- 
rent vivement  de  cet  abandon  de  la  cause  commune.  Ils  faisaient  ressortir  tout 
ce  qu'il  y  avait  de  scandaleux  à  voir  des  membres  du  corps  germanique  ab- 
jurer ouvertement  les  devoirs  que  leur  imposait  cette  qualité,  mépriser  les 
réquisitions  de  la  diète,  refuser  leur  secours  à  l'Empereur  et  à  l'Empire,  et  sé- 
parer solennellement  leurs  intérêts  de  ceux  de  la  communauté;  ils  rappro- 
chaient avec  amertume  de  la  conduite  actuelle  de  Frédéric-Guillaume  celle 
qu'il  avait  tenue  en  1792  ,  son  ardeur  belliqueuse  contre  la  révolution  fran- 
çaise, surtout  ses  efforts  incessants  pour  entraîner  à  tout  prix  ses  co-Élats  dans 
celte  même  guerre  dont  il  leur  laissait  maintenant  toutes  les  charges.  Le  roi 
de  Prusse,  de  son  côté,  alléguait,  pour  se  justifier  ,  l'épuisement  de  ses  res- 
sources ,  les  souffrances  de  ses  peuples ,  la  conviction  acquise  à  la  suite  de 
trois  campagnes  que  le  but  pour  lequel  on  avait  pris  les  armes  était  impos- 
sible à  atteindre;  il  récriminait  contre  l'Autriche,  qui,  selon  lui,  continuait 
la  guerre  bien  moins  dans  l'intérêt  de  l'Empire  que  pour  ne  pas  sacrifier  ses 
provinces  des  Pays-Bas.  Tout  cela  fut  dit  expressément  ou  du  moins  insinué 
dans  un  écrit  adressé  par  le  roi  à  la  diète  de  Rafisbonne.  Mais  l'opinion  pu- 
blique ne  prit  pas  le  change  ,  et,  loin  de  voir  dans  le  traité  de  Bâle  un  de  ces 
sacrifices  nécessaires  qu'imposent  des  revers  éclatants  et  de  grands  désastres, 
elle  persista  à  y  reconnaître  l'œuvre  d'une  politique  égoïste  et  intéressée  qui 
se  relirait  du  combat  avant  la  fin  pour  ne  pas  prendre  sa  part  des  pertes 
communes,  et  qui  s'assurait  parla  défection  plus  d'avantages  peut-être  que 
n'en  eût  apporté  la  victoire.  Dans  le  fait ,  la  conduite  de  la  Prusse  annonçait 
et  préparait  la  dissolution  de  l'Empire  :  elle  montrait  dans  tous  les  yeux  l'im- 
puissance de  sa  constitution,  la  misère  de  ses  lois,  la  faiblesse  du  lien  qui  était 
censé  unir  ses  divers  membres,  l'hostilité  réelle  et  profonde  qui  se  cachait 
sous  leur  prétendue  fraternité.  Les  hommes  d'État  berlinois  faisaient  bon  mar- 
ché de  cet  être  de  raison  qu'on  appelait  la  patrie  allemande  :  peu  leur  impor- 
tait que  l'Empire  fût  mutilé,  pourvu  que  la  Prusse  s'arrondit  et  s'accrût. 
L'Allemagne  leur  paraissait  aussi  bonne  à  partager  que  la  Pologne ,  fût-ce 
avec  l'étranger,  et  le  principe  de  l'indemnité  aux  dépens  des  tiers  ,  posé  à 
Bâle,  devait  avoir  pour  conséquence  nécessaire  le  système  de  spoliation  qui 
fut  appliqué  plus  lard  a  la  suite  du  traité  de  Lunéville. 

La  Prusse  et  l'Allemagne  du  Nord  s'étant  retirées  de  la  coalition ,  tout  le 
poids  de  la  guerre  retomba  sur  l'Autriche  ,  faiblement  secourue  par  les  États 
de  l'Allemagne  méridionale.  La  campagnedel79as'ouvrittard,  et  le  résultat  en 
fut  favorable  aux  Autrichiens.  Leurs  gémi  aux  Wurmser  et  Clairfayt  forcèrent  les 
Français  à  repasser  le  Rhin,  dégagèrent  Mayence  et  poussèrent  Pichcgru  jus- 
qu'aux frontières  de  l'Alsace;  mais  l'hiver  amena  une  suspension  d'armes  qui 
les  empêcha  de  poursuivre  leurs  avantages.  L'année,  suivante,  le  Directoire 
voulut  forcer  l'Autriche  à  la  paix  par  un  gigantesque  plan  d'opérations  :  pen- 

écliapper  aucune  occasion  ,  dans  tout  le  cours  de  cette  guerre,  de  nous  donner  des 
témoignages  d'affection  et  d'estime  qu'un  intérêt  malentendu  n'avait  pu  parvenir  à 
altérer.  » 


7G8  ÉTUDES   SUR   L'ALLEMAGNE. 

liant  que  Bonaparte  envahissait  l'Italie,  Jourdan  et  Moreau  pénétrèrent  ait 
cœur  de  l'Allemagne  ,  et  forcèrent  l'électeur  de  Bavière  ,  le  duc  de  Wurtem- 
berg et  le  margrave  de  Bade  à  des  traités  séparés  où  ces  princes,  suivant 
l'exemple  donné  par  la  Prusse  à  Baie  ,  abandonnaient  leurs  possessions  de  la 
rive  gauche  du  Bhin  ,  moyennant  une  indemnité  ù  prendre  sur  la  rive  droite. 
Chacun  se  hâtait  de  s'assurer  une  bonne  part  dans  les  dépouilles  des  princes 
ecclésiastiques  qu'on  savait  bien  devoir  être  sacrifiés  dans  les  futurs  arran- 
gements. Toutefois  la  chance  des  armes  tourna  :  l'archiduc  Charles  mit  en 
déroule  l'armée  de  Jourdan  et  força  Moreau  à  sa  belle  retraite,  si  célèbre  dans 
les  annales  de  l'art  militaire.  L'Empire  était  donc  sauvé  encore  celle  fois  si 
Bonaparte  n'eût  conquis  l'Italie  par  une  suite  de  prodigieuses  victoires  qui  ar- 
rachèrent à  l'Autriche  la  convention  de  Léoben  (18  avril  1797),  suivie  plus 
tard  du  traité  de  Campo-Formio  (17  octobre). 

Dans  les  préliminaires  de  Léoben  ,  les  plénipotentiaires  autrichiens  avaient 
stipulé  pour  la  forme  l'intégrité  de  l'empire  germanique;  Bonaparte,  s'étant 
emparé  peu  après  des  États  de  la  république  de  Venise  ,  fit  taire  les  scrupules 
du  cabinet  de  Vienne,  en  lui  offrant  cette  riche  proie  qui  lui  fut  adjugée  par 
le  traité  de  Campo-Formio  en  échange  de  la  Belgique  et  du  Milanais.  Il  fut 
convenu  qu'un  congrès  serait  tenu  à  Rastadt  pour  régler  la  pacification  géné- 
rale entre  la  France  et  l'empire  germanique  ;  mais  les  bases  de  cette  pacifica- 
tion furent  établies  d'avance  par  des  articles  secrets  qui  consacrèrent  les 
principes  du  traité  de  Baie  ,  c'est-à-dire  la  cession  de  la  rive  gauche  du  Rhin 
à  la  France ,  et  le  remaniement  de  l'Allemagne  aux  dépens  des  faibles  et  au 
profit  des  forls.  Les  députés  des  États  d'empire  s'assemblèrent  à  Rastadt,  où 
ils  ne  tardèrent  pas  à  se  convaincre  que  toute  résistance  aux  exigences  du 
vainqueur  était  désormais  inutile.  Ils  furent  doue  forcés  d'admettre  en  prin- 
cipe l'extension  des  frontières  françaises  jusqu'au  Rhin  et  la  sécularisation 
des  principautés  ecclésiastiques;  toutefois  les  difficultés  soulevées  parla  ré- 
partition des  indemnités  firent  traîner  leurs  délibérations  en  longueur,  et  une 
nouvelle  rupture  entre  la  France  et  l'Autriche  les  obligea  de  se  séparer  sans 
avoir  rien  conclu.  Depuis  le  traité  de  Campo-Formio,  le  Directoire  avait  révo- 
lutionné la  Suisse  et  les  États  du  pape  ;  il  avait  forcé  le  roi  de  Sardaigne  à  lui 
livrer  la  citadelle  de  Turin,  et  s'était  emparé  de  la  forteresse  d'Ehrenbreit- 
stein.  L'Autriche  jugea  (pie  la  guerre  était  moins  dangereuse  qu'une  semblable 
paix ,  et  elle  entra  dans  une  nouvelle  coalition  avec  la  Russie  et  l'Angleterre; 
la  Prusse  refusa  de  s'y  joindre  et  maintint  de  nouveau  la  neutralité  de  l'Alle- 
magne septentrionale.  La  campagne  de  1799,  à  laquelle  les  Russes,  comman- 
dés par  Suwarow,  prirent  une  part  très-active,  fut  malheureuse  pour  la  ré- 
publique, privée  alors  de  son  grand  général  :  mais  la  campagne  de  1800 
répara  glorieusement  les  échecs  de  l'année  précédente.  Bonaparte,  revenu 
d'Egypte  en  toute  hAle,  anéantit  l'armée  autrichienne  dans  les  plaines  de  Ma- 
rengo  :  cette  victoire  et  celle  de  Hohenlinden  ,  à  la  suite  de  laquelle  Moreau 
s'avança  jusqu'à  vingt  lieues  de  Vienne;  amenèrent  la  paix  de  Lunéville  (9  fé- 
vrier 1801). 

Le  traité  de  Lunéville  reproduisit  en  substance  celui  de  Campo-Formio  :  en 
outre,  l'Empereur,  traitant  en  son  nom  el  au  nom  de  l'Empire,  ycédail  à  la 


ÉTUDES   SUR   L'ALLEMAGNE.  769 

république  française  les  pays  allemands  situés  sur  la  rive  gauche  du  Rhin  (1). 
Les  princes  héréditaires ,  dépossédés  en  tout  ou  en  partie,  devaient  recevoir 
une  indemnité  sur  le  territoire  de  l'Empire,  ainsi  que  cela  avait  déjà  été  con- 
venu à  Rastadt.  Le  règlement  de  cette  indemnité,  étant  une  affaire  purement 
allemande,  aurait  dû  être  laissé  à  l'Empereur  et  à  l'Empire,  si  l'on  s'en  était 
tenu  aux  principes  ordinaires  de  droit  public  ;  cependant  il  n'en  fut  pas  ainsi. 
Une  dépulation  d'Empire  fut  chargée ,  il  est  vrai,  de  régler  les  droits  de  tous 
les  intéressés  ,  mais  sa  nomination  n'eut  lieu  que  neuf  mois  après  la"  signature 
du  traité,  et  ce  ne  fut  qu'une  vaine  formalité  qui  ne  put  tromper  personne  : 
toutes  les  décisions  relatives  aux  principaux  changements  territoriaux  étaient 
prises  d'avance,  lorsque  cette  assemblée  commença  son  travail ,  et  elle  n'eut 
guère  qu'à  les  enregistrer.  La  France  exerça  une  véritable  dictature  sous  le 
nom  de  médiation  :  tout  fut  réglé  à  Paris  par  des  négociations  particulières 
entre  le  gouvernement  consulaire  et  les  divers  Etats  d'Empire  ;  médiatrice 
aussi ,  la  Russie  intervint  activement  en  faveur  de  quelques  princes  qui  avaient 
des  rapports  de  parenté  avec  le  czar.  La  confiscation  des  principautés  ecclé- 
siastiques fut  résolue  dès  le  principe  ,  malgré  l'opposition  de  l'Autriche  ,  qui, 
soit  par  esprit  de  justice,  soit  dans  l'intérêt  du  pouvoir  impérial .  désirait  en 
sauver  au  moins  une  partie.  Or  ces  principautés,  en  y  joignant  les  villes 
libres  qui  devaient  être  aussi  supprimées  à  peu  d'exceptions  près,  formaient 
une  masse  de  territoire  très-supérieure  à  ce  que  les  princes  laïques  sacrifiaient 
sur  la  rive  droite  du  Rhin.  Ceux-ci  pouvaient  donc ,  en  s'y  prenant  habile- 
ment, se  faire  indemniser  bien  au  delà  de  leurs  pertes  ;  aussi  les  vit-on  tous 
chercher  à  gagner  les  bonnes  grâces  de  Bonaparte  ou  celles  de  M.  de  Talley- 
rand  ,  pour  qu'il  leur  fût  adjugé  une  plus  forte  part  dans  les  dépouilles  de 
l'Église.  Le  projet  d'indemnité  ou  plutôt  de  partage  convenu  entre  la  France, 
la  Russie  et  la  Prusse,  fut  accepté  plus  tard  par  l'Autriche,  moyennant  quel- 
ques modifications  en  sa  faveur  :  la  diète  y  donna  son  consentement  le 
24  mars  1805  «comme  au  seul  moyen  d'établir  la  tranquillité  si  nécessaire  au 
bien-être  de  la  patrie  allemande  et  au  maintien  du  lien  d'Empire.  » 

Les  changements  accomplis  par  suite  du  traité  de  Lunéville  n'étaient  rien 
moins  qu'une  révolution  complète  dans  la  constitution  germanique. L'Empire 
perdait  à  peu  près  le  neuvième  de  son  territoire:  plus  de  la  moitié  de  ses 
membres  était  privée  de  son  existence  politique j  en  revanche,  plusieurs  de 
ceux  qui  conservaient  la  leur  voyaient  s'accroître  notablement  l'étendue  de 
leurs   domaines  et  le  nombre  de  leurs  sujets  (2).  La  diète  subsistait  encore 

(1)  P.onaparlo  ,  qui  était  pressé  d'en  finir,  n'avait  pas  mémo  laissé  à  l'Empereur  le 
temps  de  demandera  la  diète  lis  pleins  pouvoirs  don!  il  aurait  eu  besoin  pour  pou- 
voir traiter  régulièrement  au  nom  de  l'Empire. 

(2)  Par  exemple,  la  Prusse  échangeait  18  milles  carrés  el  127,000  sujets  contre 
255  milles  carrés  et  558,000  sujets  ;  la  Bavière,  186  milles  carr<  •  el  580,000  sujets 
contre  290  milles  carrés  et  854,000  sujets  ;  Bade,  s  milles  carrés  .i  25,500  sujets 
contre  59  milles  cane.,  et  2.17,000  sujets;  Hcsse-Darmstadt ,  "■>  milles  carrés  el 
140,00(1  sujets  contre  100  milles  carrés  et  187,001)  sujets.  Le  Hanovre ,  qui  n'avait 
rien  perdu  ,  s'enricliissail  «le  l'évêché  d'Osnabrurk  ,  grâce  .>  1  >  rdci  nriliation  réecnie 
•  le  l.i  I  rallie  el  il'-  I  Vngleteri  c, 


770  ÉTUDES   SUR   L'ALLEMAGNE. 

avec  ses  trois  collèges  cl  ses  anciennes  formes,  mais  tous  les  rapports  y  élaienl 
changés.  Quatre  nouveaux  électorals  avaient  été  créés  en  faveur  du  duc  de 
Wurtemberg,  du  landgrave  de  Hesse-Cassel,  du  margrave  de  Bade  et  du  grand- 
duc  de  Toscane,  qui  avait  reçu  en  échange  de  ses  Étals  d'Italie  l'ancien  arche- 
vêché de  Salzhourg.  Des  trois  électeurs  ecclésiastiques ,  un  seul ,  celui  de 
Mayence,  avait  conservé  sa  place  à  la  diète,  mais  avec  la  plus  grande  partie 
de  ses  États  et  sa  ville  archiépiscopale  de  moins.  Trente  et  un  évêques  ou 
abbés  avaient  disparu  du  collège  des  princes ,  ainsi  que  les  deux  bancs  de 
prélats.  Le  collège  des  villes  libres  était  réduit  à  six  au  lieu  de  cinquante  el 
une.  L'équilibre  entre  les  religions ,  établi  par  le  traité  de  Westphalie ,  se 
trouvait  entièrement  renversé  au  profit  du  protestantisme.  Sur  les  dix  voix 
électorales ,  six  étaient  protestantes  ;  les  protestants  se  trouvaient  en  immense 
majorité  dans  le  collège  des  princes ,  et  dans  le  collège  des  villes,  il  n'y  avait 
plus  de  membres  catholiques.  Suivant  la  remarque  ingénieuse  d'un  histo- 
rien (1) ,  la  révolution  française,  de  laquelle  on  avait  attendu  le  renversement 
des  souverains  héréditaires  et  la  domination  exclusive  de  la  bourgeoisie,  avait 
produit  en  Allemagne  le  résultat  opposé,  puisqu'elle  y  avait  détruit  la  plupart 
des  républiques  bourgeoises  et  renforcé  la  puissance  des  princes.  «  Même  la 
suppression  des  États  ecclésiastiques,  ajoute-t-il,  pouvait  paraître  à  plusieurs 
égards  une  victoire  pour  les  adversaires  des  idées  et  des  formes  favorisées  par 
la  révolution;  car  dans  tous  ces  États  le  pouvoir  des  souverains  était  limité 
par  des  formes  constitutionnelles.  Dans  tous,  le  pouvoir  était  électif  et  acces- 
sible à  des  hommes  qui  n'étaient  pas  nés  princes ,  puisque ,  dans  les  anciens 
temps  au  moins,  on  avait  vu  des  fils  de  charrons  ou  de  forgerons  devenir 
princes-évèques  ou  électeurs.  » 

Si  l'on  juge  en  elle-même  l'abolition  des  souverainetés  ecclésiastiques  ,  il 
faut  reconnaître  que  c'était  une  mesure  inique  à  l'appui  de  laquelle  on  ne 
pouvait  présenter  aucun  principe  de  droit  public.  Au  point  de  vue  de  l'équité, 
les  pertes  imposées  à  l'Empire  par  les  victoires  de  la  France  auraient  dû  être 
supportées  en  commun  par  tous  les  membres  du  corps  germanique,  car  tous 
étaient  solidaires,  et  la  constitution  n'établissait  aucune  différence  entre  le 
droit  des  laïques  et  celui  des  ecclésiastiques.  La  spoliation  de  ces  derniers  ne 
se  faisait  pas  dans  l'intérêt  des  populations  et  d'après  leur  vœu,  car  personne 
ne  songeait  à  les  consulter.  Ce  n'était  pas  un  sacrifice  fait  à  l'unité  el  à  l'indé- 
pendance de  l'Allemagne,  puisque  ceux-là  surtout  en  profilaient  qui  avaient 
les  premiers  séparé  leur  cause  de  la  cause  commune ,  et  dont  la  conduite  prou- 
vait que  le  mol  de  pairie  allemande  était  pour  eux  un  mot  vide  de  sens.  Il  n'y 
avait  point  de  prétexte  spécieux  a  alléguer  :  il  ne  s'agissait  pas  du  salut  de  la 
nation ,  mais  de  l'intérêt  particulier  de  quelques  princes  qui ,  pour  augmenter 
leur  puissance,  avaient  fait  l'étranger  arbitre  des  destinées  de  l'Empire,  et 
s'étaient  appuyés  sur  lui  pour  faire  tourner  à  leur  profit  les  perles  de  la  com- 
munauté. C'était,  après  tout,  l'application  à  l'Allemagne  des  principes  qui 
avaient  présidé  au  partage  de  la  Pologne,  avec  cette  différence  que  ce  qui 
avail  élé  fait  dans  ce  dernier  pays  par  trois  puissances  étrangères,  était  cxé- 

I    !..  \ .  Menzel ,  Geschichle  unserer  Zc'ii ,  ton».  II,  cap.  xvh. 


ÉTUDES    SUR   L'ALLEMAGNE.  771 

cuté  en  Allemagne.  Est-il  besoin  de  dire  que,  quoiqu'on  eut  conservé  les  for- 
mes extérieures  de  l'Empire,  ses  membres,  devenus  moins  nombreux,  n'en 
étaient  que  plus  divisés  de  sentiments  et  d'intérêts  ,  son  chef  plus  isolé  et  plus 
impuissant  que  jamais  ;  que  rien  ne  pouvait  plus  désormais  faire  revivre  cette 
confiance  ,  cette  foi  réciproque,  cette  disposition  à  se  secourir  mutuellement, 
sans  lesquelles  une  constitution  fédéralive  n'est  qu'un  mensonge  et  un  vain 
simulacre  ?  Chose  singulière  ,  les  grands  changements  qui  se  faisaient  n'agis- 
saient que  faiblement  sur  l'opinion  publique  ;  la  nation  paraissait  aussi  divisée 
et  aussi  indifférente  aux  destinées  de  la  patrie,  que  ceux  qui  la  gouvernaient  ; 
ou  plutôt  l'Empire  n'était  pas  considéré  comme  une  patrie,  et  on  voyait  sans 
regrets  approcher  le  moment  de  sa  dissolution  définitive.  L'Allemagne  du 
Nord  ,  redevable  du  bienfait  de  la  paix  au  traité  de  Bàle  ,  jouissait  en  égoïste 
du  calme  et  de  la  prospérité  que  lui  avait  assurés  la  politique  prussienne,  et 
faisait  bon  marché  des  souffrances  de  l'Allemagne  méridionale.  Celle-ci ,  déso- 
lée par  une  guerre  longue  et  désastreuse ,  aspirait  avant  tout  au  repos  et 
tiouvait  bon  qu'on  le  lui  procurât  à  tout  prix.  Il  semblait ,  du  reste,  qu'il  n'y 
eût  rien  de  commun  entre  les  diverses  populations  germaniques  et  que  toute 
idée  de  grandeur  et  d'indépendance  nationale  leur  fût  devenue  étrangère. 
Toutes  les  préoccupations  des  esprits  élevés  se  portaient  vers  la  littérature  et 
la  philosophie,  qui  étaient  alors  dans  leur  moment  le  plus  brillant.  Les  chefs- 
d'œuvre  des  poêles  de  Weimar,  les  systèmes  des  penseurs  de  Kœnigsberg  ou 
d'Iéna  captivaient  bien  autrement  l'attention  publique  que  l'œuvre  de  démoli- 
tion qui  s'accomplissait  à  Rastadt  ou  à  Ratisbonne  ;  il  est  vrai  de  dire  que  ce 
grand  mouvement  intellectuel ,  en  relevant  les  Allemands  à  leurs  propres 
yeux,  devait  plus  lard  contribuer  puissamment  à  réveiller  chez  eux  le  senti- 
ment patriotique. 

V.  —  FIN   DE   L'EMPIRE   GERMANIQLE.  —  CONFÉDÉRATION   DU   RHIN.  — 
RÉACTION    CONTRE   LA   DOMINATION   FRANÇAISE   (1). 

Les  changements  qui  venaient  de  s'accomplir  n'étaient  qu'un  prélude  à  de 
plus  grands  changements.  Bonaparte,  peu  satisfait  des  conquêtes  assurées  à 
la  France  par  le  traité  de  Lunéville  ,  aspirait  ouvertement  à  la  domination 
universelle  ,  et  son  ambition  ne  semblait  plus  connaître  de  limites.  Nommé 
empereur  héréditaire  des  Français  en  1804,  il  se  fit  roi  d'Italie  l'année  sui- 
vante, et  plaça  sur  sa  tête  la  couronne  de  fer  des  monarques  lombards. 
Parme  ,  Plaisance  et  Guastalla,  destinés,  aux  termes  des  traités,  à  indemniser 
le  roi  de  Sardaigne,  furent  bientôt  après  réunis  à  l'empire  français.  Gènes  ne 
larda  pas  à  éprouver  le  même  sort.  Ces  prompts  et  gigantesques  agrandisse- 
ments ,  après  lesquels  il  ne  fallait  plus  parler  d'équilibre  européen ,  amenèrent 

(1)  La  nalure  de  ce  travail  nous  ayant  fait  une  loi  de  prendre ,  pour  ainsidire  ,  notre 
point  de  vue  de  l'autre  côté  «lu  Rhin  ,  nous  prions  n<>^  lecteurs  de  »r  pis  trop  se  scan- 
daliser s'il-,  voient  quelquefois  dans  les  pages  suivantes  percer  plus  de  sympathie  poui 
les  vaincus  que  pour  le  vainqueur,  l  ne  justice  impartiale  pour  tous  est  le  premier 
devoir  de  l'historien ,  ci  nous  nous  sommes  efforce  d'y  être  fidèle. 


772  ÉTUDES   SUR   L'ALLEMAGNE. 

la  troisième  coalition  contre  la  France.  L'Autriche  ,  qui  avait  tant  d'injures  a 
venger  et  tant  de  perles  à  réparer,  s'allia  encore  une  fois  à  la  Russie  et  à 
l'Angleterre.  Mais  Bonaparte,  en  enrichissant  des  dépouilles  de  l'Église  les 
princes  de  l'Allemagne  méridionale,  en  avait  fait  les  alliés  et  comme  l'avant- 
garde  de  la  France  ;  les  électeurs  de  Bavière,  de  Wurtemberg  et  de  Bade  pri- 
rent parti  pour  lui,  ouvrirent  passage  à  son  armée  et  en  grossirent  les  rangs 
de  leurs  propres  troupes.  La  rapide  et  brillante  campagne  de  1805  déconcerta 
tous  les  plans  des  coalisés.  Avant  qu'ils  eussent  pu  décider  la  Prusse  à  se 
joindre  à  eux ,  Napoléon  avait  fait  mettre  bas  les  armes  à  l'armée  autrichienne 
renfermée  dans  Ulm ,  et  était  entré  en  vainqueur  dans  les  murs  de  Vienne  ;  la 
victoire  d'Auslerlitz  fit  le  reste,  el  força  l'Autriche  à  signer  la  paix  de  Presbourg 
(25  décembre  1805).  Cette  puissance  perdit  douze  cents  milles  carrés  de 
territoire  qui  furent  ajoutés  au  royaume  d'Italie  et  aux  États  des  princes  alliés 
de  Napoléon.  La  Prusse,  prise  en  flagrant  délit  de  conspiration  contre 
le  conquérant,  fut  obligée  de  sacrifier  Neufchâlel,  Clèves  et  Anspach;  elle 
reçut  en  échange  le  Hanovre ,  possession  bien  plus  importante  que  celles 
auxquelles  elle  renonçait  ,  mais  dont  l'acceptation  la  constituait  en  état  de 
guerre  permanent  contre  l'Angleterre,  lui  aliénait  la  Russie  et  la  compro- 
mettait dans  l'opinion  publique  en  Allemagne.  Le  traité  de  Presbourg  conféra 
le  titre  de  roi  aux  électeurs  de  Bavière  et  de  Wurtemberg.  Ces  deux  princes  et 
l'électeur  de  Bade  devaient ,  en  outre  ,  jouir  de  la  plénitude  de  la  souverai- 
neté et  de  tous  les  droits  qui  en  dérivent  dans  leurs  possessions  anciennes 
et  nouvelles ,  sans  pour  cela  cesser  d'appartenir  à  la  confédération  ger- 
manique. Un  terme  nouveau  ,  comme  on  le  voit,  était  substitué  à  celui  d'Em- 
pire qui  rappelait  trop  l'ancien  lien  féodal  entre  les  princes  et  l'Empereur,  et 
ce  n'était  pas  sans  intention  ,  car  la  destruction  de  l'Empire  était  résolue. 
Quelques  mois  plus  tard  ,  en  effet ,  Napoléon  ,  assuré  du  concours  des  souve- 
rains de  l'Allemagne  méridionale  et  occidentale  (1) ,  renversa  le  peu  qui  restait 
du  vieil  édifice  germanique ,  et  fonda  la  confédération  du  Rhin ,  qui  substituait 
le  protectorat  de  la  France  à  la  suzeraineté  de  la  maison  d'Autriche. 

Le  12 juillet  1800,  l'acte  de  confédération  fut  signé  a  Paris  par  les  envoyés 
des  rois  de  Bavière  et  de  Wurtemberg,  de  l'électeur  arcbichancelier,  de  l'élec- 
teur de  Bade,  du  landgrave  de  Hesse-Darmstadt,  du  duc  de  Berg,  des  princes 
de  Nassau  ,  de  Hohenzollern  et  de  quelques  autres.  Tous  ces  princes  renon- 
çaient à  leurs  liens  avec  l'empire  germanique  comme  incompatibles  avec  la 
plénitude  de  la  souveraineté  reconnue  à  quelques-uns  d'entre  eux  par  le  traité 
de  Presbourg,  el  que  les  autres  croyaient  devoir  réclamer  comme  \\m  consé- 
(|iience  naturelle  et  un  complément  nécessaire  du  même  traité.  L'empereur 
des  Français  était  déclaré  protecteur  de  la  confédération  du  Rhin  avec  le  droit 
d'en  nommer  le  président  sous  le  nom  de  prince  primai,  et  de  disposer  des 
troupes  fédérales  dans  toute  guerre  continentale  où  la  France  serait  engagée. 

(1)  Les  maisons  de  Bavière  .  do  Bade  et  de  Wurtemberg  s'étaient  alliées  à  sa  famille 
pai  'l' s  mariages  ;  l'électeur  arcbichancelier  Dalberg  avait  nommé  le  cardinal  Fesch  , 
oncle  di  Sapoléon  ,  sou  coadjuteur  et  son  successeur.  Mural  avait  été  créé  <!"<•  héré- 
ditaire di  I  li  vos  ri  île  ;:■  i 


études  sun  l'Allemagne.  773 

L'électeur  archichancelier  devenait  prince  primat;  l'électeur  de  Bade,  le  duc 
de  Berg  et  le  landgrave  de  Hesse-Dannsladt  prenaient  le  litre  de  grands-ducs, 
avec  les  droits,  les  privilèges  et  les  honneurs  royaux.  La  ville  libre  de  Franc- 
fort était  donnée  au  prince  primat,  et  celle  de  Nuremberg  au  roi  de  Bavière. 
Tous  les  petits  princes  et  seigneurs  de  l'Allemagne  méridionale  qui  avaient  été 
jusque-là  vassaux  immédiats  de  l'Empire  et  avaient  joui  à  ce  litre  de  la  supé- 
riorité territoriale,  étaient  médiatisés,  c'est-à-dire  devenaient  sujets  des 
membres  de  la  confédération  dans  les  États  desquels  leurs  domaines  étaient 
enclavés. 

Celte  nouvelle  constitution  d'une  si  grande  partie  de  l'Allemagne  fut  noti- 
fiée à  la  diète  de  Ratisbonne  par  le  chargé  d'affaires  de  France,  qui  déclara  que 
son  maître  ne  reconnaissait  plus  l'existence  de  l'empire  germanique  ,  et  par 
les  envoyés  des  princes  confédérés.  Ceux-ci  annoncèrent  qu'ils  se  séparaient 
de  l'Empire,  parce  que  les  événements  des  trois  dernières  guerres  et  les  chan- 
gements politiques  qui  en  avaient  été  la  suite  avaient  prouvé  jusqu'à  l'évi- 
dence que  le  lien  qui  avait  uni  jusqu'alors  les  divers  membres  du  corps  ger- 
manique ne  pouvait  plus  remplir  son  but ,  ou  plutôt  qu'il  était  en  réalité  déjà 
brisé.  «  C'est  au  sentiment  de  cette  triste  vérité,  disaient-ils,  qu'on  doit  attri- 
buer la  séparation  des  intérêts  de  l'Allemagne  du  Nord  et  de  ceux  de  l'Alle- 
magne méridionale  opérée  dès  1795.  Depuis  ce  temps,  toute  pensée  de  patrie 
commune  et  d'intérêt  commun  avait  dû  nécessairement  disparaître;  les  mots 
de  guerre  d'Empire  et  de  paix  d'Empire  n'avaient  plus  de  sens;  c'était  en  vain  qu'on 
cherchait  l'Allemagne  dans  le  corps  germanique...  En  opérant  leur  séparation 
actuelle,  ils  ne  faisaient  qu'adopter  le  système  déjà  établi  par  la  conduite  et 
même  par  les  déclarations  expresses  des  plus  puissants  des  Étals  d'Empire* 
On  aurait  pu,  à  la  vérité,  maintenir  la  vaine  apparence  d'une  constitution 
sans  vie  réelle;  mais  il  était  plus  conforme  à  leur  dignité  et  à  la  pureté  de 
leurs  intentions  de  déclarer  ouvertement  leur  résolution  et  les  motifs  qui  les 
y  décidaient.  »  Tout  cela  était  vrai ,  il  faut  en  convenir  :  la  paix  de  Bàle  avait 
commencé  la  dissolution  de  l'Empire  ;  celle  de  Lunéville  et  celle  de  Presbourg 
l'avaient  achevée  ;  il  n'y  avait  plus  de  raison  pour  conserver  un  nom  et  des 
formes  qui  n'étaient  désormais  qu'un  mensonge  sans  utilité.  Aussitôt  que  l'em- 
pereur François  II  eut  connaissance  de  ce  qui  s'était  passé  à  Ratisbonne  ,  il  dé- 
clara à  son  tour  que  les  conséquences  qu'on  avait  tirées  de  plusieurs  articles 
du  traité  de  Presbourg  l'avaient  déjà  convaincu  de  l'impossibilité  où  il  se  trou- 
vait désormais  de  remplir  les  devoirs  attachés  à  la  dignité  impériale  .  et  que 
la  formation  de  la  nouvelle  confédération  rendait  cette  conviction  encore  plus 
complète;  elle  le  conduisait  à  considérer  connue  rompu  le  lien  qui  l'avait  uni 
au  corps  germanique  ;  il  déposait  la  couronne  d'empereur  d'Allemagne,  déliait 
les  électeurs,  princes  et  Étals,  du  serment  qu'ils  lui  avaient  prêté,  et  réunissait 
ses  provinces  allemandes  à  ses  autres  possessions  pour  les  gouverner  toutes 
ensemble  en  qualité  d'empereur  d'Autriche  (1). 

Ainsi  finit  le  saint-empire  romain,  un  peu  plus  de  mille  ans  après  sa  fonda- 
tion parCharlema^ne. 

(1)  Dès  1804  ,  il  avait  ajouté  ce  litre  a  celui  d'empereur  d'Allemagne. 


771  ÉTUDES  suu  l'allemagine. 

Nous  avons  vu  que  l'acte  constitutif  delà  confédération  du  Vàùwmédiatisait 
une  foule  de  petits  princes  et  seigneurs,  c'est-à-dire  leur  enlevait  l'indépen- 
dance et  les  droits  de  souveraineté  dont  ils  avaient  joui  jusqu'alors,  pour  ar- 
rondir à  leurs  dépens  le  territoire  des  membres  de  la  confédération.  La  mé- 
diatisation était  le  complément  de  la  sécularisation  opérée  à  la  suite  du 
traité  de  Lunéville  :  elle  détruisait  l'existence  politique  de  la  noblesse  d'Em- 
pire, comme  la  sécularisation  avait  détruit  celle  du  clergé  catholique.  Du  reste, 
cette  nouvelle  mesure,  loin  de  se  faire  au  profit  des  libertés  populaires,  n'eut 
d'autre  résultat  que  d'augmenter  le  pouvoir  des  souverains.  Napoléon  voulait 
que  l'autorité  de  ses  alliés  ne  fût  limitée  que  par  la  sienne  propre,  et,  on  le 
sait  assez,  ce  n'était  pas  à  l'héritier  couronné  de  la  révolution  française  que 
les  peuples  devaient  demander  des  droits  politiques  et  des  garanties  consti- 
tutionnelles. 11  ne  tarda  pas  à  dévoiler  toute  sa  pensée  à  cet  égard  dans  un 
écrit  adressé  au  prince  primai  (1),  où  il  disait  entre  autres  choses  que  les  af- 
faires intérieures  des  divers  États  confédérés  ne  le  regardaient  pas  ,  que  les 
différends  des  princes  de  la  confédération  avec  leurs  sujets  ne  devaient  pas 
être  portés  devant  un  tribunal  étranger,  et  que  le  protecteur  ne  voulait  pas 
faire  usage  du  pouvoir  qui  lui  avait  été  conféré  pour  restreindre  leurs  droits  de 
souveraineté,  mais  au  contraire  pour  leur  en  assurer  la  pleine  et  entière  jouis- 
sance. Encouragés  par  cette  déclaration  ,  les  princes  portèrent  partout  la  main 
sur  les  institutions  qui  limitaient  leur  autorité  et  qui  avaient  subsisté  sous 
diverses  formes  jusqu'à  la  dissolution  de  l'Empire  dans  tous  les  États,  grands 
et  petits.  C'est  ainsi  que  le  Wurtemberg  fut  privé  de  son  ancienne  constitution, 
que  Fox  trouvait  comparable  à  celle  de  l'Angleterre.  L'électeur,  devenu  roi , 
argua  de  la  plénitude  de  la  souveraineté  qui  lui  était  reconnue  par  le  traité 
de  Presbourg  pour  enlever  à  ses  sujets  leurs  vieilles  libertés,  et  pour  s'arro- 
ger un  droit  absolu  et  sans  conditions  à  leur  obéissance. 

L'établissement  de  la  confédération  du  Rhin  avait  mis  dans  la  dépendance 
de  Napoléon  l'Allemagne  occidentale  et  méridionale.  Ce  grand  changement 
s'était  accompli  sans  le  concours  de  la  Prusse,  dont  l'influence,  autrefois  si 
décisive  dans  les  affaires  de  l'empire  germanique  ,  se  trouvait  annulée  par  la 
prépondérance  de  la  France,  et  qui  se  vit  avec  douleur  réduite  au  rang  de 
ces  puissances  du  second  ordre  auxquelles  on  ne  demande  pas  même  leur  con- 
sentement pour  régler  ce  qui  touche  à  leurs  intérêts  les  plus  chers.  Napoléon, 
il  est  vrai,  engagea  le  cabinet  de  Berlin  à  former  une  confédération  de  l'Alle- 
magne du  Nord,  et  celle  idée  fut  accueillie  avec  espérance  comme  un  moyen 
de  relever  la  Prusse  et  de  rétablir,  à  quelques  égards ,  l'équilibre  sur  le  conti- 
nent ;  mais  l'offre  impériale  n'était  qu'un  leurre  trompeur  :  il  n'était  pas  dans 
les  intentions  de  Bonaparte  qu'un  semblable  projet  se  réalisât ,  et  il  ne  tarda 
pas  à  le  montrer  en  invitant  les  électeurs  de  Saxe  et  de  Hesse  à  entrer  dans  la 
confédération  du  Rhin  ,  et  en  enjoignant  aux  villes  hanséaliques  de  ne  pas  se 
joindre  à  la  ligue  septentrionale,  parce  que  la  France  voulait  les  prendre  sous 
sa  protection  spéciale.  Le  gouvernement  prussien  fut  profondément  blessé  de 
ces  procédés  et  de  quelques  autres  non  moins  significatifs  ;  son  mécontente- 

i   i  <;  1)  septembre  1806. 


ÉTUDES    SU»    L'ALLEMAGNE.  775 

ment  fut  au  comble  lorsqu'il  se  vit  menacé  de  perdre  le  Hanovre,  que  la 
France,  sans  le  consulter  ,  offrit  de  restituer  au  roi  d'Angleterre  ,  lors  des  né- 
gociations sans  résultat  qui  eurent  lieu  entre  les  deux  puissances ,  sous  le  mi- 
nistère de  Fox.  Ce  dernier  outrage  poussa  à  bout  l'amour-propre  national  et 
amena  la  guerre  de  1806,  où  la  Prusse,  trompée  sur  sa  force  réelle  par  ses 
souvenirs  du  temps  de  Frédéric  le  Grand,  jeta  le  gant  au  vainqueur  de 
l'Europe.  Les  Français  prirent  une  éclatante  revanche  de  la  défaite  de 
Rosbach  ;  l'armée  prussienne  fut  anéantie  à  la  bataille  d'Iéna  ,  et  treize 
jours  plus  tard  Napoléon  entra  à  Berlin,  d'où  il  lança  contre  l'Angleterre  le 
fameux  décret  qui  établissait  le  système  continental.  Les  Russes  accouru- 
rent au  secours  de  leurs  alliés,  et  une  nouvelle  lutte  s'engagea  dans  les  plaines 
de  la  Pologne  et  sur  les  bords  de  la  mer  Baltique  ;  mais  la  victoire  resta  fidèle 
aux  armes  françaises,  et  la  campagne  de  1807  fut  glorieusement  terminée 
par  la  bataille  de  Friedland ,  qui  eut  pour  conséquence  le  traité  de  Tilsilt 
(9  juillet  1807). 

Napoléon  usa  durement  de  la  victoire  ,  et  il  fit  payer  cher  à  la  Prusse  l'illu- 
sion qui  l'avait  portée  à  se  mesurer  avec  lui.  Non  content  d'enlever  à  Frédéric- 
Guillaume  III  la  moitié  de  ses  États,  il  se  fit  un  plaisir  de  Fhumilier,  en  décla- 
rant qu'il  ne  lui  laissait  l'autre  moitié  qu'en  considération  de  l'empereur  de 
Russie.  La  plus  grande  partie  de  la  Prusse  polonaise  fut  érigée  en  grand-duché 
de  Varsovie  et  donnée  au  roi  de  Saxe;  le  reste  fut  attribué  à  la  Russie,  qui 
s'enrichit  sans  scrupule  des  dépouilles  de  son  alliée  et  qui  livra  en  échange  à 
la  France  Cattaro,  Raguse  et  les  îles  Ioniennes.  En  Allemagne  ,  la  Prusse  perdit 
toutes  ses  possessions  situées  entre  l'Elbe  et  le  Rhin,  qui,  jointes  à  la  Hesse, 
au  duché  de  Brunswick  et  à  une  portion  du  Hanovre ,  devaient  former  le 
royaume  de  Westphalie ,  créé  par  Napoléon  au  profit  de  son  frère  Jérôme.  La 
maison  de  Brunswick  cessa  de  régner,  parce  que  son  chef  avait  accepté  le 
commandement  de  l'armée  prussienne,-  celle  de  Hesse,  «  pour  s'être  toujours 
montrée  ennemie  de  la  France,  et  pour  avoir  pris  dans  la  dernière  guerre  une 
position  équivoque.  »  La  Prusse  et  la  Russie  reconnurent  toutes  les  souverai- 
netés créées  par  Napoléon,  et  accédèrent  au  système  continental.  Le  nouveau 
roi  de  Westphalie  entra  dans  la  confédération  du  Rhin  aussitôt  après  sa  nomi- 
nation ;  un  peu  plus  tard  les  seuls  princes  allemands  qui  n'en  fissent  pas 
partie  (1)  furent  obligés  de  s'y  réunir,  de  sorte  qu'elle  embrassa  toute  l'Alle- 
magne, à  l'exception  des  provinces  prussiennes  et  de  celles  qui  appartenaient 
aux  rois  de  Suède  et  de  Danemark. 

La  Prusse,  déchue  du  rang  qu'elle  avait  occupé  jusqu'alors  parmi  les  puis- 
sances européennes  ,  eut  encore  beaucoup  à  souffrir  des  conséquences  du  traité 
de  Tilsitt  et  de  l'extension  arbitraire  donnée  par  Napoléon  à  diverses  stipula- 
tions de  ce  traité.  Ecrasée  par  l'occupation  française  qui  fut  prolongée  jusqu'à 
la  fin  de  1808,  ruinée  par  une  contribution  de  guerre  exorbitante,  forcée  de 

(1)  L'électeur  de  Salzbourg,  devenu  grand-duc  de  Wurzbourj ,  en  était  membre 
depuis  le  lo  septembre  1806  ;  l'électeur  de  Saxe  s'y  était  joint  pendant  la  guerre  eu 
prenant  le  titre  de  ,  emple  avait  été  suivi  un  peu  plus  tard  par  les  petit 

princes  de  I  Ulcm  igné  c<  ntrale. 


770  ÉTUDES  sur  l'àllemagm.. 

réduire  sou  état  militaire  à  quarante-deux  mille  hommes  et  d'ouvrir  à  travers 
ses  provinces  des  routes  stratégiques  et  commerciales  pour  les  troupes  de  la 
confédération  du  Rhin  et  les  marchandises  françaises,  elle  eut  5  subir  toutes 
les  humiliations  et  toutes  les  vexations  que  peut  inventer  le  ressentiment  d'un 
vainqueur  irrité;  pourtant  ses  souffrances  lui  furent  utiles,  parce  qu'au  lieu 
de  l'accabler,  elles  réveillèrent  chez  elle  le  patriotisme  et  l'énergie.  La  guerre 
était  à  peine  finie  que  le  gouvernement  prussien  s'occupait  de  réparer  les  maux 
qu'elle  avait  causés  et  de  rouvrir  les  sources  de  la  prospérité  publique.  Des 
hommes  d'une  haute  capacité  furent  placés  à  la  tète  des  affaires,  et  s'appliquèrent 
avec  un  zèle  et  une  activité  admirables  à  préparer  au  pays  un  meilleur  avenir. 
Les  anciennes  institutions  militaires,  dont  la  campagne  de  1806  avait  démontré 
l'insuffisance,  furent  complètement  remaniées.  Scharnhorsl  réorganisa  l'armée 
et  la  remit  sur  un  pied  respectable ,  mais  cela  se  fit  sans  bruit ,  presque  en  se- 
cret ,  et  avec  les  précautions  nécessaires  pour  ne  pas  éveiller  la  défiance  de 
Napoléon.  Le  baron  de  Stein  changea  le  système  général  de  l'administration 
de  manière  à  lui  donner  une  vigueur  et  une  unité  qu'elle  n'avait  pas  aupara- 
vant; il  modifia  notablement  les  lois  qui  régissaient  la  propriété  territoriale  , 
et  donna  aux  villes  une  nouvelle  existence.  Il  y  avait  une  noble  hardiesse  à  se 
lancer  ainsi  dans  une  large  voie  d'améliorations  et  de  réformes  lorsqu'on  était 
encore  sous  le  coup  d'immenses  désastres,  et  avant  même  que  l'occupation 
étrangère  eût  cessé  de  peser  sur  le  pays;  mais  l'âme  ardente  et  énergique  du 
baron  de  Stein  rêvait  déjà  l'affranchissement  de  sa  patrie,  et  il  ne  pensait  pas 
qu'il  fût  trop  tôt  pour  travailler  à  le  préparer.  Il  s'efforça  de  relever  l'esprit 
public  non-seulement  en  Prusse,  mais  dans  toute  l'Allemagne,  en  encoura- 
geant tous  ceux  qu'animait  une  haine  commune  contre  l'oppression  à  s'orga- 
niser en  sociétés  secrètes ,  et  à  se  tenir  prêts  pour  le  moment  où  l'on  pourrait 
enfui  tenter  de  secouer  le  joug.  Emporté  par  son  brûlant  patriotisme,  il  ne  sut 
pas  envelopper  d'assez  de  mystère  ses  efforts  et  ses  espérances,  et  devint  sus- 
pect au  gouvernement  français,  qui  exigea  son  renvoi  du  roi  de  Prusse.  Sa 
destitution  fut  bientôt  suivie  d'un  décret  de  proscription  lancé  par  Napoléon 
contre  le  nommé  Stein,  comme  ennemi  de  l'Allemagne  et  de  la  confédération 
du  Rhin.  Forcé  de  quitter  la  Prusse,  il  se  réfugia  d'abord  en  Autriche,  puis  en 
Russie;  mais  il  ne  cessa  pas  de  travailler  à  susciter  des  ennemis  au  tout-puis- 
sant oppresseur  de  l'Europe .  et  fut,  du  sein  de  l'exil,  l'un  des  instruments  les 
plus  actifs  du  mouvement  de  réaction  qui  eut  lieu  plus  tard  contre  la  domina- 
tion française. 

Les  grands  changements  qui  avaient  bouleversé  l'Allemagne  septentrionale 
s'étaient  faits  sans  la  participation  de  l'Autriche,  et  Napoléon  lui  avait  fait 
senlir  durement  l'abaissement  où  l'avait  réduite  le  traité  de  Presbourg  (1). 
Effrayée  sur  son  propre  avenir  par  le  sort  de  la  Prusse,  elle  se  prépara,  dès 
l'année  1808,  à  tenter  un  nouvel  effort  pour  reconquérir  son  rang  parmi  les 
puissances  européennes ,  et  pour  assurer  son  indépendance  sans  cesse  menacée 
par  une  ambition  que  rien  ne  semblait  pouvoir  assouvir.  Napoléon  paraissait 

(l)Lors  de  mu  entrevue  a  Erfiirt  avec  Alexandre,  il  écrivit  ;i  l'Empereur  d'Autn- 
hi      ■  Il  n'a  tenu  qu'à  moi  d'anéantir  la  mi  nari  lui  autrichienne.  » 


ÉTUDES   SUR   L'ALLEMAGNE,  777 

avoir  formé  le  plan  d'asseoir  successivement  sur  tous  les  trônes  de  l'Europe 
quelqu'un  des  membres  de  sa  famille;  sa  nouvelle  entreprise  contre  l'Espagne 
justifiait  toutes  les  craintes  à  cet  égard  ,  en  même  temps  que  les  obstacles  inat- 
tendus qu'opposait  à  ses  projets  l'indomptable  énergie  du  peuple  espagnol  pou- 
vaient faire  croire  que  le  moment  était  venu  de  mettre  une  barrière  à  tant 
d'envahissements.  La  cabinet  de  Vienne  se  décida  donc  à  la  guerre,  espérant 
que  les  alliés  ne  lui  manqueraient  pas,  et  que  rois  et  peuples  s'uniraient  à  lui 
pour  briser  le  joug  de  fer  qui  courbait  toutes  les  têtes.  Cette  attente  fut  trom- 
pée :  la  Russie  prit  parti  pour  la  Fiance,  et  envoya  un  corps  d'armée  en  Gal- 
licie; l'appel  de  l'Autriche  au  peuple  allemand  manqua  son  effet  et  ne  réveilla 
que  des  sympathies  individuelles,  trop  impuissantes  contre  la  terreur  qu'inspi- 
rait le  pouvoir  de  Napoléon  ;  les  princes  de  la  confédération  du  Rhin  restèrent 
fidèles  à  leur  puissant  protecteur,  et  ce  fut  avec  des  troupes  allemandes  qu'il 
remporta  les  victoires  par  lesquelles  il  ouvrit  la  campagne  de  1809  (1).  L'as- 
cendant de  Napoléon  l'emporta  encore  cette  fois;  mais  la  lutte  fut  opiniâtre  et 
terrible.  L'archiduc  Charles  balança  à  Aspern  la  fortune  du  conquérant,  et  la 
victoire  de  Wagram  ne  fut  achetée  qu'au  prix  des  plus  sanglants  sacrifices. 
Certains  épisodes  de  cette  guerre,  comme  l'apparition  de  quelques  corps  de 
partisans  dans  le  nord  de  l'Allemagne,  et  surtout  l'insurrection  des  monta- 
gnards du  Tyrol  sous  André  Hofer,  montrèrent  que  la  haine  de  la  domination 
impériale  couvait  au  fond  de  bien  des  cœurs,  et  n'attendait,  pour  faire  explo- 
sion ,  qu'une  occasion  favorable.  Mais  les  revers  de  l'Autriche  arrêtèrent  le 
mouvement  qui  commençait,  et  le  pouvoir  de  Napoléon  parut  plus  fort  et 
mieux  établi  que  jamais.  Le  traité  de  Vienne ,  ou  plutôt  de  Schœnbrunn 
(14  octobre  1809),  enleva  à  la  monarchie  autrichienne  plus  de  deux  mille 
milles  carrés  et  de  trois  millions  de  sujets.  Napoléon  eut  les  provinces  illy- 
riennes,  qui  ne  furent  point  réunies  au  royaume  d'Italie,  mais  formèrent  un 
État  à  part;  la  Bavière  s'enrichit  de  Salzbourg  et  de  quelques  districts  voisins; 
la  Gallicie  occidentale  fut  réunie  au  grand-duché  de  Varsovie  ;  une  partie  de 
la  Gallicie  orientale  fut  donnée  à  la  Russie.  L'Autriche,  diminuée  de  plus  d'un 
sixième,  rejetée  au  delà  des  Alpes,  privée  de  toute  communication  avec  la 
mer,  se  trouva  ainsi  réduite  à  son  tour  au  rang  de  puissance  du  second 
ordre. 

L'année  suivante,  Napoléon,  à  l'apogée  de  sa  puissance  et  devenu  l'époux 
d'une  archiduchesse  d'Autriche,  fit  encore  sentir  à  l'Allemagne  septentrionale 
les  effets  de  celle  inquiétude  d'esprit  qui  le  poussait  à  bouleverser  sans  cesse 
ses  propres  créations.  Après  avoir  détrôné  son  frère  Louis  qui  avait  montré 
quelques  velléités  d'indépendance,  et  incorporé  la  Hollande  à  son  empire, 
comme  étant  une  allurion  des  fleuves  français ,  il  réunit  encore  à  la  France 
toute  la  partie  de  l'Allemagne  située  le  long  de  la  mer  du  Nord  (  13  décembre 

(1)  Il  savait  les  enthousiasmer  par  des  discours  pleins  d'habileté,  que  leurs  chefs 
leur  traduisaient  en  allemand.  En  voici  un  échantillon  :  «  Je  ne  suis  point  au  milieu 
de  vous  comme  empereur  des  Français  ,  mais  comme  protecteur  de  votre  pays  et  de  la 
confédération  du  Rhin.  Il  n'y  a  pas  de  Français  parmi  vous  :  vous  devez  à  vous  seuil 
vaincre  les  Autrichiens,  tic.  ,  etc.  » 

TOUR    It.  .,  , 


778  ÉTUDES   SUR   L'ALLEMAGNE. 

1810).  Cette  mesure  privait  de  leurs  États  quatre  princes  souverains,  met- 
tait fin  à  l'indépendance  des  villes  hanséatiques,  et  enlevait  au  royaume  de 
Westphalie  des  portions  notables  de  son  territoire.  Ce  fut  la  dernière  modifi- 
cation apportée  à  l'œuvre  déjà  tant  remaniée  de  la  confédération  du  Rhin  : 
l'heure  approchait  où  l'édifice  colossal  de  l'empire  allait  s'écrouler  tout  entier 
en  moins  de  temps  encore  qu'il  n'en  avait  fallu  pour  l'élever. 

Il  semblait  qu'une  puissance  mystérieuse  forçât  Napoléon  d'aller  toujours 
en  avant,  et  ne  lui  permît  pas  de  se  reposer  dans  ses  triomphes;  il  lui  fallait 
toujours  soutenir  ses  conquêtes  par  d'autres  conquêtes ,  compléter  ses  entre- 
prises par  des  entreprises  nouvelles.  C'est  ainsi  que  l'asservissement  de  l'Alle- 
magne et  le  système  continental  le  poussèrent  à  la  guerre  de  Russie,  où  il 
entraîna  avec  lui  malgré  elles  la  Prusse,  l'Autriche  et  la  confédération  du 
Rhin.  Personne  n'ignore  quelle  en  fut  l'issue  :  on  sait  comment  l'incendie  de 
Moscou  le  força  à  la  retraite ,  et  comment  un  hiver  précoce  anéantit  Tune  des 
plus  belles  et  des  plus  nombreuses  armées  qu'il  eût  jamais  mises  en  campa- 
gne. Cet  immense  désastre  releva  les  espérances  des  nombreux  ennemis  que  la 
domination  française  comptait  en  Allemagne,  et  détacha  de  Napoléon  des  alliés 
que  la  crainte  seule  avait  associés  à  sa  destinée.  La  Prusse  ,  qu'il  avait  traitée 
en  pays  conquis  depuis  le  traité  de  Tilsitt,  et  qu'il  avait  même  pensé  à  rayer 
de  la  liste  des  États  européens  (1),  donna  le  signal  de  la  défection.  Au  mois  de 
février  1813,  Frédéric-Guillaume,  qui  avait  quitté  Berlin  pour  se  rendre  à 
Breslau,  conclut  avec  l'empereur  de  Russie  un  traité  d'alliance  contre  la 
France.  Sa  proclamation  du  17  mars  «  où  il  énumérait  en  peu  de  mots  ses 
griefs  contre  Napoléon ,  produisit  un  effet  immense  ,  parce  qu'elle  exprimait 
des  sentiments  qui  étaient  dans  tous  les  cœurs.  Derrière  l'armée  régulière  qui, 
grâce  aux  sages  mesures  prises  dans  les  années  précédentes,  put  être  promp- 
tement  portée  à  cent  mille  hommes  ,  se  leva ,  sous  le  nom  de  landwehr,  une 
nombreuse  milice  volontaire  dans  laquelle  on  vit  figurer  des  vieillards,  des 
enfants  et  jusqu'à  des  femmes  habillées  en  hommes.  Ce  fut  là  le  commence- 
ment d'un  grand  mouvement  national  qui  se  propagea  successivement  dans 
toutes  les  parties  de  l'Allemagne,  et  qui  donna  à  la  guerre  de  1813  un  carac- 
tère tout  particulier.  On  lui  donna,  dès  le  commencement,  le  nom  de  guerre 
sainte;  on  la  désigne  encore  aujourd'hui  sous  celui  de  :  guerre  de  la  déli- 
vrance (Befreyungs-krieij).  Cette  époque  a  laissé  un  grand  souvenir  dans  le 
cœur  des  Allemands ,  parce  que  ce  fut  la  première  fois  depuis  bien  des  siècles, 
qu'unis  par  la  haine  du  joug  étranger,  ils  combattirent  en  frères  pour  un 
même  but,  l'indépendance  de  la  patrie  commune.  Toutes  les  discordes,  toutes 
les  rivalités  furent  un  moment  oubliées  :  princes  et  peuples  parlèrent  le  même 
langage,  parurent,  animés  du  même  enthousiasme;  les  mots  enivrants  de 
patrie  et  de  liberté  retentirent  dans  les  proclamations  royales  comme  dans  les 
hymnes  des  nouveaux  Tyrtées  que  les  soldats  chantaient  en  marchant  au  com- 

(1)  Napoléon  haïssait  les  Prussiens,  qu'il  appelait  les  jacobins  du  Nord.  Lorsqu'il  si 
pi  i  parait  à  son  expédition  de  Russie  ,  il  eut  un  moment  le  projet  d'en  finir  avec  la  mo- 
narchie  prussienne.  Il  avait  dans  tous  les  cas  l'intention  formelle  de  lui  enlever  la  Si- 
l<  ie  i i  la  donner  .>'i  roi  de  Saxe. 


ÉTUDES   SLR   L  ALLEMAGNE.  779 

bat  (1)  ;  il  y  eut  là  un  instant  d'élan  populaire  universel  qui  put  faire  croire  à 
la  réalisation  prochaine  de  ce  rêve  tant  et  si  vainement  poursuivi  :  l'unité  de 
l'Allemagne. 

Le  génie  de  Napoléon  ne  se  démentit  pas  pendant  la  campagne  de  1815,  et 
cette  guerre  se  serait  sans  doute  terminée  à  son  avantage,  s'il  n'avait  eu  à 
combattre  que  des  armées  et  non  une  nation  ;  mais  l'exaspération  des  popula- 
tions contre  lui  était  un  puissant  auxiliaire  pour  ses  eunemis  ;  elle  rendait  ses 
victoires  à  peu  près  inutiles  et  donnait  une  grande  importance  aux  moindres 
revers  de  ses  lieutenants.  Ce  fut  en  vain  qu'il  battit  les  alliés  à  Lutzen  et  à 
Bautzen,  et  qu'il  les  poussa,  l'épée  dans  les  reins,  depuis  les  bords  de  la  Saale 
jusqu'en  Silésie  :  l'Autriche,  entraînée  par  le  mouvement  universel,  se  déclara 
contre  lui,  apportant  à  la  coalition  deux  cent  mille  hommes  de  bonnes  troupes 
et  un  immense  effet  moral.  La  victoire  de  Dresde  n'empêcha  pas  la  Bavière  de 
se  joindre  à  son  tour  à  cette  ligue,  et  il  est  probable  que  la  bataille  de  Leipzig 
gagnée  par  Napoléon  n'eût  fait  que  retarder  de  quelque  temps  la  délivrance 
de  l'Allemagne;  mais  cette  sanglante  mêlée  de  trois  jours,  où  la  supériorité 
du  nombre  et  la  trahison  des  Saxons  donnèrent  la  victoire  aux  alliés,  décida 
la  retraite  de  l'armée  française  :  encore  les  Bavarois  voulurent-ils  lui  fermer 
le  chemin  ,  et  fut-elle  obligée,  pour  regagner  le  Rhin,  de  remporter  à  Hanair 
une  dernière  victoire.  Ce  fut  le  2  novembre  que  Napoléon  repassa  ce  fleuve 
tant  de  fois  traversé  par  lui,  et  qu'il  ne  devait  plus  revoir  désormais. 

Il  suffit  de  la  nouvelle  de  la  bataille  de  Leipzig  pour  mettre  fin  au  royaume 
de  Westphalie.  Jérôme  Bonaparte  s'enfuit  de  Cassel,  et  la  Prusse,  l'Angleterre, 
les  maisons  de  Hesse,  d'Oldenbourg  et  de  Brunswick  se  remirent  en  possession 
de  ce  qui  leur  avait  été  enlevé.  Le  grand-duc  de  Francfort,  Dalberg,  aban- 
donna le  grand-duché  que  lui  avait  fait  Napoléon,  et  se  retira  à  Constance  , 
puis  plus  tard  à  Ratisbonne,  dont  il  était  évèque.  Le  roi  de  Wurtemberg  ,  les 
grands-ducs  de  Bade  et  de  Hesse-Darmstadt  se  hâtèrent  d'assurer  leur  existence 
par  des  traités  particuliers  avec  l'Autriche,  et  joignirent  aux  troupes  des 
alliés  les  contingents  qu'ils  avaient  levés  comme  membres  de  la  confédération 
du  Rhin.  L'organisation  établie  par  Bonaparte  tombait  ainsi  pièce  à  pièce  ; 
mais  qu'allait-on  mettre  à  la  place?  Les  uns  voulaient  la  restauration  de 
l'ancien  empire  germanique,  et  croyaient  qu'il  était  de  toute  justice  de  pro- 
clamer purement  et  simplement  le  rétablissement  de  l'ordre  de  choses  renversé 
par  la  main  de  l'étranger.  D'autres  voulaient  que  tous  les  princes  qui  avaient 
fait  partie  de  la  confédération  du  Rhin  fussent  privés  de  l'administration  de 
leurs  États,  ou  ne  la  conservassent  que  sous  la  direction  d'un  comité  de  gou- 
vernement chargé  de  préparer  la  reconstitution  de  l'Allemagne.  Ces  divers 
plans  furent  rejelés  par  les  puissances  alliées  comme  ne  pouvant  se  concilier 

(1)  Le  mouvement  de  1813  donna  naissance  à  toute  une  littérature  patriotique  où 
s'exhalèrent  en  vers  brûlants  et  en  prose  véhémente  les  sentiments  comprimés  jus- 
qu'alors par  la  crainte  qu'inspirait  Napoléon,  mais  fomentés  avec  soin  par  les  sociétés 
secrètes,  cl  même,  autant  «pue  la  prudence  le  permettait  ,  par  l'enseignement  des 
universités.  Les  monuments  les  plu-  curieux  de  cette  époque  son)  les  chant  d'Arndt  . 
de  Schenkendort ,  de  Kocrncr,  le  Mercure  du  Rhin  «le  Goerres  ,  et< 


780  ÉTUDES   SUR   L  ALLEMAGNE. 

avec  les  traités  par  lesquels  l'Autriche  venait  de  garantir  aux  princes  de  l'Al- 
lemagne méridionale  la  plénitude  de  leurs  droits  et  l'intégrité  de  leur  terri- 
toire. D'ailleurs,  la  guerre  n'était  pas  finie  :  contre  un  homme  tel  que  Napo- 
léon, ce  n'était  pas  trop  d'une  ligue  universelle,  et  il  ne  fallait  pas  risquer  de 
lui  rendre  des  alliés  et  de  faire  renaître  des  divisions  dont  il  était  encore  en 
position  de  tirer  un  grand  parti.  On  nomma,  il  est  vrai,  une  commission  cen- 
trale d'administration  présidée  par  le  baron  de  Stein  ;  mais  son  aulorilé  ne 
s'étendit  que  sur  la  Saxe,  dont  le  roi,  resté  fidèle  à  Napoléon  jusqu'à  la  fin  , 
était  considéré  comme  prisonnier  de  guerre,  sur  les  grands-duchés  de  Berg  et 
de  Francfort,  et  sur  quelques  parties  de  la  Weslphalie.  Cette  commission  fut 
chargée,  en  outre,  d'organiser  la  force  nationale  et  de  veiller  à  ce  que  chacun 
contribuât,  selon  son  pouvoir,  à  l'œuvre  commune.  On  put  voir  alors  combien 
la  domination  de  Bonaparte  avait  été  favorable  au  développement  des  res- 
sources matérielles  de  l'Allemagne  par  la  facilité  et  la  promptitude  avec 
lesquelles  on  leva,  dans  les  seuls  États  du  second  ordre,  des  armées  telles  que 
l'ancien  empire  tout  entier  n'en  avait  jamais  pu  fournir  dans  son  meilleur 
temps. 

Quatre  cent  mille  hommes  passèrent  le  Bhin  sur  divers  points  dans  les  der- 
niers jours  de  l'année  1815,  et  le  territoire  français  devint  le  champ  de  bataille 
où  devaient  se  décider  les  destinées  de  l'Europe.  La  France,  épuisée  d'hommes 
et  d'argent,  fil  un  dernier  effort  pour  tenir  tête  à  tant  de  nations  conjurées 
contre  elle,  et  cet  effort  fut  assez  puissant  pour  déterminer  les  coalisés, 
quoique  arrivés  à  cinquante  lieues  de  Paris,  à  offrir  encore  la  paix  à  Napoléon, 
qui  repoussa  les  offres  de  Châlillon  comme  il  avait  repoussé  deux  mois  avant 
celles  de  Francfort,  et  s'obstina  à  continuer  une  lutte  inégale  ,  comptant  sur 
son  génie  et  sur  sa  fortune.  Son  génie  seul  ne  lui  fit  pas  défaut;  il  se  montra 
aussi  actif,  aussi  fécond  que  jamais,  et  la  campagne  de  1814  fut  aussi  mer- 
veilleuse qu'aucune  de  ses  plus  vantées.  Mais  tout  cela  fut  en  pure  perte,  parce 
que  la  France  était  fatiguée  de  prodiguer  le  sang  de  ses  enfants  dans  de  bril- 
lantes aventures,  parce  qu'elle  commençait  à  séparer  sa  cause  de  celle  de  la 
dynastie  impériale  et  à  désirer  le  repos  à  tout  prix.  Ce  sentiment,  qui  régnait 
dans  une  portion  considérable  de  la  nation,  dispensa  la  coalition  de  remporter 
des  victoires  décisives  :  ce  fut  lui  qui  amena  la  capitulation  de  Paris,  l'abdi- 
cation de  Napoléon  et  le  retour  de  l'ancienne  dynastie. 

Le  traité  du  30  mai,  conclu  entre  Louis  XVIII  et  les  puissances  alliées  , 
posa  les  bases  d'un  remaniement  général  de  l'Europe.  La  France  fut  réduite  à 
ses  limites  de  1792,  avec  quelques  modifications  à  son  avantage;  la  réunion 
de  la  Hollande  et  de  la  Belgique  sous  le  sceptre  de  la  maison  d'Orange  fut  dé- 
cidée, quoique  non  encore  formellement  énoncée;  l'Italie  septentrionale  fut 
donnée  à  l'Autriche;  quant  à  l'Allemagne,  il  fut  dit  formellement  qu'elle 
formerait  une  confédération  d  États  indépendants.  Celte  stipulation  vague  et 
générale  laissait  le  champ  libre  à  bien  des  conjectures;  toutefois  elle  renver- 
sait définitivement  les  espérances  de  ceux  qui  auraient  voulu  la  résurrection 
du  vieil  empire  germanique.  Il  en  résultait  clairement  qu'on  allait  établir 
quelque  chose  de  tout  nouveau,  et  dont  il  n'y  avait  pas  d'exemple  dans  l'histoire, 
à  savoir  un  Etat  fédératif  composé  de  rois  et  de  princes,  placés  tous  au  même 


ÉTUDES   SLR   L'ALLEMAGNE.  781 

rang  et  sans  aucune  subordination  hiérarchique  des  uns  aux  autres.  Telle  fut 
en  effet  la  solution  donnée  au  difficile  problème  de  la  reconstitution  de  l'Alle- 
magne. Le  traité  de  Paris  avait  posé  les  principes  ;  le  congrès  devienne,  as- 
semblé quelques  mois  plus  tard,  en  régla  l'application,  et  l'une  de  ses  œuvres 
principales  fut  l'organisation  actuelle  de  la  confédération  germanique.  C'est 
cette  œuvre  que  nous  examinerons  dans  un  prochain  article  ,  où  nous  essaye- 
rons d'apprécier  les  causes  qui  lui  ont  donné  naissance,  les  modifications  suc- 
cessives que  les  événements  y  ont  apportées  ,  et  les  résultats  qui  en  sont  sortis 
jusqu'à  ce  jour,  tant  pour  l'Allemagne  que  pour  l'Europe. 

E.  de  Cazai.es. 


LA 


(Min  m  ntnm 


2<DU9IIAiaiE)T. 


i. 

Placé  entre  le  Morbihan  ,  l'Ille-et-Vilaine  et  la  Cornouaille,  le  département 
des  Côtes-du-Nord  était,  pour  ainsi  dire,  le  point  d'intersection  des  trois 
chouanneries  bretonnes.  Les  royalistes  y  avaient  d'ailleurs  pour  chef  un  des 
hommes  les  plus  actifs  et  les  plus  entreprenants  qu'ait  jamais  produits  aucune 
guerre  civile.  Ce  chef  était  un  gentilhomme  obscur,  nommé  Boishardy  ,  qui 
avait  vécu  jusqu'alors  uniquement  occupé  à  chasser  le  loup  et  à  courtiser  les 
jeunes  fermières.  Les  paysans,  qui  le  craignaient  à  cause  de  sa  force  et  de 
son  audace,  l'aimaient  pour  sa  franchise  familière,  sa  gaieté  et  ses  élans 
d'une  brusque  bonté.  Il  ne  s'était  jamais  donné  la  peine  d'être  meilleur  ni 
plus  mauvais  que  le  hasard  ne  l'avait  fait.  C'était  un  de  ces  hommes  d'instinct, 
destinés  à  devenir  populaires ,  parce  qu'ils  ont  le  bonheur  d'avoir  a  côté  de 
chaque  vertu  un  défaut  qui  la  rend  visible  aux  yeux  grossiers  de  la  foule, 
capables  de  mauvaises  actions  quand  la  passion  les  pousse  ,  mais  non  de  mé- 
chanceté, parce  que  la  méchanceté  suppose  la  corruption  et  le  parti  pris  ; 
i  il ures  cahoteuses  qui  plaisent  comme  les  paysages  accidentés  et  les  arbres 
rugueux,  par  le  seul  charme  de  la  vie  et  de  la  variété. 
\\iiii  que  la  révolution  eûl  fail  de  Boishardy  un  chef  de  partisans ,  ses 


LA  CHOUANNERIE  EN  BRETAGNE.  783 

aventures  amoureuses  l'avaient  déjà  rendu  célèbre  dans  les  paroisses.  C'était 
une  sorte  de  Lovelace  en  sabots  que  l'on  était  sûr  de  trouver  le  dimanche  aux 
danses  et  aux  pardons,  les  autres  jours  aux  moulins,  aux  fours,  aux  fon- 
taines ,  partout  enfin  où  viennent  les  jeunes  filles  et  où  pareil  oiseleur  pou- 
vait tendre  ses  filets.  Les  mères  le  redoutaient ,  les  maris  pâlissaient  en  le 
voyant  passer  devant  leurs  seuils  ,  et  le  curé  de  Brehand  avait  un  jour  prêché 
contre  lui.  On  comprend  combien  une  aussi  mauvaise  réputation  dut  lui  sus- 
citer d'admirateurs  et  d'envieux.  Il  n'était  pas  de  paysan  qui  ne  connût  M.  de 
Boishardy;  la  canonisation  l'eût  à  peine  rendu  aussi  célèbre.  Cette  popularité 
lui  fut  d'un  grand  secours  lorsqu'il  chercha  à  soulever  les  paroisses,  et  il 
ne  tarda  point  à  devenir  le  chef  le  plus  redoutable  de  toute  la  Bretagne. 

Les  embarras  de  la  guerre  civile  n'avaient  pu  le  faire  renoncer  à  ses  galan- 
teries, mais  en  avaient  nécessairement  borné  le  cours  ;  le  temps  d'être  incon- 
stant lui  manquait.  Une  nouvelle  maîtresse  exerçait  d'ailleurs  sur  lui ,  depuis 
quelque  temps,  un  empire  absolu.  Elle  se  faisait  appeler  Mme  Catherine  ;  sa 
fière  beauté  et  son  caractère  allier  l'avaient  fait  surnommer  la  Royale  parmi 
les  chouans.  On  la  disait  issue  d'une  noble  famille  d'Ille-et-Vilaine.  Elle  avait 
commencé ,  comme  Boishardy,  par  déroger  en  amour,  et  ses  aventures  avec 
un  jeune  meunier  de  Redon  l'avaient  forcée  de  se  réfugier  à  Loudéac ,  où 
elle  fit  la  connaissance  du  chef  royaliste.  Elle  le  suivait  parfois  dans  ses  ex- 
péditions et  exerçait  sur  toutes  ses  actions  une  surveillance  jalouse ,  à  la- 
quelle Boishardy  se  soumettait  plus  patiemment  qu'on  ne  l'eût  supposé. 

Une  affaire  m'ayant  appelé  à  Lamballe  vers  la  fin  du  mois  de  thermidor 
1794,  je  rencontrai ,  en  sortant  de  l'auberge,  notre  ancien  médecin,  le  citoyen 
Launay,  que  je  n'avais  point  revu  depuis  ma  visite  à  la  Hunaudaie  (1).  Le 
temps  n'avait  rien  changé  à  son  caractère  frondeur.  Arrêté  comme  feuillan- 
tiste  pendant  le  règne  de  Robespierre  ,  il  s'était  fait  jacobin  après  sa  chute , 
et  je  le  trouvai  regrettant  amèrement  la  sainte  guillotine ,  dont  il  avait  été 
miraculeusement  sauvé  lui-même  par  le  9  thermidor.  Le  besoin  de  contredire 
était  plus  fort  chez  cet  homme  que  le  sentiment  de  sa  propre  conservation.  La 
logique  n'avait  jamais  aucune  part  au  choix  de  ses  opinions;  il  se  ralliait  aux 
minorités  par  malveillance,  comme  d'autres  se  ralliaient  aux  majorités  par 
lâcheté.  Peu  lui  importaient  les  subites  conversions,  pourvu  qu'elles  l'empê- 
chassent de  penser  comme  tout  le  inonde;  pour  lui ,  la  raison  ,  le  devoir,  la 
dignité,  c'était  l'opposition.  Il  se  faisait  gloire  de  cette  mauvaise  nature,  et 
appelait  ce  mécontentement  perpétuel  son  indépendance.  Il  me  parla  lon- 
guement des  excès  commis  par  les  chouans  dans  le  pays,  traita  de  trahison 
l'indulgence  du  nouveau  gouvernement,  et  m'avertit  que  je  ne  pourrais  me 
rendre  sans  les  plus  grands  dangers  à  Lachèze  ,  où  j'avais  affaire. 

—  Grâce  aux  muscadins  qui  nous  gouvernent .  ajouta-t-il ,  nos  campagnes 
ressemblent  au  grand  désert ,  et  l'on  ne  s'y  risque  plus  qu'en  caravane.  Du 
reste  ,  voici  le  capitaine  Rigaud  ,  qui  va  ,  j'espère,  te  tirer  d'embarras. 

Un  homme  d'une  quarantaine  d'années  venait  en  effet  de  tourner  la  rue,  et 
s'avançait  vers  nous.  Il  portait  une  redingote  militaire  blanchie  par  un  long 

(1)  Voyez  la  livraison  de  la  Bévue  du  15  octobre  1839. 


784  LA  CHOUANNERIE  EN  BRETAGNE. 

service,  des  sabots  sans  talons  et  un  vieux  feutre  décoré  d'un  plumet  tri- 
colore. 

—  Avez-vous  un  convoi  pour  Lachèze ,  capitaine?  lui  cria  de  loin  le 
docteur. 

—  Je  me  rends  moi-même  demain  à  Loudéac  avec  un  fort  détachement ,  îé- 
pondit  l'officier. 

Launay  me  prit  par  la  main. 

—  Alors  vous  m'emmènerez  ce  garçon? 

—  Volontiers,  reprit  Rigaud  en  me  saluant  ;  mais  nous  partirons  avant  le 
jour. 

—  Baptiste  se  tiendra  pour  averti  ;  seulement,  rappelez-vous  que  vous  me 
répondez  de  lui ,  et  n'allez  pas  me  dire  à  votre  retour,  comme  ce  feuillantistc 
de  Caïn ,  que  je  ne  vous  l'avais  point  donné  à  garder. 

—  Ce  que  nous  gardons  le  mieux  n'est  pas  toujours  à  l'abri ,  répliqua  le  ca- 
pitaine; personne  ne  peut  répondre  de  personne  par  le  temps  qui  court: 
carpe  diem  quant  minimum  credula  postero. 

Launay  se  tourna  vers  moi. 

—  Je  l'avertis ,  dit-il ,  que  Rigaud  a  fait  ses  classes  ,  qu'il  déjeune  de  Cicé- 
ron,  dîne  de  Virgile,  soupe  d'Horace,  et  qu'il  parle  latin  comme  un  profes- 
seur de  seconde;  ce  qui  ne  laisse  pas  de  lui  être  singulièrement  utile  pour 
une  guerre  contre  des  bas  Bretons. 

—  Plus  utile  que  vous  ne  croyez,  dit  le  capitaine,  car  je  trouve  dans  mes 
études  un  calme  qui  vous  manque.  Vous  ne  soupçonnez  pas  tout  ce  qu'une 
manie  a  de  précieux  ,  docteur;  elle  occupe  comme  une  passion  ,  et  n'a  aucun 
de  ses  tourments.  Croyez-moi ,  puisque  la  vie  n'est  après  tout  qu'une  voiture 
mal  suspendue  qui  nous  conduit  à  la  mort,  les  sages  sont  ceux  qui  baissent  les 
stores  sans  songer  au  but  ni  aux  cahots. 

—  Ni  à  se  procurer  des  souliers,  continua  Launay,  en  jetant  un  regard 
oblique  sur  les  chaussures  de  notre  capitaine. 

Celui-ci  sourit  sans  répondre ,  et  nous  salua  de  la  main. 

—  A  demain  donc,  citoyen,  sur  la  place  d'armes  ,  dit-il. 

Je  m'inclinai  en  promettant  d'être  exact,  et  il  partit.  Launay  le  regarda  s'en 
aller,  les  bras  croisés  ;  puis  ,  haussant  les  épaules  : 

—  Encore  un  pauvre  diable  né  pour  servir  quarante  ans  son  pays ,  et  pour 
mourir  dans  un  coin  avec  des  culottes  percées  !  murmura-t-il.  Vois-tu,  Baptiste, 
les  gens  simples  et  dévoués  sont  les  bêles  de  somme  de  la  société  ;  tant  qu'ils 
marchent,  on  les  charge,  et  quand  ils  tombent,  on  les  écorche.  1!  n'y  a  que 
deux  moyens  sûrs  pour  faire  son  chemin  ici-bas  :  être  inutile  ou  être  méchant; 
les  puissants  sont  ceux  qui  savent  être  l'un  et  l'autre. 

Le  rappel  me  réveilla  le  lendemain ,  et  je  me  hâtai  de  me  rendre  à  la  place 
d'armes,  mon  fusil  de  chasse  en  bandoulière.  J'y  trouvai  le  capitaine  à  la  tête 
de  sa  compagnie  et  dans  le  même  costume  que  la  veille.  Les  cent  cinquante 
grenadiers  de  l'Hérault  qu'il  commandait  n'avaient  conservé,  comme  lui ,  que 
quelques  parties  dépareillées  de  leur  uniforme.  La  plupart  étaient  coiffés  de 
chapeaux  de  paille  relevés  à  la  grenadière,  vêtus  de  redingotes  de  toile  à  pa- 
remcnla  bleus,  et  chaussés  de  lambeaux  de  feutre  ou  de  semelles  ficelées , 


LA  CHOUANNERIE  EN  BRETAGNE.  78o 

jouant  le  cothurne  antique.  A  les  voir  ainsi  armés  d'une  carabine  noircie,  de 
sabres  inégaux  et  de  pistolets  passés  à  une  ceinture  de  corde  ,  on  eût  dit  une 
troupe  de  bandits.  Toutefois  la  fermeté  régulière  de  leur  marche,  l'ensemble 
des  mouvements  et  je  ne  sais  quelle  visible  habitude  d'obéissance  faisaient 
encore  reconnaître  le  soldat,  non  celui  que  nous  voyons  aujourd'hui,  coquet, 
bien  nourri  et  les  mains  gantées  ,  mais  le  soldat  d'alors ,  tanné  par  le  soleil 
ou  la  brise ,  la  barbe  hérissée ,  toujours  affamé ,  noir  de  poudre,  et  combattant 
avec  l'acharnement  des  dieux  d'Homère  pour  un  mot  magique  qu'il  ne  com- 
prenait pas.  A  la  suite  des  grenadiers  marchait  une  troupe  de  volontaires 
armés  de  fléaux  et  de  faucilles  :  c'était  la  compagnie  des  moissonneurs ,  for- 
mée d'après  un  décret  de  la  convention  pour  couper  et  battre  le  blé  des  pays 
conquis. 

J'avais  pris,  avec  le  capitaine,  la  gauche  du  détachement,  et  nous  mar- 
châmes quelque  temps  en  silence  à  côté  l'un  de  l'autre.  Le  jour  venait  de  pa- 
raître, la  brume  était  tombée,  et  les  oiseaux  chantaient,  en  secouant  leurs 
ailes,  le  long  des  haies  vives.  Mon  compagnon  me  montra  l'horizon  illuminé 
de  toutes  les  splendeurs  du  soleil  levant. 

—  Une  aurore  d'Italie,  citoyen,  dit-il  eu  souriant.  Tithoni  croceum  lin- 
quens  aurora  cubile. 

—  Je  vois  que  Virgile  vous  est  aussi  familier  qu'Horace ,  observai-je. 

—  Voilà  vingt  ans  que  je  les  repasse  dans  la  création  ,  répondit-il  ;  il  n'est 
point  d'image  qu'  ne  me  rappelle  un  de  leurs  vers. 

—  Depuis  votre  arrivée  ici ,  vous  devez  vous  rappeler  aussi  parfois  ceux  de 
Lucain. 

—  Hélas  !  oui.  Voire  Bretagne  est  comme  la  robe  sanglante  du  citoyen  Jésus; 
chacun  en  veut  un  morceau. 

—  Et  vous  n'entrevoyez  point  de  terme  à  celte  lutte  impie? 

—  Le  moyen  d'en  espérer,  tant  que  les  représentants  et  les  généraux  auront 
des  plans  contraires  avec  des  pouvoirs  égaux?  Chacun  agit  ici  séparément  et 
sans  responsabilité.  En  cas  de  succès,  tout  le  monde  se  glorifie;  en  cas  de 
revers,  on  ne  peut  accuser  personne.  L'armée  républicaine  est  d'ailleurs  trop 
peu  nombreuse.  A  force  de  répéter  dans  ses  dépêches  et  ses  journaux  qu'elle 
comptait  soixante  mille  hommes  ,  le  comité  de  salut  public  a  peut-être  fini  par 
le  croire;  mais  la  vérité  est  que  nous  en  avons  seulement  trente  mille  pour 
garder  quatre  mille  lieues  carrées  de  pays  et  trois  cent  cinquante  lieues  de 
côtes!  Sur  ce  nombre,  dix  milles  languissent  dans  les  hôpitaux,  dix  mille 
n'ont  point  d'armes,  tous  manquent  de  souliers  et  de  pain.  J'ai  vu  près  de 
Vitré  une  compagnie  de  grenadiers  qui  ne  pouvait  quitter  ses  barraques  faute 
de  vêlements;  à  Fougères,  les  soldais  affamés  ont  mis  eu  délibération  s'ils 
mangeraient  les  cadavres.  Tout  cela  ne  serait  rien,  s'il  s'agissait  de  décider 
la  question  dans  une  bataille  :  nous  mènerions  nos  grenadiers  au  feu  comme 
une  bande  de  loups  affamés  ;  tant  qu'ils  mâchent  des  cartouches,  ils  ne  sentent 
point  la  faim.  Mais  ceci  est  une  guerre  des  Mille  et  une  \  uits  :  nous  com- 
battons des  génies  invisibles  :  ce  sont  les  arbres  qui  nous  tirenl  des  coups  de 
fusil.  Avons-nous  le  dessus,  tout  rentre  en  terre;  nous  ne  trouvons  plus  que 
«les  paysans  qui  lahourenl  .  des  femmes  qui  filenl  .  des  enfanls  qui  nous  ôlent 


786  LA  CHOUANNERIE  EN  BRETAGNE. 

leurs  bonnets.  Sommes-nous  forcés  de  céder,  chaque  fossé  produit  un  combat- 
tant ,  chaque  souche  de  genêt  se  change  en  ennemi  ;  il  n'est  point  d'enfant ,  de 
femme  ou  de  paysan  qui  n'ait  pour  nous  une  pierre  ou  une  balle.  Quiconque 
peut  frapper  donne  son  coup.  Cette  race  de  l'Ouest  est  patiente  dans  sa  haine  ; 
il  n'y  a  à  espérer  d'elle  ni  lassitude  ni  découragement  :  elle  a  faim  de  bleus. 
Tant  qu'il  restera  ici  de  la  poudre  et  des  mousquets  ,  la  république  ne  pourra 
se  dire  victorieuse.  Aussi,  combattre  ces  hommes  est  inutile;  les  tuer,  bar- 
bare :  il  faut  les  traiter  comme  ces  animaux  indomptables  dont  on  rogne  les 
ongles  et  lime  les  dents. 

Le  capitaine  finissait  de  parler,  lorsqu'on  vint  l'avertir  que  les  éclaireurs 
avaient  découvert  un  champ  de  blé  à  quelques  centaines  de  pas  de  la  route. 
Il  fit  faire  halte,  prit  cinquante  grenadiers  avec  la  compagnie  des  moisson- 
neurs ,  et  se  dirigea  vers  l'endroit  indiqué.  Nous  trouvâmes  un  champ  de  fro- 
ment ,  dont  les  maigres  épis  formaient  de  loin  en  loin  des  touffes  plus  hautes 
et  plus  pressées,  comme  il  arrive  d'ordinaire  dans  les  terres  appauvries  ou 
mal  cultivées.  Mon  compagnon  jeta  sur  la  moisson  un  regard  scrutateur. 

—  Ces  champs  de  blé  ,  dit-il ,  sont  comme  les  champs  de  cannes ,  des  nids 
de  serpents.  Avant  que  les  batteurs  y  mettent  la  faucille  ,  fouillez-moi  partout 
avec  les  baïonnettes ,  mes  braves. 

Une  douzaine  de  grenadiers  armèrent  leurs  fusils  et  se  répandirent  dans  les 
blés  par  quatre  côtés  différents,  en  se  dirigeant  vers  un  point  commun.  Au 
bout  de  quelques  instants,  nous  les  vîmes  reparaître,  traînant  un  paysan 
qu'ils  avaient  trouvé  caché  au  milieu  des  épis.  Le  capitaine  lui  demanda 
son  nom. 

—  Claude  Perrot ,  répondit  brièvement  le  paysan. 

—  Où  demeures-tu? 

—  A  Quessoy. 

—  Que  faisais-tu  dans  ce  champ  de  blé? 

—  Je  dormais. 

—  Tes  pareils  ne  font  point  d'habitude  leur  lit  dans  un  sillon;  pourquoi  ne 
dormais-tu  pas  chez  toi? 

—  Parce  que  chez  moi  les  chouans  m'auraient  tué,  comme  ils  ont  tué  ma 
femme  et  mon  fils. 

Rigaud  le  regarda  avec  étonnement. 

—  Oui,  reprit  le  paysan  ,  dont  le  pâle  visage  s'anima  d'une  expression  de 
douloureuse  terreur,  M.  La  Roche  (1)  est  venu  il  y  a  huit  jours.  J'étais  au  lit, 
malade  d'un  mauvais  air  :  ils  ont  d'abord  dit  à  la  femme  et  à  l'enfant  qu'ils 
avaient  faim;  on  leur  a  apporté  tout  ce  qu'il  y  avait  ;  ils  ont  mangé  et  bu,  puis 
ils  ont  demandé  où  j'étais.  —  A  Monlconlour,  a  répondu  Marianne,  qui  avait 
peur  pour  moi.  —  Il  sera  encore  allé  vendre  son  grain  aux  bleus ,  s'est  écrié 
un  chouan.  La  femme  a  voulu  nier.  La  Roche  s'est  levé  rouge  de  colère.  —  Le 
compte  de  ton  mari  est  fait,  a-t-il  dit  ;  mais  montre-nous  d'abord  où  il  cache 
ses  écus.  —  La  femme  résistait  ;  ils  lui  ont  ôté  ses  sabots  pour  mettre  ses  pieds 

(1)  Ce  La  Roche ,  ancien  douanier,  commandait  une  biuide  qui  avait  pris  le  nom  de 
"Royal-Carnage. 


LA  CHOUANNERIE  EN  BRETAGNE.  787 

au  feu;  l'enfant  a  eu  peur  et  a  commencé  à  jeter  des  cris.  Alors  elle  les  a 
menés  à  retable,  où  était  ramassé  l'argent  du  loyer,  et  elle  leur  a  tout  donné. 
Ils  se  sont  encore  arrêtés  pour  boire  en  parlant  bas;  enfin  La  Roche  a  fait 
signe  d'emmener  Marianne  avec  le  petit,  et  ils  s'en  sont  allés.  J'ai  alors  voulu 
me  lever  pour  les  suivre;  mais  ils  avaient  fermé  la  porte,  et  comme  je  cher- 
chais à  l'ouvrir,  j'ai  entendu  tout  à  coup  le  chant  du  Veni  Creator  et  une 
décharge  :  c'était  Marianne  et  mon  pauvre  enfant  qu'ils  venaient  de  tuer. 

A  ces  mots,  le  paysan  s'arrêta;  un  frémissement  douloureux  agitait  tous  les 
muscles  de  son  visage  ,  et  quelques  larmes  coulèrent  lentement  sur  ses  joues 
bronzées.  Je  n'avais  pu  retenir  un  cri  d'horreur. 

—  Et  les  municipaux  de  Quessoy  n'ont  point  porté  plainte  au  district  d'un 
tel  crime?  demanda  le  capitaine. 

—  Nos  municipaux  sont  tous  égorgés  ou  en  fuite ,  répondit  Claude. 

—  Ainsi ,  il  n'y  a  plus  chez  vous  personne  pour  défendre  les  faibles  et  leur 
rendre  justice? 

—  Personne. 

—  Que  ne  cherchez-vous  alors  un  refuge  dans  les  villes  ? 

—  Comment  nous  y  nourrir?  Nous  ne  pouvons  labourer  les  rues,  nos  bœufs 
ne  peuvent  brouter  le  pavé,  le  paysan  a  besoin  de  la  campagne  pour  vivre, 
comme  le  poisson  de  la  mer. 

—  Et  vous  êtes  forcés  de  quitter  vos  maisons  tous  les  soirs? 

—  Oui  :  ceux  des  côtes  montent  sur  leurs  barques  et  vont  passer  la  nuit  à  la 
cappe  ;  mais  nous  autres,  nous  n'avons  pour  retraite  que  les  taillis  ou  les  blés. 

—  Ainsi  c'est  dans  ce  champ  que  tu  le  cachais? 

—  Depuis  près  d'un  mois. 

—  Tâche  alors  de  trouver  un  nouvel  abri ,  car  nous  sommes  forcés  de  fau- 
cher ta  chambre  à  coucher. 

—  Que  voulez-vous  dire? 

—  Regarde. 

Rigaud  montra  avec  la  poignée  de  son  sabre  les  moissonneurs  qui  commen- 
çaient à  faire  tomber  les  épis  sous  leurs  faucilles;  Claude  jeta  un  cri  de  sur- 
prise el  de  saisissement. 

—  Jésus  !  que  font-ils  là?  s'écria-t-il. 

—  Ils  moissonnent  pour  le  compte  de  la  république. 

—  Mais  ce  blé  m'appartient! 

—  A  loi? 

—  Et  c'est  le  seul  qui  me  reste,  car  les  dragons  de  Montcontour  onl  fauché 
le  reste  en  herbe  pour  leurs  chevaux.  Au  nom  de  Dieu  !  capitaine,  dites  qu'ils 
s'arrêtent.  Je  suis  un  patriote  comme  vous  ,  puisque  les  chouans  ont  massacré 
les  miens.  Bas  les  faucilles ,  citoyens,  bas  les  faucilles! 

—  Nous  devons  exécuter  l'ordre  du  comité  de  salut  public ,  observa  Rigaud. 

—  C'est  impossible  ,  s'écria  h:  paysan  ,  dont  le  désespoir  semblait  s'accroître 
à  mesure  que  son  champ  se  dégarnissait  ;  nul  ne  peut  donner  un  pareil  ordre, 
chacun  a  son  droit  el  soi)  bien. 

—  Vos  paroisses  sont  assimilées  à  un  pays  conquis;  tout  y  est  frappé  de 
réquisition  pour  le  service  de  l'armée  :  il  faut  que  le  soldat  vive. 


788  LA  CHOUANNERIE  EN  BRETAGNE. 

—  Et  moi?  demanda  Claude  avec  énergie. 

—  Toi,  répondit  le  capitaine  embarrassé,  tu  réclameras  près  de  la  répu- 
blique. 

—  Qui  chargera  du  payement  le  geôlier  ou  le  bourreau.  Non ,  cela  ne  peut 
être  ;  laissez  à  un  chrétien  ce  que  Dieu  lui  a  laissé.  Arrière ,  vous  autres  •  celte 
moisson  est  à  moi ,  et  nul  ne  peut  y  toucher  ;  arrière  ,  si  vous  n'êtes  des  lâches 
et  des  voleurs  ! 

Il  s'était  précipité  au  milieu  des  moissonneurs  en  les  repoussant  et  en  dé- 
fendant son  champ  de  ses  deux  bras  ouverts  ,  comme  il  eût  défendu  un  ami. 
Vingt  faucilles  se  levèrent  aussitôt  sur  sa  tète  ;  je  courus  à  lui,  et  je  l'arrachai 
avec  peine  du  milieu  des  soldats. 

—  C'est  un  chouan  déguisé,  criaient  quelques  voix. 

—  Il  nous  a  appelés  voleurs  et  lâches. 

—  Trois  hommes  de  bonne  volonté  pour  lui  casser  la  tête. 

—  Il  faut  le  pendre  au  premier  arbre  du  chemin. 

—  Va-t-en  ,  si  tu  tiens  à  la  vie  ,  dit  Rigaud  ,  qui  connaissait  ses  grenadiers 
et  comptait  peu  sur  leur  subordination. 

—  Des  épis  nés  de  ma  sueur  !  reprit  Claude  en  joignant  les  mains  avec  celle 
espèce  d'amour  religieux  du  paysan  breton  pour  le  blé  qu'il  a  semé. 

—  Va-t-en  ,  répéta  le  capitaine  en  le  poussant  vers  l'entrée  du  champ. 
Claude  promena  autour  de  lui  des  yeux  désolés,  et  ramassant  avec  une 

douleur  mêlée  de  rage  son  chapeau  ,  qu'il  avait  laissé  tomber  à  terre  : 

—  C'est  bien,  dit-il  avec  un  accent  profond;  les  royalistes  m'ont  tué  ceux 
que  j'aimais  ,  et  les  bleus  m'arrachent  mon  dernier  morceau  de  pain.  Puis- 
qu'il n'y  a  de  justice  d'aucun  côté,  maintenant  je  saurai  que  c'est  A  chacun 
de  se  la  faire. 

Et  étendant  les  mains  vers  les  moissonneurs  : 

—  Coupez  ,  coupez  le  blé  du  pauvre  ,  continua-t-il  ;  mais ,  aussi  vrai  que 
je  suis  un  chrétien  ,  je  redemanderai  à  d'autres  ce  qu'on  m'enlève  aujour- 
d'hui. 

Les  soldats  répondirent  par  des  menaces  et  des  huées;  mais  Claude  ne  pa- 
rut point  y  faire  attention;  il  promena  un  dernier  regard  sur  la  moisson  déjà  à 
demi  fauchée;  croisa  les  bras  sous  son  manteau  de  peau  de  chèvre  et  se  reliri 
lentement.  Nous  le  suivîmes  des  yeux  jusqu'à  ce  qu'il  eût  disparu  derrière  les 
haies  touffues. 

—  Encore  un  soldat  de  plus  pour  ces  bandes  ennemies  de  tout  ce  qui  vit  et 
de  tout  ce  qui  possède,  murmura  le  capitaine.  Nous  ne  pouvons  vivre  ici  qu'en 
violant  tous  les  droits,  et  chaque  droit  violé  nous  crée  un  implacable  ennemi. 
Cette  guerre  tourne  dans  un  cercle  vicieux  ,  citoyen;  c'est  un  sillogismesans 
issue  dont  la  conclusion  répète  sans  cesse  la  majeure. 

Cependant  le  blé  avait  été  coupé,  lié  en  gerbes,  puis  chargé  sur  les  cha- 
riots :  le  détachement  reprît  sa  marche,  et  nous  arrivâmes  à  Montcontour.  Le 
capilaine  y  laissa  quelques-uns  de  ses  moissonneurs  pour  battre  le  grain  ,  et 
après  une  heure  de  repos  on  se  remit  en  marche.  A  mesure  que  nous  avan- 
cions ,  la  campagne  prenait  un  aspect  plus  désolé.  Les  haies  bordant  le  che- 
min avaient  éié  récemment  abattues  afin  d'ôter  au\  choinns  loufo  Facilité 


LA  CHOUANNERIE  EN  BRETAGNE.  789 

pour  leurs  embuscades  ;  les  champs  en  friche  était  couverts  de  hauts  char- 
dons brûlés  par  le  soleil;  à  peine  si  Ton  apercevait  de  loin  en  loin  quelques 
sillons  dont  le  chaume  verdâtre  annonçait  une  moisson  faite  avant  le  temps 
par  besoin  ou  par  crainte  de  rapine.  Nulle  trace  de  roues  sur  le  chemin,  nul 
chant  de  pâtre  sur  les  collines,  nul  bruit  à  l'horizon  ;  les  villages  eux-mêmes 
semblaient  abandonnés.  Chaque  maison  était  soigneusement  close,  chaque 
puits  dégarni  de  sa  corde  et  de  ses  seaux,  chaque  étable  muette.  Cependant 
la  litière  du  pourpris  était  récemment  foulée,  quelques  cheminées  fumaient 
encore;  tout  annonçait  que  la  population  était  là  il  y  avait  à  peine  quelques 
instants ,  et  qu'elle  avait  disparu  tout  entière  d'un  seul  coup  et  comme  par 
enchantement. 

—  Notre  approche  a  été  annoncée,  me  dit  le  capitaine.  Je  ne  saurais  devi- 
ner par  quel  moyen ,  mais  cette  solitude  le  prouve.  Il  faut  que  ces  rustres  aient 
à  leurs  ordres  les  génies  des  airs  ou  qu'ils  nous  sentent  comme  le  gibier  sent 
les  chiens. 

Après  nous  être  arrêtés  de  nouveau  pour  faucher  un  champ  d'orge  et  quel- 
ques sillons  de  méteil  ,  nous  arrivâmes  à  Pleuguenas  où  la  troupe  fit  halle  un 
instant.  Le  capitaine  et  moi,  nous  en  profitâmes  pour  parcourir  le  village,  qui 
était  désert  comme  tous  les  autres.  Nous  trouvâmes  l'arbre  de  la  liberté  abattu, 
le  drapeau  tricolore  déchiré,  et  les  affiches  portant  les  armes  de  la  république 
lacérées  sur  tous  les  murs.  En  passant  près  de  l'église  ,  nous  aperçûmes  pour- 
tant une  affiche  qui  était  demeurée  intacte  ;  c'était  le  décret  du  comité  de  salut 
public  annonçant  la  formation  de  compagnies  de  guides  destinées  à  abattre 
les  ajoncs ,  bois  et  genêts  qui  bordaient  les  routes  ;  au-dessous  se  trouvait  l'avis 
suivant,  écrit  à  la  main,  en  gros  caractères  : 

«  Nous  promettons  à  quiconque  abattra  une  haie  ou  un  arbre  pour  les 
bleus ,  d'aller  le  fusiller  dans  les  vingt-quatre  heures  jusque  chez  lui. 

»  Signé  La  Joie  ,  Tkanchemontagne  dit  Denis.  » 

«  Fait  au  camp  des  honnêtes  gens.  » 

Rigaud  et  moi  nous  nous  regardâmes. 

—  Comprenez-vous  maintenant  pourquoi  aucun  habitant  ne  s'est  présenté 
pour  la  formation  de  ces  compagnies  ?  me  dit-il  en  secouant  la  tète.  Vous  le 
voyez,  les  chouans  opposent  décret  à  décret,  et  c'est  à  eux  qu'on  obéit, 
parce  que  le  danger  de  la  désobéissance  est  plus  prochain,  ainsi  tout  nous  est 
ennemi  par  force  ou  inclination.  Quand  on  dit  à  l'enfant  qui  pleure  :  Voilà  les 
bleus,  il  se  tait  et  se  cache  ;  les  chiens  nous  connaissent  et  aboient  à  notre 
approche;  tout  nous  trompe,  nous  fuit  ou  nous  repousse.  Le  moyen  que  nos 
soldats  ne  s'endurcissent  pas  contre  de  tels  ennemis  et  ne  rendent  pas  en 
cruauté  ce  qu'on  leur  donne  en  haine?  La  souffrance  les  a  d'ailleurs  aigris  : 
infelix  nescit  amare. 

Nous  arrachâmes  l'avis  signé  par  les  deux  chefs  des  honnêtes  gens ;  et 
nous  continuâmes  noire  roule  vers  Uzel .  où  nous  arrivâmes  à  la  nuit  loin- 


790  LA  CHOUANNERIE  EN  BRETAGNE. 

bante.  Les  officiers  municipaux  étaient  avertis  et  nous  attendaient.  Je  laissai 
le  capitaine  prendre  avec  eux  toutes  les  dispositions  nécessaires  pour  le  loge- 
ment de  sa  troupe,  et  je  me  rendis  seul  à  l'auberge  du  Cheval-Blanc  dont  je 
connaissais  le  propriétaire. 

IL 

Maître  Floch  était  un  Normand  qui  réhabilitait  à  lui  seul  tous  les  descen- 
dants de  Rollon  ,  et  dont  les  marchands  de  fil ,  les  maquignons,  les  routiers 
et  les  colporteurs  ne  parlaient  jamais  qu'avec  une  tendresse  presque  filiale. 
C'est  qu'aussi  nul  ne  savait  comme  lui  les  entretenir  de  leurs  affaires,  parta- 
ger leurs  espérances  ou  consoler  leurs  désappointements.  Sa  mémoire  était 
surtout  merveilleuse.  Il  connaissait  tous  ses  voyageurs  par  leurs  noms  ,  pré- 
noms ,  surnoms,  savait  le  nombre  de  leurs  enfants,  les  qualités  de  leurs  mon- 
tures ,  se  rappelait  s'ils  se  faisaient  eux-mêmes  la  barbe ,  et  ce  qu'ils  préfé- 
raient du  lard  en  purée  ou  du  mouton  rôti.  Le  bonnet  de  coton  sur  l'oreille, 
le  nez  en  l'air  et  le  ventre  en  avant,  maître  Floch  allait  de  l'un  à  l'autre, 
riant ,  raillant  et  trouvant  moyen  de  plaire  aux  plus  maussades.  Aussi,  telle 
était  l'affection  dont  il  était  entouré,  que  pendant  les  plus  mauvais  jours  de 
la  terreur  il  ne  s'était  point  trouvé  une  voix  qui  osât  l'accuser.  Son  républi- 
canisme pouvait  être  douteux,  mais  son  cidre  était  le  meilleur  du  canton, 
son  vin  le  moins  cher  ,  ses  conles  les  plus  réjouissants.  Les  patriotes  d'Uzel 
avaient  besoin  de  maître  Floch  ,  comme  les  Parisiens  de  Fleury  ou  de  Duga- 
zon.  Couper  cette  tête  c'était  décapiter  la  gaieté  même.  Sans  maître  Floch,  à 
qui  eût-on  demandé  un  bon  avis  sur  la  conserve  des  fruits  à  l'eau-de-vie  ou  le 
moyen  de  guérir  les  engelures?  A  qui  maître  Floch  guillotiné  pouvait-il  pro- 
fiter autant  que  maître  Floch  vivant? 

L'aubergiste  du  Cheval-Blanc  avait  donc  traversé  la  crise  sans  que  l'on 
songeât  à  dénoncer  sa  bonne  humeur  :  pour  tous  ,  il  était  resté  en  dehors  de 
la  querelle;  son  hôtellerie  était  une  sorte  de  terrain  neutre  où  les  différentes 
opinions  venaient  chercher  le  même  amusement  en  buvant  le  même  vin.  Au 
milieu  de  cette  sombre  époque,  le  plaisir  lui  avait  créé  une  sorte  d'invio- 
labilité. 

Lorsque  j'entrai,  maître  Floch  remontait  à  grand  bruit  un  tourne-broche 
fixé  au  coin  de  l'immense  cheminée;  il  se  détourna  ,  et  poussa  à  ma  vue  une 
exclamation  de  joyeux  étonnement  : 

—  Eh  !  c'est  monsieur  Baptiste  ,  s'écria-t-il  en  portant  la  main  à  son  bon- 
net; je  savais  bien  ,  moi,  qu'il  n'était  pas  mort. 

—  Ni  vous ,  maître ,  à  ce  que  je  vois. 

—  Ni  moi,  mon  joli  négociant.  Ils  m'ont  laissé  la  tète  sur  les  épaules  de 
peur  de  s'ennuyer  après  ma  mort.  Mais  vous  n'êtes  point  venu  à  pied? 

—  Pardonnez-moi. 

—  Seul? 

—  Avec  le  détachement  de  Lamballe ,  dont  le  capitaine  va  me  rejoindre. 

—  Ici? 
-Ici. 


LA  CHOUANNERIE  EN  BRETAGNE.  791 

Maître  Floch  fit  un  mouvement. 

—  Cela  vous  contrarie  ?  demandai-je. 

—  Nullement ,  reprit-il  avec  embarras  ;  mais  tout  manque  dans  le  pays  ,  et 
depuis  quelques  jours  nous  mangeons  du  pain  noir. 

—  Depuis  quelques  jours  nous  n'en  mangeons  plus ,  observai-je. 

—  De  plus  ,  mon  cidre  vient  de  finir... 

—  On  s'en  passera. 

—  Et  je  n'ai  qu'un  lit... 

—  Nous  le  partagerons. 

Le  Normand  se  gralta  l'oreille  ,  désappointé. 

—  Certainement...  balbutia-t-il,  si  cela  convient  aux  citoyens....  mais  j'ai 
peur  qu'ils  ne  soient  bien  mal... 

—  Et  le  moyen  d'être  mieux?  demandai-je. 

II  leva  le  coin  de  son  tablier ,  tourna  son  bonnet  et  parut  hésiter  un  in- 
stant. 

—  La  nouvelle  auberge  au  coin  de  la  place  est  bien  fournie,  dit-il  enfin. 
Je  le  regardai  avec  étonnement. 

—  C'est-à-dire  que  vous  désirez  vous  débarrasser  de  nous ,  maître  Flocli , 
ra'écriai-je. 

Il  voulut  protester. 

—  Laissez,  dis-je  en  riant ,  je  devine  vos  raisons  :  vous  craignez  que  le  ca- 
pitaine Rigaud  ne  ressemble  à  tant  de  ses  confrères  qui,  après  avoir  mis  la 
cave  et  l'office  au  pillage ,  partent  en  oubliant  de  régler  ;  mais  je  vous  réponds 
de  celui-ci  comme  de  moi-même. 

Dans  ce  moment  le  capitaine  entra. 

—  Vale  hospiti,  s'éeria-t-il  en  saluant  militairement  maître  Floch;  voilà 
ma  meute  au  chenil ,  le  piqueur  peut  se  reposer  maintenant. 

Il  entr'ouvrit  sa  redingote  poudreuse,  s'essuya  le  front  et  chercha  une 
chaise ,  l'aubergiste  nous  demanda  si  nous  désirions  quelque  chose. 

—  Tout  ce  que  tu  auras,  citoyen  ,  répondit  le  capitaine;  j'ai  une  faim  de 
Suisse  et  une  soif  de  trompette;  deux  verres  d'abord  et  une  bouteille  de  ce 
que  tu  voudras.  Les  vrais  républicains  sont  plus  habitués  à  la  piquette  qu'au 
Falerne;  trop  heureux  si  nous  trouvons  ici  une  omelette  au  lard  et  le  pain  à 
discrétion. 

Maître  Floch  alla  chercher  ce  qu'on  lui  demandait.  Mais  dans  ce  moment 
les  regards  du  capitaine  tombèrent  sur  le  foyer,  devant  lequel  tournait  une 
oie  dorée  dont  la  rosée  succulente  inondait  à  chaque  évolution  de  larges  gril- 
lades placées  au-dessous  ,  dans  un  saucier  de  cuivre. 

—  Qu'est-ce  que  cela  ,  citoyen  aubergiste  ?  s'écria-t-il  en  se  levant;  attends- 
tu  donc  ce  soir  un  représentant  du  peuple  ou  quelque  fournisseur? 

—  Je  n'attends  personne ,  répliqua  maître  Floch. 

—  Alors  vive  la  république  une  et  indivisible  !  dit  le  capitaine  ,  débrochc  et 
sers,  mon  brave  ,  nous  allons  faire  un  repas  digne  de  Lucullus. 

—  Pardon  ,  balbutia  le  Normand  ,  mais  la  volaille  appartient  à  un  voya- 
geur qui  y  compte  pour  son  souper. 

—  Pour  son   touper!  répéta  Rigaud;  je  m'y  oppose;  l'occasion  est  trop 


792  LA  CHOUANNERIE  EN  BRETAGNE. 

belle  pour  la  laisser  échapper  :  rarœ  fumant  civibus  culinœ.  Vos  cantons 
sont  d'ailleurs  sous  l'autorité  militaire;  je  mets  ton  oie  en  réquisition,  et  je 
t'ordonne  de  le  servir  sur-le-champ.  Si  ton  voyageur  en  veut  sa  part  ,  qu'il 
vienne  la  prendre  ,  je  lui  servirai  moi-même  les  trois  meilleures  aiguillettes  : 
numéro  gaster  impare  gaudet  ;  mais  lui  tout  laisser  serait  contraire  aux 
doctrines  d'égalité  fraternelle  qui  nous  régissent.  Où  est-il  ce  mangeur  de  vo- 
laille, que  je  lui  fasse  entendre  raison. 

Maître  Floch  allait  répondre,  lorsqu'une  porte  s'ouvrit  au  fond  ;  un  homme 
de  petite  taille,  mais  dont  la  large  carrure  annonçait  une  vigueur  peu  com- 
mune, parut  tout  à  coup  :  à  son  aspect ,  l'aubergiste  tressaillit. 

—  Qu'y  a-t-il ,  maître  ?  demanda  le  petit  homme  d'un  ton  où  l'insouciance 
se  mêlait  à  je  ne  sais  quelle  ironie  hautaine  ;  ne  demande-t-on  pas  à  partager 
mon  souper  ? 

—  En  effet,  balbutia  maître  Floch. 

—  Je  n'ai  jamais  repoussé  des  hôtes,  reprit  l'inconnu  en  se  tournant  de 
notre  côté  ;  les  citoyens  n'ont  qu'à  prendre  la  peine  d'entrer  ;  on  ajoutera 
deux  couverts. 

Nous  le  suivîmes  dans  une  petite  chambre  où  la  table  était  dressée,  et  il 
nous  invita  à  nous  asseoir.  Il  y  eut  pour  le  capitaine  et  pour  moi  un  moment 
de  léger  embarras.  La  manière  dont  l'étranger  avait  prévenu  notre  demande 
nous  rendait  en  quelque  sorte  ses  obligés  ;  nous  n'étions  plus  dans  une  au- 
berge ,  mais  chez  lui.  Le  capitaine  crut  devoir  se  justifier  en  citant  un  vers 
de  Phèdre  sur  l'audace  que  donne  la  faim. 

—  Tu  m'excuseras,  citoyen,  dit  l'inconnu  ;  mais  le  latin  est  une  langue 
dont  les  maquignons  font  peu  d'usage.  J'en  sais  tout  juste  ce  que  m'a  appris 
le  cordonnier  de  Vire,  qui  s'est  chargé  de  trouver  des  noms  romains  pour 
ceux  de  notre  section. 

—  Tu  fais  le  commerce  de  chevaux?  demanda  le  capitaine  avec  étonnement. 

—  De  père  en  fils.  Jean-Borromée  Floville,  actuellement  dit  Caligula  ,  et 
bourgeois  de  Vire  ,  comme  on  s'exprimait  autrefois. 

Rigaud  jeta  sur  lui  un  regard  scrutateur.  Il  portait  effectivement  le  costume 
des  maquignons  normands ,  veste  de  velours ,  grandes  guêtres  de  cuir,  che- 
veux tressés  à  la  postillonne  et  légèrement  poudrés  ;  mais  il  n'avait  ni  les  traits 
fins,  ni  l'œil  transparent,  ni  cet  accent  d'une  doucereuse  lenteur  qui  dislingue 
entre  tous  les  hommes  du  Nord.  C'était  au  contraire  le  brun,  la  tète  carrée 
et  la  voix  fermement  accentuée  des  vieux  Kimrites. 

Cependant  maître  Floch  avait  apporté  le  souper,  et  nous  nous  mîmes  à 
table.  En  m'asseyan!  près  du  citoyen  Floville,  mon  coude  heurta  la  crosse 
d'un  pistolet  qui  sortait  de  sa  poche  entrouverte ■  Il  s'en  aperçut ,  prit  l'arme 
en  souriant  et  la  posa  devant  lui. 

—  Tu  vois  que  je  ne  voyage  pas  sans  précautions,  citoyen,  me  dit-il;  ceci 
est  un  passe-port  dont  personne  ne  conteste  la  signature. 

—  Mais  qui  ne  le  servira  guère  contre  les  balles  des  chouans,  observa  le 
capitaine. 

—  Barrère  vient  d'annoncer  officiellement  à  la  convention  qu'il  n'y  avait 
plus  de  chouans,  dit  le  maquignon  en  se  versant  à  boire. 


LA  CHOUANNERIE  EN  BRETAGNE.  703 

—  Ce  qui  n'empêche  pas  que  nos  convois  ne  soient  attaqués  chaque  jour, 
ajouta  Rigaud. 

—  C'est  votre  faute,  citoyens,  reprit  le  Normand  avec  un  flegme  goguenard; 
on  vous  a  offert  cent  moyens  depacificalion  pour  les  départements  de  l'Ouest... 
Que  n'avez-vous  adopté,  par  exemple,  celui  du  général  Guillaume? 

—  Quel  est  ce  moyen  ? 

—  Vous  ne  connaissez  pas  le  plan  du  général  Guillaume  !  eh  !  vive  Dieu  !  je 
pensais  que  l'armée  républicaine  l'aurait  mis  à  l'ordre  du  jour.  Le  plan  du 
général  Guillaume,  citoyens  ,  consiste  à  former  une  armée  de  quatre-vingt 
mille  hommes  ,  dont  chaque  soldat  aurait  un  certificat  de  civisme  et  une  paire 
de  souliers  de  rechange.  On  diviserait  cette  armée  en  douze  colonnes  qui  mar- 
cheraient pendant  huit  jours  par  douze  routes  différentes  ,  ayant  en  tète  un 
général  et  un  représentant  en  habits  neufs.  Chaque  colonne  laisserait  en  route 
ceux  de  ses  hommes  qui  auraient  des  entorses  ou  des  cors  aux  pieds  ,  de  ma- 
nière à  arriver  réduite  de  moitié  aux  quatre  chemins,  près  de  Saint -Fulgens. 
Là  on  élèverait  une  pyramide  sur  laquelle  seraient  gravés  les  droits  de  l'homme 
et  les  noms  des  amis  de  l'humanité,  le  tout  surmonté  d'un  grand  bonnet 
phrygien;  puis,  autour  de  cette  pyramide,  on  bâtirait  une  ville  ayant  foires 
et  marchés,  avec  des  casernes  pour  six  mille  hommes.  La  ville  recevrait  le  nom 
de  Commune  de  l'union.  Enfin  tous  les  chouans  du  pays  seraient  avertis 
qu'ils  peuvent  se  présenter  pour  faire  leur  soumission,  on  leur  distribuerait 
des  cartes  de  sûreté  ,  et  le  pays  serait  pacifié. 

Nous  ne  pûmes  nous  empêcher  de  lire  de  cet  étrange  projet  de  pacifi- 
cation (1). 

— 11  y  a  encore  ,  ajouta  le  maquignon,  le  plan  du  citoyen  Ricard,  qui 
consiste  à  semer  les  fourrés  de  trapettes  et  de  pièges  à  loups,  ou  celui  de  la 
société  populaire  d'Ernée ,  qui  conseille  la  formation  d'un  bataillon  de  chiens 
patriotes  dressés  à  la  chasse  des  chouans.  La  seule  chose  qui  m'étonne  ,  c'est 
que  l'on  n'ait  pas  encore  proposé  de  les  prendre  à  la  ligne  ou  au  gluau. 

La  conversation  continua  sur  ce  ton.  Le  citoyen  Floville  était  libre  et  rail- 
leur dans  ses  paroles,  mais  du  reste  joyeux  compagnon.  Il  parla  en  connais- 
seur des  paroisses  qui  produisaient  le  meilleur  cidre,  les  plus  jolies  filles  et  les 
plus  beaux  chevaux,  interrogea  le  capitaine  sur  la  force  de  son  détachement, 
la  route  qu'il  voulait  suivre,  l'heure  à  laquelle  il  devait  partir,  et  lui  donna 
quelques  bons  conseils  sur  les  précautions  à  prendre. 

Comme  nous  allions  nous  lever  de  table,  maître  Floch  entra  en  annonçant 
qu'un  municipal  ,  le  citoyen  Durmel,  demandait  à  parler  au  capitaine.  Il  me 
sembla  que  le  maquignon  tressaillait  à  ce  nom. 

—  Qu'il  entre,  dit  Rigaud. 
Ll ,  se  tournant  vers  nous  : 

—  Vous  allez  voir  un  homme  curieux,  continua-l-il  :  le  cœur  d'un  lièvre 
sous  le  plumage  d'un  paon.  Ecoulez;  c'est  lui  qui  fait  tout  ce  bruit;  il  a  tou- 
jours l'air  de  battre  l;i  charge  poiirannoncer  sa  venue. 

Nous  entendions  eu  effet  de  grands  éclats  de  voix,  des  jurements  et  le  cli 

i    I  e  proji  L  avait  été  sérioiui  ment  i  rop 

TOME    II.  Ô'S 


794  LA  CHOUANNERIE  EN   BRETAGNE. 

quetis  d'un  sabre  de  cavalerie  traînant  sur  les  dalles.  Tout  à  coup  la  porte, 
qui  était  demeurée  entr'ouverte,  fut  poussée  brusquement,  el  un  homme  tout 
bariolé  d'écharpes  tricolores  parut  sur  le  seuil.  Mais  à  peine  ses  yeux  eurent- 
ils  rencontré  ceux  du  marchand  de  chevaux ,  qu'il  fit  un  bond  en  arrière. 
Celui-ci  s'avança  vers  lui  en  souriant. 

—  Eh  bien!  compère,  dit-il,  tu  ne  t'attendais  pas  à  me  trouver  ici? C'est  un 
coup  du  sort;  je  comptais  te  faire  une  visite  après  souper. 

—  A  moi  !  s'écria  le  municipal ,  qui  devint  pâle. 

—  Ne  sommes-nous  pas  de  vieilles  connaissances  ?...  car  j'espère  que  tu  ne 
me  gardes  pas  rancune  de  notre  dernière  brouillerie?  Tu  veux  que  nous  res- 
tions amis  ? 

—  Certainement  !  certainement  !  balbutia  le  municipal. 

—  A  la  bonne  heure?  dis  alors  aux  citoyens  ce  que  tu  as  à  leur  dire 5  puis 
j'irai  te  reconduire  chez  toi. 

En  parlant  ainsi,  le  maquignon  prit  le  pistolet  qu'il  avait  laissé  sur  la  tab!e 
et  l'arma  avec  une  sorte  d'insouciance  nonchalante,  comme  s'il  eût  seulement 
voulu  en  essayer  la  batterie.  Le  capitaine,  qui  avait  tout  suivi  de  l'oeil ,  attira 
à  l'écart  l'officier  municipal. 

—  Connais-tu  réellement  cet  homme?  lui  demanda-t-il  à  demi-voix. 

—  Je  le  connais ,  répondit  Durmel. 

—  Il  fait  le  commerce  de  chevaux? 

—  Oui...  de  chevaux. 

—  Et  lu  es  sûr  qu'il  n'est  point  dangereux? 

—  Sûr. 

Le  municipal  avait  fait  toutes  ces  réponses  les  yeux  fixés  sur  le  Normand. 

—  Dépêchons ,  Durmel ,  dit  celui-ci  qui  continuait  à  jouer  avec  son  pistolet. 
Le  grand  homme  maigre  chercha  vivement  dans  sa  poche  un  papier  qu'il 

remit  à  Rigaud;  c'était  le  reçu  des  blés  que  celui-ci  avait  amenés  à  Uzelet  de- 
vait y  laisser.  Le  maquignon  s'approcha  alors  de  nous,  et  s'adressant  au  ca- 
pitaine : 

—  Au  revoir,  citoyen,  dit-il;  nous  parcourons  trop  bien  le  pays  tous  deux 
pour  ne  pas  avoir  l'occasion  de  nous  retrouver. 

—  La  chose  vous  sera  facile  ,  répondit  Rigaud  sèchement  ;  je  marche  tou- 
jours au  soleil. 

—  Moi  je  cherche  l'ombre,  lorsqu'il  fait  chaud  ,  répondit  ironiquement 
maître  Floville;  mais  on  peut  se  reconnaître  de  loin.  Bon  voyage  et  bonne 
chance. 

Puis,  se  tournant  vers  le  citoyen  Durmel,  il  passa  familièrement  un  bras 
sous  le  sien  et  l'entraîna  hors  de  la  chambre.  Le  capitaine  le  regarda  sortir. 

—  J'ai  idée  que  ce  maquignon-là  fait  plus  souvent  usage  de  ses  pistolets  que 
de  sa  cravache  ,  dit-il  d'un  air  pensif. 

—  Le  citoyen  Durmel  a  pourtant  l'air  de  le  connaître,  observai-je. 
Il  secoua  la  tête. 

—  C'est  possible,  dit-il  ;  mais  j'y  ai  été  pris  tant  de  fois  ,  que  je  ne  me  fie 
plus  à  rien  dans  votre  pays  de  Satan.  Tranquillas  etiam  naufragus  horret 
aquas. 


LA  CHOUANNERIE  EN  BRETAGNE.  795 


III. 

Le  lendemain  matin,  nous  quittâmes  Uzel  avant  le  jour,  nous  dirigeant 
vers  Saint-Caradec.  Il  avait  plu  une  partie  de  îa  nuit,  on  ne  voyait  au  ciel 
aucune  étoile,  et  le  silence  n'était  interrompu,  de  loin  en  loin,  que  par  quelques 
malédictions  dans  les  rangs,  contre  le  brouillard  ou  les  ornières.  Il  semblait 
que  nous  fussions  tous  sous  l'impression  de  ce  malaise  que  cause  un  réveil 
subit  et  trop  matinal.  Le  détachement  entier  marchait  à  demi  endormi  sur 
deux  lignes  irréguliëres  et  qui  ne  se  reformaient  par  instants  au  cri  :  Serres 
les  rangs  !  que  pour  se  rompre  bientôt  de  nouveau.  Les  éclaireurs,  lancés  des 
deux  côtés  de  la  route  ,  cédant  eux-mêmes  à  cette  nonchalance  somnolente, 
ne  nous  précédaient  que  de  quelques  pas  et  côtoyaient  le  chemin  sans  les  pré- 
cautions qui  leur  étaient  ordinaires. 

Nous  venionsde  dépasser  le  carrefour  où  la  roule  de  Saint-Caradec  se  sépare 
de  celle  de  Langast ,  lorsqu'un  coup  de  feu  partit  derrière  nous.  Presque  au 
même  instant,  comme  à  un  signal  donné,  la  fusillade  retentit  des  deux  côtés 
du  chemin  :  plusieurs  hommes  tombèrent ,  et  il  y  eut  un  instant  de  confusion. 

Cependant,  sur  l'ordre  du  capitaine,  les  grenadiers  se  séparèrent  par  pelo- 
tons et  ripostèrent  en  cherchant  à  regagner  le  carrefour,  où  l'ennemi  ne  pou- 
vait nous  attaquer  sans  se  montrer.  Déjà  le  feu  des  chouans  s'étendait  sur 
toute  la  ligne  ;  les  balles  pleuvaient  des  deux  côtés  du  chemin  dans  nos  rangs, 
qui  commençaient  à  s'éclaircir.  Rigaud  nous  cria  de  nous  égayer  :  nous  nous 
débandâmes  aussitôt,  essayant  de  franchir  les  fossés  derrière  lesquels  se  ca- 
chaient les  chouans;  mais,  repoussés  par  la  fusillade,  nous  courûmes  au 
carrefour,  où  le  capitaine  fit  reformer  les  rangs. 

Jusqu'alors  l'ennemi  avait  gardé  le  silence;  pas  un  bruissement  dans  les 
feuilles,  pas  un  cri  d'appel  ou  de  commandement.  La  fusillade  même  cessa  su- 
bitement. Nous  nous  regardâmes  avec  surprise,  ne  pouvant  comprendre  ce 
qui  se  préparait  :  il  y  eut  une  pause  terrible.  Tout  à  coup  la  cornemuse  re- 
tentit ù  droite,  à  gauche,  en  arrière,  en  avant;  à  ce  signal,  les  chouans 
se  montrèrent  de  tous  côtés  avec  de  grands  cris  ;  nous  étions  entourés.  Il 
s'éleva,  à  celle  vue,  dans  notre  troupe  une  rumeur  de  saisissement ,  mais  qui 
s'éteignit  presque  aussitôt.  Nous  venions  tous  de  comprendre  que  notre  perte 
était  imminente  et  certaine  ;  chacun  chercha  ses  cartouches,  serra  son  arme 
et  se  prépara  à  bien  mourir.  Profitant  du  large  espace  qu'offrait  le  carrefour, 
le  capitaine  nous  avait  fait  former  le  carré  derrière  les  chariots  ;  il  nous  re- 
commanda de  ménager  notre  poudre,  de  ne  tirer  qu'au  commandement  et  de 
nous  conduire  de  minière  à  ce  qu'on  ne  nous  prit  pas  pour  une  compagnie  du 
bataillon  de  V Unité  (1)  ;  il  viril  ensuite  prendre  sa  place  près  de  moi ,  et  nous 
attendîmes,  la  main  sur  le  bassinet. 

Cependant  les  royalistes  avaient  quitté  leurs  embuscades  et  marchaient  sur 
nous  dans  toutes  les  directions. On  voyait,  aux  premières  lueurs  du  crépuscule, 
ce  cercle  noir  et  mouvant  se  resserrer  de  plus  en  plus  autour  de  noire  faible 

(1)  Bataillon  républicain  dont  la  lâcheté  élail  proverbiale  dans  l'Ouest. 


796  LA  CHOUANNERIE  EN  BRETAGNE. 

troupe.  L'ennemi  avançait  sans  tirer,  comme  s'il  eût  voulu  nous  égorger  à 
bout  portant  et  d'un  seul  coup.  Le  capitaine  se  toifVna  vers  moi.  — Moriturus 
te  salutat,  dit-il  avec  un  calme  sourire.  Les  chouans  n'étaient  plus  qu'à 
quelques  pas,  tous  les  fusils,  comme  par  un  instinct  commun,  se  soulevèrent. 
Dans  ce  moment,  des  cris  lointains  retentirent,  l'ennemi  s'arrêta  avec  hésita- 
lion,  un  bruit  de  chevaux  et  des  coups  de  feu  venaient  de  se  faire  entendre 
sur  la  route  de  Langast.  —  Les  bleus!  les  bleus  !  répétèrent  les  chouans;  ils 
n'avaient  point  achevé,  que  le  cercle  qui  nous  entourait  se  rompit,  et  un  déta- 
chement de  dragons  parut  sabrant  l'ennemi.  En  nous  apercevant,  les  cavaliers 
républicains  poussèrent  un  hourra  de  joie  et  galopèrent  à  nous.  —  Il  était 
temps,  Populus,  —  s'écria  le  capitaine,  qui  reconnut  l'officier  commandant 
Jes  dragons.  —  Comment,  c'est  toi,  latiniste?  —  dit  Populus  en  faisant  un 
geste  de  la  main.  —  A  charge  de  revanche,  mon  Romain.  —  Amen,  répondit 
l'officier,  et  il  repartit  avec  ses  dragons  à  la  poursuite  des  chouans;  mais 
ceux-ci  avaient  déjà  regagné  les  champs.  Les  plus  hardis  tiraillèrent  encore 
environ  un  quart  d'heure  derrière  les  haies ,  puis  tout  se  lut  :  le  jour  était 
venu.  Populus  nous  rejoignit  avec  sa  troupe  ,  et  nous  aida  à  faire  l'inspection 
du  champ  de  bataille.  Nous  trouvâmes  une  dizaine  de  morts  et  le  double  de 
blessés.  Les  plus  maltraités  furent  placés  dans  les  chariots,  les  autres  montè- 
rent en  croupe  des  dragons,  qui  prirent  avec  nous  le  chemin  de  Loudéac. 

Le  jour  venait  de  se  lever,  et  les  six  ou  huit  cents  hommes  qui  nous  entou- 
raient un  quart  d'heure  auparavant,  avaient  disparu  comme  s'ils  fussent  tous 
rentrés  sous  terre.  Rien  qui  pût  mettre  sur  leurs  traces,  ni  indiquer  ce  qu'ils 
étaient  devenus.  Ces  landes  où  nous  avions  vu,  peu  d'instants  auparavant, 
fourmiller  tant  de  têtes,  briller  tant  de  mousquets,  étaient  maintenant  désertes. 
De  loin  en  loin,  seulement,  un  paysan  traversait  la  bruyère,  sa  faucille  sur 
l'épaule,  ou  recouvrait  de  gazon  la  clôture  d'un  champ  en  friche. 

—  Vous  voyez  ces  drôles  qui  nous  regardent  passer  la  bouche  ouverte,  dit 
Rigaud,  interrogez-les,  ils  n'auront  même  pas  entendu  les  coups  de  fusil  que 
l'on  vient  de  tirer  :  c'est  tout  au  plus  s'ils  savent  qu'il  y  a  des  chouans  dans  le 
pays;  mais  fouillez  bien  les  haies,  et  vous  y  découvrirez  leur  carabine  anglaise; 
prenez  leurs  mains ,  et  vous  les  trouverez  noires  de  poudre.  Leur  présence  ici 
n'est  qu'une  ruse,  leur  sécurité  de  l'audace.  La  guerre,  dans  ce  pays,  est  un 
vrai  drame  à  travestissements.  Quand  vous  croyez  mettre  la  main  sur  un  chouan, 
vous  trouvez  un  laboureur  paisible,  et  à  peine  avez-vous  tourné  le  dos,  que  le 
laboureur  est  redevenu  chouan.  C'est  pour  avoir  regardé  comme  anéantis  des 
ennemis  dispersés,  que  nos  généraux  ont  annoncé  tant  de  fois  la  destruction 
des  armées  royalistes. 

Nous  arrivâmes  de  bonne  heure  à  Loudéac,  où  le  détachement  s'arrêtait.  Je 
pris  congé  du  capitaine,  et  je  continuai  seul  jusqu'au  village  de  Lachèze.  Les 
affaires  qui  m'y  appelaient  me  retinrent  assez  laid  pour  que  je  me  visse  forcé 
d'y  passer  la  nuit.  Malheureusement,  l'unique  auberge  du  village  était  un  ca- 
baret où  l'on  me  regarda  d'un  air  étonné  quand  je  demandai  à  souper;  ce  fut 
bien  autre  chose  lorsque  je  parlai  d'y  coucher.  La  maison  entière  n'avait  qu'une 
pii  cr  (Mi  se  trouvait  un  seul  lit  clos  pour  le  cabarelier  ;  je  le  décidai  pourlanl 
à  me  le  céder  moyennanl  un  assignai  de  dix  livres,  et  je  me  couchai. 


LA  CHOUANNERIE  EN  BRETAGNE.  797 


IV. 

Je  ne  puis  dire  depuis  combien  de  temps  j'étais  endormi  lorsqu'un  bruit  de 
voix  me  réveilla  en  sursaut.  Je  me  rapprochai  du  mur  en  ramenant  les  cou- 
vertures sur  mes  oreilles,  espérant  me  rendormir;  mais  les  voix  s'élevaient  de 
plus  en  plus ,  mêlées  à  un  cliquetis  de  verres  et  à  des  rires  bruyants.  La  porte 
du  lit  que  j'avais  fermée  m'empêchait  d'apercevoir  les  visiteurs  importuns  qui 
venaient  ainsi  troubler  mon  sommeil.  Je  me  soulevai  sur  le  coude  avec  un 
murmure  de  mauvaise  humeur,  et  j'approchai  mes  yeux  de  l'une  des  ouver- 
tures en  trèfle  percées  à  mon  chevet.  A  peine  eus-je  jeté  vers  le  foyer  un  regard 
à  moitié  endormi,  que  je  me  redressai  épouvanté.  Quatre  chouans ,  portant  la 
cocarde  noire,  étaient  assis  devant  la  table,  leurs  fusils  entre  les  genoux.  L'un 
d'eux  tenait  à  la  main  des  papiers  qu'il  parcourait.  Au  bruit  que  fit  l'aubergiste 
en  apportant  un  nouveau  pichet  de  cidre,  il  leva  la  tète,  et  je  reconnus  maître 
Claude  Floville  ,  le  maquignon  d'Uzel. 

—  Avez-vous  la  liste  de  Meslin  et  de  Brehan,  commandant?  demanda  un 
des  chouans,  reconnaissable  à  son  chapeau  de  feutre  surmonté  d'un  panache 
vert. 

—  Je  les  tiens,  répondit-il. 

—  Et  combien  de  nouveaux  enrôlements? 

—  Voici. 

Et  il  les  lut  à  demi-voix. 

—  Enrôlés  depuis  le  huit ,  au  prix  de  deux  livres  par  jour  avec  promesse  de 
trois  livres  dès  l'entrée  en  campagne  :  Chasse-Bleus,  la  Bécasse,  la  Volonté, 
Fleur-de-Chêne,  Marche-à-Terre,  Commode,  V Amoureux. 

—  Trop  peu  ,  dit  d'un  ton  bref  et  saccadé  un  troisième  chouan  au  visage 
bourgeonné  et  aux  yeux  cachés  par  d'épais  sourcils;  il  faut  que  toutes  les 
paroisses  se  lèvent  comme  en  Vendée;  tuez  les  bœufs  des  retardataires,  et  al- 
lumez une  botte  de  foin  sous  leurs  toits,  fous  marcheront. 

—  Oui ,  dit  Floville;  mais  aussi ,  à  la  première  rencontre,  tous  jetteront  là 
leurs  fusils  pour  prendre  en  main  leurs  sabols. 

—  Vous  n'avez  aucune  nouvelle  iVObéïssant  (\)  ?  demanda  le  quatrième  in- 
terlocuteur, qu'à  sa  voix  frêle  et  à  son  parler  nonchalant  il  était  facile  de  re- 
connaître pour  un  gentilhomme  étranger  au  pays,  et  plus  accoutumé  aux  cau- 
series de  salon  qu'aux  commandements  en  plein  air. 

—  Serviteur  et  Coco  en  ont  reçu,  répondit  le  maquignon. 

—  Eh  bien  ! 

—  Pitt  promet  des  fusils,  de  la  poudre  et  des  vestes  rouges  ,  pour  nos  pay- 
sans.... avec  des  vestes  rouges  et  des  plumets,  nous  les  mènerons  au  feu 
comme  à  la  danse;  ceux  qui  tomberont  seront  trop  heureux  d'arriver  babilles 
de  neuf  en  paradis. 

Le  polît  chouan  à  la  voix  grêle  secoua  la  tête. 

— -  Tant  qu'on  ne  vous  débarquera  point  ici  une  armée  d'émigrés,  il  n'y  a 

(1)  Nom  <lf  guerre  <linn<'  par  1rs  royalistes  à  Cormatin. 


798  LA  CHOUANNERIE  EN  BRETAGNE. 

rien  à  espérer,  dit-il;  vos  Bretons  sont  des  sauvages  dont  on  ne  peut  se  faire 
entendre;  ce  qui  vous  manque  avant  tout,  messieurs  ,  ce  n'est  ni  la  poudre  ni 
l'argent  :  ce  sont  des  hommes  bien  nés  pour  vous  commander. 

—  Ne  craignez  donc  rien,  s'écria  Floville  ironiquement;  ils  viendront  dès 
qu'il  n'y  aura  plus  de  coups  à  recevoir. 

—  Reste  à  savoir  si  nous  voudrons  d'eux  alors,  dit  brusquement  l'homme  à 
la  face  bourgeonnée. 

Le  jeune  gentilhomme  le  regarda  avec  hauteur. 

—  Vous  oubliez  que  la  noblesse  a  ses  droits,  observa-t-il.  Le  roi  saura  ré- 
compenser les  services  de  tout  le  monde;  mais  la  première  condition  pour  le 
retour  au  bon  ordre  est  de  l'établir  parmi  vous ,  en  donnant  à  chacun  la  place 
à  laquelle  son  rang  l'appelle.  Il  y  a  ici  une  confusion  que  l'émigration  ne  peut 
tolérer  plus  longtemps.  L'armée  royaliste  est  aussi  républicaine  que  celle  des 
bleus.  Les  gardes-chasse  s'y  sont  faits  les  égaux  de  leurs  anciens  maîtres,  et 
vous  avez  des  colonels  nés  pour  être  sergents  recruteurs. 

—  Comme  moi ,  par  exemple,  monsieur  le  vicomte?  demande  le  chouan  en 
ricanant. 

—  Comme  vous,  mon  cher,  répondit  le  gentilhomme  avec  un  sang-froid 
impertinent. 

—  Que  les  émigrés  viennent  donc  nous  arracher  nos  commandants  !  s'écria 
le  gros  homme,  qui  se  leva  les  poings  fermés;  venez-y,  vous,  tout  le  premier, 
si  vous  l'osez. 

—  Monsieur!  dit  le  vicomte  avec  hauteur. 

—  Allons!  la  paix,  s'écria  Floville;  monsieur  le  vicomte  n'a  point,  que  je 
sache,  mission  du  roi  pour  distribuer  les  grades  dans  l'armée  ;  et  toi,  Béné- 
dict,  mon  brave,  sois  bon  enfant,  et  laisse  dire.  Il  est  temps  que  tu  partes 
d'ailleurs,  on  l'attend. 

Les  chef  de  bande  voulut  répliquer  ;  mais,  sur  un  geste  du  maquignon  ,  sa 
voix  s'éteignit  comme  le  grondement  d'un  chien  irrité  auquel  son  maître  im- 
pose silence.  Il  vida  son  verre,  se  leva  lentement,  examina  l'amorce  de  son 
fusil  ;  puis ,  se  tournant  vers  le  chouan  au  panache  vert  : 

—  Viens-tu,  Bail?  demanda-t-il  brusquement. 

—  Où  cela? 

—  A  la  forêt  de  Lorges. 

Bail  se  leva;  tous  deux  souhaitèrent  le  bonsoir  à  Claude,  et  sortirent.  Lors- 
qu'ils furent  partis,  celui-ci  se  tourna  vers  le  vicomte  qui  jouait  avec  son  verre 
d'un  air  boudeur  : 

—  Vous  avez  eu  tort,  monsieur,  dit-il  sérieusement;  vous  venez  de  blesser 
des  hommes  qui  60nt  nos  meilleurs  chefs  de  bande ,  et  dont  nous  avons 
besoin. 

—  En  vérité  ,  répondit  l'émigré ,  j'ignorais  que  MM.  Bail  et  Bénédict  fussent 
si  indispensables  au  salut  de  la  monarchie;  j'ai  le  malheur  de  ne  point  savoir 
m'encanailler. 

Floville  regarda  le  jeune  homme  : 

—  Monsieur  le  vicomte  y  met  de  la  modestie,  dit-il,  car,  si  je  ne  me  trompe, 
il  fréquentait  à  Coblentz  la  plupart  des  mousquetaires  émigrés. 


LA  CHOUANNERIE  EN  BRETAGNE.  799 

—  Les  mousquetaires  sont  gentilshommes,  monsieur!  répliqua  le  jeune 
noble  sèchement. 

—  Ce  qui  les  dispense  d'être  autre  chose. 

—  Ils  ne  se  dispensent  pas  au  moins  de  soutenir  leurs  droits. 
Floville  haussa  les  épaules;  il  y  eut  un  court  silence. 

—  Mais ,  reprit  tout  à  coup  le  jeune  gentilhomme  ,  j'ignorais  que  vous  fus- 
siez aussi  bien  instruit  de  ce  qui  se  passe  à  Coblentz;  je  ne  me  rappelle  point 
avoir  eu  l'honneur  de  vous  y  voir. 

Claude  rougit  légèrement. 

—  En  effet ,  dit-il ,  je  n'ai  point  passé  le  Rhin. 

—  Et  vous  avez  agi  prudemment ,  reprit  le  vicomte  d'un  ton  d'indifférence  • 
l'air  est  malsain  en  Allemagne  ,  j'ai  moi-même  un  cousin  qui  a  refusé  d'émi- 
grer,  et  auquel  nous  avons  envoyé  une  quenouille. 

Floville  tressaillit. 

—  Ne  m'en  auricz-vous  point  aussi ,  par  hasard,  apporté  une?  demanda-l-il. 

—  Ma  foi  non,  répondit  le  jeune  homme  avec  un  rire  impertinent. 

—  11  fallait  le  faire ,  monsieur,  dit  Claude  en  le  regardant  fixement,  car  ici 
les  quenouilles  se  changent  en  épées  ;  ici,  nous  avons  mieux  aimé  défendre  la 
monarchie  que  l'abandonner. 

Et,  comme  le  vicomte  voulut  l'interrompre  : 

—  Oh  !  je  sais  ce  que  vous  allez  dire ,  s'écria-l-il  impétueusement ,  je  sais  ce 
que  l'émigration  pense  de  nous  ,  et  quels  sont  ses  projets  !  Quand  nous  aurons 
réussi ,  nous  autres  pauvres  gentilshommes  de  campagne,  à  refaire  un  coussin 
de  trône  avec  notre  peau,  les  fidèles  arriveront  pour  réclamer  leurs  droits. 
Puisaye  m'en  a  averti  :  les  grands  seigneurs  de  Coblentz  ne  nous  considèrent 
que  comme  des  laquais  qui  gardent  leurs  places  au  spectacle,  les  plus  pressés 
nous  arrivent  déjà  avec  des  brevets  de  colonels  et  des  pistolets  de  poche  pour 
conquérir  la  France  ;  mais ,  quelles  que  soient  leurs  prétentions ,  ils  feront 
sagement  de  se  rappeler  qu'ils  ne  peuvent  rien  être  ici  qu'avec  notre  permis- 
sion et  par  notre  volonté. 

—  C'est-à-dire,  monsieur,  dit  le  gentilhomme  en  se  levant,  que  moi ,  qui 
suis  un  de  ces  colonels,  je  dois  attendre  qu'il  vous  plaise  de  reconnaître  le 
titre  accordé  par  Sa  Majesté? 

—  Et  que  vous  ayez  fait  vos  preuves. 

—  A  l'instant  même,  dit-il  vivement  ;  je  vous  laisse  le  choix  des  armes. 
Floville  haussa  les  épaules. 

—  Aucun  de  nous  n'a  besoin  d'accepter  un  duel  pour  prouver  son  courage 
monsieur  le  vicomte,  répliqua-t-il  avec  un  sourire  de  dédain. 

L'émigré  fit  un  geste  d'emportement  qu'il  réprima  aussitôt. 

—  Pardon,  dit-il  ironiquement,  je  crois  toujours  parler  à  des  gentils- 
hommes, et  j'oublie  que  les  lois  de  l'honneur  ne  sont  pas  ici  plus  en  usage  que 
celles  de  la  loyauté.  Mais  puisqu'il  en  est  ainsi,  monsieur,  j'en  appellerai  aux 
royalistes;  ils  verront  jusqu'à  quel  point  ils  doivent  continuer  d'obéir  à  un 
chef  qui  n'obéit  plus  lui-même  aux  ordres  du  roi. 

—  Faites,  répondit  Claude;  mais  priez  le  ciel  surtout  qu'aucun  ne  vous 
écoule,  car  si  vous  détournez  un  seul  homme  de  l'obéissance  qu'il  nie  doit 


800  LA   CHOUANNERIE   EN   BRETAGNE. 

aussi  vrai  qu'il  y  a  un  Dieu ,  je  vous  fais  fusiller,  votre  brevet  de  coloncî  cousu 
sur  la  poitrine. 

—  Vous!  s'écria  le  vicomte,  je  vous  en  défie. 

—  Essayez,  répliqua  tranquillement  Claude. 

—  Eh  bien  !  soit ,  dit  le  jeune  homme  en  remettant  son  chapeau  ;  aussi  bien 
les  paroles  sont  inutiles,  nous  nous  reverrons,  monsieur  de  Boishardy. 

—  Dieu  vous  en  garde,  monsieur  le  vicomte. 

L'émigré  lui  jeta  un  regard  dédaigneux,  saisit  son  fusil  et  sortit. 


J'avais  suivi  toute  cette  scène  avec  une  curiosité  mêlée  de  terreur,  et  bien 
avant  que  le  vicomte  eût  nommé  le  prétendu  maquignon  ,  je  l'avais  reconnu  à 
son  langage  ;  mais,  quoique  j'eusse  entendu  dire  de  la  générosité  de  Boishardy, 
j'étais  peu  rassuré  sur  les  suites  de  cette  aventure.  Je  venais,  en  effet, 
d'assister  à  des  débats  qu'il  avait  tout  intérêt  à  tenir  secrets,  et  si  j'étais 
aperçu  ,  je  pouvais  craindre  qu'il  ne  trouvât  prudent  de  me  condamner  pour 
toujours  au  silence.  Je  demeurai  donc  immobile,  retenant  mon  haleine  et 
espérant  qu'il  se  déciderait  enfin  à  quitter  le  cabaret.  Mais  que  l'on  juge  de 
mon  étonnement,  lorsque  je  le  vis  s'approcher  du  lit  et  ôter  sa  veste  de  velours. 
L'aubergiste,  qui  venait  de  rentrer,  n'en  parut  pas  moins  saisi. 

—  Est-ce  que  mon  maître  veut  se  coucher?  demanda-t-il  d'une  voix 
troublée. 

—  Pourquoi  non?  répondit  Boishardy  en  délaçant  ses  brodequins. 

—  Mon  maître  est-il  sûr  que  les  bleus  ne  feront  point  de  ronde  celte  nuit? 

—  Le  village  est  bien  gardé  ,  et  tu  veilleras. 

Le  cabaretier  se  gratta  la  tète  ;  il  y  eut  une  pause. 

Mon  maître  dormirait  mieux  chez  Clerot,  reprit-il  enfin  avec  hésitation. 

Boishardy  leva  la  tête,  regarda  le  lit  fermé,  puis  le  paysan,  qui  baissa  les 

yeux. 

__  Il  y  a  quelqu'un  couché  là  ,  dit-il  en  saisissant  vivement  son  fusil. 
L'aubergiste  recula. 

—  Qui  est-ce,  malheureux? 

—  Un  voyageur,  balbutia  le  paysan. 

—  Son  nom? 

—  Il  ne  me  l'a  point  dit. 

Le  chouan  arma  son  fusil  et  fit  un  pas  vers  le  lit;  je  l'ouvris  brusquement. 

—  C'est  une  vieille  connaissance,  maître  Floville  ,  dis-je  en  avançant  la  tête. 
Le  prétendu  maquignon  me  regarda  un  instant,  puis  partit  d'un  éclat  de  rire. 

—  Dieu  me  damne  !  c'est  mon  convive  d'Uzel ,  s'écria-t-il. 

—  Lui-même. 

—  Et  qu'avez-vous  fait  de  votre  capitaine? 

—  11  est  resté  à  Loudéac. 

—  Que  le  ciel  le  conserve  !  je  le  retrouverai. 

—  Vous  avez  déjà  eu,  à  ce  qu'il  me  semble,  une  chaude  entrevue  au 
carrefour. 


LA  CHOUANNERIE  EN  BRETAGNE.  80! 

Boishardy  sourit. 

—  Je  vous  y  ai  vu  ,  dit-il. 

—  En  effet. 

—  Avec  un  fusil  de  chasse  dont  vous  vous  serviez  fort  bien.  Qu'en  avez- 
vous  fait? 

—  Le  voici. 

—  Précaution  prudente,  dit  le  chouan  en  plongeant  un  regard  perçant 
dans  l'obscurité  du  lit  clos;  mais,  si  vous  le  permettez,  citoyen,  Pierre  le 
gardera  ,  et  je  prendrai  sa  place  près  de  vous.  Voilà  trois  nuits  que  je  n'ai  pas 
dormi  ;  vous  êtes  trop  bien  élevé  pour  refuser  une  part  de  votre  ballin  à  celui 
qui  vous  a  donné  une  part  de  son  souper. 

La  moindre  hésitation  eût  été  malséante;  je  passai  mon  fusil  au  cabare- 
tier,  et  déclarai  que  j'allais  céder  la  place  ;  mais  Boishardy  refusa,  et  comme 
j'insistais  : 

—  Votre  politesse  n'est-elle  point  de  la  défiance,  citoyen?  demanda-t-i! 
avec  quelque  vivacité. 

—  Si  vous  le  croyez,  je  reste,  répondis-je. 

—  Et  vous  faites  bien,  dit-il  avec  une  grâce  sérieuse  que  je  ne  lui  avais 
point  encore  vue,  car  mon  frère  ne  serait  pas  plus  en  sûreté  à  mes  côtés  ; 
vous  pouvez  dormir  aussi  tranquillement  que  je  vais  dormir  moi-même  ,  mon- 
sieur; vous  êtes  sous  la  garde  de  mon  honneur. 

Il  était  monté  près  de  moi  ;  nous  partageâmes  fraternellement  l'espace  et  la 
couverture;  il  me  souhaita  le  bonsoir,  et  sa  respiration  bruyante  m'avertit 
bientôt  qu'il  était  endormi.  Ma  position  était  trop  singulière  pour  ne  point  me 
causer  une  sorte  d'inquiétude  fiévreuse  et  involontaire.  Je  demeurai  longtemps 
éveillé  sans  oser  faire  un  mouvement,  ni  pousser  un  soupir.  Enfin  pourtant 
la  fatigue  l'emporta;  mes  yeux  se  fermèrent  et  je  m'endormis  à  mon  tour.  Je 
fus  réveillé  par  la  voix  de  mon  camarade  de  lit;  je  me  redressai  en  sursaut  : 
il  était  déjà  levé. 

—  Eh  bien  !  demanda-l-il  ,  comment  avez-vous  passé  la  nuit? 

—  Mai ,  répondis-je. 
Il  éclata  de  rire. 

—  Décidément ,  la  république  et  la  monarchie  ne  peuvent  être  à  l'aise  sous 
la  même  couverture;  mais  debout ,  citoyen,  le  déjeuner  vous  attend. 

L'aubergiste  venait  en  effet  d'apporter  du  pain  noir,  du  cidre  et  un  morceau 
de  lard  rance  ;  je  me  hâtai  de  m'habiller  et  de  m'approcber  de  la  table,  bois- 
hardy me  montra  un  escabeau  vis-à-vis  de  lui. 

—  Asseyez-vous  là  ,  et  causons  en  déjeunant.  Je  suis  lâché  que  le  capitaine 
ne  soit  pas  des  nôtres,  il  nous  parlerait  latin ,  et  je  lui  indiquerais  quelque 
nouveau  moyen  de  faire  cesser  la  chouannerie. 

—  La  chouannerie  cessera  le  jour  où  vous  désirerez  la  paix,  observai-je. 

—  La  paix,  répéta  Boishardy  en  haussant  les  épaules  ;  qui  vous  dit  que  li  s 
royalistes  ne  la  désirent  point?  Croyez-vous  donc  «pie  nous  lassions  la  guerre 
par  passe-temps?  Si  nous  vivons  comme  des  hèles  fauves,  tri  usant  notre  la- 
nière dans  les  bois,  pillant  les  convois  qui  passent  et  tuant  les  bleus,  c'est 
qu'on  a  brûlé  nos  demeures  .  fauché  n<>  nil'es.  La  cocarde 


802  LA  CHOUANNERIE  EN  BRETAGNE. 

noire  que  nous  portons  est  moins  un  signe  de  parti  que  de  douleur;  nous  som- 
mes en  deuil  de  toutes  nos  joies  perdues  ,  et  il  ne  faudrait  point  nous  appeler 
une  armée  de  royalistes  ,  mais  une  armée  de  désespérés.  Vous  nous  parlez  de 
paix  maintenant,  parce  que  vous  avez  commencé  à  sentir  nos  morsures; 
mais  quelles  réparations  nous  accorderez-vous  pour  le  passé?  quelles  garan- 
ties pour  l'avenir?  Est-il  une  transaction  possible  entre  ceux  qui  ont  tout 
perdu  et  ceux  qui  ont  tout  pris? 

—  Qu'en  savez-vous  tant  que  vous  ne  l'aurez  pas  essayé?  répliquai-je. 
Voulez-vous  véritablement  la  paix?  dites-le,  et  les  patriotes,  qui  la  veulent 
comme  vous  ,  viendront  en  discuter  les  conditions.  Songez  d'ailleurs  aux  ré- 
sultats de  la  lutte  que  vous  avez  entreprise.  Vaincus,  vous  supporterez  seuls 
tout  le  poids  de  votre  défaite;  vainqueurs ,  c'est  à  d'autres  que  profitera  le 
succès.  Vous  le  savez  ,  car  vous  l'avez  dit  hier  à  ce  vicomte  dont  l'orgueil  vous 
indignait.  Il  vous  a  accusé  d'être  presque  aussi  républicain  que  nous-mêmes  , 
et  il  avait  raison  ;  à  votre  insu ,  vous  avez  tous  nos  instincts.  Si  le  parti  que 
vous  défendez  aujourd'hui  recouvrait  la  puissance ,  vous  seriez  le  premier  à 
vous  révolter  contre  ses  iniquités  et  ses  privilèges.  Chouans  et  bleus  combat- 
tent pour  deux  mots  différents,  au  fond  pour  une  même  chose,  l'indépen- 
dance. Ce  que  vous  avez  droit  de  vouloir,  ce  que  vous  désirez  véritablement , 
c'est  la  sûreté  pour  vos  biens  et  vos  personnes,  le  respect  pour  vos  croyances. 
Or  tout  cela ,  on  peut  vous  le  donner  ;  tout  cela,  nous  le  désirons  comme  vous. 

Mon  compagnon  écoutait  avec  attention;  je  crus  avoir  trouvé  un  côté  ac- 
cessible dans  cette  âme  mobile  et  fière. 

—  Nous  ne  sommes  point  aussi  ennemis  que  vous  le  croyez ,  repris-je  : 
renvoyez  vos  paysans  à  leurs  charrues,  nos  soldats  rentreront  dans  leurs  can- 
tonnements, et  vous  verrez  cette  grande  fureur  tomber  des  deux  côtés.  C'est 
le  combat  journalier  qui  donne  goût  à  la  guerre.  Voyez  plutôt  :  hier  vous 
m'auriez  tué  au  premier  coin  de  route  ,  aujourd'hui  nous  choquons  nos  verres 
et  nous  causons  presque  comme  des  amis  ;  c'est  qu'hier  vous  n'auriez  vu  que 
ma  cocarde,  tandis  qu'aujourd'hui  vous  avez  entendu  ma  voix  et  échangé  la 
parole  avec  moi.  Croyez-le  bien  ,  monsieur,  il  y  a  quelque  chose  de  plus  puis- 
sant que  les  préjugés  des  partis ,  c'est  l'entraînement  de  tous  les  fils  d'Adam 
les  uns  vers  les  autres.  Les  haines  politiques  sont  des  erreurs  d'optique  de 
l'esprit.  De  loin  on  voit  seulement  l'idée,  et  l'on  déleste  l'homme  qui  la  dé- 
tend ;  mais,  en  approchant ,  l'homme  reparaît,  et  l'idée  devient  seulement  un 
habit  qu'on  lui  pardonne.  Ce  sont  les  natures  et  non  les  opinions  qui  font  les 
irréconciliables  ennemis. 

Boishardy  fut  un  instant  sans  répondre  ,  on  eût  dit  que  mes  paroles  l'avaient 
ébranlé. 

—  11  y  a  du  vrai  dans  tout  cela  ,  reprit-il  d'un  ton  pensif;  mais  sais-je  même 
si  les  chefs  républicains  consentiraient  à  la  trêve  indispensable  pour  s'en- 
tend re? 

—  N'en  doutez  pas  :  tout  le  monde  est  fatigué  d'une  guerre  odieuse,  et  les 
colères  sont  usées.  Je  connais  le  général  Humhert,  faites  des  propositions ,  je 
les  lui  porterai  moi-même. 

—  Il  faudrait  consulter  les  autres  chefs. 


LA  CHOUANNERIE  EN  BRETAGNE.  803 

—  Qui  vous  en  empêche? 

—  Écoutez  ,  reprit-il  après  avoir  réfléchi  ;  plusieurs  d'entre  eux  se  réunis- 
sent aujourd'hui  même  au  placis  ;  si  je  vous  y  conduisais ,  jurez-vous  de  n'en 
point  abuser? 

—  Sur  l'honneur. 

—  Alors,  c'est  dit ,  s'écria-t-il  en  se  levant;  sortons. 

Il  alla  prendre  son  fusil ,  me  remit  le  mien,  et  nous  partîmes.  J'éprouvai 
quelque  surprise  de  la  facilité  avec  laquelle  mes  avances  avaient  été  accueil- 
lies ,  mais  j'attribuai  cet  empressement  à  la  lassitude  d'une  lutte  sans  issue  , 
peut-être  au  dépit.  J'appris  plus  tard  que  ma  proposition  avait  prévenu  les 
désirs  du  chef  royaliste,  qui  cherchait  les  moyens  de  traiter  d'une  suspension 
d'armes  nécessaire  aux  insurgés  pour  s'organiser. 

Nous  trouvâmes  dans  le  cimetière  ,  au  milieu  du  village  ,  une  vingtaine  de 
chouans  qui  nous  attendaient.  A  notre  approche  ,  ils  portèrent  la  main  à  leurs 
chapeaux  ,  entourés  pour  la  plupart  de  médailles ,  de  chapelets  bénits  et  d'ima- 
ges de  saints.  Mon  compagnon  appela  l'un  d'eux  par  le  nom  de  Fleur-d'E- 
pine ,  et  l'entretint  quelque  temps  à  l'écart.  Il  fit  ensuite  un  signe;  tous  les 
paysans  prirent  leurs  fusils,  dont  ils  avaient  enveloppé  la  batterie  dans  un 
mouchoir  pour  la  garantir  de  la  rosée  de  la  nuit ,  et  nous  nous  dirigeâmes,  à 
travers  champs,  vers  la  forêt  de  la  Prenessaye.  Boishardy  marchait  en  tête 
avec  moi,  et  les  chouans  suivaient  sans  ordre,  à  quelques  pas  l'un  de  l'autre, 
le  fusil  sous  l'aisselle,  et  dans  un  profond  silence.  Trois  d'entre  eux  étaient 
partis  en  avant,  la  houe  sur  l'épaule  ,  comme  des  gens  qui  se  rendent  au  tra- 
vail. Nous  allions  atteindre  la  route  conduisant  de  Saint-Méen  à  Loudéac, 
lorsqu'un  sifflement  aigu  et  cadencé  se  fit  entendre.  La  troupe  s'arrêta  brus- 
quement et  prêta  l'oreille;  le  même  sifflement  retentit  de  nouveau  ,  mais  avec 
des  modulations  différentes. 

—  C'est  un  convoi,  dit  Boishardy  rapidement;  à  votre  poste  ,  mes  gars. 
L'ordre  donné  à  demi-voix  circula  de  proche  en  proche;  les  chouans  se 

glissèrent  silencieusement  le  long  des  haies  qui  bordaient  la  route  ,  s'accrou- 
pirent ,  et  disparurent  comme  par  enchantement.  J'étais  demeuré  seul,  assez 
embarrassé  de  ma  position  ,  et  fort  inquiet  de  ce  qui  allait  se  passer.  Je  courus 
vers  une  ouverture  de  la  haie  ;  de  l'autre  côté  du  chemin  se  trouvait  celui  des 
éclaireurs  dont  le  sifflet  nous  avait  avertis.  Il  paraissait  sérieusement  occupé 
à  réparer  une  brêcbe  faite  au  fossé.  Du  côté  de  Saint-Méen  s'avançait  le  con- 
voi annoncé,  au  milieu  de  tourbillons  de  poussière.  C'était  un  troupeau  de 
bœufs  conduit  par  quelques  soldats  du  bataillon  de  la  Côle-d'Or,  récemment 
arrivé  en  Bretagne.  Ils  marchaient  sans  défiance,  le  fusil  sur  l'épaule,  riant, 
causant  haut  et  chantant.  La  tête  du  convoi  allait  passer  devant  le  champ  oc- 
cupé par  les  troupes  de  Boishardy,  lorsque  je  sentis  la  main  de  ce  dernier  se 
poser  sur  mon  épaule.  Je  me  détournai  vivement. 

—  Au  nom  du  ciel  !  n'attaquez  point,  m'écriai-je;  songez  au  motif  qui  nous 
conduit  à  la  l'renessaye  ;  ne  rendez  pas  un  rapprochement  plus  difficile  par 
(le  nouveaux  meurtres. 

—  Mes  jjais  ont  ordre  de  ne  point  tirer,  répondit-il  ;  mais  attention  ,  les  voici 
qui  mettent  leur  museaux  hors  du  terrier. 


80 i  LA  CHOUANNERIE  EN  BRETAGNE. 

Les  chouans  venaient  de  s'élancer  brusquement  sur  la  roule ,  et  avant  que 
les  soldats  eussent  pu  se  mettre  en  défense,  ils  furent  entourés,  saisis  et 
désarmés.  On  conduisit  à  Boishardy  le  sous-officier  qui  commandait  l'escorte. 

—  La  république  te  doit  des  remercîments  pour  ta  manière  de  surveiller 
ses  convois ,  dit  le  chouan  en  riant;  tu  marches  en  pays  ennemi  comme  si  lu 
allais  au  cabarel. 

—  C'est  vrai ,  dit  le  soldat  d'un  ton  de  mauvaise  humeur,  mais  j'arrive  du 
Rhin  ,  et  je  n'entends  rien  à  votre  guerre  de  brigands. 

—  On  l'a  pourtant  averti,  je  pense,  que  nous  ne  faisions  point  de  prison- 
niers ? 

—  Oui. 

—  Alors,  tu  sais... 

—  Je  sais  que  vous  êtes  des  sauvages  qui  mangez  du  palriole  à  vos  quatre 
repas,  et  qu'aujourd'hui  vous  allez  vous  régaler... 

—  Nous  épargnons  ceux  qui  passent  dans  nos  rangs,  observa  Boishardy. 
Le  sergent  le  regarda  de  côlé ,  haussa  les  épaules ,  et  se  mit  à  siffler  l'air  de 

la  Carmagnole. 

—  Sais-tu  que  nos  soldats  reçoivent  trois  livres  par  jour,  continua  le  chouan, 
et  que  lorsqu'ils  auront  rétabli  la  monarchie... 

—  Tu  perds  (on  temps ,  l'ancien  ,  assez  de  conversation  ,  fais-nous  fusiller, 
et  que  ça  finisse. 

Boishardy  se  mordit  les  lèvres  et  appela  Fleur-d'Épine.  Je  voulus  m'in- 
terposer,  mais  il  me  fit  signe  de  ne  rien  craindre.  Le  paysan  s'avança  des 
ciseaux  à  la  main ,  ordonna  au  sergent  de  se  décoiffer,  et  eut  bientôt  rasé  la 
longue  chevelure  qui  lui  tombait  sur  le  cou. 

—  Est-ce  que  l'armée  royaliste  tient  une  fabrique  de  faux  toupets?  demanda 
le  républicain  avec  un  étonnement  ironique. 

—  L'armée  royaliste  veut  connaître  ceux  à  qui  elle  fait  grâce,  répliqua 
Boishardy,  car  elle  ne  pardonne  qu'une  fois  ,  et  si  tu  retombes  jamais  entre 
ses  mains... 

—  Compris  ,  dit  le  sergent  avec  un  geste  énergique. 

—  Ta  feuille  de  route,  maintenant. 

11  la  présenta,  et  le  chouan  y  écrivit  quelques  mots  au  crayon. 

—  Nos  bandes  t'arrêteront  peut-êlre  ,  dit-il  en  la  lui  rendant;  mais  si  lu 
monlres  ceci,  elles  te  laisseront  passer. 

—  Ainsi  je  puis  continuer  mon  chemin?  demanda  le  soldat. 

—  Tu  le  peux. 

—  Avec  le  convoi? 
Boishardy  sourit. 

—  Soil ,  dit-il  ;  la  république  est  pauvre  ,  et  Pieu  a  dit  de  donner  à  ceux  qui 
ont  faim.  Lmmène  les  boeufs  ,  vieux  rogneur  de  portions,  et  bon  voyage. 

Le  sergent  porta  militairement  la  main  à  son  chapeau. 

—  Voire  nom  ,  citoyen  chouan  ?  demanda-l-il  avec  une  sorte  de  respecl. 

—  Boishardy. 

—  Eh  bien!  aussi  vrai  que  je  m'appelle  Marceau,  dit-il  en  regardant  le 
gentilhomme,  je  n'oublierai  poinl  voire  politesse. 


LA  CHOUANNERIE  EN  BRETAGNE.  805 

Et  retournant  à  ses  soldats,  qui  étaient  demeurés  sous  la  garde  des  chouans, 
il  continua  avec  eux  sa  route  vers  Rostrenen.  Lorsqu'il  fui  parti ,  Boishardy  se 
tourna  de  mon  côté. 

—  Tu  vois  que  je  fais  le  premier  pas  ,  dit-il ,  et  que  je  donne  l'exemple. 

—  On  le  suivra ,  répondis-je,  car  le  bien  a  ,  comme  le  mal,  sa  contagion. 
Chez  les  méchants  mêmes,  l'orgueil  tient  lieu  de  vertu,  et  ils  ne  veulent  pas 
plus  être  surpassés  en  clémence  qu'en  cruauté. 

Nous  traversâmes  le  chemin ,  et  continuâmes  à  nous  diriger  à  travers  les 
fourrés.  Depuis  notre  sortie  du  village,  j'avais  eu  plusieurs  fois  l'oreille  frap- 
pée du  son  de  ces  trompes  qui  servent  à  nos  bergers  pour  leurs  appels.  Dès 
que  nous  parûmes  sur  la  lisière  de  la  forêt,  les  mêmes  sons  se  firent  entendre 
plus  distinctement,  et  dans  toutes  les  directions.  On  eût  dit  que  les  échos 
cachés  les  répétaient  de  proche  en  proche.  Boishardy  s'aperçut  de  mon  éton- 
neraent. 

—  Ce  sont  les  sonneurs  de  corne  qui  annoncent  notre  arrivée  ,  me  dit-il. 

—  Mais  où  sont-ils? 

—  Au-dessus  de  nos  têfes,  dans  le  feuillage  des  chênes.  Ils  aperçoivent  de 
là  tout  ce  qui  se  passe  dans  le  pays  à  plusieurs  lieues  à  la  ronde  ,  et  nous  aver- 
tissent aussitôt.  On  sait ,  à  leur  manière  de  corner,  si  c'est  un  détachement  de 
bleus  ou  de  royalistes  qui  s'approche  ,  quelle  est  sa  force,  et  de  quel  côté  il 
vient.  Toutes  les  forêts  où  nous  avons  des  placis  sont  ainsi  liées  par  une  ligne 
télégraphique,  et  il  suffit  de  quelques  minutes  pour  que  nos  mouvements  ou 
ceux  de  l'ennemi  soient  connus  d'une  frontière  à  l'autre  del'évêehé. 

Cependant  nous  avancions  toujours  en  suivant  des  sentiers  tortueux  à  tra- 
vers le  fourré  ;  (oui  à  coup  nous  nous  trouvâmes  en  face  d'une  sorte  de  rempart 
formé  d'arbres  abattus  et  devant  une  petite  porte  gardée  par  deux  chouans  en 
uniforme  vert.  Nous  étions  arrivés  au  placis  de  la  Prenessaye.  A  notre  vue  , 
les  sentinelles  présentèrent  les  armes;  Boishardy  les  salua  par  leurs  noms  ,  et 
nous  entrâmes. 

M. 

Le  placis  ou  campement  de  la  Prenessaye  formait,  au  milieu  de  la  forêt, 
une  clairière  de  plusieurs  arpents  entourée  d'abattis.  Environ  cent  cabanes  de 
feuillage  avaient  été  bâties  dans  cette  enceinte;  au  milieu  s'élevait  un  chêne 
immense  ,  au  sommet  duquel  brillait  une  croix  d'élain.  Un  autel  de  gazon  paré 
de  fleurs  des  bois  avait  élé  dressé  au  pied  de  l'arbre. 

Au  moment  où  nous  entrâmes ,  tout  était  en  mouvement  dans  cet  étrange 
village.  On  voyait  les  femmes  moudre  le  grain  aux  portes ,  les  vieillards  fondre 
des  balles  près  du  foyer,  les  jeunes  gens  apprendre  l'exercice  à  l'ombre  du 
grand  chêne.  I. es  jeunes  filles  elles-mêmes  étaient  occupées  à  fabriquer  des 
cocardes  blanches  ou  ù  tresser  des  chapeaux  d'une  paille  grossière.  Nous  ve- 
nions d'entrer,  'lorsqu'un  jeune  paysan  courut  à  nous. 

—  Les  autres  commandants  sont-ils  arrivés?  demanda  mon  compagnon. 

—  Aucun  ne  peut  venir,  répondit  le  paysan. 

—  Pourquoi  ' 


806  LA  CHOUANNERIE  EN  BRETAGNE. 

—  Ils  surveillent  un  débarquement  à  la  côte. 

—  Qui  te  l'a  dit? 

—  Mme  Catherine. 

—  Catherine  !  s'écria  le  chouan  ;  elle  est  ici  ? 

—  Quand  vous  êtes  arrivé ,  elle  allait  partir  pour  la  ferme  de  Gouray. 
Boishardy  fit  un  mouvement. 

—  Que  dis-lu?  balbutia-t-il  en  regardant  le  jeune  paysan. 

—  Quelqu'un  lui  a  parlé  de  Jeanne,  répliqua  celui-ci  à  voix  basse. 
Boishardy  le  prit  par  la  main  ,  l'entraîna  à  l'écart,  et  je  ne  pus  entendre  la 

suite.  Us  causèrent  un  instant  ensemble  très-vivement ,  puis  tous  deux  se  diri- 
gèrent vers  la  hutte  la  plus  éloignée. 

Resté  seul ,  je  me  mis  à  me.  promener  en  plongeant  dans  les  cabanes  ou- 
vertes un  regard  curieux.  Toutes  se  ressemblaient,  et  c'était  pour  toutes  le 
même  ameublement  :  des  escabelles  autour  d'une  table  grossière ,  un  lit  de 
paille  ou  de  mousse  avec  un  bénitier  de  fayence  au  chevet ,  quelques  vases 
pleins  de  lait,  du  pain  noir,  un  berceau  d'enfant  suspendu  au  toit  ;  quelque- 
fois, dans  le  coin  le  plus  sombre  ,  une  chèvre  broutait  des  feuilles  sèches.  De 
loin  en  loin  j'apercevais  un  vieillard  qui  fourbissait  des  armes,  un  blessé  les 
mains  jointes  sur  son  chapelet,  ou  une  femme  allaitant  son  enfant.  Boishardy 
avait  raison  :  c'était  une  ville  de  guerre  et  non  un  campement  ;  la  famille  avait 
été  transportée  là  avec  toutes  ses  habitudes;  le  mouvement  du  ménage  s'y 
mêlait  au  mouvement  militaire,  le  bruit  du  travail  ou  bruit  des  armes.  Mais 
ce  bruit  et  ce  mouvement  avaient  quelque  chose  de  morne.  Chacun  était  tout 
entier  à  son  œuvre,  la  faisant  vile  et  silencieusement.  Point  de  chaut  de 
femme,  nul  cri  d'appel ,  aucun  rire  de  voisin.  Les  enfants,  assis  au  milieu  du 
placis  verdoyant ,  ne  jouaient  pas  ;  les  chiens  ,  endormis  au  soleil ,  levaient  la 
tète  à  mon  approche  sans  oser  aboyer  ;  une  sorte  de  contrainte  planait  sur 
tout,  et  les  oiseaux  seuls  chantaient  autour  de  cette  triste  ville  de  la  forêt. 

J'étais  tout  occupé  de  l'étrange  spectacle  que  j'avais  sous  les  yeux,  lorsque 
la  voix  de  Boishardy  me  fit  détourner  la  tète.  Il  s'avançait  vers  nous  accom- 
pagné d'une  jeune  femme  que  je  reconnus  tout  de  suite  pour  celle  de  ses  maî- 
tresses que  ses  soldats  avaient  surnommée  la  Royale.  La  beauté  de  celle 
femme  m'éblouit;  elle  portait  un  costume  d'amazone  en  drap  bleu  garni  de 
brandebourgs,  un  chapeau  à  i:uve  basse  orné  d'une  plume  blanche ,  et  des  boi- 
tilles à  franges  d'or.  Ses  cheveux  noirs  tombaient  en  longues  boucles  sur  son 
cou  d'une  blancheur  rosée;  elle  tenait  dans  sa  main  droite  une  carabine  in- 
crustée de  nacre  et  précieusement  ciselée ,  tandis  que  son  autre  main  dégantée 
était  passée  au  bras  du  jeune  chef.  A  la  voir  s'avancer  ainsi ,  belle,  forte  et 
si  fièrement  noltle  dans  son  amour,  on  eût  dit  une  Diane  chasseresse.  Je  me 
découvris  à  son  approche  avec  une  sorte  d'admiration  :  elle  salua  légèrement. 

—  Nous  ne  pourrons  voir  les  autres  chefs  royalistes,  me  dit  Boishardy; 
mais  je  ne  veux  point  que  votre  course  ait  été  inutile.  Voici,  pour  le  général 
Humbert,  une  lettre  dans  laquelle  je  propose  de  suspendre  les  hostilités  tout 
le  temps  qu'il  faudra  pour  s'entendre. 

—  Le  général  la  recevra  aujourd'hui  même,  répondis-je  en  faisant  un  mou- 
vement pour  prendre  congé. 


LÀ  CHOUANNERIE  EN  BRETAGNE.         807 

La  compagne  de  Boishardy  me  retint. 

—  Vous  venez  de  faire  une  longue  route,  monsieur,  dit-elle,  et  vous  ne 
pouvez  nous  quitter  ainsi  ;  veuillez  entrer  dans  notre  cabane  ;  vous  y  trouverez 
l'hospitalité  du  charbonnier. 

Je  m'inclinai  en  remerciant ,  et  je  la  suivis.  La  hutte  de  Boishardy  était  plus 
grande  que  les  autres,  mais  non  plus  ornée.  J'y  trouvai  la  table  servie  avec 
un  mélange  de  luxe  et  de  rusticité  qui  me  frappa.  Deux  ou  trois  couverts  de 
vermeil,  des  porcelaines  de  Saxe  et  quelques  cristaux  émaillés  étaient  con- 
fondus avec  les  fourchettes  de  fer,  les  jattes  de  hêtres  et  les  poteries  vertes  du 
canton.  Le  chef  royaliste  m'engagea  à  prendre  place,  et  pria  Mme  Catherine 
de  faire  les  honneurs  pendant  qu'il  donnerait  audience. 

Son  arrivée  venait  d'être  annoncée  .  et  une  vingtaine  de  chouans  étaient  déjà 
réunis  devant  le  seuil.  Tous  portaient  les  insignes  de  quelque  grade,  sauf  un 
seul,  dont  le  costume  rappelait  à  la  fois  le  cloarec  et  le  maître  d'école.  C'était 
le  percepteur  de  l'armée.  Il  entra  le  premier,  tenant  sous  le  bras  un  porte- 
feuille de  cuir  noir,  et  à  la  main  une  sacoche  de  toile  bise  qu'il  déposa  devant 
le  chef  royaliste. 

—  Combien  as-tu  là?  demanda  celui-ci. 

—  Deux  cents  livres  seulement ,  monsieur  le  marquis. 

—  Que  dis-tu?  Élienne-le-Bon  en  devait  seul  huit  cents. 

—  Comme  tous  les  fermiers  de  biens  nationaux  auxquels  je  demande  le  prix 
de  leurs  fermages,  il  m'a  répondu  qu'il  avait  déjà  payé  à  son  nouveau  maître. 

Boishardy  frappa  la  table  du  poing. 

—  Nous  seul  avons  droit  de  lui  donner  quittance  comme  représentant  de  son 
légitime  maître,  s'écria-t-il  ;  ce  qu'il  a  payé  à  un  usurpateur  ne  le  libère  point  ; 
il  faut  qu'il  le  sache.  —  Écris. 

Le  receveur  tira  de  sa  poche  une  longue  écritoire  de  basane  ,  mit  un  genou 
en  terre,  posa  sur  l'autre  son  portefeuille  de  cuir  et  leva  la  tête,  comme  pour 
avertir  qu'il  était  prêt;  Boishardy  dicta  : 

«  De  par  la  loi  de  Jésus-Christ  crucifié  pour  toi  comme  pour  moi , 

»  Nous,  chef  des  armées  catholiques, 

»  Nous  demandons  à  Étienne-Ie-Bon ,  de  la  commune  de  Pleneuf ,  pour  les 
fermages  des  terres  et  de  la  métairie  appartenant  à  M.  de  Rollo,  la  somme  de 
huit  cents  livres  pour  l'année  1794;  faute  de  quoi  nous  entrerons  en  jouis- 
sance immédiatement  de  tout  ce  qui  lui  appartient,  et  le  traiterons  comme 
rebelle.  » 

Boishardy  prit  le  papier,  signa,  et  le  remettant  au  receveur  : 

—  Tu  portera  ceci  à  Etienne,  dil-il,  et  si  dans  deux  jours  les  huit  cenls 
livres  ne  sont  point  soldées,  moitié  en  espèces,  j'enverrai  Fleur-d'Épine  avec 
ses  gens. 

Le  receveur  sortit,  et  d'autres  chouans  entrèrent.  Tous  venaient  rendre 
compte  de  quelque  mission  récemment  exécutée.  Les  nus  avaient  descendu 
toutes  les  rivières  el  lous  les  ruisseaux,  depuis  les  sources  jusqu'à  la  mer,  dé- 
fendant aux  meuniers,  sons  peine  de  mort,  de  travailler  pour  la  ville;  d'au- 
lienl  parcouru  les  fermes .  enlevant  les  roues  des  chariots  ou  brûlant  les 
essieux.  Plusieurs  apportaienl  la  lisie  des  patriotes  répandus  dans  les  cam- 


808  LA  CHOUANNERIE  EN  BRETAGNE. 

pagnes  et  les  villages.  Devant  chaque  nom  ,  on  lisait  une  des  lettres  S  ,  R ,  T, 
ce  qui  voulait  dire  :  surveillé ,  rançonné,  ou  tué. 

Boishardy  avait  attentivement  écouté  tous  ces  rapports;  il  demanda  quel- 
ques nouvelles  explications,  donna  ses  ordres  avec  clarté  ,  puis  congédia  tout 
le  monde.  Mme  Catherine  sortit  alors,  et  il  vint  prendre  sa  place  vis-à-vis  de  moi. 

—  Eh  hien  !  que  pensez-vous  de  notre  manière  de  faire  la  guerre?  me  de- 
raanda-t-il  en  souriant.  Les  républicains  ne  savent  pas  que  nous  les  parquerons 
dans  la  famine.  Vos  villes  seront  bientôt  pour  vous  comme  le  cachot  d'Ugolin, 
et  vous  vous  y  mangerez  l'un  l'autre.  Averlissez-en  vos  généraux ,  peut-être  se 
montreront-ils  moins  difficiles  sur  les  conditions  de  la  pacification. 

Ces  derniers  mois  m'expliquèrent  l'apparente  confiance  du  chef  royaliste; 
en  me  rendant  témoin  de  son  audience,  il  avait  espéré  m'effrayer. 

—  Je  dirai  ce  que  j'ai  vu,  répondis-je  ,  mais  veuillez  rappeler,  de  votre 
côté,  monsieur,  aux  chefs  de  l'armée  royaliste,  que  hors  de  la  Bretagne,  de 
la  Normandie  et  de  la  Vendée,  il  y  a  la  France  républicaine  qui  nous  enve- 
loppe tous,  et  que  si  vous  nous  parquez  dans  la  famine,  elle  pourra,  elle,  vous 
parquer  dans  la  mort.  Les  malheurs  mêmes  des  patriotes  ne  vous  profileront 
point  ;  vous  pouvez  espérer  la  victoire ,  jamais  le  succès,  car,  dans  les  guerres 
civiles ,  ce  sont  toujours  les  minorités  qui  succombent.  Vos  paysans  se  lasse- 
ront d'ailleurs  de  cette  vie  de  bêtes  fauves  ;  quelque  jour,  en  passant  devant 
leurs  villages  abandonnés  ,  ils  se  sentiront  repris  de  l'amour  du  foyer,  et  ils 
jetteront  là  leurs  carabines  pour  arracher  l'herbe  de  leurs  seuils. 

—  Détrompez-vous  ,  me  dit  Boishardy  ;  vous  ignorez  quel  charme  a  celte  vie 
toujours  militante  et  vagabonde  ,  que  de  joies  secrètes  offre  celte  perpétuelle 
partie  jouée  contre  la  mort.  On  se  sent  vivre  ,  on  éprouve  sa  force,  on  a  con- 
science de  ce  que  l'on  peut  et  de  ce  que  l'on  vaut.  Celte  race  ,  d'ailleurs,  est 
avant  tout  esclave  de  l'habitude;  sous  peu  vous  la  verrez  aller  à  la  bataille 
aussi  tranquillement  qu'elle  conduirait  sa  charrue,  et  une  fois  devenus  soldats, 
nos  Bretons  ne  voudront  plus  habiter  que  ie  camp. 

Cependant  le  jour  avançait ,  et  j'allais  me  lever  pour  prendre  congé  de  Bois- 
hardy, lorsque  le  chouan  qui  avait  déjà  annoncé  au  chef  royaliste  l'arrivée  de 
M»10  Catherine,  parut  à  la  porte  ,  suivi  d'une  jeune  paysanne  dont  l'aspect  me 
frappa.  Elle  avait  les  pieds  nus ,  les  cheveux  à  demi  épars,  et  pour  tout  vêle- 
ment une  jupe  courte  frangée  par  les  épines.  Sa  chemise  de  toile  rousse, 
qu'une  épinglelte  à  grains  coloriés  ne  fermait  qu'à  moitié,  laissait  voir  une 
partie  de  ses  épaules  dorées  par  le  soleil.  Elle  était  haletante,  couverte  de 
poussière  et  de  sueur,  mais  éblouissante  de  je  ne  sais  quelle  beauté  sauvage. 
En  l'apercevant,  Boishardy  se  leva  d'un  bond. 

—  Jeanne?  s'écria-t-il. 

El  regardant  autour  de  lui  avec  inquiétude  : 

—  Pourquoi  as-tu  quitté  le  Gouray?  continua-t-il  rapidement  et  (oui  bas  ; 
je  le  l'avais  défendu.  Que  veux-tu?  Que  viens-tu  faire  ici  ? 

—  Vous  sauver,  maître,  répondit  la  jeune  fille. 

—  Moi  ! 

Les  bleus  oui  lis  que  vous  étiez  an  placis  avec  un  petit  nombre 

de  gars. 


LÀ  CHOUANNERIE  EN  BRETAGNE.         809 

—  Eh  bien  ! 

—  Ceux  de  Collinée,  de  Loudéac  et  de  Monlconlour  se  sont  donné  rendez- 
vous  ce  soir  pour  entourer  la  forêt  et  y  mettre  le  feu . 

—  Le  feu  ! 

—  Je  l'ai  enlendu  dire  à  l'un  des  chefs.  Tous  les  chemins  et  tous  les  ponls 
sont  déjà  gardés ,  de  peur  que  vous  ne  soyez  avertis.  Pour  venir,  il  m'a  fallu 
gagner  le  Moulin-Blanc  et  traverser  le  Lié  sous  le  feu  des  postes. 

—  Ils  ont  tiré  sur  toi!  s'écria  Boishardy. 

—  Vingt  coups  au  moins  ;  mais  les  touffes  d'aulnes  et  de  bouleaux  m'ont 
préservée.  J'entendais  les  balles  grésiller  dans  les  feuilles  comme  la  giboulée 
de  mars.  Voyez  plutôt,  maître,  c'est  une  balle  qui  a  coupé  ceci  au-dessus  de 
ma  tête. 

A  ces  mois ,  la  jeune  paysanne  éleva  en  riant  une  branche  de  saule  qu'elle 
tenait  à  la  main. 

—  Et  tu  n'as  pas  eu  peur!  demanda  Boishardy. 

—  Je  n'en  ai  pas  eu  le  temps  ,  je  pensais  à  vous ,  et  j'étais  pressée  d'arriver, 
moi. 

—  Merci,  Jeanne  ,  merci ,  ma  louve  ,  dit  le  chouan  en  posant  affectueuse- 
ment la  main  sur  l'épaule  de  la  jeune  paysanne.  Tout  son  corps  s'assouplit  et 
frissonna  à  ce  loucher,  et  elle  leva  sur  le  chef  royaliste  le  regard  amoureux  du 
chien  qui  sent  la  caresse  du  maître. 

—  Il  y  a  si  longtemps  que  vous  n'aviez  passé  par  la  ferme  ,  dit-elle  ,  et  vous 
m'aviez  défendu  aussi  de  paraître  au  placts  ;  mais  j'avais  une  raison  cette 
fois...  et  maintenant...  si  mon  maître  voulait...  il  a  besoin  de  quelqu'un  pour 
le  servir,  et  nul  ne  trouverait  à  redire  que  ce  fût  moi. 

Ces  mots  étaient  prononcés  avec  une  sorte  de  timidité  amoureuse.  Boishardy 
secoua  la  tète ,  et  regardant  autour  de  lui  d'un  air  inquiet  : 

—  C'est  impossible,  Jeanne,  répliqua-t-il  à  demi-voix,  impossible...  Il  faut 
que  tu  repartes  tout  de  suite. 

—  Si  je  repars,  dit  la  jeune  fille  ,  les  bleus  savent  que  je  suis  venue  ici,  et 
ils  me  tueront. 

—  Que  dis-tu?  s'écria  Boishardy. 

—  Laissez-moi  vous  suivre  ,  oh  !  laissez-moi  vous  suivre ,  reprit  Jeanne  avec 
passion  ,  et  en  saisissant  la  main  du  jeune  chef. 

Une  exclamation  qui  retentit  à  quelques  pas  empêcha  Boishardy  de  répondre; 
il  se  détourna  vivement  :  la  Royale  venait  d'entrer  !  Il  y  eut  pour  tous  un  mo- 
ment de  silence.  Les  deux  femmes  se  regardaient  avec  une  sorte  de  surprise 
soupçonneuse  et  menaçante. 

—  Quelle  est  celte  fille?  demanda  enfin  Mmc  Catherine  en  montrant  du  doigt 
la  paysanne. 

—  La  sœur  d'un  de  mes  fermiers,  répondit  Boishardy  embarrassé. 

—  Et  que  vient-elle  faire  ici? 

—  M'avei  tir  que  les  bleus  doivent  mettre  le  feu  à  la  forêt  cette  nuit. 
La  Royale  jeta  sur  Jeanne  un  coup  d'oeil  oblique. 

—  Ah  !  fort  bien  .  dit-elle,  elle  espionne  pour  vous. 

—  Elle  a  voulu  nous  sauver. 

TOME  II. 


810  LA   CIIOTANINEIUE   EN   BRETAGNE. 

—  Et  vous  avez  sans  doute  bien  payé  sa  nouvelle,  car  lorsque  je  suis  entrée, 
elle  semblait  vous  remercier  fort  vivement. 

—  Quand  vous  êtes  entrée,  elle  m'avertissait  qu'il  serait  dangereux  pour  elle; 
de  retourner  à  la  ferme ,  et  me  priait  de  la  garder  au  placis. 

—  Mais  rien  de  plus  facile  ,  reprit  Mme  Catherine  avec  une  ironie  hautaine  ; 
elle  est  forte,  je  puis  la  prendre  à  mon  service. 

—  Non,  dit  vivement  Boishardy,  elle  serait  mal  ici. 

—  Mal?  répéta  la  jeune  femme,  la  croyez- vous  trop  délicate  pour  vivre 
comme  nous?  Eh  !  mon  cher,  voyez  donc,  chacune  de  ses  grosses  mains  rouges 
cacherait  les  miennes;  je  ne  vous  souhaiterais  qu'un  attelage  de  femmes 
pareilles  pour  vos  canons. 

Jusqu'alors  Jeanne  avait  tout  écouté  avec  une  sorte  de  stupeur  douloureuse  ; 
elle  se  sentait  vaguement  blessée  sans  savoir  où  frappaient  les  coups  ;  mais,  a 
ces  derniers  mots  ,  tout  son  orgueil  de  femme  s'éveilla;  raillée  dans  sa  beauté 
devant  celui  qu'elle  aimait,  elle  tressaillit. 

—  Je  veux  m'en  aller,  balbutia-l-elle  d'une  voix  émue. 

—  Vous  avez  tort ,  dit  la  Royale  ironiquement;  de  belle  venue  comme  vous 
êtes,  vous  pourriez  devenir  ici  la  préférée  du  tailleur  ou  de  quelque  porteur  de 
bagage  ;  à  moins  ,  pourtant,  comme  on  le  dit,  que  la  pennerès  du  Gouray  ne 
veuille  recevoir  que  des  gentilshommes  derrière  son  pignon. 

—  Les  grandes  dames  y  reçoivent  bien  des  meuniers,  répliqua  Jeanne 
sèchement. 

La  Royale  devint  pâle  et  fit  un  brusque  mouvement  vers  la  jeune  paysanne. 

—  Sortez  !  s'écria-t-elle  l'œil  étincelant. 
Jeanne  demeura  immobile. 

—  Sortez!  répéta  M111"  Catherine  d'une  voix  plus  forte. 

—  Je  suis  chez  mon  maître,  répondit  la  jeune  fille  avec  un  calme  dédaigneux. 
La  Royale,  tremblante  de  colère ,  étendit  vivement  la  main  vers  la  carabine 

qu'elle  avait  posée  contre  la  table  ,  puis  s'arrêtant  : 

—  Chassez-la ,  monsieur,  chassez-la ,  dit-elle  à  Boishardy  d'une  voix  hale- 
tante. 

—  Laissez-nous,  Jeanne,  murmura  celui-ci. 
Jeanne  leva  la  tête  avec  un  douloureux  étonnement. 

—  Ainsi  mon  maître  veut  que  je  m'en  aille?  demanda-t-elle. 

—  Retournez  à  la  ferme,  Jeanne. 

Elle  jeta  au  chouan  un  regard  profond  et  désespéré;  il  détourna  les  yeux. 

—  J'y  retournerai ,  murmura-l  elle. 

Elle  fit  un  pas  vers  la  porte  ;  mais  s'arrêtant  tout  à  coup  : 

—  Adieu,  mon  maître,  reprit-elle  d'un  accent  entrecoupé. 

—  Adieu  !  dit  Boishardy. 

Elle  demeura  un  instant  frémissante  et  comme  indécise  ;  on  eût  dit  qu'elle 
attendait  un  mol,  qu'elle  espérait  un  signe;  enfin  elle  leva  la  lèle ,  regarda 
Boishardy  une  dernière  fois  ,  joignit  les  mains  et  sortit.  Nous  la  vîmes  traverser 
vivement  le  placis,  sa  branche  de  saule  à  la  main  ,  prendre  le  sentier  qui  con- 
duisait au  Gouray,  puis  disparaître  sous  la  voûte  ombreuse  de  la  forêt.  Je  sus, 
!'■  lendemain    en  remettant  au  général  Humbert  la  lettre  de  Boishardy,  que  la 


LA  CHOUANNERIE  EN  BRETAGNE.  81  i 

ferme  du  Gouray  avait  été  brûlée  par  les  bleus  ,  mais  sans  pouvoir  apprendre 
ce  que  Jeanne  était  devenue. 

Je  n'entendis  plus  parler  d'elle  jusqu'en  prairial  an  m.  A  cette  époque  ,  les 
bostililés ,  un  instant  suspendues  par  les  traités  de  la  Jaunais  et  de  la  Sfabilais, 
avaient  recommencé  ;  mais  l'armée  royaliste,  divisée,  mal  conduite,  essayait 
vainement  de  prendre  l'offensive.  Partout  battue  et  partout  poursuivie  par  les 
républicains,  qui  avaient  appris,  à  la  longue,  cette  guerre  de  fossés  et  de 
broussailles,  elle  n'avait  pu  se  former  nulle  part.  Boishardy,  secondé  par 
M",c  Catherine,  continuait  pourtant  à  parcourir  les  paroisses,  excitant  l'ardeur 
des  bandes  et  s'efforçant  de  rattacher  entre  eux  les  anneaux  isolés  de  l'insur- 
rection. Tous  deux  s'étaient  partagé  celte  œuvre  périlleuse ,  ne  se  quittant  plus 
que  quelques  heures  chaque  jour  et  se  retrouvant  pour  suspendre  leur  hamac 
aux  arbres  de  la  forêt  ou  dormir  dans  la  douve,  sur  le  même  manteau.  La 
Royale  était  donc  regardée  comme  presque  aussi  redoutable  à  la  république 
que  Boishardy  lui-même,  et  des  récompenses  avaient  été  promises  plus  d'une 
fois  à  qui  pourrait  s'emparer  d'elle.  Une  femme  se  présenta  enfin  au  général 
Lemoine  et  promit  de  la  livrer. Le  capitaine  Audillas reçut  l'ordre  de  la  suivre; 
ce  fut  lui-même  qui  me  raconta  peu  après  tous  les  détails  de  cette  expédition. 

Ils  partirent  de  Monlconlour  après  minuit,  se  dirigeant  par  un  long  détour 
vers  un  champ  de  la  ville  Héné,  en  Breband.  L'air  était  m  calme,  que  l'on  en- 
tendait tourner  sur  les  collines  les  ailes  des  moulins,  et  frémir  les  déversoirs 
au  fond  de  la  vallée.  Les  grenadiers  avaient  enveloppé  leurs  chaussures  de 
foin  et  portaient  leurs  armes  baissées,  de  peur  que  le  bruit  de  leurs  pas  ou 
l'éclat  des  baïonnettes  ne  les  trahît.  La  jeune  paysanne  était  à  leur  tête,  pâle 
et  les  yeux  hagards.  Ils  arrivèrent  ainsi  a  un  champ  de  blé  planté  d'arbres  où 
elle  s'arrêta  '■ 

—  Est-ce  ici?  demanda  le  capitaine. 

—  Regardez  de  ce  coté,  dit  la  paysanne. 

On  apercevait  en  effet  vaguement  un  hamac  suspendu  sous  les  pommiers. 

—  Et  lu  es  sûre  que  son  amant  n'est  point  avec  elle? 

—  Sûre,  sûre,  répondit  la  jeune  fille;  il  est  parti  avec  Fleur-d' Épine. 
Mais  tirez,  car  elle  se  défendra  peut-être;  tuez-la  ,  citoyen  ,  tuez-la  de  suite, 
c'est  le  plus  prudent. 

Le  champ  fut  entouré,  elles  grenadiers  pénétrèrent  avec  la  jeune  paysanne, 
qui  marchait  en  avant  comme  une  louve  affamée.  A  peine  avaient-ils  fait 
quelques  pas ,  qu'un  homme  se  dressa  au  milieu  des  blés  en  poussant  un  cri 
d'avertissement. 

—  Fleur-d' Épine!  dit  la  jeune  fille,  qui  recula  épouvantée. 

—  Alors  Boishardy  est  revenu  ,  s'écria  le  capitaine;  en  avant  les  braves. 

Il  n'avait  pas  achevé  que  six  coups  de  feu  partirent.  Les  .soldais,  surpris, 
crurent  qu'ils  étaient  tombés  dans  une  embuscade  el  se  dispersèrent.  Au  même 
instant,  le  chef  royaliste  ,  suivi  de  cinq  de  ses  hommes,  s'élança  d'un  sillon  el 
se  trouva  en  face  de  la  jeune  paysanne. 

—  Jeanne!  s'écria-t-il  stupéfait. 

—  Par  les  genêts ,  par  les  genêts ,  maître,  dit-elle  en  entraîna  ni  Boishardy 
vers  le  côté  du  champ  qu'elle  savait  n'être  point  gai  dé. 


812  LA  CHOUANNERIE  EN  BRETAGNE. 

Ils  venaient  de  franchir  le  fossé  lorsqu'un  coup  de  feu  partit  ;  le  chouan 
s'arrêta. 

—  Ah!  la  Royale  est  morte,  dit  Jeanne  avec  un  éclat  de  joie  féroce. 

—  Malheureuse  !  s'écria  Boishardy. 

El  revenant  sur  ses  pas  il  voulut  regagner  le  verger;  mais  à  peine  eut-il  re- 
passé la  haie  que  deux  coups  de  feu  l'atteignirent.  Il  tomha  sans  pousser  un 
soupir  ;  les  deux  halles  lui  avaient  traversé  les  poumons. 

Telle  fut  la  fin  de  cet  homme  qui  eût  dû  naître  au  temps  du  Cid  et  succomber 
dans  quelque  noble  guerre  conlre  l'étranger.  Sa  mort  fut  comme  sa  vie,  quel- 
que chose  de  romanesque  et  d'imprévu ,  mais  d'heureux  après  tout ,  car  il  périt 
sans  agonie,  sous  les  pommiers  en  fleurs,  et  les  lèvres  encore  tièdes  de  baisers. 
Sa  tête  fut  coupée  par  quelques  misérables  qui  la  promenèrent  en  triomphe 
dans  les  paroisses.  Lorsque  Hoche  l'apprit,  il  pleura  de  honle  et  écrivit  à 
l'adjudant  général  Oublier  de  faire  arrêter  tous  ceux  qui  avaient  pris  part  à  ce 
crime  contre  l'honneur  ;  —  langage  étrange  et  nouveau  sans  doute  après  les 
massacres  de  la  Vendée ,  mais  qui  annonçait  à  tous  que  le  règne  des  folies  san- 
glantes était  passé,  et  que  si  la  révolution  était  encore  une  tempête  ce  n'était 
plus  du  moins  une  tempête  dans  un  ègout. 

Emile  Soivestre. 


LETTRES  DU  NORD 


DU  MIDI  DE  L'EUROPE. 


LA  SICILE. 


IV  (1). 

Nous  avions  marché  une  nuit  entière  dans  les  laves  ,  les  cendres  et  les  sco- 
ries de  l'Etna,  où  nos  chevaux  avançaient  péniblement ,  tandis  que  nous  res- 
pirions à  peine,  quand  nous  arrivâmes  à  Catane.  La  ville ,  quoique  riche 
industrieuse  et  bien  peuplée,  nous  sembla  un  lieu  de  solitude.  Le  ciel  était 
somhre.  Les  églises,  qui  ne  s'ouvrent  qu'à  l'heure  du  service  divin  et  des 
offices,  venaient  d'être  fermées  à  l'issue  delà  première  messe,  et  dans  les 
longues  rues  pavées  de  larges  dalles,  que  je  me  mis  aussitôt  a  parcourir, 
j'entendais  résonner  au  loin  le  bruit  de  mes  propres  pas.  Une  large  voie,  nom- 
mée la  rue  Elnéenne,  traverse  toute  la  ville  et  descend  en  ligne  droite  du  pied 
de  l'Etna  ù  la  mer.  Les  palais  qui  la  bordent  sur  une  étendue  de  près  d'une 
lieue,  sont  assis  sur  les  couches  de  lave  que  l'Etna  a  formées  dans  ses  soixante- 
dix-sept  éruptions  principales,  bâtis  en  partie  avec  la  lave,  et,  comme  pour 
achever  de  braver  le  volcan  et  ses  secousses,  ils  s'élèvent  à  une  grande  hau- 
teur sur  des  frontons  hardis.  En  outre,  les  dalles  dont  la  rue  est  pavée  sont  de 
lave  noire,  et  en  avançant  dans  celte  cité  silencieuse  ,  on  aperçoit  de  temps  en 

(1)  Voyez  la  Revue  du  31  juillet  et  15  octobre  1858  ,  cl  du  15  mai  1 S  iO. 


814  LA    SICILE. 

temps  quelques  sombres  monuments  formés  de  fragments  de  lave,  et  destinés 
à  perpétuer  le  souvenir  des  nombreux  désastres  dont  elle  a  été  le  théâtre.  Les 
cendres  brunes,  les  pierres  noirâtres,  les  scories  ,  la  terre  végétale,  enfin  toute 
cette  nature  en  deuil  qui  s'offrait  à  nous  depuis  douze  heures  que  nous  parcou- 
rions la  campagne  entre  Paternô  et  Catane,  aurait  dû  nous  préparer  un  peu  à 
ce  spectacle;  mais  rien  ne  peut  donner  à  l'avance  l'idée  d'une  ville  si  belle  ,  si 
noble  et  à  la  fois  si  lugubre  et  si  désolée.  Il  me  sera  impossible  d'oublier 
jamais  l'aspect  de  cette  triste  magnificence.  D'abord  ,  il  faut  songer  que  cinq 
ou  six  Catanes  broyées,  calcinées,  réduites  en  cendres,  gisent  sous  vos  pieds, 
et  que  la  route  où  vos  pas  se  dirigent ,  en  marchant  vers  la  mer,  est  celle  que 
la  lave  elle-même  a  suivie  dans  la  nuit  du  23  avril  16G9.  Celte  nuit-là  ,  deux 
montagnes  aussi  hautes  que  leVésuve  s'élevèrent  sur  l'Etna,  et  il  en  sortit  deux 
fleuves  de  feu  qui  roulèrent  majestueusement  vers  Catane,  en  firent  disparaître 
une  grande  partie  ,  et  se  répandirent  sur  un  espace  de  quatorze  milles,  espace 
où  des  campagnes  habitées  et  fertiles  furent  subitement  changées  en  rochers 
déserls.  Aussi  ne  peut-on  refuser  son  admiration  à  l'audace  qui  a  élevé  tant  de 
beaux  palais,  et  on  ne  peut  guère  en  comprendre  le  but  qu'en  supposant  que 
les  architectes  de  la  nouvelle  Catane  ont  prétendu  donner  un  lit  royal  au  roi 
des  volcans  ,  et.  conduire  la  lave  à  la  mer  entre  deux  quais  splendides  et  d'une 
grandeur  digne  de  lui.  Nous  vîmes  faire  des  préparatifs  pour  éclairer  cette 
belle  et  immense  rue  au  moyen  du  gaz,  et  deux  rangées  de  lanternes  élégantes 
s'élevaient  déjà  depuis  la  mer  jusqu'à  l'Etna.  Imaginez  le  singulier  spectacle, 
monsieur;  un  volcan  éclairé  par  le  gaz  ! 

A  Naples,  on  admire  le  Vésuve,  qui  forme  un  beau  point  de  vue  à  l'horizon  ; 
mais  à  part  même  sa  dimension  ,  qu'on  ne  peut  comparer  à  celle  de  l'Etna  ,  le 
Vésuve  est  loin  de  Naples,  et  l'engloutissement  de  Pompéia,  d'Herculanum,  de 
Torre-del-Greco,  ne  peut  menacer  Naples,  qui  a  placé  Portici  comme  une  vic- 
time dévouée  entre  elle  et  le  Volcan.  A  Catane,  au  contraire  ,  le  sol  tremble 
sous  vos  pas,  et  sous  chaque  demeure  on  trouve  les  voûtes  de  lave  qui  se  sont 
formées  sur  les  demeures  plus  anciennes  que  le  volcan  a  détruites.  Mais  conti- 
nuons de  traverser  celte  cilé  plus  belle  que  Naples,  que  Païenne,  et  qu'à  voir 
l'air  grave  et  morne  de  ses  habitants  ,  on  dirait  préparée  à  la  catastrophe  par 
laquelle  l'Etna  la  délruira  infailliblement  à  son  tour. 

La  rue  Etnéenne  traverse  dans  son  cours  cinq  grandes  places.  La  première, 
celle  du  Dôme,  est  couverte  de  superbes  palais  et  d'églises  plus  belles  encore. 
Le  dôme  ou  la  basilique  s'y  présente  d'abord  avec  son  portail  peuplé  de  statues 
de  marbre.  Une  galerie  de  marbre  «l'un  beau  travail,  ouvrage  du  sculpteur 
calanais  Gaetano  Puglisi ,  entoure  celte  église  ,  et  un  magnifique  pavé  de  mar- 
bre s'étale  comme  un  riche  lapis  devant  ses  portes  extérieures.  Celle  cathé- 
drale de  Catane  est  bâtie  sur  les  ruines  (\\\n  ancien  Temple  de  Bacchus  et  sur 
(elles  de  thermes  antiques  qu'un  reste  d'inscription  désigne  sous  le  nom  d'A- 
chilléens  (1).  Les  thermes,  comme  la  plupart  de  ces  établissements  chez  les 
anciens,  étaient  divisés  en  sept  parties,  ilinii  mi  retrouve  les  vestiges  sousl'é- 
ii  lise  actuelle. On  peut  encore  pénétrer,  par  la  galerie  de  communication,  dan. 

l  ...  Rechies  discil  thermarum  achillarium  curatores. 


LA   SICILE.  815 

une  salle  dont  la  voûle,  autrefois  décorée  de  sluc ,  est  soutenue  par  quatre  pi- 
liers, et  où  se  trouvaient,  dans  la  partie  tournée  vers  le  sud-ouest,  huit  fenêtres 
destinées  à  la  ventilation.  Cette  salle  était  ce  qu'on  nommait  la  tribune  ou  le 
ealidario;  on  y  enterre  les  chanoines.  Les  autres  salles  sont  abandonnées  ou 
n'ont  pas  encore  été  déblayées,  et  les  cliapitaux  ainsi  que  les  colonnes  demar- 
bre  qui  s'y  trouvaient  ont  servi  à  orner  la  cathédrale.  Les  antiquaires  de  Ca- 
fane  montrent  toutefois  sans  hésitation  les  lieux  où  se  trouvaient  Yapoditerio, 
dans  lequel  on  se  dépouillait  de  ses  vêtements,  Yefebeo  ,  où  l'on  se  livrait  aux 
exercices  gymnastiques,  le  coriceo,  où  l'on  jouait  à  la  paume  pour  se  remettre 
en  vigueur,  le  conisterio ,  où  l'on  conservait  la  poudre  dont  on  se  couvrait 
quand  on  était  en  sueur,  le  tepidario,  où  l'on  se  reposait  avant  d'entrer  dans 
le  bain,  Yeleuterio,  où  se  conservaient  l'huile  et  les  parfums,  et  même  la 
sedia  stercoreia,  qui  en  est  proche ,  tant  est  grande  leur  ardeur  de  la  science 
et  de  l'antiquité.  Des  conduits  souterrains  ,  placés  dans  la  partie  nord-est  de 
ces  thermes ,  conduisaient  les  eaux  à  la  mer. 

La  fondation  de  l'évèché  de  Catane  est  due  au  grand  comte  Roger,  qui  en 
institua  plusieurs  autres  en  Sicile.  Son  diplôme  existe  encore.  Après  avoir  mis 
fin  à  la  domination  des  Sarrasins  et  se  trouvant  maître  des  domaines  qui  leur 
avaient  appartenu  ,  il  en  concéda  une  part  à  l'église  et  lui  accorda  ,  en  outre  , 
une  dîme  levée  sur  les  taxes  royales.  A  la  mort  de  Bécumène  et  de  Hugo  di 
Braccio,  seigneur  de  Catane,  la  ville  rentra  dans  le  domaine  du  prince  ;  et  Ro- 
ger, dans  son  zèle  pour  le  christianisme,  affecta  celle  baronie  à  l'évêque  et  lui 
accorda,  avec  les  produits  des  douanes,  le  fleuve  Giarelta,  le  mont  Etna, 
ainsi  que  les  prairies,  les  eaux  et  les  bois  qui  avaient  appartenu  à  l'ancien  émir. 
Bientôt  il  fit  plus  encore,  et  y  ajouta,  en  1092,  la  terre  et  le  château  d'Aci 
avec  toutes  les  familles  sarrasines  qui  se  trouvaient  sur  ce  territoire.  Quatre 
cent  cinq  familles  musulmanes  et  trois  cent  cinquante  mahomélans  restés  à 
Aci,  se  trouvaient  ainsi  esclaves  et  attachés  a  la  glèbe  de  l'église  de  Catane. 
Le  dénombrement  et  la  description  de  ces  serfs  forment  deux  volumes  de  par- 
chemin, souscrits  par  le  comte  Roger.  Celui  de  ces  actes  qui  a  rapport  aux 
Sarrasins  de  Catane  est  large  d'une  palme  sicilienne;  il  est  écrit  en  arabe,  et 
la  traduction  grecque  y  a  été  jointe.  Il  porte  la  date  de  l'année  1101,  désignée 
par  le  cbiffre  GG03,  à  la  manière  des  Byzantins,  qui  ajoutaient  à  l'année  de 
la  naissance  de  Jésus-Christ  l'année  de  la  création,  qu'ils  plaçaient  à  !5j02ans. 
Le  diplôme  du  château  d'Aci  est  tout  en  arabe;  mais  le  préambule  et  la  con- 
clusion sont  en  grec.  En  1510,  les  sceaux  attachés  aux  diplômes  fuient  volés 
dans  les  archives  du  chapitre  de  la  cathédrale  ,  par  un  paysan  qui  les  croyait 
renfermés  dans  des  boites  d'or.  Le  premier  évéque  qui  exerça  en  vertu  de  ces 
diplômes,  fui  un  Français,  le  prieur  de  Sainte-Euphémie,  que  le  comte  Roger 
manda  du  fond  d'un  couvent  de  bénédictins  île  la  Calabre,  el  qui  se  fit  accom- 
pagner d'un  grand  nombre  de  moines.  Ainsi  que  les  autres  évêques  appelés  de 
la  Normandie  par  Roger  ,  l'évêque  de  Catane  introduisit  dans  son  église  leculte 
usité  en  France  et  la  liturgie  gallicane.  La  cathédrale  qui  s'éleva  alors,  par 
l'ordre  de  Roger,  fut  construite  avec  les  pierres ,  les  marbres  et  les  colonnes 
débris  du  théâtre  antique  dont  on  voit  encore  quelques  restes  a  Catane. 
Soixante   an»   après ,  l'Etna  avait  déjà  détruit  l'ouvrage  du  comte  Boger.  Le 


8 10  LA   SICILE. 

4  février,  jour  solennel  où  Pévèque,  le  clergé  et  le  peuple  célébraient  la  fête 
de  sainte  Agathe  ,  la  patronne  révérée  de  Calane  ,  une  irruption  du  volcan  , 
accompagnée  d'un  tremblement  de  terre  ,  couvrit  l'église  ,  en  fit  écrouler  la 
voûte  et  ensevelit  Pévêque  qui  officiait  avec  cinquante  moines  venus  pour  l'as- 
sister, ainsi  que  tout  un  peuple  agenouillé  et  en  état  de  grâce,  qui  vit  le  ciel 
s'ouvrir  pour  lui  quand  la  terre  manqua  sous  ses  pas. 

Au  milieu  de  la  place  du  Dôme  est  une  fontaine  d'un  mauvais  goût  qui  a  son 
grandiose.  Au  sommet  de  la  fontaine  s'élève  un  éléphant  ,et  sur  l'éléphant  uu 
obélisque  qu'on  dit  égyptien.  Mais  malgré  les  hiéroglyphes  ,  ou  plutôt  en  rai- 
son de  ces  hiéroglyphes ,  ce  doit  être  une  des  imitations  romaines  de  ces  mo- 
numents, fabriquées  du  temps  de  Caligula.  L'obélisque  est  surmonté  d'un 
globe  et  d'une  croix  dorée  ,  L'éléphant  est ,  depuis  la  domination  des  rois 
suèves,  le  signe  héraldique  ou  le  blason  de  Catane.La  rue  de  l'Etna  vous  mène 
ensuite  près  du  palais  de  l'université,  établissement  qui  a  un  grand  renom 
dans  l'Europe  entière.  Trois  étages  conçus  dans  trois  genres  différents,  le  do- 
rique, l'ionien  et  l'altique,  quelques  statues  ,  des  balcons  de  marbre,  et  l'aigle 
sicilienne  soutenant  l'écusson  de  Sicile  au-dessus  de  la  principale  porte,  en  un 
mot,  toute  la  profusion  architecturale  du  xvne  siècle  distingue  extérieurement 
cet  édifice,  dont  l'origine  se  perd  dans  la  nuit  des  plus  anciennes  dissertations 
savantes.  Voici  ce  que  m'ont  raconté  les  érudils  de  Catane.  Les  Grecs  créèrent 
jadis  en  ce  lieu  un  cirque  ou  hippodrome  pour  célébrer  les  jeux  de  la  fête  de 
Bacchus.  Là  on  couronnait  aussi  les  poètes  qui  composaient  les  meilleurs  vers 
en  l'honneur  du  Dieu,  et  dans  la  suite  on  leur  offrit  un  asile  en  ce  même  lieu. 
L'arène  ,  —  l'arène  des  coureurs  ,  et  non  celle  des  poêles ,  —  était  elliptique  , 
et  aux  deux  extrémités  se  trouvaient ,  pour  marquer  le  but ,  deux  obélisques  , 
dont  l'un  est  celui  qui  figure  sur  la  fontaine  du  dôme,  ce  qu'il  est  permis  de 
révoquer  en  doute,  et  l'autre,  qui  est  brisé,  se  trouve  dans  le  musée  du  prince 
Biscari.  En  outre,  les  Grecs  avaient  créé  une  naumachieoù  manœuvraient  des 
modèles  de  galères;  on  en  voyait  encore  les  restes  au  temps  de  Bolano,  qui  a 
écrit  un  gros  traité  de  Rébus  Catance  ;  mais  tout  a  été  enseveli  dans  les  laves 
de  16C9,  au  dire  des  antiquaires.  Sous  Iéron  Ier,  roi  de  Syracuse,  grand  pro- 
tecteur des  lettres  et  des  arts,  l'académie  de  Calane  ,  où  le  roi  venait  souvent 
avec  un  cortège  d'hommes  instruits,  devint  un  collège  de  savants;  ce  fut  alors 
que  la  connaissance  de  l'alphabet,  inventé  par  les  Phéniciens,  fut  apportée 
par  les  Grecs  en  Sicile,  où  l'on  se  servit  bientôt  de  récriture  alphabétique 
comme  de  l'écriture  hiéroglyphique.  Catane  se  pique  aussi  d'avoir  parlé  à  cette 
époque  le  dialecte  ionien  ,  venu  de  l'Altique,  tandis  que  le  reste  de  la  Sicile  se 
contentait  du  dialecte  de  l'Achaïe.  Cette  place  académique  fut  encore  célèbre 
par  les  divertissements  qui  y  eurent  lieu  au  temps  de  la  domination  espagnole 
et  autrichienne.  Ces  jeux  consistaient  en  carrousels,  en  combats,  en  tournois; 
on  y  faisait  la  course  des  roseaux  ,  exercice  emprunté  aux  Sarrasins  ;  souvent 
encore  on  transformait  la  place  en  une  campagne  où  l'on  figurait  une  chasse  au 
faucon,  et  quelquefois  même  au  loup  et  au  sanglier.  Enfin,  on  y  élevait  uni  lu'àlre, 
et  l'on  représentai  Ides  pièces  satiriques  en  idiome  Sicilien,  comme  le  Nottidi 
Palermù,  le  seul  ouvrage  de  ce  genre  qui  se  soit  conservé;  mais  l'esprit  dut 
céder  au  f;oût  dominant  des  Espagnols. On  allégua  que  les  comédies  et  les  co- 


LA   SICILE.  817 

médiens  étaient  une  occasion  de  scandale  et  de  pensées  déshonnèles,  et  le 
comte  Santo-Slefano,  gouverneur  de  Catane,  les  fit  remplacer  par  le  combat 
du  taureau. 

Ce  fut  après  le  tremblement  de  terre  de  1693  que  le  vieux  palais  de  l'uni- 
versité s'étant  écroulé  ,  on  le  reconstruisit  tel  qu'il  est  aujourd'hui.  La  dispo- 
sition intérieure  en  est  très-belle.  Un  atrium  de  forme  carrée  et  orné  de  vingt- 
quatre  pilastres  sert  d'entrée  à  l'imprimerie,  aux  écoles  primaires  ,  à  l'école 
de  calligraphie  et  aux  autres  établissements  littéraires.  Au  second  étage,  de 
vastes  salles,  terminées  en  voûtes,  sont  consacrées  à  l'enseignement  des  scien- 
ces économiques.  On  y  trouve  aussi  la  chapelle,  la  salle  des  lauréats ,  le  cabi- 
net anatomique ,  l'habitation  du  préfet  de  l'université  et  la  bibliothèque.  En 
franchissant  un  autre  escalier,  on  parvient  au  troisième  étage  ,  où  se  trouve 
le  cabinet  d'histoire  naturelle  et  de  physique,  ainsi  que  les  habitations  des 
professeurs;  mais  cette  partie  de  l'édifice  a  été  considérablement  endommagée 
par  le  tremblement  de  terre  du  18  février  1818.  La  salle  des  lauréats  est  très- 
vaste,  et  les  murs  sont  couverts  de  stuc  relevé  de  peintures  à  fresques.  Dans 
la  principale  salle  de  la  bibliothèque  se  trouvent  aussi  des  peintures  a  fres- 
ques d'Olivio  Sozzi,  œuvre  qui  n'est  pas  dépourvue  de  mérite.  Celle  biblio- 
thèque se  compose  de  soixante-dix  mille  volumes  environ,  dont  cinquante  mille 
proviennent  de  l'ancienne  bibliothèque,  et  dix  mille  d'un  legs  de  monsignor 
Salvator  Ventimiglia.  En  outre,  lors  de  l'expulsion  des  jésuites,  en  1767  ,  le 
roi  Ferdinand  III  fit  don  à  l'université  de  Catane  de  tous  les  livres  du  collège 
du  Val  de  Nolo.  Parmi  ces  livres,  il  s'en  trouve  de  précieux  pour  l'histoire  de 
la  Sicile,  entre  autres  un  exemplaire,  bien  rare  ,  des  capilulaires  du  royaume, 
recueilli  par  ordre  d'un  des  vice-rois  et  imprimé  à  Messine  en  1493,  et  le  re- 
cueil des  constitutions  de  la  Sicile. 

L'université  de  Catane,  bien  déchue,  a  cependant  conservé  une  organisa- 
lion  qui  rappelle  son  ancienne  splendeur.  A  en  juger  par  le  programme  des 
cours  et  par  les  noms  des  professeurs  ,  les  éludes  sont  loin  d'être  abandon- 
nées. Trente  chaires  publiques  figurent,  au  moins,  sur  le  programme  univer- 
sitaire; j'y  ai  remarqué  particulièrement  la  chaire  d'architecture  civile,  un 
cours  d'art  vétérinaire,  un  cours  de  législation  civile  et  pénale.  On  parlait 
d'y  ajouter  des  cours  de  chimie  appliquée  aux  arts,  de  mécanique  et  de  des- 
sin approprié  aux  manufactures.  Il  y  a  quelques  années,  six  cents  étudiants 
s'appliquaient  a  l'étude  de  la  médecine  ,  et  le  conseil  provincial  avait  institué 
un  cours  de  médecine  légale  dont  les  frais  ,  montant  à  cent  onces  par  an  .  de- 
vaient être  supportés  par  la  province  ;  je  ne  sais  si  celle  fondation  a  été  main- 
tenue par  les  révérends  pères  jésuites  qui  oui  repris  la  direction  de  l'éducation 
publique  en  Sicile.  J'ajouterai  ici  quelques  détails  que  j'ai  recueillis  sur  l'étal 
de  l'enseignement  à  Catane,  qui  passe  pour  la  ville  la  plus  érudiie  de  la  Sicile. 
Vers  1828,  l'intendant  de  la  province  ayant  ordonné  un  recensement  deséco- 
les, on  reconnut  que  Catane  renfermait  vingt  écoles  primaires  où  se  trou- 
vaient trois  mille  cinq  cents  élèves,  sans  compter  ceux  nui  recevaient  l'instruc- 
tion dans  leurs  familles,  et  ceux  qui  étaient  envoyés,  aux  irais  de  la  commune, 
hors  du  royaume  pour  étudier  les  arls  et  les  sciences.  J'ignore  le  nombre  de 
ces  élèves,  mai  i  la  commune  payait  pour  cha<  un  d'eux  320  ducats,  Je  crois . 


818  LA   SICILE. 

sans  oser  l'affirmer,  que  l'aimable  et  célèbre  Bellini,  dont  la  famille  vit  à  Ca- 
lane  dans  une  condition  très-modeste  ,  figura  ,  il  y  a  quelques  années ,  parmi 
les  jeunes  pensionnés  de  la  ville  de  Catane. 

En  1821 ,  un  homme  de  bien,  le  chanoine  Mario  Coltraro  ,  élablitdans  Ca- 
tane quatre  écoles  d'enseignement  mutuel,  selon  la  méthode  de  Bell  et  de  Lan- 
caster.  La  caisse  communale  en  fit  les  frais.  Dans  la  quatrième  de  ces  écoles, 
on  enseigne  la  géographie  de  la  Sicile,  science  déjà  abstraite  et  indispensable 
pour  un  Sicilien  ,  le  système  métrique  et  le  dessin  linéaire.  Un  grand  progrès , 
peu  facile  à  accomplir,  surtout  en  cette  partie  de  Tltalie,  s'est  opéré  dans  les 
quatre  écoles.  On  y  a  supprimé  les  verges  et  la  férule.  Pendant  le  temps  de 
mon  séjour,  on  se  préparait  à  ouvrir  trois  écoles  semblables  pour  les  jeunes 
filles,  et  une  somme  annuelle  de  600  ducats  avait  été  votée  à  cet  effet  par  le 
conseil  de  la  ville. 

Après  avoir  aboli  le  collège  noble  des  jésuites,  en  1780  ,  le  roi  Ferdinand 
fonda  à  Catane  un  collège  des  arts  et  métiers  pour  les  enfants  des  pauvres 
étudiants,  à  la  tête  duquel  fut  placé  Joseph  Sedici,  habile  horloger  de  Palerme, 
et  dès  lors  les  travaux  d'horlogerie  de  Catane  acquirent  une  véritable  im|  jr- 
tance,  au  delà  même  de  la  Sicile.  Ce  furent  aussi  les  élèves  sortis  de  celte  in- 
stitution qui  portèrent  au  degré  de  perfection  où  elle  est  aujourd'l  ni  à  Catane 
la  fabrication  des  chapeaux,  des  étoffes  de  soie,  ainsi  que  les  produits  métal- 
lurgiques, tels  que  le  fer  et  l'acier.  Si  les  progrès  des  autres  genres  de  fabri- 
cation ne  sont  pas  aussi  rapides,  c'est  que  les  ouvriers  formés  dans  l'institu- 
tion royale  ne  trouvent  pas  facilement  les  capitaux  nécessaires  pour  faire  valoir 
leurs  connaissances  spéciales,  et  sont  forcés  d'exercer  leur  métier  à  l'aide  des 
anciens  procédés  usités  dans  les  fabriques  où  ils  travaillent.  L'institut  spécial, 
médiocrement  doté,  renferme  aujourd'hui  soixante-dix  élèves. 

L'industrie  de  la  soie  joue  un  très-grand  rôle  dans  l'histoire  des  intérêts  de 
catane,  industrie  antique,  vénérée,  qui,  après  avoir  subi  les  vicissitudes  com- 
munes à  toutes  les  puissances  d'ici-bas ,  a  prudemment  assuré  son  existence  à 
venir  par  de  sages  concessions  à  l'esprit  du  temps  et  par  des  améliorations 
successives.  Quant  à  la  noblesse  de  l'antiquité  des  étoffes  de  soie  de  Catane, 
on  rapporte  qu'à  l'ouverture  des  sépulcres  des  rois  de  Sicile  ensevelis  dans 
l'église  de  Morreale  ,  près  de  Palerme,  on  trouva  sur  le  corps  de  Constance  , 
femme  de  l'empereur  Frédéric,  une  robe  de  soie  mêlée  d'or,  qui  parut  un 
chef-d'œuvre  d'art,  qu'on  pourrait  comparer  sans  désavantage  aux  plus  belles 
étoffes  de  Lyon.  Or  celte  princesse  était  morte  à  Catane  en  1232,  et  le  suaire 
impérial  qui  la  couvrait  avait  été  fabriqué  dans  cette  ville.  Je  vous  ai  cité  plu- 
sieurs fois  des  exemples  des  jalousies  et  des  haines  municipales  qui ,  de  tout 
temps,  ont  divisé  la  Sicile.  La  fabrication  de  ces  riches  étoffes  de  soie  excita 
plus  tard  la  jalousie  du  commerce  de  Messine.,  qui  fit  des  démarches  près  de 
l'empereur  Charles  VI  pour  obtenir  que  l'interdiction  du  commerce  et  de  la 
fabrication  de  la  soie  fût  prononcée  contre  Catane  ;  mais  les  Messinois  n'eurent 
pas  un  succès  complet,  et  il  fut  seulement  défendu  aux  fabricants  de  Catane 
de  produire  des  étoffes  de  soie  mêlées  d'or  et  d'argent.  Une  nouvelle  organi- 
sation fut  donnée,  en  celte  circonstance,  à  un  tribunal  nommé  le  consulat  de 
la  soie,  auquel  étaient  soumis  tous  les  fabricants  de  soieries  ainsi  que  leurs 


LA   SICILE.  819 

ouvriers  ,  et  qui  jugeait  de  leurs  différends ,  ainsi  que  de  toutes  les  questions 
relatives  à  cette  industrie.  Ces  mesures  ne  satisfirent  personne,  et  les  dissen- 
sions continuèrent.  Tantôt  c'était  Palerme  qui  jalousait  Catane,  et  demandait 
que  ses  produits  ne  pussent  franchir  une  certaine  délimitation  ;  d'autres  fois 
Messine  s'en  prenait,  comme  je  viens  de  vous  le  dire,  aux  franchises  de  sa 
rivale  en  industrie,  ou  c'était  Catane  elle-même  qui  présentait  des  requêtes  au 
pouvoir  central  pour  faire  interdire  aux  petites  villes  de  l'intérieur  la  fabri- 
cation  des  soieries.  C'est  ainsi  qu'en  1778  Catane  attaqua  l'industrie  de  la  cité 
d'Aci,  et  porta  ses  prétentions  jusqu'au  pied  du  trône  de  Naples,  où  elles  fu- 
rent repoussées.  Étroites  et  misérables  querelles  à  peine  excusables  dans  une 
île  isolée,  et  au  milieu  d'une  population  privée  de  lumières,  que  nous  voyons 
pourtant  se  reproduire  chaque  jour  en  France  ,  et  dans  des  proportions  aussi 
mesquines  !  Ce  fut  en  1818  que  le  consulat  de  la  soie  fut  enfin  supprimé  ,  et 
que  la  routine  cessa  de  régner  d'une  manière  absolue.  Des  métiers  à  la 
piémonfaise  s'établirent  alors  dans  les  fabriques;  l'industrie  de  la  soie  prit 
un  magnifique  développement.  L'invention  de  notre  ingénieux  compatriote 
Jacquart  fut  naturalisée  à  Catane  par  un  homme  fort  habile  nommé  Bénédict 
Barbagallo,  et  de  grandes  manufactures  s'élevèrent  dans  les  anciennes  maisons 
des  jésuites,  généreusement  abandonnées  dans  ce  but  par  le  roi  Ferdinand  Ier. 
Dans  l'état  de  souffrance  et  d'inquiétude  où  se  trouvait  Catane,  après  le  pas- 
sage du  choléra  et  l'insurrection  populaire  qui  l'avait  suivi ,  les  manufactures 
de  soie  étaient  cependant  en  pleine  activité.  J'y  vis  fabriquer  des  étoffes  qui 
n'égalent  peut-être  pas  les  nôtres  en  élégance,  mais  qui  les  surpassent  souvent 
sous  le  rapport  de  la  solidité  ;  les  unes,  ce  sont  les  noires,  sont  très-recher- 
chées à  Malte;  les  autres  sont  pour  la  plupart  expédiées  dans  le  royaume  de 
Naples.  Un  artisan  d'Aci-Reale  ,  Salvator  Leonardi ,  qui  habite  Catane,  mérite 
surtout  d'être  remarqué.  On  lui  doit  le  perfectionnement  de  la  plupart  des 
procédés,  et  il  venait  d'inventer  un  mécanisme  ingénieux  propre  à  être  adapté 
à  tous  les  métiers,  à  l'aide  duquel  le  prix  de  la  main-d'œuvre  se  trouve  dimi- 
nué des  deux  tiers.  Toutefois  ,  comme  les  plus  étranges  contrastes  doivent  se 
trouver  partout  en  Sicile,  tandis  que  la  fabrication  des  étoffes  de  soie  y  est  au 
niveau  de  l'industrie  de  la  France,  on  ignore  a  Catane  l'art  d'élever  les  vers  à 
soie,  et  on  est  encore  à  priver  de  lumière  les  chrysalides  et  à  les  détruire  par 
la  suffocation.  La  méthode  piémonlaise  du  dévidage  est  à  naître  en  Sicile. 

En  parcourant  la  plaine  qui  s'étend  devant  Catane,  du  côté  de  Palerme  ,  on 
marche  entre  des  champs  de  coton.  Celte  plante  exige,  outre  un  climat  pro- 
pice, un  terrain  traversé  par  des  eaux  courantes,  et  la  plaine  de  Catane  fraî- 
chement baignée  par  ses  ruisseaux  .  échauffée  par  le  soleil  du  centre  de  File  , 
placée  dans  le  voisinage  des  terres  végétales  du  volcan,  esl  éminemeiil  propre 
à  celle  culture.  L'espèce  qu'on  y  recueille  est  celle  que  les  botanistes  nomment 
govtypium  herbaceuth;  mais  elle  dégénère  facilemenl ,  et  les  Siciliens  achè- 
tent chaque  année  à  Malle  les  graines  destinées  aux  semailles.  On  leur  a 
souvent  conseillé  de  faire  venir  des  graines  de  colon  d'Amérique  ou  des  Indes, 
mais  Malle  esl  plus  proche,  et  la  pauvreté  des  cultivateurs  obligea  s'en  tenir 
aux  médiocres  graines  de  coton  qu'on  recueille  sur  cette  terre  calcaire.  J'ai  vu 
à  Calane  quelques  manufactures  où  l'on  travaille  le  colon;  mais  les  Anglais  en 


820  LA   SICILE. 

exportent  plus  de  deux  mille  eantares,  et  ils  renvoient  le  coton  filé  et  tissé  aux 
Siciliens,  en  sorte  que  les  habitants  de  Catane  emploient  pour  leur  usage  des 
toiles  de  coton  fabriquées  à  Manchester  et  à  Birmingham  avec  les  matières 
premières  qu'ils  ont  eux-mêmes  récoltées  sous  les  murs  de  leur  ville. 

Dans  les  rues  de  Catane,  on  marche  toujours  entre  l'Etna  et  la  mer,  au  bord 
de  laquelle  on  arrive  enfin  par  deux  rues  différentes ,  ornées  de  belles  et 
somptueuses  portes. Le  port  est  de  peu  d'étendue,  mais  là  un  curieux  spectacle 
attend  le  voyageur.  Dès  qu'on  parle  de  la  mer,  dès  qu'on  songe  à  la  mer,  que 
ce  soit  l'Océan  qui  baigne  le  pied  de  nos  blanches  falaises,  la  Méditerranée  qui 
se  joue  sur  des  plages  éclatantes,  l'Adriatique  qui  roule  ses  flots  à  travers  les 
rochers  couronnés  d'une  riante  verdure,  c'est  l'idée  de  l'étendue,  de  l'espace, 
des  profondeurs  lointaines,  des  nuances  brillantes  qui  se  présente  à  votre 
esprit.  A  Catane,  le  port  n'offre  ni  ces  majestueuses  perspectives,  ni  les  loin- 
tains bleuâtres  que  dore  le  soleil,  ni  le  brillant  reflet  de  l'onde  verte,  ni  les 
effets  variés  du  ciel  sur  l'eau ,  la  terre  et  les  rochers.  Tout  est  sombre,  terne 
et  comme  effacé  dans  une  teinte  uniforme.  Cette  teinte  est  la  couleur  de  la 
lave  qui  s'étend  partout  sur  la  ville.  La  lave  de  la  nuit  d'avril  1669,  ce  fleuve 
qui  a  couvert  Catane  d'un  épais  linceul,  a  prolongé  ses  masses  noires  jusqu'aux 
rivages  de  la  mer;  il  a  pénétré  dans  la  mer  elle-même,  et  y  a  formé  une  re- 
doutable chaîne  de  rochers  d'une  hauteur  de  plus  de  cent  pieds  sur  une  étendue 
de  douze  à  quinze  milles.  Aujourd'hui,  que  près  de  deux  siècles  se  sont  écoulés, 
on  ne  peut  voir  encore  sans  effroi  les  effets  de  cette  catastrophe.  En  1669, 
avant  cette  terrible  nuit  d'avril ,  Catane  était  entouré  de  hautes  murailles.  Les 
torrents  de  lave  ont  franchi  ces  murs,  du  côté  du  port,  ainsi  que  la  jolie  fon- 
taine de  Gamarita  qui  y  était  adossée,  et  maintenant  au  pied  de  la  ville  actuelle, 
on  voit  les  anciens  murs  couronnés  d'une  voûte  de  lave  ,  et  la  douce  fontaine 
dont  les  eaux  ont  continué  de  couler  paisiblement,  tandis  que  la  vaste  mer  a 
reculé  d'horreur.  Ce  qui  en  est  resté  entre  la  jetée  du  port  et  l'autre  grande 
jetée  de  lave  qui  lui  fait  face  et  masque  l'horizon  ,  a  pris  une  teinte  noire  qui 
est  sans  doute  l'effet  de  ces  masses  de  lave.  Retenue  entre  ces  deux  obstacles, 
la  mer  forme  un  port  étroit,  il  est  vrai,  mais  sûr,  et  c'est  en  vain  que  les 
vagues  viennent  du  côté  extérieur  frapper  la  digue  de  lave,  leur  cime  retombe 
en  longs  filets  d'écume  sur  la  brune  plate-forme  de  ce  dam  naturel  dont  le 
volcan  a  doté  Catane  le  jour  même  où  il  la  détruisait.  Sur  l'immense  traînée 
de  lave  qui  a  refoulé  la  mer,  s'élève  une  chapelle  construite  avec  la  lave  même 
et  consacrée  à  la  Vierge,  et ,  à  fleur  d'eau,  est  un  petit  fort  de  lave  aussi  , 
défendu  par  six  pièces  de  canon.  Une  belle  colonne  de  lave  noire  et  de  marbre 
blanc  a  été  placée  à  deux  pas  de  la  ;  ce  monument  a  été  dédié  au  roi  Ferdinand  I" 
par  la  piété  de  John  Jeton,  comme  le  dit  l'inscription  latine  qui  figure  sur 
une  de  ses  faces.  Plus  loin  ,  sur  la  promenade  la  Marina,  s'étend  un  beau  pa- 
lais dont  la  longue  el  charmante  façade  est  chargée  de  milliers  d'amours 
perdus  dans  de  gracieux  enroulements;  mais  l'aspect  effrayant  de  la  mer  en 
détruit  tout  l'effet.  Quelques  barques,  de  pesantes  gabares,  ornées  à  leur 
poupe  de  lourdes  figures  de  saints,  étaient  amarrées  le  long  du  quai  et  sous  le 
château  ;  à  leur  couleur  sombre  ,  aux  voiles  noires  qui  pendaient  le  long  de 
leurs  mâts .  on  eût  dit  que  ces  embarcations  portaient  la  livrée  de  Catane. 


LA   SICILE.  &21 

Eh  bien!  le  croira-t-on,  ce  sol  dévoré  par  le  feu  de  l'Etna,  cette  cote  où  le 
volcan  a  renversé  l'une  sur  l'autre  toutes  les  cités  qu'on  y  a  élevées,  et  qui 
n'offrait  déjà  qu'un  champ  de  ravages  avant  qu'une  population  hardie  vînt 
s'y  fixer,  ces  lieux  désolés  enfin  ont  attiré  les  premiers  l'attention  des  colonies 
errantes  dans  les  mers  de  la  Grèce  et  de  l'Orient.  Le  printemps  éternel  qui 
règne  au  pied  du  volcan  ,  les  belles  rives  du  fleuve  Amenano,  la  fertilité  de  la 
terre,  faisaient  oublier  le  danger  qui  menace  sans  cesse  tout  ce  qui  avoisine 
l'Etna.  L'Etna  lui-même  est  devenu,  aux  yeux  des  habitans  de  Calane  ,  une 
sorte  d'ami  terrible  qui  détruit  en  un  jour  les  dons  qu'il  répand  autour  de  lui 
pendant  des  siècles ,  mais  ami  cependant,  ami  qu'on  aime,  dont  on  est  fier,  et 
qu'on  montre  avec  orgueil  aux  étrangers,  en  disant:  «7/  nostro  Etna, 
notre  Etna.  » 

Qui  fonda  Catane?  Qui  vint  le  premier,  avec  un  courage  encore  supérieur  à 
ce  triple  cœur  d'airain  qu'il  fallut  au  premier  homme  pour  affronter  la  mer, 
dresser  sa  lente  sous  des  voûtes  de  feu  ,  s'abriter  avec  sa  famille  sous  une  pluie 
de  pierres  et  de  rochers?  C'est  un  secret  qui  est  resté  enfoui  au  fond  des  mil- 
liers de  couches  de  lave  sous  lesquelles  ont  disparu  tant  de  populations  diverses. 
On  pourrait  aussi  bien  se  demander  d'où  vient  l'Etna,  d'où  sort  la  Sicile  elle- 
même  qui,  un  beau  jour  sans  doute,  a  été  vomie  du  fond  de  la  mer  à  sa  sur- 
face ,  à  la  suite  de  quelque  révolution  souterraine,  comme  les  Lipari  et  les 
Liparelti,  ses  voisines.  Les  anciens  la  croyaient,  il  est  vrai ,  détachée  d'un 
continent,  du  nôtre  ou  de  la  grande  terre  africaine.  En  effet,  l'Europe  et 
l'Afrique  peuvent  réclamer  aux  mêmes  titres  leurs  droits  à  la  paternité 
de  la  Sicile,  dont  le  sol  et  les  habitants  portent  le  cachet  de  ces  deux 
zones  et  de  ces  deux  races  ;  mais  la  Sicile  et  les  Siciliens  tiennent  avant 
tout  à  la  nature  volcanique  qui  se  reproduit  elle  seule,  et  dont  on  peut  dire  , 
avec  plus  de  justesse,  ce  qu'on  disait  récemment  de  Napoléon  :  «  Les  volcans 
n'ont  pas  de  parenté.  »  Toujours  est-il  que  les  premiers  voyageurs  de  l'anti- 
quité qui  s'avancèrent  sur  cette  côte  ,  aperçurent,  au  milieu  des  laves  et  des 
cendres,  des  forgerons  noircis  de  fumée,  coiffés  d'un  casque  qui  n'avait  qu'une 
seule  ouverture  devant  les  yeux,  et  qu'ils  se  rembarquèrent  très-effrayés  pour 
aller  annoncer  à  la  Grèce  qu'ils  avaient  découvert  des  cyclopes  et  des  lestri- 
gons.  On  suppose  que  ces  hardis  et  laborieux  colons  étaient  venus  des  îles 
Ioniennes,  mais  Dieu  seul  sait  comment. 

D'autres  émigranls  étant  venus  de  Calcédoine,  l'île  Trinacria  fut  plus  connue, 
la  croupe  du  volcan  se  couvrit  d'habitations  ,  et  Calane  fut  peuplée  par  une 
colonie  composée  d'abord  de  Sicanes,  anciens  habitants  du  littoral  gaulois, 
originaires  d'Espagne  et  émigrés  en  Ligurie,  puis  de  Grecs  et  d'Africains.  Un 
misérable  château,  quelques  cabanes,  des  cavernes  où  l'habitant  disputait  son 
refuge  aux  bêles  féroces  .  devinrent  une  bourgade  populeuse  quand  les 
Italiens  se  fixèrent  sur  ce  rivage  à  la  fois  riant  et  désolé.  Les  Grecs  en  firent 
une  ville,  et  d'État  démocratique  qu'il  était,  le  gros  bourg  de  l'Etna  devint  une 
oligarchie  où  dominèrent  successivement  de  lions  et  de  mauvais  tyrans  , 
comme  Gélon,  Géron  ,  Denys  et  d'aulres  ;  tyrans  tempérés  ou  surexcités  tour 
à  tour  par  des  hommes  de  bien  et  des  hommes  d'esprit,  par  des  philosophes  et 
des  poètes,  comme  Carondas ,  Stésicore  el  Philon.  rendant  ce  temps .  l'Etna 


822  LA   SICILE. 

avertissait  avec  persévérance  toutes  ces  grandeurs  naissantes  qu'après  Dieu  il 
en  était  encore  une  au-dessus  d'elles,  et  les  éruptions  allaient  leur  train.  Dans 
le  cinquième  et  le  quatrième  siècle  avant  Jésus-Christ,  il  y  en  eut  trois  dont 
tout  le  monde  antique  a  retenti.  Puis  vinrent  les  Romains  ,  qu'on  voit  venir 
partout  dans  l'histoire  à  la  suite  de  la  civilisation  grecque.  Us  trouvèrent  à 
Catane  des  fabriques  florissantes,  l'agriculture  perfectionnée  par  Géron , 
l'orfèvrerie,  la  peinture  ,  la  sculpture  naturalisées  par  les  colons  de  la  Grèce; 
quant  à  eux  ,  ils  apportèrent  la  corruption,  le  goût  des  théâtres ,  et  chassèrent 
du  collège  des  prêtres  les  stéphanophores  ,  ces  chanteurs  divins,  pour  y  loger 
des  gladiateurs.  Six  terribles  éruptions  du  volcan  eurent  lieu  sous  la  domina- 
tion romaine.  Sous  les  Vandales  ,  les  Érules,  les  Goths,  pendant  ces  invasions 
qui  se  précipitèrent  les  unes  sur  les  autres ,  à  chaque  éruption  (il  y  en  eut 
quatre  grandes),  la  peste,  sortie  de  tant  d'amas  de  cadavres,  achevait  de  dé- 
truire les  barbares  et  contribua  ainsi  à  faciliter  la  conquête  sarrasine.  Ensuite 
l'histoire  de  Catane  fut  celle  de  toute  la  Sicile.  Les  Normands  y  établirent 
l'organisation  féodale  ;  les  Angevins  et  les  Aragonais  la  compliquèrent  encore. 
Les  Castillans  et  les  Autrichiens  y  fondèrent  de  nouvelles  congrégations  reli- 
gieuses, et  virent  tout  s'écrouler  à  la  fois  par  l'éruption  de  1669,  qui  ne 
respecta  guère  que  le  monastère  des  bénédictins,  fondé  depuis  peu.  Enfin  , 
sous  les  Bourbons,  Catane,  comme  toute  la  Sicile,  vit  tomber  sa  vieille  consti- 
tution féodale,  puis  sa  nouvelle  constitution  libérale.  Elle  essuya  quatre  nou- 
velles attaques  volcaniques  en  1725  ,  1755,  1811  et  1819;  et  en  18Ô7,  quand 
j'y  vins,  elle  essayait  d'une  petite  révolution  politique  en  présence  de  ces 
grandes  révolutions  de  l'Etna  qui  me  semblaient  à  moi,  nouveau  venu,  ne  pou- 
voir laisser  de  place  à  d'autres  pensées  dans  l'esprit  de  ceux  qui  en  voient 
chaque  jour  les  gigantesques  vestiges. 

Catane  a  des  privilèges  qu'elle  s'efforce  de  maintenir,  et  qui  font  l'orgueil 
de  ses  citadins.  Elle  n'ambitionne  pas  le  titre  de  capitale  de  la  Sicile,  comme 
font  Messine  et  Païenne,  qui  se  le  disputent  depuis  si  longtemps;  mais  ses  re- 
présentants avaient  une  place  à  part  dans  le  parlement,  et  elle  s'administre 
elle-même  par  un  capitaine  de  la  ville,  pris  parmi  les  patriciens ,  et  trois 
autres  magistrats.  La  noblesse  est  nombreuse,  on  compte  parmi  elle  des 
hommes  distingués  ,  et  en  plusieurs  occasions ,  Catane  a  pris  ,  grâce  à  eux  , 
l'initiative  de  mesures  utiles  que  le  reste  de  l'île  refusait  d'adopter.  Ainsi , 
en  1782,  l'inoculation  fut  généralement  pratiquée  à  Catane,  tandis  que  les 
autres  cités  siciliennes  la  repoussaient.  Les  institutions  de  charité  y  sont  nom- 
breuses; l'établissement  de  Santa-Maria-del-Lume,  le  plus  remarquable  de 
tous,  ne  se  soutient  que  par  des  dons  volontaires.  Il  est  singulièrement  divisé. 
Une  partie  de  celle  maison  reçoit  les  filles  sans  protection,  les  orphelines  qui 
se  trouvent  exposées  à  succomber  à  la  séduction  ,  et  qu'on  arrache  au  vice; 
ailleurs  toutes  les  filles  repentantes,  et  dans  une  troisième  classe  celles  qui  ont 
été  condamnées  à  la  séquestration.  Celles-là  sont  contraintes  â  travailler  pour 
subvenir  aux  frais  de  rétablissement  ;  les  autres,  après  un  certain  temps  ,  sont 
placées,  sous  la  responsabilité  de  l'institution,  dans  les  manufactures  ou  dans 
les  maisons  particulières,  pour  remplir  les  fonctions  de  servante.  Malheureu- 
sement c'est  là  que  les  retrouve  le  vice  qui  les  guettait  lors  de  leur  entrée  dans 


LA    SICILE.  825 

le  salutaire  refuge  de  Sainte-Marie-Céleste.  Comme  je  sortais  de  cet  établisse- 
ment, je  vis  passer,  porté  en  triomphe  au  milieu  d'un  groupe,  et  suivi  d'une 
bande  de  musiciens  ,  un  personnage  vêtu  de  noir,  avec  les  boucles  de  soulier, 
la  bourse  de  cheveux  et  l'épée  au  côté.  Il  se  laissait  gravement  rendre  cet  hon- 
neur. J'appris  que  c'était  un  récipiendaire  de  l'académie  médicale,  et  que 
Catane  se  réjouissait  ainsi  de  compter  un  médecin  de  plus.  L'usage  autorise 
ces  sortes  de  processions,  et  elles  ont  lieu,  m'a-t-on  dit,  depuis  l'année  14-15  , 
où  l'université  de  Catane  fut  fondée  par  Alphonse  d'Aragon.  Les  réceptions  , 
que  je  n'ai  pas  vues  ,  rappellent  un  peu  la  scène  du  Malade  imaginaire.  Le 
candidat  est  vêtu  du  costume  officiel  que  je  viens  de  vous  décrire;  après  le 
succès  de  son  examen,  le  proto-médecin  l'embrasse  sur  les  deux  joues,  et  lui 
passe  au  doigt  une  bague  ornée  d'un  diamant ,  dont  le  postulant  fait  les  frais 
sans  doute.  Après  quoi,  on  le  promène  solennellement  par  la  ville,  et  il 
débute,  au  son  joyeux  des  violons  et  des  flûtes,  dans  sa  pénible  et  lugubre 
profession. 

En  suivant  une  rue  parallèle  à  la  mer,  on  arrive  au  fameux  monastère  de 
San-Nicolô  l'Arena,  construit  et  habité  par  les  pères  bénédictins.  Ce  couvent 
est  assurément  l'un  des  plus  beaux  édifices  religieux  de  l'Europe,  où  les  béné- 
dictins possèdent  cependant  des  cloîtres  magnifiques.  Jadis  les  moines  béné- 
dictins vivaient  dans  une  modeste  habitation  située  dans  un  coin  de  Catane  , 
ville  assez  modeste  aussi  en  ce  temps-là.  Vers  l'année  1156  ,  quelques  pères  de 
ce  couvent,  cherchant  une  solitude  plus  pieuse  et  plus  profonde  encore,  se 
détachèrent  de  la  communauté ,  et  se  retirèrent  sur  le  penchant  même  de 
l'Etna ,  dans  la  région  boisée  où  avait  vécu  un  digne  évêque  de  Catane ,  saint 
Léon,  à  qui  ils  élevèrent  une  église.  Ce  canton  de  l'Etna,  où  l'on  trouvait 
jadis  la  belle  végétation  de  la  région  actuelle  des  bois  ,  où  mille  arbrisseaux, 
tels  que  le  beau  cilis-flore  ,  la  rose  ardente  et  le  smilax  aspère  croissaient  au- 
tour de  la  chapelle  du  saint ,  offrait  aux  cénobites  l'ombre  à  l'abri  des  figuiers 
noirs ,  des  chênes  verts,  des  pommiers  sauvages  ,  et  le  repos  sur  des  tapis  de 
mousse  semée  de  fraxinelle  ,  d'orchys  et  de  mauve.  Tel  est  du  moins  l'aspect 
de  la  terre  volcanique  dans  les  régions  de  l'Etna  que  la  lave  n'a  pas  encore 
ravagées.  En  15ÔG,  elle  coula  depuis  IS'icolosi  jusqu'au  premier  couvent  des 
bénédictins  que  les  pères  avaient  sagement  abandonné  dès  les  premiers  gron- 
demenls  de  la  montagne  ,  et  elle  ensevelit  sous  ses  flots  bouillonnants  l'église 
de  Saint-Léon,  l'hospice  qui  y  aliénait  et  la  demeure  des  moines.  Depuis  leur 
établissement  sur  le  volcan  ,  le  comte  Simon  Policastro  et  d'autres  seigneurs 
leur  avaient  fait  présent  de  grandes  terres  placées  au  sud  de  l'Etna  ;  ces  terres 
S'étendaient  près  de  la  ville;  ils  y  bâtirent  donc  le  monastère  de  San-Nicolô , 
qui  se  trouve  aujourd'hui  dans  l'enceinte  de  Catane  ,  et  qu'habitent  maintenant 
leurs  successeurs. 

Le  monastère  actuel  ne  fut  guère  achevé  qu'en  1735.  II  consiste  en  un 
vaste  parallélogramme,  et  au  milieu  de  sa  face  orientale  s'élève  nue  gigan- 
tesque église  dont  la  nef  est  d'une  admirable  immensité.  lue  grande  cour 
précède  la  façade  principale,  chargée  d'ornements  de  marbre  ,  de  riches  pi- 
lastres et  de  balcons  quj  Feraient  honneui  a  la  résidence  d'un  souverain.  En 
gra\issanl  l'escalier  le  plus  riche  et  le  plus  majestueux  .  on  croit  .  en  ell.  I  .  Be 


824  LA    SICILE. 

rendre  à  une  audience  royale  et  non  à  la  retraite  de  quelques  cénobites  ;  ces 
degrés ,  divisés  en  deux  bras  surmontés  de  belles  voûtes  de  stuc  ornées  de 
sculptures,  se  réunissent  en  un  superbe  péryslile,  et  s'élèvent  de  là  jusqu'aux 
étages  supérieurs.  Cinquante  colonnes  de  marbre  blanc,  entourées  d'une  haute 
balustrade  de  marbre,  décorent  ce  péristyle.  Là  s'ouvrent  devant  vous  d'im- 
menses galeries  garnies  de  tableaux  et  régulièrement  percées  de  portes  qui 
mènent  à  l'appartement  de  chacun  des  pères.  Celui  de  l'abbé  avait  été  récem- 
ment occupé  parle  marquis  del  Carelta,  venu  à  Catane  pour  réprimer  l'émeute. 
Il  avait  désigné  ,  en  partant ,  une  commission  militaire  pour  juger  le  colonel 
Danielo,  qui  n'avait  pas  réussi  à  désarmer  la  population  de  Catane  dans  les 
derniers  troubles ,  et  le  président  de  ce  tribunal  de  rigueur,  le  plus  doux  et  le 
plus  bienveillant  des  hommes  ,  habitait  encore  l'appartement  du  prieur  où  je 
le  trouvai.  C'était  le  général  Luigi  Caraffa  ,  l'un  des  cadets  de  cette  illustre 
race  des  princes  Caraffa  ,  qui  depuis  des  siècles  est  en  possession  de  produire 
de  vaillants  capitaines,  des  hommes  d'État ,  des  gens  d'esprit  et  des  artistes 
pleins  de  talent.  Je  vous  ai  déjà  dit  que  le  général  Caraffa  avait  été  remplacé 
dans  le  beau  commandement  militaire  de  Messine  qu'il  exerçait,  et  envoyé  à 
Noto,  petite  ville  du  midi  de  l'île.  A  son  passage  à  Catane ,  on  lui  avait  confié 
la  pénible  fonction  de  chef  du  conseil  de  guerre  qu'il  se  préparait  à  présider, 
et  j'ai  appris  depuis  qu'il  avait  su  concilier  la  rigueur  de  ses  devoirs  avec  la 
noblesse  de  ses  sentiments  d'humanité.  Le  sombre  appareil  de  la  justice  mili- 
taire n'était  pas  fait  sans  doute  pour  égayer  la  gravité  d'un  séjour  monasti- 
que; mais  de  temps  en  temps  le  bruit  des  bottes  éperonnées  d'un  cavalier 
napolitain,  qui  retentissaient  sur  les  dalles,  troublait  le  silence  éternel  du 
cloître  ,  et  l'apparition  de  quelques  rouges  uniformes  suisses  de  la  garde  du 
roi  variait  un  peu  l'effet  monotone  des  robes  blanches  et  des  manteaux  noirs 
des  pères  bénédictins. 

Il  n'est  personne  ayant  un  cœur  droit  et  chaleureux  ,  que  ce  cœur  se  soit 
brisé  ou  bronzé  aux  peines  de  la  vie,  comme  il  arrive  à  tout  hommes  vers  son 
âge  mûr,  au  dire  de  Chamforl;  il  n'est  personne  ainsi  doué  qui  puisse  visiter 
un  beau  monastère,  ombragé  d'arbres  touffus,  couvert  de  grands  arceaux, 
orné  de  nobles  et  chastes  peintures  ,  sans  former  le  dessein  de  renoncer  au 
monde,  et  de  partager  la  sainte  solitude  ds  ses  habitants.  Pour  ces  hommes- 
là  ,  une  visite  aux  bénédictins  de  Catane  n'est  pas  sans  danger,  ou  pour  mieux 
dire  sans  séductions.  L'œil  est  si  satisfait,  l'âme  si  tranquille,  la  pensée  si 
calme,  dans  ces  galeries ,  dans  ces  belles  salles  où  l'on  a  rassemblé  toutes  les 
richesses  naturelles  des  quatre  règnes  et  toutes  celles  de  l'esprit  humain  !  Vir- 
gile, Horace,  César,  tous  les  grands  écrivains  des  temps  antiques  et  de  l'Italie 
moderne  sont  rassemblés  sur  les  tablettes  de  marbre  de  la  riche  bibliothèque, 
où  l'on  compte  par  centaines  les  curieuses  chartes  des  époques  normande  et 
aragonaise,  les  manuscrits  du  Xe,  du  xi°  et  du  xue  siècle.  Des  salles  entières 
sont  remplies  d'objets  d'antiquité,  de  vases  siculo-grecs  ,  romains  ,  étrusques , 
de  lampes  ,  de  médailles,  de  statues,  d'isolés  ,  de  coquilles ,  de  mesures  an- 
ciennes, de  mosaïques,  d'inscriptions  grecques  et  latines.  Aimez-vous  les 
sciences?  voici  les  ouvrages  de  Lister  et  une  édition,  où  figure  sa  Conchylio- 
logie, el  que  Gronovius  proclamait  sans  pareille;  voici  les  recherches  de 


LA   hlCILE.  8^0 

Knorr  avec  les  magnifiques  planches  qui  les  accompagnent,  faites  un  pas, 
vous  serez  parmi  tous  les  savants  modernes,  et  vous  pourrez  consulter  tout  à 
la  fois  Decandolle,  Andrews,  Jacquin,  Cuvier,  et  tous  les  académiciens  de 
l'Europe.  Enfin,  vous  trouverez  ici  tout  ce  qui  peut  animer  les  loisirs  d'une 
retraite  et  affaiblir  l'uniformité  d'une  vie  ascétique.  Celle-là  même  suffirait, 
du  moins  le  croirait-on  ,  si  l'on  s'abandonnait  aux  impressions  qu'on  reçoit  en 
pénétrant  dans  l'église  et  dans  la  salle  qui  la  précède,  et  il  semble  vraiment 
qu'on  pourrait  rester  assis  pour  l'éternité  dans  les  belles  stalles  sculptées  de 
cette  magnifique  sacristie,  sur  lesquelles  se  projettent,  à  travers  de  mysté- 
rieuses vitrines  et  le  long  d'un  éclatant  pavé  de  mosaïques ,  les  ombres  odo- 
rantes des  orangers  où  se  suspend  la  vigne. 

La  basilique ,  bâtie  sur  le  plan  d'une  croix  grecque  ,  et  dont  les  fondements 
sont  en  pierre  de  lave,  est  surmontée  d'une  immense  coupole.  Trente  autels 
de  marbre,  disposés  autour  de  l'église,  servent ,  en  quelque  sorte,  de  péri- 
style à  l'autel  de  Saint-Benoit  qui  est  d'une  grande  dimension,  tout  de  vert 
antique  et  orné  de  délicieuses  incrustations.  Le  plus  beau  tableau  du  Moiea- 
lèze  se  trouve  dans  cette  église  ,  il  représente  Saint-Benoit  distribuant  des  au- 
mônes ,  et  jamais  le  caractère  de  la  peinture  du  Morealèze,  qui  est  de  faire 
rêver,  n'a  mieux  atteint  son  but.  Un  saint  Nicolas  ,  de  Niccolo  Piccola,  deux 
autres  Pietas ,  de  son  disciple  Tofanelli ,  sont  d'un  remarquable  coloris,  le 
saint  Joseph  et  la  sainte  Agathe  de  Rossi  sont  aussi  dignes  de  figurer  dans  ce 
noble  vaisseau  ;  mais  je  regrette  de  n'en  pouvoir  dire  autant  d'un  saint  Gré- 
goire, exécuté  par  Camuccini  pour  les  bénédictins  ,  qui  semblaient  me  com- 
mander l'admiration  en  articulant  avec  fierté  le  chiffre  de  la  rémunération 
vraiment  royale  qu'ils  venaient  d'envoyer  au  célèbre  artiste  romain.  Il  est  bon 
de  dire  que  les  bénédictins  possèdent  un  revenu  de  50,000  piastres.  Aussi , 
faisaient-ils  tracer  en  ce  moment-là  un  méridien  astronomique  dont  le  gno- 
mon, de  quatre-vingt-douze  palmes  d'étendue,  devait  être  réglé  par  le  direc- 
teur de  l'observatoire  de  Palerme  ,  le  savant  Cacciatore ,  que  les  pères  avaient 
mandé  à  cet  effet. 

Mais  le  plus  bel  ornement  de  l'église  du  cloître  est  incontestablement  l'or- 
gue doré  qu'une  heureuse  inspiration  a  placé  dans  le  chœur,  à  la  place  qu'oc- 
cupe d'ordinaire  le  maître-autel ,  qui  s'élève  isolément  dans  celte  partie  de  la 
nef,  à  la  manière  de  quelques  église  de  Rome.  On  ne  peut  se  figurer  le  bel  effet 
de  cette  ordonnance,  qu'augmentent  encore  la  forme  svelte  et  gracieuse  de 
cet  orgue,  sa  dimension  immense  et  la  simplicité  de  ses  ornements.  C'est  l'ou- 
vrage de  Donato  del  Piano,  qui  l'a  composé  de  soixante-douze  registres,  et 
non  de  cinquante-cinq  ,  comme  le  dit  par  erreur  le  comte  de  Borch  dans  ses 
lettres  sur  la  Sicile.  Sous  ce  magnifique  instrument ,  dont  un  des  moines  avait 
bien  voulu  tirer  quelques  accords  en  mon  honneur,  un  bénédictin  officiait 
devant  le  grand  autel  ;  et  c'était  un  charme  que  de  voir  avec  quelle  aisance  et 
quel  laisser  aller  presque  dédaigneux  le  jeune  moine  gentilhomme  (les  moines 
bénédictins  le  sont  tous,  et  des  meilleures  maisons  de  la  Sicile)  jetait  son 
Dominiis  vobiscum  à  une  centaine  de  villani  humblement  agenouillés  avec 
leurs  femmes  et  leurs  enfants  sur  les  dalles  de  la  noble  é;;lisc. 

Lois  de  la  grande  éruption  de  1669,  les  deux  Meuves  de  lave  qui  coulèrent 


826  LA   SICILE. 

de  l'Etna  pour  envahir  à  la  fois  la  contrée  et  la  mer ,  se  détournèrent  devant 
la  façade  postérieure  du  couvent ,  et  s'éloignèrent  après  avoir  formé  une 
masse  de  rochers  qui  s'élève  à  la  hauteur  de  l'édifice ,  et  qui  a  couvert  les 
anciens  jardins.  De  l'étage  supérieur  du  cloître,  on  a  jeté  un  pont  qui  s'étend 
sur  un  profond  ravin  de  lave  ,  et  l'on  parvient  ainsi  dans  un  jardin  formé  de 
terre  végétale  apportée  sur  la  lave.  Les  allées  sont  tracées  dans  la  lave  même, 
et  leurs  bordures  sont  ainsi  des  roches  noires  symétriquement  coupées  comme 
le  buis  taillé  dont  on  borde  les  allées  de  nos  jardins. 

Après  avoir  vu  les  bénédictins  de  San-Nicolô ,  il  faut  passer,  sans  s'arrêter, 
devant  les  autres  édifices  religieux  de  Catane,  qui  sont  cependant  très-nom- 
breux ,  ainsi  que  leur  personnel.  Aujourd'hui  on  compte  à  Catane,  outre 
l'évêque  et  le  chapitre  de  la  cathédrale  ,  deux  autres  évêques  in  partibus ,  et 
une  collégiale  de  cinq  cents  prêtres,  sans  parler  du  séminaire  clérical.  Les 
revenus  de  l'évêché  dépendent  du  prix  du  froment  ;  mais  on  les  porte  pour  les 
mauvaises  années  à  56,000  scudi.  Quatre-vingt-douze  églises,  trente  et  une 
confréries,  trente-deux  congrégations  ,  sept  monastères  ,  où  vivent  deux  cent 
cinquante  moines ,  avec  cent  vingt  frères  lais ,  et  dix-sept  couvents  ou  retraites 
de  clercs  réguliers  ,  renfermant  plus  de  cinq  cents  religieux,  telle  est  la  part 
de  Catane  dans  le  dénombrement  des  établissements  spirituels  de  la  Sicile  et 
de  la  population  des  cloîtres  siciliens  ,  qu'on  porte  à  vingt  mille  personnes 
environ. 

Je  sortis  de  Catane  un  matin  au  lever  du  jour,  en  prenant  le  chemin  de  Sy- 
racuse. A  la  porte  méridionale  de  Catane  cesse  la  route  que  l'on  peut  parcou- 
rir en  voiture  ,  le  chemin  carrozabile,  comme  on  dit  en  Italie ,  et  dès  lors  il 
faut  se  décider  a  voyager  toujours  à  cheval,  ou,  si  le  trajet  qu'on  se  propose 
de  faire  est  très-étendu,  on  se  munit  d'une  lettiga.  Mon  cortège  se  composait 
donc,  d'abord  d'un  fidèle  serviteur  bien  armé  qui  me  précédait  à  cheval,  de 
ma  personne  placée  provisoirement  dans  une  lettiga  accompagnée  de  deux 
muletiers  à  pied  et  armés  de  bâtons  ferrés ,  de  deux  mulets  de  bât  chargés  de 
nos  bagages,  avec  leur  conducteur,  et  d'un  domestique  sicilien  monté  sur  une 
mule  et  conduisant  un  cheval  de  main,  qui  devait  me  servir  au  besoin  :  en 
tout  six  personnes ,  deux  chevaux  et  cinq  mulets.  J'énumère  ce  personnel 
selon  la  noblesse  des  races.  Cette  caravane  un  peu  nombreuse,  si  l'on  songe 
à  la  rareté  des  ressources  qu'on  trouve  sur  sa  route,  et  à  la  pénurie  de  vivres 
qui  se  fait  sentir  dans  les  rares  auberges  ,  n'était  que  suffisante  eu  égard  aux 
dangers  de  la  roule.  Le  prince  Manganelli,  intendant  civil  de  Catane,  m'avait 
officiellement  notifié  les  règlements  de  police  à  l'égard  des  voyageurs  ,  aux- 
quels tout  recours  et  toute  assistance  sont  refusés  après  le  coucher  du  jour. 
C'est  à  eux-mêmes  de  se  mettre  en  sûreté  et  à  couvert  durant  la  nuit:  l'auto- 
rité les  avertit  qu'elle  cesse  de  veiller  sur  les  routes  dès  les  premières  ombres  ; 
mais  il  est  vrai  qu'elle  se  charge  de  dédommager  les  voyageurs  des  vols  dont 
ils  seraient  les  victimes,  une  fois  le  soleil  levé.  On  ne  parle  pas  des  assassinais, 
qui  n'étaient  pas  rares  dans  les  campagnes  de  la  Sicile  à  l'époque  où  je  les  tra- 
vers;ii. 

von  ,  avez  souvenl  enli  ndu  parler  de  la  lettiga  sicilienne.  C'est  une  sorte  de 
ehaise  à  porteur,  une  boite  en  huis  minée,  vermoulue  ,  jadis  peinte  et  jadis 


LA   SICILE.  827 

dorée  même,  dans  laquelle  on  ne  peut  s'asseoir  sans  que  la  tète  du  patient 
n'en  touche  le  sommet.  Les  porteurs  sont  deux  gigantesques  mulets  ,  souvent 
très-rebelles.  Leur  poitrail  est  muni  d'un  collier  entièrement  couvert  de  clo- 
chettes, et  c'est  au  son  de  ces  grelots  discordants  qu'on  se  met  en  route.  Deux 
gros  anneaux  de  fer  sont  placés  latéralement  à  chaque  extrémité  de  la  lelti- 
gue;  on  y  fait  passer  deux  longues  et  minces  barres  de  bois  qui ,  devant  et 
derrière,  dépassent  la  caisse  de  la  litière  de  toute  la  longueur  d'un  mulet.  Ce 
sont  les  brancards,  et  leurs  extrémités  reposent  dans  des  courroies  attachées 
aux  bals  des  deux  animaux  ,  attelés  ainsi  l'un  en  avant  et  l'autre  en  arrière  de 
la  Iettiga.  Ces  longues  barres  flexibles  suivent,  dans  leur  élasticité,  toutes  les 
ondulations  du  pas  des  bêles  de  somme  aux  flancs  desquelles  elles  sont  sus- 
pendues ,  et  chacune  de  leurs  secousses  est  aussitôt  rendue  au  voyageur  en 
cahols  qui  lui  briseraient  la  tête,  s'il  ne  s'étudiait  à  l'incliner  à  propos.  Les 
deux  conducteurs,  qui  surveillent  attentivement  chaque  mulet,  emploient 
leurs  longues  perches  armées  d'une  pointe  de  fer  pour  les  piquer  rudement  à 
chaque  faute  ,  et  ces  bâtons  leur  servent  quelquefois  à  soulever  la  Iettiga ,  et 
à  la  jeter  hors  des  brancards  avec  celui  qu'elle  renferme,  quand  ils  désespè- 
rent de  retenir  les  mules  sur  la  pente  d'un  abîme.  Les  deux  mulets  de  la  let- 
liga  portent  en  outre  un  siège  ,  demi-selle  ,  demi-bât ,  où  les  guides  se  placent 
fréquemment  pour  les  conduire.  Ainsi  que  les  djemjiks  russes,  le  guide  sici- 
lien parle  constamment  aux  animaux  qu'il  dirige,  et  les  encourage  par  de 
longs  compliments. 

En  prenant  le  chemin  de  Syracuse  ,  on  entre  tout  de  suite  dans  la  plaine  de 
Calane,  la  plaine  la  plus  fertile  de  la  Sicile.  Elle  est  coupée  de  marécages, 
très-basse  ,  et  se  prolonge  ,  en  restant  au  niveau  de  la  mer,  jusqu'au  pied  d'une 
gorge  de  montagne  boisée  ,  le  long  de  laquelle  on  commence  à  gravir  avec 
peine.  Un  étroit  sentier  circule  autour  de  la  montagne,  et  souvent  je  voyais 
ma  letliga  se  balancer  sur  l'abîme  ,  c'est-à-dire  sur  la  mer  qui  roulait  à  quel- 
ques centaines  de  pieds  au-dessous  de  moi.  Mes  guides  ,  l'œil  attentif,  et  leurs 
longs  crocs  en  main  ,  se  tenaient  prêts  à  renverser  la  litière  du  côté  des  ro- 
chers, au  premier  faux  pas  des  mulets.  Au  revers  delà  montagne,  nous  che- 
minâmes, sans  route  tracée  ,  sous  des  bois  d'oliviers  qui  ne  sont  pas  ,  comme 
en  Provence  ,  des  espèces  d'arbustes  que  la  serpe  rétrécit  encore  chaque  année, 
mais  de  grands  arbres  ramus,  élancés  ,  qui  mêlent  leur  feuillage  pâle  et  élé- 
gant à  celui  des  amandiers  dont  ils  dépassent  la  cime.  Du  côté  d'Augusla  ,  nù 
le  sol  est  moins  volcanique  ,  les  orangers  et  les  grenadiers  couvrent  déjà  la 
campagne  ,  traversée  par  mille  ruisseaux  bordés  de  laurier-rose ,  et  arrivés  an 
bord  du  golfe  de  ce  nom  nous  vîmes  ,  en  nous  retournant,  le  plus  magnifique 
des  tableaux. 

La  route  qui  se  dirige  vers  le  bord  de  la  mer  vous  conduit  à  une  petile 
plage  que  masquent  quelques  masures.  Pour  s'y  rendre ,  on  marche  le  long 
d'une  ruelle  où  se  roulent  au  milieu  des  plus  sales  animaux  domestiques  quel- 
ques enfants  au  teint  hâve  ,  au  ventre  balonné  ;  on  traverse  en  quelque  pas  ce 
sale  recoin  où  s'étalent  toutes  les  misères  de  la  vie  du  peuple  sicilien,  et  tout 
à  coup  l'on  se  trouve  à  l'une  des  extrémités  «l'un  immense  hémicycle  tracé 
dans  la  mer  de  Sicile  .  depuis  le  porl  de  Catane  jusqu'au  cap  s  unir  Croix,  de- 


8^8  LA   SICILE. 

vaut  lequel  s'avance  la  langue  de  terre  où  l'on  a  bâti  le  fort  d'Augusta.  La 
mer  de  Sicile,  semblable  à  une  plaine  d'émeraudes,  scintillait  sous  les  feux 
du  soleil,  la  côte  se  déroulait  circulairement ,  et  offrait  jusqu'à  Lentini,  tan- 
tôt une  longue  suite  de  rocbers  couverts  de  bois  et  de  verdure ,  tantôt  de 
belles  anses  baignées  par  les  flots.  Là  commençait  à  s'élever,  par  une  lente 
inclinaison,  l'immense  Etna  dont  la  base  s'étend  jusqu'à  Taormine,et  dont  la 
cime  figure  l'extrémité  d'un  triangle  rectangle  perpendiculairement  assis  sur 
la  mer.  Or  imaginez  que  le  côté  inférieur  de  ce  triangle  ou  sa  base  offre 
une  étendue  de  quarante  milles.  Tout  le  golfe  est  dominé  par  cette  prodi- 
gieuse pyramide,  qui  élève  au  delà  des  nuanges  sa  tête  éclatante  de  neige, 
tandis  que  ses  flancs  gigantesques  se  composent  de  longues  et  sombres  traî- 
nées de  lave. 

Bientôt,  aux  fûts  de  colonnes  ,  aux  traces  de  temples  antiques  ,  aux  amas 
de  pierres  de  taille  ,  aux  ruines  éparses  sur  le  sol ,  on  sent  qu'on  approche  de 
Syracuse,  la  cité  favorite  des  antiquaires,  la  ville  moderne  de  Sicile  qui  a 
tiré  le  plus  de  parti  de  quelques  rares  vestiges  de  l'art  des  anciens.  Enfin  , 
après  avoir  passé  devant  la  lourde  Marcellus,  distingué  les  Latomies,  et  jeté 
un  coup  d'œil  sur  les  gradins  circulaires  d'un  théâtre  grec  symétriquement 
tranchés  par  ses  diasômes  où  jadis  circulait  la  foule,  on  salue  Syracuse  ,  où 
vous  attend  toute  l'antiquité.  Nous  remettrons  à  un  autre  jour,  si  vous  le 
voulez  bien ,  notre  visite  à  celte  cité  ,  qui  fut  si  grande,  et  qui  n'est  aujour- 
d'hui qu'un  reste  de  ses  anciens  faubourgs,  véritable  débris,  étroit,  mesquin 
et  délaissé. 

Je  suis,  etc. 


POETES 


ROMANCIERS  MODERNES 

DE  LA  FRANCE. 


LOYSON,  -  POLONIUS.  —  DE  LOY. 


La  série  enlrepiise,  il  y  a  quelques  années,  dans  celte  Revue ,  un  peu  au 
hasard  d'abord  et  sans  un  si  grand  dessein ,  est  arrivée  à  compter  déjà  bien 
des  noms.  Les  principaux  et  les  plus  fins  de  la  littérature  moderne  y  ont  passé  ; 
très-peu  d'essentiels  y  manquent  encore  ,  et  nous  n'allons  bientôt  plus  avoir 
qu'à  nous  tenir  au  courant  des  nouveaux  venus  et  des  chefs-d'œuvre  quoti- 
diens qui  pourront  surgir;  nous  aurons  épuisé  tout  ce  passé  d'hier  auquel 
nous  nous  sommes  montré  si  attentif  et  si  fidèle.  11  y  a  des  personnes  d'une 
susceptibilité  extrême  (gcnus  irritabile)  à  qui  il  semble  (pie  la  Revue  a  été 
ingrate  pour  les  poètes.  Ingrate!  mais  y  pense-t-on  ?  une  telle  idée  est-elle 
raisonnable  vraiment?  El  qui  donc  s'est  plus  appliqué  que  nous  a  les  recon- 
naître, à  les  proclamer,  à  les  découvrir,  je  ne  veux  pas  dire  a  les  inventer 
parfois?  Il  est  vrai  qu'en  fait  de  poètes  chacun  veut  être  admis  ,  chacun  veut 
être  roi , 

Tout  prince  a  des  ambassadeurs, 
Tout  marquis  veut  avoir  des  pages. 

et  qu'admettre  tant  de  noms ,  c'est  presque  paraître  ingrat  envers  chacun. 
Tant   de  justice  rendue  devient  quasi  une  injure.  Qu'y  faire?  Nous  préparons- 


830  l'OËTES   ET    ROMANCIERS   MODERNES 

des  maLériaux  à  l'histoire  littéraire  future;  nous  notons  les  émotions  sincères 
et  variées  de  chaque  moment.  Nous  ne  sommes  d'aucune  coterie,  et,  s'il  nous 
arrive  d'en  traverser  à  la  rencontre  ,  nous  n'y  restons  pas.  Plusieurs  roman- 
ciers pourtant  auraient  droit  encore  de  réclamer  contre  nos  lenteurs;  leur  tour 
viendra.  Un  coup  d'œil  général  en  rassemblerait  utilement  plusieurs  comme 
assez  voisins  de  procédé  et  de  couleurs,  et  comme  caractéristiques  surtout 
des  goûts  du  jour.  Le  plus  célèbre ,  l'unique  par  sa  position  et  son  influence, 
George  Sand  est  encore  à  apprécier  dignement  dans  son  ensemble.  Les  poë- 
tes  ,  eux,  ont  bien  moins  à  nous  demander.  Mais  ce  serait  injustice  de  ne  pas, 
un  jour  ou  l'autre  ,  s'occuper  avec  quelque  détail  d'une  des  femmes  poêles  les 
plus  en  renom  ,  Mme  de  Girardin ,  malgré  l'apparente  difficulté  d'aborder , 
même  avec  toutes  sortes  d'hommages  ,  un  écrivain  dès  longtemps  si  armé 
d'esprit  :  ce  n'est  là  ,  à  le  bien  prendre,  qu'un  attrait  de  plus.  Les  frères  Des- 
champs, nos  vieux  amis,  sont  bien  faits  pour  contraster  de  profil  dans  un 
même  cadre.  M.  Brizeux  pourrait  se  plaindre  de  n'avoir  pas  élé  classé  encore 
comme  auteur  de  Marie,  s'il  ne  semblait  en  train  de  viser  à  une  seconde  ma- 
nière sur  laquelle  il  nous  trouverait  téméraire  de  vouloir  anticiper.  Revenant 
sur  les  succès  sérieux  au  théâlre  durant  la  restauration,  un  même  article  trou- 
verait moyen  d'atteindre  M.  Lebrun  pour  Marie  Stuart ,  M.  Soumet  pour 
Clytemnestre ,  Pichald  pour  Léonidas.  Mais  on  voit  qu'après  tout ,  nous  ti- 
rons à  la  fin  de  la  série,  et  que,  sans  la  clore ,  nous  n'aurons  plus  qu'à  la  tenir 
ouverte  ,  l'arriéré  étant  tout  à  fait  payé. 

Il  y  a  plus:  on  peut,  en  thèse  générale,  soupçonner  qu'il  ne  se  trouvera 
plus  guère,  dans  les  chemins  battus  par  l'école  moderne,  de  fruils  immédiats 
à  cueillir,  et  que  ,  si  l'on  a  encore  à  courir  quelque  temps  ainsi,  ce  n'est  qu'en 
sortant  de  ce  qui  fait  déjà  ornière  que  l'imprévu  recommencera.  Tout  mouve- 
ment littéraire  a  son  développement  plus  ou  moins  long,  après  quoi  il  s'é- 
puise ,  languit  et  tourne  sur  lui-même  ,  jusqu'à  ce  qu'une  autre  impulsion  re- 
prenne et  mène  au  delà.  «  Percez-nous-en  d'un  autre,  »  disait  Mme  Desloges 
à  Voiture,  à  propos  d'un  calembourg  qui  n'allait  plus:  de  même  en  haute 
poésie.  Deux  signes  sont  à  relever,  qui  montrent  en  général  qu'une  école  est 
à  bout,  ou  du  moins  qu'elle  n'a  plus  à  gagner  et  que  ce  n'est  plus  qu'une 
suite  :  1°  quand  les  chefs  ne  se  renouvellent  plus;  2°  quand  les  disciples  et 
les  survenants  en  foule  pratiquent  presque  aussi  bien  que  les  raailres  pour  le 
détail,  et  que  la  main-d'œuvre  du  genre  a  haussé  et  gagné  de  façon  à  faire 
douter  de  l'art.  Or  ceci  s'est  produit  de  tout  temps  ,  et  particulièrement  au 
xvie  siècle  comme  au  nôlre,  dans  une  ressemblance  frappante.  Etienne  Pas- 
quier  écrivait  à  Pionsard  en  lao5,  six  ans  seulement  après  que  Du  Bellay, 
dans  l'Illustration  de  la  Langue,  avait  sonné  la  charge  cl  prêché  la  croi- 
sade :  «  En  bonne  foi  on  ne  vit  jamais  en  la  France  telle  foison  de  poètes...  Je 
crains  qu'à  la  longue  le  peuple  ne  s'en  lasse;  mais  c'est  un  vice  qui  nous  est 
propre,  que,  soudain  que  voyons  quelque  chose  succéder  heureusement  à 
quelqu'un ,  chacun  veut  être  de  sa  partie  sous  une  même  promesse  et  imagi- 
nation qu'il  conçoit  en  soi  de  même  succès.  »  Pasquier  veut  bien  croire  que 
tous  ces  nouveaux  écricasseurs  donneront  tant  plus  de  luslrc  au.r  écrits 
de  Ronsard,  «  lesquels,  pour  vous  dire  en  ami.  COnlinue-t-il ,  je  trouve  très- 


DE   LA   FRANCE.  «31 

beaux  lorsqu'avez  seulement  voulu  contenter  votre  esprit  ;  mais  ,  quand  ,  par 
une  servitude  à  demi  courtisane ,  êtes  sorti  de  vous-même  pour  étudier  au 
contentement ,  tantôt  des  grands,  tantôt  de  la  populace  ,  je  ne  les  trouve  de 
tel  alloi.  »  En  sachant  gré  au  poète  de  l'avoir  nommé  en  ami  dans  ses  écrits, 
il  ajoutait  :  «  Mais,  en  vous  remerciant,  je  souhaiterais  que  ne  fissiez  si  bon 
marché  de  votre  plume  à  haut  louer  quelques-uns  que  nous  savons  notoire- 
ment n'en  être  dignes  ;  car  ce  fesant  vous  faites  tort  aux  gens  d'honneur.  Je 
sais  bien  que  vous  me  direz  qu'êtes  contraint  par  leurs  imporlunités  de  ce  faire, 
ores  que  n'en  ayez  envie.  »  De  Thou  ,  dans  son  Histoire  (année  1559  , 
liv.  xxn) ,  s'élève  en  des  termes  approchants  contre  cette  cohue  de  poëtes. 
C'était  se  révolter  contre  le  propre  triomphe  de  leur  cause  ;  chaque  école  vic- 
torieuse meurt  vite  de  l'abondance  de  son  succès,  même  sans  avoir  pris  Rome, 
elle  a  sa  Capoue.  Selon  moi,  des  traits  pareils  se  reproduisent  assez  exacte- 
ment aujourd'hui. 

Et  d'abord  ,  les  chefs  ne  se  renouvellent  plus  ;  ils  se  dissipent  ou  ne  font 
que  récidiver.  Je  ne  rappelle  ici  que  les  deux  principaux.  Il  faut  tout  voir  sur 
M.  de  Lamartine,  et,  en  étant  sévère  là  où  il  convient,  ne  pas  chicaner  eu 
détail  une  si  noble  nature.  Ce  qui  est  moins  à  nier  que  jamais  en  lui,  c'est  la 
masse  immense  du  talent  :  seulement  cette  masse  entière  s'est  déplacée.  Elle 
était  à  la  poésie ,  elle  roule  désormais  à  la  politique  ;  il  est  orateur.  Son 
Océan  regagne  en  Amérique  ce  qu'il  a  perdu  dans  nos  landes.  A  nous  habi- 
tants des  bords  que  ce  retrait  désole,  il  nous  est  naturel  de  nous  plaindre, 
de  crier  à  la  dissipation  et  à  la  ruine  ,  tout  en  sachant  qu'ailleurs  on  applau- 
dit. Et  à  lui-même  il  lui  importe  assez  peu  maintenant  de  perdre  la  bataille 
là  où  il  n'est  plus  tout  entier.  Il  a  transféré  son  siège  d'empire  de  Rome  à 
Byzance. 

Pour  M.  Hugo,  il  récidive  ,  et  avec  éclat  assurément;  mais  voilà  tout.  De 
trop  ingénieuses,  de  trop  brillantes  et  à  la  fois  bienveillantes  critiques  ont 
accueilli  son  récent  volume  pour  que  nous  nous  permettions  d'y  toucher  en  ce 
moment  ;  mais  il  ne  dément  en  rien  notre  idée  :  persistance  puissante,  veine 
élargie  ou  plutôt  grossie,  et  sans  renouvellement. 

Cependant  la  foule  des  survenants  conquiert,  possède  de  plus  en  plus  le 
matériel  et  les  formes  de  l'art.  Le  voile  rajeuni  de  la  muse  est  désormais  dans 
presque  toutes  les  mains  ;  on  se  l'arrache  ;  mais  la  muse  elle-même  ,  Pâme  de 
celte  muse  ne  s'est-elle  pas  déjà  envolée  plus  loin  sur  quelque  colline  où  elle 
attend  ?  Au  reste  ,  ce  que  les  recueils  qui  se  publient  sans  relâche  (quatre  ou 
cinq  peut-être  chaque  mois),  contiennent  d'agréables  vers,  de  jets  brillants , 
de  broderies  heureuses,  est  incalculable  :  autant  vaudrait  rechercher  ce  qui 
se  joue  chaque  soir  de  gracieux  et  de  charmant  sur  tous  les  pianos  de  Paris. 
Ce  qu'il  y  a  de  vrais  talents  et  d'avenirs  cacbés  dans  ces  premières  fleurs  se 
dégagera  avec  le  temps.  Mais,  si  l'on  voulait  être  juste  pour  tous  et  en  lou- 
cher un  mot  seulement,  on  passerait  sa  vie  à  déguster  des  primevères  et  des 
roses.  Évidemment  la  critique  n'a  plus  rien  à  faire  dans  une  telle  quantité  de 
débuts ,  et  c'est  au  talent  énergique  et  vrai  à  se  déclarer  lui-même.  Il  n'en 
était  pas  ainsi  il  y  a  quinze  ou  vingt  ans  ;  des  vers  bien  inférieurs,  pomme 
facture,  à  ceux  qu'on  prodigue  désormais,  décelaient  plus  sûrement  les  poètes. 


852         POETES  ET  ROMANCIERS  MODERNES 

Nous  en  rappellerons  trois  aujourd'hui,  et  tous  les  trois  qui  rentrent  plus 
ou  moins  dans  les  premiers  (ons  de  Lamartine.  L'un  a  été  de  peu  son  devan- 
cier; deux  sont  morts  ;  le  troisième  est  un  étranger  du  Nord  qui  a  chanté  dans 
noire  langue  avec  élégance.  Nous  parlerons  de  Charles  Loyson  ,  d'Aimé  de 
Loy,  de  Jean  Polonius. 

Charles  Loyson,  né  en  1791  ,  à  Château-Gontier,  dans  la  Mayenne,  fit  ses 
études  avec  distinction  au  collège  de  Beaupréau.  Il  entra  à  l'école  normale 
dans  les  premiers  temps  de  la  fondation,  y  fut  contemporain  et  condisciple 
des  Cousin ,  des  Viguier,  des  Patin  ;  il  y  devint  maître  comme  eux.  La  littéra- 
ture et  la  politique  le  disputèrent  bientôt  â  l'université.  Rédacteur  aux  Débats 
dès  1814,  et  attaché  à  la  direction  de  la  librairie,  il  quitta  Paris  dans  les 
Cenl-jours.  Y  revenant  à  la  seconde  restauration,  il  fut  placé  au  ministère  de 
le  justice  ,  sans  cesser  de  tenir  à  l'école  normale.  Une  pièce  de  lui  sur  le  Bon- 
heur de  l'Étude  eut  un  accessit  à  l'Académie  française  ;  il  la  publia  avec 
d'autres  poésies  en  1817.  Un  autre  recueil  {Épîtres  et  Élégies)  parut  en  1819. 
Il  concourut  comme  rédacteur  aux  Archives  philosophiques ,  politiques  et 
littéraires  en  1817,  et  en  1819  au  Lycée  français,  recueil  distingué  et  délicat 
de  pure  littérature  (1).  Cependant  une  raison  précoce,  une  maturité  vigilante 
le  plaçaient  au  premier  rang  du  très-petit  nombre  de  publicistes  sages  en  ces 
temps  de  passion  et  d'inexpérience.  Son  plus  piquant  et  son  plus  solide  écrit 
politique  est  intitulé  :  Guerre  à  qui  la  cherche  ,  ou  Petites  Lettres  sur  quel- 
ques-uns de  nos  grands  écrivains  ;  il  lire  à  droite  et  à  gauche,  sur  M.  de 
Bonald  d'une  part,  sur  Benjamin-Constant  de  l'autre.  Loyson  suivait  la  ligne 
modérée  de  M.  Royer-Collard,  de  M.  de  Serre  ,  et,  si  jeune,  il  méritait  leur 
confiance  :  on  ose  dire  qu'il  avait  crédit  sur  eux.  Non-seulement  on  l'écoutait, 
mais  on  lui  demandait  d'écouter.  Il  était  consulté  par  ces  hommes  érainents 
sur  les  points  difficiles.  Son  visage,  quand  on  lui  lisait  quelque  écrit,  prenait 
alors  quelque  chose  de  grave  et  de  singulièrement  expressif,  qui,  presque 
avant  de  parler,  donnait  conseil.  Les  discours  imprimés  de  M.  de  Serre  ont 
passé  par  ses  mains.  M.  Pasquier  a  gardé  de  lui  un  souvenir  de  sérieuse 
estime.  Le  27  juin  1820,  il  mourut  de  la  poitrine,  à  peine  âgé  de  vingt-neuf 
ans. 

Sa  renommée  littéraire  a  souffert,  dans  le  temps ,  de  ses  qualités  politiques; 
sa  modération  lui  avait  fait  bien  de  vifs  ennemis.  Attaché  à  un  pouvoir  qui 
luttait  pour  la  conservation  contre  des  partis  extrêmes,  il  avait  vu  ,  lui  qui  le 
servait  avec  zèle,  ses  patriotiques  intentions  méconnues  de  plusieurs.  Cette 
fièvre  même  de  la  mort  qu'il  portait  dans  son  sein,  et  qui  lui  faisait  craindre 
(contradiction  naturelle  et  si  fréquente)  de  ne  pas  assurer  à  temps  sa  rapide 
existence  ,  pouvait  sembler  aux  indifférents  de  l'avidité.  La  mémoire  fidèle  de 
ses  amis  et  la  lecture  de  ses  poésies  touchantes  ont  suffi  pour  nous  le  faire 
apprécier  et  aimer.  Comme  poète,  Charles  Loyson  est  juste  un  intermédiaire 
entre  Millevoye  et  Lamartine,  mais  beaucoup  plus  rapproché  de  ce  dernier 
par  l'élévation   et  le   spiritualisme  habituel  des   sentiments.  Les  épîtres  à 

fi)  J'emprunte  la  plupart  de  ces  détails  au  Li/cce  même  ,  qui  contient  (t.  V,  p.  63) 
un  article  nécrologique  sur  I.oyson,  du  à  la  plume  amie  de  M,  Patin. 


DE   LA    FRANCE.  83." 

M.  Royer-Collaid  ,  à  M.  Maine  de  Biran,  sont  déjà  des  méditations  ébauchées 
et  mieux  qu'ébauchées  : 

0  Biran ,  que  ne  puis-je  en  ce  doux  ermitage ,' 

Respirant  près  de  toi  la  liberté ,  la  paix, 

Cacher  ma  vie  oisive  au  fond  de  tes  bosquets  ! 

Que  ne  puis-je  à  mon  gré,  te  choisissant  pour  maître, 

Dans  tes  sages  leçons  apprendre  à  me  connaître  , 

Et,  de  ma  propre  étude  inconcevable  objet, 

De  ma  nature  enfin  pénétrer  le  secret  ! 

Lorsque  mon  âme  en  soi  tout  entière  enfoncée  , 

A  son  être  pensant  attache  sa  pensée, 

Sur  cette  scène  intime  où  je  suis  seul  acteur, 

Théâtre  en  même  temps,  spectacle  et  spectateur, 

Comment  puis-je,  dis-moi,  me  contempler  moi-même, 

Ou  voir  en  moi  le  monde  et  son  auteur  suprême? 

Pensers  mystérieux  ,  espace,  éternité, 

Ordre,  beauté,  vertu  ,  justice  ,  vérité, 

Héritage  immortel  dont  j'ai  perdu  les  titres, 

D'où  m'êtes-vous  venus?  Quels  témoins,  quels  arbitres 

Vous  feront  reconnaître  à  mes  yeux  incertains 

Pour  de  réels  objets  ou  des  fantômes  vains? 

L'humain  entendement  serait-il  un  mensonge, 

L'existence  un  néant ,  la  conscience  un  songe  ? 

Fier  sceptique,  réponds  :  je  me  sens,  je  me  voi  ; 

Qui  peut  feindre  mon  être  et  me  rêver  en  moi  ? 

Confesse  donc  enfin  une  source  inconnue, 

D'où  jusqu'à  ton  esprit  la  vérité  venue 

S'y  peint  en  traits  brillants ,  comme  dans  un  miroir, 

Et  pour  te  subjuguer  n'a  qu'à  se  faire  voir. 

Que  peut  sur  sa  lumière  un  pointilleux  sophisme? 

Descartc  en  vain  se  cherche  au  bout  d'un  syllogisme, 

En  vain  vous  trouvez  Dieu  dans  un  froid  argument, 

Toute  raison  n'est  pas  dans  le  raisonnement. 

Il  est  une  clarté  plus  prompte  et  non  moins  sûre 

Qu'allume  à  notre  insu  l'infaillible  nature, 

Et  qui ,  de  notre  esprit  enfermant  l'horizon, 

Et  pour  nous  la  première  et  dernière  raison. 

Voilà ,  ce  me  semble  ,  de  la  belle  poésie  philosophique,  s'il  en  fui  ;  mais  chez 
Loyson  celle  élévation  rigoureuse  dure  peu  d'ordinaire  ;  la  corde  se  détend,  et 
l'esprit  se  remet  à  jouer.  Il  esl  pofile  de  sens  ,  de  sentiment  et  d'esprit  plutôt 
que  de  haute  imagination.  A  M.  Cousin ,  qui  voyage  eu  Allemagne,  il  dira 
spirituellement  : 

Tu  cours  les  grandes  routes 

Cherchant  la  vérité  pour  rapporter  des  doutes. 

A  M.  Viguier .  qui  craignait  «le  le  voir  quitter  la  poésie  pour  la  prose  polé- 


854         POETES  ET  ROMANCIERS  MODERNES 

inique,  il  répond  qu'il  faut  bien  subir  la  loi  de  son  temps,  et,  sans  attendre  la 
lenteur  du  vers  ,  courir  par  moments  à  des  armes  plus  promptes  : 

Diras-tu  que  jadis  les  affaires  publiques 

Offrirent  plus  d'un  trait  aux  muses  satiriques? 

Juvénal,  flétrissant  d'indignes  sénateurs  , 

Exhalait  en  beaux  vers  ses  chagrines  humeurs  ; 

Je  le  sais  ;  mais  tout  change ,  et ,  de  nos  jours ,  pour  cause 

L'ultra  Sauromatas  se  serait  dit  en  prose  (1)  ; 

Sinon  tu  pourrais  bien  voir  au  Palais-Royal 

Un  pamphlet  rouge  ou  blanc  éclipser  Juvénal. 

Souffre  donc  quelquefois  que,  brisant  la  mesure, 

Je  mette  de  côté  la  rime  et  la  césure 

Et  déroge  un  moment  à  mes  goûts  favoris  , 

Puisqu'enfin  les  lecteurs  chez  nous  sont  à  ce  prix. 

On  pourrait  multiplier  les  citations  de  tels  traits  ingénieux;  mais  ses  inspira- 
tions les  plus  familières  en  avançant,  et  pour  nous  les  plus  pénétrantes,  sont 
celles  où  respire  le  pressentiment  de  sa  fin.  D'assez  fréquents  voyages  dans 
son  pays  natal,  en  Vendée,  ou  plus  loin  aux  eaux  des  Pyrénées,  ou  à  la  terre 
de  M.  Biran  au  bord  de  la  Dordogne,  ne  diminuaient  que  peu  les  douleurs 
toujours  renaissantes.  11  traduisait  en  vers  Tibulle  dans  ses  intervalles  de  loi- 
sir, et,  comme  lui,  il  parlait  à  ses  amis  de  sa  mort  prochaine  : 

Vivite  felices ,  memores  et  vivite  nostri, 
Sive  erimus  ,  seu  nos  fata  fuisse  velint. 

C'est  ce  qu'il  exprime  bien  mélancoliquement  dans  son  élégie ,  le  Lit  de 

(1)  Ces  deux  vers  soot  volontiers  cités,  sans  qu'on  sache  de  qui.  Il  en  est  parfois 
ainsi  avec  Loyson.  On  sait  de  ses  vers  ;  on  en  a  la  vague  réminiscence  dans  l'oreille, 
comme  de  vers  de  Jean-Baptiste  Rousseau  ou  de  quelque  autre  ancien.  Ainsi  encore, 
par  exemple  : 

Celui  qui  dès  sa  naissance 
Fut  soumis  à  la  puissance 
Du  Dieu  du  sacré  vallon, 
Des  combats  fuyant  la  gloire  , 
Aux  fastes  de  la  victoire 
N'ira  point  graver  son  nom. 

A  la  voix  de  la  Fortune, 
Il  n'ira  point  de  Neptune 
Tenter  les  gouffres  mouvants, 
Ni,  sur  la  foi  des  étoiles. 
Livrer  d'intrépides  voiles 
A  l'inconstance  des  vents... 

C'est  de  lui.  Toute  cette  ode,  qui  a  pour  titre  :  les  Goûts  du  Poêle,  reste  charmante 
de  ton  ,  de  sobriété  ,  de  sens  ferme  et  doux  ;  c'est  de  la  bonne  poésie  du  temps  de 
Chatl)i§U  ,  d'il  y  n  vingt-cinq  nus  on  d'il  y  a  \u\  siècle. 


DE   LÀ   FKANCE.  835 

mort-  c'est  ce  qu'il  reprend  avec  un  attendrissement  redoublé  dans  celle  qu'il 
intitule  :  le  Retour  à  la  vie.  De  telles  pièces  où  peut  pâlir  la  couleur,  mais  011 
chaque  mot  fut  dicté  par  le  sentiment ,  ne  devraient  jamais  vieillir  : 

Quelle  faveur  inespérée 

M'a  rouvert  les  portes  du  jour? 
Quel  secourable  Dieu  ,  du  ténébreux  séjour 

Ramène  mon  ombre  égarée? 
Oui,  j'avais  cru  sentir  dans  des  songes  confus 
S'évanouir  mon  àme  et  défaillir  ma  vie; 
La  cruelle  douleur,  par  degrés  assoupie  , 
Paraissait  s'éloigner  de  mes  sens  suspendus  , 

Et  de  ma  pénible  agonie 
Les  tourments  jusqu'à  moi  déjà  n'arrivaient  plus 
Que  comme  dans  la  nuit  parvient  à  notre  oreille 
Le  murmure  mourant  de  quelques  sons  lointains, 

Ou  comme  ces  fantômes  vains 
Qu'un  mélange  indécis  de  sommeil  et  de  veille 
Figure  vaguement  à  nos  yeux  incertains. 

Vous  m'êtes  échappés ,  secrets  d'un  autre  monde, 

■Merveilles  de  crainte  et  d'espoir, 
Ou'au  bout  d'un  océan  d'obscurité  profonde  , 
Sur  des  bords  inconnus  je  croyais  entrevoir. 

Tandis  que  mon  œil  vous  contemple, 
L'avenir  tout  à  coup  a  refermé  son  temple , 
Et  dans  la  vie  enfin  je  rentre  avec  effort. 
Mais  nul  impunément  ne  voit  de  tels  mystères, 
Le  jour  me  rend  en  vain  ses  clartés  salutaires  , 

Je  suis  sous  le  sceau  de  la  mort  ! 

Marqué  de  sa  terrible  empreinte, 
Les  vivants  me  verront  comme  un  objet  de  deuil , 
Vain  reste  du  trépas,  tel  qu'une  lampe  éteinte 

Qui  fume  encor  près  d'un  cercueil. 

Pourquoi  me  renvoyer  vers  ces  rives  fleuries 
Dont  j'aurais  tant  voulu  ne  m'éloigner  jamais  ! 
Pourquoi  me  rapprocher  de  ces  têtes  chéries, 
Objet  de  tant  d'amour  cl  de  tant  de  regrets? 

Hélas  J  pour  mon  âme  abattue  , 

Tous  lieux  sont  désormais  pareils. 
Je  porte  dans  mon  sein  le  poison  qui  me  tue  ; 
Changerai-je  de  sort  en  changeant  de  soleils? 
J'entends...  ma  fin  prochaine  en  sera  moins  amère  ; 
Mes  amis,  il  surfit  :  je  suivrai  vos  conseils  , 
Et  je  mourrai  du  moins  dans  les  bras  de  ma  mère. 

Charles  Loyson  vit  paraître  les  vers  d'André  Chénier  et  ceux  de  Lamartine; 
oll  a  les  jugements  qu'il  en  porta.  Il  fit,  dans  le  lycée,  quatre  articles  sur 


8Ô6  POETES   ET    ROMANCIERS   MODERNES 

Chénier  (1)  ;  le  premier  est  un  petit  chef-d'œuvre  de  grâce,  de  critique  émue 
et  ornée.  L'écrivain  nous  y  raconte  ce  qu'il  appelle  son  château  en  Espagne, 
son  rêve  à  la  façon  d'Horace,  de  Jean-Jacques  et  et  de  Bernardin  de  Saint- 
Pierre  :'une  maisonnette  couverte  en  tuiles,  avec  la  façade  blanche  et  les  con- 
trevents verts,  la  source  auprès  ,  et  au-dessus  le  bois  de  quelques  arpents  ,  et 
paulum  silvœ.  «  Ce  dernier  point  est  pour  moi,  dit-il,  de  première  néces- 
sité; je  n'y  tiens  pas  moins  que  le  favori  de  Mécène  :  encore  veux-je  qu'il  soit 
enclos  ,  non  pas  d'un  fossé  seulement  ou  d'une  haie  vive  ,  mais  d'un  bon  mur 
de  hauteur  avec  des  portes  solides  et  bien  fermées.  L'autre  manière  est  plus 
pastorale  et  rappelle  mieux  l'âge  d'or,  je  le  sais;  mais  celle-ci  me  convient 
davantage,  et  d'ailleurs  je  suis  d'avis  qu'on  ne  peut  plus  trouver  l'âge  d'or 
que  chez  soi.  »  Quand  sa  muraille  est  élevée,  il  s'occupe  du  dedans;  il  dis- 
pose son  jardin  anglais  ,  groupe  ses  arbres,  fait  tourner  ses  allées,  creuse  son 
lac,  dirige  ses  eaux  ,  n'oublie  ni  le  pont ,  ni  les  kiosques ,  ni  les  ruines;  c'est 
alors  qu'il  exécute  un  projet  favori,  et  dont  nul  ne  s'est  avisé  encore.  Dans 
l'endroit  le  plus  retiré  des  bocages ,  il  consacre  un  petit  bouquet  de  cyprès,  de 
bouleaux  d'arbres  verts ,  aux  jeunes  écrivains  morts  avant  le  temps.  Le  détail 
d'exécution  est  à  ravir.  Une  urne  cinéraire,  placée  sur  un  tertre  de  gazon, 
porte  le  nom  de  Tibulle  ,  et  sur  l'écorce  du  bouleau  voisin  on  lit  ces  deux  vers 
de  Domilius  Marsus  : 

Te  quoque  Yirgilio  comilem  non  aequa  ,  Tibulle  , 
Mors  juvenem  campos  misit  ad  Elysios. 

A  quelque  dislance ,  une  pyramide  de  marbre  noir  entre  les  ifs  rappelle  le  sou- 
venir de  Lucain ,  mort  à  vingt-six  ans,  qu'on  aime  à  croire  victime  de  la 
noble  hardiesse  de  sa  muse,  et  peut-être  de  la  jalousie  poétique  du  tyran;  on 
y  lit  ces  vers  de  la  Pharsale  : 

Me  solum  invaditc  ferro, 

Me  frustra  leges  et  inania  jura  tuentem. 

Ah  .'  ne  frappez  que  moi , 

Moi  qui  brave  le  crime  et  combats  pour  la  loi. 

Deux  colombes  sous  un  saule  pleureur  figurent  les  Baisers  de  Jean  Second, 
mort  avant  sa  vingt-cinquième  année.  On  voit  l'idée;  elle  est  suivie  et  variée 
jusqu'au  bout.  Malfilâlre  et  Gilbert  n'y  sont  omis;  on  y  salue  leurs  marbres. 
I  ne  corbeille  de  fleurs  renversée  offre  l'emblème  de  la  destinée  de  Millevoye, 
!<;mbé  de  la  veille.  Chatterton,  qui  s'est  lue,  n'a  qu'un  rocher  nu.  André  Ché- 
nier ,  à  son  tour,  se  rencontre  et  tient  l'une  des  places  les  plus  belles.  Ainsi 
l.oyson  pressentait  lui-même  sa  fin,  et  peuplait  d'avance  d'un  groupe  chéri 
le  bosquet  secret  de  son  Elysée.  Au  cenlre,  on  remarque  un  petil  édifice  d'ar- 
chitecture  grecque  ,  avec  une  colonnade  circulaire.  Le  ruisseau  tourne  au- 

(1)TomeIF,  1819. 


DE   LA    FRANCE.  <SÔ7 

tour,  et  on  y  entre  par  un  pont  de  bois  non  travaillé  :  c'est  une  bibliothèque. 
Elle  renferme  les  meilleurs  écrits  de  ceux  à  qui  le  lieu  est  dédié  :  le  choix  a 
été  fait  sévèrement,' Loyson  avoue,  et  nous  devons  avouer  avec  lui,  qu'il  re- 
tranche plus  d'une  pièce  à  Chénier  (1).  Voici  l'inscription  qu'il  place  au  fron- 
ton du  temple  : 

Dormez  sous  ce  paisible  ombrage  , 
0  vous  pour  qui  le  jour  finit  dès  le  matin, 
Mes  hôtes,  mes  héros  ,  mes  semblables  par  l'âge, 
Par  les  penchants  ,  peut-être  aussi  par  le  destin  , 

Dormez,  dormez  dans  mon  bocage... 

Les  (rois  articles  suivants  sont  employés  à  l'examen  des  poésies  de  Chénier  ; 
l'admiration  y  domine  ,  sauf  dans  le  second  qui  traite  du  rhylhme,  de  l'en- 
jambement,  de  la  césure,  et  qui  est  tout  sévère.  Le  critique,  qui  sait  très- 
bien  se  prendre  aux  vers  les  plus  hasardeux  du  classique  novateur,  nous  sem- 
ble pourtant  méconnaître  le  principe  et  le  droit  d'un  tentative  qui  resie 
légitime  dans  de  certaines  mesures ,  mais  dont  nous-mème  avons  peut-être , 
hélas!  abusé.  «  Ce  n'est  plus  un  violon  qu'a  votre  Apollon,  me  disait  quel- 
qu'un, c'est  un  rebec.  » 

Charles  Loyson  salua  la  venue  de  Lamartine  d'un  applaudissement  sympa- 
thique où  se  mêlèrent  tout  d'abord  les  conseils  prudents  (2)  :  «  Ederà  cres- 
centem  omette  poetam ,  s'éctïe-t-il  en  commençant;  voici  quelque  chose 
d'assez  rare  à  annoncer  aujourd'hui  ;  ce  sont  des  vers  d'un  pofele.  »  El  il  in- 
siste sur  celte  haute  qualification  si  souvent  usurpée  ,  puis  il  ajoute  :  «C'esl 
la  ce  qui  dislingue  proprement  l'auteur  de  cet  ouvrage  :  il  est  poète  ,  voilà  le 
principe  de  lotîtes  ses  qualités,  el  une  excuse  qui  manque  rarement  à  ses  dé- 
fauts. Il  n'est  point  liltéialeur,  il  n'est  point  écrivain  ,  il  n'est  point  philoso- 
phe, bien  qu'il  ait  beaucoup  de  ce  qu'il  faut  pour  être  tout  cela  ensemble: 
mais  il  est  poète;  il  dit  ce  qu'il  éprouve  el  l'inspire  en  le  disant.  11  possède  le 
secret  ou  l'instinct  de  celle  puissante  sympathie,  qui  est  le  lien  incompréhen- 
sible du  commerce  des  Ames.  »  Parmi  les  reproches  qu'il  se  permet  de  lui 
adresser,  il  lui  trouve  un  peu  trop  de  ce  vague  qui  plaît  dans  la  poésie  ,  qui  cm 
forme  un  des  caractères  essentiels,  mais  qui  doit  en  être  l'âme,  et  non  le 
corj)S  :  est-il  possible  de  mieux  dire  ? 

J'ai  noté  les  mérites,  le  sens  précoce,  les  vers  élevés  ou  louchants  de  Loy- 
son :  j'omels  ce  qui  chez  lui  est  pure  bagatelle  ,  bouts  rimes  el  madrigaux  ; 
car  il  en  a  ,  el  la  mode  le  voulait  ou  du  moins  le  souffrait  encore.  Son  premier 
recueil  de  1817  offre  en  tèle  une  image  du  poêle  mourant,  où  les  assistants 

(1)  Lu  même  temps  que  Loyson  regrettait  que  l'éditeur  d'André  Chénier  eut  tr<  j> 

grossi  le  volume,  Etienne  Becquet,  le  même  que  nous  avons    vu  mourir  voisin  <l< ■* 

Monades,  mais  qui ,  je  le  crains,  n'aura  point  sa  place  au  bosquet  ,  exprimait  dans  les 

el  bien  plus  vivement  ,  les  mêmes  reproches.  Je  ne  rappelle  ces  critiques  que 

parce  qu'elles  font  honneur  aujourd'hui  au  goût ,  si  hardi  pour  lors ,  <!<•  M.  Delà  touche, 

1 1   I  i/i  (  <  ,  i  .m.  I  \  .  pag     i  l 


858  POETES   ET    ROMANCIERS   MODEKÏNLS 

portent  des  boites  à  retroussis.  C'est  un  poêle  de  la  restauration  ,  avons-nous 
dit,  mais  des  trois  ou  quatre  premières  années  de  la  restauration,  ne  l'oublions 
pas.  Ses  poésies  d'essai,  dédiées  à  Louis  XVIII ,  dont  la  critique  auguste  lui 
avait  fait  faire  dans  la  dédicace  une  grave  correction  {faveurs  au  lieu  debien- 
faits  .'),  devaient  plaire  au  monarque  gourmet  par  plus  d'un  endroit  (1).  — 
Chose  singulière  !  l'école  normale  a  donné  deux  poètes  morts  de  bonne  heure, 
qui  ont  comme  ouvert  et  fermé  la  restauration,  l'un  la  servant,  l'autre  la 
combattant,  mais  modérés  tous  deux,  Loyson  et  Farcy. 

Jean  Polonius  ,  à  qui  nous  passons  maintenant ,  n'est  pas  un  précurseur  de 
Lamartine,  il  l'a  suivi  et  peut  servir  très-distinctement  à  représenter  la  quan- 
tité d'esprits  distingués ,  d'âmes  nobles  et  sensibles  qui  le  rappellent  avec  pu- 
reté dans  leurs  accents.  Les  premières  Poésies  de  Jean  Polonius  parurent 
en  1827,  les  secondes  en  1829  (2).  Un  poëme  intitulé  Èrostrate  (3) ,  comme 
celui  de  M.  Auguste  Barbier,  avec  lequel  il  n'a  d'ailleurs  que  peu  de  rapports, 
vient  d'apprendre  au  public  le  vrai  nom  de  l'auteur  jusqu'ici  pseudonyme. 
Polonius  n'est  autre  que  M.  X.  Labinsky,  longtemps  attaché  à  la  légation 
russe  à  Londres  et  aujourd'hui  à  la  chancellerie  de  Saint-Pétersbourg.  Ses 
premières  poésies  attirèrent  l'attention  dans  le  moment  ;  un  peu  antérieures, 
par  la  date  de  leur  publication  ,  à  l'éclat  de  la  seconde  école  romantique 
de  1828,  on  les  trouva  pures,  sensibles  ,  élégantes;  on  ne  les  jugea  pas  d'a- 
bord trop  pâles  de  style  et  de  couleur.  C'est  l'amour  qui  inspire  et  remplit  ces 
premiers  chants  de  Polonius  ;  ils  rentrent  presque  tous  dans  l'élégie.  Plus  de 
Parny,  plus  même  de  Millevoye  :  les  deux  ou  trois  petites  et  adorables  élégies 
de  Lamartine  :  Oui,  l'Anio  murmure  encore,  etc. ,  etc.;  Lorsque  seul  avec 
toi  pensive  et  recueillie,  etc.,  etc.;  semblent  ici  donner  le  ton;  mais,  si  le 
poêle  profile  des  nouvelles  cordes  toutes  trouvées  de  cette  lyre,  il  n'y  fait  en- 
tendre, on  le  sent,  que  les  propres  et  vraies  émotions  de  son  cœur.  Ce  gra- 
cieux recueil  se  peut  relire  quand  on  aime  la  douce  poésie  et  qu'on  est  en 
veine  tendre  ;  mais  je  cherche  vainement  à  en  rien  détacher  ici  pour  le  faire 
saillir.  Les  étrangers  qui  écrivent  dans  notre  langue  ,  même  quand  ils  y  réus- 
sissent le  mieux,  sont  dans  une  position  difficile  ;  le  comble  de  leur  gloire  , 
par  rapport  au  slyle,  est  de  faire  oublier  qu'ils  sonl  étrangers;  avec  M.  La- 
binsky on  l'oublie  complètement  ;  mais  ,  en  parlant  si  bien  la  langue  d'alen- 
tour, ont-ils  la  leur  propre,  comme  il  sied  aux  poètes  et  à  tous  écrivains  ori- 
ginaux? Jean  Polonius  chaule,  comme  un  naturel ,  dans  la  dernière  langue 
poétique  courante,  qui  était  alors  celle  de  Lamartine  ;  mais  il  ne  la  refrappe 
pas  pour  son  compte  ,  il  ne  la  réinvente  pas. 

Aux  diverses  époques ,  les  hommes  du  Nord  ont  eu  cette  facilité  merveil- 
leuse à  se  produire  dans  notre  langue,  mais  toujours  jusqu'à  l'originalité  ex- 
clusivement. Lorsqu'il   y  a  un  ou  deux  ans  ,  le  prince  Metcherski  publia  ses 

(1)  Ainsi  certain  quatrain  à  M.  le  duc  d'Escars  ,  premier  mal  Ire  d'hôtel  du  Roi . 
qui  avait  envoyé  du  vin  de  Bordeaux  à  l'auteur.  Je  suis  sûr  que  ce  quatrain-là  fut 
servi  au  déjeuner  du  roi. 

-   Sous  ci   titre:  Etnpidocle ,  vision  politique ,  suivie  d'autres  poésies. 
~j  Ch«  z  Ch  m  les  Gossi  lin  ,  1  ?i ï 0 . 


DE   LA   FRANCE.  859 

ingénieuses  poésies,  tout  empreintes  du  cachet  romantique  le  plus  récent,  je 
ne  sais  quel  critique  en  tira  grand  parti  contre  la  façon  moderne,  et  affirma 
qu'on  n'aurait  pas  si  aisément  contrefait  la  muse  classique  ;  c'est  une  sottise. 
Du  temps  de  Voltaire  et  de  La  Harpe,  le  comte  de  Schouwaloff  était  passé 
maître  sur  la  double  colline  d'alors,  et  avait  ses  brevets  signés  et  datés  de 
Ferney  et  autres  lieux.  Ses  descendants  aujourd'hui  ne  réussissent  pas  moins 
spirituellement  dans  les  genres  de  M.  Hugo  ou  de  M.  de  Musset. 

La  langue  poétique  intermédiaire  dans  laquelle  Jean  Polonais  se  produisit , 
a  cela  d'avantageux  qu'elle  est  noble,  saine,  pure  ,  dégagée  des  pompons  de 
la  vieille  mythologie,  et  encore  exemple  de  l'attirail  d'images  qui  a  succédé  : 
ses  inconvénients,  quand  le  génie  de  l'inventeur  ne  la  relève  pas  fréquem- 
ment, sont  une  certaine  monotonie  et  langueur,  une  lumière  peu  variée  , 
quelque  chose  d'assez  pareil  à  ces  blancs  soleils  du  Nord  ,  sitôt  que  l'été  rapide 
a  disparu.  On  aurait  tort  pourtant  de  conclure  que  M.  Labinsky,  depuis  ses 
premiers  essais  ,  n'a  pas  persévéré  par  de  sérieux  efforts ,  et  n'a  pas  cherché  à 
soutenir  ,  élargir  ses  horizons  et  ses  couleurs.  Sa  vision  d'Empédocle  (1829) 
était  un  premier  pas  vers  le  poème  philosophique  que  son  Erostrate  vient 
nous  développer  aujourd'hui.  Notons  la  marche:  elle  est  celle  de  beaucoup. 
Les  poètes  qui  ont  commencé  par  le  lyrisme  intime ,  par  l'expression  de  leurs 
plaintes  et  de  leurs  douleurs ,  ces  poètes,  s'ils  ont  chanté  vraiment  par  sensi- 
bilité et  selon  leur  émotion  sincère,  s'arrêtent  dans  cette  voie  à  un  certain 
moment,  et,  au  lieu  de  ressasser  sans  fin  des  sentiments  sans  plus  de  fraî- 
cheur, et  de  multiplier  autour  d'eux ,  comme  par  gageure,  des  échos  grossis  , 
ces  poètes  se  taisent  ou  cherchent  à  produire  désormais  leur  talent  dans  des 
sujets  extérieurs  ,  dans  des  compositions  impersonnelles.  M.  de  Lamartine,  le 
plus  lyrique  de  tous,  a  lui-même  suivi  cette  direction;  elle  est  surtout  très- 
sensible  chez  M.  Labinsky,  lequel,  à  distance  et  dans  sa  liberté  ,  me  fait  l'effet 
d'un  correspondant  correct  de  Lamartine.  A  un  certain  moment ,  la  jeunesse 
s'éteignant  déjà  et  les  premiers  bonheurs  expirés,  il  s'est  dit  :  Est-ce  donc 
tout?  Une  pièce  de  lui,  le  Luth  abandonnai;,  exprime  avec  mélodie  celle  dis- 
position louchante  : 


Réveille-loi ,  beau  Luth  !  entends  du  pin  sauvage 

Frissonner  les  rameaux  , 
Et  l'écureuil  folâtre  agiter  le  feuillage 

De  ces  jeunes  bouleaux. 

Seul,  tu  restes  muet ,  et  le  vent  qui  s'exhale 

De  la  cime  des  ifs , 
A  peine  de  ton  sein  tire  par  intervalle 

Quelques  sons  fugitifs. 

Le  lierre  chaque  jour  t'enlace  de  verdure  , 

Et  ses  nœuds  étouffants 
Par  degrés  chaque  jour  éteignent  1(  mura 

De  tes  ili  iiiii  1 9   ■■•  cenl 


JSiO  POETES   ET   ROMANCIERS   MODERNES 

Ah  !  si  la  main  de  l'art ,  si  les  doigts  d'une  femme 

Ranimaient  tes  concerts , 
Avant  que  pour  jamais  les  restes  de  ton  àme 

S'envolent  dans  les  airs  ! 

Etre  selon  mon  cœur,  hâte-toi ,  l'heure  presse  , 

Viens  si  tu  dois  venir  : 
Hâte- toi  !  chaque  jour  enlève  à  ma  jeunesse 

Ce  qu'elle  a  d'avenir... 

Les  seconds  chants  d'amour  ne  vinrent  pas;  mais  nous  avons  Érostrate, 
grande  composition  où  l'auteur  a  mis  toutes  ses  ressources  d'art.  Commencé 
depuis  bien  des  années ,  laissé  ou  repris  plus  d'une  fois  à  travers  les  occupa- 
tions d'une  vie  que  les  affaires  réclament,  cet  Érostrate  était  déjà  imprimé  et 
non  publié,  quand  le  poème  de  M.  Barbier  parut:  les  deux  poètes  ont  pris 
d'ailleurs  leur  sujet  différemment,  M.  Barbier  par  le  côté  lyrique,  M.  Labinsky 
par  l'analyse  plutôt  et  le  développement  approfondi  d'un  caractère.  Son  Éros- 
trate est  un  grand  homme  manqué  qui,  de  mécompte  en  amertume,  arrive 
lentement,  par  degrés,  à  son  exécrable  projet.  Six  chants  sont  nécessaires  à 
la  conduite  et  à  la  conclusion  de  cette  pensée.  On  sait  Érostrate  dans  le  gy- 
nécée, dans  l'hippodrome,  au  bois  sacré  ;  les  peintures  locales  que  promettent 
ces  divers  titres  sont  exécutées  avec  étude,  conscience,  talent.  Et  pourtant  le 
poème  a-t-il  vie?  et  tout  ce  travail  est-il  venu  avec  bonheur?  Se  peut-il  même 
jamais  qu'un  long  ouvrage  de  celte  sorte,  conçu  et  réalisé  loin  de  la  France, 
y  arrive  à  point,  et  y  paraisse  juste  dans  le  rayon?  Quel  est  l'à-propos  d'un 
tel  poème?  Soit  dans  le  fond  ,  soit  pour  la  forme,  en  quoi  peut-il  nous  flatter, 
nous  séduire,  nous  irriter  si  l'on  veut,  nous  toucher  enfin  pour  le  moment, 
sauf  à  réunir  ensuite  les  conditions  immortelles?  Dire  qu'un  tel  poème,  lu 
attentivement,  mérite  toute  estime  ,  c'est  déjà  être  assez  sévère.  M.  Labinsky 
restera  donc  pour  nous  Jean  Polonius  ,  Tailleur  des  élégies,  élégies  douces, 
senties,  passagères,  qui,  avec  quelques-unes  d'Ulric  Guttinguer  ,  ont  droit 
d'êlre  comptées  dans  le  cortège  d'Elvire. 

Le  style,  le  style,  ne  l'oublions  pas,  c'est  ce  qu'il  faut  même  dans  l'élégie, 
sans  quoi  elle  passe  aussi  vite  que  l'objet  qu'elle  a  chanté.  Boileau  occupé  de 
ce  qui  lui  manquait  surtout ,  a  dit  qu'en  ce  genre 

C'est  peu  d'être  poète,  il  faut  être  amoureux. 

Sans  doute;  mais  c'est  peu  aussi  d'être  amoureux  en  élégie,  si  l'on  n'est 
poêle  par  les  images  et  par  de  certains  traits  qui  fixent  la  beauté  pour  tous 
les  temps.  Il  en  est  de  la  poésie  amoureuse  comme  de  Vénus  quand  elle  se 
montre  aux  yeux  d'Énée,  naufragé  près  de  Cartilage  et  à  la  veille  de  voir 
Didon  :  elle  prend  les  traits  d'une  mortelle  ,  d'une  simple  chasseresse;  elle 
ressemble  à  une  jeune  fille  de  Sparte,  et  s'exprime  sans  art  d'abord,  avec 
un  naturel  parfait,  c'est  bien;  mais  à  \w\  certain  moment .  le  naturel  trop 
simple  s'oublie  .  un  tour  de  lèle  imprévu  a  dénoué  la  chevelure,  l'ambroisie 
se  révèle . 


DE   LA   FRANCE.  841 

Ambrosi*  que  comœ  divinum  vertice  odorem 
Spiravere  ;  pedes  vestis  defluxit  ad  imos, 
Et  vera  iucessu  patuit  Dea 

Je  veux  voir,  même  au  milieu  des  langueurs  élégiaques  ,  ce  pedes  vestis  de- 
fluxit ad  imos,  celte  beauté  soudaine  du  vers  qui  s'enlève,  et  ces  larges  plis 
déroulés. 

Aimé  De  Loy  a  eu  également  plus  de  sensibilité  que  de  style;  il  est  de  cette 
première  génération  de  poêles  modernes,  qui  n'a  pas  dépassé  la  première  ma- 
nière de  Lamartine,  et,  sa  plus  grande  gloire,  il  l'a  certainement  atteinte  le 
jour  où  une  pièce  de  vers  ,  signée  de  ses  initiales  A.  D.  L.,  put  être  attribuée 
par  quelques-uns  à  l'illustre  poète.  Aimé  De  Loy,  né  en  1798,  est  mort  en  183-i. 
Sa  vie,  la  plus  errante  et  la  plus  diverse  qu'on  puisse  imaginer,  n'apparaît 
que  par  lambeaux  déchirés  dans  ses  vers  que  de  pieux  amis  viennent  enfin  de 
recueillir  (1).  Sorti  d'un  village  des  Vosges  aux  frontières  de  la  Franche- 
Comté,  il  se  réclama  toujours  de  cette  dernière  province,  par  amour  sans 
doute  des  poètes  qui  en  sont  l'honneur,  par  souvenir  surtout  de  Nodier  et  des 
muses  voyageuses.  11  fit  de  bonnes  études  je  ne  sais  où  ni  comment,  mais  il 
était  plein  de  grec  et  de  latin  ,  d'Horace  et  de  Philétas,  si  Philétas  il  y  a  ;  au 
reste  ,  toute  sa  vie  ne  semble  qu'une  longue  école  buissonnière.  M.  Marinier  , 
M.  Couturier,  ses  biographes  (2) ,  nous  en  disent  là-dessus  moins  encore  qu'ils 
n'en  savent  ;  l'aventure  deGoldsmilh,  qui  parcourut  une  fois  la  Touraine  sans 
argent,  en  jouant  de  la  flûle  de  village  en  village,  n'est  qu'un  des  accidents 
les  plus  ordinaires  de  la  destinée  de  De  Loy.  11  paraît  n'avoir  conçu  de  bonne 
heure  la  vie  que  comme  un  pèlerinage;  partout  où  il  sentait  un  poète,  il  y  al- 
lait; partout  où  il  trouvait  un  Mécène  ,  il  y  séjournait.  Aussi,  dans  ses  vers  , 
que  de  Mécènes  !  II  croyait  naïvement  que  le  poète  est  un  oiseau  voyageur  qui 
n'a  qu'à  becqueter  à  droite  et  à  gauche,  partout  où  le  portent  ses  ailes.  Il  a 
repris  et  réalisé  de  nouveau  au  xixe  siècle  l'existence  du  troubadour  allant  de 
château  en  cliàleau  ,  et  payant  son  gîle  d'une  clianson.  Rousseau  ,  voyageant 
à  pied,  était  boudeur  encore,  un  misanthrope  allier  et  réformateur  du  monde; 
il  y  avait  pointant  du  Jean-Jacques  piéton  dans  De  Loy,  ce  fantassin  de  poé- 
sie; mais  c'était  surtout ,  cl  plus  simplement,  un  troubadour  décousu.  Il  al- 
lait donc  sans  songer  au  lendemain  ,  quand  un  jour,  à  vingt  et  un  ans,  il  se 
maria  ;  comme  La  Fontaine,  il  ne  semble  pas  s'en  être  longlemps  souvenu.  On 
s'en  ressouvient  aujourd'hui  pour  lui,  et  ce  volume  (pie  l'amitié  publie  est  le 
seul  héritage  de  ses  deux  filles.  Comme  il  avait  commencé  jeune  ses  courses, 
les  grands  astres  de  la  littérature  présente  n'étaient  pas  encore  tous  levés  : 
mais  De  Loy  n'était  pas  si  difficile  ,  il  allait  visiter  le  Gardon  de  Florian  ,  en 
attendant  les  autres  stalions  depuis  consacrées.  L'épisode  le  plus  mémorable 
de  sa  vie  fut  sans  contredit  son  voyage  au  Brésil  ;  las  du  ménage  et  du  petit 

(1)  Feuilles  aux  T'cnls;  imprimé  à  Lyon  ,  chez  M.  Boitcl ,  avec  une  dédicace  do 
Mme  Dcsbordes-Valmorc. 

(2)  M.   Couturier  en  (éle  du  volume,   et   M.   Marinier  dans  la  Iîcruc  de  Paris, 
29  mars  1H",  , 

tome  il.  51 


842  POETES  ET  ROMANCIERS   MODERNES 

magasin  où  il  avait  essayé  de  se  confiner,  le  voilà  tout  d'un  coup  dans  la  baie 
de  Rio-Janeiro.  C'était  en  1822;  don  Pedro,  empereur  constitutionnel,  ac- 
cueillit De  Loy  ,  le  fit  rédacteur  officiel  de  ses  projets  libéraux.  Outre  le  jour- 
nal qu'il  rédigeait,  De  Loy  chantait  l'impératrice;  il  devint  commandeur  de 
l'ordre  du  Christ ,  il  était  gentilhomme  de  la  chambre;  mais  laissons-le  dire  , 
et  faisons-nous  à  sa  manière  courante,  quelque  peu  négligée  ,  mais  bien  facile 
et  mélodieuse  : 

Me  voici  dans  Rio,  mon  volontaire  exil , 
Rio,  fille  du  Tage  et  mère  du  Brésil. 
J'ai  trouvé  sur  ces  bords  des  amitiés  parfaites  : 
Mécène  m'accueillit  dans  ses  belles  retraites; 
Et  sous  les  bananiers,  à  mes  regrets  si  chers, 
La  fille  des  Césars  (1)  m'a  récité  mes  vers. 
Hélas  !  que  de  chagrins  le  rang  suprême  entraîne  ! 
Que  de  pleurs  contenus  dans  les  .yeux  d'une  reine.' 
J'ai  vu  les  siens  noyés ,  et  dans  son  triste  élan 
Elle  me  dit  un  jour  :  «  Ce  sol  est  un  volcan...  » 
Elle  n'est  plus! ...  Son  nom  sur  mes  lèvres  expire  , 
Quel  vent  a  moissonné  la  rose  de  l'Empire? 

Ah!  j'étais  jeune  alors  ,  plein  de  sève  et  d'ardeur; 

J'aimais  ce  pays  neuf,  sa  pompe  et  sa  splendeur  ,• 

J'aimais  le  bruit  des  flots,  le  bruit  de  la  tempête, 

Et  les  périls  étaient  mes  plaisirs  de  poète. 

De  l'ancien  monde  aux  bords  «l'un  monde  encor  nouveau 

Quelle  mer  n'a  pas  vu  mon  rapide  vaisseau 

Rouler  au  gré  des  vents  et  des  lames  sonores  ? 

Et  que  sont  devenus  mes  hôtes  des  Açores? 

Enfants  de  Saint-François  ,  sous  l'immense  oranger, 

Reparlez-vous  encor  du  fils  de  l'étranger  ? 

Avez-vous  souvenance  ,  ô  mes  belles  recluses, 

De  ces  vers  lusitains  échappés  à  mes  muses?... 

Il  y  a  dans  les  vers  de  De  Loy ,  souvent  redondants  ,  faibles  de  pensée  ,  vul- 
gaires d'éloges,  je  ne  sais  quoi  de  limpide,  de  naturel ,  et  de  captivant  à  l'o- 
reille et  au  cœur,  qui  fait  comprendre  qu'on  l'ait  aimé. 

Revenu  en  France  dès  1824,  on  l'aperçoit  à  quelques  années  de'là  en  Portu- 
gal, y  promenant  son  humeur  vagabonde,  non  plus  en  gentilhomme  de  la 
chambre,  mais  avec  le  louable  dessein  d'y  servir  la  cause  de  Doua  Maria,  par 
reconnaissance  pour  don  Pedro,  sou  bienfaiteur.  Il  parlait  et  écrivait,  dit-on, 
le  portugais  à  merveille;  l'idiome  de  Camoens  était  devenu  sa  langue  favorite, 
et  il  lui  fallut  quelque  temps  avant  de  reprendre  sa  fluidité  française.  Je  ne 
pousserai  pas  plus  loin  les  détails  de  son  odyssée  dont  on  vient  de  toucher  le 
point  le  plus  extrême,  mais  qui  fut  continuelle  jusqu'à  son  dernier  soupir.  Ses 
Préludes  poétiques  ,  publiés  en  1827  comme  le  ballon  d'essai  d'une  Acadè- 

1    I  impéi  al]  n  e  du  Bi  ésil  était  archiduchesse  d'Autriche  et  sœur  de  Mnric-Louitc. 


DE  LA  FRANCE.  843 

mie  provinciale  qui  protestait  contre  la  centralisation  de  Paris  ,  n'attirèrent 
que  très-peu  l'attention  et  ne  pouvaient  la  fixer.  La  province  revendique  De 
Loy  avec  une  sorte  d'orgueil  que  l'on  conçoit ,  mais  qu'il  serait  mieux  de  ré- 
duire. La  province,  certes ,  possède  mille  dons  d'étude  ,  de  sensibilité,  de 
vertu  ;  mais  le  goût,  il  faut  le  dire,  y  est  chose  plus  rare  et  plus  cachée  qu'à 
Paris  ,  où,  du  reste ,  on  le  paye  si  cher.  La  banalité  gâte  les  vers  de  De  Loy  ; 
tout  ce  qu'il  recontre  lui  est  Pollion  et  Mécène,  chaque  gîte  qui  l'héberge  lui 
est  Tibur  et  Lucrétile  ;  que  d'ivraie  dans  sa  gerbe  !  que  de  foin  dans  ses  fleurs  ! 
Cela  ressemble  avec  moins  de  grâce  à  cette  couronne  mélangée  d'Ophélie. 
Que  ce  soit  amitié ,  reconnaissance ,  dette  acquittée  dans  la  monnaie  des  poê- 
les ,  je  ne  l'en  blâme  pas  moralement,  si  tant  est  que  sa  dignité  n'en  ait  pas 
souffert;  mais  la  poésie  vit  de  choix,  et  la  sienne  n'y  a  pas  songé.  Ce  qui  ne 
m'empêche  pas  de  reconnaître ,  croyez-le  bien  ,  tout  ce  qu'il  y  a  de  naturel,  de 
sincère  et  de  bien  vite  pardonné  dans  ses  perpétuels  et  affectueux  retours  à 
Sattendras  ou  à  Longiron. 

Il  serait  injuste  d'environner  d'un  trop  grand  appareil  de  critique  l'œuvre 
posthume  et  véritablement  aimable  d'un  poêle  mort  et  qui  a  vécu  si  malheu- 
reux. Il  était  un  peu  de  ces  gens  dont  on  dit  bien  du  mal  quand  ils  sont  loin , 
et  qu'on  embrasse  ,  qu'on  se  remet  à  aimer  irrésistiblement  sitôt  qu'on  les  re- 
voit; de  même  pour  ses  vers  :  la  meilleure  manière  d'adoucir  le  jugement  rai- 
sonné qu'on  en  porte  ,  c'est  de  les  revoir  et  de  les  introduire  en  personne. 
Voici  de  bien  simples  stances  qui  achèveront  de  plaider  pour  lui  : 


LES  REGRETS. 


Malheur  à  l'être  solitaire 
Qui  n'a  point  d'amante  à  nommer  ! 
S'il  est  des  méchants  sur  la  terre 
C'est  qu'ils  n'ont  pu  se  faire  aimer. 

Le  cœur  est  né  pour  ces  échanges , 
Notre  àme  y  double  son  pouvoir  : 
Et  pour  nous,  comme  pour  les  anges, 
L'amour  est  l'œil ,  aimer  c'est  voir. 

Le  poète  aimé  d'une  femme 
Compte  aussi  des  jours  de  douleur, 
Mais  les  pleurs  sont  le  bain  <lc  l'Ame  . 
Les  beaux  vers  naissent  de  nos  pleur»  ! 

Ah  !  celui  que  l'amour  délaisse 
N'est  plus  jeune  même  à  trente  an-  , 
le  niallieur  est  uni'  vieillesse 
Oui  précède  les  cheveux  blam  - 


844   POETES  ET  ROMANCIERS  MODERNES  DE  LA  FRANCE. 

La  terre  est  un  séjour  d'épreuves , 
L'homme  n'est  qu'un  hôte  en  ces  lieux  , 
Nous  descendons  le  cours  d'un  fleuve 
Où  mille  objets  frappent  nos  yeux  : 

L'endroit  plaît,  la  rive  est  fleurie, 
On  ne  s'éloijjne  qu'à  regret , 
Mais  une  voix  d'en  haut  nous  crie  : 
Marche!  marche!  et  tout  disparaît. 

Pardon ,  au  milieu  de  cette  période  de  l'école  de  Yart ,  d'avoir  osé  rappeler 
et  recommander  aujourd'hui  quelques  poésies  que  l'image  triomphante  ne 
couronne  pas  ;  mais  il  nous  a  semblé  que  même  sous  le  règne  des  talents  les 
plus  radieux  il  y  avait  lieu,  au  moins  pour  le  souvenir,  à  d'humbles  et  doux 
vers  comme  autrefois,  à  des  vers  nés  de  source;  cela  rafraîchit. 

Sainte-Beuve. 


LES 


BATELIERES  DE  LODET 


(i) 


UNE  BATELIÈRE. 

«  Si  vous  voulez  ,  jeune  homme  ,  aller  à  Loc-Tûdi , 
Voici  que  nous  partons  toutes  quatre  à  midi  : 
Entrez  ,  nous  ramerons  ,  et  vous  tiendrez  la  barre  ; 
Ou  ,  si  vous  aimez  mieux  ,  avant  que  l'on  démarre, 
Vous  promener  encor  sur  les  ponts  de  Kemper, 
Nous  attendrons  ici  le  reflux  de  la  mer, 
Et  le  lever  du  vent  ;  puis  ,  avec  la  marée  , 
Ce  soir  dans  Benn-Odet  nous  ferons  notre  entrée. 

UN  VOYAGEUR. 

Jeune  fille  ,  à  midi  tous  cinq  nous  partirons, 
Mais  vous  tiendrez  la  barre  et  moi  les  avirons. 
Au  bourg  de  Loc  Tûdi  je  connais  un  saint  prêtre  ; 
Enfants  ,  nous  avons  eu  longtemps  le  même  maître; 
Aujourd'hui  je  recours  à  son  sage  entretien. 
Sans  vous  dire  son  nom  vous  le  devinez  bien. 
A  vous  de  me  guider  en  ce  pèlerinage, 
Car  pour  vous,  jeune  fille,  on  ferait  le  voyage. 
De  grâce  ,  mettez-moi  parmi  vos  matelots  : 
Je  n'aime  plus  la  terre  et  n'aime  que  les  flots.  » 

(1)  M.  Rrizeux  prépare  une  troisième  édition  du  poème  de  Marie.  Dans  ce  volume, 
qui  paraîtra  prochainement,  figureront  plusieurs  pièces  nouvelles,  dont  celle  qu'on  va 
lire  peut  fair^  suffisamment  apprécier  la  grâce  «-t  la  fraîcheur. 


846  LES   BATELIÈRES   DE   L  ODET. 

A  l'heure  de  midi  nous  élionsen  rivière. 

Barba,  la  plus  âgée  ,  assise  sur  l'arrière, 

Tendit  le  gouvernail  ;  à  mes  côtés  ,  Tina , 

Celle  qui  de  sa  voix  si  douce  m'entraîna  ; 

Deux  astres  devant  nous ,  dont  l'une  ,  blanche  et  grande  , 

Me  fit  d'abord  songer  aux  filles  de  l'Irlande; 

Car  les  vierges  d'Érin  et  les  vierges  d'Arvor 

Sont  des  fruits  détachés  du  même  rameau  d'or. 

Donc  ,  leur  poisson  vendu  ,  les  quatre  batelières 

En  rainant  tour  à  tour  regagnaient  leurs  chaumières, 

Reportant  au  logis  ,  du  prix  de  leur  poisson, 

Fil ,  résine  et  pain  frais  ,  nouvelle  cargaison. 

La  rivière  était  dure,  et  par  instants  les  lames 

Malgré  nous  dans  nos  mains  faisaient  tourner  les  rames. 

Nous  louvoyons  longtemps  devant  Loc-Maria, 

Cependant  nous  doublons  Lann-Éron  ,  et  déjà 

Sainl-Cadô,  des  replis  de  sa  noire  vallée, 

Épanche  devant  nous  sa  rivière  salée. 

A  côté  de  Tina  quel  plaisir  de  ramer 

Et  de  céder  près  d'elle  aux  houles  de  la  mer! 

La  vieille  le  vit  bien  :  »  Cette  fois  ,  cria-t-elle  , 
Tu  tiens  un  amoureux  ,  Corintina  ,  ma  belle! 

—  Oui-dà,  lui  répondis-je,  et  mieux  qu'un  amoureux  : 
Qui  serait  son  mari  pourrait  se  dire  heureux.  » 
L'aimable  enfant  rougit  (car  déjà  nos  deux  âmes 
Suivaient  comme  nos  corps  le  mouvement  des  rames), 
Et  l'Irlandaise  aussi,  dans  le  fond  du  canot, 

Nous  sourit  doucement,  mais  sans  dire  un  seul  mot. 

—  Çà  ,  repartit  la  vieille  ,  écoutez  !  j'ai  cinq  filles  , 
Aussi  blondes  que  vous,  toutes  les  cinq  gentilles; 
Venez  les  voir.  —  Non,  non  ,  je  n'en  ai  plus  besoin  , 
Pour  trouver  mes  amours  je  n'irai  pas  si  loin. 

Or,  sachez-le,  Tina,  la  jeune  Comouaillaise, 
Forte  comme  à  vingt  ans  est  mince  comme  à  treize, 
El  jamais  je  n'ai  vu ,  d'Édern  à  Sainl-Urien  , 
Dans  l'habit  de  Kemper  corps  pris  comme  le  sien. 

«  Ainsi ,  continuai-je  en  abordant  à  terre, 
Tina,  je  vous  conduis  tout  droit  chez  voire  mère, 
De  là  chez  le  curé.  Jeune  fille  ,  irons-nous  ?  » 
Et  Tina  répondit  :  «  Je  ferai  comme  vous.  » 
Mais  Barba  :  «  Pourquoi  rire  avec  cette  promesse  ? 
Si  demain  à  Tudi  vous  entendez  la  messe, 


LES   BATELIÈRES   DE   L'ODET.  847 

Vous  verrez  dans  le  chœur  un  officier  du  roi , 
Dont  ia  femme  a  porté  des  coiffes  comme  moi. 

—  Mes  lèvres  et  mon  cœur  ont  le  même  langage , 
Brave  femme,  et  je  puis  vous  nommer  un  village 
Où  l'on  sait  si  mon  cœur  à  l'orgueil  est  enclin  , 
Et  si  j'ai  du  mépris  pour  les  coiffes  de  lin. 

—  Eh  bien  !  venez  chez  moi ,  vous  verrez  mes  cinq  filles  , 
Aussi  blondes  que  vous,  toutes  les  cinq  gentilles. 

—  Jésus  Dieu  !  soupira  Tina,  tout  en  ramant , 
La  méchante  qui  veut  m'enlever  mon  amant! 

—  Non  ,  ma  bonne  ,  je  veux  te,  garder  au  novice , 
Ce  pauvre  Efflam  qui  meurt  d'amour  à  ton  service.  » 

D'un  ton  moitié  riant  et  moitié  sérieux 

Ainsi  nous  conversions  ,  et  par  instants  mes  yeux  , 

De  peur  d'inquiéter  l'innocente  rameuse, 

Suivaient  dans  ses  détours  la  côte  âpre  et  brumeuse  ; 

Ou  ,  pensif,  j'écoutais  les  turbulentes  voix 

De  la  mer,  qui,  grondant ,  s'agitant  à  la  fois, 

Semblait  loin  de  l'Odet  gémir  comme  une  amante, 

Et  vers  son  fleuve  aimé  s'avançait  bouillonnante. 

Vis-à-vis  Benn-Odet  nous  étions  arrivés  : 
Là  nos  heureux  projets  ,  en  chemin  soulevés  , 
Moururent  sur  le  bord.  Dans  un  creux  des  montagnes 
Nous  débarquons.  La  vieille,  emmenant  ses  compagnes, 
Me  dit  un  brusque  adieu  ;  puis,  avec  son  panier, 
Je  vis  Tina  se  perdre  au  détour  d'un  sentier. 

Fallait-il  m'éloigner  ou  fallait-il  la  suivre! 
Comment,  ô  destinée,  interpréter  ton  livre? 
Quand  faut-il  écouter  ou  rombattre  son  cœur? 
A  quel  point  la  raison  devient-elle  une  erreur? 

Doutes,  demi-regrets  ,  souvenirs  d'un  beau  lève, 
Qui  jusqu'à  Loc-Tûdi  me  suivaient  sur  la  grève; 
Surtout,  retours  à  vous  ,  qui  .  là-bas,  au  Moustoir, 
Portez  le  nom  d'un  autre  et  n'aimez  qu'à  le  voir  ; 
Et  ces  divers  pensers  de  tout  lieu  ,  de  tout  âge, 
L'un  par  l'autre  attirés,  m'esrorlaicnl  en  voyage», 
Plus  mouvants  (pie  le  sable  où  s'enfonçaient  mes  pas, 
Qan  les  ilols  près  de  moi  brisés  avec  fracas  . 
Ou  que  les  goélands  fuyant  à  mou  approche 
Et  que  je  retrouvais  toujours  de  roche  en  roche. 

A.  Brizecx. 


CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE. 


30  juin  1840. 


La  session  touche  à  son  terme.  Il  ne  reste  devant  la  chambre  des  pairs  que 
cinq  affaires  importantes  :  le  budget,  les  chemins  de  fer,  les  paquebots  trans- 
atlantiques ,  la  création  d'une  faculté  des  sciences  à  Rennes  ,  et  la  réforme  du 
tribunal  de  la  Seine. 

La  chambre  des  pairs  se  trouve  dans  une  situation  qui  n'est  pas  nouvelle  , 
mais  qui  donne  lieu  cette  année  à  des  débats  plus  vifs  et  plus  amers  que  par 
le  passé.  Nous  ne  sommes  pas  surpris  de  ce  redoublement  de  plaintes  et  de 
reproches. 

D'un  côté,  la  situation  ,  par  cela  seul  qu'elle  se  prolonge  et  qu'elle  paraît 
vouloir  s'établir  comme  une  règle,  devient  insupportable  à  la  chambre  dont 
elle  compromet  la  dignité  et  l'importance  politique. 

De  l'autre  côté,  le  ministère  ne  compte  pas  dans  la  chambre  un  grand  nom- 
bre d'amis.  Si  l'on  ne  songe  pas  à  le  renverser,  on  n'est  pas  non  plus  disposé  a 
lui  donner  des  preuves  de  sympathie. 

Quant  au  fond  de  la  question,  voici  l'exacte  vérité.  D'abord  la  situation  dont 
la  chambre  des  pairs  a  droit  de  se  plaindre  ,  ne  saurait  être  avec  justice  im- 
putée au  ministère.  Ce  n'est  pas  lui  qui  a  distribué  le  travail  de  la  session. 
Arrivé  aux  affaires  dans  le  mois  de  mais,  il  n'était  pas  en  son  pouvoir  de  mo- 
difier le  cours  des  choses,  comme  il  n'est  au  pouvoir  de  personne  de  retenir 
à  Paris  les  députés  après  le  vole  de  la  loi  de  finances. 

Une  fois  le  ministère  mis  hors  de  cause,  reste  la  question  tout  entière.  Com- 
ment faire  cesser  un  abus  qui  trouble  profondémenl  l'équilibre  des  pouvoirs , 
un  abus  auquel  la  chambre  ne  pourrait  se  résigner  sans  anéantir,  au  préju- 
dice du  pays  et  de  la  couronne,  une  des  principales  garanties  de  notre  système 
politique? 

Si  la  pairie  se  résigne,  la  constitution  est  faussée.  La  chambre  des  pairs,  on 
l'a  dit  mille  fois,  ne  serait  plus  qu'un  bureau  d'enregistrement.  Si  elle  résiste 
en  amendant  le  budget ,  seul  moyen  qu'elle  aurait  de  contraindre  la  chambre 
des  députés  a  reprendre  ses  séances,  elle  fait  naître  entre  deux  grands  pou- 


REVUE.  —  CHRONIQUE.  849 

voirs  de  l'État  une  de  ces  luttes  qui  ne  se  justifhnt  que  par  une  nécessité 
extrême. 

Sans  doute  c'est  là  le  sumtnun  jus ,  et  la  chambre  des  pairs  ne  devrait  pas 
hésiter  à  l'appliquer  le  jour  où  il  lui  serait  démontré  que  c'est  là  le  seul  moyen 
de  rétablir  l'équilibre.  11  serait  alors  par  trop  indigne  de  la  chambre  de  borner 
son  ressentiment  à  des  complaintes  annuelles ,  complaintes  que  leur  retour 
périodique  et  toujours  inefficace  ne  larderait  pas  à  rendre  complètement  ridi- 
cules. 

Heureusement  il  est  plus  d'un  moyen  que  le  ministère  peut  employer  pour 
rendre  aux  travaux  des  deux  chambres  leur  cours  simultané  et  régulier,  et  il 
n'est  pas  douteux  pour  nous  que  le  cabinet  ne  cherche  sérieusement ,  dès  la 
session  prochaine,  à  résoudre  la  difficulté. 

On  peut  facilement  distribuer  le  travail  entre  les  deux  chambres  d'une  ma- 
nière plus  égale. 

Il  y  a  lieu  d'examiner  si  l'on  ne  pourrait  pas  changer  l'année  financière  de 
manière  que  les  chambres  pussent  au  besoin  ne  délibérer  définitivement  sur 
le  budget  présenté  dans  le  cours  de  la  session  qu'au  commencement  de  la  ses- 
sion suivante. 

Il  y  a  aussi  lieu  d'examiner  s'il  est  indispensable  de  persévérer  dans  l'usage 
de  présenter  les  budgets  de  tous  les  ministères  dans  une  seule  et  même  loi. 

Nous  ne  voulons  rien  affirmer.  Ces  expédients  exigeraient  dans  nos  rouages 
administratifs,  et  peut-être  aussi  dans  les  règlements  des  chambres,  des  modi- 
fications qu'il  serait  par  trop  présomptueux  d'indiquer  ici  ;  elles  ne  peuvent 
être  que  le  résultat  de  sérieuses  méditations,  d'études  approfondies. 

Ajoutons  seulement  que,  sur  la  distribution  du  travail,  il  a  été  énoncé  dans 
les  discussions  de  la  chambre  des  pairs  une  opinion  qui  nous  paraît  excessive. 

On  a  dit  que  l'article  de  la  charte  portant  que  toute  loi  d'impôt  doit  être 
d'abord  volée  par  la  chambre  dus  députés,  ne  s'appliquait  qu'aux  lois  dont  le 
but  direct  est  rétablissement  d'un  impôt  ;  qu'ainsi  on  aurait  pu  présenter  d'a- 
bord à  la  chambre  des  pairs  la  loi  sur  les  paquebots  transatlantiques,  ou  toute 
autre  loi  prescrivant  une  dépense.  A  l'aide  de  celle  interprétation,  on  pour- 
rail  aller  jusqu'à  soutenir  que  la  loi  capitale  du  budget,  la  loi  des  dépenses, 
peut  être  portée  directement  à  la  chambre  des  pairs. 

L'interprétation  nous  parait  forcée.  L'État  n'a  pas  chez  nous  deux  moyens 
de  subvenir  à  ses  dépenses.  Oui  dit  dépense  dit  impôt,  impôt  qu'on  établit, 
qu'on  augmente  ou  qu'on  ne  diminue  p.is.  —  D'un  autre  côté,  il  est  également 
vrai  que  ce  serait  donner  à  l'article  de  la  charte  un  sens  trop  largo  que  de 
l'appliquer  indistinctement  à  (oui  projet  de  loi  pouvant  impliquer  une  dépense. 
La  chambre  des  pairs  a  plus  d'une  fois  volé  la  première  des  lois  de  ce  genre , 
et  nul  n'a  révoqué  en  doute  la  légalité  de  son  vote.  Il  y  a  là  une  juste  ligne  de 
démarcation  à  tracer. 

Mais  sans  entrer  ici  dans  le  fond  de  la  question,  sans  vouloir  scruter  la 
lettre  et  rechercher  l'esprit  ainsi  que  les  origines  de  l'article  de  la  charte, 
disons  seulement  que  nul  ne  songe  à  enlever  à  la  en  imbre  élective  ce  qu'elle 
regarde,  sur  le  fondement  d'une  pratique  de  \  ingl  <iih|  an  s,  comme  un  de  ses 
droits,  comme  sa  prérogative  la  plus  importante.  C'esl  une  voie  où  la  chambre 


850  REVUE.  —  CHRONIQUE. 

des  pairs  ne  voudrait  pas,  et  avec  raison,  s'engager  ;  c'est  s'affaiblir  que  d'user 
ses  forces  à  saisir  des  droils  contestables.  La  chambre  des  pairs  veut  maintenir, 
avec  la  vigueur  et  la  dignité  qui  lui  appartiennent ,  ses  prérogatives  recon- 
nues, ses  droits  incontestés. 

L'état  des  partis  ne  s'est  pas  modifié  dans  la  quinzaine  qui  vient  de  s'écouler. 
Les  députés  rentrant  dans  leurs  foyers,  commencent  maintenant  ce  travail  local, 
cette  communication  intime  entre  le  député  et  ses  électeurs  ,  dont  il  est  tou- 
jours difficile,  même  aux  plus  habiles,  de  prévoir  toutes  les  conséquences  avec 
quelque  exactitude.  Les  députés  qui  ont  interrompu  leurs  longues  habitudes 
ministérielles,  comme  les  députés  de  la  vieille  opposition  qui  prêtent  aujour- 
d'hui leur  appui  au  ministère,  auront  à  s'expliquer  avec  leurs  commettants. 
Ici  le  député  convaincra  les  électeurs  de  la  sagesse  de  sa  conduite  ;  ailleurs  les 
électeurs  réagiront  peut-être  sur  le  député. 

Au  surplus  ,  les  députés  qui  ont  soutenu  le  ministère  pourront  parler  avec 
quelque  orgueil  des  résultats  de  la  session.  Des  lois  importantes  vont  donner 
une  nouvelle  impulsion  à  la  prospérité  matérielle  du  pays.  La  navigation  inté- 
rieure perfectionnée,  l'exploitation  du  sel  ramenée  partout  au  droit  commun, 
les  chemins  de  fer  en  voie  d'exécution  soutenus  ,  et  de  nouvelles  entreprises 
autorisées,  aidées,  encouragées  ;  la  question  des  sucres  terminée  d'une  manière 
équitable  ;  le  grand  établissement  de  la  Banque  de  France  mis  à  même,  par  la 
certitude  de  son  avenir,  de  rendre  au  commerce  des  services  de  plus  en  plus 
importants  ;  enfin  nos  relations  commerciales  avec  le  nouveau  monde  secon- 
dées  et  étendues  par  plusieurs  lignes  de  paquebots  transatlantiques  :  ce  sont  là 
des  faits  importants  qui  honorent  cette  session  et  témoignent  de  l'active  habi- 
leté du  cabinet  qui  a  pu,  dans  le  peu  de  temps  que  lui  ont  laissé  les  discussions 
politiques  et  les  difficultés  de  tout  début,  imprimer  aux  affaires  une  si  puis- 
sante impulsion. 

Nous  sommes  convaincus  que  la  chambre  des  pairs  n'hésitera  pas  à  donner 
son  suffrage  aux  projets  que  le  ministère  lui  a  présentés  en  dernier  lieu. 

En  rejetant  le  remboursement  de  la  rente,  malgré  le  vote  réitéré  de  l'autre 
chambre  et  les  efforts  du  ministère,  comme  en  confirmant  à  une  très-grande 
majorité  le  privilège  de  la  Banque,  malgré  l'opposition  presque  unanime  de 
la  presse,  la  chambre  a  suffisamment  prouvé  que  rien  ne  peut  la  détourner  de 
ce  qui  lui  paraît  bon,  utile,  équitable.  Nous  nous  plaisons  à  rendre  hommage 
à  son  indépendance,  quelle  que  soit  d'ailleurs  notre  opinion  sur  la  question  de 
la  renie. 

Le  même  sentiment  d'indépendance  lui  fera  adopter  des  lois  que  le  pays 
attend  avec  une  juste  impatience.  On  aura  beau  lui  dire  que  le  départ  des 
(I.  pûtes  lui  oie  toute  liberté,  qu'on  a  voulu  la  placer  sous  le  joug  de  la  néces- 
sité. La  chambre  sait  qu'il  n'en  est  rien,  qu'il  serait  parfaitement  libre  a  elle 
de  rejeter  toutes  ces  lois.  Sans  doute  elle  aurait  à  rendre  compte  de  son  vole 
à  l'opinion  publique  et  à  sa  propre  conscience  ;  mais  la  marche  régulière  du 
gouvernement,  le  cours  des  services  publics  ne  seraient  point  paralysés  par  le 
rejel  de  ces  lois  :  cerejel  n'aurait  point  les  conséquences  que  pourrait  avoir  le 
rejet  du  budget  ou  d'une  mesure  quelconque  indispensable  au  salut  de  l'État. 

Il  n'y  a  donc  pas  celte  contrainte,  celle  nécessité  artificielle  et  impérieuse 


REVUE.  —  CHRONIQUE.  851 

dont  la  chambre  pourrait  se  biesser,  cette  nécessité  ,  disons-le,  qui  la  domine 
pour  le  budget,  qu'elle  ne  pourrait  refuser  sans  compromettre  la  régularité 
des  services  publics. 

En  adoptant  les  autres  lois,  la* chambre  ,  qui  pourrait  les  rejeter,  aura  agi 
avec  liberté  et  indépendance;  elle  aura  prouvé  que  les  motifs  de  l'adoption 
l'emportaient  dans  son  esprit  sur  les  objections  qu'opposent  les  adversaires  de 
ces  projets. 

La  chambre,  il  est  vrai ,  ne  pourrait  amender  ces  projets;  tout  amende- 
ment produirait,  dans  les  circonstances  actuelles ,  les  mêmes  conséquences 
que  le  rejet ,  et  retarderait  d'une  année  toutes  ces  utiles  entreprises.  Dans  ces 
limites,  les  plaintes  sont  fondées;  mais  tout  a  été  dit  sur  ce  point  lors  des  dé- 
bals sur  la  loi  de  la  navigation  intérieure. 

Trop  insister  sur  les  mêmes  plaintes  (nous  ne  disons  pas  les  mêmes  repro- 
ches, le  ministère  a  prouvé  qu'il  n'en  méritait  pas),  ce  serait  les  affaiblir,  ce 
serait  donner  au  langage  de  la  chambre  un  ton  lamentable  et  peu  digne  d'un 
grand  pouvoir  de  l'État.  La  chambre  a  fait  connaître  sa  pensée  :  il  ne  lui  reste 
plus  d'autre  moyen,  le  même  inconvénient  se  renouvelant,  que  la  résistance, 
lorsqu'elle  aura  devant  elle  un  ministère  qui  aura  préparé  et  distribué  le  tra- 
vail de  la  session. 

L'amendement,  c'est-à-dire  le  rejet  d'un  de  ces  projets  de  loi,  sur  qui  relom- 
berail-il  ?  sur  les  compagnies,  sur  les  villes  maritimes  ,  sur  le  commerce ,  sur 
I  industrie,  sur  le  public,  qui  certes  ne  sont  pas  responsables  de  la  marche 
des  travaux  au  sein  des  deux  chambres.  Le  rejet  ébranlerait-il  le  cabinet?  nul- 
lement :  le  cabinet  a  trouvé  à  son  avènement  l'état  de  choses  dont  on  se  plaint  ; 
il  ne  pouvait  plus  le  changer.  Le  rejet  ferait-il  revenir  à  Paris  un  seul  député? 
encore  moins  ;  les  députés  ne  seraient  ramenés  sur  leurs  sièges  que  par  un 
amendement  au  budget.  La  chambre  ne  veut  pas  sans  doute  en  venir  cette 
année  à  ce  moyen  extrême  ;  elle  voudra  encore  moins  témoigner  de  son  mécon- 
tentement par  une  résolution  qui  ne  frapperait  que  ces  intérêts  nationaux,  que 
la  chambre  est  jalouse  de  seconder  et  de  protéger. 

Il  est  sur  la  loi  des  chemins  de  fer  une  autre  observation  qui  s'applique  éga- 
lement aux  débals  de  l'une  et  de  l'autre  chambre.  Nous  voulons  parler  de  la 
réunion  dans  une  seule  et  même  loi  de  plusieurs  projets  tout  à  fait  différents, 
indépendants  l'un  de  l'autre  ;  ainsi  le  chemin  de  fer  d'Orléans  et  celui  de  Stras- 
bourg a  Baie,  et  plusieurs  autres,  se  trouvent  compris  d;ms  le  même  projet  de 
loi.  Il  faut,  en  conséquence,  tout  adopter  ou  tout  rejeter;  ces  projets  se  pré- 
senteront aux  suffrages  de  la  chambre  .  pour  ainsi  dire  l'un  portant  l'autre. 
Encore  si  le  même  principe,  si  le  même  système  de  secours  était  appliqué  à 
tous  ces  projets.  Loin  de  là  :  la  même  loi  embrasse  six  projets  et  quatre 
systèmes  différents;  nous  ne  voulons  pas  dire  opposés  ;  il  se  peut  en  effet  que 
ces  systèmes  divers ,  contraires  même,  soient  avec  raison  applicables  à  des 
entreprises  différentes.  Toujours  est-il  «pie  la  sincérité  des  débats  législatifs 
Kçoit  une  atteinte  lorsqu'une  assemblée  est  forcée  de  voter  in  <jlobo  tics  pro- 
jets différents,  nullement  connexes,  et  pouvant  parfaitement  exister  l'un  sans 
l'autre. 

Mais  ce  n'est  pas  là  un  expédient  inventé  par  le  ministère  du  |at  mars;  c'est 


852  REVUE.  —  CHRONIQUE. 

un  usage  sur  lequel  il  importe  seulement  d'attirer  l'attention  du  gouvernement 
pour  les  projets  futurs. 

La  mort  de  M.  Daunou  laisse  vacante  aux  archives  du  royaume  une  place 
importante.  Le  bruit  public  a  désigné  plusieurs  candidats.  Si  nous  sommes 
bien  informés ,  ceux  sur  qui  l'attention  paraît  se  fixer  d'une  manière  particu- 
lière sont  M.  de  Gasparin ,  l'ancien  ministre,  et  M.  Fauriel.  M.  de  Gasparin 
est  un  administrateur  habile,  M.  Fauriel,  un  historien  dont  les  travaux  se  dis- 
tinguent, entre  autres,  par  l'exactitude  et  la  profondeur  des  recherches.  Selon 
le  point  de  vue  auquel  on  se  place,  le  choix  de  l'un  ou  de  l'autre  ne  mériterait 
que  des  éloges. 

M.  Vincent  passe  dans  le  conseil  d'État  du  service  extraordinaire  au  service 
ordinaire.  Rien  de  plus  naturel  que  de  voir  un  administrateur  aussi  éclairé  et 
d'une  si  grande  expérience  se  vouer  entièrement  aux  travaux  du  conseil  d'État. 
Nous  espérons  qu'il  sera  dignement  remplacé  dans  ses  importantes  fonctions 
au  ministère  du  commerce. 

Le  public  est  fort  préoccupé  dans  ce  moment  des  nouvelles  d'Alger.  En  ad- 
mettant qu'il  y  ait  quelque  exagération  ,  peut-être  aussi  un  peu  d'animosité 
dans  les  nouvelles  qui  circulent,  toujours  est-il  que  notre  campagne  en  Afrique 
est  longue,  difficile  et  sans  résultats  décisifs  qui  compensent  les  sacrifices  en 
hommes  et  en  argent  qu'elle  exige.  Il  serait  plus  que  superflu  de  rechercher 
aujourd'hui  à  qui  l'on  pourrait  imputer  la  guerre  que  nous  avons  sur  les 
bras,  les  difficultés  que  nous  rencontrons  en  Afrique.  Ce  n'est  pas  le  moment 
de  discuter,  mais  d'agir,  d'agir  avec  résolution  et  d'une  manière  digne  de  la 
France.  Quelles  qu'en  soient  les  causes,  c'est  là  désormais  une  guerre  à  mort 
avec  les  populations  indigènes,  avec  les  Arabes  africains.  C'est  le  mahométisme, 
la  barbarie  et  le  génie  nomade  qui  veulent  expulser  d'Afrique  la  religion,  la 
civilisation,  la  puissance  françaises.  Dans  le  commencement,  il  aurait  été 
légitime  et  sensé  de  poser  la  question  de  savoir  s'il  convenait  à  la  France  ,  a 
sa  politique,  à  son  influence  d'entrer  dans  celte  voie,  de  jeter  hors  de  l'Europe 
une  partie  notable  de  ses  revenus  et  de  ses  forces,  si  les  avantages  militaires  , 
maritimes,  commerciaux  qu'elle  pouvait  en  espérer,  étaient  de  nature  à  com- 
penser ses  sacrifices  ,  si  le  moment  était  arrivé  d'implanter  par  la  force  des 
armes,  par  la  conquête  la  civilisation  française  sur  le  sol  aride  et  malsain,  sous 
le  ciel  brûlant  de  l'Algérie. 

Aujourd'hui ,  empressons-nous  de  le  reconnaître  ,  la  question  ne  peut  être 
posée  dans  ces  termes.  Le  drapeau  français  a  été  solennellement  planté  sur  le 
sol  africain.  La  Fiance  a  dit  qu'il  y  resterait  :  Ahd-el-Kader  veut  l'en  arracher 
de  force.  La  France  peut-elle  le  supporter?  non,  à  aucun  prix.  C'est  là  une 
réponse  qui  est  au  fond  de  tous  les  cœurs,  de  toutes  les  pensées  ,  de  tous  les 
systèmes.  Les  adversaires  les  plus  décidés  de  notre  établissement  en  Afrique, 
ceux-là  même  qui  n'auraient  pas  hésité  à  évacuer  l'Algérie,  lorsque  nous  y 
étions  en  paix  avec  tout  le  monde,  ne  voudraient  pas  aujourd'hui  abandonner 
un  pouce  (le  terrain.  C'est  que  toutes  les  opinions,  comme  tous  les  systèmes, 
se  rencontrent  sur  un  point  commun;  c'est  qu'il  n'y  a  plus  de  dissentiment 
possible  lorsqu'il  s'agit  de  la  dignité  de  la  France,  de  l'honneur  national. 
D'un  autre  coté,  tenons-nous  en  garde  contre  l'esprit  de  notre  temps;  pré- 


REVUE.  —  CHRONIQUE.  8i>5 

servons-nous  des  atermoiements,  des  demi-mesures.  L'affaire  d'Afrique ,  con- 
duite mollement,  serait  interminable;  elle  pourrait  renouveler  pour  nous  cette 
longue  et  funeste  guerre  d'Espagne,  lorsque  nous  n'étions  jamais  maîtres  que 
du  terrain  qu'occupaient  les  semelles  de  nos  soldats,  lorsque,  vainqueurs  dans 
tous  les  combats,  nous  n'avions  cependant  jamais  pu  vaincre  le  pays  et  le  plier 
à  nos  lois. 

Ce  fut  une  erreur  de  Napoléon  que  de  se  persuader  que  l'affaire  d'Espagne 
n'exigeait  pas  de  grands  efforts,  qu'on  pouvait  la  combiner  avec  d'autres  expé- 
ditions, qu'elle  finirait  d'elle-même,  de  guerre  lasse;  que  les  populations, 
fatiguées,  vaincues,  appauvries,  rentreraient  paisiblement  dans  leurs  foyers. 
Les  guerres  nationales  des  peuples  fanatiques  et  barbares  sont  régies  par 
d'autres  lois  générales  que  celles  qui  gouvernent  les  guerres  des  nations  riches 
cl  civilisées.  Nos  soldats  avaient  l'instinct  de  cette  différence,  lorsque,  en 
Espagne,  ils  regrettaient  si  gaiement  cette  Italie,  cette  Allemagne  si  bonnes 
à  conquérir,  si  faciles  à  garder. 

Le  cabinet  s'occupe  très-sérieusement  de  l'affaire  d'Afrique.  Nous  ignorons 
ses  idées,  ses  projets.  Ce  que  nous  demandons  avant  tout,  ce  sont  des  mesures 
décisives  et  un  plan  bien  arrêté.  Un  système  médiocrement  bon  ,  qu'on  main- 
tiendrait avec  suite,  avec  énergie,  avec  persévérance,  vaudrait  mieux  que  les 
idées  les  plus  heureuses,  les  plus  lumineuses,  mises  en  pratique  avec  hésita- 
tion, par  voie  de  tâtonnement  et  d'essai. 

Jusqu'ici  on  n'a  jamais  su  au  juste  ni  ce  qu'on  voulait  faire  en  Afrique  ,  ni 
ce  qu'on  voulait  faire  de  l'Afrique.  Ou'Abd  el-Kadcr  nous  rende  du  moins  le 
service  de  nous  contraindre  à  prendre  un  parti,  à  résoudre  les  deux  questions. 

On  parle  beaucoup  du  projet  du  général  Rogniat,  de  l'obstacle  continu  au 
moyen  d'un  mur  et  d'un  fossé  qui  mettrait  une  partie  de  nos  possessions,  la 
plaine  de  la  Mitidja,  à  l'abri  des  incursions  des  Arabes.  Le  projet  est  ingé- 
nieux; la  dépense  ne  serait  pas  excessive;  le  résultat  paraît  certain  ;  un  faible 
corps  suffirait  pour  garder  l'enceinte  contre  des  hordes  barbares.  Nous  sommes 
moins  rassurés  sur  les  effets  morbides  d'un  grand  remuement  de  terre  dans 
un  pays  si  exposé  aux  influences  typhoïdes ,  aux  ravages  de  la  fièvre  et  de  la 
dyssenterie. 

Les  affaires  d'Espagne  prennent  tous  les  jours  une  tournure  plus  favorable 
à  la  cause  constitutionnelle.  Le  général  Ségarra  fait  sa  soumission  ,  et  il 
exhorte  les  insurgés  à  se  rallier  au  parti  national.  Dalmaseda  a  été  battu.  La 
reineeslaccueillie  en  Catalogne  par  les  flots  d'une  population  remplie  d'enthou- 
siasme. Le  peuple  espagnol  est  toujours  profondément  monarchique.  Nul 
doute  que  le  voisinage  de  la  cour  ne  contribue  à  rallier  les  partis ,  à  ramener 
un  grand  nombre  d'hommes  égarés.  Après  beaucoup  de  conjectures,  on  parait 
croire  aujourd'hui  que  le  voyage  des  deux  reines  n'a  eu  réellement  d'autre  but 
que  le  rétablissement  de  la  santé  de  la  reine  Isabelle.  CHioi  qu'il  en  soit,  on  se 
ferait  illusion  si  on  croyait  qu'une  fois  Cabrera  vaincu  et  le  parti  carliste  en- 
tièrement dissous,  les  difficultés  de»  l'Espagne  s'évanouiront  complètement. 
Loin  de  là.  Le  peuple  esl  monarchique  el  religieux,  voire  même  superstitieux. 
Il  n'est  pas  moins  vrai  qu'une  partie  considérable  des  classes  moyennes ,  dans 
les  grandes  villes  surtout ,  esl  imbue  de  nos  idées,  de  nos  principes  ;  el  préci- 


854  REVUE.  —  CHRONIQUE. 

sèment  parce  que  ces  idées  el  ces  principes  sont  trop  avancés  pour  l'Espagne  et 
ne  sont  pas  en  harmonie  avec  l'état  général  du  pays,  la  minorité  qui  professe 
cette  politique  d'emprunt,  impatiente  de  réaliser  ses  idées,  est  toujours  tentée 
de  devenir  violente  et  factieuse.  On  n'est  ni  impatient  ni  violent  lorsqu'on  sait 
qu'on  a  le  pays  derrière  soi,  lorsqu'on  ne  doute  pas  d'un  prochain  succès.  Sous 
la  restauration,  Casimir  Pépier  disait  aux  trois  cents  de  M.  de  Villèle  :  «  Nous 
sommes  quinze  ici,  mais  nous  avons  le  pays  derrière  nous;  »  aussi  Casimir 
Périer  et  ses  amis  ne  conspiraient  pas  ;  ils  attendaient,  et  n'attendirent  pas 
longtemps. 

Après  la  dispersion  complète  de  l'insurrection  carliste ,  le  parti  radical  en 
Espagne  deviendra  probablement  plus  exigeant  et  de  plus  en  plus  violent.  Le 
gouvernement  aura  besoin  de  fermeté,  d'habileté,  de  mesure.  Qu'il  se  garde 
surtout  de  mépriser  ses  adversaires.  Les  minorités  ont  si  souvent  bouleversé  et 
gouverné  le  monde  ! 

M.  Cousin  poursuit  le  cours  de  ses  paisibles  réformes  dans  le  domaine  de 
l'enseignement. 

Une  ordonnance  royale  vient  de  créer  à  la  faculté  de  droit  de  Paris  une 
chaire  d'introduction  générale  à  l'élude  du  droit.  C'était  une  lacune  qu'il  im- 
portait de  combler.  Ainsi  que  l'a  dit  le  ministre  dans  son  rapport  au  roi,  ce 
cours  préliminaire  aura  pour  objet  d'orienter,  en  quelque  sorte,  les  jeunes  étu- 
diants dans  le  labyrinthe  de  la  jurisprudence. 

Il  a  été  aussi  décidé  qu'à  l'avenir ,  soit  dans  les  examens ,  soit  dans  les  con- 
cours devant  les  facultés  de  droit,  il  n'y  aura  plus  ni  argumentations  ni  leçons 
latines.  Nous  félicitons  M.  le  ministre  de  l'instruction  publique  d'avoir  mis  fin 
à  un  usage  qui  n'était  qu'un  moyen  de  dissimuler  l'ignorance  et  de  paralyser 
le  savoir. 


FIN  DU  TOME  DEUXIÈME. 


TABLE  DES  MATIÈRES 


CONTENUES  DANS  CE  VOLUME. 


Pages. 
DUVERGIER  DE  HAURANNE.  —  L'Irlande  Sociale,  Politique  et  Reli- 
gieuse, de  M.  G.  de  Beaumont.  5 
GEORGE  SAND.  —  Les  Mississipiens ,  proverbe.  32 
GUSTAVE  PLANCHE.  —  Salon  de  1840.  94 
PH.  CHASLES.  —  De  l'Art  dramatique  et  du  Théâtre  actuel  en  Angle- 
terre. 1 1 1 
X.  MARMIER.  —  Revue  littéraire  de  l'Allemagne.  136 
Chromq.ce  de  la  quinzaine.  —  Histoire  politique.  159 
F.  MERCEY.  —  Le  Théâtre  en  Italie.  —  II.  Théâtres  Romains.  —  Meo 

Patacca  et  Cassandrino.  109 

F.  LECLERC.  —  Le  Texas  et  sa  Révolution.  —  Dernière  partie.  198 
CHARLES  MAGNIN.  —  De  la  Mise  en  Scène  chez  les  Anciens.  —  Les 

Acteurs.  225 
DESSALLES-RÉGIS.  —  Poètes  et  Romanciers  modernes  de  la  France.  — 

Casimir  Delavigne.  254 

A.  DE  TOCQUEVILLE.  —  Des  Révolutions  dans  les  Sociétés  nouvelles.  283 

....  —  Réflexions  politiques.  294 

S.  B.  —  Théâtre-Français.  —  Cosima  ,  drame  par  George  Sand.  317 

Chronique  de  la  quinzaine.  —  Histoire  polique.  323 
SAINTE-BEUVE.  —  Poètes  et  Romanciers  modernes  de  la  France.  — 

Charles  Nodier.  333 
....  —  Lettres  du  Nord  et  du  Midi  de  l'Europe.  —  III.  —  La  Sicile.  358 
A.  COCHUT.  —  Situation  financière  de  la  France,  à  propos  de  la  Conver- 
sion des  Rentes.  382 
LOUIS  DE  VIEL-CASTEL.  —  Tirso  de  Molina.  429 
LOUIS  REYBAUD.  —  Avenir  de  la  Marine  française.  448 
—  Lettres  à  un  Américain  sur  l'élat  des  Sciences  en  France. 

—  L'Institut.  —  Deuxième  lettre.  408 
Chronique  de  la  quinzaine.  —  Histoire  politique.  480 
GEORGE  SAND.  —  Poètes  et  Romanciers  modernes  de  i;i  France  — 

—  George  de  Guérin  ''■'  ' 


856  TABLE   DES   MATIÈRES. 

Pages. 
A.  DE  JANCIGNY.  —  État  actuel  des  Indes  anglaises.  —  L'Hindoustan. 

—  Expédition  de  Khi  va.  —  Affaires  de  Chine.  —  Dernière  partie.  512 
J.-J.  AMPÈRE.  —  Poètes  et  Romanciers  modernes  de  l'Allemagne.  — 

Chamisso.  558 

Mme  CHARLES  REYRAUD.  —  Marie  d'Énambuc.  —  Première  partie.  576 

CH.  MAGNIN.  —  Les  Rayons  et  les  Ombres,  par  M.  Victor  Hugo.  599 

Chronique  de  la  quinzaine.  —  Histoire  politique.  616 

Mn«  CHARLES  REYBAUD.  —  Marie  d'Énambuc.  —  Dernière  partie.  626 

LERMINIER.  —  Port-Royal,  de  M.  Sainte-Beuve.  668 
F.  MERCEY.  —  Le  Théâtre  en  Italie.  —  III.  Les  Théâtres  de  Naples.  — 

Scaramouche  et  Pulcinella.  685 

L.  DE  CARNÉ.  —  De  la  Popularité  de  Napoléon.  710 

****  —  Mort  du  Comte  d'Espagne.  721 

Chronique  de  la  quinzaine.  —  Histoire  politique.  733 
E.  DE  CAZALÈS.  —  Études  historiques  et  politiques  sur  l'Allemagne. 

Seconde  partie.  741 

E.  SOUVESTRE.  —  La  Chouannerie  en  Bretagne.  —  Boishardy.  782 

Y*¥*  —  Lettres  du  Nord  et  du  Midi  de  l'Europe.  —  IV.  —  La  Sicile.  813 
SAINTE-BEUVE.  —  Poètes  et  Romanciers  modernes  de  la  France.  — 

—  Loyson.  —  Polonius.  —  De  Loy.  829 
A  BRIZEUX.  —  Les  Batelières  de  l'Odet.  845 
Chronique  de  la  quinzaine.  —  Histoire  politique.  848 


FIN  DE  LA  TABLE.